Les Nibelungen/18

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 161-165).



XVIII. COMMENT SIGEMUNT RENTRA DANS SON PAYS


Le beau-père de Kriemhilt alla la trouver et dit à la reine : — « Nous allons rentrer dans notre pays. Nous sommes, je le pense, des hôtes peu aimés aux bords du Rhin. Kriemhilt, femme chérie, venez avec nous dans mon royaume.

Si nous avons perdu, par trahison, votre noble époux, il ne faut point que vous en portiez la peine. Je vous serai toujours dévoué pour l’amour de Siegfrid et de son noble enfant.

« Vous conserverez aussi, ô femme, toute la puissance que votre mari, cette vaillante épée, vous confia jadis : le royaume et la couronne sont à vous. Tous les fidèles de Siegfrid vous serviront volontiers. »

On annonça aux écuyers qu’on allait partir. Ils se hâtèrent de préparer les chevaux. La vie leur était amère près de leurs puissants ennemis. On ordonna aux femmes et aux filles de rassembler les vêtements.

Comme le roi Sigemunt voulait s’en retourner, la mère de Kriemhilt commença de prier celle-ci de rester près de ses parents. La femme privée de joie répondit : — « Cela peut difficilement se faire.

« Comment pourrais-je voir sans cesse devant mes yeux celui par lequel, moi, pauvre femme, j’ai reçu tant d’affliction ? » Le jeune Gîselher parla : — « Ma sœur chérie, par dévoûment tu resteras près de ta mère.

« Tu n’as nul besoin des services de ceux qui ont affligé et désolé ton âme, tu vivras de mon bien. » Elle dit au guerrier : — « Non, cela ne peut être. Il me faut mourir de douleur, si je dois voir Hagene. »

— « J’y obvierai, ô ma sœur bien-aimée, tu seras près de ton frère Gîselher. Je le consolerai, s’il se peut, de la mort de ton époux. » L’abandonnée de Dieu reprit : — « Kriemhilt en a bien besoin ! »

À l’offre si affectueuse du jeune homme, Uote, Gêrnôt et ses fidèles parents ajoutaient leurs prières ; ils la suppliaient de rester avec eux. Parmi les hommes de Siegfrid il en était très peu qu’elle connût.

— « Ils vous sont tous étrangers, dit Gêrnôt. Nul ne vit, si fort soit-il, qui ne doive succomber à la mort. Pensez à cela, chère sœur, et que votre âme se console. Demeurez auprès de vos amis : vraiment vous vous en trouverez bien. »

Elle en crut Gîselher et consentit à rester. On amena les chevaux pour les hommes qui voulaient s’en retourner vers le Nibelunge-lant. Tout l’équipement des guerriers était attaché sur les bêtes de somme.

Le seigneur Sigemunt alla se placer devant Kriemhilt et dit à la dame : — « Les fidèles de Siegfrid attendent près de leurs chevaux, nous allons partir d’ici. Je ne veux plus rester chez les Burgondes. »

Dame Kriemhilt répondit : — « Mes amis m’ont conseillé, ceux du moins qui me sont fidèles, de demeurer ici près d’eux, vu que je n’ai point de parents dans le pays des Nibelungen. » Ce fut une grande douleur pour Sigemunt, quand il entendit ces mots de Kriemhilt.

Le roi Sigemunt reprit : — « Ne vous laissez point dire cela. Devant ma parenté entière, vous porterez la couronne avec toute puissance, ainsi que vous l’avez fait auparavant. Vous ne pâtirez point de ce que nous avons perdu notre héros.

« Pour l’amour de votre petit enfant revenez avec nous. Le laisserez-vous orphelin ? Quand votre fils grandira, il consolera votre âme affligée. En attendant, maint guerrier vaillant et bon vous servira.

Elle dit : — « Mon seigneur Sigemunt, je ne puis point partir avec vous. Quoi qu’il puisse m’en advenir, je dois demeurer ici avec mes parents, qui m’aideront à pleurer. » Cette résolution commença de déplaire aux braves guerriers.

Ils dirent tous ensemble : — « Ah ! nous pouvons bien dire que le plus grand des malheurs nous frappe maintenant, puisque vous voulez demeurer ici auprès de nos ennemis. Jamais chevaliers plus infortunés ne se rendirent à une cour. »

— « Partez sans crainte à la garde de Dieu, dit-elle, on vous donnera une bonne escorte jusqu’en votre pays, et je vous ferai bien protéger. Ô bons guerriers, je recommande à votre dévoûment mon cher petit enfant. »

Quand ils virent qu’elle était décidée à ne point les suivre, ils pleurèrent tous, les hommes de Sigemunt ! Oh ! ce fut bien lamentablement que Sigemunt se sépara de dame Kriemhilt ; il éprouvait une grande affliction.

— « Malheur à cette fête maudite, s’écria le vénérable roi, certes jamais on n’offrira plus à un chef et à ses fidèles de tels divertissements : jamais on ne nous verra plus ici chez les Burgondes. »

Les guerriers de Siegfrid dirent ouvertement : — « Nous ferions peut-être encore le voyage vers ce pays, si nous pouvions découvrir celui qui a assassiné notre maître ; il trouverait parmi les parents de Siegfrid bon nombre de terribles ennemis. »

Sigemunt embrassa Kriemhilt et dit en gémissant, puisqu’elle voulait rester et qu’il le voyait bien ; — « Maintenant nous allons rentrer dans notre pays privés de toute joie. Je comprends seulement en ce moment toute l’étendue de ma douleur. »

Ils quittèrent sans escorte Worms d’outre-Rhin. Ils avaient la certitude que si on les attaquait par inimitié, la main des braves Nibelungen saurait bien les défendre.

Ils ne demandèrent congé de personne. On vit Gêrnôt et Gîselher se diriger affectueusement vers le roi ; son malheur les affligeait. Ils le lui firent savoir, ces héros vaillants et magnanimes.

Le prince Gêrnôt parla courtoisement : — « Dieu sait, du haut du ciel, que je n’ai nulle part au meurtre de Siegfrid. Je n’avais jamais ouï dire qu’il eût ici un ennemi. Je veux le pleurer, et non sans motifs. »

Le jeune Giselher les reconduisit amicalement. Il guida sans obstacle jusque dans le Nîderlant, le roi et ses hommes encore plongés dans la douleur. Oh ! parmi leurs parents ils en trouvèrent peu dans la joie.

Ce qui leur arriva après, je ne puis vous le dire. À Worms, on entendait sans cesse les gémissements de Kriemhilt, l’âme en proie à une douleur dont nul ne pouvait la consoler, si ce n’est Gîselher. Il lui était bon et fidèle.

Brunhilt la belle était assise dans son outrecuidance. Quelles que fussent les plaintes de Kriemhilt, elle s’en inquiétait peu. Plus jamais elle ne lui montra de confiance.

Mais plus tard dame Kriemhilt lui causa aussi des peines amères à son cœur.