Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 18

CHAPITRE XVIII

Le palais du grand Khan


Le grand Khan, seigneur des seigneurs, qui est appelé Koubilaï, est de belle taille, ni petite ni grande. Il a de l’embonpoint, de la prestance et tous ses membres sont bien proportionnés. Il a le visage blanc et vermeil, les yeux gris, le nez bien fait.

Sachez qu’il demeure en la capitale du Catay, qui a nom Cambaluc, pendant trois mois de l’année, décembre, janvier et février. C’est en cette ville qu’il a son grand palais.

Autour du palais, s’étend un grand mur carré dont chaque côté est long d’un mille. Ce mur, haut de dix pas, est blanc et crénelé. À chaque angle s’élève un superbe palais où est déposé le matériel de guerre : arcs, carquois, selles, freins. Entre les palais d’angle s’élèvent, à intervalles égaux, des palais semblables, si bien qu’il y en a huit dans toute l’enceinte : tous sont remplis par le matériel de guerre. Chaque palais contient une seule espèce d’objets : l’un est tout plein d’arcs, un autre de selles, un autre de freins.

Le mur, du côté du midi, est percé de cinq portes : au milieu il y en a une grande, qui s’ouvre seulement pour laisser passer l’armée quand elle part pour la guerre. De chaque côté, deux portes plus petites servent dans les circonstances habituelles.

Sur la face sud du mur, à un mille à l’intérieur, il y a un autre mur plus long que large. L’enceinte comprend aussi huit palais aménagés comme ceux du dehors et qui servent également à garder le matériel de guerre. On y voit aussi cinq portes à la face sud. En outre, à chacun des angles il y a une porte. Au milieu de ces deux murs est le grand palais du Khan.

C’est le plus vaste qui existe. Il n’a pas d’étage, mais est de plain pied et le pavé en est à dix paumes[1] au-dessus du sol. Le toit est très haut, les murs et les salles sont toutes couvertes d’or et d’argent. On y voit peints des dragons, des oiseaux, des bêtes, des cavaliers et toutes sortes d’autres figures. Il y a une salle si grande et si large que six mille personnes y pourraient manger ; Le nombre des pièces est incroyable. Elles sont si grandes, si belles, si riches que nul n’aurait pu les mieux ordonner. Les chevrons du toit sont tous peints de couleur vermeille, jaune, verte ou bleue. Ils sont si bien vernissés qu’ils resplendissent comme du cristal : de très loin aux alentours on voit briller le palais. Sachez que ce toit est si fort et si solidement fait qu’il durera dans tous les temps.

Entre les deux murs d’enceinte on trouve des prairies et des arbres chargés des fruits les plus variés. Il y a des animaux de toute espèce : cerfs, daims, chèvres, biches, bêtes qui produisent le musc. Ils sont si nombreux que les prairies en sont pleines.

D’une extrémité à l’autre du mur s’étend un lac plein de poissons que le Khan y fait mettre. Chaque fois qu’il en veut prendre, il en trouve autant qu’il lui plaît. Une rivière y entre et en sort, mais des filets d’acier empêchent les poissons de passer. Au nord-est, à une portée de flèche du palais, s’élève une butte artificielle haute de cent pas. Cette butte a bien un mille de longueur, elle est plantée d’arbres qui ne perdent jamais leurs feuilles et restent verts en tout temps. S’il y a quelque part un bel arbre, le Khan l’envoie chercher avec toutes ses racines et toute la terre qui est autour pour le planter sur la butte. Si grand que soit l’arbre, les éléphants le transportent. Aussi le Khan possède-t-il les plus beaux arbres du monde. Il a fait couvrir toute cette butte de pierres vertes, si bien que les arbres sont verts et la butte aussi : on ne voit partout que du vert. C’est pourquoi on appelle cette butte, le mont-vert.

Au haut de la butte, se dresse un magnifique palais tout vert au dehors et au dedans ; le mont, les arbres, le palais, forment un ensemble merveilleux et dont la vue remplit de joie les spectateurs. Le grand Khan a fait construire ce bel endroit pour y goûter repos et allégresse.

  1. 2 mètres et demi.