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Les Marines secondaires de la Baltique et de la Mer du Nord

Les Marines secondaires de la Baltique et de la Mer du Nord
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 399-427).
LES
MARINES SECONDAIRES
DE LA BALTIQUE ET DE LA MER DU NORD

Les marines du Danemark, de la Suède et Norvège et de la Hollande sont comprises dans celles qu’un formidable voisinage menace d’un assujettissement plus ou moins prochain. On n’est pas sans craintes à ce sujet dans les pays que nous venons de nommer. Ces craintes sont-elles chimériques? On aurait tort de le croire, car elles sont confirmées par de sérieux indices. La Prusse ne cherche pas à déguiser ses convoitises. Avant la guerre de France, elle ne faisait pas mystère de ses prétentions sur l’Alsace et la Lorraine. Aujourd’hui elle ne dissimule pas davantage ses projets sur le Danemark et la Hollande. Pour préparer « le moment psychologique, » elle a l’habitude de lancer ses « reptiles » de la presse subventionnée et de disposer l’esprit de la jeunesse prussienne par les livres classiques destinés à l’instruction : ballons d’essai, bourrés, enflés des plus grossières erreurs, que des professeurs accrédités ne refusent pas de signer. Voici, par exemple, comment s’exprime dans un précis, officiellement enseigné, un géographe qui fut professeur et inspecteur au gymnase de Halle. « La Hollande et le Danemark sont considérés comme appendices de l’Allemagne parce qu’ils sont situés, en grande partie, en dedans des limites naturelles de l’Allemagne [1]. » On eût qualifié autrefois cette proposition d’outrecuidante, puisque ni les Hollandais ni les Danois ne parlent la langue allemande, que ces deux peuples ont un passé historique qui leur appartient en propre, et qu’ils n’ont aucune affinité avec l’Allemagne, au contraire. Mais ce qu’il y a de plus fort dans ce passage de l’auteur, c’est la phrase « en grande partie. » En admettant même sa doctrine, il en résulte que des droits à une partie d’un tout permettent de prendre le reste. La conscience prussienne s’accommode-t-elle de cette explication et la trouve-t-elle satisfaisante?

Le géographe et son système importent peu d’ailleurs, quoiqu’il ne soit pas le seul dans son pays dont les interprétations soient aussi larges. Ce qui importe, ce sont les revendications officiellement recommandées à la jeunesse avec l’estampille du gouvernement. Fermer les yeux à ces lumières, qui éclairent les visées de la politique prussienne, c’est imiter l’autruche, qui, dit-on, cache la tête sous son aile quand elle est trop vivement poursuivie par un chasseur. Qu’on ne s’étonne donc pas que les peuples alarmés montrent quelque prévoyance et songent à la défense de leur indépendance. Toute la question est de savoir s’ils seraient en état de se protéger eux-mêmes, et l’on pourrait, par un froid calcul des chances probables, se laisser aller au découragement. Sans doute, la première règle est de se conformer au vieil adage : « fais ce que dois, advienne que pourra. » C’est celle qu’a suivie le Danemark lorsqu’il y a douze ans il a soutenu seul la lutte contre les forces écrasantes de la Prusse, au moment où celle-ci fit, au préjudice du Slesvig et du Holstein, une première application de sa théorie des limites « naturelles. » Le Danemark a succombé avec honneur, en protestant au nom du droit et de la justice; mais ce n’est point un exemple rassurant. Les conflits entre des forces tellement inégales ne tournant ordinairement qu’au détriment des faibles, tout sentiment de résistance, s’ils n’avaient d’autre perspective, pourrait s’éteindre en eux; il ne leur resterait qu’à attendre leur sort avec une résignation fataliste. Heureusement leur situation n’est pas si désespérée. L’Europe n’admet pas encore en principe la déchéance du droit au profit de la force. Il peut donc arriver que, le droit se trouvant à certains momens d’accord avec tels ou tels intérêts en état de se faire entendre, les pays dont nous parlons aient la ressource de s’appuyer sur ces intérêts et puissent fournir, soit aux négociations, soit même dans une lutte, l’appoint de leurs moyens défensifs. Si le concours de leurs troupes de terre est par trop insignifiant contre des armées d’un million d’hommes, celui de leur marine pourrait avoir plus de poids dans la balance, car la flotte prussienne n’est pas encore irrésistible.


I.

La Mer du Nord et les régions élevées de la mer Baltique forment d’excellens marins, parce qu’elles sont fécondes en tempêtes. L’hiver le plus rude y sévit pendant huit mois de l’année. Du pôle voisin soufflent continuellement des vents furieux. Leurs eaux toujours soulevées, toujours écumantes, semblent donner l’assaut aux terres où elles pénètrent profondément et qui sont comme déchiquetées par les vagues. Partout où elles peuvent atteindre, elles entraînent l’argile et laissent à nu le squelette terrestre. Aussi les côtes septentrionales de la Scandinavie sont-elles généralement dépourvues de végétation au bord de la mer. Des rochers lavés et continuellement ruisselans offrent le triste aspect d’énormes cailloux plantés le long de la côte. L’eau creuse dans le rivage des canaux sinueux bordés par des murs de granit qui s’élèvent parfois à une hauteur de 2,000 pieds. Ces canaux innombrables, par lesquels la côte ferme est comme tailladée, s’étendent à une grande distance dans l’intérieur; on peut naviguer pendant des journées et des nuits sans atteindre le fond de ces entonnoirs. Le poisson y abonde, et les pêcheurs l’y suivent. Ils accrochent leurs rudes habitations dans les anfractuosités des rochers. Autour de ces cabanes, sur le sol aride constamment déchiré par le vent, ils chercheraient vainement à produire leur subsistance par la culture. La mer est leur ressource; aussi devient-elle leur véritable élément; ils y vivent et ils l’aiment. Ses colères n’ont rien qui les effraie, son aspect sombre rien qui les attriste. Ses mugissemens bercent leur sommeil, et, lancés sur la crête des vagues, ils les dominent comme on fait un cheval sauvage dans les plaines de l’Amérique du Sud. Les jours de repos, où la barque est tirée sur le sable, ils pêchent, assis au rebord de leur fenêtre, les pieds suspendus au-dessus de l’abîme. L’hôte qu’ils reçoivent ne trouve pas de pain sur leur table, mais surtout du saumon fumé. Ils sont la vraie race de ces hommes du nord qui partirent d’Alesund, au Xe siècle, sur des embarcations longues et étroites figurant des dragons, des lions, des taureaux à croupe recourbée. Poussés par le vent, qui secouait leurs étendards de soie blanche où le corbeau d’Odin brodé par les filles scandinaves étendait ses ailes, ils s’abattirent à l’embouchure de la Seine, et, s’y trouvant bien, ils se fixèrent dans le beau pays qui leur doit le nom de Normandie. Dès lors, on le voit, ils se montraient navigateurs intrépides, ils se jouaient avec la mer et ne craignaient pas d’affronter ces eaux avides de naufrages. Ce sont leurs descendans qui vont aujourd’hui chercher la baleine aux îles Lofoden, à quelques milles du Maelstrom, ce gouffre qui attire les navires et les engloutit d’ans son tourbillon.

