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Les Moines (Recueil)/Fêtes monacales

Les MoinesSociété du Mercure de France (p. 197-205).


FÊTES MONACALES


À coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon,
Au rouge déploiement des bannières claquantes,
La crosse droite en main, comme on tient l’espadon,
Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes,
Les chevaux rythmant clair, de leurs sabots d’acier,
Quelque tintamarrante entrée au cœur des villes,
Les moines féodaux, bardés d’orgueil princier,
S’étalent tout en or dans les fêtes civiles ;
Le peuple qui les voit surgir dans la cité,
Avec des cris de foule en feu les accompagne ;
Sur les remparts un arc triomphal est planté,
Par où, sous le grand cintre encadrant la campagne,

Plus solennel encor semble entrer le soleil.
L’encens éploie au loin ses bleuâtres spirales :
Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil,
Règnent, monumentaux comme des cathédrales.
Le drapeau monacal se reflète à l’écart,
Pesant d’orgueil sacré, dans des lambris de marbre.
Vingt hérauts, plastronnés de soie et de brocart,
Sont fixés, tout debout, chacun au pied d’un arbre
Dont, feuille à feuille, on a doré le dôme entier.
Et le soleil chrétien voit ces luxes rebelles
Trôner dans la splendeur d’un vallon forestier
Et sous le va-et-vient des papales flabelles.
Un repas colossal souffle, fourneaux béants,
Éructant vers l’azur sa flamme et sa fumée,
Par les gueules de fer des soupiraux géants.
Une odeur de mangeaille et de chair allumée
Et de sauces fleurant les gras parfums huileux,
Plaque au palais et fait suinter d’aise les bouches.
Les sièges, les divans et les coussins moelleux
Cerclent la table encor vide, comme des couches.
L’air est coupé de longs effluves altérants ;
Sur les velums tendus le vent plisse des moires ;
Des corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans
Sur des plintes de chêne et sur des bords d’armoires,

Et les échansons vifs passent, le bras orné
De la sveltesse en col de cygne des aiguières.

Dans l’attente et l’odeur du repas atourné,
Les abbés, écoutant les vœux et les prières
Que leur fait à genoux l’orgueil de leurs vassaux,
S’imprègnent de l’encens des lourdes flatteries.

La fête se prolonge au loin sous des arceaux
De guirlandes d’argent et de piques fleuries.
Le long des chemins verts, près des gueules des fours,
Des soldats, cuirassés d’acier et de lumières,
Campés sur leurs chevaux, au coin des carrefours,
Pointent leurs casques bleus sous un vol de bannières ;
Le soleil estival mord le fond d’un torrent,
Allume les rochers et fait craquer les chênes ;
Dans les hameaux, tout un peuple tintamarrant
Se prépare, brutal, aux kermesses prochaines,
Où son rut roulera comme un fleuve au travers,
Et des étalons roux, la prunelle élargie,
Le ventre frémissant et les naseaux ouverts,
Tendent leurs cous gonflés du côté de l’orgie.

Enfin, la table est prête et dresse ses couverts.
Les vingt abbés, la croix d’argent sur leurs poitrines,
Sous les arbres dorés aux feuillages roussis,
Humant les lourds pâtés, les lards et les terrines,
Flanqués chacun d’un haut vassal, se sont assis.
On sert des paons, la queue épanouie en lyre ;
Des porcs, les flancs mordus de tridents ciselés ;
Des cuissots roux dont les odeurs d’ambre et de myrrhe
Fument d’entre les dents de grands bols crénelés ;
Aussi le grand gibier des cuisines royales :
Les sangliers, dont la hure, dans le festin,
Haineusement grimace et courbe ses crocs pâles,
Les aloyaux et les rognons de bouquetin,
Les filets raffinés, les volailles farcies,
Les daims sanglants, tués la nuit, aux alentours,
Les faisans adornés de grappes cramoisies
Et la chair des chevreuils avec des langues d’ours.

