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Les Missions catholiques en Chine et le protectorat de la France

Anonyme
Les Missions catholiques en Chine et le protectorat de la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 78 (p. 769-798).
I

Comme un disciple de Confucius l’interrogeait un jour sur l’immortalité de l’âme et sur la vie future, le sage répondit : « Pourquoi songer à l’autre vie, alors qu’il est déjà si difficile de connaître la vie présente ? » Cette réponse, qui fait du philosophe de Lou un ancêtre de nos positivistes, parait exprimer assez exactement l’idée commune des lettrés chinois sur le plus grand problème qui s’impose à la pensée de l’homme. Ce problème, ils ne s’en occupent guère. L’esprit chinois, terre à terre, peu porté aux abstractions et aux conceptions métaphysiques, s’accommode volontiers d’une indifférence à laquelle répugne l’imagination plus ardente de la plupart des autres peuples. Pour les lettrés, il n’existe guère de religion dans le sens que nous donnons à ce mot. Les hommages périodiques rendus à la mémoire de Confucius, les cérémonies en l’honneur des ancêtres, la participation au culte officiel dont l’empereur est le seul grand prêtre, n’impliquent pas une foi particulière en des dogmes surnaturels. Quant au menu peuple, les bonzes et les taossé lui offrent pour l’autre vie des perspectives fort séduisantes : les bonzes, disciples d’un bouddhisme très éloigné des doctrines de Çakyamouni, lui promettent les délices du paradis du ciel occidental, séjour d’Amitabouddha ; les taossé, apôtres des croyances grossières et basses où est descendue la noble philosophie du Tao, ou de la raison pure, enseignée par Laotseu, placent la vie future dans les étoiles. Mais, en fait, pour les masses populaires, le culte se borne à faire brûler de temps en temps des baguettes d’encens devant une image de Bouddha, ou devant la bonne Kouanyin, déesse de la miséricorde. Quelques pratiques superstitieuses pour ainsi dire instinctives, — tant les générations qui se succèdent s’en transmettent fidèlement les rites, — répondent presque seules au besoin qu’éprouve tout homme de se concilier les mille forces mystérieuses dont nous sommes entourés. Rien dans la Chine passée ou présente ne rappelle les grands entraînemens religieux dont le monde occidental a été souvent le théâtre. Que l’on songe en outre à la méfiance et au mépris avec lesquels l’orgueil chinois accueille tout ce qui vient de l’étranger, et l’on reconnaîtra que ce grand empire est un milieu peu favorable à l’expansion d’une religion élevée et métaphysique. Aussi le christianisme a-t-il en grand’peine à y prendre pied. Les efforts de la propagande semblent avoir été plus heureux aux époques où l’empire est tombé aux mains des dynasties étrangères. Les Mongols, au XIIIe siècle, ont accueilli avec bienveillance la prédication de l’évangile. Koubilaï, petit-fils de Gengiskhan, que Marco Polo visita dans sa capitale de Cambalik, aujourd’hui Pékin, Koubilaï s’était converti au bouddhisme thibétain, cette religion des Lamas qui offre avec le catholicisme des ressemblances de forme trop frappantes peut-être pour être fortuites. Il ne fit aucune opposition à des doctrines qui s’alliaient facilement à ses sentimens et à ses croyances propres. Des rapports presque réguliers s’établirent entre Rome et la Chine : plusieurs prélats nommés par le pape se succédèrent sur le trône épiscopal de Pékin à la fin du XIIIe siècle. Mais les Mongols qui avaient conquis l’empire subirent bientôt l’influence chinoise : ils perdirent peu à peu les qualités religieuses et militaires qui distinguent leur race. C’est une triste histoire que celle des descendans de ce Koubilaï Khan, empereur de Chine, dont la suzeraineté s’étendait de la Corée jusqu’à la Pologne, y compris l’Indo-Chine et la Perse. Ils allèrent s’affaiblissant sans cesse jusqu’au jour où le fils d’un artisan, domestique dans une bonzerie, s’enrôla dans une bande de mécontens, en devint le chef, réveilla le patriotisme chinois qui sommeillait, groupa autour de lui les forces vives du pays, chassa le Mongol dans le nord et fonda la dynastie des Mings, la dernière des dynasties nationales de la Chine. Le christianisme sombra dans la tourmente ; il reparut au XVIe siècle. Les Mings avaient subi le sort de toutes les familles qui ont régné sur l’empire du Milieu. A un fondateur illustre avait succédé une lignée d’hommes médiocres, incapables de porter dignement le fardeau du pouvoir suprême. La lutte contre les Tartares, qui est le fond de l’histoire de la Chine depuis mille ans, recommença. Au début du XVIIe siècle, la Tartarie presque entière avait passé sous la domination d’un vaillant petit peuple, inconnu cent ans plus tôt, le peuple mandchou. Le roi des Mandchous, appelé en Chine pour écraser un usurpateur qui avait chassé les Mings de leur capitale, fut reçu à Pékin comme un libérateur et y resta. Ainsi a été fondée la dynastie actuelle, au moment où Louis XIV montait sur le trône de France.

Le christianisme était rentré en Chine à la fin du siècle précédent, sous le patronage des Portugais, maîtres de Macao. Les jésuites, avec le célèbre P. Ricci, prirent le premier rang parmi les ordres religieux qui se partagèrent les provinces de l’empire. Les derniers Mings marquaient une certaine faveur aux chrétiens : un converti devint ministre d’état vers 1630. Plus tard, alors que les Tartares n’étaient encore solidement établis que dans le nord, un prince Ming dut à deux mandarins chrétiens une victoire qui lui permit de se proclamer empereur dans la province de Canton. Cet empereur éphémère avait épousé une chrétienne appelée Hélène, qui échangea de curieuses lettres avec le souverain pontife. Alexandre VII put se glorifier, pendant quelques mois, de compter l’impératrice de Chine parmi ses ouailles. Les premiers empereurs tartares ne témoignèrent pas moins de bienveillance aux chrétiens, surtout aux jésuites, plus habiles et plus intelligens que les autres missionnaires, et spécialement aux jésuites français envoyés à Pékin par Louis XIV en 1685. On sait que ces derniers, sous l’empereur Kang-hi, qu’ils comparaient volontiers à Louis le Grand, son contemporain, acquirent une influence considérable. Le père Bouvet, le père Gerbillon et plusieurs autres avaient l’oreille du souverain : ils étaient souvent consultés pour les plus grandes affaires de l’état, ils accompagnaient l’empereur dans ses campagnes et ses voyages en Tartarie. Gerbillon fut même chargé d’aider de son expérience les plénipotentiaires envoyés à la frontière de Sibérie pour négocier le premier traité conclu entre le Moscovite et le Tartare, comme on disait alors. Ces religieux, hommes éminens, dont les écrits attestent le savoir et la haute intelligence, durent leur succès à ce qu’ils avaient reconnu que l’esprit chinois, si exclusif, si fermé aux innovations, est pourtant accessible par un point. Ils avaient compris que le seul moyen d’acquérir de la considération dans l’empire du Milieu, c’est d’y apporter les seules preuves de notre supériorité intellectuelle qui ne puissent pas être contestées, c’est-à-dire des connaissances scientifiques nouvelles. Ceci est encore vrai de nos jours. Les Chinois, fiers avec raison de leur antique culture nationale, ne croient avoir rien à apprendre de nous en matière de politique (qui oserait leur en faire un reproche ? ), de morale, ou, à plus forte raison, de religion. Ils méprisent nos jeunes civilisations et nous tiennent volontiers pour des barbares, sauf au point de vue des sciences exactes et de leurs applications. C’est par la science, comme astronomes, comme mathématiciens, comme géomètres, que les jésuites ont fait si grande figure à Pékin. La religion profitait tout naturellement de leur haute situation à la cour, et il est probable que, grâce à eux, le catholicisme compterait aujourd’hui dans ses rangs une fraction importante de la population de l’empire, si des dissentimens à jamais regrettables ne s’étaient produits entre les missionnaires.

