Ouvrir le menu principal

Les Mendiants de la mort/28

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 241-250).

XXVIII

le vaisseau

Les voyageurs passèrent la journée du lendemain dans un bourg voisin du rivage de Montvilliers.

Le soir, Gauthier monta dans sa chambre. Le vieillard tenait un bâton, un petit paquet de hardes à la main, et montrait un air radieux ; il ressemblait à un soldat qui voyage avec son congé ; et, en effet, le descendant de la famille proscrite était aussi un vétéran qui, après bien des marches forcées et des blessures, retournait enfin au pays.

— Pour cette nuit, dit Gauthier, nous allons voyager à pied, et seuls tous deux.

— Comment, seuls… et notre jeune ami ?

— La voiture, les chevaux sont renvoyés, continua le vieillard en riant, et ce bâton compose tout notre équipage.

— Mais lui !… lui ! répéta vivement Herman.

— Nous le retrouverons sur le rivage.

— Si loin !

— Deux lieues tout au plus… partons !

Il faisait un vent violent, le ciel était sombre, la pluie commençait à tomber, et une route à pied, par un temps pareil, semblait promettre peu d’agrément… Mais l’humeur qui est en nous décide mieux du temps que les nuages du ciel : le vieux Gauthier, rajeuni par l’espérance, s’arrangeait de tout comme à vingt ans ; Herman, voyant qu’on cheminerait désormais à pied, se croyait bien certain de toucher au terme du voyage ; cette pensée rendait sa marche légère au milieu de tous les obstacles.

Les voyageurs, éloignés de toute route, dans des parrages inconnus, suivaient seulement, pour ne pas errer dans les champs, quelques guides de hasard, tels qu’une haie ou le lit d’un ruisseau.

— Mais en quel endroit nous attend notre ami ou plutôt notre maître ? demanda Herman en souriant.

— Je vous l’ai dit, sur le bord de la mer.

— C’est un point de rendez-vous un peu vaste.

— N’importe, il m’a dit que nous le retrouverions là, et j’en suis sûr.

— Et la mer elle-même, comment la trouverons-nous en allant, ainsi dans la nuit ?

— Il est une boussole qui guide dans l’obscurité les oiseaux aquatiques, les tortues, et qui va nous conduire nous-mêmes au but, si vous le voulez bien… Écoutez !

Un bruit lointain, uniforme et imposant commençait à se faire entendre. C’était le long murmure des flots ; et les bruits de la nature sont si expressifs, si puissants, que chacun se détache dans l’ensemble d’une imposante harmonie ; ainsi au milieu des rafales incessantes du vent, de l’ondée ruisselant sur le feuillage, du tonnerre qui grondait au loin, on distinguait la voix de la mer qui appelait les voyageurs de son côté.

— En marchant à cette voix, dit Gauthier, nous sommes sûrs d’aller en ligne droite vers le bord où notre jeune inconnu et venu nous attendre… nous n’avons plus guère qu’une heure de chemin pour le rejoindre… et alors, monsieur, je me séparerai de vous.

— Comment !

— Il paraît que vous allez prendre une autre direction moi, après la traversée du Havre, je suivrai les côtes à pied jusqu’à Lorient. L’inconnu m’a remis une rente sur l’État, qu’il a fait passer au nom de ma sœur, et qui nous préserve pour toujours du besoin… au lieu des murs de la prison, j’aurai autour de moi un bel horizon où tout fleurit et chante, puis, sous mes pas, les arbres, les maisons de mon pays natal ; ma sœur me dira l’histoire de ce hameau depuis que j’en suis loin, et je croirai ne l’avoir jamais quitté, je croirai être né heureux, fait pour vivre et mourir en paix… Et tout cela, monsieur, c’est à l’inconnu que je le devrai !…

La route devenait à chaque instant plus difficile ; l’ouragan, dans sa violence, jetait les branches échevelées des arbres au travers de leur chemin, des ruisseaux subitement formée sillonnaient le sol sous leurs pas, les éclairs, qui les aveuglaient par instant, rendaient ensuite l’obscurité plus profonde et la campagne plus inextricable.

Un éclair leur fit découvrir un tertre surmonté d’un grand peuplier, au pied duquel flottait un point blanc.

