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Les Mendiants de la mort/10

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 81-91).

X

le logis du père corbeau

Après avoir passé la barrière d’Enfer, la route qui conduit à Clamart est semée de loin en loin de très-petites maisons parfaitement isolées, à façades larges de deux fenêtres et hautes de deux étages. Par derrière, des champs plats, jaunâtres, s’étendent au loin, dans un espace désert.

Le second étage de l’une de ces étroites bicoques est divisé en deux misérables logements, dont l’un est la demeure du père Corbeau.

Ce réduit se compose d’une chambre à une seule fenêtre et d’un cabinet noir. Le sol est de plâtre inégal, raboteux ; le plafond, aux solives sobres et nues, loge dans ses profondeurs des araignées dont les générations se perpétuent d’âge en âge ; la cheminée est de plâtre comme le sel, et ne se rapproche du marbre que par les veines noirâtres que la fumée y a capricieusement imprimées, le tuyau en saillie est coupé de diagonales de papier de toutes nuances qui en bouchent les crevasses ; du même côté, le mur, qui se trouve mitoyen entre cette chambre et un énorme monceau de fumier dressé dans la cour voisine, suinte d’une eau noire qui filtre dans les joints de la pierre.

Une chaise en bois vermoulue, à fond de paille éraillé, est le siège d’honneur de l’appartement ; il s’y trouve en outre une table grasse et huileuse, sur laquelle trônent une cruche de terre ébréchée, un couteau dont la lame est dentelée comme celle d’une scie, une fourchette en for à manche cassé. La couche, placée à droite de la cheminée, se compose de quatre morceaux de chêne verticaux, équarris et assemblés par des traverses où des ficelles croisées supportent une paillasse, un matelas de foin, un drap fait de toile à voile de navire et une couverture percée en cent endroits. Un vieux vêtement étendu devant la croisée, sur une corde, sèche son tissu mouillé et sert en même temps de rideau de fenêtre.

Il est sept heures du soir. Une pluie trouble qui tombe à torrents rend encore la nuit d’hiver plus sombre ; le froid stagnant de ce réduit est plus âpre, plus pénétrant que celui qui règne au dehors.

Le père Corbeau, après avoir terminé sa ronde de mendicité, vient de rentrer, complètement inondé. Sa besace et son bâton reposent près de lui ; son premier soin a été de vider soigneusement ses poches, et de ranger en pile sur la table les gros sous recueillis dans la journée.

Maintenant il est assis près de l’âtre, où brûlent quelques morceaux de bois et de mottes ; leur cendre rouge fait griller un hareng posé sur les pincettes, en même temps que le vieux vagabond s’empare du surplus de calorique pour sécher ses pieds ruisselants d’eau.

Autour de lui nul meuble à serrer le linge, nul vêtement épars n’annonce qu’il puisse se changer à volonté. En effet, le mendiant n’a que son unique défroque, avec laquelle il couche tout habillé, dans laquelle il meurt, et qui lui sert encore de linceul.

Quoi qu’il en soit, son piteux état et l’appareil de son souper qui se prépare ne paraissent préoccuper le père Corbeau d’une manière pénible ni agréable… il jette des regards avides, errants, sur toutes les parties de sa demeure, et ses épais sourcils, les mèches grises et ardues, de son énorme crinière, avançant sur son front, semblent, quoiqu’il soit seul, vouloir cacher ses regards. Ses traits hideux, mais fortement expressifs, reflètent le cours de ses pensées : ils sont tantôt animés d’une joie étrange, tantôt obscurcis de sombres soucis.

Rien n’interrompt sa méditation sauvage.

Des gouttes d’eau, passant par le toit délabré, tombent, à temps égaux, avec un son monotone, et cette gouttière semble l’humble horloge qui mesure le temps dans ce misérable réduit. Au dehors, le long grincement d’une roue de charrette, qui sillonne lentement la route, est le seul bruit qui se fasse entendre.

L’ attention du vieillard est cependant ramenée aux choses positives par l’éclat du foyer qui pétille en dévorant le bois sec ; à la clarté de cette flamme splendide, il se reproche de consommer trop vite ses provisions, et se hâte de retirer les tisons fumants, qu’il ménage pour l’avenir.

Le hareng étant cuit à point, le père Corbeau le fait passer sur l’assiette, qu’il pose au milieu du couvert ; il va chercher dans son cabinet une cruche d’eau dont il casse l’épaisse couche de glace ; il tire de sa besace des morceaux de pain de différente qualité, dont chacun représente une aumône, puis se met à table et procède à son souper.

