Les Mystères du peuple/XIV/2

Les Mystères du peuple — Tome XIV
LE SABRE D’HONNEUR (2e partie)


LE SABRE D’HONNEUR


ou


LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

DEUXIÈME PARTIE.

Dans la soirée du 10 décembre 1792, M. Desmarais s’entretenait avec sa femme dans le salon de leur demeure. L’avocat, nommé membre de la Convention au mois de septembre, ne se contente plus d’affecter le patriotisme dans ses actes et dans ses paroles, mais son extérieur témoigne d’un sans-culottisme de mauvais aloi. Ainsi, lui, jadis soigneux de sa personne, ne se rase plus qu’une fois par semaine ; ses cheveux, sans poudre, sont coupés presque ras à la jacobite ; il porte une carmagnole, des souliers ferrés, un grossier pantalon, signe distinctif des sans-culottes, et un mouchoir à carreaux rouges roulé autour du cou, à la Marat. Dans l’un des angles du salon, actuellement sans glaces, sans rideaux, et presque démeublé, par suite d’une affectation de simplicité spartiate, l’on voit une assez grande caisse carrée, construite en bois de sapin ; sur son couvercle, ces mots sont écrits en grosses lettres au pinceau : Objets très-fragiles. Ce coffre semble construit avec plus de soin et de solidité que ne le sont d’ordinaire les caisses d’emballage ; son couvercle, au lieu d’être simplement cloué, peut se lever à l’aide de charnières ; une forte serrure le maintient fermé. Madame Desmarais, arrivée de Lyon depuis une demi-heure à peine, n’a pas encore quitté ses vêtements de voyage ; sa physionomie exprime l’anxiété ; les traits de son mari sont pâles, sombres ; il paraît profondément abattu ; sa femme lui disait :

— Tu comprends, mon ami, qu’effrayée de ces rumeurs, qui couraient à Lyon, au sujet du triomphe d’une conspiration royaliste, ensuite de laquelle Paris était à feu et à sang, la Convention dissoute, ses membres exposés aux plus grands dangers…

— Encore une fois, il m’est impossible d’imaginer quel a été le but des propagateurs de ces bruits sinistres, — répond M. Desmarais, interrompant sa femme. — L’on est, il est vrai, sur les traces d’un complot royaliste, dont le procès de cet infortuné roi est le prétexte ; mais le complot ne peut qu’avorter : Paris est forcené depuis le 10 août !

— Quoi qu’il en soit, mon ami, effrayée de ces rumeurs, je n’ai pu résister à mon inquiétude ; je me suis aussitôt, sans prendre le temps de te consulter, mise en route pour Paris ; d’ailleurs, je te l’avoue, et je te l’ai cent fois répété dans mes lettres, il m’en coûtait trop de vivre ainsi loin de toi en ces terribles temps ; notre espoir de détruire par l’absence la malheureuse passion de notre fille pour ce Lebrenn ; ton désir de me soustraire aux continuelles angoisses où m’auraient jetée les insurrections, les mouvements qui se succèdent à Paris ; tels avaient été les motifs de notre séparation prolongée ; je ne puis m’y résigner davantage ; son principal but est manqué : Charlotte persiste dans son inébranlable volonté de rester fille ou d’épouser ce garçon serrurier. Elle ne nous a jamais caché qu’elle lui écrivait souvent. Or, qu’elle soit à Paris ou à Lyon, il n’en sera ni plus ni moins à l’endroit de ce dégradant amour ; enfin, par cela même que les événements se précipitent ici d’une manière effrayante, et que tu peux être exposé à des dangers de mille natures, ma place est auprès de toi, mon ami ; je suis donc résolue de ne plus te quitter ; j’ajouterai que j’éprouve les plus vives alarmes au sujet de mon frère : tu sais combien est grande mon affection pour lui, juge de ce que la violence de ses opinions antirévolutionnaires me fait redouter à son sujet ! Ses lettres, dans lesquelles il ne me cachait ni ses fureurs, ni ses haines, ni ses espérances, me faisaient trembler. Voilà plus d’un mois que je n’ai eu de ses nouvelles ; dis-moi, l’as-tu vu depuis quelque temps ?

— Je m’en serais, parbleu, bien gardé ! car, sans parler de la divergence de nos opinions, ses visites auraient pu me compromettre d’autant plus gravement qu’il a été décrété d’accusation comme suspect, et qu’il est probablement resté à Paris, où il se cache et conspire, je n’en saurais douter.

— Que m’apprends-tu là ! — s’écrie madame Desmarais d’une voix tremblante et les yeux noyés de larmes. — Mon frère décrété d’accusation ! Mon Dieu ! en ces temps-ci, une pareille accusation peut le conduire à l’échafaud !

— C’est sa faute ; il a le diable au corps ; et au lieu de se résigner comme je fais, hélas ! à hurler avec les loups, que dis-je, avec les tigres, et à rugir à l’occasion plus furieusement encore qu’ils ne rugissent, ton frère se met en guerre ouverte avec les tigres ; quoi d’étonnant s’il porte tôt ou tard la peine de sa folle imprudence !

— Pauvre Hubert ! — dit madame Desmarais pleurant, — au milieu des dangers qu’il court pour sa vie, peut-être, il songe à l’anniversaire de ma naissance, il m’envoie un souvenir de sa tendresse fraternelle, — ajoute la femme de l’avocat, tournant les yeux vers la caisse déposée dans l’un des angles du salon. — Combien je suis émue de cette nouvelle preuve de son affection.

— Il t’aime, il t’aime, — reprit brusquement M. Desmarais ; — s’il t’aimait véritablement, il ne risquerait pas, par ses folies, de te causer les plus grands chagrins ! et, par contre, de me compromettre ! car, enfin, je suis son beau-frère, moi ; et quoique ma conduite, mes discours, mes actes, soit à la Constituante, soit à la Convention, soit aux Jacobins, me mettent, je l’espère, à l’abri de tout soupçon, le seul fait de certaines parentés est déjà, en ces temps de défiance enragée, un précédent fâcheux ; or, non content de cela, ton frère, dans son impitoyable égoïsme, conspire avec acharnement, comme s’il n’avait pas un beau-frère siégeant à la Convention parmi les montagnards !

— Mon ami, il m’est pénible d’entendre ces reproches cruels adressés à mon frère, alors qu’il est exposé à de grands périls, peut-être…

— Et à qui la faute, encore une fois ; sinon à la violence, à l’aveuglement de son caractère ? Il abhorre, dit-il, les excès de la révolution ! Hélas ! moi aussi, je les abhorre, je les exècre, depuis la prise de la Bastille, qui a été le signal des déchaînements de la populace, jusqu’à l’abominable insurrection du 10 août, qui a renversé la monarchie, amené les massacres de septembre, qui amèneront à leur tour la mort du roi, car il sera condamné.

— Grand Dieu !

— Ils veulent sa mort, te dis-je ! Ils ont soif de son sang : c’est demain que ce malheureux prince sera traîné à la barre de la Convention, interrogé pour la forme ; après quoi, ses juges… non, non, ses bourreaux… voteront sa mort…

— Est-il possible ? Le roi !  ! le roi condamné à mort par ses sujets ! le roi !  !

— C’est horrible ! Ah ! mes collègues de la Convention ne sont pas des hommes, te dis-je… ce sont des tigres, des cannibales !

— Et ce vote, cet horrible vote sera rendu public ?

— Certes ; vote à la tribune… et motivé…

— Est-il possible, mon ami ? Mais, alors… ah ! je tremble…

— Que veux-tu dire ?

— Puisque ce vote sera public, comment feras-tu, toi, qui sièges à la Convention parmi ces bourreaux ?

— Explique-toi.

— Enfin, le régicide… car voter la mort de son roi, c’est commettre ce grand crime, le régicide révolte ton cœur, tu t’exposeras donc aux fureurs de ces cannibales en refusant… et tu seras le seul, peut-être, en refusant de voter la mort de ce prince infortuné ?

— Moi, refuser de voter la mort de Louis XVI ! — s’écrie l’avocat Desmarais, jetant involontairement autour de lui un regard plein d’angoisse, comme s’il eût redouté que les paroles de sa femme fussent entendues. — Tais-toi, malheureuse femme ! ne répète pas ces terribles paroles, même devant notre fille, que dis-je ? Crains surtout de les prononcer devant elle, car elle serait capable de les rapporter à ce jacobin de Jean Lebrenn, et je serais perdu !

— Tiens, mon pauvre ami, excuse-moi, — répond madame Desmarais, portant ses mains à son front ; — ma tête est un chaos, mon esprit se trouble ; tu considères le régicide comme un crime horrible… tu es incapable de voter une monstruosité pareille, et cependant…

— Ah ça ! tu veux donc que volontairement je me désigne aux poignards de ces furieux ? Ne pas voter la mort du tyran… comme ils disent ! … mais ce serait, dans un temps plus ou moins prochain, signer mon arrêt de mort à moi.

— Qu’entends je ?

— Ce serait vivre en perspective de la guillotine.

— Quoi ! tu voteras le régicide ?

— Est-ce que je peux faire autrement ?

— Juste ciel ! ton nom, ta mémoire à jamais souillés par ce crime !

— Mais que veux-tu que je fasse ?

— Mon Dieu ! — murmure madame Desmarais avec épouvante ; — mon Dieu ! ayez pitié de moi !… Mon mari régicide !…

— Mais, encore une fois, que veux-tu que je fasse ? Est-ce que la prise de la Bastille, les journées d’octobre, la journée du 20 juin, le 10 août, les massacres de septembre ne m’ont pas inspiré une profonde horreur ? Et pourtant j’ai dû paraître approuver ces horreurs, que dis-je, les admirer, les exalter, en poussant à leur sujet, aux Jacobins, des cris d’énergumène, en rugissant, je te le répète, avec les tigres, afin de conserver ma réputation de patriote enragé, ma sauvegarde, sinon je passais pour tiède, pour modéré, pour suspect ! Marat, dans son journal, me dénonçait comme un traître ! Ah ! je n’oublierai jamais que l’autre jour ce monstre, auprès de qui j’ai trouvé prudent de m’asseoir à la Convention, et que j’ai le courage… et il en faut !  ! que j’ai le courage de flagorner, m’a dit, en attachant sur moi son regard d’une effrayante sagacité, qui semblait lire au plus profond de ma pensée : — « Citoyen Desmarais, es-tu vraiment… mais, là, vraiment un bon patriote ? … » — Ces paroles, qui témoignaient d’un doute chez cet homme d’une infernale pénétration, m’ont donné le frisson ; mais j’ai fait bonne contenance et j’ai répondu : — « Je voudrais que la contre-révolution n’eût qu’un cœur pour le dévorer tout saignant !  ! »

— Ah ! — s’écria madame Desmarais frémissant, — tu n’as pas dit cela, tu n’as pas pu proférer ces paroles atroces !

— Tu es bonne là, toi, avec tes jérémiades. Mais, apprends donc qu’être soupçonné par Marat, c’est avoir le cou dans le vasistas, ou si tu le préfères, dans la lunette de la guillotine ; j’ai donc répondu à ce Satan ce que j’ai dû lui répondre, afin de dissiper ses défiances ; cependant, peut-être suis-je allé trop loin, car Marat, hochant la tête et m’examinant en silence avec son regard effrayant, a repris au bout d’un instant : « — Je suis médecin et bon physionomiste, je lis sur tes traits la ruse, la mollesse, la pusillanimité, mais nullement l’énergie féroce dont tes paroles sont empreintes ! Elles doivent être exagérées, partant, fausses ; et si elles étaient fausses, ces paroles, tu serais donc un traître ? … Citoyen Desmarais, j’aurai désormais l’œil sur toi… » — Ah ! tu ne sais pas, vois-tu, ma femme, ce que c’est que de sentir peser sur soi l’œil de Marat : c’est l’œil de la mort !  !

— Seigneur Dieu ! c’est à devenir folle de terreur ! Maudit soit le jour où tu as été nommé représentant du tiers état !

— Oh ! oui, maudit soit-il ce jour ! car, de ce jour, je ne me suis plus appartenu. Lancé sur une pente irrésistible, il m’a été impossible de m’arrêter. D’abord, seulement avide de popularité, j’ai cru l’acquérir, je l’ai acquise en devançant l’opinion des plus avancés ; puis, lorsque, par la force des choses, les passions politiques se sont aigries, irritées, exaspérées, à ce point qu’elles sont devenues des luttes à mort, où l’avantage devait rester aux plus violents, aux plus impitoyables, il m’a bien fallu me ranger du côté des violents, des impitoyables ; voilà pourquoi je siège à la Convention sur la crête de la montagne, entre Marat et Robespierre ; voilà pourquoi je voterai la mort du roi, voilà pourquoi je voterai les mesures les plus inexorables, les plus sanguinaires !  !

