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Michel-Lévy frères (p. 207-216).

XXIV

les deux départs

Lorsque les gardiens descendirent dans le cachot, à la visite du matin, le suicide du condamné Pasqual fut découvert et constaté.

On ne put attribuer la mort du prisonnier qu’à lui-même. La force de caractère et l’insouciance étrange que cet homme avait montrées pendant le cours du procès ne laissaient pas concevoir de doute sur l’acte de courage désespéré par lequel il venait de disposer de lui-même. Le corps fut enlevé et déposé dans une chambre supérieure.

Alors seulement, Herman de Rocheboise sortit de sa léthargie douloureuse, et sentit peu à peu s’éclairer et se fortifier son âme. Ce moment était pour lui comme celui du réveil à la suite d’un songe dont la durée eût embrassé des années entières.

Pendant la journée qui suivit, il eut le temps de se replier sur lui-même.

Il était perdu. Vingt-quatre heures ne devaient pas s’écouler avant qu’il fût obligé de subir son horrible destinée, ou de s’y soustraire par la mort… Mais au milieu de la tristesse mortelle qu’amenait cette alternative, il éprouvait encore un profond soulagement d’être délivré de la honte et du mépris de lui-même. Sa première faute lui semblait expiée par la punition terrible qui l’avait suivie, et il se sentait en quelque sorte dégagé de la responsabilité des autres crimes accomplis sous la puissance occulte qui le poussait fatalement au mal et à la ruine.

Dans les heures solitaires du cachot, une autre pensée eut aussi le temps de se présenter à lui pour lui apporter quelque consolation.

Il savait maintenant que ce n’était point à celui connu si longtemps sous le nom de Pasqual qu’il était redevable des soins bienfaisants dont le charme avait répandu une empreinte moins sombre sur le temps de sa captivité… Ce billet trouvé sur le banc du préau ne venait point de lui non plus… Herman apercevait donc, dans le vague de ce monde maintenant si loin de lui, un être compatissant à son malheur, fidèle à son souvenir… Son nom était ignoré… il le serait sans doute toujours ; mais enfin, cet être existait et sa pensée seule suffisait à rendre un peu de résignation et de courage.

Le soir, Herman ne se coucha point. Il voulait épuiser cette solitude de la prison, qui semblait encore un bienfait auprès de la situation qui allait la suivre.

Il compta les heures. L’une amena le crépuscule qui terminait son seul jour de repos après tant de tourmentes… l’autre fit naître les ténèbres profondes qu’il n’était plus permis au prisonnier de dissiper par aucune lumière… l’autre enfin marqua la cessation de tout bruit, le sommeil de la prison, qui laissait Herman seul à souffrir dans cette vaste enceinte… Une heure de plus vint encore apportant aussi sa tristesse de mort.

Mais, à ce moment avancé de sa veillée, les fermetures de la porte du cachot rendirent un léger grincement, semblable à celui que le fer produit de lui-même dans le repos de la nuit.

Le prisonnier ne pensait pas que ce faible mouvement eût pu faire ouvrir sa porte, qui ordinairement ne cédait qu’à grand bruit… cependant il entendit marcher près de lui.

Quelqu’un lui prit la main en disant :

— Venez !

À ce seul mot, il reconnut la voix de Gauthier.

— Déjà I s’écria Herman dans le trouble de la surprise, déjà partir… pour Rochefort !

— Pour le lieu qui vous plaira… vous serez libre.

— Libre… grand Dieu ! est-ce bien sûr ?

— Non, rien n’est moins sûr, car nous courons force dangers dans la fuite… pourtant il faut tenter.

— Gauthier… c’est vous qui venez me faire une offre semblable !… Mais vous vous perdez en me sauvant !

— Si je vous sauve, je ne crains pas les reproches qu’on pourra me faire ici demain, car je serai parti avec vous.

— Et si on nous découvre ?

— Vous n’y risquez rien, vous êtes condamné à perpétuité, on ne peut allonger votre chaîne. Moi, j’en aurai pour dix ans de cachot.

— Ah ! grand Dieu !