Il promène d’abord longtemps le couteau ébréché sur l’étendue du poisson, afin de le diviser en deux parties bien égales, dont la seconde doit servir pour le lendemain. Cette opération terminée, la part qu’il se destine lui semble sans doute un peu mince en raison de son appétit, car il pousse un soupir, et se répond ensuite à lui-même d’un ton bourru :

— Parbleu ! est-ce que je n’en ai pas assez… Avec trois poissons pareils, Jésus-Christ a nourri une foule affamée !

En effet, malgré cette révolte passagère de son estomac contre l’exiguité des vivres, et l’intensité de son appétit excité par une journée de courses, il mange avec modération, presque avec indifférence, humectant le hareng de l’eau de la cruche qu’il fait venir à ses lèvres avec un chalumeau de paille, faute de verre… Il s’interrompt souvent ; il jette un regard d’une singulière expression sur le coin de son plancher qui avoisine le grabat ; et, après quelques minutes de contemplation muette, se remet à manger.

Mais, à chaque instant, les coups d’œil vers la partie mystérieuse de son logis deviennent plus fréquents, plus animés… Bientôt, il ne peut plus y tenir, il abandonne son repas à peine commencé, et se lève vivement de table.

Il va d’abord à sa porte, qu’il ferme à l’intérieur par un ressort à secret, connu de lui seul, étend davantage devant sa fenêtre les hardes qui garantissent des regards ; puis, cela fait, écoute quelques minutes.

Satisfait de ces précautions, il s’approche de la muraille qui sépare la chambre du cabinet, se baisse sur ses genoux, appuie par terre son poignet droit, dont, comme on le sait, la main a été coupée, et promène sa main gauche sur la plinthe de bois. Tout à coup, à cette pression, une partie de la planche, se séparant de l’autre, se relève sur elle-même, et découvre une petite ouverture semblable à celles qui servent de passage aux souris dans leurs pérégrinations aux lieux habités.

Alors le vieillard, introduisant un doigt dans un trou, tire à lui ; à ce mouvement, une plaque de plâtre d’un pied carré, qui fait partie de plancher, s’ébranle et se soulève.

Le trou profond qui se découvre est rempli de pièces d’or, d’argent, de cuivre, de monnaie de toute sorte… Mais c’est l’or qui domine.

En apercevant son trésor, le vieux mendiant tressaille ; il se répand sur son horrible et sombre figure des éclairs de joie insensée, de bonheur frénétique ; sa poitrine se dilate, ses yeux jettent des feux ardents ; il pose la main sur son sein bondissant, dont il craint même que la respiration haletante ne se révèle au dehors…

Pendant le quart d’heure où il contemple son or, il épuise tout ce que font sentir les suprêmes jouissances humaines.

Il demeura fixe, muet, les bras pendants, replié sur lui-même au bord de ce trou : l’univers n’est plus composé que de lui et de son trésor !

— Ah ! dit-il enfin en brandissant son poignet droit tronqué, la nature a voulu m’ôter ce qui qui fait la force de l’homme, sa droite formidable… J’ai été condamné, moi né misérable, à ne point arracher par la violence les biens dont j’étais dépossédé… Condamnation dérisoire ! ajoute-t-il avec un orgueil sauvage : la force n’a point suivi ma main abattue, elle est restée en moi et s’est déployée sous une autre forme… Malgré la nature, je me suis fait riche ! plus riche que les maîtres des opulents hôtels, qui ne savent souvent comment les payer ; plus riche que les gens couverts de dorures, et qui doivent encore leurs habits… Deux fois riche par la possession de cet or et la force de savoir m’en passer !

Puis il considère en détail ces diverses espèces, et son orgueil superbe tombe pour faire place à une expression de gaieté acerbe et railleuse.

— Allons ! reprend-il, la caisse des fricotteurs tient encore une bonne petite place !…

Il m’a fallu de grands sacrifices pour me mêler à leurs orgies ; mais, vrai Dieu ! j’en suis bien payé… Eh ! eh ! ils riraient bien s’ils savaient que leur oiseau est venu faire ici son nid… Mais, en attendant, c’est moi qui ris !

Il se mit à rire en effet, mais seulement des lèvres, et aussi silencieusement que le sauvage en garde contre l’ennemi.

En ce moment, un bruit se fit entendre c’étaient comme dos murmures sourds venant du cabinet ou du logis à côté.