— Non ! mille fois non ! c’est te faire outrage à toi-même, mon ami ; je connais ton cœur…

— Laisse-moi donc tranquille ! Est-ce qu’il s’agit de cœur ? Il s’agit de mon cou, il s’agit de vivre, et je tiens à la vie, moi ! Si c’est une lâcheté, eh bien, je l’avoue, oui, je tiens à la vie, à ma fortune, à ma femme, à ma fille ; et pour me conserver ces biens, j’irai, s’il le faut, jusqu’au bout.

— Mon ami, écoute-moi, par pitié.

— J’ai une peur affreuse de la guillotine, moi, je ne le cache pas ; eh bien, j’aime mieux voir, ou faire guillotiner les autres, que d’y passer…

— Je t’en conjure, calme-toi, écoute-moi !

— Mais, que veux-tu que je fasse ?

— Fuyons la France !

— Tu es folle… où veux-tu que j’aille avec mon renom de révolutionnaire exalté ? Est-ce que l’on m’accueillerait en pays étranger ? moi… ex-montagnard de la Convention ? Est-ce que, d’ailleurs, en émigrant je ne perdrais pas mes biens ? Est-ce que les mesures les plus rigoureuses, et la peine de mort… j’ai voté tout cela… ne rendent pas l’émigration, sinon impossible, du moins des plus difficiles et des plus périlleuses ? Est-ce qu’aux approches du jugement de cet infortuné Louis XVI, la surveillance n’est pas redoublée sur tous les points du territoire et des frontières, surtout depuis que le comité de sûreté générale est sur les traces de ce complot royaliste, dont le but est de sauver le roi ? Nous savons que des émigrés énergiques sont parvenus à s’introduire en France et à gagner Paris, où ils sont cachés.

— Ah ! je tremble… Il se peut que mon frère…

— Il est, j’en jurerais, au nombre des conspirateurs, ainsi que d’autres ci-devant bleuets de La Fayette ! Que ton frère s’arrange, puisqu’il veut risquer sa tête dans un complot absurde ! Je te dis que les événements présents et ceux qui se préparent sont de telle nature qu’il me faut continuer de marcher dans la voie où la fatalité me pousse, sinon, pour moi c’est la mort ; et pour toi, pour ma fille, c’est la ruine, c’est la misère ! Je n’ai donc, je te le répète… qu’un parti à prendre, c’est d’aller jusqu’au bout, de redoubler de violence apparente et effective ; car je ne l’oublie pas, — ajoute l’avocat Desmarais en frissonnant, — Marat a l’œil sur moi !  !

— Que la fatalité s’accomplisse donc ! — répond madame Desmarais en proie à un morne abattement. — En quittant Lyon, j’étais sans doute cruellement inquiète, mais, hélas ! j’étais loin de m’attendre à ce que tu viens de m’apprendre.

— Résumons-nous, — dit l’avocat Desmarais après un assez long silence, pendant lequel son agitation s’est peu à peu calmée, — résumons-nous. Ainsi, notre fille est toujours follement éprise de ce Lebrenn ?

— Follement, non ; mais le calme résolu qu’elle apporte dans cet amour ne prouve que trop l’invincible empire qu’il a sur elle.

— Il faudra pourtant que mademoiselle Charlotte soit vaincue dans cette lutte !

— Mon ami, mieux que toi, peut-être, je connais notre fille : elle ne cédera pas.

— Nous verrons cela !

— Elle aime Jean Lebrenn autant et plus que par le passé ; il lui a écrit dans l’une de ses dernières lettres, qu’il avait été élu à je ne sais quelles fonctions, et elle s’enorgueillit de ce succès.

— En effet, il a été récemment élu officier municipal ; on lui avait même proposé, tant est grande l’influence dont il jouit dans ce quartier et au club des Jacobins, de le porter candidat à la Convention, mais il a répondu avec une modestie qui cache un immense orgueil : « — Je ne me reconnais pas suffisamment de lumières pour faire partie de la Convention ; puis, je préfère rester souverain, au lieu d’être commis du souverain. » — D’où il suit que moi, représentant du peuple à la Convention, je ne suis que le très-humble serviteur et commis de mons Lebrenn, garçon serrurier ; voilà où nous en sommes. Du reste, la position qu’il s’est faite dans sa section et aux Jacobins l’a mis en rapport avec plusieurs personnages marquants de la révolution : Tallien, Robespierre, Legendre, Billaud‑Varenne, Danton et autres, mais…

— Pardon, mon ami ; as-tu renoué quelques relations avec ce jeune homme depuis le jour où tu lui as refusé la main de notre fille ?

— Non ; je l’ai souvent rencontré aux Jacobins ou dans notre rue, puisque nous sommes voisins, mais j’ai feint de ne pas l’apercevoir ; il a imité ma réserve. Du reste, je dois lui rendre cette justice : il s’est toujours, selon ce que j’ai appris, exprimé sur mon compte dans des termes favorables. Fidèle à cette promesse, passablement insolente, d’ailleurs : « — Que, quelle que fût sa manière de voir à l’endroit de la sincérité de mes convictions, il garderait son opinion secrète jusqu’au jour où mes actes me dénonceraient eux-mêmes. » — Or, mes actes, mes discours ont toujours été, seront toujours conformes aux nécessités de ma position… Mais, c’est trop parler de ce Lebrenn. Je t’ai dit, dès ton arrivée, que ton retour inattendu me surprenait, mais qu’il concordait avec mes projets récents.

— Il est vrai, mon ami, et tu as ajouté que tu allais, aujourd’hui même m’écrire, afin de m’engager à revenir auprès de toi avec notre fille.

— J’ai en vue pour elle un mariage…

— Que dis-tu ?

— … Et j’attacherais à ce mariage la plus haute importance politique ; car ainsi, je deviendrais le beau-père d’un homme appelé à compter bientôt parmi les personnages les plus influents de la révolution, autant par ses talents politiques que par son audace et son inflexible énergie : il est très-jeune, d’une beauté remarquable, appartient à une excellente famille de la haute bourgeoisie, touchant même à la noblesse… ce qui ne gâte jamais rien. Il est, enfin, l’ami intime, l’élève, le séide, le bras droit de Robespierre, qui, tôt ou tard, et plus tôt que plus tard, du train dont vont les choses à la Convention, deviendra maître absolu de la situation. Ce jeune homme, qui s’est déjà révélé à l’Assemblée par deux discours dont le retentissement a été immense, se nomme M. de Saint‑Just.

— Grand Dieu !

— Qu’as-tu ?

— Hélas ! mon ami, à Lyon, j’ai entendu parler de ce jeune homme…

— Eh bien !

— Son nom excite la même exécration que ceux de Robespierre et de Marat.

— Chez les royalistes ?

— Non-seulement chez les royalistes, mais même chez les républicains modérés de la nuance des girondins.

— Il en est de même ici, et c’est précisément en raison de l’aversion qu’il inspire aux royalistes, aux girondins, aux modérés, que j’ai jeté les yeux sur M. de Saint‑Just, et que j’ai le plus grand désir de l’avoir pour gendre. L’un de nos amis communs, Billaud‑Varenne, a dû, aujourd’hui même, faire à mon jeune collègue des ouvertures au sujet de ce mariage, qui, sous le rapport de la fortune, et je peux ajouter, sous le rapport de la naissance, est de tout point convenable pour M. de Saint‑Just. La réponse que Billaud‑Varenne m’apportera ce soir, sera, je l’espère, favorable…

— Mon ami, ma surprise est grande ; tu avoues toi-même la répulsion que t’inspire la voie révolutionnaire où tu es engagé malgré toi, et tu penses à donner ta fille à l’un des hommes de qui tous les honnêtes gens prononcent le nom avec horreur… Cette contradiction de ta part… me…

— … Il n’y a point là, ma chère, de contradiction ; tu vas le comprendre… Loin de moi la pensée de vouloir t’adresser un reproche, mais les faits sont des faits, j’ai le malheur (politiquement parlant, bien entendu)… j’ai le malheur d’avoir pour beau-frère un contre-révolutionnaire forcené, ancien chef du bataillon des Filles-Saint-Thomas, il s’est de plus, au 10 août, volontairement constitué l’aide de camp de Mandat, commandant la garde nationale, et que son admirable dévouement pour Louis XVI a désigné aux fureurs de ce peuple infâme… Voilà les détestables antécédents de ton frère…

— Il m’est bien pénible de t’entendre parler ainsi de lui…

— Encore une fois, ma chère amie, je ne t’adresse pas de reproches, mais il n’est pas moins vrai que Hubert est décrété d’accusation, et que sans doute, à cette heure caché à Paris, il complote contre la république. Tout ceci peut me compromettre de la manière la plus dangereuse, par ce seul fait que Hubert est mon beau-frère, car n’oublie pas cette terrible circonstance, — ajoute l’avocat Desmarais, frissonnant de nouveau, — Marat… a l’œil sur moi ; or, grâce à sa pénétration diabolique, cet être infernal a peut-être lu au fond de ma pensée l’exécration des actes dont la nécessité m’a rendu complice. Or, si Marat m’avait deviné, je serais en grand péril, et, seule, peut-être, l’influence de Saint‑Just, devenu mon gendre, pourrait me…

M. Desmarais est interrompu par Gertrude, qui, entrant dans le salon d’un air à la fois mystérieux et effaré, dit à son maître d’une voix atterrée :

— Ah ! monsieur ! ah ! monsieur !

— D’abord, Gertrude, je vous ai cent fois ordonné de ne plus m’appeler monsieur, mais citoyen.

— Pardon, monsieur ; non, pardon, citoyen.

— Enfin, que voulez-vous ?

— Monsieur… non… le citoyen frère de madame est là.

— Hubert ici ! — s’écrie M. Desmarais avec effroi ; — je ne veux pas le voir. Dites que je suis absent !

— Hélas ! monsieur, il est poursuivi par la police ; on est sur ses traces, c’est par miracle qu’il a pu…

— Grand Dieu ! — murmure d’une voix défaillante madame Desmarais, — mon frère !

— Qu’il sorte de chez moi ! — s’écrie l’avocat, pâle de frayeur, — qu’il sorte à l’instant… mais il a donc juré de me perdre !

— Repousser mon frère, en danger de mort, peut-être ! — s’écrie madame Desmarais avec une douloureuse indignation. Et s’adressant à Gertrude en courant à elle : — Où est-il ? où est-il ?

— … Dans la salle à manger, il se débarrasse de sa grosse houppelande, de ses lunettes bleues et du chapeau clabaud qui le déguisent, et…

La servante n’achève pas, M. Hubert paraît à la porte du salon ; il est ému, mais on lit sur ses traits résolus l’énergie habituelle de son caractère ; il reçoit sa sœur dans ses bras et l’embrasse avec effusion. L’avocat Desmarais, en proie à la plus vive anxiété, ne sachant encore à quelle détermination s’arrêter, dit tout bas à Gertrude d’une voix atterrée :

— Croyez-vous que le portier ait reconnu M. Hubert ?

— Monsieur, c’est impossible ; M. Hubert, avec son chapeau clabaud enfoncé sur les yeux, ses lunettes bleues et le collet de sa houppelande qui lui cachait le bas du visage, était méconnaissable.

L’avocat réfléchit, tandis que le financier échange avec madame Desmarais quelques paroles ; puis l’avocat dit soudain à Gertrude :

— Avez-vous une clé de la petite porte du jardin ?

— Oui, monsieur.

— Allez l’ouvrir ; laissez-la entrebâillée ; puis, dans dix minutes, vous reviendrez d’un air alarmé chez le portier ; vous lui direz que l’individu qui est venu me demander était un voleur, car vous venez de le surprendre la main dans le tiroir du buffet de la salle à manger ; mais qu’à votre aspect le voleur a pris la fuite, a descendu l’escalier en hâte, et s’est probablement sauvé par le jardin en escaladant la muraille… Vous m’entendez bien ?

— Oui, monsieur.

— Exécutez ponctuellement mes ordres, et pas un mot à personne ici de la présence de mon beau-frère, sinon vous causeriez les plus grands malheurs.

— Monsieur, soyez tranquille.

— Germain n’est pas de retour de la commission que je lui ai donnée ?

— Non, monsieur.

— Jeannette a-t-elle vu entrer M. Hubert ?

— Non, monsieur, elle était à sa cuisine, et c’est moi qui ai ouvert la porte au frère de madame.

