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Les Mendiants de la mort/02

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 10-17).

II

le convoi de jeanne

Le lendemain matin, la grande porte de l’hôtel était tendue de draperies noires galonnées d’argent. Un drap mortuaire semblable couvrait un cercueil placé sur une estrade et se déroulait jusqu’à terre, des cierges brûlant de chaque côté répandaient sous la voûte des tentures une lumière jaune et vacillante.

Déjà le corbillard et les voitures de deuil stationnent à quelques pas ; les employés des pompes funèbres attendent patiemment dans les cafés voisins. Un cercle nombreux s’est formé devant l’hôtel et remplit la largeur de la rue.

Il est composé de tous les gens avides de recueillir les spectacles quelconques épars sur le pavé de Paris, et de pauvres honteux qui pourront saisir l’occasion de tendre furtivement la main.

Mais ce qui abonde surtout, ce sont les mendiants de profession accourus à la première nouvelle d’un enterrement. Les mendiants, comme ces lourds et sombres papillons de nuit aux ailes traînantes, viennent tourner autour de toute lumière qui brille, aux flambeaux de mariage comme aux torches mortuaires.

Ils sont ici pour attendre la donne,c’est-à-dire l’aumône qu’on fait au nom des morts. Aussi leur attention se porte sur les préparatifs du convoi, dont ils examinent avec soin tous les détails, car le plus ou moins de largesse qui s’y trouve déployée sert d’indice sur la valeur de l’aumône dont ils seront eux-mêmes gratifiés.

Peu à peu ils s’avancent adroitement et viennent se ranger jusque sous les tentures du portail, où ils se trouveront les premiers sur les pas des parents et amis de la défunte à leur sortie de la maison de deuil.

De là, ils observent ce qui se passe à l’intérieur et au dehors et se font part de leurs réflexions.

— Voilà le monde qui arrive de tous côtés… on va bientôt enlever.

— Dame, ça en a l’air.

— En arrière donc, Jupiter… tu marches toujours sur les pieds des autres.

— En arrière, répète le nègre, oui, c’est cela… Et puis vous prendre tout… et puis, vous dire ensuite au pauvre Jupiter : Dieu t’assiste, mon garçon.

— Cet être-là est-il méfiant !

— Voyons, moricaud, dit en se posant en médiateur un vieux mendiant qui n’est autre que Corbillard, d’où viennent tes soupçons ? Est-ce que la dernière fois nous n’avons pas loyalement partagé ?

— Pardine… répond-il, la dernière fois Jupiter avait l’argent du jeune monsieur, et c’est Jupiter qui a fait le partage… pardine !

— De sorte que tu es le seul honnête et que nous sommes tous de la canaille… Songes-y, Jupiter, ajoute le philosophe, l’homme est le miroir de l’homme ; sois bienveillant, bon camarade avec nous, et tu nous trouveras de même… En attendant, cache ta peau noire, qui nous ferait un tort immense si le maître de cette maison venait à te reconnaître.

— S’il ne veut pas s’écarter, tiens ! il faut le pousser, conseille Gandois.

— Non, pas de bruit, mes amours, reprend Corbillard ; il est inutile de surexciter l’attention des sergents de ville… Notre ami de la Cafrerie va entendre raison, vu qu’il y va de son intérêt comme du nôtre… Là, vous le voyez bien, douceur fait mieux que violence. Jupiter, je te rends mon estime.

— Ta vertu sera récompensée, dit un autre mendiant.

— Sois-en sûr, mon fils, ajoute Corbillard. Tiens, regarde cette pauvre Jeanne, elle en a vu de dures, celle-là. Eh bien, toujours patiente, résignée, bonne envers tous. Aussi elle a souffert toute sa vie comme une damnée ; mais aujourd’hui, la voilà enterrée comme une reine.

— Moi, me fiche bien d’être enterré.