C’était l’inconnu qui agitait son mouchoir pour appeler les voyageurs de son côté.

Cette réunion si simple avait pourtant quelque chose d’imposant. C’était au milieu de la nuit, les lueurs de l’orage parcourant l’horizon ne montraient de toute part qu’un espace solitaire, sans habitations, sans voiture passant sur une route, sans même un oiseau sillonnant les airs, rien ne paraissait aux regards qu’une espèce de.désert habité par l’orage. Le silence imposé par l’inconnu complétait l’impression saisissante de ce moment.

Herman pensa que ce jeune homme, seul être vivant qui apparût dans cette solitude livrée à la tourmente, était le seul aussi qui, dans de tourbillon de malheurs où il avait été plongé, fût venu se montrer à lui, et dont il eût vu dans la nuit flotter le mouchoir blanc, comme un pavillon de salut.

Gauthier s’approcha de son généreux protecteur. C’était à ce moment qu’il devait se séparer de lui. La joie qu’il éprouvait de partir pour son village, la tristesse de quitter ce noble jeune homme, pour lequel il sentait alors un redoublement d’affection, troublaient le pauvre vieillard peu fait à ces émotions.

Dans un entraînement de cœur, il se mit à genoux devant cette ombre d’un beau jeune homme qu’on apercevait sous l’arbre.

— Durant toute ma vie, dit-il, je n’avais rencontré que fatigue et souffrance, parce que je n’avais connu parmi les hommes que des maîtres, des supérieurs avides et durs ; vous seul m’avez donné une idée de la puissance bienfaisante sur la terre ; et dès que vous m’êtes apparu, mon sort a été changé… l’étoile du pauvre est entre les mains de l’homme puissant… vous avez rendu la mienne douce et brillante à son déclin, soyez-en béni à jamais ! J’ai eu de longues années de malheur. À soixante ans, je vais savoir ce que la mort me laissera encore de temps a jouir. Mais, quel qu’en soit le nombre, chacun de ces jours sera employé à vous rendre grâce.

L’inconnu tendit la main au vieillard avec un mouvement de bonté suprême, qui disait autant qu’un beau langage sorti d’une belle âme. Gauthier pressa cette main de ses lèvres et après un bon et cordial adieu à Herman, il s’éloigna.

Herman en ce moment contemplait l’inconnu. Ce jeune homme, venu seul dans la nuit, sur cette plage déserte, qui se montrait si calme, si puissant au milieu de l’orage, et devant qui un vieillard venait de s’agenouiller, lui paraissait empreint d’une grandeur mystérieuse, et il sentait pour lui une sorte de respect idolâtre.

Mais le jeune homme lui dit alors :

— Venez !… hâtons-nous,

Sa voix, en prononçant ce peu de mots, était basse et dominée par les bruits de l’orage ; Herman l’entendit sans pouvoir en distinguer l’accent.

Depuis ce moment, ils descendirent la côte en silence. L’inconnu, choisissant la plus droite ligne, quoiqu’elle fût très-rapide et très-difficile, suivait le bord d’un ravin gonflé par la pluie ; Herman marchait à ses côtés. Les pas des voyageurs sur cette pente escarpée étaient entravés par les longues herbes, les souches d’arbres, les pierres roulantes ; cependant, sans songer à son chemin, Herman, à chaque éclair qui venait à luire, portait un coup d’œil rapide vers l’inconnu. Mais la clarté fugitive du ciel était brisée sur la colline par les masses de feuillage ; le chapeau du jeune homme ombrageait aussi son front ; de plus, une mèche de ses cheveux, soulevée par le vent, venait dérober son profil à chaque regard indiscret qui était porté sur lui… Les tentatives d’Herman étaient donc inutiles ; il craignit même qu’elles ne le rendissent coupable aux yeux de l’inconnu, s’il venait à s’en apercevoir, et il en fut réduit à suivre seulement du regard le reflet de son jeune compagnon, jeté dans l’eau transparente du ravin dont il suivait les bords…

Ils approchaient de la plage, la mer jetait déjà sur eux la poudre humide de ses vagues ; un point lumineux parut sur la bande des eaux qui baignaient le rivage. Les voyageurs franchirent le dernier intervalle et trouvèrent une chaloupe qui les attendait.