— Qu’importe… J’ai des raisons pour détester ces murailles…. Et si je dois rester sans cesse me promener autour des cabanons, il vaut autant mourir de chagrin dedans qu’à la porte. Allons !

Herman, au moment de passer le seuil du cachot, dit encore :

— Songez-y… nous pouvons peut-être sortir cette nuit, mais sans moyens de quitter la ville, nous serons arrêtés demain.

— Une fois hors d’ici, l’ami qui vous emmène se charge de tout.

— Que dites-vous ! quel ami ?

— Celui qui a décidé, réglé l’entreprise… Il vous attend ici près, dans une voiture.

— Mais qui est-il ?

— Je n’en sais rien.

— Comment, à quel titre, par quel intérêt peut-il s’exposer ainsi pour moi ?

— Ça ne me regarde pas… quand vous aurez retrouvé la liberté, vous verrez s’il vous convient ou non d’être sauvé par lui.

Cette simplicité, ce calme du vieillard dans un pareil moment avaient une sorte de grandeur. Herman n’hésita plus ; fil lui donna la main et se laissa guider par lui.

Ils suivirent quelque temps le couloir souterrain, d’où on entendait au-dessus les pas de la sentinelle de nuit ; ils retenaient leur haleine, et leur marche ne soulevait aucun bruit.

Après avoir monté un escalier tournant, Gauthier ouvrit avec le même silence une porte qui donnait dans la cour de Charlemagne.

La nuit était d’un bleu foncé, mais semé d’étoiles, et la forme de deux hommes devait se détacher un peu de ses ombres. Le préau était entouré d’innombrables fenêtres… un gardien de veille pouvait distinguer les fugitifs de la croisée d’un corridor… un prisonnier, privé de sommeil, pouvait les apercevoir de sa cellule et donner l’alarme… Chaque pas dans cet endroit, chaque minute, chaque seconde était un affreux danger.

Ils traversèrent ainsi la largeur du préau. Puis soudain Gauthier s’arrêta.

Il était devant la place de l’ancienne ouverture par laquelle communiquaient autrefois, d’une cour a l’autre, les enfants de madame Kolli, de la veuve condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire. Un mur, comme on l’a dit, avait remplacé la grille et fermait ce passage percé très-bas.

Gauthier se courba vers la terre, et, sous la portée des regards qui pouvaient à toute minute tomber sur lui, il se mit à enlever pierre à pierre la maçonnerie dont il avait travaillé toute la nuit précédente à détacher le ciment, et mit à cette opération toute la lenteur patiente qu’elle demandait.

Le déblaiement terminé offrit un cintre dans lequel le corps d’un homme pouvait s’introduire. Le cœur d’Herman palpita d’espérance.

Il fut très-surpris cependant lorsqu’il vit Gauthier, au lieu de se hâter de franchir le passage, s’agenouiller devant celle place.

Dans l’ombre, on ne distinguait rien de là forme sombre du vieillard que sa figure pâle et l’expression de piété profonde qui y était empreinte. Son corps s’effaçait dans la nuit ; son âme seule apparaissait faiblement à la lueur des étoiles.

Il dit en joignant les mains :

— Il y a cinquante ans qu’à cette même place, j’ai reçu de la pieuse martyre une mèche des cheveux que le bourreau venait de faire tomber de sa tête pour la conduire à l’échafaud… Au ciel, les années ne comptent pas… Que ma mère me bénisse encore à cette heure, comme dans le moment où elle m’envoyait ce tendre souvenir, car je vais tenter d’arracher un malheureux à cette prison où nous avons tant souffert !

Gauthier fit le signe de la croix et se releva.

— Dieu ! s’écria Herman, vous êtes…

— Gauthier Kolli… victime de cette prison dans mon enfance et forcé, plus lard, d’y sacrifier ma vieillesse.

Herman ne put se livrer à l’émotion que ce rapprochement étrange faisait naître en lui ; son libérateur franchit le passage en lui disant vivement :

— Suivez-moi !

Après avoir passé en rampant sous le cintre épais de la muraille, ils se trouvèrent dans une cour maintenant abandonnée et entourée de murailles en décombres.

Herman, en se voyant dans cet endroit solitaire, laissa entendre une sourde exclamation de joie.