— Le délire t’égare, mon garçon, car il faut toujours en venir là, et un bel enterrement n’est pas à dédaigner : la plume refait l’oiseau. Mais pour en revenir à notre pauvre Jeanne, qui aurait dit, bon Dieu, quand elle demandait avec nous aux portes des maisons de deuil, que nous viendrions un jour à la sienne ?

— C’est vrai, dit la Bibette, je crois encore la voir à côté de moi.

— Et elle est là, dans cette belle chapelle !… c’est elle qui va faire la donne à son tour…

— Et généreusement encore !

— Vous croyez donc que ça marchera bien ?

— Mais un convoi de deuxième classe, dit Jean-Marie, il y a ordinairement la pièce blanche.

— Quand nous aurions chacun vingt sous, ce ne sera pas lourd.

— Après avoir croqué le marmot deux heures.

— Si on faisait une feinte ? propose Eustache.

— Hum !… ça vieillit, ça s’use, répond Corbillard, et à présent les gens y regardent… Vous verrez qu’il faudra se faire écraser tout à fait pour en retirer quelque profit.

— Avec tout ça, il y en a qui ont reçu jusqu’à six cents francs de rentes viagères !

— Oui… mais supposez qu’au lieu de porter un milord, la voiture eût roulé un procureur ou autre chose, nos gens ne retireraient pas deux sous de leur bras ou de leur jambe ; le dommages-intérêts se serait fondu en chicane.

— Et puis, fait observer la Bibette, la feinte est bonne avec les voitures qui brûlent le pavé… Mais les chevaux de pompes funèbres…

— C’est juste, et mon avis est qu’on se borne à la quête, dit Jean-Marie.

— Modération dans les désirs, enfants ; c’est le peu qui sert et non le beaucoup, ajoute Corbillard.

— D’ailleurs nous n’avons pas longtemps à attendre… Les employés des pompes sortent de l’estaminet.

— Il n’v a qu’à leur parler… Les croque-morts, ce n’est pas des princes russes.

— Monsieur, dit Corbillard en s’approchant de l’un des agents qui traversait en effet la rue, auriez-vous la bonté de me dire si la cérémonie va bientôt commencer ?

— Que le tonnerre écrase la cérémonie, dit à part lui l’homme noir ; si on s’était un peu plus dépêché, je n’en serais pas pour mes trois pièces de cent sous et deux heures de frais !…

— Monsieur, j’avais l’honneur de vous demander…

— Crénom ! poursuivit l’employé des pompes… Et dire que sans ce dernier carambolage, je mettais les frais sur le dos de Planchut !

Et le croque-mort s’éloigna.

— Monsieur, reprend Corbillard, nullement découragé, et s’adressant au second employé qui sort du café, voulez vous avoir l’obligeance de me dire si on va bientôt enlever ?

— Cinq parties liées ! murmure celui-ci en se frottant les mains de joie. Toujours vingt-deux à vingt-deux ! et enfoncé le père Niçois… Bath ! la journée lui paiera cela, il y a toujours le pour-boire malgré l’ordonnance de police…

Et là-dessus il passe son chemin.

— Ça y est, reprend Corbillard en retournant vers les camarades. Ils n’ont rien dit, mais puisque ces joueurs-là quittent le billard, c’est que le temps presse. En garde, les amis !

« Jupiter, au nom de l’Olympe ! cache ta personne, dit le veux philosophe. Tiens, mets-loi derrière mes béquilles… Nous autres, éparpillons-nous… et des figures de Madeleine, s’il vous plaît… surtout, varions les tons ; rien n’embête le bourgeois comme d’entendre geindre et larmoyer sur la même note. »

C’est, en effet, le moment de se montrer. Les cochers sont sur leurs sièges, le char funèbre est amené devant la grande porte, le cercueil, enlevé par les hommes en uniforme de la mort, est posé sur le corbillard. Rocheboise et le petit nombre de personnes qui assistent au convoi de la pauvre Jeanne sortent par la porte réservée, attendant que le cortège ait commencé sa marche pour entrer dans les voilures de deuil. C’est en cet instant que les mendiants envoient au fils de la défunte une prière collective qui leur attire, de sa part, d’abondantes aumônes.