Le vieillard tressaillit. Pendant quelques secondes, le saisissement le retint immobile. Quoique seul, inaccessible, enfermé, barricadé même contre les regards, il frémissait encore ! Son haleine était suspendue ; toutes les forces de son être avaient passé dans l’ouïe qui percevait les sons.

Cependant le bruit s’élevait ; il venait décidément du logement voisin, séparé de celui-ci par une mince cloison. On entendait alors une voix d’homme, qui d’abord faible et plaintive, avait monté jusqu’au ton du désespoir ; puis des cris d’enfants, lamentables, déchirants.

Mais la terreur du père Corbeau, loin de croître avec le bruit, s’était totalement dissipée après avoir nettement distingué les sons. Il haussa les épaules et sourit de ce qu’il voulait bien appeler sa faiblesse. Puis il rabaissa la plaque qui fermait sa caisse, ramena sur les joints la poussière qui les cachait, arrangea toute chose avec autant de lenteur et de tranquillité qu’il l’eût jamais fait.

Se replaçant avec le même calme devant sa table, il oublia de nouveau son souper pour compter et recompter le petit tas de sous qu’il avait ramassé en mendiant dans la journée. Bien qu’il vînt de contempler son magnifique trésor, loin de se montrer injuste et dédaigneux pour ce petit pécule, il le caressait avec le même amour du regard et de la main.

Il entendit dans la chambre voisine, où le bruit n’avait pas cessé, la porte s’ouvrir et se refermer violemment, et des pas précipités descendre l’escalier.

— À la bonne heure douc ! dit le vieux mendiant, voilà l’homme qui sort. Quand il n’y a que la femme et les enfants à larmoyer, ça ne me fait rien, mais cet animal-là a la voix si forte dans ses accès de désespoir, qu’il me casse la tête… Ah ! ajouta-t-il presque aussitôt, je savais bien ! voilà le concertées marmots qui recommence…

Les gémissements se renouvelaient, entrecoupés, haletants, plus tristes encore par leur faiblesse, car il semblait que ce fût la mort qui commençât à les étouffer ; il s’y mêlait des sanglots bas et interrompus, et parfois un cri de femme… de mère, profond, déchirant.

Quelques instants s’écoulèrent, marqués par ce murmure de désolation ; puis des coups d’une main tremblante se firent entendre à la porte du père Corbeau.

Le premier mouvement du sordide vieillard fut de serrer précipitamment dans sa poche le tas de gros sous, puis dans le cabinet les restes du misérable souper, dont on ne vit plus trace sur la table.

Ensuite il se leva et alla entrebâiller sa porte, tenant son visage à l’ouverture et sa main fortement fixée au bouton pour que le panneau ne s’ouvrit pas davantage.

Une femme du peuple, le visage hâve et creusé, les yeux égarés, les cheveux épars, était sur le seuil, ayant près d’elle une petite fille de six ans, qui montrait dans tout son être l’empreinte de la dernière misère, de l’excès des souffrances.

— Ayez pitié de moi ! père Corbeau, disait la mère d’une voix mourante. Au nom de tous les saints du ciel, ayez — Ne dirait-on pas que le feu est à la maison, à vous entendre crier ainsi, répondit le vieux mendiant avec impatience. Qu’y a-t-il ? que voulez-vous ?

— Oh ! mon Dieu, ce que je veux !… Mais il y a un instant François est sorti désespéré… il est allé… je ne sais où… se jeter b la rivière peut-être… il ne voulait pas voir ses enfants mourir de faim !…

— Et puis, après ?… Parlez donc au lieu de pleurer !

La petite fille, ne pouvant plus se soutenir, venait de s’affaisser contre la robe de sa mère, qui la soutenait d’un bras.

— Ma pauvre enfant ! s’écria la malheureuse femme… Hélas ! si jeune ! elle s’est aperçue que je ne mangeais pas pour laisser un peu de pain à ses deux petits frères… elle a voulu faire comme moi… elle a eu moins de force pour supporter la faim… Ange de bonté et d’amour… va !…

Le visage délicat et touchant de la pauvre petite créature devenait d’une pâleur livide ; ses yeux se fermaient ; elle penchait sa tête, que ses longs cheveux venaient envelopper comme un voile funèbre… Cette enfant, se laissant mourir pour donner sa misérable part de nourriture à sa famille, eût attendri le cœur d’un tigre.

— À la fin, c’est que ça m’embête, moi, dit le père Corbeau… Parlerez-vous, madame François ?

— Il n’y a plus rien ! plus rien chez nous !