Les quatre états de la Baltique et de la Mer du Nord qui nous occupent comprennent dans leurs limites autant d’eau que de terre. La Suède n’est pas moins que la Hollande baignée par des eaux intérieures : lacs, rivières et canaux. En Suède, les lacs bordent les chemins, qui ne sont souvent qu’une chaussée entre deux masses liquides. Stockholm est bâtie non sur sept collines, mais sur sept îles où s’étagent les maisons, les palais et les églises, à partir du bord de la mer. Du sommet de ces édifices, en tournant les regards vers la terre ferme, on aperçoit un lac sans fin, le lac Mœlar, qui conduit à Upsal après avoir contourné 1,300 îles. Copenhague est une capitale insulaire. La Hollande, pays conquis sur la mer, est au-dessous des eaux et n’est garantie de l’inondation que par ses digues. Enfin la Norvège suspend à de grandes hauteurs des lacs et des rivières qui se précipitent en un nombre infini de chutes. « De chaque roche, dit un voyageur, tombe une cascade; sur nos têtes, sous nos pieds, jaillissent des cascades;., elles rampent, glissent, se croisent et confondent en d’inextricables méandres leurs anneaux argentés. On compterait plutôt les étoiles de la voie lactée que le nombre des chutes d’eau. Certains pics semblent coiffés d’un écheveau dont chaque brin est un filet d’écume. »

La population de ces contrées est donc adonnée dès l’enfance au métier de la pêche et de la mer. Comment s’étonner qu’elle fournisse de bons marins et qu’elle puisse à l’appel de la patrie armer des flottes dont les équipages se conduisent admirablement dans les combats? Nous en verrons des preuves récentes. L’histoire seule prouve l’aptitude spéciale de ces braves gens, nés en quelque sorte pour la mer et qui y meurent si souvent. Les Anglais, bons juges en ces matières, apprécient leur valeur, et l’un d’entre eux, un amiral, disait : « Qu’on me donne une flotte construite en Angleterre et montée par des marins de la Norvège! »

Il aurait pu, sans crainte de se tromper, en dire autant des marins du Danemark et de la Hollande, et comprendre dans son souhait des chefs tels que les Ruyter, les Tromp et les Juël, rivaux illustres et souvent heureux de la marine d’Angleterre. Ils excellaient dans l’art de la navigation à voiles. Cet art a fait son temps; mais leur génie militaire est de toutes les époques. Il a les mêmes chances de succès, quoiqu’il n’ait plus à se servir des mêmes moyens. Le vrai marin, qu’il ait à manœuvrer la vapeur ou les voiles, aura toujours un avantage sur des adversaires moins rompus au métier : celui d’être sur son élément. Dans les bottes prussiennes, les vrais marins ne seront jamais nombreux, parce que l’aristocratie du pays, où se recrute exclusivement le personnel des officiers de vaisseau, n’est embarquée que par exception et pour le service. L’habitude de vivre à la mer et en vue de la mer, de s’y plaire et de s’y trouver à l’aise, donnera toujours la supériorité du sang-froid, de la pleine possession de soi-même, du coup d’œil et de la saine et prompte décision. Un savant militaire comme le général Stosch, qui a passé de l’infanterie à la tête de la marine prussienne, fera de bons vaisseaux et de bonnes institutions maritimes, mais ne serait jamais qu’un médiocre marin, malgré les plus studieuses préparations. Or les jeunes officiers de cette marine ne sont guère encore que des marins de terre appliqués et instruits. Si intelligens qu’on les suppose, ils ont l’inconvénient, une fois à bord, d’être comme enlevés à leur élément naturel et de ne pouvoir arriver en face de l’ennemi qu’avec le cœur troublé, non par manque de fermeté, — nous leur supposons tout le courage possible, — mais parce qu’ils se sentent ballottés sur une surface mobile où les marins seuls dorment en plein repos. Un vieux matelot, dans un roman américain, dit qu’il a le « mal de terre. » Ce mot plaisant peint un sentiment vrai; mais on ne peut l’éprouver qu’après avoir contracté de longues habitudes, et ceux-là qui l’éprouvent sont les vrais marins. A bord, ils se sentent chez eux, at home, comme disent les Anglais, c’est ce qui fait la valeur exceptionnelle du matelot de la Grande-Bretagne. Nos voisins en sont bien persuadés, eux qui sont des maîtres en fait de navigation, aussi se préoccupent-ils beaucoup, dans la construction de leurs flottes, d’assurer autant que possible le bien-être des équipages à bord. Dans leurs essais successifs, ils n’ont jamais négligé cette précaution. Par exemple, ils ont fait tous leurs efforts et ils n’ont dédaigné aucune invention sérieuse pour augmenter, sur les bâtimens blindés, la circulation de l’air, car la ventilation y avait été d’abord mal aménagée. Loin de regarder ces soins comme un luxe, ils y attachent une importance capitale; ils les multiplient, ils accroissent par tous les moyens ce qu’ils appellent le comfort, en tant qu’on peut le concilier avec la sécurité et la puissance des bâtimens. Dans ces conditions, toute flotte maniée par des marins sera toujours supérieure. C’est pourquoi il est permis d’espérer que la Hollande et la Scandinavie ne sont pas encore au moment de voir leurs escadres confisquées au profit des Prussiens et leur territoire englobé dans « les limites naturelles, » selon le vœu des géographes patentés des académies allemandes.


II.