Une demi-heure plus tard, les restes de Jeanne pénétraient dans le cimetière Montparnasse. Ceux qui leur rendaient un dernier hommage descendirent de voilure et les suivirent à travers les allées du champ funèbre. Après avoir parcouru dans toute sa longueur ce jardin des morts, que l’automne, avec ses teintes jaunes, ses arbres diaphanes, ses plantes penchées, son atmosphère vaporeuse, revêtait en ce moment de l’aspect qui lui était propre, on arriva devant une fosse creusée, dont le terrain était ac¬ quis à perpétuité pour les dépouilles de Jeanne. Là, les fossoyeurs remplirent le dernier office, le prêtre qui avait suivi le convoi prononça quelques paroles saintes sur le corps, puis le cercueil disparut dans les profondeurs de la terre, et Jeanne ne fut plus qu’un peu de poussière pour l’éternité.

Les personnes qui composaient le cortège se dispersèrent bientôt ; Herman, le cœur serré et les yeux pleins de larmes, avait besoin de demeurer seul sur cette place pour pleurer en liberté.

Après être resté quelques instants plongé dans une douleur bien profonde et bien sincère, car elle se portait sur l’existence entière de la pauvre Jeanne autant que sur sa perte subite, Herman remonta lentement l’allée qui conduisait à la porte du cimetière.

Lorsqu’il n’avait fait encore que quelques pas, et se trouvait à l’endroit où le sentier coupait un massif de cyprès, il vit déboucher du taillis qui était à sa droite un homme qui regarda d’abord de tous côtés avec une attention rapide, puis s’approcha humblement.

— Not’ bourgeois, dit cet homme encore vêtu de son uniforme noir, c’est vrai que monsieur le préfet de police défend les pour-boire, et je suis dans mon tort… mais j’ai ma femme et cinq enfants à nourrir… et deux autres petits en nourrice… qui meurent de faim, les pauvres innocents… Oh ! merci, not’ bourgeois, merci bien ! vous êtes un digne homme… et bien respectable !…

L’employé des pompes funèbres s’éloigna en faisant sonner les deux pièces de cinq francs qu’Herman venait de lui donner, et en disant tout bas :

— À la bonne heure ! voilà au moins de quoi payer une partie des frais de billard.

Du taillis qui se trouvait à gauche sortit à l’instant un autre individu, avançant en tapinois comme le premier.

Rocheboise n’avait pas encore eu le temps de remettre sa bourse dans le gousset, que cet homme en veste et portant une bêche sur l’épaule lui tendait la main en prononçant ce discours :

— Mon bon monsieur, je suis fossoyeur, pour vous servir… Nous sommes tous fossoyeurs dons la famille… enfants du cimetière… C’est moi qui viens de descendre madame votre mère… et j’y ai mis tous mes soins, je puis le dire… du reste comme je fais toujours… car je ne suis pas d’aujourd’hui… il y a longtemps que je travaille par ici…

« La bonne moitié des morts qui reposent sous cette terre peuvent bien dire qu’ils y ont été placés par mes soins… Si mes services vous semblent mériter quelque reconnaissance, un petit pour-boire, mon bon monsieur… et que Dieu vous en donne autant. »

Herman tira deux nouvelles pièces de cinq francs de sa bourse ; et après avoir ainsi donné à droite et à gauche, il pensait être quitte des demandes, lorsqu’un gros homme blond, joufflu, rouge comme la pivoine qu’il portait sous le bras, dans un pot de terre, lui barra sans façon le chemin.

Il commença par rire jovialement à Rocheboise, et continua ainsi :

— Si monsieur a besoin d’un jardinier, je lui demande sa pratique… Monsieur veut sûrement faire cultiver son terrain… Je fais des petits jardins jolis comme des amours, des fleurs soignées qu’on se mire dedans. Et pour vingt francs par an… c’est pas cher… Il en coûterait dix fois plus d’apporter les fleurs soi-même et on en a le même agrément… Quand vous viendrez au cimetière, vous serez content, monsieur, je vous assure.