— Allez, pas un mot de ceci à Jeannette ou à Germain ; ne laissez entrer personne dans le salon, pour quelque raison que ce soit, et ne revenez que lorsque je vous sonnerai. — Puis, réfléchissant, M. Desmarais ajoute : — Pour plus de sûreté, je vais fermer le verrou ; allez !

Gertrude sort. M. Desmarais verrouille soigneusement la porte du salon.

— Te revoir, mon frère, et peut-être au moment de te perdre pour jamais ! — disait madame Desmarais à M. Hubert d’une voix entrecoupée de sanglots, — que je suis malheureuse !

— Rassure-toi : si acharnées que soient les poursuites dont je suis l’objet, je les déjouerai. J’ai, tout à l’heure, grâce à un épais brouillard, dépisté les mouchards attachés à mes pas ; l’on n’imaginera jamais de venir me chercher chez un membre de la Convention ; c’est ce qui m’a décidé à venir demander asile à ton mari jusqu’à minuit seulement ; à cette heure, je quitterai cette maison.

— Ah ! je jure, moi, que tu l’auras quittée avant dix minutes ! — dit à part soi l’avocat Desmarais, revenant lentement auprès de sa femme, au moment où M. Hubert, apercevant le coffre de bois blanc, dit à sa sœur :

— Ah ! voilà ma caisse ; il faudra que…

— Pauvre frère ! — reprend madame Desmarais, interrompant le financier, — au milieu de tes anxiétés, avoir le courage de songer à l’anniversaire de ma naissance ; combien je suis touchée de cette preuve de ton affection !

— Je ne mérite pas ce remerciement, ma chère sœur, je t’ai trompée…

— Comment ?

— J’ai voulu mettre à l’abri cette caisse, contenant quelques objets précieux et des papiers… que je désirais soustraire aux visites domiciliaires qui, journellement, s’exécutent par les frères et amis chez les suspects.

— Des papiers… compromettants sans doute ! — dit M. Desmarais à l’écart. — Quelle audace ! un tel dépôt chez moi ! il y a de quoi me perdre cent fois !

— J’ai pensé que ces objets ne pouvaient être plus en sécurité qu’ici, — poursuit M. Hubert ; — mais pour des raisons inutiles à te dire, il faut que ton domestique et ton portier transportent immédiatement cette caisse dans une maison dont je t’indiquerai l’adresse…

— Je vais à l’instant donner des ordres en conséquence, — répond madame Desmarais en se dirigeant vers la porte. Mais l’avocat l’arrête par la main et lui dit froidement :

— Vous ne sortirez pas, madame !

— Pardon, mon cher beau-frère, de ne vous avoir pas encore serré la main, à vous, de qui j’attends une hospitalité de quelques heures, — dit M. Hubert, s’avançant à la rencontre de l’avocat ; — mais il y a si longtemps que je n’ai vu ma sœur, que mon premier mouvement a été de courir à elle… et…

— Citoyen Hubert, — répond l’avocat, pâle, tremblant de colère et de peur, — la maison d’un montagnard de la Convention ne servira jamais de refuge aux traîtres à la patrie !

— Grand Dieu ! — murmure madame Desmarais, joignant les mains avec épouvante ; — qu’entends-je ?

— Quoi ! beau-frère, je viens loyalement vous demander asile pour quelques heures, à vous, mon parent, à vous, jadis mon ami, et vous auriez le courage de…

— Citoyen Hubert, les ennemis de la république sont mes ennemis mortels ; je les traite en ennemis mortels lorsqu’ils me tombent sous la main !

— Ah ! je l’avoue, malgré ma fermeté, un pareil accueil me bouleverse et m’anéantit ! — murmure M. Hubert, frappé de stupeur, tandis que sa sœur s’écrie, en proie à une angoisse déchirante : — Mon frère, ne crois pas à ce que te dit mon mari ; il est incapable d’exécuter sa menace, il n’est pas méchant… Tout à l’heure encore il maudissait les excès, les horreurs de la révolution ! …

— Malheureuse ! — s’écrie M. Desmarais, presque effrayant, en saisissant sa femme par le poignet ; — vous tairez-vous ? — Puis, s’adressant à son beau-frère : — Citoyen Hubert, si vous ne sortez à l’instant de cette demeure républicaine, que souille votre présence, j’envoie chercher la garde à la section, et je vous fais arrêter au nom du peuple et de la loi !

— Ma sœur ! le croira-t-on jamais ? — dit M. Hubert avec une indignation amère. — Fugitif, proscrit ! je viens demander à un parent, au foyer de qui j’ai vécu vingt ans, un refuge de quelques heures, une hospitalité que les ennemis les plus acharnés ne se refusent jamais, pour peu qu’ils aient de générosité dans l’âme, et ce lâche, dans la crainte d’être compromis, veut m’envoyer à l’échafaud ! Cet homme n’est pas méchant, dis-tu ? Ah ! je te dis, moi, que la peur rend les lâches féroces ; je connais maintenant le misérable à qui ta vie est enchaînée : c’est pour toi plus que pour moi que je tremble…

Au moment où M. Hubert prononce ces derniers mots, l’on entend Gertrude frapper en dehors de la porte, et s’écrier d’une voix effarée :

— Monsieur, ouvrez, ouvrez ! c’est le commissaire de la section avec de la maréchaussée ; il monte ! On a découvert que M. Hubert est caché ici.

À ces mots, M. Hubert tire de ses goussets une paire de pistolets à deux coups, les arme, et d’une voix sourde :

— Je vendrai chèrement ma vie ; mais, mille dieux ! ma première balle sera pour toi, beau-frère ; car, auprès de toi, Marat est estimable !

L’avocat Desmarais entend à peine la menace que lui adresse M. Hubert, et court à la porte, dont il ouvre les verrous, pendant que sa femme, frappée d’une idée subite, et puisant dans la terreur même dont elle est saisie une énergie surhumaine, entraîne son frère dans sa chambre à coucher, dont la porte s’ouvre sur le salon, en murmurant :

— Viens ! il est peut-être encore temps de fuir ! viens, viens !

M. Hubert, cédant à une lueur d’espoir, et tenant toujours ses pistolets à la main, suit précipitamment sa sœur dans la chambre voisine, dont on entend fermer intérieurement la porte à double tour. M. Desmarais n’a pu s’apercevoir de la disparition de son beau-frère, car, en ce moment, il sort du salon en disant à haute voix :

— Citoyen commissaire, je vous somme, au nom du peuple, d’arrêter un traître qui a eu l’audace de se réfugier ici !

Mais l’avocat, ne trouvant pas d’abord, contre son attente, le commissaire dans la pièce voisine, fait quelques pas hors du salon, et il y rentre bientôt en compagnie du magistrat, homme d’une physionomie froide, rigide, défiante ; il est suivi de plusieurs gendarmes de la république et d’observateurs de police. L’un d’eux s’est saisi de la houppelande et du chapeau clabaud de M. Hubert, trouvés dans la salle à manger. L’avocat s’arrête au seuil de la porte et dit au commissaire :

— Citoyen, si j’avais un fils traître à la nation, je le livrerais moi-même au glaive de la loi ; mais je n’ai qu’un beau-frère… contre-révolutionnaire enragé, à offrir en holocauste à la patrie ; prenez-le, je vous le livre. Trop longtemps sa présence a souillé mon foyer républicain, et…

Puis, s’interrompant soudain et jetant autour de lui des regards stupéfaits et bientôt alarmés, l’avocat s’écrie :

— Eh bien ! où donc a-t-il passé ? …

— C’est à moi de vous le demander, citoyen représentant du peuple ? — répond le commissaire très-surpris et jetant sur l’avocat un regard soupçonneux. — Cette disparition est étrange ! …

— Malheur à moi ! — se disait l’avocat en frémissant, — ce commissaire est l’ami de Marat et Marat a l’œil sur moi ! — Puis, soudain il s’écrie tout haut : — Je devine. Ah ! que la foudre écrase ma femme ! elle aura fait évader son frère par sa chambre à coucher. L’escalier de service descend dans la cour, et de la cour ce scélérat aura gagné le jardin !

L’avocat court à la porte de la chambre, et y frappant à coups redoublés, il crie d’une voix haletante :

— Citoyenne Desmarais, je vous ordonne d’ouvrir à l’instant cette porte !

L’avocat, n’obtenant aucune réponse, se retourne ; et interpellant le commissaire occupé à examiner attentivement la caisse déposée dans le salon : — Citoyen, je vous somme, au nom de la loi, de faire enfoncer cette porte à coups de crosse de fusil. — Ce disant, l’avocat saisit l’un des chenets de la cheminée, donne lui-même l’exemple du bris de la porte en attaquant ses panneaux avec furie, et criant au commissaire : — Que deux de vos hommes descendent dans la cour, un petit escalier donne sous la voûte de la porte cochère…

— La porte cochère est gardée, — répond froidement le commissaire, — la petite porte du jardin aussi est gardée, quoiqu’on l’ait trouvée ouverte. Le prévenu Hubert s’était, grâce au brouillard, dérobé à la poursuite de mes agents ; mais, instruits par un boutiquier voisin de cette maison, qu’un homme vêtu d’une houppelande grise et coiffé d’un chapeau à larges bords rabattus était entré céans, ils sont venus me quérir à la section.

— Dieu soit loué ! — s’écrie l’avocat, — le traître ne pourra s’échapper !

— Allez toujours recommander à nos gens de redoubler de surveillance, — dit le commissaire à deux de ses hommes. Ils sortent précipitamment ; la porte de la chambre à coucher, dont l’épaisseur et la solidité ont longtemps résisté à la crosse de fusil des gendarmes et aux coups assénés par l’avocat lui-même, la porte tombe enfin : il pénètre dans la chambre avec plusieurs soldats, et bientôt rentre au salon, et s’écrie : — Personne ! — Puis il se rassure se disant : — Heureusement, la porte cochère et celle du jardin sont gardées, Hubert ne pourra s’échapper, sinon je frémirais des suites que pourrait avoir pour moi cet événement… Le commissaire est l’ami de Marat ; il me dénoncerait comme complice de l’évasion de mon beau-frère.

Soudain, l’un des deux agents remonte essoufflé, s’écriant du seuil de la porte :

— Trahison ! notre homme s’est échappé !

— Enfer ! — reprend l’avocat en frappant du pied, et il ajoute : — Cette évasion est impossible, les deux seules issues de la maison étaient gardées !

— Oui, — répond l’agent, — mais tout à l’heure deux citoyennes, dont l’une était enveloppée d’une longue pelisse fourrée, portant un chapeau à voile rabattu, se sont présentées à la porte cochère où se tenait un agent ; l’une des citoyennes lui a dit : « — Je suis madame Desmarais, je sors avec ma fille. »

— C’est faux ! ma fille est chez elle et ne peut quitter sa chambre qu’en passant par ce salon, que je n’ai pas quitté de la soirée. — Puis, l’avocat s’écrie avec désespoir : — Plus de doute ! mon beau-frère est fluet et de petite taille, il aura revêtu la pelisse de ma femme, coiffé l’un de ses chapeaux dont le voile rabattu cachait son visage ; la voûte de la porte cochère est obscure, l’agent a été dupe de ce déguisement.

— Courez vite ; le fugitif ne peut être encore loin d’ici, — dit le commissaire à quelques-uns des hommes qui l’entouraient ; — puis, se retournant vers M. Desmarais d’un air soupçonneux : — Citoyen représentant, cette évasion me semble très-habilement tramée ; le fait devient d’autant plus grave, qu’il se complique d’autre chose, — ajoute le magistrat, désignant le coffre de bois blanc ; — j’ai des motifs pour vous demander, au nom de la loi, citoyen représentant, quel est le contenu de cette caisse ?

L’avocat se souvient avec un redoublement de frayeur que M. Hubert a dit à sa sœur avoir usé du prétexte d’un présent à elle envoyé pour l’anniversaire de sa naissance, afin de soustraire aux visites domiciliaires effectuées chez les suspects des objets précieux et des papiers : ces papiers peuvent être de la nature la plus compromettante et relatifs à la conspiration royaliste, dont le comité de sûreté générale est instruit ; l’épouvante de M. Desmarais est à son comble ; ce misérable, forcé par l’inflexible logique de son hypocrisie et de sa lâcheté, de s’engager de plus en plus dans la seule voie où il croit trouver son salut, se recueille, se domine, et d’une voix ferme dit au commissaire, espérant ainsi conjurer ce que la découverte qu’il redoute peut avoir de dangereux pour lui :

— Citoyen, avant de répondre à votre question au sujet de ce coffre, je requiers l’arrestation immédiate de ma femme, comme complice de l’évasion d’un conspirateur. — Et remarquant un mouvement de surprise du commissaire, l’avocat ajoute d’une voix rude, se drapant dans un stoïcisme affecté : — Je vous l’ai dit, citoyen, si j’avais un fils traître à la patrie, je le livrerais moi-même au glaive de la loi ; je vous sommais d’arrêter mon beau-frère lorsqu’il s’est évadé, grâce à la criminelle complicité de ma femme, je réclame l’arrestation immédiate de la citoyenne Desmarais, qui ne peut tarder à rentrer !