Une population de marins nombreux et endurcis est sans doute de première nécessité pour la constitution d’une flotte de guerre. Quand on les possède, on possède le principal, car ce sont les bons équipages qui font les bonnes flottes. Mais les hommes ne suffisent pas; il faut leur donner encore des armes solides, appropriées à la lâche qu’ils sont appelés à remplir, c’est-à-dire un matériel capable de lutter avec celui des adversaires. Ici deux difficultés se présentent : la dépense d’abord. Les navires cuirassés coûtent fort cher; la construction d’un seul bâtiment d’escadre, de ceux qui, par leur force, leur armement, peuvent prendre une part active aux batailles navales, pèse bien lourdement sur le budget maritime d’un des états secondaires. Or il n’en faudrait pas moins de quinze pour compléter une grande flotte. Ils coûtent en ce moment de 12 à 15 millions. La création d’une escadre de quinze navires cuirassés entraîne donc une dépense de 200 millions, La Prusse compte en affecter plus de 300 à la construction de sa flotte: mais ni la Suède, ni le Danemark, ni la Hollande ne sont en mesure ou en humeur de faire une si grosse dépense. Tout ce qu’on peut leur demander raisonnablement, c’est de lancer ou d’acheter de temps à autre un navire de cette espèce, afin de suivre, au moins de loin, le mouvement général des constructions navales, non pour lutter contre des escadres, mais pour soutenir l’attaque d’un navire isolé, gêner ou disperser des flotilles de transport, obliger l’ennemi à faire des efforts considérables et gagner du temps, soit pour obtenir des secours, soit pour seconder l’action de la diplomatie. Admettons cependant une éventualité presque irréalisable ; supposons qu’un patriotisme surexcité par la grandeur du péril impose aux gouvernemens des pays menacés des sacrifices d’argent même exagérés; admettons qu’un de ces gouvernemens soit doté des moyens financiers nécessaires. L’opinion publique l’excite, le presse. Pourvu des ressources indispensables, il est mis en demeure de créer une flotte de premier ordre. Comment s’y prendra-t-il ? Ici commencera son embarras. Les grands états peuvent faire les frais de plusieurs escadres successives. Les petits états ne peuvent pas se permettre une telle prodigalité. Les erreurs leur sont interdites, faute de moyens de les réparer. L’exemple même de leur grande antagoniste est de nature à les faire beaucoup hésiter. La Prusse, dans son extrême hâte, s’est exposée à créer tout d’une pièce, en quelques années, une flotte qui sera surannée et dont la force sera dépassée par de nouvelles inventions et de nouveaux perfectionnemens, avant même qu’on l’ait utilisée. Nous l’avons dit dans une précédente étude, et déjà l’événement nous donne raison [2].

La Prusse a construit en quelques années plus de la moitié de sa flotte cuirassée. Elle a déjà de grands bâtimens d’escadre et elle presse la construction fort avancée de plusieurs autres ; mais ils sont à peine achevés et voici qu’ils se trouvent distancés : par l’Angleterre qui a construit successivement dans ces dernières années quatre vaisseaux dont le plus récent, l’Inflexible, pourrait, a dit M. John Paget, tenir tête à toute une escadre. Or voici que l’Inflexible même est rejeté au second plan par un nouveau navire, le Duilio, frégate lancée au mois d’avril dernier par l’Italie, qui ne s’est pas encore consolée de la bataille de Lissa. Après avoir vendu le matériel cuirassé, trop vite construit, qui avait alors si mal servi son courage, elle a fait des efforts surhumains pour agrandir sa marine, en consultant plutôt ses aspirations que ses finances. Elle est parvenue à posséder le plus grand et le plus fort type de navire connu. Ce modèle l’emporte sur tous les bâtimens actuels de la flotte prussienne. C’est une leçon qui ne peut être perdue pour les petits états dont la marine est à créer. La Prusse décidément ne jouit pas encore des faveurs de Neptune. Rome a l’avantage sur Berlin dans cette course à la mer, car le navire italien dont nous parlons, bien conduit et bien équipé, battrait probablement le grand Kaiser même, le vaisseau-empereur, réduit aujourd’hui à l’état de satellite dans les flottes où des bâtimens anglais, italiens et le vaisseau russe Pierre-le-Grand sont des têtes de colonnes.

Donc, si par impossible le gouvernement d’un état secondaire était mis en possession du crédit nécessaire pour la création d’une grande flotte, il se dirait : Par où commencer, et comment finir? L’Angleterre et la Russie, seules parmi les grandes puissances, pourraient répondre à cette question : l’Angleterre, parce qu’elle est riche, la Russie, parce qu’elle dispose au gré du tsar des revenus publics. Elles répondraient donc: « Par de l’argent et par des essais.» Hors de la marine, on ne peut se faire une idée de la confusion qui existe dans l’art des constructions navales. L’invention des bâtimens cuirassés et l’accroissement simultané de la puissance de l’artillerie ont jeté dans les esprits un véritable désordre. Le champ des expériences étant ouvert, les inventeurs s’y sont précipités avec une ardeur extrême. Les propositions abondent, les objections se multiplient, les x s’entre-choquent, lancés par les ingénieurs d’une frontière à l’autre, et l’imagination, superfluité proscrite en mathématiques, semble avoir réformé ses allures irrégulières pour pénétrer dans le domaine des savans. Au fond, elle est toujours la folle du logis, et l’on sent son influence dans les raisonnemens les plus hérissés de chiffres. En Angleterre, où la flotte ressemble, dit-on, à une carte d’échantillons, on a construit quantité de navires d’après des hypothèses politiques plus ou moins hasardées. Tel bâtiment a été destiné à opérer sur les côtes de France, tel autre prévu pour une guerre en Amérique. Celui-ci fut construit en vue d’agir sur la Baltique, celui-là dans la Méditerranée. L’un avait un grand tirant d’eau et des bords très élevés au-dessus de la mer, l’autre enfonçait beaucoup moins profondément sa carène au-dessous de la surface liquide. Le pont du troisième s’élevait à peine de quelques pieds sur l’élément qui le portait. Tel, créé pour une croisière lointaine, avait un poids moins lourd de canons et de cuirasse, une machine à vapeur très puissante et de grands espaces réservés pour l’approvisionnement du charbon. Partout on a multiplié les machines à vapeur : pour le gouvernail, pour les canons, pour les tourelles, les approvisionnemens et les munitions; on en a placé deux principales à bord pour le même office, celui d’imprimer le mouvement au navire. Chaque pays a rivalisé de zèle inventif, et il semble qu’on s’y serait cru déshonoré, scientifiquement parlant, si l’on n’avait fourni son contingent au bouleversement général, et si l’on n’avait fait subir aux flottes des remaniemens d’une utilité souvent contestable, dont les conséquences les plus claires ont été de grever les budgets.

