Les Muses au tombeau

Les Muses au tombeau
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 187-191).

 
      Près de la pierre close
      Sous laquelle repose
      Théophile Gautier,
           (Non tout entier,

      Car par son œuvre altière
      Ce dompteur de matière
      Est comme auparavant
           Toujours vivant,)

      Regardant cette tombe
      De leurs yeux de colombe,
      Les Muses vont pleurant
           Et soupirant.

      Toutes se plaignent : celle
      Dont l’œil sombre étincelle
      Et qui réveille encor
           Le clairon d’or,


      Celle que le délire
      Effréné de la Lyre
      Offre aux jeux arrogants
           Des ouragans,

      Celle qui rend docile
      Un mètre de Sicile
      Et tire du roseau
           Des chants d’oiseau,

      Celle qui, dans son rêve
      Farouche, porte un glaive
      Frissonnant sur son flanc
           Taché de sang,

      Et celle qui se joue
      Et pour orner sa joue
      Prend aux coteaux voisins
           Les noirs raisins,

      Et la plus intrépide,
      La Nymphe au pied rapide,
      Celle qui, sur les monts
           Où nous l’aimons,

      Par sa grâce savante,
      Fait voir, chanson vivante,
      Les rhythmes clairs dansants
           Et bondissants.


      Oui, toutes se lamentent
      Et pieusement chantent
      Dans l’ombre où leur ami
           S’est endormi.

      Car il n’en est pas une
      Qui n’ait eu la fortune
      D’obtenir à son tour
           Son fier amour ;

      Pas une qu’en sa vie
      Il n’ait prise et ravie
      Par un chant immortel
           Empli de ciel !

      Ses pas foulaient ta cime,
      Mont neigeux et sublime
      Où nul Dieu sans effroi
           Ne passe ; et toi,

      Fontaine violette,
      Il a vu, ce poëte,
      Errer dans tes ravins
           Les chœurs divins !

      Et toi, monstre qui passes
      A travers les espaces,
      Usant ton sabot sur
           Les cieux d’azur,


      Cheval aux ailes blanches
      Comme les avalanches,
      Tu prenais ton vol, l’œil
           Ivre d’orgueil,

      Quand sa main blanche et nue
      T’empoignait sous la nue,
      Ainsi que tu le veux,
           Par les cheveux !

      Mais, ô Déesses pures,
      Ornez vos chevelures
      De couronnes de fleurs,
           Séchez vos pleurs !

      Car le divin poëte
      Que votre voix regrette
      Va sortir du tombeau
           Joyeux et beau.

      Les Odes qu’il fit naître
      Lui redonneront l’être
      A leur tour, et feront
           Croître à son front

      Victorieux de l’ombre,
      L’illustre laurier sombre
      Que rien ne peut faner
           Ni profaner.


      Toujours, parmi les hommes,
      Sur la terre où nous sommes
      Il restera vivant,
           Maître savant

      De l’Ode cadencée,
      Et sa noble pensée
      Que notre âge adora,
           Joyeuse, aura

      Pour voler sur les lèvres
      Que brûleront les fièvres
      De notre humanité
            L’éternité !


Jeudi, 7 novembre 1872.