L’inconnu s’élança légèrement dans la barque et fit signe à Herman de le suivre. Celui-ci, au moment de quitter la terre d’une manière aussi aventureuse, montra quelque hésitation ; cependant il obéit à un geste plus impérieux de son conducteur et vint s’asseoir près de lui. Deux vigoureux rameurs se mirent à fendre les flots, se dirigeant vers un fanal qu’on voyait en mer.

Après une heure de cette navigation, où la barque étroite et silencieuse se perdait entièrement dans le mouvement immense et le bruit formidable de la mer, les rameurs atteignirent un navire arrêté au milieu des eaux.

Le capitaine se trouva à l’endroit du vaisseau où les voyageurs abordèrent. Il salua respectueusement le compagnon d’Herman ; puis, s’emparant aussitôt de celui-ci, il le conduisit dans sa propre chambre. Là, le commandant du vaisseau dit à M. de Rocheboise qu’il pouvait disposer de son lit et se reposer le reste de la nuit : puis il retourna sur le pont pour veiller au bâtiment, retenu en vue du port par les vents contraires, et appareiller aux premières éclaircies de l’ouragan.

Dès que le jour commença à poindre, Herman monta sur le pont.

L’ouragan avait perdu de sa violence ; mais l’atmosphère, chargée d’ombre et de pluie, offrait une perspective pâle, uniforme, plus triste que l’orage.

À l’horizon, on voyait la côte du Havre, le port, les murailles de la ville, revêtues d’une blancheur terne et froide, qui allait en décroissant se perdre dans l’obscurité profonde du lointain. À bord du bâtiment, cette conque, ordinairement si majestueuse et si belle d’un navire, ne montrait, dans les rudes labeurs de déblaiement et d’appareillage, qu’une charpente nue et grossière ; toutes les voiles, toutes les tentes étaient repliées ; sur le pont, ruisselant de pluie, roulaient d’énormes emballages ; le grand mât, sans pavillon, semblait un arbre mort qui a perdu sa couronne ; de ce sommet pendaient des milliers de cordages, croisés, entremêlés en d’informes réseaux, dans lesquels passaient quelques mousses égarés.

Herman parcourait le pont à grands pas, se demandant avec une inquiétude croissante ce qu’on prétendait faire de lui en le jetant sur ce vaisseau, dans quel lieu on pensait le conduire… Il s’arrêta tout à coup frappé d’une impression accablante ; il venait d’entendre les gens de l’équipage parler une langue étrangère… Les regardant alors plus attentivement, il reconnut l’uniforme de la marine américaine : il entendit aussi qu’on fixait à vingt-cinq ou trente jours le temps de la traversée, et que le nom de New-York revenait souvent dans la bouche des marins… Il n’y avait plus de doute, le vaisseau mettait à la voile pour le Nouveau-Monde !

Le proscrit porta la main à sa poitrine, comme si cette révélation subite eût brisé son cœur.

Quitter la France ! mettre les mers entre lui et tout ce qu’il aimait ! ne plus marcher sur le même sol, ne plus respirer le même air que Valentine ! À cette pensée affreuse, il éprouvait un déchirement étrange dans tout son être. Il lui semblait être condamné une seconde fois.

Il s’était retiré précipitamment loin des marins, dont la langue étrangère, odieuse à entendre, était déjà pour lui le commencement de l’exil.

Seul à l’arrière du bâtiment, où il n’y avait que le pilote à la barre et un petit nombre de matelots affairés, il se laissa tomber sur un banc et se pencha vers la mer.

Jamais stupeur si profonde n’avait frappé son âme ; les autres épreuves étaient venues par gradation, celle-ci fondait sur lui au milieu des douceurs de la délivrance et de l’espoir renaissant !… En une minute, la douleur, l’épouvante avaient creusé sur ses traits de fortes traces ; un froid de mort coulait dans ses veines ; il n’avait d’autre mouvement que des frissons douloureux, des soupirs oppressés ; ses lèvres frémissantes s’agitaient sans proférer une parole.