Les premiers bâtimens cuirassés, construits pour la navigation et le combat, étaient entourés d’une simple ceinture de fer peu épaisse, mais suffisante pour résister à l’artillerie de l’époque. La France avait l’honneur de l’invention, qui fit la juste popularité de M. Dupuy de Lôme. C’était en 1860. Vint l’épisode de la sécession aux États-Unis. La marine du nord fut créée spécialement pour les besoins de la guerre; elle avait pour mission de bloquer les ports du sud, d’en écarter surtout les armes, les munitions et les approvisionnemens, d’emporter les forteresses, de forcer l’entrée des fleuves et de détruire les bâtimens ennemis. Pour remplir ce devoir, les arsenaux et l’industrie construisirent des navires d’un nouveau modèle qu’on appela monitors. Ces bâtimens devaient offrir peu de prise aux batteries adverses, porter une cuirasse suffisante pour résister aux gros projectiles lancés de terre, être armés eux-mêmes d’une artillerie très puissante. Les conditions de ce programme ne pouvaient être observées qu’aux dépens des qualités nautiques. A l’origine, les monitors étaient donc incapables de naviguer hors des eaux calmes; mais, revêtus d’une armure complète couvrant le pont et protégeant l’artillerie, ras sur l’eau, presque comme des radeaux, ils rendirent de grands services. Des marins se signalèrent à bord de ces navires inusités. Des batteries du sud furent réduites au silence, le blocus fut rigoureusement maintenu, la contrebande de guerre sévèrement réprimée. A la paix, cette sorte de navires avait conquis sa place dans les flottes militaires. Ils avaient leur spécialité, mais on les en détourna pour leur donner de plus hautes destinées. On voulut en faire même des bâtimens de croisières, dont le rôle est de se transporter rapidement dans toutes les parties du monde, de naviguer et de combattre dans toutes les mers, par tous les temps. Or le problème à résoudre était à peu près insoluble. Pour marcher et combattre par tous Les temps, la voile semblait alors presque aussi importante que le moteur à vapeur, d’où découlait la nécessité de conserver une mâture lourde et encombrante, les canons étant devenus d’ailleurs très pesans. Enfin il paraissait impossible de maintenir l’abaissement de la coque presqu’au niveau de l’eau, du moment qu’il s’agissait de naviguer, et par conséquent de recevoir les coups de très hautes vagues.

On inventa les tourelles : en d’autres termes, on plaça sur le pont des bâtimens une ou plusieurs tours basses, revêtues de plaques de fer, tournant sur elles-mêmes, abritant chacune deux pièces de canon d’un poids énorme qu’on pouvait orienter dans toutes les directions, et dont un seul coup avait assez de force pour crever la cuirasse d’un bâtiment ennemi. Voici quels furent les principaux avantages de cette innovation : L’heure du combat étant venue, les hommes disparaissent sous le pont du bâtiment. Les seuls servans des pièces occupent les tourelles, où ils se trouvent parfaitement à l’abri. Le navire, bas sur l’eau, n’offre au-dessus qu’une bande de fer difficile à atteindre. Les canons élevés à la hauteur des tourelles dominent l’horizon. La mobilité de ces petites tours, évoluant sur elles-mêmes, donne de l’incertitude au tir de l’ennemi, dont les projectiles glissent sur leurs murailles de fer cylindriques sans les entamer. Les sabords en sont étroits. Après chaque coup, on détourne le sabord, on le ferme pour recharger la pièce en toute sécurité, pendant que l’autre bouche à feu, tournée vers l’ennemi, envoie son projectile. L’intervention de l’éperon, dans les batailles maritimes, donnait un nouveau mérite à l’invention des tourelles, due au célèbre ingénieur suédois Ericsson. Un bâtiment lancé sur l’ennemi pour le couler en le frappant avec son éperon, se présente nécessairement par la pointe. Dans cette position, toute artillerie placée sur les flancs du navire agresseur peut être annulée, tandis qu’il risque au contraire d’être pris d’enfilade par les batteries de son adversaire. Les tourelles tournantes pouvant diriger leur feu dans le même sens que l’éperon, cette machine de guerre se trouverait appuyée par l’artillerie au lieu d’agir seule au moment du choc.

Telles furent les principales considérations qui déterminèrent l’adoption des tourelles, et ce genre de construction entraîna d’abord la réforme des bâtimens armés en batteries de côté à poste fixe. Ils furent délaissés, et l’on n’entendit plus parler que des navires à tourelles; on n’en voulut plus d’autres. Mais voici qu’après avoir dépensé beaucoup d’argent à supprimer les batteries de flanc, on se mit à les regretter, et l’on donna, de ce regret, les raisons suivantes : les batteries de flanc ont l’avantage de réunir un plus grand nombre de pièces d’artillerie. Quoique un seul gros canon vaille mieux que dix petits pour déchirer les plaques de fer, une seule pièce d’artillerie a l’inconvénient de ne tirer qu’un seul projectile à la fois. Ce projectile peut dévier de sa route; or les minutes sont des siècles dans un combat naval, et quiconque manque son but n’est point manqué par son adversaire. Quand, sur les anciens vaisseaux de cent à cent trente canons, on envoyait des bordées de cinquante à soixante boulets, un certain nombre arrivaient toujours à destination; mais dans l’émotion et la fumée du combat, sur un navire en mouvement, le chef de pièce, visant à travers une ouverture très-étroite, sur un but mobile, est exposé à mal pointer et à laisser intact le bâtiment désigné à ses coups.

Donc on en revint aux batteries de flanc ! Nouveau revirement, nouveau changement, nouvelle dépense! Cependant on tenait toujours à abriter toute l’artillerie et tous les artilleurs par un blindage. Au moment de replacer, entre les tourelles, des canons en batterie sur les flancs des navires, on se demanda comment les couvrir? comment les garantir des coups de l’ennemi? On imagina de construire en fer, au milieu du bâtiment, un réduit cuirassé qu’on appela fort central. On y plaça jusqu’à dix-sept canons de gros calibre battant des deux côtés du vaisseau, sans changer la position des tourelles qui peuvent tirer dans la ligne longitudinale, c’est-à-dire à l’avant et à l’arrière. Seulement toute cette masse de fer surchargeait les bâtimens. D’un autre côté, l’artillerie suivait pas à pas les progrès du blindage; elle acquérait une telle supériorité qu’aucune des cuirasses usitées ne lui opposait plus de résistance insurmontable. Si donc on persistait dans la résolution de garantir tous les canons et tous les hommes, il fallait multiplier les plaques de fer sur les tourelles et sur le réduit central, il fallait en augmenter l’épaisseur, et dès lors on se voyait obligé de diminuer la résistance des cuirasses dans les autres parties du navire. Ainsi découvertes, ces parties quelquefois vitales allaient offrir aux coups de l’ennemi des faiblesses dangereuses. Cette considération conduisit le génie maritime à une autre transformation et à d’autres prodigalités qui consistèrent dans la suppression de la mâture.