— Je n’ai point de mandat d’arrêt contre la citoyenne Desmarais, j’en référerai au procureur de la commune.

— Soit ; mais d’ici là, citoyen, je me constitue le geôlier de ma femme ; elle sera aussi sûrement détenue chez moi qu’elle le serait à la prison de la Force.

— Je vous crois, citoyen ; mais…

— Un mot encore. Les actes de cet ardent civisme, qui sait mettre le salut de la patrie au-dessus de toute considération d’intérêt privé ou de famille, ces actes sont d’un bon exemple.

— Certes.

— Vous connaissez Marat, mon collègue à la Convention, et le plus grand patriote de ce temps-ci ?

— Je le connais.

— Priez-le donc d’insérer dans le prochain numéro de son patriotique et excellent journal ces simples mots : « La citoyenne Desmarais ayant favorisé l’évasion de son frère, prévenu de complot royaliste, le citoyen Desmarais, membre de la Convention, a immédiatement requis l’arrestation de sa femme. Exemple donné aux bons patriotes. »

— L’exemple est plus que stoïque, et si coupable que soit la citoyenne Desmarais, elle a pour excuse l’affection fraternelle…

— Citoyen commissaire, il n’y a jamais d’excuse au crime de lèse-nation !

— Je ferai part de votre désir au citoyen Marat, il avisera ; mais revenons à ce coffre : il est de tous points semblable à certaines caisses solides et fermées de couvercles qui nous ont été signalées depuis quelques jours ; voilà pourquoi je suis obligé, au nom de la loi, de vous demander ce que contient cette caisse ?

— Je l’ignore… et…

— En ce cas, comment se fait-il que vous en soyez dépositaire ?

— Mon beau-frère a envoyé ici, il y a quelques jours, cette caisse, renfermant, a-t-il fait dire, un présent destiné à ma femme pour le jour anniversaire de sa naissance, ma femme étant née dans le courant de décembre ; mais je me hâte d’ajouter que j’ai tout lieu de supposer que le citoyen Hubert, abusant d’une manière infâme de ma confiance, a mis ainsi à l’abri chez moi des papiers compromettants.

— Quoi ! citoyen, vous étiez instruit de cette circonstance, et vous avez gardé ce coffre ?

— Tout à l’heure seulement, et au moment où je déclarais à mon beau-frère que j’allais le faire arrêter, j’ai appris, par quelques mots qui lui sont échappés, la nature du contenu de cette caisse.

— Citoyen, je requiers l’ouverture immédiate de ce coffre. En avez-vous la clé ?

— Non, certes !

— Faites sauter le couvercle, — dit le commissaire aux gendarmes : ils introduisent leurs baïonnettes entre le couvercle et la serrure de la caisse ; elle s’ouvre… L’avocat Desmarais y jette un regard inquiet et recule en la voyant remplie de poignards, de pistolets à deux coups, de paquets de cartouches, et enfin d’une liasse de proclamations imprimées. Le commissaire prend l’un de ces exemplaires et lit à haute voix :

« Français !

» Une bande de scélérats, ameutés en convention, voulait commettre un parricide.

» Ils voulaient mettre à mort le meilleur des rois, le père de ses sujets !

» Leur exécrable espoir a été trompé !

» Le crime de cette poignée d’assassins ne déshonorera pas à jamais la France !

» Souffrirez-vous que cette hideuse république, édifiée dans la boue et dans le sang des journées de septembre, remplace notre séculaire et glorieuse monarchie ?

» Souffrirez-vous que la France, déjà ruinée, désolée par une affreuse détresse, soit plus longtemps opprimée par une bande d’égorgeurs ?

» Non, non, Français, vous ne le souffrirez pas !

» le roi a échappé à ses assassins, il est en sûreté.

» Aux armes ! marchons sur la Convention !

» Vive le roi !  !

» Aux armes ! Français, aux armes !

» le comité royaliste insurrectionnel.

» Paris, décembre 1792. »

M. Desmarais, fort de la sincérité de ses convictions républicaines et révolutionnaires, eût été complètement indifférent à la découverte de ces armes, de ces munitions de guerre, de ces proclamations royalistes, preuves flagrantes d’un complot prêt à éclater, trouvées dans son domicile. Rien de plus simple que ce fait expliqué, ainsi qu’il venait de l’être par l’avocat ; mais la vie politique de cet homme, tissue de lâchetés, de mensonges, d’hypocrisies, de trahisons cachées, le condamnait à des cruautés, à des défiances de tous les instants et à des exagérations de férocité, au moyen desquelles il espérait conjurer les périls dont il se croyait menacé par l’inexorable cri de sa conscience ; aussi, malgré son puissant empire sur soi-même, il trahit d’abord, involontairement, la consternation, l’épouvante que lui causait la découverte du contenu de la caisse. Ce trouble, dont une âme loyale et droite ne devait pas même être effleurée, ne put échapper à la clairvoyance du commissaire de la section, homme de l’école de Marat, en ce qui touchait la pénétration et l’ombrageuse méfiance. Déjà il avait été surpris de la cruelle demande de M. Desmarais, au sujet de l’arrestation de sa femme. En homme avisé, le commissaire savait qu’en ces temps d’orages révolutionnaires, il faut presque toujours se défier des exagérés. Ces réflexions se révèlent sur la physionomie du magistrat et dans le regard fixe, froid et perçant que, pendant un moment, il attache sur l’avocat. Celui-ci se sent glacé jusqu’à la moelle des os ; il est au désespoir d’avoir peut-être révélé le secret de ses terribles appréhensions, il tâche de réparer cette funeste imprudence, et, par un effort de volonté surhumaine, il simule tardivement la parfaite indifférence qu’il aurait du tout d’abord éprouver, rejette dédaigneusement dans la caisse l’un des exemplaires de la proclamation qu’il venait de parcourir, hausse les épaules et dit froidement :

— Les royalistes sont encore plus insensés qu’ils ne sont scélérats ; évidemment ils comptent, par un audacieux coup de main, délivrer Capet, durant le trajet du Temple à la Convention, où il doit être conduit demain ; le comité de sûreté générale est sur la trace de ce complot : il n’importe, je ferai mon rapport au comité sur cette découverte faite, où cela ? … chez moi… — Et, souriant, l’avocat ajoute : — Vous avouerez, citoyen commissaire, qu’il est assez piquant de découvrir ces preuves de conspiration royaliste dans le domicile d’un montagnard de la Convention ? 


Le commissaire continue d’attacher en silence son regard scrutateur sur l’avocat, et lui dit sans répondre à sa question :

— Citoyen Desmarais, je dois dresser procès-verbal des objets contenus dans ce coffre, trouvé en votre possession…

— Déposé chez moi… oui ! mais non point en ma possession, diable ! Distinguo, — reprend l’avocat s’efforçant de sourire et sentant sa voix s’étrangler dans son gosier. — Je connais le code : il y a un abîme entre les qualifications de dépôt et de recel ; et le fait du dépôt de cette caisse dans mon domicile doit être envisagé comme…

— Ce sont là, citoyen, des subtilités de légiste auxquelles vous pourriez recourir dans le cas où la découverte de ces armes, de ces munitions de guerre, de ces proclamations insurrectionnelles serait, pour vous, compromettante. Or, vous semblez vouloir, à ce sujet, vous défendre lorsque l’on ne vous attaque point ?

— Me défendre, moi ? Ne suis-je donc pas à l’abri de tout soupçon ? Est-ce que ma vie publique tout entière, depuis 1789, ne proteste pas contre…

— Pardon, citoyen, je n’ai point mission d’entendre vos justifications.

— Me justifier, citoyen ! les coupables seuls se justifient !

— C’est justement ce que je vous disais tout à l’heure ; je vais donc, en quelques lignes, rédiger le procès-verbal ; je vous inviterai, au nom de la loi, à le signer ; puis mes agents transporteront les pièces de conviction à la commune, et je ferai mon rapport au procureur-syndic.

Le commissaire s’assied à une table et verbalise.

Soudain apparaît à la porte du salon madame Desmarais, pâle, défaillante, se soutenant à peine. Cependant on lit dans son regard fiévreux et brillant la joie que que cause la délivrance de son frère. Et en entrant, elle se dit en levant les yeux au ciel :

— Béni soyez-vous, mon Dieu ! il est sauvé !

M. Desmarais, à l’aspect de sa femme, bondit de fureur, court à elle, la saisit rudement par le bras et s’écrie, d’une voix où palpitent toutes ses lâches terreurs :

— Citoyenne Desmarais, vous êtes coupable d’un crime de lèse-nation ! j’ai requis votre emprisonnement.


Madame Desmarais regarde son mari avec stupeur, et semble ne pas d’abord comprendre ses paroles. En ce moment, Charlotte, instruite par Gertrude de ce qui se passe, entre dans le salon ; elle entend les dernières paroles de l’avocat, court auprès de Madame Desmarais, et s’écrie :

— Grand Dieu ! emprisonner ma mère ! C’est vous, mon père, vous ! qui la menacez !

— Retirez-vous, — répond l’avocat accompagnant ces paroles d’un geste impérieux, — retirez-vous, ma fille !

— Me retirer ! lorsque vous menacez ma mère !

— Mon enfant, rassure-toi, — répond à demi-voix madame Desmarais jetant un coup d’œil d’intelligence à sa fille, et lui montrant le commissaire, — ton père ne parle pas sérieusement…

Ces paroles, que le commissaire peut avoir entendues, exaspèrent l’avocat, qui, toujours poussé par l’impitoyable logique de son hypocrisie, de sa terreur et de sa lâcheté, s’écrie :

— Ah ! je ne parle pas sérieusement, citoyenne Desmarais ! Savez-vous à quoi vous vous êtes exposée en vous rendant complice de l’évasion d’un criminel de lèse-nation ! Vous vous exposez à porter votre tête sur l’échafaud !

À ces terribles paroles, Charlotte pousse un cri déchirant et se jette au cou de sa mère, qu’elle enlace de ses bras ; mais, de plus en plus persuadée que son mari jouait un rôle étant obligé, ainsi qu’il le lui avait dit naguère, de rugir avec les tigres, afin de conjurer les périls qu’il redoutait, madame Desmarais dit à demi-voix à sa fille, afin de calmer ses angoisses :

— Mais, comprends donc, pauvre enfant, que ton malheureux père est forcé de parler ainsi en présence de ce commissaire…

Madame Desmarais, bouleversée par tant d’émotions, ne put suffisamment maîtriser l’accent de sa voix ; ses dernières paroles arrivèrent très-distinctement aux oreilles de son mari, placé près du commissaire de la section, toujours occupé de verbaliser, et qui parut avoir aussi entendu les paroles compromettantes de madame Desmarais, car l’avocat crut remarquer une certaine contraction sur les traits de l’ami de Marat.

Les gens faibles et lâches, lorsque surtout la peur de la mort les talonne, sont capables d’actes atroces pour sauvegarder leur vie. Dans le délire de la terreur et de leur égoïsme horrible, ils sacrifieraient à leur salut, père, femme, enfants. Il en fut ainsi en ce moment de M. Desmarais ; car, livide d’effroi, il se dit :

— Je suis perdu ! le commissaire a entendu ma femme dire que je joue mon rôle de tigre, et il doit l’avoir entendu, car j’ai surpris la sinistre expression de ses traits lorsque ma misérable femme a prononcé ces mots, au risque de m’envoyer à la guillotine ; car, si je passe pour faux patriote, maintenant surtout que l’on a trouvé chez moi un dépôt d’armes et de proclamations royalistes, Marat me dénoncera dans son journal, je serai du nombre des représentants dont il demande déjà que l’on purge la Convention, de même que l’on a purgé les prisons en septembre. Il me faut donc, avant tout, prouver à ce jacobin de commissaire que mes menaces envers ma femme sont sincères. Tant pis pour elle ; pourquoi m’accule-t-elle dans une impasse dont je ne puis sortir qu’en la sacrifiant !  !