En même temps, un fort vent d’ouest venait de chasser des masses de nuages vers la terre, le ciel s’éclaircissait au zénith. La manœuvre était précipitée, impétueuse sur le pont ; on allait mettre à la voile. La lutte avec le vent, avec la mer soulevée, absorbaient les marins animés au combat ; le vent sifflait dans les voiles, les vagues battaient les flancs du navire ; mais les paroles du commandant résonnaient plus haut que la tempête ; le porte-voix se faisait entendre, et les mâts frémissants dressaient leurs pavillons, le navire domptait les vagues sous ses flancs.

Retiré loin de l’équipage ardent à sa tâche, Herman était seul avec son désespoir, et penché sur les flots.

— Voilà donc, disait-il dans une prostration profonde, où devait aboutir ce mystère ! La délivrance qu’on m’avait préparée, c’était l’exil lointain, éternel, poussé à l’extrémité du monde !… Oui, je vois maintenant ce qui s’est passé ; par quelque raison que j’ignore, on a voulu dérober mon nom à l’ignominie, peu importait le reste ! Un enlèvement de prison suffisait pour effacer ce nom des registres d’infamie ; mais, moi, m’arracher à la souffrance, au désespoir, on n’y a pas pensé !… Comment ai-je pu croire à une affection, à un bienfait qui se cachait ! Malheureux ! Ma foi en cet être inconnu était plus que de la reconnaissance… je chérissais la main qui venait consommer ma ruine.

Ce sentiment amer par lequel Herman abdiquait son dernier bonheur, sa croyance en une affection bienfaisante, venait rompre le dernier lien qui l’attachât à la vie.

— Honte et souffrance, dit-il, c’était la route qui m’était tracée ; il fallait toujours y retomber ! Ai-je pu croire un moment avoir dompté le sort !… Je souriais encore… j’avais presque oublié mes angoisses et moi-même… j’étais fou… oh ! le ciel m’a bien puni d’avoir osé espérer… Espérer, moi ! C’était un crime, c’était douter de la justice de Dieu… Mais pourquoi m’a-t-on trompé ? je ne demandais pas le salut, j’étais résigné… Maintenant, retombé dans cet abîme, oh ! je souffrirai bien plus ! Ou ne sait pas qu’un coup de plus frappé sur ce sein meurtri, déchiré, doit y éteindre le dernier souffle de vie.

En ce moment, Herman vit passer le long du bâtiment le pilote qui était venu mettre le navire à flot dans ces parages semés d’écueils, et qui s’en retournait paisiblement à la nage-au milieu des vagues déchaînées.

Il suivit du regard cette forme glissant entre deux eaux.

— Cet homme, dit-il, qui devait lutter avec les éléments, braver un soleil de feu ou les glaces des eaux, a reçu en partage la vigueur, les membres nerveux, le corps de bronze qu’il lui fallait pour ses rudes fatigues… Et moi jeté dans des luttes plus terribles que ceux des éléments, j’y ai paru faible, désarmé... Ô dispensateur suprême de nos forces et de nos épreuves, tu m’as oublié dans ta justice !

En cet instant il y eut sur le pont une cessation subite de bruit, de mouvement ; le navire parut céder, s’inclina comme timidement pour laisser passer un coup de vent furieux, puis se releva frémissant sur sa base, mit toutes voiles au vent,tressaillit jusqu’en ses fondements, se souleva par un effort suprême et s’élança dans la pleine mer.

— C’en est fait ! dit Herman, nous parlons ! — J’ai été bien abattu, bien déchiré par d’autres souffrances, mais celle-ci est au-dessus de mes forces… Il faut en mourir.

Et ses yeux fixaient la mer avec une sorte d’oscillation égarée.

— Oui, dit-il, j’aime mieux mourir dans les flots qui vont baigner la France, que dans un pays lointain, détesté !

Dans ce moment, nul regard n’était tourné vers le passager ; il détacha son manteau, le laissa tomber sur le pont pour qu’aucun objet flottant sur l’eau ne vint révéler sa trace et lui attirer des secours.

— Valentine, dit-il en levant vers le ciel son visage pâle comme ce ciel froid et brumeux, Valentine, ma dernière pensée sera pour toi… Je n’ai cru en ce monde qu’en toi et en Dieu ; tu m’abandonnes, je vais à Dieu !