Les jésuites, toutes les fois qu’ils ont été appelés à évangéliser des peuples étrangers, — que ce fût en Amérique ou en Asie, — ont toujours cherché à ne heurter que dans la mesure strictement exigée par la foi chrétienne les croyances et les pratiques locales. En Chine, ils se sont bornés à proscrire les pratiques bouddhiques ou taoistes, pour lesquelles les lettrés n’avaient pas plus de respect qu’eux-mêmes, et ils ont toléré, en les interprétant, certains des usages qui tiennent le plus au cœur à tous les Chinois, comme les cérémonies en l’honneur des ancêtres. Ils ont admis, en outre, qu’on pouvait être chrétien tout en prenant part aux hommages officiels rendus à la mémoire de Confucius, le sage moraliste dont les enseignemens ont si profondément imprégné l’âme chinoise. Ils ne voyaient non plus aucun inconvénient à désigner le Dieu des chrétiens avec le terme même dont on se sert en Chine pour désigner l’être suprême, placé si haut dans l’esprit de tous que l’empereur seul a le droit de lui rendre hommage. Ces concessions, inspirées peut-être par des considérations d’ordre politique plus que par une rigoureuse théologie, permettaient de poursuivre l’œuvre de propagande sans blesser ni les lettrés, ni la cour. Les résultats de la prédication de l’évangile furent surprenans. Vers 1700, des chrétientés florissantes existaient dans presque toutes les provinces, les églises se multipliaient. Mais les tolérances des jésuites furent dénoncées à Rome ; leur indulgence pour les rites chinois fut taxée d’hérétique par leurs rivaux, à la tête desquels marchaient leurs vieux ennemis les dominicains. Le pape Clément XI se prononça contre la compagnie de Jésus dans une bulle du à novembre 1704. Cette décision, prise à la suite de discussions longues et passionnées, fut d’abord tenue secrète. On se demandait avec anxiété comment les jésuites l’accepteraient. Pour la leur notifier et pour les obliger à se soumettre, le pape eut l’idée d’envoyer en Chine un légat investi des pouvoirs les plus étendus. Son choix se porta sur un prélat piémontais, M. de Tournon, qui se mit en route immédiatement. Le voyage était alors long et difficile. Parti de Rome en décembre 1704, M. de Tournon arriva à Macao au mois d’avril suivant ; puis il passa à Canton ; puis, après un trajet de trois mois dans l’intérieur de la Chine, il atteignit Pékin le 14 décembre. Bien que la bulle n’eût pas été publiée, tout le monde en soupçonnait le contenu, et un grand émoi régnait parmi les missionnaires. Les jésuites avaient pour adversaires tous les autres ordres religieux. Mais, puissamment organisés, appuyés par l’empereur, ils constituaient une force imposante à laquelle le légat hésitait à se heurter de front. Avant toute autre démarche, M. de Tournon chercha, pour accroître son autorité, à se faire reconnaître par Kang-hi comme supérieur général de tous les missionnaires. Il entama à cet effet une négociation écrite ; mais l’empereur, averti par les jésuites, comprit le piège qui leur était tendu. S’indignant à la pensée de voir un étranger envoyé dans son empire pour condamner des pratiques chères aux Chinois, estimant qu’il avait autant de droit à juger les dogmes catholiques que M. de Tournon à statuer sur la portée des rites de la Chine, il prit les devans, s’improvisa théologien et déclara, parlant comme Constantin l’aurait pu faire : 1° que, le Dieu des Chinois étant le Dieu même des chrétiens, il était naturel de lui donner le même nom ; 2° que les cérémonies en l’honneur de Confucius n’étaient pas incompatibles avec le christianisme ; 3° que les hommages rendus aux ancêtres n’étaient pas davantage inconciliables avec cette religion. Le même édit ordonnait l’expulsion de tous les missionnaires qui ne se soumettraient pas à la décision de l’empereur. Le légat du pape, irrité de ces mesures inattendues, froissé de l’attitude des jésuites de Pékin, quitta la capitale du nord et se retira à Nankin. De là, en février 1707, il répondit à l’édit impérial par un mandement où il réfuta point par point les assertions théologiques de l’empereur de Chine, et prescrivit de quitter immédiatement le territoire de l’empire à tous les missionnaires qui ne s’inclineraient pas devant le jugement du souverain pontife. Pris entre l’empereur et le légat, condamnés nécessairement par l’un ou par l’autre, les missionnaires ne savaient à quel parti s’arrêter : quelques-uns se soumettent, la plupart font appel au pape du mandement du légat. Kang-hi fulmine à son tour, menace de mort M. de Tournon et le relègue à Macao, avec défense de partir avant le retour de deux jésuites envoyés par lui à Rome. A Macao, le malheureux prélat est gardé à vue par des soldats de sa majesté très-fidèle. Le supérieur des jésuites, se fondant sur les droits de la couronne de Portugal, refuse de reconnaître la juridiction de l’envoyé du saint-siège. Il est interdit et excommunié par le légat. L’évêque de Macao, en bon sujet de son roi, prend parti pour le supérieur. Il est excommunié à son tour. Pendant que ces lamentables événemens se déroulaient de l’autre côté de la terre, le pape récompensait le légat en lui conférant la pourpre cardinalice. Quand la nouvelle en parvint à Macao, les haines ne furent que plus ardemment surexcitées. Une surveillance toujours plus vexatoire était exercée par l’autorité portugaise autour du malheureux cardinal. Presque soumis au régime de prisonnier, il attendait toujours le retour des deux jésuites députes auprès du pape par l’empereur, et qui, pour comble de malchance, étaient morts en route. Le mauvais climat de Macao et son effet. Froissé dans sa dignité, ulcéré du sentiment de son impuissance, le cardinal de Tournon mourut après une courte maladie, en 1710. Les gens toujours nombreux qui n’aiment pas à attribuer les choses aux causes les plus simples répandirent le bruit que le cardinal avait été empoisonné par les jésuites. Ce fut un grand scandale dans le monde entier. Des libelles diffamatoires, des pamphlets injurieux circulèrent en Europe. Quelques années plus tard, le chapeau du cardinal de Tournon ayant été donné à un jésuite, un poète anonyme épanchait dans les vers suivans l’indignation débordant de son cœur :

Les fils de Loyola Tout conduit au tombeau,
Il doit à leur fureur la palme du martyre,
Un jésuite complice a reçu son chapeau.
Je n’y trouve rien à redire,
La dépouille appartient au valet du bourreau !

Cette affaire des rites avait porté aux missions de Chine un coup dont elles ne se sont pas relevées. La bulle Ex illa die, qui est la confirmation officielle des condamnations prononcées dans le mandement de Nankin, causa à l’empereur Kang-hi une irritation profonde. Un grand désordre continuait de régner parmi les missionnaires. Pour y mettre fin, le saint-siège décida, en 1719, l’envoi d’un nouveau légat, M. Mezzabarba. Celui-ci, plus avisé que M. de Tournon, passa par Lisbonne, afin d’y faire reconnaître sa qualité, — ce qui lui valut un accueil enthousiaste à Macao, où d’ailleurs son premier soin fut de lever toutes les excommunications prononcées par son prédécesseur. A. Canton, le légat fut reçu avec honneur, et il partit pour Pékin accompagné d’un mandarin dépêché au-devant de lui ; mais, à quelques lieues de la capitale, il fut invité à s’arrêter et à faire connaître le but de sa mission. Il écrivit alors à l’empereur qu’envoyé pour assurer l’exécution de la bulle Ex illa die, il désirait être reconnu comme supérieur général des missions. Kang-hi répondit qu’il acquiesçait volontiers à cette demande, mais à la condition que M. Mezzabarba laissât en Chine les religieux attachés à la cour et emmenât tous les autres missionnaires à Rome, où il serait maître de leur signifier la bulle et d’exercer librement ses fonctions de supérieur. Cette réponse ironique était accompagnée du refus de donner audience à l’envoyé du pape, qui était toujours gardé à vue aux environs de la ville. Devant cette attitude, le légat fit entendre, ainsi que ses instructions l’y autorisaient, que certains tempéramens pourraient être apportés, dans la pratique, aux rigoureuses interdictions de la bulle. A cette nouvelle, l’empereur s’adoucit un peu, admit le légat à faire devant lui, dans une audience solennelle, les trois agenouillemens et les neuf prosternemens classiques, lui fit servir un dîner somptueux, plaisanta quelque peu la prétention du pape de juger les rites chinois, qu’il ne connaissait pas, et renvoya les discussions sérieuses à des entretiens ultérieurs. Dans ces entretiens, où il se montrait plein d’affabilité, le Fils du Ciel discourait longuement sur toutes les questions et charmait son interlocuteur par la hauteur de ses vues, par son esprit, par la variété de ses connaissances. Une fois, il fut particulièrement cordial : il avait parlé d’oublier le passé et s’était répandu en bonnes paroles. Mezzabarba crut avoir ville gagnée et rédigea pour le pape une dépêche triomphante ; mais l’empereur ayant, dès le lendemain, demandé communication de la bulle Ex illa die elle-même, et l’ayant lue, inscrivit en marge, de son propre pinceau trempé dans le vermillon, quelques annotations fort insolentes et fit défense formelle de publier ce document dans son empire. Ainsi s’évanouirent les rêves du légat. Kang-hi ne cessa pas de se comporter envers lui avec beaucoup de politesse, mais il resta inflexible. Mezzabarba partit, promettant d’en référer au pape et de revenir avant trois ans avec une réponse définitive. La mort de l’empereur le dispensa de tenir cette promesse. Ce fut bien fâcheux pour l’église. Elle perdit ainsi la dernière chance de régler par une transaction cette question irritante des rites, qui fut définitivement résolue dans le sens le plus restrictif par une bulle de Benoit XIV, en 1742.

Après la mort de Kang-hi, le christianisme, déconsidéré par ses propres dissensions, vit se clore la période de tolérance qu’il devait aux jésuites de Pékin, à leur doctrine et à leur science. Sous le premier successeur de Kang-bi, Young-tching, puis sous Kien-long, qui régna jusqu’au temps de la révolution française, des ordonnances sévères furent promulguées contre les chrétiens. Il n’y eut guère d’exception que pour les missionnaires attachés à la cour, jésuites d’abord, puis lazaristes après la dissolution de la compagnie. La mission de Pékin, bien déchue depuis cette transformation, s’est maintenue néanmoins jusqu’au commencement de notre siècle, grâce aux services qu’elle rendait au gouvernement chinois. Jusqu’en 1814, les fonctions de président du tribunal des mathématiques étaient remplies par un religieux européen, d’ordinaire un Français. A cette époque, les missionnaires de Pékin eux-mêmes sont dispersés et il ne reste plus en Chine que quelques religieux obligés de se cacher pour échapper aux poursuites des mandarins, au bout desquelles pouvait être le martyre. En effet, des peines draconiennes avaient été prononcées par le code pénal de 1814, sous l’empereur Kia-king, contre les chrétiens étrangers et indigènes, contre ceux qui voudraient se convertir à leurs doctrines, contre les magistrats qui ne sauraient s’opposer à ces conversions.


II

Telle était la situation quand M. de Lagrenée fut envoyé en Chine par le roi Louis-Philippe et par M. Guizot pour négocier un traité d’amitié et de commerce. C’était au lendemain de la première guerre entre l’Angleterre et le Céleste-Empire, de cette guerre dont l’opium avait été la cause déterminante. L’emploi que faisait de ses forces la première puissance navale et commerçante du globe n’était pas de nature à dissiper les méfiances et les préjugés séculaires des Chinois contre les étrangers, mais on ne pouvait guère refuser aux uns ce qu’on avait accordé aux autres. Le gouvernement impérial comprit du reste que, forcé qu’il était de rompre avec la politique d’isolement, il aurait avantage à entrer en rapports avec toutes les puissances pour tabler sur leurs rivalités, plutôt que de rester en tête-à-tête avec les Anglais. La France et les autres états maritimes de l’Europe passèrent ainsi par la brèche que l’Angleterre avait ouverte.