Ces réflexions de l’avocat furent instantanées ; sa femme venait à peine de rassurer à demi-voix sa fille, lorsqu’il s’approche du commissaire et lui dit :

— Citoyen, j’ai requis de vous l’arrestation immédiate de la citoyenne Desmarais, je la requiers de nouveau.

— Citoyen, — reprend le commissaire, — je vous ai déjà répondu à ce sujet que je n’avais pas de mandat d’arrêt contre votre femme.

— Tu vois bien, — dit tout bas madame Desmarais à sa fille de qui les craintes s’apaisaient, — ton père insiste sur mon arrestation, sachant d’avance qu’il ne l’obtiendra pas ; il continue son rôle…

— Puisque vous refusez d’arrêter ma femme, citoyen commissaire, je vous somme de laisser ici deux de vos agents, chargés de garder à vue la citoyenne Desmarais jusqu’à ce que l’on ait statué à son égard.

— Pauvre père, — dit tout bas Charlotte à sa mère, échangeant avec elle un nouveau regard d’intelligence, — combien il lui en coûte d’affecter tant de rigueur envers toi !

— Je consens à laisser deux de mes agents à votre disposition pour la surveillance de la citoyenne Desmarais, puisque vous insistez sur cette mesure, — avait répondu le commissaire ; puis, se levant et donnant la plume à l’avocat : — Veuillez signer le procès-verbal de la saisie d’armes, de munitions et de proclamations opérée à votre domicile.

— Je désire lire attentivement ce procès-verbal avant de le signer, citoyen commissaire, nous pourrions être en désaccord sur la rédaction de cet acte.

— J’attendrai donc que vous l’ayez lu, — répond le magistrat. — Et pendant que l’avocat prend connaissance du procès-verbal, qu’il lit avec une extrême attention, l’ami de Marat s’approche de madame Desmarais ; puis, lui souriant avec bonhomie et d’un air significatif, il lui dit tout bas :

— Vous n’êtes pas très-effrayée, n’est-ce pas, citoyenne, de la rigueur de votre mari ?

— Monsieur, — répond en hésitant madame Desmarais, ignorant si elle doit ou non se défier du commissaire, — la conduite de mon mari me…

— Eh ! mon Dieu ! elle est toute simple. Hélas ! que voulez-vous, citoyenne ? en ces malheureux temps où nous sommes, les honnêtes gens sont obligés de mettre parfois certains masques, n’est-ce pas ?

— Je… je ne sais.

— Tenez, citoyenne, avouez que mes agents ont été bien peu clairvoyants de prendre le citoyen Hubert pour une demoiselle ? mais… — ajoute plus bas encore le commissaire, — rassurez-vous… mes agents avaient de bonnes raisons pour manquer de clairvoyance…

— Quoi, monsieur ! Vous auriez été assez généreux pour…

— Prenez garde, madame… que l’on ne vous entende… Ces hommes nous observent, et tous ne sont pas sûrs ; mais j’ai un dernier conseil à vous donner. Recommandez le plus tôt possible à monsieur votre frère, si vous connaissez son refuge, de se hâter de sortir de Paris par la barrière Saint-Victor ; vous entendez bien ? par la barrière Saint-Victor.

— Oh ! monsieur, que de bontés ! ma reconnaissance…

— Silence, le citoyen Desmarais me dénoncerait…

— Ah ! ne le croyez pas capable de…

— Je plaisante, madame, je sais que votre mari est, au fond, le meilleur des hommes, qu’il abhorra les hideux excès de la révolution, quoiqu’il semble y applaudir ; mais, hélas ! dans notre terrible époque, il faut bien…

— Il faut bien, monsieur, rugir avec les tigres, n’est-ce pas ? ainsi que dit mon mari, — répond avec une naïve imprudence madame Desmarais, complètement dupe de la feinte bonhomie du commissaire et de l’intérêt qu’il semble témoigner au sort du fugitif.

— Je savais parfaitement que ce digne M. Desmarais affectait par nécessité des opinions bien éloignées de son noble cœur… N’ayez donc, madame, aucune crainte ; j’ai compris sa pensée, lorsqu’il a requis votre arrestation… aussi je vais vous laisser deux geôliers, les meilleurs gens du monde… Adieu, madame… gardez-moi surtout le secret… et comptez toujours sur mon dévouement, — ajoute toujours à demi-voix le magistrat. Puis il rejoint ses agents avec lesquels il s’entretient, tandis que madame Desmarais dit à sa fille avec expansion :

— Quel excellent homme que ce commissaire ! Grâce à lui, mon malheureux frère pourra peut-être quitter Paris cette nuit sans danger.

— Par la barrière Saint-Victor, ma mère, n’oublie pas cela ; sans doute cette barrière est moins surveillée que les autres.

— Évidemment.

— Mais, pour prévenir mon oncle, comment faire ?

— Il m’a donné, en me quittant, l’adresse d’un endroit où je pourrai lui écrire sûrement ; je vais, tout à l’heure, lui envoyer un mot par Gertrude.

Ces différents entretiens à voix basse, et surtout celui de sa femme et du commissaire, avaient mis M. Desmarais au supplice. Mais, obligé de lire avec une attention scrupuleuse le procès-verbal dont il devait approuver le fond et la forme en y apposant sa signature, il ne put que jeter de temps à autre un regard rapide et oblique sur les interlocuteurs, et il frémit bientôt en voyant sa femme répondre à l’ami de Marat avec un air de confiance naïve et de contentement… L’avocat fut sur le point d’interrompre cette conversation, dont il augurait si mal mais il risquait ainsi d’augmenter les soupçons dont il se croyait l’objet ; il acheva donc, au milieu de ces terribles angoisses, la lecture du procès-verbal dont il devait peser chaque mot, de crainte de le signer à la légère, et de fournir ainsi des armes contre lui. Cependant, ayant trouvé sa rédaction irréprochable, il le signe, et, le remettant au commissaire :

— Je vous rappelle, citoyen, que je requiers l’arrestation de la citoyenne Desmarais, et en attendant, je demande que deux de vos agents…

— Je viens de donner des ordres en conséquence, citoyen ; je vous laisse deux hommes qui sauront allier leur devoir aux égards. Adieu, citoyen, je n’oublierai pas votre recommandation au sujet du bon exemple que vous donnez aux patriotes, en requérant l’arrestation de la citoyenne Desmarais, exemple que vous désirez voir signaler par la feuille de Marat… Soyez-en convaincu, il sera dès demain complètement édifié sur la sincérité de votre patriotisme et de votre dévouement à la révolution et à la république.

Le commissaire, après ces mots, qui prêtaient à une double interprétation, s’incline devant madame Desmarais et sa fille, sort avec ses gens, qui emportent la caisse d’armes, et dit à deux des hommes dont il était accompagné :

— Vous resterez au dehors de ce salon aux ordres du citoyen Desmarais. — Puis il ajoute tout bas à l’oreille d’un autre : — Demeurez en observation aux abords de la maison, et si quelqu’un sort d’ici, suivez-le.

Au même instant madame Desmarais se disait :

— Hâtons-nous d’écrire à mon frère qu’il doit, cette nuit même, quitter Paris par la barrière Saint-Victor ; — et se rapprochant vivement de son mari au moment où les battants de la porte du salon se referment, madame Desmarais s’écrie avec expansion :

— Ah ! mon ami, quel brave homme que ce commissaire ! il fait comme toi : il rugit avec les tigres !

— Hein ! — reprend avec la stupeur de l’épouvante l’avocat, sentant son front baigné d’une sueur froide. — Quoi ! … vous dites ? …

—… Que ce digne homme a bien compris qu’en demandant mon arrestation, pauvre ami, tu jouais ton rôle ; n’est-ce pas, Charlotte ?

— Oh ! oui, car il a dit à ma mère : « En ces terribles temps, les honnêtes gens sont obligés de porter un masque, n’est-ce pas, madame ? »

— Et… et… votre mère ? — balbutie l’avocat dont les dents se heurtaient de frayeur, — votre mère… a… a… répondu ?

— J’ai répondu qu’en effet il te fallait bien rugir avec les tigres, ainsi qu’aujourd’hui tu me l’as plusieurs fois répété, mon ami…

— Malheureuse ! — s’écrie l’avocat, et, effrayant, il se précipite sur sa femme, que, dans le paroxysme de sa rage, il va saisir à la gorge ; mais Charlotte se jette au-devant de sa mère, la couvre de son corps, s’oppose aux violences de l’avocat, en lui disant d’une voix suppliante :

— Mon père, revenez à vous, par pitié !  !

Soudain, à l’accès de fureur de M. Desmarais succède la prostration de l’épouvante, ses traits se couvrent d’une pâleur livide, il défaille, chancelle, et n’a que le temps de se jeter sur un fauteuil, en murmurant d’un air égaré :

— Je suis perdu ! … Marat… la guillotine !  !  !

Madame Desmarais et sa fille s’empressent auprès de l’avocat, relèvent sa tête inerte, lui font respirer des sels ; il revient peu à peu à lui, et à peine a-t-il repris ses sens que Gertrude entre, et s’adressant à son maître :

— M. Billaud‑Varenne demande à parler tout de suite à monsieur, pour une affaire très-urgente.

L’annonce de la visite de son collègue à la Convention semble ranimer l’avocat : une lueur d’espérance brille dans son regard naguère éteint ; il se lève brusquement, en se disant : « — Billaud doit avoir vu Saint‑Just, si celui-ci accepte mes propositions, je suis sauvé ! » — Puis, d’une voix brève et dure, s’adressant à sa femme : — Rentrez chez vous, madame.

— Mon ami, je…

— Rentrez chez vous à l’instant, madame ; j’ai à causer d’affaires avec le citoyen Billaud‑Varenne, — répond l’avocat en frappant du pied.

Madame Desmarais se retire suivie de sa fille, qui se disait :

— Ah ! pour la première fois de ma vie mon père m’a inspiré de la terreur ; lorsqu’il s’est jeté sur ma mère, son regard était féroce !

M. Desmarais, lorsque sa femme et sa fille sont éloignées, dit à Gertrude :

— Faites entrer le citoyen Billaud‑Varenne.

La servante sort, et l’on voit dans la pièce voisine les deux agents assis près de la porte du salon.

— Remettons-nous, dit l’avocat essuyant la sueur froide dont son front est inondé, — Billaud‑Varenne est une autre espèce de monstre, peut-être encore plus dangereux que Marat, parce qu’il est plus contenu. Quelle réponse m’apporte-t-il ? Si Saint‑Just consent à devenir mon gendre, je n’ai plus rien à craindre, sa puissante influence me couvre, sinon… Ah ! quel enfer ! Scélérat d’Hubert, il est cause de tout. Ah ! je le verrais guillotiné avec joie ; et quant à ma femme… Eh ! tant pis ! s’il me fallait choisir entre elle et moi, ma foi, elle y passerait ! Chacun pour sa peau, après tout ! Voici mon collègue… du calme.

Billaud‑Varenne entre dans le salon : ce n’est pas un monstre, ainsi que l’a dit l’avocat, mais un homme de convictions inflexibles et d’une probité rigide ; jouissant de quelque fortune, il ne touche pas, non plus que Lepelletier Saint‑Fargeau, Hérault de Séchelles et autres riches citoyens, l’indemnité allouée aux représentants du peuple ; doué d’une éloquence naturelle, souvent entraînante, il n’est pas un patriote plus intrépidement dévoué à la révolution et à la république que ne l’est Billaud‑Varenne ; il est, selon son invariable habitude, coiffé d’une petite perruque noire à cheveux ras, et vêtu d’un habit marron à boutons d’acier ; il porte, ainsi que Robespierre, Saint‑Just, Camille Desmoulins, etc., etc., etc., la dignité de soi jusque dans le soin de sa personne et de ses habits, au lieu d’affecter puérilement, comme l’avocat Desmarais, un sans-culottisme sordide.

— Eh bien, collègue ? — dit en entrant Billaud‑Varenne, — que viens-je d’apprendre par le commissaire de votre section, que j’ai rencontré sortant de chez vous ?

— Ah ! vous l’avez rencontré ; alors il vous a dit…

— Tout.

— Avouez qu’il est piquant que ce soit chez l’un de nous autres montagnards que l’on trouve un dépôt de poignards royalistes ?

— Ce fait s’explique très-naturellement : vous recevez une caisse en dépôt, vous ignorez son contenu, rien de plus simple.

— Pensez-vous, cher collègue, que la chose ait paru aussi fort simple au commissaire ? 


— Il n’en saurait, j’imagine, être autrement.

— Que sais-je… la défiance ?