— Ne vous pressez pas de vous réjouir, dit le vieillard ; si on nous a aperçus des façades, on ne serait pas arrivé à temps pour empêcher notre évasion du préau ; mais c’est à la sortie de ces décombres que nous trouverions un piquet de brigadiers pour nous recevoir.

Les fugitifs avaient alors à leur droite un espace très-découvert, grâce à la ruine des pans de murs qui le fermaient ; mais, au lieu de se diriger de ce côté, Gauthier, qui marchait dans ce défilé en suivant des indications qu’il cherchait à se rappeler à mesure, inclinait vers la partie centrale de la prison, où, du reste, l’ombre des murailles le cachait davantage.

Ils avançaient légèrement dans ce terrain de pierres et de mousse ; leur marche ne faisait pas même lever un oiseau des murailles ; l’espérance semblait les soulever dans ce moment de fuite, où chaque pas de plus était un succès remporté et promettait mieux l’heureuse issue de l’entreprise… Herman avait des frémissements de bonheur… il pensait à cet ami généreux qui l’attendait si près de là et prononçait déjà en lui-même les paroles par lesquelles il allait lui rendre grâce.

Après avoir longé quelque temps un chemin de ronde, ils allaient arriver bientôt à l’issue vers laquelle Gauthier se dirigeait, lorsqu’ils virent subitement des lumières apparaître au tournant d’un corridor, et en même temps ils entendirent retentir des pas…

Le vitrage, élevé et troublé par le temps, ne laissait en distinguer à l’intérieur ; mais on reconnaissait, au bruit des pas, qu’ils étaient produits par un rassemblement de plusieurs hommes d’armes.

À cette heure, où tout devait être éteint et endormi dans la prison, ce mouvement extraordinaire annonçait, d’une manière presque certaine, l’arrestation des deux fugitifs.

Ce ne fut qu’un éclair ; les lumières disparurent sans qu’on pût voir la direction qu’elles avaient prises ; mais Herman frémit à leur vue et resta pétrifié à sa place. Maintenant que l’espoir était entré dans son âme, il eût souffert mille morts en le perdant…

— Nous saurons bientôt ce qu’il en est, dit Gauthier en continuant à marcher.

Herman le suivit.

— Je vous disais bien, reprit le vieillard, que si nous avions été aperçus, c’est à la sortie de ce passage, dans les démolitions, qu’on viendrait nous attendre. Il n’y a qu’une issue praticable pour des fugitifs ; les autres donnent du côté du corps de garde… nous arriverons bientôt à la première… Là, nous serons arrêtés… ou nous n’aurons plus qu’un étroit caveau à traverser pour être dans un endroit où s’ouvrira d’elle-même la dernière porte de la prison.

Au bout de quelques minutes, arrivé à la sortie qu’il cherchait, Gauthier l’ouvrit d’une main qu’aucun trouble n’agitait, et qui ménageait adroitement le bruit de la serrure.

Les ténèbres ! le silence ! ce fut tout ce qu’ils rencontrèrent en franchissant le seuil ; jamais la lumière céleste la plus radieuse ne parut aussi belle que cette ombre muette ne le semblait aux yeux des fugitifs.

Gauthier, dans l’obscurité, promena sa main sur l’étendue de la muraille, et ayant rencontré un panneau de bois, y frappa légèrement trois coups.

Un mouvement se fit de l’autre côté ; les planches glissèrent sur elles-mêmes.

Prenant ce passage, ils se trouvèrent dans la cantine.

Une bonne vieille femme, qui venait d’ouvrir une porte condamnée depuis longtemps, souffla sa lampe, prit Herman et son compagnon par le bras, et, en un clin d’œil, leur fit franchir la porte de la rue ,qui se referma sur eux avec la même vitesse.

Ils étaient en liberté !

Là cependant le péril le plus pressant les attendait.

L’entrée principale de la Force est dans la rue du Roi-de-Sicile ; c’est là qu’on monte la garde ; dans la sombre et imposante façade qui règne sur la rue Pavée, se trouvent seulement un portail guicheté qui s’ouvre pour les voitures, puis la petite porte de la cantine.