Le traité signé le 24 septembre 1844, à bord de la corvette l’Archimède, à Whampoa, est une œuvre remarquable qui, aux faveurs accordées aux sujets britanniques, joint de précieux avantages pour nos nationaux. M. de Lagrenée était trop pénétré des traditions de la politique française pour négliger les missionnaires ; mais il ne put obtenir pour eux une reconnaissance officielle, ni même la permission de circuler dans l’intérieur pour y prêcher l’évangile. Cependant ils ne tardèrent pas à sentir les heureux effets des rapports établis entre les gouvernemens de Paris et de Pékin ; de plus, certaines dispositions, d’apparence générale, avaient été introduites à leur intention et tournèrent à leur profit. En premier lieu, dans les ports, alors au nombre de cinq, ouverts au commerce français, la liberté religieuse était garantie. D’autre part, un article spécifiait que, si des Français, quels qu’ils fussent, venaient à s’aventurer hors des limites des ports ouverts et pénétraient dans l’intérieur des provinces (ce qui était défendu en principe), ils pourraient être arrêtés par l’autorité chinoise, laquelle devrait les conduire au consulat français le plus proche. Les missionnaires se trouvaient par là soumis à la juridiction française, et, au lieu d’encourir la peine de mort, ils ne risquaient plus que d’être reconduits sur la côte. Certains missionnaires ont manifesté des regrets de l’immunité qui leur était consentie. C’est dans ce sens que s’exprime le père Huc, auteur d’un célèbre voyage en Thibet. M. Huc apprit à Tchengtou-fou, capitale du Sze-tchouan, le nouveau régime auquel les missionnaires venaient d’être soumis. « Si on demandait, dit-il, aux missionnaires qui évangélisent la Chine, au milieu des souffrances et des privations, ce qu’ils pensent de la peine de mort d’autrefois et de la triste situation qui leur est faite aujourd’hui, nous les connaissons assez pour être certain de leur réponse. » Ici le père Huc se trompe. Il est possible que de jeunes prêtres enthousiastes rêvent les palmes du martyre quand ils quittent leur famille et leur pays pour se vouer à la conversion des païens. Mais les hommes d’expérience qui ont connu l’existence que menaient, avant 1844, les missionnaires de Chine, toujours obligés de se cacher, toujours sous le coup d’arrestations arbitraires, d’emprisonnemens plus cruels que la mort, ces hommes reconnaissent tous que le gouvernement français d’alors a bien mérité de l’église. Ils savent, en effet, que dans un pays comme la Chine, le spectacle des persécutions risque trop de rapetisser les cœurs, suivant l’expression chinoise, au lieu de les grandir. Au surplus, je n’en veux d’autre preuve que l’accueil fait par les missionnaires de la Corée au traité France-coréen du 5 juin dernier. Ces malheureux et vaillans prêtres, qui ont vu la plupart de leurs confrères mis à mort par les mandarins, ont accueilli avec reconnaissance un régime qui, en attendant mieux, les soustraira du moins aux vexations des autorités, et, les plaçant sous la juridiction française, leur épargnera les terribles pénalités prononcées contre eux par les lois coréennes. Le traité de 1844 est l’origine du protectorat religieux de la France en Chine. Auparavant, les missions étaient, comme on l’a vu, sous le patronage du Portugal, c’est-à-dire que sa majesté très fidèle, en vertu de bulles pontificales dont la plus ancienne remonte au pape Nicolas V et à l’année 1454, avait le droit de nommer les évêques, et, sauf de fréquentes exceptions, le privilège de répartir les missionnaires dans tout ce qu’on appelait les Indes orientales, terme vague dont le sens s’étendait au fur et à mesure des nouvelles découvertes des navigateurs. Ce privilège n’avait sa raison d’être qu’à l’époque où la navigation, dans l’extrême Orient, était en quelque sorte un monopole aux mains des Portugais. Au XVIe siècle, ceux-ci étaient seuls investis du droit de prêcher l’évangile dans ces vastes régions. Quand le nombre des missionnaires portugais était insuffisant, on voulait bien admettre des étrangers, mais ils devaient, avant de partir, se rendre à Lisbonne pour y faire acte d’obédience. Un pareil régime engendra bien des abus, et, dès le XVIIe siècle, le saint-siège commença à le battre en brèche. C’est seulement de nos jours que sont tombés les derniers débris de cet exorbitant privilège, souvenir d’une grandeur passée, pour le maintien duquel la cour de Lisbonne a lutté avec une extrême énergie. L’archevêque de Goa, primat des Indes orientales, avait dans sa mouvance les deux sièges épiscopaux de Nankin et de Pékin, où d’ailleurs les titulaires ne résidaient plus depuis longtemps quand la France entama des négociations avec la Chine. Vers 1845, à la mort de l’évêque portugais de Pékin, le saint-siège voulut confier à un missionnaire de la même nationalité les fonctions de délégué apostolique dans la capitale de la Chine. Ce prêtre, fidèle sujet du roi de Portugal, refusa, alléguant qu’il ne pouvait accepter aucune dignité en Chine que de son roi. Alors fut désigné M. Mouly, prêtre français, de l’ordre des lazaristes. Le patronage portugais, dans l’empire du Milieu, tomba de lui-même. Sa principale raison d’être avait été la possession de Macao, qui, donnant au Portugal un pied en terre chinoise, semblait le désigner tout naturellement pour y recevoir et y protéger les missionnaires. Mais ce motif a cessé d’exister du jour où d’autres puissances ont signé des traités d’amitié avec la Chine, tandis que le Portugal, précisément à cause de sa colonie de Macao, que le gouvernement impérial refuse absolument de reconnaître, s’est trouvé jusqu’ici dans l’impossibilité de conclure un traité analogue.

Le plénipotentiaire chinois qui a signé avec M. de Lagrenée le traité de Whampoa, Ki-yng, était un homme d’esprit élevé et bienveillant. Quelques jours après la signature du traité, il écrivait au ministre de France : « La religion du Seigneur du ciel (c’est-à-dire le catholicisme), qui est celle que votre noble empire professe, engage par sa nature les hommes au bien et les détourne du mal. En vérité, c’est une religion vraie et non une secte fausse. Il y a en Chine une ancienne loi qui la prohibe. Maintenant, pour apprécier dignement le traitement si plein de bonté de l’empereur de votre noble empire, et parce que c’est la religion que votre noble empereur et votre nation professent et ont eu grand honneur, et aussi parce que c’est elle qui a inspiré à Votre Excellence les sentimens élevés qu’elle manifeste, il est absolument de mon devoir d’envoyer en toute hâte une claire représentation à l’empereur de la Chine afin que dorénavant il soit trouvé bon que les Chinois de l’intérieur puissent suivre publiquement cette religion et qu’on ne le leur impute pas à crime… » Quelques lettres furent encore échangées pour préciser la question ; puis, selon sa promesse, le vice-roi Ki-yng envoya un rapport au trône concluant à ce que la liberté d’exercer leur culte fût concédée aux chrétiens dans tout l’empire. Ce document passa sous les yeux de l’empereur Tao-kouang et reçut l’apostille au pinceau vermillon, qui est la forme officielle de l’approbation impériale. M. de Lagrenée en eut connaissance au mois d’août 1845, à Macao, où était installée la légation de France. A sa demande, Ki-yng envoya une circulaire aux autorités de toutes les provinces pour leur notifier la décision de l’empereur. Ces premières dispositions furent confirmées et complétées par un décret impérial, en date du 20 février 1846, dont voici la traduction exacte :

« Ki-yng et ses collègues nous ayant adressé une pétition dans laquelle ils demandaient que ceux qui professent la religion chrétienne dans un dessein vertueux fussent exempts de culpabilité, qu’ils pussent construire des lieux d’adoration, s’y rassembler, vénérer la loi et les images, réciter des prières et faire des prédications, sans éprouver le moindre obstacle, nous avons donné notre adhésion impériale à ces divers points pour toute l’étendue de l’empire.

« La religion du Seigneur du ciel, en effet, ayant pour objet essentiel d’engager les hommes à la vertu, n’a absolument rien de commun avec les sectes illicites quelles qu’elles soient : aussi, nous avons accordé déjà qu’elle fût exempte de toute prohibition, et nous devons également faire aujourd’hui toutes les concessions qu’on sollicite en sa faveur, savoir :

« Toutes les églises chrétiennes, qui ont été construites sous le règne de Kang-hi dans les diverses provinces de l’empire et qui existent encore, — leur destination primitive étant prouvée, — seront rendues aux chrétiens des localités respectives où elles se trouvent, à l’exception toutefois de celles qui auraient été converties en pagodes ou en maisons particulières. « S’il arrive dans les différentes provinces qu’après la réception de cet édit, les autorités locales exercent des poursuites contre ceux qui professent vraiment la religion chrétienne, sans commettre aucun crime, on devra infliger à ces autorités le châtiment que mérite leur conduite coupable. »

Le décret se termine par quelques réserves touchant les gens qui emprunteraient la qualification de chrétiens pour commettre des méfaits punis par les lois ordinaires. En somme, M. de Lagrénée était arrivé à un résultat aussi satisfaisant qu’il était possible de l’espérer. Mais la liberté ainsi accordée motu proprio par l’empereur n’était pas inscrite au traité. Il s’ensuit que l’empereur pouvait la retirer et, en tout cas, que la France n’avait aucun titre pour réclamer en cas d’infraction contre l’édit impérial. On s’en aperçut bien à la mort de Tao-kouang. Une réaction s’opéra dans plusieurs provinces. Beaucoup de lettrés s’effrayèrent des conséquences possibles de l’émancipation religieuse, et certains censeurs dénoncèrent les chrétiens comme ennemis de l’état. Ki-yng fut lui-même l’objet de graves inculpations. Il fut rappelé à Pékin. En 1858, on se souvint des bons rapports qu’il avait eus autrefois avec les étrangers et on l’envoya négocier à Tientsin avec les Anglais et les Français. Il se montra ce qu’il avait été en 1844, sage et conciliant, et paya de sa vie les efforts qu’il avait faits pour épargner à son pays les hontes suprêmes de 1860. Jeté en prison, il fut invité à se suicider et il n’eut garde d’y manquer.