Jusqu’aux dernières expériences, on avait conservé les voiles, qui furent si longtemps la gloire des marins et l’honneur des vaisseaux. L’Angleterre, qui n’a cessé de mener toutes les flottes du monde dans la carrière du progrès et d’appliquer la première toutes les inventions utiles et même inutiles, avait peine à renoncer à la forte élégance de sa marine : à ces mâts, à ces huniers, à ces agrès, qui faisaient l’ornement et la grâce de ses anciens navires, et que les matelots du royaume-uni manœuvraient avec tant de hardiesse et de supériorité. On disait que la voile, alliée à la vapeur, était toujours utile pour appuyer le navire, surtout dans les mauvais temps; mais le succès des monitors, transformés et agrandis pour la navigation, l’épreuve heureusement soutenue de leurs qualités nautiques, leurs traversées facilement accomplies, et l’inappréciable avantage de les pouvoir couvrir de fer, grâce à l’allégement du poids de la mâture, décida l’Angleterre à supprimer, au moins sur une partie de la flotte cuirassée, la voilure et les mâts. On s’aperçut que ceux-ci gênaient le tir des tourelles : on les rasa sans hésiter plus longtemps, et aujourd’hui la flotte anglaise compte au nombre de ses navires quatre bâtimens qu’on peut comparer à d’énormes tortues qui nagent couvertes de leur carapace. Ils sont fort disgracieux, mais leur puissance égale et dépasse leur laideur. C’est de l’un de ces quatre navires, le dernier et le plus fort, que M. John Paget a pu dire qu’il tiendrait tête à une escadre. Ainsi qu’on l’a vu, il y a dans le monde en ce moment sept vaisseaux de cette sorte : quatre en Angleterre, un en Russie, deux en Italie. C’est le début; les mêmes gouvernemens ont sur chantiers d’autres bâtimens du même ordre. On n’a pas encore le projet de remplacer les cuirassés matés par des escadres entièrement composées de navires sans mâture. On se propose seulement, quant à présent, de les distribuer dans les escadres comme corps de bataille pesamment armé; mais peu à peu ils envahiront la place: les vaisseaux matés à cuirasses moins épaisses seront mis de côté les uns après les autres, et il ne se passera peut-être pas un temps bien long avant que les bâtimens sans mâture soient en majorité dans les escadres blindées. En effet, on ne voit pas de bornes à cette lutte de la cuirasse et du canon; elle a déjà atteint des proportions tout à fait exagérées, et l’on n’en aperçoit la fin possible que par la substitution d’un agent de destruction qui rende le blindage superflu, — les torpilles par exemple, qui seraient plus meurtrières et infiniment moins coûteuses. Au point où l’on en est arrivé, il n’y a plus rien de possible dans la voie où l’on est entré. Lors de la construction des premiers vaisseaux cuirassés, l’épaisseur du blindage était de 12 centimètres; on l’a portée à 30 et 35 centimètres, et le dernier navire sans mature, l’Inflexible, le parangon de la flotte anglaise, est cuirassé à 61 centimètres. Quant à l’artillerie, elle a passé du canon de 27 centimètres à celui de 32 centimètres 1/2, et du poids de 35 tonneaux à 81 tonneaux. Le bâtiment construit en Italie porte des pièces de 100 tonneaux fabriquées en Angleterre dans les ateliers de sir W. Armstrong. Eh bien ! lorsque ce type de navires sans mâture aura été porté à sa suprême puissance, on peut être certain d’avance qu’une nouvelle transformation aura pris faveur et sera à la veille d’y être substituée.

Voici déjà qu’on imagine de nouveaux remaniemens. Des marins d’autorité et de mérite, voyant bien qu’on en arrive, à force d’inventions et de progrès, à un vrai gaspillage des ressources publiques, et comprenant la lassitude des esprits à la suite de tant d’innovations sans résultat définitif, se sont rencontrés dans une même proposition : celle de restreindre le blindage, de le distribuer autrement à bord, de le réserver surtout pour les parties vitales. Ils projettent de supprimer le fort central, d’établir la batterie qui l’occupe aujourd’hui en barbette, c’est-à-dire « en plein air, en pleine lumière et commandant tout l’horizon; » de placer les canons sur une seule ligne, dans le plan longitudinal du navire, de manière à les réunir au besoin sur le côté où tout l’effort de l’artillerie devra porter pendant un combat. Dans le fort central actuel, les canons sont rangés sur chaque bord, de sorte que la moitié des pièces est réduite au silence quand il s’agit de combattre d’un seul côté. Si chaque bordée pouvait au contraire être servie par la totalité des canons, la puissance des navires serait doublée avec le même nombre de pièces. Qu’on se représente deux bâtimens marchant l’un contre l’autre : ils se croisent, et, dans une rencontre courte et rapide, ils échangent le salut de leurs projectiles, puis aussitôt, après avoir passé l’un contre l’autre, ils se retournent pour revenir à la charge. Cette manœuvre ne serait-elle pas mieux servie par une artillerie puissante, agissant de tout le poids de l’ensemble des canons placés à bord, que par l’emploi de la batterie placée à poste fixe d’un seul côté? Servans et chefs de pièces combattraient au grand jour et avec leurs coudées franches, l’horizon clair, le vent libre qui dissipe la fumée, les poumons délivrés de l’oppression du réduit central actuel, où se concentrent les vapeurs de la poudre enflammée. Ne se trouveraient-ils pas placés dans les meilleures conditions que puissent souhaiter des hommes courageux et résolus à voir le péril en face? Mais, dit-on, les marins privés ainsi de toute protection ne seront-ils pas victimes de leur audace? On répond à cette objection qu’un obus de gros calibre éclatant, dans un espace resserré comme le fort central, y causerait probablement d’affreux ravages, entraînerait la mort du plus grand nombre des marins qui y seraient renfermés, pourrait en même temps atteindre toutes les pièces et les mettre hors de combat. Or il est impossible de revêtir ce fort d’une armure si épaisse qu’elle reste impénétrable aux gros projectiles d’artillerie lancés par ces monstrueux « enfans de Woolwich, » dont la force et le poids sont énormes. Ils seraient peut-être moins meurtriers dans un espace libre, où l’on pourrait sans doute en éviter moins difficilement les éclats. Dans tous les cas, cette manière de combattre au grand soleil est plus conforme au caractère des hommes aguerris. On lit dans les rapports militaires relatifs aux opérations des armées alliées devant Sébastopol, que souvent les troupes désignées pour marcher de nuit à l’assaut des redoutes russes demandaient à les assaillir en plein jour, aimant mieux se trouver en vue de l’ennemi et s’exposer à des coups bien dirigés, que de l’aborder avec moins de risques à la faveur des ténèbres. On aime à voir ce qu’on fait, et surtout ce qu’on fait si galamment.

