Les Muses françaises/Mlle de la Vigne

Les Muses françaisesLouis-MichaudI (p. 133-138).




Mlle DE LA VIGNE




Cette demoiselle avait la réputation d’être une des plus savantes et des plus spirituelles filles de son temps. Née à Vernon, en Normandie, elle était fllle d’un médecin du roi. Elle ne semble pas avoir été gâtée par la nature quant au physique. Son père avait coutume de dire à son propos : « Quand j’ai fait ma fille, je pensais faire mon fils, et quand j’ai fait mon fils, je pensais faire ma fille. » Si l’on se contente de cette explication, ou ne s’étonnera plus que Mlle de la Vigne ait eu une voix d’homme et un corps de garçon ! — D’un esprit très réfléchi, elle prenait beaucoup de goût à la philosophie et surtout à la poésie. Elle faisait d’ailleurs si facilement les vers qu’il semblait « qu’elle était allaitée par les Muses en personne ».

Elle entretint de bonnes relations d’amitié avec les meilleurs poètes de son époque entre autres Étienne Pavillon, rimeur aimable et philosophe délicat qui lui dédia un jour une assez jolie pièce : Lettre d’Outre-Tombe, à laquelle Mlle de la Vigne répondit par une autre poésie que nous reproduisons ici[1].

Mlle de la Vigne dont on ignore la date de naissance, mourut de la pierre, dans la fleur de son âge, en 1684.

Les poésies de Mlle de la Vigne ont été rassemblées dans le recueil de Vers choisis du P. Bouhours, Paris, 1643, in-12. — Une ode à Mlle de Scudéry, pour la féliciter du prix d’éloquence qu’elle remporta à l’Académie Française, fut imprimée par les soins de Pellisson, avec la réponse de Mlle de Scudéry, à la suite de son Histoire de l’Académie Française, éd. de 1672.

RÉPONSE À LA LETTRE DE L’AUTRE MONDE DE MONSIEUR PAVILLON


Moi qui sus mourir et renaître,
J’ai vu l’autre monde de près,
Et n’ai pas vu le myrte y croître
Parmi les funestes cyprès.

Jusqu’aux bords de l’onde infernale
L’amour étend bien son pouvoir,
Mais passé la Rive fatale,
Le pauvre Enfant n’y peut que voir.

Là-bas, dans les demeures sombres.
Rien ne saurait toucher un cœur ;
Croyez-m’en plutôt que les ombres,
Car il n’est rien de si menteur.

Il en est à mines discrètes
Et d’un entretien décevant :
Mais liez-vous à leurs fleurettes,
Autant en emporte le vent.

Sans dessein, sans choix, sans étude,
D’autres soupirent tout le jour ;
Un certain reste d’habitude
Les fait encor parler d’amour.

Enfin la mort aux morts ne laisse
De leur amour qu’un souvenir ;
Sans que leur défunte tendresse
Leur puisse jamais revenir.

L’objet agréable ou funeste
Sur eux fait peu d’impression ;
Ombres qu’ils sont, il ne leur reste
Que des ombres de passion.

D’en naître là, point de nouvelle.
Chaque Blondin vaut un Barbon ;
Et la plus jeune Demoiselle
Y paraît cent ans, ce dit-on.

C’est une chose insupportable
Que l’entretien d’un trépassé :
Car que fait-il, le misérable,
Que des contes du temps passé ?

Aime-t-on des ombres de glace ?
Quel feu tient contre leur froideur :
Faites-moi quelqu’autre menace,
Si vous voulez me faire peur.

Pour appuyer la Prophétie,
Me défendis-je avec effort
De tant d’honnêtes gens en vie
Pour m’entêter d’un vilain mort ?

Quoi me méprendre de la sorte :
Je suis plus sage, je le sens ;
S’il fallait aimer vive ou morte.
Je saurais bien prendre mon temps.

Mais par bonheur sans se méprendre.
On peut fuir l’amour et ses traits,
Et qui vivant sait s’en défendre,
Il en est quitte pour jamais.

Qui se sent prude et précieuse
Pour toujours est en sûreté.
Et fut elle peste et rieuse,
Les rieurs sont de son côté.