Après la mort de Tao-kouang, le traité de 1844 lui-même recevait de sérieuses atteintes, dont la plus connue est le meurtre de l’abbé Chapdelaine à Silinhien, dans le Kouang-Si. Reconnu et dénoncé, cet ecclésiastique devait être reconduit à Canton pour y être livré au consul de France. Son exécution par ordre de l’autorité était une violation trop flagrante des engagemens pris par la Chine pour ne pas être suivie d’une demande immédiate de réparation. C’est en grande partie cet incident qui a déterminé le gouvernement de l’empereur Napoléon à se joindre à l’Angleterre pour occuper Canton et à ouvrir des négociations afin de substituer au traité de Whampoa des engagemens plus fermes et plus précis. — On sait le sort des traités conclus à Tientsin en 1858. Lorsque l’année suivante les plénipotentiaires de France et d’Angleterre se présentèrent devant Takou, pour aller procéder à l’échange des ratifications, ils furent reçus à coups de canon, et la nécessité de venger cet affront obligea la France et l’Angleterre à préparer l’expédition de Pékin. Ce fut un des épisodes les plus extraordinaires de l’histoire contemporaine. On vit une petite armée de moins de vingt mille hommes, arrivée de l’autre extrémité de la terre, après plus de six mois de navigation, — on vit cette petite armée imposer la volonté des puissances alliées au plus grand empire du monde [1]. A l’approche des troupes étrangères, quand il devint manifeste que les subtilités de la diplomatie ne suffiraient pas à les arrêter, l’empereur Hien-foung s’enfuit en Tartarie, comme le roi d’Annam s’est échappé l’année dernière de son palais de Hué. Mais, en partant, l’empereur laissait derrière lui un membre de sa famille, le prince Kong, qui se montra un grand politique et un grand patriote. Le prince eut le courage de conclure une paix devenue inévitable : il sauva la dynastie tartare en signant avec les alliés des conventions qui portaient ratification des traités de 1858 et en souscrivant aux concessions nécessaires pour obtenir l’évacuation de Pékin. Pourquoi faut-il qu’à l’impression de grandeur laissée en Chine par une expédition qui semble tenir du roman, se mêlent les souvenirs de la destruction du Palais d’été, pillé d’abord par les troupes, puis, malgré les efforts du baron Gros, ambassadeur de France, incendié par ordre du général anglais ? Et comment s’étonner qu’après la guerre de l’opium et après les excès de 1860, les Européens restent pour les Chinois les barbares des mers occidentales ? On a pu obtenir en 1860 que la chancellerie impériale renonçât pour l’avenir à employer ce terme blessant dans ses communications officielles ; mais le moment était mal choisi pour convaincre les Chinois de leur erreur.

La situation actuelle des chrétiens en Chine a été établie par le traité de Tientsin et par la convention additionnelle de Pékin du 26 octobre 1860. Le traité de Tientsin consacre la liberté du culte chrétien, ainsi que le droit pour les missionnaires de se fixer dans l’intérieur de la Chine. Il proclame en outre l’abrogation de toutes les lois chinoises rendues contre les chrétiens, et permet aux sujets de l’empereur d’embrasser le christianisme. La convention de Pékin, dictée par le baron Gros au moment où les troupes du général Cousin-Montauban campaient devant les murs de Pékin, est plus catégorique encore. Elle stipule que, conformément à l’édit rendu par Tao-kouang en 1846 et resté à l’état de lettre morte, les anciens établissemens religieux confisqués aux missions leur seront rendus.

Pékin compte quatre sanctuaires catholiques portant les noms des quatre points cardinaux. En 1860, un seul était debout, celui du sud, le Nantang, abandonné depuis longtemps et méconnaissable. Il était sous la protection de la mission orthodoxe russe, qui, plus heureuse que les nôtres, avait pu se maintenir à Pékin, par la raison que, n’ayant presque pas de fidèles, elle ne portait ombrage à personne. Du reste, la Russie entretenait depuis le XVIIe siècle des rapports diplomatiques fréquens avec la cour de Chine. C’est par les soins pieux de la mission orthodoxe que fut enseveli le dernier prélat portugais, à qui succéda Mgr Mouly, comme vicaire apostolique. Ce dernier était comme toujours caché dans les environs de la capitale, quand le prince Kong l’envoya chercher pour lui servir d’intermédiaire avec l’ambassadeur de France dans les pourparlers relatifs à l’entrée des troupes à Pékin. C’est lui qui officiait lorsque le baron Gros fit chanter dans l’église du Nantang un Te Deum solennel, qui a marqué l’origine d’une ère nouvelle dans l’histoire des chrétiens de la Chine.

Le plus important des sanctuaires de Pékin était celui du nord, le Petang. L’histoire en est curieuse. La création du Petang remonte au temps où les jésuites français de Pékin jouissaient de toute la faveur de l’empereur Kang-hi. Les pères étaient presque tous les jours appelés à la cour, comme médecins, comme astronomes, comme mathématiciens, voire comme horlogers. Kang-hi, souffrant un jour d’un fort accès de fièvre qu’il avait contracté à la chasse, fut guéri au moyen de ce qu’on appelait alors la poudre des jésuites, le quinquina. Enchanté de sa guérison, il voulut témoigner sa reconnaissance par une marque de faveur tout exceptionnelle. Il donna à la mission française de la compagnie de Jésus un terrain situé dans la ville impériale, tout auprès de son propre palais. — Pékin se compose de deux grandes enceintes murées, contiguës, la ville tartare et la ville chinoise. L’enceinte tartare, qui a la forme d’un vaste parallélogramme, renferme le palais de l’empereur, situé à peu près au centre, entouré d’une forte muraille et d’un large fossé où croissent d’innombrables lotus. Ce palais, suivant l’usage asiatique, est une série de pavillons de dimension et de formes diverses, dont les toits jaunes aux coins relevés dépassent la longue ligne horizontale de l’escarpe. Les quartiers qui l’environnent, isolés par un autre rempart du reste de la cité tartare sont appelés la ville impériale ou ville jaune. La plupart des princes tartares y ont leurs demeures. C’est là qu’est également situé le Petang, séparé du palais par un lac artificiel où parfois l’empereur se donne pendant l’hiver la distraction du patinage. Admettre ainsi les jésuites à proximité de la résidence impériale, c’était les placer sous la protection directe de l’empereur. Cette haute faveur fut appréciée comme elle méritait de l’être, et le Petang devint aussitôt le chef-lieu des maisons religieuses de la capitale chinoise. Les pères jésuites y réunirent une riche bibliothèque et de remarquables collections scientifiques. Le baron Gros n’eut garde d’oublier le Petang. L’emplacement couvert de décombres qu’avait occupé ce bel établissement fut rendu à la France, et restitué par elle aux lazaristes, qui l’avaient déjà occupé après la suppression de la compagnie de Jésus. Le gouvernement français préleva sur l’indemnité de guerre une somme d’un million de francs, qui fut consacrée à la réédification de l’ancien sanctuaire et des annexes.

La convention de Pékin présente, au sujet des missionnaires, une particularité bizarre. Le texte français et le texte chinois de l’un des plus importans articles sont entièrement différens. Le texte français stipule simplement que les édifices et établissemens confisqués aux chrétiens doivent leur être rendus. D’après le texte chinois, les missionnaires français auraient en outre le droit de louer et d’acheter des terrains, pour y fonder des églises, dans toute l’étendue de l’empire [2]. On pourrait citer d’autres exemples, dont quelques-uns sont bien récens, d’inexactitudes et défauts de concordance entre les deux versions des conventions bilingues conclues avec la Chine. Mais le cas qui nous occupe a cela d’étrange que les Chinois ont donné plus qu’on ne leur demandait. Il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance. On chercha à résoudre la difficulté par une transaction. A la suite de pourparlers suivis entre la légation de France et le Tsong-li-Yamen, on convint que les missionnaires pourraient acheter des terres au nom des communautés chrétiennes. De plus, on arrêta la formule de passeports spéciaux qui sont conférés aux missionnaires par la légation de France seule et qui leur assurent une protection plus efficace qu’aux autres étrangers circulant dans l’intérieur de l’empire avec des passeports ordinaires. M. de Bourboulou, qui remplaça, comme ministre de France, le baron Gros, ambassadeur extraordinaire, obtint en outre la promulgation d’édits impériaux qui dispensaient les chrétiens de payer les taxes afférentes aux cultes païens et qui confirmaient l’abrogation des mesures autrefois prises contre la religion du Seigneur du ciel.


III

Tels sont, dans leur ensemble, les avantages et les facilités que la France a obtenus pour les missionnaires et pour les chrétiens de la Chine. Cette situation, fruit d’une guerre heureuse et d’une politique persévérante, a permis aux missions de prendre depuis vingt-cinq ans un développement considérable. Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer en détail les vicariats apostoliques répandus dans l’empire chinois : il nous suffira de dire que la prédication de l’évangile s’étend aujourd’hui à tout l’empire, sauf le Thibet. La Chine compte près de 40 vicariats, à la tête desquels sont autant de prélats et près de 700 missionnaires européens. De ces missionnaires, plus de 500, plus des deux tiers, presque les trois quarts sont Français : les autres appartiennent à la plupart des états de l’Europe : Italie, Espagne, Portugal, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Belgique, Angleterre.