Mais ce n’est pas seulement en France, et par la voix de marins dont la position est très élevée, que ces idées se produisent; elles ont également cours dans les rangs de la marine britannique et sont exposées dans des écrits très répandus et très appréciés. L’une de ces publications, précisément celle de M. John G. Paget, tend à la suppression du fort central et de son blindage : « Nos vieux cuirassés, dit-il, courent plus de risques dans le combat que des navires sans cuirasses. La protection latérale ne sert qu’à favoriser l’éclatement des obus dans l’intérieur de la batterie, avec quel effet destructif, nous n’avons pas besoin de le dire. »

Ainsi, pour ne citer que les transformations principales, on a passé des ceintures cuirassées aux monitors qui ont été couverts de fer, — des tourelles aux batteries centrales fortifiées, — des batteries centrales à la suppression de la mâture, et maintenant qu’on est arrivé au maximum du blindage, on s’aperçoit qu’il ne reste plus qu’une chose à faire : le décuirassement! Que de chemin l’on a parcouru et de quelle quantité d’or a été pavée cette route qui tourne maintenant en un cercle ! La discussion s’est établie en Angleterre sur les conclusions suivantes, posées par le commander Gérard Noël, de la marine royale britannique, qui a reçu pour son travail une récompense décernée par un club d’officiers R. N. : renoncer à protéger autre chose que la flottaison, l’entourer d’une ceinture cuirassée de dix pieds de large, soit quatre pieds au-dessus et six pieds au-dessous de la surface de l’eau. Ce revêtement, appuyé sur un matelas de bois très dur et derrière lequel on disposerait les soutes à charbon, mettrait à l’abri les parties vitales, soit : les machines, le gouvernail, qui dans le système actuel des constructions navales sont insuffisamment protégés. De leur action dépend dans un combat l’existence même du navire qui, faute de pouvoir évoluer rapidement, serait livré aux coups des éperons et des torpilles. Il faudrait qu’il eût toujours une vitesse possible de quatorze nœuds, en vue d’éviter au besoin ces deux terribles instruments de guerre, de prendre chasse devant une force supérieure ou de poursuivre un bâtiment en fuite. Il faudrait aussi défendre l’avant et l’arrière par une cuirasse légère, car M. le commander Gérard Noël est persuadé que le rôle actif appartiendra toujours au tir de travers dans les combats où l’on emploiera l’éperon. En résumant plus haut la manœuvre de deux vaisseaux qui courront l’un sur l’autre, nous avons donné la raison de cette opinion. L’auteur dit : « malheur au navire qui, désemparé dans la première passe, en tournant moins vite que l’ennemi, lui prêtera le flanc ! il sera coulé d’un seul coup.» Voilà donc où l’art des constructions navales en est arrivé : à une impasse où l’on cherche vainement une issue. Or, pour en revenir à notre sujet, qui se rattache cependant naturellement à cette longue digression, répétons qu’en un tel chaos, un gouvernement dont les ressources financières seraient bornées et dont l’effort suprême ne pourrait être renouvelé, n’oserait certainement pas commencer une grande flotte dont chaque vaisseau serait comme désemparé avant d’avoir vu la mer. Sous ce rapport, la France a été bien avisée, elle a été favorisée d’une manière négative. Les circonstances qui devaient nuire à sa marine l’ont servie en l’obligeant à garder le statu quo. Depuis longtemps l’on n’a pas fait d’essais dans nos arsenaux. Nous n’en parlerions pas si, depuis les plus récentes publications [3], un fait considérable ne s’était produit : nous voulons parler de la mise à l’eau du vaisseau le Trident, dont les journaux ont annoncé récemment comme une sorte de conquête le prochain lancement dans l’arsenal de Toulon. Ce grand bâtiment, commencé en 1870, est aujourd’hui fort arriéré; s’il avait à lutter contre les vaisseaux sans mâture de l’Angleterre, de l’Italie et de la Russie, il n’aurait probablement pas l’avantage, parce qu’il a été construit en bois et que le fer est aujourd’hui seul employé dans les nouvelles constructions navales de l’Angleterre. Le fer seul se prête à la division du bâtiment en compartimens dits « compartimens étanches, » c’est-à-dire en cloisons qui ne laissant pas échapper l’eau, limitent ainsi l’invasion de la mer : disposition essentielle, surtout quand les coups d’éperon sont à redouter. Le Trident est encore un navire inférieur, malgré sa grandeur, parce que sa cuirasse n’a que 22 centimètres d’épaisseur, alors que l’Inflexible ourdis est cuirassé à 61 centimètres. L’insuffisance de cette épaisseur n’est pas compensée par la hauteur de la ceinture cuirassée, celle-ci n’étant que de 2m, 70, dont 1m, 50 au-dessous de l’eau. Or on a vu que M. Gérard Noël demande une ceinture de 10 pieds, dont six au-dessous de la flottaison pour la protection des œuvres vives. Nous ignorons quel sera le calibre et le nombre des canons à bord; il est douteux qu’ils pèsent 81 tonneaux comme ceux de l’Inflexible. Est-ce une prudente et sage réserve, est-ce une insuffisance de dotation financière qui ont tenu notre marine dans un état stationnaire? Que ce soit sagesse calculée ou économie involontaire, la France se trouve en situation de tout entreprendre en fait de matériel naval, précisément parce qu’elle n’a rien entrepris depuis 1870, et par la raison qu’elle n’a pas suivi l’exemple des pays où se sont succédé des inventions aussi ruineuses que peu satisfaisantes. Toutefois cette situation n’est ni sûre ni brillante. Nos voisins, par l’organe de M. John Paget, ne nous ménagent pas les avertissemens bienveillans. La flotte française, dit-il, n’est pas à la hauteur du rang de la France dans le monde. C’est une vérité pénible à entendre; mais on peut répondre à ce critique compétent qu’au moment même où il nous tenait ce langage les progrès de la marine britannique étaient déjà dépassés à l’étranger. Dans cette course, chaque gouvernement tient la corde à son tour, mais la lutte coûte plus cher qu’elle ne rapporte, et la France, à la suite d’une guerre désastreuse, devait se tenir à l’écart; les aventures ne sont permises qu’aux riches et aux heureux.

L’exemple de la France est bon à suivre surtout dans des royaumes comme le Danemark, la Suède et la Hollande, où les ressources financières de l’état sont médiocres. Ils n’ont pas manqué de s’y conformer, et ils se sont bornés à préparer leurs moyens de défense en consultant leur propre situation plus que la grandeur et la force de leurs antagonistes présumés. Dans cette proportion, ils sont dès à présent utilement armés. C’est ce qu’il nous reste à exposer.


III.