— Les temps sont durs pour tout le monde…

— Prêtez-moi un peu d’argent !… Oh ! si peu que vous voudrez !…

— De l’argent !… et où le prendrais-je, miséricorde !

— Que je puisse faire vivre encore un jour… un seul jour… ma pauvre petite !…

— Je vous ai prêté deux francs cinquante sur votre couverture... qui n’en valait pas la moitié... avez-vous un autre gage à me donner ?

— Oh ! rien !… rien !… répondit la malheureuse femme en se tordant les mains.

— Point de gage, point d’argent… bonsoir !

La petite fille en ce moment baissa la tête, ses mains se détendirent ; elle lâcha la robe de sa mère à laquelle elle était attachée, et tomba évanouie ou morte… sur le palier.

La mère jeta un cri qui partait du fond des entrailles. puis elle s’affaissa sur elle-même, et resta immobile, les membres crispés, le front couvert de sueur froide, les yeux hagards et perdus dans l’espace, devant ce corps inanimé.

Corbeau profita de ce moment pour fermer brusquement et bien clore sa porte.

Ayant ainsi reconquis sa solitude, le vieillard, avec un sang-froid stoïque que la pitié des maux d’autrui n’avait jamais un instant troublé, se mit à ranger son ménage, puis passa aux préparatifs de son coucher.

Il tournait lentement autour de son lit, y faisant une légère façon, lorsque trois coups, bien différents de ceux qui avaient été précédemment frappés, retentirent à sa porte et furent suivis, à peu de distance, de trois autres coups réguliers et distincts.

Le vieux mendiant avait suspendu sa besogne et attentivement écouté.

Ayant d’abord faiblement poussé le panneau en dehors, il reconnut une figure dont la vue lui fut probablement agréable, car il chercha à ouvrir vivement la porte de tout son large.

Un obstacle s’opposait à ce mouvement. C’était le corps de l’enfant qui était tombée d’inanition sur le seuil de sa demeure ; la mère, anéantie, l’esprit égaré, était restée immobile à la même place.

L’étranger, sur le palier entièrement sombre, ne distinguait rien de ces masses inertes ; mais Corbeau, dont les yeux étaient mieux faits à cette obscurité, vit ce qui gênait l’ouverture de sa porte, et d’un rude coup de pied repoussa les restes inanimés de la pauvre petite fille, en jurant contre une maison si mal tenue, que les locataires embarrassaient ainsi le carré !…

Puis il introduisit la personne qui se présentait.

Ce visiteur était Pasqual.

Corbeau jeta d’abord sur lui un regard d’oiseau de proie, et lui adressa ensuite un assez cordial bonjour, en indiquant de la main la seule chaise de son logis, et en s’asseyant lui-même au bord de son grabat.

— D’abord, monsieur Pasqual, dit-il en se hâtant de prendre la parole, parlons bas, s’il vous plaît… car les murs ici ont des oreilles… et sans doute ce que nous avons à dire ne doit être entendu que de nous.

— Très-bien, mon cher Corbeau, répondit Pasqual en menant sa voix au diapason demandé ; et, de plus, allons de suite au fait.

— C’est ce que je désire.

— Et moi encore plus… car il fait diablement froid dans votre palais.

— Voulez-vous que j’ouvre la fenêtre ?… ça radoucit un peu l’air…

— Merci… vous savez ce qui m’amène.

— Votre lettre me l’a à peu près fait comprendre.

— 11 me faut quarante mille francs.

— Mais… pas pour vous ?

— C’est moi qui traite… le reste ne fait rien à l’affaire.

— Je vous demande pardon, mon petit… Ah ! excusez, monsieur de Pasqual… l’ancienne habitude…

— Allez toujours !

— Le nom de l’emprunteur fait beaucoup, car les sûretés en dépendent… Du reste, comme je devine de qui il s’agit, je dirai comme vous : Allez toujours.

— Il me faut quarante mille francs demain avant midi.

— On peut vous les faire-trouver, dit Corbeau, dont le visage se colore peu à peu, dont les yeux s’illuminent dans leurs sombres orbites… ça dépendrait des conditions.

— Faites-les vous-même. J’écoute.

— Avons-nous des propriétés au soleil ?

— Non… mais un mobilier de grande valeur, des équipages qui seuls représentent au delà de la somme.

— Hum… sur de telles garanties, ça vous coûtera plus cher.

— Mais, mon cher, vous ne comptiez pas sur des hypothèques ?

— C’est juste, reprend Corbeau avec une ironie acerbe ; pour un emprunt régulier, on a recours aux valeurs des notaires… qui valent mieux que les nôtres. Alors, que voulez-vous ?