En 1844, en 1858, en 1860, la France n’a stipulé que pour elle-même, c’est-à-dire pour les missionnaires français et pour les chrétiens chinois. Mais peu à peu les missionnaires d’autres nationalités ont demandé à se placer sous notre protection. Ils savaient que la France est, depuis de longs siècles, la protectrice de l’église romaine. D’autre part, elle a été, pendant plusieurs années, la seule puissance catholique qui eût, en Chine, une légation, à Macao d’abord, puis à Shanghaï, puis à Pékin. Le gouvernement français, conformément à ses traditions, n’a pas hésité à traiter les religieux étrangers comme ses propres nationaux ; plus tard, quand des représentans diplomatiques d’autres puissances se sont fixés en Chine, l’habitude était déjà prise. Certains religieux ont cherché à s’y soustraire, mais ils n’ont pas tardé à comprendre qu’aucune autre protection ne pouvait leur assurer les mêmes avantages. Les dispositions des traités Franco-chinois de 1858 et de 1860 sont, en effet, en ce qui concerne les chrétiens, plus larges et plus explicites que celles de tous les traités conclus par la Chine avec les autres puissances étrangères. Ceux-ci mentionnent les chrétiens et contiennent quelques dispositions en leur faveur, mais il suffit de s’y reporter pour constater que la comparaison est tout à l’avantage des nôtres [3]. Il est vrai que tous ces traités contiennent la clause de la nation la plus favorisée : mais il n’est pas probable que cette clause, considérée toujours comme purement commerciale, puisse trouver application dans les questions religieuses. Au surplus, si elle pouvait permettre à une puissance étrangère d’invoquer les dispositions contenues dans les conventions Franco-chinoises, elle ne lui permettrait certainement pas de réclamer les avantages concédés par les arrangemens particuliers intervenus entre la légation de France et le Tsong-li-Yamen. Or, de ces arrangemens découlent, comme on l’a vu, des privilèges importans. Exemples : la faculté d’acquérir des immeubles pour établir de nouvelles missions et l’obtention de passeports spéciaux, dont on réclamerait en vain l’équivalent auprès des autres légations. Les journaux de Shanghaï ont raconté tout dernièrement que des missionnaires catholiques de nationalité allemande avaient tenté en vain d’obtenir de la légation d’Allemagne des passeports identiques à ceux que délivre le ministre de France. Nous croyons que ce n’est pas la première fois que pareille mésaventure est arrivée à des religieux atteints de gallophobie.

Ces avantages de droit et de fait, le saint-siège les connaît bien. Aussi a-t-il constamment encouragé les missionnaires à s’adresser à la France. Il en a même quelquefois donné l’ordre à ceux qui, mus par des considérations mesquines de jalousie nationale, avaient cherché à se passer de notre intervention. Ainsi s’est établi de soi-même un état de choses qui semblait concilier tous les intérêts. La France et le Vatican, sans jamais avoir conclu de traité en forme, marchaient d’accord et se prêtaient un mutuel appui. Les puissances étrangères auraient pu interdire à leurs ressortissans de se placer sous notre protection ; mais elles ne voyaient pas d’intérêt à le faire, chacune d’elles ayant un trop petit nombre de missionnaires pour que l’avantage politique qu’elle pourrait retirer à les protéger compensât les difficultés qui résulteraient de cette protection vis-à-vis du gouvernement chinois et vis-à-vis des missionnaires eux-mêmes, qui se trouveraient placés dans une situation d’infériorité par rapport à leurs confrères.

Né de la force des choses, le protectorat religieux de la France n’a pas été entamé par l’interruption de nos rapports diplomatiques avec la Chine pendant la guerre du Tonkin. Le ministre de Russie, M. Popof, à qui a été confiée la défense de nos intérêts, a tenu à honneur de rendre intact à la France le dépôt qu’il avait reçu. Grâce à son énergie, grâce à l’intelligence qu’il a déployée dans des conjonctures bien difficiles, nous avons retrouvé la situation en 1885 telle qu’elle était auparavant. Pendant la guerre, le saint-siège avait cru devoir faire un appel direct à l’empereur de Chine en faveur des chrétiens et des missions. Un prélat romain a été chargé de porter, à cet effet, à Pékin, une lettre du saint-père. En agissant ainsi, le pape, privé de son intermédiaire ordinaire auprès du Tsong-li-Yamen, avait eu recours au seul moyen qui s’offrît à lui de témoigner sa sollicitude aux chrétiens de la Chine. La mission de Mar Giunanelli avait un caractère tout exceptionnel, et rien ne permet de supposer que le saint-siège, en taisant partir ce prélat, ait eu quelque arrière-pensée à notre égard. — D’où vient donc que, tout récemment, le protectorat religieux de la France en Chine ait paru menacé ? que des négociations longues et épineuses aient été suivies à ce sujet avec le Vatican ? que cette question ait, pendant quelques mois, si vivement préoccupé l’opinion publique en France et hors de France ?

Bien des assertions fausses ont circulé à ce sujet de par le monde. On a paru croire qu’il dépendait du saint-siège de nous déposséder purement et simplement du protectorat religieux pour le donner à une autre puissance. Les journaux anglais ont souvent tenu ce langage, et, à les entendre, on aurait pu penser que l’Angleterre allait prendre notre place. Les explications qui précèdent montrent qu’une pareille substitution ne saurait s’opérer si facilement. Et d’abord en admettant que le saint-siège pût et voulût nous supplanter, à quelle puissance étrangère ferait-il appel ? A l’Angleterre ? L’Angleterre est une puissance protestante qui n’a pas de relations régulières avec le Vatican. Le saint-père pourrait peut-être, dans une circonstance difficile, recourir à ses bons offices ; mais confier à un gouvernement hérétique le soin de protéger la catholicité serait une humiliation à laquelle il ne se résoudrait jamais. A l’Allemagne ? Même objection. A l’Italie ? Dans l’état actuel des rapports entre le Quirinal et le Vatican, c’est impossible. A l’Espagne ? à l’Autriche ? Elles n’ont aucune influence en Chine. Au Portugal ? La papauté a été trop heureuse de secouer son patronage pour qu’elle soit tentée de le rétablir sous une autre forme. A la Russie ? Elle est schismatique. Aux États-Unis d’Amérique ? Ils n’ont pas de traditions diplomatiques suivies.

Tous les gouvernemens connaissent cette situation. Ils savent, en outre, que, dans aucun cas, la France ne permettrait aux religieux français, qui forment l’immense majorité des missionnaires, de passer sous l’égide d’une autre puissance. Ce n’est donc pas pour eux-mêmes, ce n’est pas pour recueillir notre succession que quelques-unes des grandes puissances ont intrigué contre notre protectorat à Pékin et à Rome. Les Chinois ont naturellement écouté avec empressement les insinuations de nos rivaux. On leur a dit que le christianisme n’était pas en faveur en France : ils en ont conclu que nous serions prêts à l’abandonner au dehors. Ils savaient que les chrétiens possèdent un chef suprême, entouré d’honneurs plus que royaux et dont les envoyés occupent le premier rang parmi les représentans des puissances de l’Europe. Ils savaient aussi que ce chef si honoré ne possède ni canons, ni vaisseaux, ni soldats, ce qui leur a paru une excellente condition pour négocier avec lui. Ils ont été conduits à entrer en rapports directs avec le saint-père par un incident, peu important en soi, mais qui, ayant fait quelque bruit, mérite d’être rappelé.

J’ai parlé ci-dessus de ce sanctuaire du Petang, situé dans la ville impériale à Pékin, dont l’emplacement a été restitué aux missionnaires, en 1860, par l’entremise de l’ambassadeur de France. Grâce à la large subvention qu’ils ont reçue du gouvernement français, les lazaristes y ont construit un établissement considérable ; mais ils ont eu l’imprudence d’édifier une église de style européen, surmontée de deux hautes tours. Les Chinois ont une terreur superstitieuse des tours et des clochers qui ne sont pas bâtis suivant les règles d’une science puérile et mystérieuse qu’ils appellent le Fung-choui. Si vous leur demandez en quoi consiste le Fung-chouï, ils sont incapables de l’expliquer ; mais en fait il ne se construit pas en Chine une maison, surtout pas un tombeau, pour l’emplacement et l’orientation desquels on n’ait consulté des géomanciens, connaissant les courans des eaux et des vents, c’est-à-dire docteurs ès-Fung-chouï, — ce mot signifiant précisément vent et eau. Les tours du Petang contrevenaient aux prescriptions du Fung-chouï. De là un premier grief. D’autre part, elles s’élevaient assez haut pour que du sommet l’on pût plonger un regard profanateur dans l’enceinte sacrée du palais impérial, où nul ne peut pénétrer, sous peine de mort, s’il n’est convoqué par l’empereur ou s’il ne fait partie de son service. Les missionnaires durent faire constater par des mandarins du palais que le sommet des tours était inaccessible. Malgré cela, ces malencontreux clochers soulevèrent une si vive indignation que le Petang fut plusieurs fois menacé d’être démoli. M. de Rochechouart, ci-devant chargé d’affaires de France en Chine, dut aller coucher plusieurs nuits chez les missionnaires pour imposer aux Chinois. A la mort de l’empereur Hien-foung, la cour parut prendre son parti de ce voisinage désobligeant. Mais, tout dernièrement, l’impératrice régente a manifesté un vif désir de récupérer le terrain autrefois cédé par Kang-hi, afin d’y établir un jardin de plaisance, destiné, dit-on, à remplacer Yuen-min-Yuen, le Palais d’été brûlé par les Anglais, dont la reconstruction serait trop lourde pour la cassette impériale. Pour répondre au désir de Sa Majesté, des mandarins du palais allèrent s’aboucher avec un des lazaristes de Pékin. Ce religieux s’est cru fort habile en se retranchant derrière l’autorité du pape et en renvoyant la cour de Chine à se pourvoir à Rome. L’avis a été agréé et Li-hung-tchang a reçu l’ordre d’ouvrir des pourparlers avec le saint-siège. Le vice-roi Li, qui gouverne une province aussi peuplée que la France entière, est un personnage dont la large envergure intellectuelle frappe tous ceux qui l’approchent. Depuis la retraite du prince Kong, depuis que le père du marquis Tseng et le maréchal Tso sont morts, il est le premier homme d’état de la Chine. Souvent désigné pour négocier des traités avec les puissances étrangères, il a appris peu à peu tout ce que peut connaître de l’Europe un homme qui n’entend que la langue chinoise et dont la vie s’est écoulée tout entière aux bords du Fleuve Bleu ou du Peï-ho. Son palais à Tientsin est le centre d’intrigues incessantes, ourdies par des gens de toute provenance qui se disputent avec acharnement l’honneur lucratif de le servir. Il s’agissait de trouver dans ce milieu un ambassadeur ayant les qualités requises pour suivre une négociation délicate avec la cour du Vatican. Le choix du vice-roi s’arrêta sur un ex-employé de la douane à Tientsin, M. Dunn. (En Chine, la douane mène à tout, — depuis que le gouvernement chinois a eu la bonne fortune de trouver dans le directeur général de cette administration, sir Robert Hart, un conseiller de premier ordre, dont les avis sont avec raison si hautement appréciés à Pékin.) M. Dunn s’embarqua pour Rome et faillit, comme on sait, brouiller la France et le saint-siège. Il y aurait peut-être réussi si la chaire de Saint-Pierre n’était occupée par un pontife aussi éminent que le chef actuel de l’église.