Le 9 mai 1864, une escadre alliée, composée de navires autrichiens et de canonnières prussiennes, fut rencontrée par des bâtimens de guerre du Danemark ; un combat s’ensuivit et fut livré à la hauteur d’Helgoland. Cette île appartient à l’Angleterre, qui s’en est emparée en 1807, l’année même du bombardement de Copenhague. Comme elle commande les embouchures de l’Elbe et du Weser, les Prussiens la convoitent et voudraient l’annexer; mais il est plus difficile de l’enlever aux Anglais que le Slesvig à un petit peuple. La question de l’achat d’Helgoland a donc été fort agitée dans le parlement de Berlin, à l’époque où l’on y a décidé la création de la flotte. Des négociations ont-elles été réellement entamées? On l’a dit. Dans tous les cas, elles n’ont pas encore abouti, ou peut-être le port militaire de la Jahde a-t-il été décidément jugé suffisant.

Au mois de mai de l’année 1864, ce port n’existait pas encore, et l’escadre alliée fut réduite à se réfugier dans les eaux anglaises de l’île. Les forces danoises comprenaient deux frégates et une corvette; elles avaient pour chef un capitaine de vaisseau, M. Suenson : cet officier supérieur était monté sur le Niels-Juel. Le principal bâtiment autrichien, à bord duquel avait arboré son pavillon M. Tegethoff, commandant des forces alliées, s’appelait le Schwartzemberg. Cette frégate portait 50 canons et 540 hommes d’équipage. A peine en vue, le capitaine Tegethoff la lança dans la ligne ennemie, faisant feu des deux bords : c’était un premier essai d’une manœuvre que la même main devait renouveler avec plus de succès contre les Italiens à Lissa. Contre les Danois, cette hardiesse ne fut pas heureuse. Un moment étourdie par l’imprévu de cette attaque, l’escadre du Danemark se remit promptement de sa surprise. Elle était composée de trois navires : le Jutland de 44 canons, le Heimdal de 16 bouches à feu, et le Niels-Juel de 44 canons. Celui-ci, inférieur en force, accepta néanmoins la lutte avec le Schwartzemberg. Dès les premières bordées, un boulet frappa en pleine poitrine le commandant en second de ce dernier bâtiment. D’autres désastres suivirent ce malheureux début. Deux obus renversèrent à bord du Schwartzemberg un des gros canons, tuant et blessant du même coup 14 hommes sur les 16 servans. Bientôt après, un nouvel obus se logea dans une voile, bien qu’elle fût serrée comme les autres. En éclatant, il incendia le gréement du mât de misaine, et le mât même fut atteint par le feu. Cet événement mit en péril le navire, car les flammes, poussées par le vent, pouvaient être communiquées au reste de la mâture et se propager à l’intérieur du bâtiment. Il fallut manœuvrer de manière à les diriger à l’avant. Cette obligation entrava les efforts du Schwartzemberg, déjà réduit à l’état de défense. L’incendie n’était pas éteint lorsqu’un troisième obus, pénétrant à l’intérieur, éclata tout près de la soute aux poudres. On parvint à dominer le feu, mais en ce moment le mât de beaupré fut emporté par un boulet. Le navire éclopé n’avait plus qu’à se retirer. C’est ce qu’il fit, poursuivi par le Niels-Juel jusqu’à la limite où les lois internationales défendaient aux deux adversaires de combattre. Durant la lutte, le second navire autrichien, Radetzky, de 34 canons, monté par 310 hommes, avait vaillamment supporté sa part du péril. Il suivit son chef dans sa retraite, le couvrit, le protégea contre la poursuite et ne cessa le combat qu’à son arrivée dans les eaux territoriales de l’île anglaise. Quand les navires autrichiens purent se reconnaître, on vit que le Schwartzemberg avait éprouvé de très graves avaries. En pleine mer, il fût probablement tombé entre les mains de l’ennemi. Il ressemblait, disait un des officiers de l’escadre, plutôt à une carcasse naufragée qu’à un navire; 125 hommes avaient été tués et blessés à bord. Le Radetzky, moins maltraité, avait reçu dans sa coque une trentaine de projectiles; 36 hommes de son équipage avaient été frappés et, au nombre, 1 officiel atteint par un boulet. Le combat, qui avait duré deux heures, fut très honorable pour tout le monde, mais la supériorité resta aux Danois, qui montrèrent autant de courage et plus d’habileté. Quelle attitude avaient prise les navires prussiens dans ce conflit? Ce n’étaient, il est vrai, que des canonnières. Mais sans doute la portée de leurs gros canons fut mal calculée, car pendant tout le combat elles se tinrent à l’écart. Leurs projectiles n’atteignirent pas l’escadre ennemie. On se demanda si l’artillerie prussienne n’était pas trop habile pour avoir commis involontairement une erreur si forte. Avait-elle pris un malin plaisir à laisser écraser le Schwartzemberg? Les Autrichiens n’auraient eu que ce qu’ils méritaient pour avoir commis la lourde faute de s’engager avec les Prussiens dans cette guerre, où ils gagnèrent plus de coups que d’honneur et de profit.

De deux choses l’une : ou les Prussiens se tinrent en dehors de l’action par une tactique politique qui pouvait être dans leurs instructions, ou leur savante artillerie fut troublée dans ses opérations par l’influence de la mer. Le Schwartzemberg paya cette défaillance calculée ou involontaire. Le capitaine danois, dans le rapport à son gouvernement, dit assez dédaigneusement ce qui suit : « Les canonnières prussiennes étaient alors, comme pendant tout l’engagement, à une distance très considérable, et leur feu resta par conséquent sans effet. » L’officier allemand déjà cité reconnaît que « les canonnières ne subirent pas le moindre dommage. » Le gouvernement autrichien se montra bon appréciateur du courage en récompensant cette défaite à l’égal d’une victoire. M. Tegethoff fut promu à la dignité d’amiral, et la suite prouva qu’on avait fait un très bon choix. On ne dit pas ce que le gouvernement prussien fit pour l’état-major de ses canonnières.

Aucun des navires engagés dans l’une ou l’autre escadre n’était cuirassé. C’étaient des bâtimens mixtes à hélice, faits pour marcher à la voile comme à la vapeur. Les moyens dont dispose la marine actuelle étant tout différens, il est sans intérêt d’examiner quels mouvemens, quelles manœuvres assurèrent aux Danois la supériorité. Nous trouverions peut-être dans cette étude la preuve qu’une flotte montée par des marins a toujours l’avantage à la mer sur une flotte montée par des soldats. Cette proposition sera, nous le croyons, démontrée dès les premiers combats qui seront livrés entre deux flottes cuirassées, quoique la construction de ces forteresses mobiles, qu’on conduit à la mer aujourd’hui sans mâture d’aucune espèce, ait rendu possible en apparence l’armement d’une flotte sans marins.

