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Les Moines (Recueil)Société du Mercure de France (p. 181-183).


VISION


Vers une hostie énorme, au fond d’un large chœur,
Dans un temple bâti sur des schistes qui pendent,
Voici dix-huit cents ans que les moines ascendent
Et jettent vers le Christ tout le sang de leur cœur.

Le temple est assis haut, là-bas, où rien ne bouge ;
Du fond de l’univers, du Zénith, du Nadir,
On regarde l’hostie immense resplendir
Sous le jaillissement d’un grand soleil d’or rouge.

Et les moines, les saints, les vierges, les martyrs,
Foulant à pas égaux les routes ascétiques,
S’en viennent là, du fond de leurs cloîtres mystiques,
S’incendier l’esprit au feu des repentirs :


Les uns, n’ayant jamais péché, portent leur âme
Comme un faisceau de lys sur leur manteau brodé,
Ils ont le front de calme et d’ardeur inondé
Et dans leurs doigts d’argent ils portent une flamme ;

Il en est dont les reins se ceinturent d’orties
Et qui marchent, hagards, par les sentiers étroits,
Le dos raidi, les flancs creusés, les bras en croix,
La bouche effrayamment ouverte aux prophéties ;

D’autres, la gorge sèche et la poitrine en feu,
Sont les suppliciés de jeûne et de prière
Dont le corps s’éternise en des gestes de pierre
Et qui dans les déserts hurlent après leur Dieu.

Et tous s’en vont ainsi, vêtus de larges voiles,
Comme des marbres blancs qui marcheraient la nuit,
Qu’il fasse aurore ou soir, une clarté les suit
Et sur leur front grandi s’arrêtent les étoiles,

Et parvenus au temple ouvrant au loin son chœur,
Dans un recourbement d’ogives colossales,
Ils tombent à genoux sur la froideur des dalles
Et jettent vers leur Dieu tout le sang de leur cœur.


Le sang frappe l’autel et sur terre s’épanche,
Éclabousse de feu les murs éblouissants,
Mais quoi qu’ils aient souffert depuis dix-huit cents ans,
L’hostie est demeurée implacablement blanche.