L’envoyé de Li-hung-tchang devait d’abord traiter la rétrocession du Petang. Il était autorisé, en outre, à profiter de l’occasion pour proposer, au nom de la Chine, l’établissement de rapports diplomatiques directs entre le saint-siège et la cour de Pékin. Mais cette seconde question passa bientôt au premier plan. L’émissaire chinois, en effet, ne tarda pas à reconnaître que la rétrocession du Petang ne pouvait pas être négociée à Rome et qu’on avait fait une fausse manœuvre en l’accréditant auprès du pape pour une affaire qui regardait la France. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler que le Petang a été créé par la mission des jésuites français envoyés en Chine aux frais du gouvernement français, sous Louis XIV, que les lazaristes ont été substitués aux jésuites par un décret de la propagande du 7 décembre 1783, que, d’après ce décret, le roi très chrétien a le droit de disposer seul de tous les biens que les missionnaires doivent aux rois de France et aux chrétiens français, qu’enfin le Petang a été restitué en 1860 aux lazaristes par la France et rebâti aux frais du gouvernement de l’empereur Napoléon. C’est donc à la France et à la Chine qu’il appartenait de s’entendre pour régler cette délicate question, de concert avec les lazaristes. Ceux-ci étaient arrivés à la conviction qu’une résistance plus longue aux prétentions de la cour de Chine ne pouvait qu’accroître les animosités auxquelles ils sont en butte comme missionnaires et comme chrétiens. Ils étaient disposés à abandonner, moyennant un autre terrain et une large indemnité, l’antique chef-lieu du christianisme en Chine. Le gouvernement français eût été mal venu, croyons-nous, à les défendre contre eux-mêmes, à se montrer plus lazaristes qu’eux. Aujourd’hui, l’incident du Petang vient d’être réglé à la satisfaction de tous par une entente avec la France. L’envoi à Rome de M. Dunn n’a eu pour effet que d’ajourner la réalisation du désir de l’impératrice.

Autrement grave était la deuxième question pour laquelle l’ancien douanier de Tientsin avait été accrédité auprès du saint-siège apostolique, la question des relations diplomatiques directes avec le pape. Nous comprenons les perplexités du saint-père. Si les rapports entre la France et la papauté avaient le caractère d’intimité et de sécurité qu’ils devraient toujours avoir dans l’intérêt de notre pays, comme dans l’intérêt de l’église, il est probable que les ouvertures de M Dunn n’auraient pas même été discutées. Mais, en voyant les difficultés que le gouvernement français éprouve chaque année à obtenir le vote du budget des cultes et les crédits nécessaires pour l’ambassade auprès du Vatican, le pape a dû envisager l’éventualité d’une rupture possible et se demander si, dans cette hypothèse, il ne regretterait pas d’avoir écarté une combinaison qui lui permettrait, si son intermédiaire naturel venait à lui manquer, de s’adresser directement à la cour de Chine. S’il déclinait la proposition de M. Dunn, peut-être la Chine en concevrait-elle quelque mauvaise humeur et peut-être serait-il conduit à recourir un jour à des intermédiaires qui lui demanderaient un courtage honnête ou non.

Quelle que pût être la valeur de ces motifs, des considérations plus sérieuses militaient dans l’autre sens. Les lettrés chinois font peu de cas des chrétiens et nourrissent les plus mauvais sentimens envers eux tous, étrangers et indigènes. C’est un fait universellement connu. Il faut donc tenir pour certain que, si la Chine propose quelque changement dans la situation des missions et dans les garanties qu’elles possèdent, ce n’est pas dans l’intérêt des missions, mais à leur détriment. Je défie tout homme ayant étudié quelque peu les choses de la Chine de contredire cette affirmation.

L’intérêt du gouvernement chinois à ce qu’un nonce soit accrédité auprès de lui est bien facile à comprendre quand on connaît les procédés habituels de la diplomatie des hauts mandarins. On opposerait le nonce au ministre de France, on susciterait entre eux des différends, on attiserait les rivalités qui seraient la conséquence forcée d’un partage d’attributions mal définies, on userait du stratagème qui a si souvent réussi et qui consiste à diviser les négociations entre plusieurs agens pour les mettre en contradiction. Au reste, quelle pourrait être la situation d’un envoyé du pape à Pékin ? Et d’abord, de quel droit parlerait-il ? Il n’existe pas de traité entre la Chine et le saint-siège : il faudrait donc négocier un concordat. Pense-t-on que la Chine accorderait spontanément à la papauté les concessions que la France a dû lui arracher en 1860, quand nos troupes étaient sous les murs de Pékin ? Ce n’est guère probable. Mais, en admettant que le concordat le plus satisfaisant soit conclu, croit-on que l’envoyé pontifical, représentant de la plus grande puissance morale du monde, trouverait à Pékin les égards qui lui sont dus ? Les diplomates européens lui céderaient certainement le pas, suivant la règle. Quant aux Chinois, ils lui feraient grand accueil à son arrivée, ils lui témoigneraient beaucoup de politesses, mais ils ne l’écouteraient guère. Il est déjà difficile d’être écouté en Chine quand on a pour appuyer son langage les forces navales d’une grande puissance maritime. Comment pourrait avoir la prétention de l’être un homme qui ne pourrait agir que par la persuasion sur les gens les moins accessibles qui soient à ce genre d’argument ? Un peu de connaissance du terrain où évoluent les diplomates en Chine permet d’affirmer qu’au bout de quelques mois le représentant du saint-siège serait délaissé et dédaigné.

Le pape a longuement réfléchi avant de prendre une résolution définitive. Léon XIII, dont le pontificat a été marqué jusqu’ici par une politique si sage et si fructueuse, Léon XIII, qui a rendu tant de lustre à la papauté, ne pouvait, renoncer sans tristesse à la perspective qu’il avait entrevue d’entrer en rapports officiels avec le plus grand empire païen qui soit au monde. Mais il a fini par reconnaître où le menaient les insidieuses propositions de la Chine. Il n’avait jamais en la pensée de blesser la France, encore moins celle de nuire à un pays envers lequel il a observé toujours une attitude si conciliante et si prudente. Mais la question avait été posée de telle sorte que l’envoi d’un nonce à Pékin eût été considéré dans le monde entier comme un grand échec pour notre politique, et eût porté un coup très rude à notre situation diplomatique en Asie. Le saint-père l’a senti et il n’a pas voulu froisser le sentiment presque unanime des Français, y compris ceux dont le dévoûment à la cause catholique est le plus sincère. Il a reconnu que le régime nouveau imaginé par les ennemis communs de la France et de l’église ne constituerait pas une amélioration du sort des missionnaires, que ceux-ci, au contraire, auraient moins de garanties et moins de protection. Il s’est aperçu enfin que des ambitions personnelles avaient inspiré les personnes qui ont joué les rôles prépondérans dans toute cette affaire. Dès lors, la résolution définitive du saint-père n’était plus douteuse. Les émissaires du vice-roi Li ont repris, la route de Tientsin, et le ministre de France reste, comme devant, le seul protecteur de l’église catholique et de ses adhérens dans l’empire du Milieu.
IV

On a vu, dans les pages qui précèdent, au prix de quels efforts ; la France a obtenu pour les missions de Chine un régime très satisfaisant en droit et suffisant en fait pour leur permettre de prendre de sérieux développemens. On a vu l’importance qu’elle a attachée, cette année même, à garder intact son rôle de protectrice du catholicisme. Pourquoi, dira-t-on, le gouvernement français, quel qu’il soit, république ou monarchie, a-t-il suivi si fidèlement cette politique ? Pourquoi encourage-t-il une propagande qui déplaît aux Chinois ? N’aurait-il pas avantage à se dégager de sa clientèle catholique pour se préoccuper seulement des questions dont l’intérêt est palpable et immédiat ?