— De l’argent sur billets.

— C’est bien présomptueux.

— Avec notre crédit ?

— Parbleu, votre crédit ne doit pas être si bégueule, puisqu’il a recours à nous.

— Mon vieux… des circonstances particulières nous forcent… ce prêt doit être secret.

— Bon, bon, je sais bien ; il y a toujours des raisons qui font qu’on vient nous voir plutôt que d’autres… Mais, enfin, le mystère qu’exige l’emprunteur me fait juger qu’il craindrait fort Sainte-Pélagie ou autre lieu semblable… et alors.

— Vous exigez donc des lettres de change ? dit Pasqual, dont les traits se colorèrent aussi d’une émotion intérieure.

En même temps, le vieillard tressaillit violemment et s’écria dans un transport dont il ne fut pas le maître :

— Crois-tu donc que je te livrerai mon sang, ma vie, pour tes beaux yeux !… Mais il se reprit subitement et ajouta d’un ton béat : Que pour tes beaux yeux, je m’exposerais à perdre mon crédit près de l’homme qui m’honore de sa confiance ? Ah ! je dévorerais ma langue plutôt que d’engager imprudemment l’argent de celui…

— Suffit, suffit, je te connais parfaitement, interrompit Pasqual en appuyant sur ce mot. Ainsi, ce sont des lettres de change qu’il te faut absolument ?

— Et je vais droit en affaires : à l’échéance, l’argent ou la saisie, et, s’il manque un sou, la prison.

— Voyons les conditions sur cette donnée.

— Je ne puis, dit l’oiseau de proie après un moment de réflexion, je ne puis faire cela à moins d’un escompte de deux pour cent.

— C’est exorbitant I

— J’en demande autant pour ma commission.

— Diable d’homme !

— Il faut que le prêtre vive de l’autel.

— C’est votre dernier mot ?

— Je n’en ai qu’un.

— Et puis est-ce tout ?

— Oui. Je prends même à mon compte les frais de timbre, correspondance, pas et démarches, etc.

— Mais il n’y a point d’et cœtera.

— C’est égal, je les prends à ma charge. Quant à l’argent, il vous le faut demain ?

— Expressément… avant midi… J’irai le prendre à l’endroit que vous indiquerez.

— Fort bien… vous aurez une voiture ?

— Non… un porteur… à moins que vous ne me livriez toute la somme en billets de banque.

— Je vous remettrai trente billets, cinq mille francs en écus, le reste en marchandises. Munissez-vous d’une voiture.

— En marchandises ?… Vous ôtes fou !

— C’est mon usage.

— Mais il nous faut demain quarante mille francs en espèces ! entendez-vous. Des marchandises, bon Dieu ! qu’en faire ? nous en avons déjà beaucoup trop, c’est pour cela que l’argent manque.

— C’est à prendre ou à laisser.

— Homme de fer ? n’y a-t-il pas moyen d’éluder cette clause et d’avoir la somme intégralement ?

— Si.

— Allons donc… c’est bien heureux !

— Souscrivez-moi pour cinquante mille livres de lettres de change, payables dans quinze jours, l’intérêt du commerce en sus, c’est-à-dire en raison de six pour cent, et je fais votre affaire.

Pasqual, au lieu de se récrier de nouveau, eut sur les lèvres un sourire équivoque et se hâta de répondre :

— Soit, nous acceptons. Demain matin, à neuf heures, la personne en question se trouvera ?

— Au café à main droite, en descendant la rue d’Enfer, répondit Corbeau se levant comme Pasqual, qui se disposait à partir.

— À demain donc, dit celui-ci en saluant de la main son ancien camarade.

Et bornant là ses compliments, il disparut.

La porte se referma sur lui, et le logis du père Corbeau, dans lequel la lumière qui remplace le jour était à jamais, inconnue, resta plongé dans l’obscurité et le silence.

Bientôt la nuit s’étendit tout à fait sur cette pauvre masure, où l’habileté infernale d’un fou hideux avait enfoui et annulé des sommes qui auraient pu sauver la vie de tant de malheureux, tandis que pour lui toutes les jouissances de la possession existaient dans ses yeux avides, qui se repaissaient de la vue de l’or !… Crime stupide, auquel la raison se refuserait de croire, si tant d’exemples n’en avaient révélé l’existence.

Il est facile de comprendre que les quarante mille francs comptés par Corbeau le lendemain furent engloutis le même jour dans des dettes immenses, et ne firent que hâter la ruine de Rocheboise.