— Est-ce que vous êtes de ceux-là de qui l’on peut ou l’on doit se défier ?

— Je vous le demande, à vous, Billaud‑Varenne ?

— Pourquoi m’inspireriez-vous de la défiance ; vos votes n’ont-ils pas été jusqu’ici conséquents à vos principes…

— Ils l’ont été jusqu’ici, ils le seront toujours.

— Je le crois… Seulement…

— Quoi ! une réticence ?

— Entre nous, vous vous êtes montré d’une rigueur extrême, outrée, envers votre femme.

— Vous savez aussi ? …

— … Que vous avez requis son arrestation immédiate ; et ne l’obtenant pas, vous avez exigé pour elle deux gardiens, que je viens de voir là, dans la pièce voisine.

— Vous me désapprouvez, vous, Billaud‑Varenne ? vous, homme de fer ?

— Je vous désapprouve.

— Cela m’étonne.

— Mon cher collègue, il est des devoirs pénibles auxquels on se résigne, mais il est des rigueurs inutiles que l’on ne provoque point contre les siens…

— Ainsi, selon vous…

— Selon moi, vous témoignez trop de zèle, et, sans vos antécédents, l’on vous croirait vraiment un nouveau converti… — Billaud‑Varenne, sans remarquer ou sans paraître remarquer l’inquiétude que ses dernières paroles ont causé à l’avocat, continue : — Mais, parlons de l’objet de ma visite. Je sors des Jacobins, où j’ai vu Saint‑Just.

— Ah ! — dit l’avocat dissimulant à peine son anxiété ; — eh bien ?

— Il a été très-sensible aux ouvertures que je lui ai faites de votre part, au sujet de vos bonnes intentions à son égard.

— Il a accepté ?

— Non…

— Il refuse ! — murmure M. Desmarais pâle et consterné ; — cependant, ce refus n’est peut-être pas irrévocable ?

— Saint‑Just ne revient jamais sur une détermination prise.

— Mais enfin… de ce refus puis-je connaître la cause ?

— Saint‑Just eût été heureux d’entrer dans votre famille, si, toutefois, mademoiselle Desmarais lui eût agréé, ce dont il ne voulait pas douter ; mais il pense que dans les graves circonstances où nous sommes, un homme politique doit, lorsqu’il le peut, rester libre de tous liens, afin de se consacrer entièrement à la chose publique.

— Peut-être aussi Saint‑Just pense-t-il que ma fille n’a pas été élevée dans des principes d’un civisme assez pur ; et, s’il me regardait comme un meilleur patriote, sa réponse eût été sans doute différente ?

— En vérité, mon cher collègue, vous êtes, permettez-moi de vous le dire, un homme singulier.

— Pourquoi cela ?

— À la Constituante, vous avez toujours voté avec l’extrême gauche ; aux Jacobins, je vous ai entendu proposer les motions les plus révolutionnaires ; vous votez avec nous maintenant à la montagne, et vous semblez toujours craindre que l’on suspecte la sincérité de vos convictions ?

— Moi ?

— Certainement.

— Et pourquoi aurais-je à craindre que l’on suspectât ma sincérité ?

— Ma foi, cher collègue, je vous répéterai ce que vous m’avez dit tout à l’heure : « Chargez-vous de la réponse. »

— En ce cas, la réponse est fort simple, mon cher Billaud : la révolution est et doit être pour ceux qui lui sont dévoués comme moi, âme et corps… la révolution, dis-je, est une maîtresse jalouse, ombrageuse, exigeante, et je crains toujours de n’avoir jamais assez fait pour elle et d’être accusé de tiédeur… — Puis, voulant rompre un entretien qui l’embarrassait et cacher le cruel désappointement que lui causait le refus de Saint‑Just, M. Desmarais ajoute : — Quoi de nouveau ce soir aux Jacobins ?

— Un discours qui a duré un quart d’heure à peine, et qui a cependant causé une sensation inexprimable.

— À propos de quel sujet ce discours ?

— À propos de la peine à infliger à Louis XVI.

— Quel a été l’orateur ?

— Un jeune homme que je suis fier de compter parmi mes amis car sa modestie égale son patriotisme et son mérite : c’est un simple artisan serrurier. Nous voulions le porter candidat à la Convention, il a refusé, mais accepté les fonctions d’officier municipal…

— Je gage que ce jeune patriote est Jean Lebrenn.

— Vous le connaissez ?

— Si je le connais ? — s’écrie M. Desmarais, et il ajoute d’un accent triomphant : — C’est mon élève ! mon cher élève !

— Jean Lebrenn ?

— J’ai fait pendant six mois son éducation révolutionnaire ; je le voyais presque chaque jour.

— Voilà qui est singulier, il ne m’a jamais parlé de vous.

— Mon cher élève est un vilain ingrat, voilà tout, — reprend en souriant M. Desmarais ; — et vous dites, mon cher Billaud, que son discours ?…

— A causé un effet prodigieux aux Jacobins.

— Et à quoi conclut son discours ?

— À la mort de Louis XVI.

— Cela ne m’étonne pas, Jean Lebrenn est mon élève !!

— Eh bien, moi, cette conclusion m’a quelque peu surpris.

— Pourquoi donc ?

— Ce jeune homme, d’une nature ardente, généreuse, élevée, mais tendre et délicate, n’a qu’une règle invariable de conduite, la justice et la morale éternelle. Tout ce qui dévie de cette ligne inflexible est à ses yeux, un crime que n’excuse pas même l’intérêt flagrant du salut public.

— Il est vrai… hum ! hum !… C’est, en effet, le seul point sur lequel je n’ai jamais pu obtenir quelque concession de la part de mon élève, tandis que moi… je ferais tomber cent mille têtes pour sauver la révolution ; je suis, vous le savez, cher Billaud‑Varenne, de l’école de Marat.

— Jean Lebrenn n’est point de cette école-là, tant s’en faut ; car je n’oublierai jamais que, causant avec lui de la fatale nécessité des journées de septembre…

— Elles ont sauvé la révolution ! S’il fallait les renouveler, je les verrais renouveler avec une satisfaction patriotique ! Le sang des aristocrates et des calotins est-il donc si pur !

— Toujours est-il, — reprit Billaud‑Varenne, paraissant peu sensible aux doctrines impitoyables de l’avocat, — toujours est-il que, causant des journées de septembre avec Jean Lebrenn, et lui disant ce dont je suis persuadé : que cette terrible exécution avait sauvé la révolution et la France, il m’a répondu : « Je ne le crois pas ; mais si la patrie ne pouvait être sauvée que par un crime monstrueux, je dirais : Périsse la patrie ! car si elle ne peut vivre que par le crime, elle est indigne de figurer parmi les nations, et elle est fatalement destinée à périr tôt ou tard… » Ces belles paroles, sans me convaincre, m’ont pourtant beaucoup frappé, car elles sont rigoureusement vraies au point de vue de la justice abstraite, et vraies encore au point de vue de l’humanité, grands principes qui, en théorie, du moins, doivent primer toutes les considérations secondaires ; Marat, à qui je rapportai ces paroles, en a été frappé comme moi.

— Quoi ! Marat n’a pas dénoncé Jean Lebrenn comme un traître, en raison de ce blasphème contre le salut public ?

— Plus que personne, au contraire, Marat apprécie le courage, le patriotisme de mon jeune ami ; ce soir, après le discours en question, il s’est jeté dans les bras de Jean Lebrenn, et lui a dit avec effusion : « — Je suis aussi fier de toi que si tu étais mon fils. »

— Marat a donné à mon élève une pareille preuve d’estime et d’affection ! lui, toujours si ombrageux, si hostile ?… Je ne reviens pas de ce que j’entends.

— Ce dont vous eussiez été bien plus surpris, cher collègue, c’est l’espèce de bonhomie, de paternelle indulgence, avec laquelle cet homme étrange, inexplicable, a répondu aux rudes paroles que lui avait adressées Jean Lebrenn.

— Est-il possible !  ! il a osé… rudoyer Marat ?

— Jugez-en. — « Citoyen Marat, » lui a dit notre ami, après l’accolade dont, entre nous, il paraissait peu flatté, « expliquons-nous ! Je reçois avec plaisir les félicitations du patriote intègre dont la sagacité a tant de fois pénétré et révélé les noirs complots des ennemis de la révolution ! Mais, je vous le dis avec la sincérité que se doivent des hommes libres, je repousse avec horreur les félicitations du monomane qui, dans ses accès de délire furieux, prêche la dictature et l’extermination en masse. »

M. Desmarais, regardant son collègue avec ébahissement, garde d’abord le silence de la stupeur ; puis, haussant les épaules :

— Sot que je suis, de ne pas m’apercevoir que vous raillez…

— Je ne raille point.

— Vous me persuaderez qu’en public, en plein club des Jacobins, Jean Lebrenn a osé, bravant ainsi la haine de cet homme effrayant…

— Jean Lebrenn a le courage de dire tout haut ce qu’il pense, cher collègue, et ce courage-là nous mérite même l’estime de nos adversaires, ainsi que l’a prouvé la réponse de Marat.

— Qu’a-t-il donc répondu ?

— Il s’est mis à rire de ce rire singulier que vous lui connaissez, puis il a dit à Jean Lebrenn d’un ton paternel : — « Tu es un bon garçon ; je t’estime, tu dis hardiment ta pensée ; de plus, je me porte garant, et je m’y connais… de ton patriotisme. Quant à la dictature, quant à l’extermination, ce sont là, vois-tu, de petits moyens transitoires pour arriver à une bonne fin ; ce sont de simples dérivatifs à l’instar des purgations et des saignées, moyennant quoi les corps corrompus par l’humeur putride ou par l’âcreté du sang renaissent à la santé, à la vigueur. Ainsi faut-il parfois purger à fond, ou saigner à blanc le corps social, à seule fin de le régénérer, de le sauver d’une décomposition prochaine et mortelle. Viens déjeuner avec moi l’un de ces matins, jeune homme, et je te convaincrai de ces choses. — Citoyen Marat, vous me faites pitié ; vous voici retombé dans votre exécrable monomanie, — a répondu Jean Lebrenn avec dégoût. — Bah ! bah ! — a répliqué Marat ; — encore quelques années de révolution, l’expérience te convaincra que je vois juste et loin ; je ne suis point si diable que j’en ai l’air… Je demande le plus pour avoir le moins… et comme l’on me marchande toujours… hé, hé… je surfais un peu… Mais, quoi qu’il en soit, jeune citoyen, tu as mon estime et mon admiration ; ton discours, concluant à la mort du tyran, est un chef-d’œuvre de bon sens et de logique ; il est empreint d’une éloquence simple, mâle et digne, bien autrement saisissante que les emportements de la passion. Je le reproduirai demain tout au long dans mon journal, ton discours. C’est un honneur que je n’accorde pas à tout le monde. » — Que vous dirai-je ? — ajoute Billaud‑Varenne, tandis que l’avocat Desmarais compare involontairement sa lâche hypocrisie, source de tant de terreurs renaissantes, à la sérénité du courage de Jean Lebrenn. — Que vous dirai-je ? Les applaudissements des jacobins et des tribunes ont couvert à la fois les paroles de Marat et celles de mon jeune ami. C’a été surtout pour ce dernier une véritable ovation, couronnée par quelques mots entraînants de Robespierre.

— Au sujet du discours de mon élève ?

— Sans doute ; l’effet de ces paroles a été d’autant plus saisissant, que Robespierre, vous le savez, s’enthousiasme difficilement ; il a surtout relevé, en y applaudissant, ce passage du discours de Jean Lebrenn où, après avoir dit que Louis XVI était né bon et humain…

— Comment ! Jean Lebrenn a eu l’audace de faire l’éloge du tyran au club des Jacobins ?

— Cet éloge était la plus foudroyante des accusations contre la monarchie.

— Expliquez-vous, cher collègue.

« — Louis XVI était né bon, humain, doué de qualités privées, » — a dit Jean Lebrenn, — et voyez ce qu’il y a de corrupteur, de subversif, de détestable dans l’essence même de la royauté : elle a forcément, fatalement fait de cet homme, heureusement doué, un traître, un parjure, un meurtrier, un parricide, car il a déchaîné contre la mère patrie les armées étrangères et les émigrés ! Ah ! citoyens, en jugeant, en condamnant légalement ce grand coupable, c’est moins encore l’homme que le roi, et moins encore le roi que la royauté que vous frapperez ! La hache qui fera tomber la tête de Louis XVI décapitera la monarchie, cette dynastie de race étrangère imposée à la Gaule depuis quelques siècles par la violence et la conquête ! »

— C’est superbe ! — s’écrie l’avocat ; — c’est admirable ! Ah ! comme je reconnais là mon élève.