C’était là que les captifs venaient de sortir ; mais leur embarras fut extrême, lorsqu’au lieu d’une voiture qu’ils espéraient rencontrer, ils en virent deux, stationnant à peu de distance de la prison : l’une à leur droite, du côté qui va rejoindre la rue Culture-Sainte-Catherine ; l’autre à gauche, près de la rue du Roi-de-Sicile.

Ils voyaient ces voitures à la faible clarté des réverbères, sans les distinguer assez pour se guider dans leur décision.

Mais comme sujet de trouble bien plus grand, le portail de la Force, dont on ne se sert que dans les occasions extraordinaires, était ouvert en ce moment de la nuit, et il y parut bientôt des lumières.

Herman et Gauthier se jetèrent éperdus sous la voûte creusée au milieu de cette lourde façade et attendirent là, dans le plus imminent danger qu’ils eussent encore couru.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans la journée qui précédait cette nuit d’évasion, voici ce qui s’était passé.

Robinette était instruite, depuis la veille au soir, du jugement qui condamnait Pasqual au bagne à perpétuité.

Dans la lettre que celui-ci avait remise à la jeune fille deux jours auparavant, et à laquelle il avait joint d’autres papiers, il demandait à son ancienne amie de faire pour lui quelques démarches, dont elle devait s’acquitter le lendemain du jugement.

D’après la recommandation de Pasqual, qui lui disait de prendre avec elle deux de ses compagnons lorsqu’elle irait remplir ces commissions, elle choisit, pour l’accompagner, le brave petit Pierrot, qui valait bien un plus grand garçon pour la raison et le courage, et l’aveugle François, pénétré pour Pasqual d’une ancienne reconnaissance.

Puis la jeune fille suivit les instructions qui lui étaient données.

Elle se rendit avec ses deux compagnons au bureau de la Préfecture. Là, elle remit la lettre de Pasqual qui contenait les deux billets de mille francs, et il lui fut délivré en retour un papier chargé de timbres, dont elle n’examina point la teneur.

Munie de cette pièce, elle s’achemina vers la prison de la Force ; la matinée n’était pas achevée lorsqu’elle y arriva ; elle fut introduite auprès du directeur.

Celui-ci lut attentivement la lettre de Pasqual, qui lui était adressée, et le permis de la Préfecture, également remis entre ses mains par Robinette.

Sa décision, après ces deux lectures, se formula par ce peu de mots :

— Je n’ai point à m’opposer à cela.

Pasqual, en demandant à Robinette de venir a la prison le jour qu’il désignait, avait ajouté : « On te laissera pénétrer, jusqu’à moi. »

En effet, le directeur, passant dans la salle voisine, parla quelques instants à un gardien et finit en lui disant de conduire la jeune fille et ses deux compagnons à une chambre qu’il désigna.

Les trois personnes introduites dans la prison en parcoururent l’étendue en silence : Robinette, heureuse de revoir Pasqual encore une fois, et triste de le perdre ensuite pour toujours ; le petit marchand d’oiseaux, prenant déjà la physionomie de bonté grave et recueillie qu’on doit montrer à un condamné ; le pauvre François, tenant ses mains jointes et priant Dieu de toute son âme pour le malheureux prisonnier.

Robinette, en entrant dans la cellule, vit Pasqual étendu mort sur sa couche.

La jolie bohémienne pleura de douleur pour la première fois.

Pierrot se découvrit respectueusement, et François s’agenouilla devant le mort.

Le gardien expliqua alors à la jeune fille ce qu’elle ignorait entièrement. Pasqual se nommait Pierre Augeville ; il avait demandé, en offrant pour cela la somme d’argent nécessaire, à être transporté, après sa mort, dans le cimetière de Vaugirard et déposé dans la fosse sur laquelle une pierre tumulaire portait les noms de Pierre et Marie. C’était Robinette qui venait de présenter cette requête à la Préfecture et d’en rapporter le permis. Pierre avait également écrit au directeur de la prison, pour lui exprimer son désir et lui dire qu’il, chargeait les trois personnes par lesquelles sa lettre serait présentée d’exécuter sa dernière volonté et de prendre soin de sa dépouille mortelle.