Il s’était agenouillé en prononçant ces mots, il se releva alors pour se précipiter dans la mer…

— Herman ! s’écria une voix près de lui.

Ce nom, ce cri jeté de toute la puissance d’une âme avait percé l’air à ses côtés et pénétré dans son sein.

Il se retourna et vit Valentine devant ses yeux.

Il l’enveloppa d’un regard embrasé, profond… mais, avec un courage suprême, il ne se livra point encore à l’espérance ; dans ce moment décisif, il voulut fixer son sort tout entier.

— M’aimes-tu toujours ? demanda-t-il.

— Toujours.

— Malgré tout… tout ! tu entends ? *

— Oui, malgré tout… Je t’aime d’un amour passionné, puissant comme ma vie. Après s’être montré heureux et fier pendant notre union, cet amour est resté caché en moi quand l’honneur, quand la dignité le commandaient. Oh ! bien profondément caché, car j’ai eu le courage de le taire à toi-même… C’était là mon secret, le culte mystérieux auquel je vouais mon âme… Va, il y a quelque chose de divin dans la foi jurée ; l’amour d’une femme ne s’éteint pas comme un autre. Dans ces jours de solitude, de réclusion, t’aimer, souffrir pour toi était toute mon existence. Si j’ai été malheureuse alors, ou si la tendresse, à mesure que je l’éprouvai, me payait de toutes mes peines, je ne m’en souviens plus, j’ai dû l’oublier bien vite, car le malheur va fondre sur toi ! Oh ! alors tout a changé : cette passion insensée dans sa puissance inutile a pu devenir tout à coup devoir, dévouement, j’ai pu mettre toutes mes forces à la servir… J’ai volé à ton secours. Le ciel a voulu que ce ne fût pas en vain !

Dans ces moments suprêmes, la faculté de sentir, de comprendre s’exhale à ce point qu’un mot révèle la vie entière, qu’une étincelle éclaire un abîme. Herman voyait alors tout ce qui, depuis leur séparation, s’était passé dans l’âme de Valentine. Il était incliné devant elle et baignait ses mains de larmes.

— Aveugle ! dit-elle, tu n’as pas reconnu que c’était moi qui traversais la prison pour y chercher le chemin de ta délivrance… Moi encore qui, dans ce voyage bienheureux, me servais des ombres de la nuit pour veiller sur toi, pour t’amener à la liberté…

— Pour m’amener à tes genoux ! dit Herman.

Puis, payant encore un tribut à sa fatale destinée, il ajouta eu frémissant :

— Oui, à tes genoux, idolâtre d’amour… Mais, mon Dieu ! toujours coupable, déshonoré !

— Non, dit-elle… Je me suis tant repentie pour toi !… Dieu nous a pardonné ! Écoute : cette partie de ma fortune que j’ai conservée, augmentée par toutes sortes de soins, de privations, elle est placée dans le Nouveau-Monde.

— Qu’importe ! interrompit Herman, ne suis-je pas moins frappé d’opprobre I

— Non, te dis-je !… Regarde l’horizon…

La terre qu’on apercevait encore au loin était chargée d’ardents et sombres nuages qui se heurtaient sous le vent, pesaient sur la côte et semblaient le faire tressaillir sous leurs tourbillons. De l’autre côté, dans l’étendue de la mer, tout se dégageait des ombres, l’espace s’éclaircissait en une plaine limpide où se levaient les beautés du ciel.

— Regarde, disait Valentine, là, du côté de la France, où gronde encore l’ouragan, sont les regrets si longtemps exhalés et demeurés dans l’air, la trace de tes fautes offerte à chaque pas, et la fatalité inscrite sur le sol. Mais de ce côté, au bout de l’étendue lumineuse, est la patrie nouvelle, l’existence qui n’a point dé passé, la régénération, la paix de l’âme et l’amour.

Tandis que Valentine disait ces mots, le vaisseau avançait à pleines voiles. Au souffle du vent purifié, il s’enfonça dans l’atmosphère resplendissante d’azur et de lumière, et alla se perdre dans l’éther radieux sur la limite du ciel.




fin.