Anne de La Vigne

LA PASSION VAINCUE


La bergère Liris sur les bords de la Seine
Se plaignait l’autre jour d’un volage berger.
Après tant de serments peux-tu rompre ta chaîne
Perfide, disait-elle, oses-tu bien changer ?

Puisqu’au mépris des Dieux tu peux te dégager,
Que ta flamme est éteinte et ma honte certaine ;
Sur moi-même de toi je saurai me venger,
Et ces flots finiront mon amour et ma peine.

À ces mots résolue à se précipiter,
Elle hâte ses pas et sans plus consulter,
Elle allait satisfaire une fatale envie.

Mais bientôt s’étonnant des horreurs de la mort ;
Je suis folle, dit-elle, en s’éloignant du bord,
Il est tant de bergers, et je n’ai qu’une vie.



  1. Voici d’autre part, la pièce d’Étienne Pavillon dédiée à Mlle de la Vigne.
    LETTRE D’OUTRE-TOMBE



    Vers les bords du fleuve fatal
    Qui porte les morts sur son onde
    Et qui roule son noir cristal
    Sur les plaines de l’autre monde.

    Dans une forêt de cyprès
    Sont des routes tristes et sombres
    Que la Nature a fait exprès
    Pour la promenade des ombres.

    Là, malgré la rigueur du sort,
    Les amants se content fleurettes
    Et font revivre après la mort
    Leurs amours et leurs amourettes.

    Là, défunts Messieurs les abbés
    Avecque leurs discrètes flammes
    Allaient dans des lieux dérobés
    Cajoler quelques belles âmes.


    Parmi tant d’objets amoureux
    Je vis une âme désolée :
    Elle s’arrachait les cheveux
    Dans le fond d’une verte allée.

    Tout le monde disait : Voilà
    Cette âme triste et misérable ;
    Et, quoiqu’elle fût fort aimable.
    Tout le monde la laissait là.

    — Ombre pleureuse, ombre crieuse,
    Helas, lui dis-je en l’abordant
    D’une manière sérieuse.
    Qu’est-ce qui te tourmente tant ?

    — Dans l’autre monde j’étais belle.
    Mais rien ne me pouvait toucher ;
    J’étais fière, j’étais cruelle.
    Et j’avais un cœur de rocher.

    J’étais peste, j’étais rieuse
    Je traitais abbés et blondins
    D’impertinents et de badins.
    Et je faisais la Précieuse.

    C’était en vain qu’ils s’enflammaient
    Maintenant les Dieux me punissent.
    Je haïssais ceux qui m’aimaient
    Et j’aime ceux qui me haïssent.

    Mon cœur n’y saurait résister,
    Je n’ai plus ni pudeur ni honte,
    Je cherche partout qui m’en conte
    Personne ne m’en veut conter.

    En vain je soupire et je gronde
    Mes destins le veulent ainsi.
    Et les prudes de l’autre monde
    Sont les folles de celui-ci.

    — Las, je connais une insensible
    Dans le monde que j’ai quitté
    Plus cruelle et plus inflexible
    Que vous n’avez jamais été.

    Galants, abbés, blondins grisons
    Sont tous les jours à sa ruelle.
    Lui content toutes leurs raisons.
    Et n’en tirent aucune d’elle.


    On a beau lui faire l’éloge
    De ceux qui l’aiment tendrement ;
    Cœur français, gascon, allobroge
    Ne la tentent pas seulement.

    — Hélas ! hélas ! un jour viendra
    Que la prude sera coquette :
    Et croit-elle qu’on lui rendra
    Tous les amants qu’elle rejette

    Mille soins la déchireront.
    Elle séchera de tendresse.
    Et ceux qui la suivent sans cesse
    Éternellement la fuiront.

    Ombres sans couleur et sans grâce.
    Ombres noires comme charbon.
    Ombres froides comme lu glace.
    Qu’importe, tout lui sera bon.

    Aussi bien les destins terribles
    La forceront avec le temps
    D’aimer quelques morts insensibles :
    Qu’elle aime quelques bons vivants.