— Il suffit, mon cher… nous verrons cela plus tard.

Rocheboise voulait s’éloigner, mais le pot de pivoine, allant et venant devant lui, lui fermait toujours le passage.

— J’entretiens chaque tombe au gré de la personne, continuait le jardinier avec volubilité, chacun a sa fleur favorite… les dames surtout ont beaucoup de (leurs favorites… vous me direz celle que madame votre mère aimait le mieux, œillet, giroflée, pied d’allouette… je m’en souviendrai… il y en aura aux quatre coins du jardin… c’est ainsi que les morts sont honorés, monsieur, par de pieux souvenirs… Et quand le soir j’arrose le gazon, c’est encore comme des pleurs qui viennent couler sur leur tombe.

Herman n’entendait plus le jardinier, car il venait, par un brusque mouvement, de se dérober à ses poursuites, et dans l’impatience qui le possédait, marchait d’un pas plus rapide.

Il ne s’apercevait pas que depuis un instant un petit garçon, tenant embroché a son bras une quantité de couronnes d’immortelles, le suivait en répétant avec le ton d’un marchand consommé :

— Monsieur !… monsieur !… des couronnes d’immortelles… vous ne trouverez pas mieux chez les fabricants et vous paierez plus cher… Je les donne pour trois francs… la douzaine… et la treizième par-dessus le marché… Voyons, monsieur, vous arrangerai-je ?… c’est solide et soigné… vous reviendrez dans un an, vous les trouverez fraîches comme aujourd’hui. Allons, monsieur, donnez-moi la préférence…

Le petit marchand était Pierrot, qui avait entrepris cette nouvelle branche de commerce. Voyant que le fils de Jeanne ne l’écoutait pas, l’ancien camarade de la vieille mendiante tourna bride, et alla droit à la tombe.

— C’est égal, pensa-t-il, il ne sera pas dit que la pauvre Jeanne se passera de couronne, je vas lui en donner une pour rien, moi.

Il choisit un des cerceaux garnis d’immortelles… puis, voyant ce terrain fraîchement remué, un souvenir de Jeanne le prit au cœur, ses yeux devinrent humides ; en déposant son offrande, il se laissa doucement tomber à genoux, joignit les mains et murmura une prière pour Jeanne.

Le sentier tournait, et Rocheboise, qui était revenu à quelques pas de la tombe de sa mère, voulut y jeter un dernier regard. En voyant dans l’endroit maintenant solitaire ce bel enfant à genoux et regardant la fosse avec ses grands yeux humides de larmes, il fut étonné, ému… En quelques pas il franchit le gazon et se trouva près de la tombe.

Il vit alors les immortelles, premier ornement tombé sur cette terre nue.

— C’est toi, mon enfant, demanda-t-il, qui a posé là cette couronne ?

— Mais oui, dit Pierrot en se relevant ; vous ne m’entendiez seulement pas quand je vous offrais d’acheter des couronnes pour Jeanne… Je lui en ai donné une : pauvre chère Jeanne, je pouvais bien faire ça pour elle…

Herman fut louché de si peu de chose, touché jusqu’au fond de l’âme ! Depuis deux jours, tout ce qui l’approchait ne songeait qu’à se repaître de son malheur, à tirer avidement profit de la mort : cet enfant seul avait pensé à donner à la morte un regret, une couronne…

— Merci mon petit garçon, dit-il en tendant à Pierrot une pièce de vingt francs. Prends cela… et c’est encore moi qui reste ton obligé.

Pierrot demeura muet de stupéfaction en recevant cet or. Pourtant ce ne fut pas la cupidité satisfaite qui se peignit dans ses yeux brillants et limpides, mais une franche et vive reconnaissance.

Rocheboise, un peu soulagé par ce léger incident, sortit enfin du cimetière.