C’est là un grand problème qui mériterait d’être étudié en détail, car il touche aux plus hautes questions de notre politique étrangère. Le protectorat, religieux est, depuis de longs siècles, une tradition constante de la politique française. Lié intimement à notre histoire, il est comme un vestige du rôle qu’a joué notre pays à l’âge héroïque des croisades, il est le dernier souvenir de cette époque étrange où les chevaliers français se taillaient des principautés, des royaumes, jusqu’à un empire dans l’Orient soudainement latinisé. Depuis ce temps reculé, la France a été la première puissance catholique du monde. La vieille formule : Gesta Dei per Francos, résume la pensée qui régnait dans ces siècles de foi, où l’on regardait notre pays comme l’instrument que Dieu avait choisi pour exécuter ses desseins. De ce passé lointain date l’union du saint-siège et des rois très chrétiens, union souvent troublée, mais qui renaissait, après chaque crise. La France a représenté dans le monde le principe même du christianisme, elle a été la plus complète et la plus belle expression de la civilisation chrétienne. Quoi que l’on puisse penser aujourd’hui du christianisme, nul ne niera qu’il n’ait été notre grand éducateur. C’est parce qu’elle en était le représentant devant le monde musulman que la France a pris et gardé une place unique dans les régions que baigne la Méditerranée. Le temps n’est pas bien loin où, sans que nous eussions occupé l’Algérie, cette mer, était presque un lac français, puisque c’était sous notre pavillon que se plaçaient les navires étrangers pour commercer en pays turc. De ce passé glorieux il nous reste, le protectorat religieux. C’est vers la France, vers son ambassadeur à Constantinople, vers ses consuls dans les ports ottomans, que se tournent les chrétiens de toutes les races, que convergent les regards des ordres religieux de toutes les nationalités. Nos agens sont leurs intermédiaires vis-à-vis de l’autorité ottomane et au besoin leurs défenseurs contre l’avidité des pachas ou le fanatisme du peuple. En retour de cette protection, les chrétiens répandent partout le nom de la France. C’est à l’ombre de notre drapeau que les malades reçoivent asile dans d’innombrables établissemens de bienfaisance, que les enfans viennent dans des écoles où ils apprennent notre langue en même temps qu’on leur inculque les élémens de notre civilisation. Malades et enfans sont reçus à bras ouverts ; on ne leur demande ni d’où ils viennent, ni ce qu’ils pensent. On se contente de les soigner ou de les instruire, comptant sur leur reconnaissance pour vaincre leurs préjugés de croyance ou de race, pour leur faire aimer la France et l’église. Les résultats sont frappans. Il suffit de voyager quelques jours en Levant pour constater avec fierté que la langue française y est presque partout comprise et parlée, à Constantinople, en Anatolie, en Syrie surtout et en Egypte, où, malgré l’occupation anglaise, elle est l’idiome officiel du gouvernement. — Il n’est, je crois, aucun homme politique sérieux qui ne reconnaisse ce que nous devons, dans l’Orient méditerranéen, à la politique traditionnelle du protectorat religieux.

Je reviens à la Chine. Il est évident que la situation est différente à bien des égards. En 1844, lors de la conclusion du premier traité Franco-chinois, les anciennes missions étaient dispersées ou amoindries, l’avenir de la propagande chrétienne, dans l’empire du milieu, était bien obscur. Néanmoins, le représentant de la France reçut l’ordre de prendre en main la cause catholique : il reçut cet ordre de M. Guizot, un protestant, qui, se dégageant de toute préoccupation étroite, avait estimé que la France manquerait à son devoir si elle laissait à d’autres le soin de défendre les missionnaires. M. Guizot connaissait l’histoire : il savait l’influence que les jésuites avaient acquise à la cour de l’empereur Kang-hi ; il voulait que, si pareil fait venait à se reproduire un jour, la France fût en mesure d’en profiter.

Que cherchent les puissances de l’Europe en nouant des relations avec la Chine ? Elles cherchent à faire entrer cet empire, si fermé jusqu’ici, dans le grand courant de la civilisation moderne, dont le caractère dominant est la facilité des échanges. Autrefois l’homme vivait des produits de son champ, de sa province ou tout au plus du pays où le hasard l’avait fait naître. Aujourd’hui, nous entrons dans une période où les produits du monde entier concourent à la vie de chacun. Sera-ce un bien ? Sera-ce un mal ? Nul n’oserait le dire. Toujours est-il que cette tendance, résultat du progrès scientifique et de la conception moderne de la vie, est irrésistible. Certains pays se sont ouverts d’eux-mêmes. D’autres, comme l’empire chinois, luttent au nom des vieux principes et des préjugés d’autrefois. C’est à qui, parmi les nations de l’Europe, fera la plus large brèche à cette nouvelle muraille de la Chine, qui n’est plus le mur de dix mille lis qu’un million de soldats défendait jadis contre les invasions des Tartares, mais le rempart autrement difficile à franchir qu’oppose aux barbares des mers occidentales une méfiance séculaire et invincible. L’Angleterre envoie, pour donner l’assaut, des légions de négocians animés d’un remarquable esprit d’entreprise, laborieux, audacieux, patiens. Ils exploitent le pays et ses habitans, sur tous les points où la tolérance chinoise a permis aux étrangers de s’établir. Nous ne pouvons pas avoir la même prétention. La colonie française est infime en Chine, et la majeure partie du commerce, fort important du reste, que nous y faisons est entre les mains de maisons étrangères. Heureusement nous avons les missionnaires : si nous ne les avions pas, notre pays ne tiendrait pas en Chine une plus grande place que les puissances européennes de second ordre. Grâce à eux, le nom français est connu jusque dans les parties les plus reculées de l’immense empire. J’irai plus loin : leur action est plus puissante, peut-être, pour combattre l’esprit d’exclusivisme des Chinois, que celle des commerçans, lesquels, même s’ils ne sont pas marchands d’opium, sont mal placés pour dissiper les préjugés et la méfiance des indigènes, par cela même qu’ils poursuivent un but intéressé. Le gouvernement anglais l’a si bien compris qu’il encourage énergiquement les missions protestantes. Il sent que le meilleur moyen de se faire bien venir des Chinois est de leur montrer que l’Europe ne leur envoie pas seulement des hommes désireux de s’enrichir, mais aussi des gens dévoués et désintéressés, cherchant à leur rendre service, sans profit personnel. Tel doit être le rôle des missionnaires : se rendre utiles aux Chinois afin de faire aimer leurs personnes, leur religion et le pays d’où ils viennent. — On objecte aux missionnaires catholiques de n’avoir pas réalisé ce programme, comme en Syrie. Mais on oublie que le christianisme n’est vraiment libre en Chine que depuis 1860, que malgré la liberté, inscrite dans les traités, il rencontre encore mille entraves dans son développement, qu’enfin le terrain n’est pas le même chez le Fils du ciel que chez le commandeur des croyans. Un religieux perdu dans quelque région reculée du Yunnan ou du Kan-sou ne saurait ouvrir des hôpitaux ou fonder des écoles. Il faut, du reste, pour réussir auprès des mandarins et du peuple, un savoir-faire, une intelligence, un tact, qui ne se trouvent pas toujours réunis. Il faut, en outre, beaucoup d’argent, et les ressources des missionnaires sont loin d’être illimitées. Lorsque l’on a pu essayer dans de bonnes conditions, le succès n’a pas manqué. Le bel établissement des jésuites à Siu-kia-weï, près de Shanghaï, en est la preuve. S’inspirant des traditions de leurs devanciers contemporains de l’empereur Kang-hi, les pères de la compagnie de Jésus ont créé un magnifique collège où les jeunes Chinois peuvent recevoir, en même temps que l’enseignement religieux, une haute instruction scientifique. Au collège est adjoint un observatoire qui est en communication par le télégraphe avec tous les ports de l’extrême Orient : c’est là que le révérend père de Chevrens a commencé et poursuit encore ses remarquables études sur les typhons ; c’est de là qu’il envoie des bulletins météorologiques qui rendent à la navigation des services toujours croissans. Je l’ai déjà dit : la science, — surtout l’astronomie, les-mathématiques et leurs applications diverses, — la science est le seul point sur lequel les Chinois reconnaissent la supériorité de l’Europe. Nos fois, notre morale, notre philosophie, nos religions, ne leur inspirent que du dédain. Mais quand ils voient un téléphone, quand on leur prédit la course d’un typhon, ils sont bien forcés d’avouer que tout ne se trouve pas dans Confucius. L’enseignement, surtout le haut enseignement scientifique, a un autre avantage. C’est que par lui, par lui seul, il sera peut-être possible d’agir sur l’esprit de la classe dirigeante. Là doivent tendre tous les efforts. Au point de vue d’une étroite théologie, une âme en vaut une autre, et autant vaut baptiser un porteur de chaises qu’un membre de l’académie des Hanlin ; mais la question doit être envisagée de plus haut. L’ère des grands progrès ne commencera pour le christianisme que du jour où il comptera parmi ses adhérens quelques membres de cette aristocratie intellectuelle, recrutée au concours, à qui sont confiées les destinées de l’immense démocratie chinoise. Ce jour-là, il appartient, croyons-nous, au saint-siège de le hâter, en apportant des tempéramens au régime de la bulle de 1742, qui établit une si déplorable incompatibilité entre les devoirs des mandarins et les exigences de la doctrine chrétienne.

Par la fondation du collège de Siu-kia-weï, par la façon pratique et intelligente dont ils dirigent les missions qui leur sont confiées, — sinon par leur nombre, — les jésuites ont repris la première place parmi les missionnaires de Chine. Leur succès est dû en grande partie à la façon dont ils savent former leur personnel. C’est seulement après de longues études, après des stages variés, le juvénat, les scolasticat, qu’un homme est dirigé définitivement dans la voie qu’on a reconnue la plus conforme à ses aptitudes : la prédication, l’étude, l’administration, l’enseignement, l’évangélisation. Les pères qui arrivent en Chine ont trente-cinq ans en moyenne ; ils ont passé l’âge dangereux de la soif du martyre : ils sont avisés et prudens. Puis on ne les abandonne jamais à eux-mêmes. Si loin que soient les chrétientés qui leur sont confiées, ils viennent chaque année au centre de la mission pour se retremper durant quelques semaines parmi leurs confrères et revivre de la vie sociale, indispensable au complet équilibre des facultés. Aussi est-ce parmi les jésuites que se rencontrent les hommes qui connaissent le mieux la Chine. Il serait bon que leur méthode fût suivie par les autres ordres religieux qui y envoient des missionnaires. Le recrutement est quelquefois défectueux. Je sais qu’il est difficile : il le sera peut-être davantage encore si, dans nos futures lois militaires, on ne maintient pas une dispense en faveur des missionnaires, comme l’a fait le gouvernement italien, peu suspect pourtant de cléricalisme. Du moins faudrait-il ne diriger sur la Chine que des hommes ayant une certaine maturité d’esprit et, autant que possible, assez cultivés eux-mêmes pour pouvoir répandre autour d’eux quelque chose de la culture européenne. Il est fâcheux que l’établissement de Siu-kia-weï soit resté le seul de son genre. Le Petang aurait dû devenir, aux mains des lazaristes, une maison de hautes études. Des écoles auraient pu utilement être fondées sur bien des points. Le succès de la nouvelle école française, ouverte cette année même à Shanghaï, est de nature à encourager des tentatives de même genre. — J’ai hâte d’ajouter que, si les missions de Chine sont en retard au point de vue des établissemens scolaires, elles ont déployé plus d’activité pour les œuvres hospitalières. Des asiles pour les enfans abandonnés, des hôpitaux et des hospices ont été créés en grand nombre. En cela, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, en Chine comme partout ailleurs, tiennent le premier rang. A Pékin, les lazaristes portent le costume chinois pour ne pas attirer l’attention, mais les sœurs circulent partout en cornette blanche. Le peuple les connaît et les aime.