À gauche, au coin d’un lourd massif, entouré d’ormes,
Sur les tréteaux vêtus de velours damassés,
On mime, avec des cris et des clameurs énormes,
Jérusalem conquise et l’assaut des Croisés,
Le glaive au vent, sur la douve monumentale,

D’abord s’avance au pas le héros Godefroi,
Levant sur l’Orient la croix occidentale,
Le duc de Normandie en vêtements d’orfroi,
Pierre l’Ermite, assis sur sa mule âpre et raide,
Bohemond, Adhemar, Hugues de Vermandois,
Robert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède.
La gloire est magnifique à ces faiseurs d’exploits.
On lutte à corps serré, pied à pied, et les casques,
Les heaumes, les armets, sonnent clair sous les coups,
Les glaives vont tournant en sanglantes bourrasques,
On s’agrippe : Chrétien dessus, Maure dessous,
Roulent noueusement dans le flux des mêlées,
Des cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil,
Heurtant d’un choc d’acier les masses dentelées,
Et les pennons tenus debout comme un orgueil.
Les cœurs sont furieux, les têtes allumées.
On entend le grand cri : Notre-Dame et Noël !
Et cet emmêlement des deux larges armées
Fait croire un long instant que le heurt est réel.

Les Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières ;
Les Chrétiens vers le ciel, d’un regard plus fervent,
S’exaltent ; on ne sait laquelle des bannières

Triomphale et levée ira claquante au vent,
Quel symbole mourra de mort rouge, quel monde
Tiendra sous sa lourdeur l’autre monde écrasé
Quand par-dessus les flots de la tuerie immonde,
Vêtu d’un long manteau d’argent fleurdelysé,
Surgit, debout, l’archange, avec sa cour de gloires,
Avec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur,
Avec ses doigts dorés, d’où tombent les victoires.
Et l’Asie est conquise au Christ inspirateur.

À droite, un lent cortège altier de filles belles,
Vierges superbement, les cheveux en camail
Sur l’épaule, le corps orné de brocatelles,
La ceinture bouclée avec fermoirs d’émail,
Lentes, et sur un pas de rythme ancien, procède.
Elles ne font qu’aller, que venir, que passer.
L’horizontal soleil, tout en splendeur, obsède
De ses glissants rayons leur front, et vient baiser
Les bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes
Et leur col frais et nu jusqu’au vallon des seins.
Les premières s’en vont en rang, levant les hampes
De l’oriflamme et des drapeaux diocésains,
Le front caché suivant le vol des broderies,
Les doigts cerclés d’argent et les poignets d’airain.

D’autres viennent, tenant de sveltes armoiries,
Des tortils monacaux et blancs, où le burin
Tailla sur fond d’azur des mitres crénelées ;
D’autres, devant leurs pas égaux sèment des fleurs ;
D’autres, les pieds battus de traînes déferlées,
Les yeux auréolés de prière et de pleurs,
Passent, symbolisant les lentes litanies,
Avec des cartels d’or et des emblèmes bleus.
Et tel, ce défilé, coulant ses symphonies
Et sa mobilité de couleurs et de feux,
Parmi le déploiement des ruts et des ripailles,
Attire l’œil des grands moines enluminés
Qui, par-dessus les plats des lourdes victuailles,
Penchent leur face énorme et leurs sens tisonnés.

Aux coupes, aux hanaps, les échansons encore
Versent les vins de France et les cidres normands.
Il flambe des parfums aux éclairs de phosphore
Dans les ventres ouverts des cratères fumants.
Les vents passent, tordant leurs feux en chevelures,
Et s’imprègnent d’encens et l’épandent au loin
Et le roulent parmi les flux des moissons mûres
Et la marée en fleur de l’avoine et du foin,
Tandis qu’arrive, rouge, à travers champs, la houle

Des vacarmes touffus et des débordements
Et des grosses clameurs et des ruts de la foule.
On devine, là-bas, dans les hameaux fumants
De liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres,
Serves et serfs, patauds et pataudes, tous soûls,
Les gars, luttant entre eux comme les loups des antres,
Et les femmes hurlant autour, les regards fous.

Enfin, le long repas finit, et les lumières,
Dans les massifs géants, larment l’obscurité,
L’ombre descend des monts aux heures coutumières,
Le ciel s’étend immense ainsi qu’un drap lacté
Sur les étangs rêveurs et les plaines songeuses.

Mais bien qu’il fasse soir, les bruits croissent toujours
Et montent plus grouillants des plèbes tapageuses
Et roulent plus tonnants vers les échos des bourgs,
Jusqu’à ce que minuit tombe sur les villages
Et que les moines las, mis en joie et repus,
Quittent la fête ardente encor.
Leurs attelages
Sont amenés, timons ornés, chevaux trapus.
On les y voit monter, la face au vin rougie,

Et s’en aller par les routes à travers bois,
Faisant, de loin en loin, sur la foule et l’orgie
Avec leurs mains en or de lents signes de croix.