— Votre élève vous fait honneur, cher collègue, car il a, par une très-habile et très-éloquente péroraison, trouvé le moyen de déplorer les journées de septembre, en leur opposant la condamnation juridique de Louis Capet. — « Un dernier mot, citoyens, a ajouté Jean Lebrenn. Avant le 10 août, les crimes de Louis XVI étaient notoires, il méritait la mort. Supposez que le peuple, dans sa fureur, eût fait sommairement justice du coupable ; supposez… qu’il eût été frappé pendant l’insurrection ; comparez ce trépas, presque furtif, à demi voilé par la fumée de la bataille, au spectacle auguste que la Convention va offrir au monde, à la face de Dieu et des hommes ! Un peuple, calme dans sa souveraineté, accusant, jugeant et condamnant, au nom de la loi, le criminel qui fut son roi… Ah ! citoyens, préférons toujours au poignard de Brutus le glaive de la justice ! Ce n’est pas à l’égoïsme du meurtre privé de faire dans l’ombre justice du tyran, non ! Il doit être frappé au nom de tous, aux yeux de tous, et pour ainsi dire par tous ! à la grande lumière de la place publique ! La hauteur de son trône mesure la hauteur de son échafaud ! »

— Bravo ! mon cher élève ! — s’écrie M. Desmarais, — je n’aurais pas mieux trouvé !

— Ce qui double le mérite de votre élève, mon cher collègue, c’est que sa modestie égale son patriotisme, et, ainsi que l’a fort bien dit Robespierre, aux applaudissements universels, en montant à la tribune après Jean Lebrenn : « — Cet éloquent jeune homme qui vient de vous parler le langage du philosophe, de l’historien et de l’homme d’État, travaille dix heures par jour à son rude métier de serrurier, qui suffit à ses besoins. Ô Rousseau ! maître chéri et vénéré, tu l’avais devinée cette digne, forte et noble nature de l’artisan éclairé ; Jean Lebrenn, citoyens, c’est l’artisan de l’avenir.

— Quel éloge dans la bouche de Robespierre ! — dit l’avocat d’un air pensif, — quel éloge !

— Aussi vous dis-je, cher collègue, que les quelques mots prononcés par Robespierre avec entraînement ont couronné, consacré l’ovation de Jean Lebrenn aux Jacobins, ovation à laquelle il s’est modestement dérobé en retournant chez lui. Et, sur ce, bonsoir mon cher Desmarais, je regrette de n’avoir pas mieux réussi dans la mission de confiance dont vous m’aviez chargé auprès de Saint‑Just. Il vous répétera d’ailleurs lui-même demain, à la Convention, combien il a été sensible à votre offre, et pour quelles raisons impérieuses il est obligé de les décliner.

— Je me consolerai difficilement de ce que mon projet ait échoué ; j’aurais été si fier d’avoir pour gendre un homme aussi éminent par le talent que par le patriotisme et l’énergie révolutionnaire ! Que voulez-vous, je suis résolu de ne jamais donner ma fille qu’à un républicain de notre trempe, cher collègue, et…

— Mais j’y songe, — reprend Billaud‑Varenne frappé d’une idée subite ; puis, réfléchissant : — Au fait… pourquoi pas ?

— Que voulez-vous dire ?

— Vous désirez avoir pour gendre un républicain éminent par le patriotisme, par le talent et par l’énergie révolutionnaire ?

— C’est mon vœu le plus ardent !

— Eh bien, mon cher Desmarais, vous l’avez peut-être sous la main… ce gendre !

— Comment cela ?

— Votre élève.

— Quel élève ?

— Jean Lebrenn.

— Hum ! — fit l’avocat, cachant à peine la surprise et le cruel embarras où le jetait la proposition de Billaud‑Varenne. — Sans doute, hum… sans doute Jean Lebrenn est un excellent patriote digne des louanges de Marat et de Robespierre.

— Eh bien, cher collègue ? sauf ce qu’on appelle le manque de naissance, de fortune, et je ne vous suppose pas homme à attacher à ces avantages, dus au hasard, une importance que…

— Ah ! Billaud‑Varenne, un pareil doute m’offense. Moi ! moi ! attacher l’ombre de l’importance aux stupides hasards de la fortune et de la naissance ! vraiment, je croyais être mieux connu de vous !

— J’aime à vous entendre tenir ce langage, si conforme à nos principes, et j’en reviens à mon idée : Jean Lebrenn est votre élève, il a vécu dans votre intimité, vous devez être édifié sur sa moralité, sur ses qualités privées. Mademoiselle Desmarais, élevée nécessairement par vous dans les bons principes, devrait, ce me semble, sauf sa convenance personnelle qu’il faut toujours respecter, devrait, dis-je, agréer une pareille union ! Jean Lebrenn est jeune, d’un extérieur très attrayant ; or, je le répète, si ce mariage agréait à votre fille, ne serait-ce point un touchant et salutaire exemple de confraternité, de fusion, entre ce que l’on appelait autrefois les classes, que cette union de la fille du riche bourgeois et de l’artisan ? Que pensez-vous de cela, collègue ?

— Ce que j’en pense ?

— Oui.

— Vous allez le savoir, — répond l’avocat Desmarais, après un moment de réflexion décisif et paraissant céder à une inspiration soudaine ; puis il court à la table, s’assied, prend du papier, une plume et écrit quelques lignes, en se disant à part soi :

— Il n’y a plus à hésiter, en face de l’effrayante extrémité où je me trouve ! Le sacrifice est consommé ! Je l’avoue, tout à l’heure, à la suite du refus de Saint‑Just, et apprenant de quelle estime jouit Lebrenn auprès de cet infernal Marat et de ce redoutable Robespierre, j’avais, malgré moi, un moment songé à ce mariage, où je trouverais presque certainement une sauvegarde contre les monstres que je crains ; et cependant ma dignité s’était de nouveau révoltée à cette pensée de devenir le beau-père d’un ouvrier serrurier ; mais, après l’ouverture formelle de ce maudit Billaud‑Varenne, aussi scélérat que les autres ; après ses réflexions égalitaires sur la fusion des classes, je ne dois plus, je ne peux plus hésiter. — Il s’intéresse beaucoup à Jean Lebrenn, il peut l’instruire des propositions qu’il m’a faites, et ainsi apprendre de ce garçon qu’il aime ma fille depuis près de quatre ans, qu’il est aimé d’elle, à ce point qu’elle lui a juré de n’avoir jamais d’autre époux que lui… Ne serait-il pas dès lors évident aux yeux de Billaud‑Varenne que l’unique raison de mon opposition à ce mariage est… ce qu’elle est réellement, ma répugnance, jusqu’alors invincible, de donner ma fille à un artisan. Ah ! je frémis en calculant les suites d’une pareille révélation, jointe aux aveux de ma femme à ce serpent de commissaire, convaincu maintenant que je suis un faux patriote, que je joue un rôle en rugissant avec les tigres. Malheur à moi ! tout ceci, coïncidant avec l’évasion d’Hubert, avec le dépôt d’armes et de proclamations royalistes trouvé chez moi, pourrait, à un moment, prochain peut-être, m’envoyer tout droit à la guillotine, tandis qu’en me résignant, hélas ! à donner ma fille à ce Lebrenn, je fais acte éclatant de foi égalitaire : les relations de ce forcené jacobin avec Marat, Robespierre, Billaud‑Varenne et autres, ainsi que l’estime dont ils l’entourent, pourront me sauvegarder. Donc, le sort en est jeté : c’est cruel, c’est désolant, mais il vaut mieux être le beau-père d’un garçon serrurier que… guillotiné !

L’avocat Desmarais se livrait à ces réflexions en écrivant à Jean Lebrenn la lettre suivante :


« Mon cher Jean,

» Je vous attends sur-le-champ chez moi. Ma fille est à vous, à une seule condition, que j’attends de votre loyauté, en laquelle j’ai une confiance absolue.

» Cette condition, la voici :

» Ne dites à personne, et notamment à Billaud‑Varenne, que vous aimez ma fille depuis quatre ans ; feignez d’être touché et surpris de la proposition de mariage que, tout à l’heure, je vais vous faire en présence de Billaud, car il est chez moi.

» Il n’y a rien dans ce que j’attends de vous qui puisse répugner à votre honneur ; c’est l’unique condition que je mette à votre mariage avec Charlotte, mais cette condition est indispensable ; je vous instruirai plus tard des motifs qui me guident en cela.

» Ainsi donc, mon cher Jean, décidez-vous. C’est, comme on dit vulgairement, à prendre ou à laisser.

» Si vous acceptez, si vous vous présentez chez moi, où je vous attends, c’est que vous aurez pris l’engagement d’honneur de cacher à tous que vous aimez ma fille depuis quatre ans ; et, je le sais par expérience, j’ai le droit de compter sur votre parole, sur votre discrétion et sur votre loyauté.

» Je vous attends.

» Salut et fraternité, »

» DESMARAIS. »...............................


Cette lettre écrite, pendant que Billaud‑Varenne, assez surpris, observait silencieusement Desmarais, celui-ci sonne, se disant avec raison :

— Il est impossible que Jean n’accepte pas mes conditions, parfaitement d’accord avec sa discrétion habituelle. Il a été discret jusqu’ici, je ne lui demande rien autre chose que de continuer de l’être.

Bientôt Gertrude paraît, et l’avocat lui dit :

— Portez à l’instant cette lettre chez le citoyen Jean Lebrenn, notre voisin, et attendez la réponse.

— Oui, citoyen, — répond la servante, et elle sort.

— Pardon, mon cher Billaud‑Varenne, — reprend M. Desmarais en souriant ; — c’est votre faute si j’ai interrompu notre entretien pour écrire cette lettre, et c’est encore votre faute si je vous laisse un moment seul, afin de savoir si ma femme et ma fille, malgré l’émotion que leur ont causée les événements de la soirée, peuvent vous recevoir.

— Que voulez-vous dire ?

— Dans un instant vous le saurez, cher collègue, — répond l’avocat. Et il entre dans la chambre de sa femme, en pensant :

— Il est impossible que Charlotte, de son côté, n’accepte pas non plus la seule condition que je mette à son mariage avec ce Jean Lebrenn.

Billaud‑Varenne, resté seul, se livrait aux réflexions suivantes :

— Je ne comprends rien à ce qui se passe ici. Quelle est cette lettre que vient d’écrire Desmarais ? Pourquoi veut-il me présenter à sa femme et à sa fille ? Il y a quelque chose d’étrange dans la conduite de cet homme ; parfois il m’inspire, ainsi qu’à mes amis, une vague et inexplicable défiance ; cependant ses votes, ses discours, ses actes ont toujours été d’accord avec les principes ou les idées révolutionnaires les plus avancés. D’où vient donc, de sa part, cette crainte insurmontable, continuelle, et que tout révèle en lui : de passer pour un traître ?… Tout à l’heure il a paru surpris, presque choqué de la pensée qui m’est soudain venue de lui proposer Jean Lebrenn pour gendre ; le prétendu bourgeois sans-culotte serait-il au fond un bourgeois gentilhomme ?… Le riche avocat craindrait-il de déroger en donnant sa fille à un artisan ? Peut-être ; et, en ce cas, un pareil orgueil serait bien significatif. Enfin, tout à l’heure encore, par une affectation de stoïcisme absurde et cruel, n’a-t-il pas requis… lui, lui, l’arrestation de sa femme, coupable d’avoir, après tout, cédé à la voix de la tendresse fraternelle ? Ne s’est-il pas constitué son geôlier ? Ces exagérations-là masqueraient-elles un défaut absolu de convictions ou une couardise extrême ? Desmarais serait-il traître ou lâche ? ou pis encore : traître et lâche à la fois ? Après tout, qu’importe ? C’est un instrument, il est populaire, éloquent, subtil, très-écouté à l’Assemblée. Oui… oui… mais dans les temps de réaction, les traîtres, les lâches qui ont extorqué une certaine popularité, grâce à leurs exagérations en un sens, deviennent non moins exagérés dans l’autre sens, se montrent implacables et envoient de préférence à l’échafaud leurs anciens amis, afin de sauver leur tête et de donner, comme ils disent, des gages… Desmarais pourrait bien, un jour, si nos vagues défiances sont fondées, devenir l’un de ces réactionnaires enragés. En ce cas, la preuve de trahison ou de légitime suspicion acquise, il faut couper le mal dans sa racine… — ajoute Billaud‑Varenne avec un geste d’une signification terrible ; puis il ajoute : — Du reste, attendons des faits pour porter un jugement définitif. La pénétration de Marat n’est presque jamais en défaut, et il a l’œil sur le cher collègue.