Comme moyen de pénétration, missionnaires et religieuses rendent un service signalé à la civilisation européenne. En les encourageant et en les protégeant, la France bénéficie de leurs efforts ; mais l’exercice de cette protection n’est pas une sinécure. La légation de France entretient une correspondance constante avec les vicaires apostoliques : elle est souvent appelée à intervenir auprès du Tsong-li-Yamen pour empêcher des spoliations iniques, pour prévenir-ou : réprimer les exactions de mandarins fanatiques ou ignorans, pour obtenir la réparation des dommages injustement causés. De là des difficultés fréquentes. Presque tout le monde reconnaît qu’il est avantageux pour la France d’avoir cette clientèle nombreuse répandue dans tout l’empire, — ne serait-ce que pour les renseignemens utiles qu’elle en peut tirer, — mais quelques-uns, et c’est le seul argument d’apparence sérieuse qui ait jamais été formulé contre le protectorat religieux, prétendent que ces avantages ne sont pas la juste compensation des froissemens qui en résultent. D’après eux, le ministre de France, dégagé d’autres préoccupations du côté des missionnaires, pourrait s’employer exclusivement aux questions politiques ou commerciales, et son influence, ne se gaspillant pas, serait réservée tout entière pour la défense de nos intérêts tangibles et matériels. Cela me parait un faux raisonnement. L’influence n’est pas une force qui s’use par l’emploi que l’on en fait : elle a besoin, au contraire, de s’exercer pour s’accroître et même pour se conserver du agent diplomatique ne l’acquiert qu’au prix d’une action constamment renouvelée. S’il n’a souvent l’occasion de faire apprécier son intelligence et sa fermeté, fût-il le représentant d’une puissance considérable, on ne s’habituera pas à compter avec lui, et il n’acquerra ni l’autorité personnelle ni l’expérience, qui lui seront utiles le jour où une difficulté sérieuse se produira. A ce point de vue, les affaires religieuses, loin d’avoir nui à la France, me semblent au contraire l’avoir servie. Trois puissances européennes ont pris le premier rang en Chine, dès l’ouverture des rapports diplomatiques : l’Angleterre, la Russie et la France. La première le doit à son commerce : ses nationaux peuplent les ports, ses navires couvrent les mers. La seconde le doit à la contiguïté territoriale : les Russes qui, depuis Vladivostok jusqu’à l’Ili, confinent aux possessions chinoises, semblent devoir jouer dans l’histoire de l’Asie le rôle des anciens Tartares, ces voisins toujours menaçans contre lesquels a été bâtie l’immense défense de la grande muraille. Jusqu’aux événemens du Tonkin, la France n’a dû son importance qu’aux missionnaires. Nous avons en Chine un commerce très important, mais il est, pour la majeure partie, aux mains d’intermédiaires étrangers, et notre marine, sauf les Messageries maritimes, ne se montre presque pas dans les ports. Si, pendant la période de 1860 à 1880, nous n’avions pas eu l’exercice du protectorat religieux, les souvenirs de la guerre de 1860 s’effaçant peu à peu, la France serait tombée dans l’esprit des Chinois au rang de puissance de second ordre. Ce protectorat nous place dans une situation à part. Au lieu que les autres puissances ne protègent que leurs nationaux, la France protège aussi des étrangers qui viennent spontanément solliciter son appui. Elle protège aussi des sujets de l’empereur de Chine. Sept cents missionnaires répandus dans les dix-huit provinces, dans la Mandchourie, la Tartarie, le Turkestan chinois, sont nos cliens, et de ces missionnaires relèvent un nombre toujours croissant de chrétiens indigènes. Tous aussi connaissent le nom de la France et savent l’existence de l’autre côté de la terre d’un grand peuple qui leur a conquis par les armes la liberté religieuse, qui veille sur eux de loin et dont le représentant à Pékin est prêt à faire appel à l’empereur des décisions arbitraires et vexatoires des mandarins. C’est une grandeur à laquelle il serait triste de renoncer, et le jour où ces hommes qui ont parfois souffert de l’attachement qu’on leur a supposé pour notre pays seraient abandonnés par nous, ce jour marquerait une irrémédiable déchéance du nom français dans l’extrême Orient. C’est ce que sentent nos rivaux : c’est pour cela qu’ils s’efforcent de nouer des intrigues à Pékin, à Tientsin, à Rome, moins en vue d’un avantage pour eux-mêmes qu’en vue d’un préjudice pour la France. Ils savent, du reste, que l’abandon du protectorat religieux en Chine serait forcément suivi du même abandon, volontaire ou forcé, dans l’empire turc, en Syrie, en Egypte, dans ces régions voisines de l’Europe où l’influence traditionnelle de notre pays est l’objet d’une jalousie passionnée. Il y a, en effet, une certaine logique des choses qui ne nous permettrait pas de garder à Beyrouth et à Jérusalem ce que nous aurions perdu à Pékin. — Les Chinois, du moins, nous sauraient-ils gré de l’abandon de nos cliens ? Il est certain que le gouvernement impérial éprouverait quelque soulagement en voyant disparaître une cause de fréquentes interventions dans les affaires de l’empire ; mais il faudrait être bien naïf pour penser qu’ils nous témoigneraient de la reconnaissance. D’abord, en politique, la reconnaissance n’existe guère : nous ne l’avons pas trouvée souvent en Europe, comment pourrions-nous espérer la trouver chez les Chinois, qui n’ont jamais passé pour être particulièrement accessibles aux considérations de sentiment ? Du reste, ils ne croiraient pas que nous agissions spontanément. Leur finesse naturelle se refuserait absolument à admettre que nous abandonnions de gaité de cœur une situation qui peut nous fournir de perpétuels sujets d’intervention dans leurs affaires et fournir, quand besoin sera, des élémens de compensation. Le contrat Do ut des est au fond de toutes les transactions diplomatiques. Éviter les occasions d’avoir des griefs contre un gouvernement à qui elle aura si souvent des demandes à adresser serait la plus lourde faute que la France pût commettre, — surtout depuis notre établissement au Tonkin. Les Chinois, loin de nous témoigner de la reconnaissance, penseraient que nous avons cédé à des nécessités de politique intérieure ou à une pression de quelque puissance étrangère. L’une et l’autre hypothèse paraîtrait une marque de faiblesse. Au lieu de leur bon vouloir, nous ne recueillerions que leur mépris. Puisse donc la France poursuivre dans le monde sa politique traditionnelle fondée sur l’entente avec le saint-siège et la protection des catholiques, et puisse-t-elle la poursuivre en Chine aussi bien que dans le bassin de la Méditerranée ! Son patrimoine ne se compose pas seulement du territoire où s’étend l’action directe de son gouvernement. Un grand pays comme le nôtre doit compter à son actif son renom dans l’univers et la part d’influence à laquelle il peut légitimement prétendre. Dans ce domaine moral, il peut faire des pertes aussi sensibles que l’amputation d’une province, sinon plus sensibles, car elles sont plus difficilement réparables. Parmi les sources de notre influence, le protectorat religieux est la plus ancienne et peut-être la plus importante aujourd’hui. Y renoncer serait une faute dont la génération actuelle serait responsable devant la postérité, à qui elle est tenue de pas rendre la France moindre qu’elle ne l’a trouvée. Cet abandon serait, du reste, en contradiction directe avec les efforts que fait notre pays pour se répandre au dehors. L’époque où nous vivons marquera dans l’histoire générale comme étant celle où les peuples civilisés se sont partagé les dernières terres vacantes ou disponibles de notre planète. Dans ce partage, le gouvernement français n’a pas voulu se tenir à l’écart. En prenant sa part en Afrique et en Asie, il avait eu vue l’avenir plus que le présent, car les entreprises de colonisation lointaine, celles même qui doivent être couronnées de succès, coûtent aux contemporains plus qu’elles ne rapportent. Il a pensé qu’un jour peut-être la race française recouvrerait les qualités d’expansion dont elle était douée encore au dernier siècle, et que, si ce jour arrivait, si notre commerce et notre marine marchande se développaient, la postérité ne lui pardonnerait pas d’avoir dédaigné les dernières conquêtes possibles. Ne serait-ce qu’en vue de cet avenir auquel on consacre tant de millions, le devoir s’imposerait à la France de conserver le protectorat religieux, qui ne lui coûte guère et qui fait du moins pénétrer dans les régions reculées quelque chose de l’esprit de la civilisation française, en attendant que nos commerçans y portent les produits matériels de notre industrie nationale.


  1. Il faut se rappeler toutefois que la moitié de la Chine était alors aux mains des Taïpings. Il est probable que, sans cette coïncidence, les alliés auraient rencontré une résistance plus sérieuse.
  2. Voir Mayers, Treaties between China and foreign powers, page 73.
  3. Voir, dans le recueil de Mayers, les traités conclus par la Chine avec la Russie (art. 8), l’Angleterre (art. 8), les États-Unis (art. 29), l’Allemagne (art. 10), l’Italie (art. 10). Les comparer aux articles 13 du traité Franco-chinois de 1858 et 6 de la convention de Pékin.