Les anciens compagnons du défunt sortirent donc de la prison pour attendre le soir.

Les apprêts nécessaires à l’humble convoi les retardèrent même au delà du temps indiqué, et il était plus de onze heures lorsqu’ils purent revenir à la Force.

Ils traversèrent les longs corridors, accompagnés de deux hommes qui portaient un cercueil et de quelques employés de la prison. C’étaient les lumières et les pas de ce petit rassemblement qui, venant tout à coup frapper Herman et Gauthier dans leur fuite, leur avaient, causé un effroi cruel, mais heureusement vain.

Après quelques prières prononcées par l’aumônier de la prison sur le corps du défunt, les personnes chargées de ce triste dépôt le firent emporter.

Robinette en ce moment pensait au serment qu’elle s’était fait à elle-même devant les murs de cette prison. Quand elle projetait de faire évader Pasqual de la Force, elle s’était dit solennellement : « Lorsqu’il repassera le seuil de cette porte, ce ne sera qu’avec moi ! Et ce serment d’enfant se trouvait bizarrement et tristement rempli.

Gauthier et Herman, de l’endroit où ils s’efforçaient de se tenir dérobés, virent donc, comme nous le disions, des lumières apparaître au portail qui venait de s’ouvrir. Entre la clarté des flambeaux passa un cercueil voilé de noir, puis un petit nombre de personnes qui le suivaient.

Ce convoi ne pouvait être que celui du prisonnier dont le suicide avait terminé les jours.

Herman mit la main sur son cœur, qui battait a se rompre, et se dit en lui-même.

— Adieu, Pierre Augeville… pardonne-moi… je te pardonne de toute mon âme !

Après le cercueil venaient lentement les trois amis qui accompagnaient les restes de Pierre Augeville. Une fille, qui l’avait bien aimé, un brave et noble enfant qui tondait de toutes ses forces vers une existence laborieuse et pure, un pauvre aveugle qui, dans sa vieillesse, mendiait au milieu d’éternelles ténèbres, et allait bientôt mourir de misère.

C’était bien là le cortège naturel de cet homme du peuple, né pour les simples vertus, et brisé dès son entrée dans l’existence par la faute des grands.

Le portail de la prison se referma. Le convoi se dirigea à gauche de la rue, vers une longue voiture disposée à recevoir le cercueil et ceux qui l’accompagnaient.

Les fugitifs reconnurent alors que la voiture stationnant du côté de la rue Culture-Sainte-Catherine était celle qui les attendait, et ils tournèrent rapidement de ce côté.

La portière d’une calèche était ouverte, le marchepied baissé ; Herman allait s’élancer dans l’intérieur, lorsque Gauthier l’arrêta par un vif mouvement.

— Un instant, dit-il. Celui qui a veillé sur vous pendant votre captivité, qui vous sauve à présent exige de vous une seule chose en retour, comme preuve de votre reconnaissance.

— Oh ! dites !… parlez !

— C’est de ne pas lui adresser un seul mot tant que vous serez près de lui dans la voiture.

Herman fut étrangement surpris du genre de remerciements qu’on lui demandait, mais le temps pressait ; il se jeta dans le fond de la voiture, où une place était déjà occupée. Gauthier monta après lui.

Ne pouvant attribuer sa délivrance qu’à un de ses amis, Herman espérait bien, malgré le silence imposé par lui et le secret qu’il paraissait vouloir garder, le reconnaître au premier instant.

Mais l’intérieur de la calèche était complètement obscur ; il était impossible d’y découvrir aucune forme… Seulement, à un mouvement que fit l’inconnu en relevant la main, son mouchoir passa devant la portière où tombait un rayon de réverbère, et Herman reconnut le foulard blanc à bordure bleue que portait le jeune amateur de monuments en venant visiter la prison.

Les deux voitures s’ébranlèrent en même temps et s’éloignèrent par des chemins différents.

Pierre Augeville, après les longs orages des passions violentes, allait dans le petit cimetière abandonné, reposer auprès de Marie, sous le berceau d’églantiers. Herman, réhabilité par la plus douloureuse expiation, partait pour un but inconnu, mais où l’avenir lui réservait sans doute des jours moins sombres.