Ouvrir le menu principal

Les Moines (Recueil)/Le cimetière

Les MoinesSociété du Mercure de France (p. 267-269).


LE CIMETIÈRE


Sous ce terrain perdu que les folles avoines
Et les chiendents et les sainfoins couvrent de vert,
On enterrait — voici quatre siècles — des moines
Les mains jointes, le front du capuchon couvert,
Le corps enveloppé de la pudeur des laines.
Ils s’endormaient dans un calme sacerdotal
Et rien ne leur venait ni des mers, ni des plaines,
Qui pût troubler leur long sommeil horizontal.
Alors comme aujourd’hui, les larges moissons mûres
Charriaient leur marée autour des loins d’argent,
Où luisaient des clochers ainsi que des armures.
L’enclos funèbre avait le même aspect changeant,

La terre ocreuse était de micas chatoyée,
La même croix d’airain, que midi faisait d’or,
Tenait sur ses grands bras sa douleur déployée
Et semblait un oiseau qui prend un tel essor
Qu’il atteindra le ciel, d’un seul coup d’aile immense.

Depuis, les morts nouveaux ont écrasé les vieux
Et toujours cet enclos que le deuil ensemence
S’étend, vierge et muet, vide et silencieux,
Mêlant et remêlant les cendres aux poussières,
Les défunts aux défunts, les débris aux débris,
Sous le même soleil et les mêmes prières ;
Toujours les blés houleux entourent son mur gris.
Toujours sous le manteau de ses folles avoines,
De ses chiendents soyeux et de son gazon vert,
Il tient caché les corps des abbés et des moines,
Les mains jointes, le front du capuchon couvert.
Et cette antiquité de deuil réglementaire,
Ces mêmes morts toujours à d’autres succédant,
Qui rendirent jadis cet enclos légendaire,
Ont maintenu, dans notre âge de doute ardent,
Autour du deuil chrétien de ces trépas superbes,
Mystérieusement couchés dans ce coin noir,
Les mêmes bruits pieux de vent parmi les herbes

Et d’oiseaux clairs rythmant leurs chansons dans le soir.
Pourtant, par les beaux mois d’été glacés de lune,
Sous un ciel reluisant d’or et d’argent poli,
Ce lieu répand encor sa hantise importune,
Et lorsque les brouillards montent du sol pâli
Et s’étendent, sur les tombes, en blanc suaire,
On voit, là-bas, de grands moines se rassembler,
Se saluer le front par terre et s’en aller
Par la vague terreur de la nuit mortuaire.