Le monologue de Billaud-Varenne est interrompu par le retour de l’avocat Desmarais, accompagné de sa femme et de sa fille. Celle-ci, malgré les pressantes recommandations de son père, aurait peine à dissimuler le bonheur dont elle est pénétrée, sans la pénible compassion que lui inspirent les chagrins, les craintes de sa mère, au sujet du sort de M. Hubert. Madame Desmarais est pâle, abattue ; elle a, malgré sa répugnance, consenti au mariage de Charlotte avec Jean Lebrenn, l’avocat lui ayant notifié que cette union était pour lui, dans les circonstances présentes, une question de vie ou de mort.

— Citoyenne, — dit d’une voix sévère M. Desmarais à sa femme, — je vous présente mon collègue et excellent ami Billaud‑Varenne.

Le conventionnel s’inclinant avec une politesse respectueuse devant la femme de son collègue :

— Je regrette vivement, madame, que ce soit dans un moment si pénible pour vous que j’aie l’honneur de vous être présenté ; mais j’espère, je suis certain, que mon cher collègue, reconnaissant déjà l’excès d’un civisme, louable en lui-même, ne prolongera pas votre captivité et vous délivrera de vos incommodes et inutiles gardiens…

— Citoyen Billaud‑Varenne, si j’ai péché par excès de civisme, vous péchez, je le crains, par excès d’indulgence, — répond l’avocat d’une voix rude ; puis, son accent s’adoucissant, il ajoute :

— Cependant, qu’il en soit ainsi que vous le désirez ; à votre demande, à votre demande formelle, ne l’oubliez pas, collègue… je vais renvoyer les gardiens de la citoyenne Desmarais, vous laissant toute la responsabilité de cette mesure, peut-être imprudente.

— J’accepte de grand cœur, cher collègue, cette responsabilité qui me semble fort peu inquiétante, — répond en souriant Billaud‑Varenne, — je m’estime trop heureux d’avoir rendu à madame Desmarais ce bien léger service.

— Et puis, d’ailleurs, — poursuit l’avocat semblant de plus en plus adouci, — des geôliers, je l’avoue, figureraient mal à notre foyer républicain en un jour de fiançailles.

— De fiançailles ? — répète Billaud‑Varenne surpris, — que voulez-vous dire ?

— Mon cher collègue, savez-vous à qui j’écrivais il y a un instant, en votre présence ?

— Non.

— J’écrivais à votre jeune ami, à mon élève, en un mot, à Jean Lebrenn.

— Vraiment ?

— Je lui écrivais tout simplement et sans détours, ainsi qu’il convient d’agir entre hommes libres et dégagés de tous préjugés, que s’il voulait se marier, je lui offrais la main de ma fille.

— Qu’entends-je ! — s’écrie Billaud‑Varenne au comble de l’étonnement, — cette proposition…

— … Cette proposition ne doit pas, ce me semble, vous surprendre, cher collègue ; ne m’avez-vous pas fait tout à l’heure, et avec un tact excellent, observer que le mariage de la fille du riche bourgeois avec un honnête artisan, serait une profession de foi égalitaire d’un salutaire exemple ?

— En effet…

— ... Qu’ainsi serait consacrée par un acte la fusion, la fraternelle égalité du peuple et de la bourgeoisie ?

— Sans doute.

— Eh bien, cher collègue, frappé de l’excellence de votre avis, j’ai eu à cœur, j’ai tenu à honneur, moi, l’homme de l’égalité, de donner ce salutaire exemple de confraternité entre deux classes qui n’en font qu’une désormais ; j’ai eu enfin à cœur, j’ai tenu à honneur de consacrer ainsi, hautement, publiquement, en ce qui me concerne, l’anéantissement de ces odieux privilèges de la naissance et de la fortune, car la révolution ne reconnaît qu’une classe de citoyens, les hommes libres.

— Ah ! cette conduite est vraiment touchante et patriotique ! — s’écrie Billaud‑Varenne, et il ajoute à part soi : — Allons, mes soupçons n’étaient pas fondés, Desmarais doit être franchement, sincèrement révolutionnaire.

Charlotte, malgré le bonheur qu’elle ressentait, souffrait cruellement, ainsi que sa mère, de cette nouvelle preuve d’hypocrisie de l’avocat ; pourtant, ignorant encore à quelles lâches terreurs il obéissait en consentant à ce mariage, la jeune fille, répugnant à croire au mal, se persuadait que son père cédait tardivement à un généreux sentiment.

— Et maintenant, ma fille, — reprend M. Desmarais d’un ton solennel et pénétré, — répondez-moi en toute sincérité, je l’exige… Souvent, avant votre départ de Paris pour Lyon, où vous êtes restée pendant près de quatre ans, vous avez vu ici notre jeune voisin Jean Lebrenn ?

— Oui, mon père, répond la jeune fille se résignant non sans répugnance à se rendre complice de cette espèce de comédie, jouée aux yeux de Billaud‑Varenne, — oui, mon père, j’ai souvent vu ici M. Jean Lebrenn.

— Vous avez donc, ma fille, eu tout le loisir d’apprécier ce jeune citoyen. Que pensez-vous de lui ?

— Je pense qu’il n’est pas d’esprit plus élevé, de caractère plus généreux, de cœur meilleur que le sien.

— Ainsi, vous consentiriez à l’épouser ?

— J’y consentirais d’autant plus volontiers, mon père, que, depuis quatre ans, j’aime M. Jean Lebrenn, à votre insu et à l’insu de ma mère, — ajoute d’une voix tremblante la jeune fille, rougissant de ce mensonge, le seul, d’ailleurs, que lui imposât son père. — Je crois que mon affection est partagée par M. Jean Lebrenn.

— Cette jeune fille est charmante de grâce et de candeur, — se disait Billaud‑Varenne. — Quelle heureuse idée j’ai eue là ! quelle étrange rencontre ! ces deux jeunes gens s’aimaient en secret ! En vérité, c’est tout un roman.

— Quoi ! ma fille, vous aimiez notre jeune ami, il vous aimait ! qu’entends-je — avait repris l’avocat, simulant une profonde surprise. — Vous vous aimiez, et vous me cachiez cet amour ! Quelle pouvait être la cause de cette dissimulation, dont je suis navré ? Cette cause, je ne puis la deviner. Ce n’était certainement point votre crainte de me voir désapprouver ce mariage au point de vue de la prétendue distinction des classes ; vous m’avez assez fréquemment, ma fille, entendu professer mes principes à ce sujet !

— Oh ! oui, mon père, — put répondre Charlotte, sans mentir cette fois, car l’avocat, s’il ne pratiquait pas ces principes égalitaires, il les invoquait sans cesse. — Oh ! oui, mon père, je vous ai entendu maintes fois répéter qu’il n’y avait qu’une classe : celle des honnêtes gens, des bons citoyens, et que vous ressentiez un profond dédain pour de vains avantages dus au hasard de la fortune et de la naissance…

— Vous voyez, cher collègue, dans quels principes ma fille est élevée par moi ? — dit l’avocat d’un air triomphant à Billaud‑Varenne, de plus en plus sous le charme de Charlotte. — D’où vient donc, ma fille, — poursuivit l’avocat, — d’où vient donc que vous et notre ami Jean Lebrenn vous m’avez fait un secret de l’amour que vous ressentiez l’un pour l’autre ? Est-ce que je n’aurais pas été heureux de consentir à votre mariage ? Est-ce que… et ce souvenir me revient maintenant… est-ce que le jour immortel de la glorieuse prise de la Bastille, alors que je félicitais si chaleureusement ses héroïques vainqueurs, vous ne m’avez pas entendu dire au père de Jean Lebrenn, à cet infortuné vieillard, victime du despotisme : « Ah ! vous me faites connaître l’envie ! que n’ai-je un fils tel que le vôtre ? » Ces paroles, vous les avez entendues, Charlotte ?

— Oui, mon père.

— En ce cas, d’où vient donc, je vous le demande encore, votre coupable, j’ai dit le mot… votre coupable dissimulation au sujet de votre amour pour Jean Lebrenn ?

La rentrée de Gertrude épargna heureusement à Charlotte la nécessité d’un second mensonge, auquel il lui eût été presque impossible de se résigner, indignée qu’elle était cette fois de l’audacieuse hypocrisie de son père. Celui-ci dit à la servante :

— Eh bien ! quelle réponse a faite à ma lettre notre jeune voisin ?

— Citoyen, le citoyen Jean Lebrenn était absent ; le portier m’a dit qu’en sortant du club des Jacobins, il était rentré chez lui, afin de revêtir son habit d’officier municipal, et de se rendre à la prison du Temple, où il est de garde cette nuit pour veiller sur Louis Capet. J’ai rapporté la lettre ; la voici.

— Ah ! je regrette ce contre-temps, cher collègue, — dit l’avocat ; — surtout maintenant que je suis instruit de l’amour de ces deux enfants l’un pour l’autre. J’aurais été ravi de vous rendre témoin d’un bonheur dont ils vous sont en partie redevables !

— Je partage vivement vos regrets, cher collègue, — répond Billaud‑Varenne ; puis, réfléchissant et souriant : — Il dépend de vous de me donner une consolation, à laquelle je serai très-sensible.

— Laquelle ?

— Confiez-moi cette lettre ; je vais aller au Temple à l’instant ; il me sera, je le sais, impossible de voir Jean Lebrenn, chargé, cette nuit, de veiller sur Capet, car je connais la rigueur inflexible des ordres de la commune ; mais j’espère, en ma qualité de représentant du peuple, pouvoir faire remettre, ce soir même, cette lettre à notre jeune ami. Je serai ainsi le premier à l’instruire du bonheur qui l’attend : cela me consolera de n’avoir pas été témoin de la joie de votre élève.

— Ah ! monsieur, combien vous êtes obligeant, — dit vivement Charlotte, émue et rougissant ; — je vous remercie de cette bonne pensée, à laquelle M. Jean Lebrenn sera non moins sensible.

— Voici la lettre, cher collègue ; je vous sais gré, ainsi que ma fille, de votre cordial empressement, — dit l’avocat, remettant à Billaud‑Varenne la missive, et se disant : — Billaud‑Varenne, malgré sa scélératesse révolutionnaire, est incapable de décacheter une lettre à lui confiée et adressée à Jean Lebrenn ; il ne le verra pas ce soir ; je n’ai donc à craindre aucune indiscrétion de la part de ce garçon. Et j’ai intérêt à l’instruire le plus tôt possible de mes projets et de la condition que je lui impose.

— Adieu, madame ; adieu, mademoiselle, — dit Billaud‑Varenne en s’inclinant devant les deux femmes ; — j’emporte du moins la certitude que cette soirée, commencée sous de tristes auspices, se termine par une joie domestique.

Madame Desmarais, brisée par les appréhensions que lui cause le sort de son frère, salue et répond tristement : — Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance…

— À demain, cher collègue, — dit l’avocat, reconduisant Billaud‑Varenne jusqu’à la porte du salon, puis il ajoute à demi-voix : — Si, comme je n’en puis douter, notre digne Jean Lebrenn épouse ma fille, ne serait-il pas d’un bon exemple, à l’endroit de cette infâme fraction de la bourgeoisie encore encrassée de ses odieux préjugés, qui devraient la conduire à la guillotine, ne serait-il pas, dis-je, d’un bon exemple, d’un utile enseignement, de mentionner le mariage de ma fille et de Jean Lebrenn dans le journal de notre ami Marat ? Qu’en pensez-vous ? ne pourriez-vous lui dire deux mots à ce sujet ?

— Je vous promets, collègue, d’être votre interprète auprès de Marat. Il avisera, — répond Billaud‑Varenne, avec un imperceptible accent d’ironie, et il se dit : — Encore une affectation ; cette recherche de popularité réveille en partie mes défiances !

— Citoyens, — dit l’avocat aux deux agents du commissaire de la section, — vous pouvez vous retirer. Salut fraternel. — Et s’adressant à Billaud‑Varenne : — À demain, cher collègue ; nous arriverons de bonne heure à l’Assemblée, car le tyran doit paraître à la barre de la Convention.

— À demain, — répond Billaud‑Varenne ; — je vais à l’instant au Temple, et, avant une heure, Jean Lebrenn aura votre lettre ; — puis le conventionnel ajoute à part soi : — Décidément, Marat a raison d’avoir l’œil ouvert sur ce Desmarais.




fin du quatorzième volume.