Au moment où le Danemark soutenait honorablement avec ses frégates à hélice le combat sous Helgoland, il pressentait déjà la transformation des mannes du monde entier en bâtimens blindés. Il avait été l’un des premiers à s’approprier l’innovation des États-Unis réalisée pendant la guerre de la sécession, celle des bâtimens entièrement couverts de fer pour l’attaque et la défense des places de guerre. Il avait fait construire à Glasgow, dans les ateliers de MM. Napier, sur les plans du malheureux capitaine Coles, une batterie flottante cuirassée destinée à la défense des côtes, et il l’avait nommée le Rolf-Krake. Ce navire, appelé à croiser entre les îles du Danemark, près des côtes, dans des eaux peu profondes, n’avait qu’un très faible tirant d’eau. Il était très bas et ne dépassait sa ligne de flottaison que d’un mètre et demi. Quand il fallait combattre, on pouvait l’abaisser encore par l’introduction dans la cale d’eau qu’on chassait ensuite à volonté. Dans cette situation, son pont rasait l’eau, et sa coque presque tout entière était à l’abri des boulets. Deux coupoles cylindriques ou tourelles s’élevaient sur le pont à la hauteur de 1m, 37; elles étaient mobiles et portaient chacune 2 canons de gros calibre.

L’invasion prussienne au Slesvig étant complète, les troupes da- noises, obligées d’évacuer les lignes de Düppel, traversèrent le Petit-Belt et se retirèrent. Les Prussiens les suivirent et disposèrent leurs batteries à Alsen-Sund. Le Rolf-Krake s’avança bravement pour les attaquer. Il ne réussit point à les déloger, mais son équipage fit preuve d’une grande énergie, et le capitaine eut du bonheur, ce qui est synonyme d’habileté. Il eut affaire à trois batteries d’où furent dirigés sur son navire des feux convergens. Cette fois l’artillerie prussienne se trouvant sur son terrain n’eut garde de manquer le but. Le Rolf-Krake reçut 150 boulets; il fut criblé, mais non point entamé, et il ne se retira qu’après avoir échangé pendant une heure et demie avec l’ennemi une canonnade des mieux nourries. Cette expérience suffisait pour indiquer au Danemark la voie où il devait persister. A cette époque, voici quelle était la composition de sa flotte. On y comptait un certain nombre de bâtimens à voiles qu’il est inutile d’énumérer, quoique dans le nombre il y eût des vaisseaux de ligne. L’escadre à vapeur et à hélice mixte, la seule qui eût encore une certaine valeur, comprenait 6 frégates de 40 à 50 canons, 3 corvettes portant 30 canons, des goélettes, des canonnières et un ancien vaisseau rasé qu’on s’occupait à transformer en corvette cuirassée. Il s’y trouvait enfin la batterie flottante le Rolf-Krake, dont nous venons de rapporter les brillans débuts.

Le gouvernement en fit construire immédiatement deux autres, le Lindormen et le Goum. Ces cuirassés furent mis à l’eau en 1868 et 1869. L’année suivante, au mois de novembre, le Danemark mit sur chantier le plus fort de ses bâtimens blindés : l’Odin, qui fut construit à Nyholm, près de Copenhague. Ce navire fut achevé en 1873. Il est protégé par des plaques de 0m, 20; il est également cuirassé à l’avant et à l’arrière; il a deux tourelles armées chacune de deux canons de 19 tonnes, et enfin il est pourvu d’un bélier en acier. Les navires que nous venons de nommer sont parfaitement propres au service qui leur incombe. Quand ils prirent rang dans la flotte danoise, on s’en félicita beaucoup à Londres, et les journaux de l’Angleterre, qui n’ont pas l’habitude de dissimuler leur pensée, dirent hautement que le voisinage de l’Allemagne faisait au Danemark une loi d’avoir une flotte capable de se défendre à un moment donné. Cette flotte, ajoutaient-ils, doit être composée de navires qui, sans coûter aussi cher que ceux de la Grande-Bretagne, puissent entrer en lutte avec les flottes ennemies, disperser leurs convois, mais surtout défendre les côtes et naviguer dans les basses eaux : dans le Sund, dans les Belts et dans les nombreux détroits et passages qui découpent le rivage.

L’avenir de la flotte danoise était ainsi tracé, et le gouvernement de Copenhague, partageant ces idées justes, prit le parti de dresser un plan de défense du Danemark, qu’il soumit aux représentans du pays dans la séance du 8 janvier 1873. Une partie de ce projet avait pour objet la réorganisation des forces de terre; l’autre était consacrée à la marine, et voici comment l’administration proposait de la constituer : Le Danemark, depuis la perte du Slesvig, est réduit, en terre ferme, au Jutland et aux îles de Fionie et de Seeland, pour ne parler ici que des fractions les plus importantes du territoire. La Fionie et la Seeland, placées entre le Jutland et la Suède, ne laissent passer entre elles que d’étroits canaux, qui sont le Petit-Belt, le Grand-Belt et le Sund. Le premier baigne les rives du Jutland et de la Fionie; le Grand-Belt sépare les deux îles et passe entre la Fionie et la Seeland; le Sund touche d’un côté à la Seeland et de l’autre au sol continental de la Suède. Cette disposition du territoire danois ne laissait pas d’incertitude dans les mesures à prendre pour assurer la défense du royaume, et traçait un cadre fort simple qui consistait à tenir les bâtimens dans ces passes étroites en les appuyant sur des canons à terre. Le ministre demandait donc l’autorisation de fortifier le Grand-Belt en établissant sur les deux côtes trois batteries; le Petit-Belt en y construisant un fort important, et enfin Seeland au moyen de cinq batteries. On suppose que l’armée prussienne, opérant son envahissement, entrerait en Danemark par le Slesvig et, parvenue dans le Jutland, chercherait à passer en Fionie et de là au Seeland en traversant les Belts. Il appartiendrait au Danemark de disperser les convois et d’empêcher les transports de vivres et de munitions par mer. Or l’établissement de batteries fixes serait insuffisant sans l’augmentation de la flotte. Le ministre proposait donc en même temps de la compléter par l’achèvement d’une nouvelle et puissante batterie flottante, Helgoland, et par la construction de deux autres bâtimens de même force et de même caractère. Ces propositions n’excluaient pas la mise en chantier des navires ordinaires, tels que canonnières, porte-torpilles et bâtimens de grande marche non cuirassés. Enfin le ministre exposait encore à la Chambre la nécessité de protéger Copenhague même par un ensemble de fortifications telles qu’elle fût mise à l’abri d’un bombardement. Il est fort naturel en effet que les Danois n’aient pas oublié l’événement du 2 septembre 1807 : cette date mémorable d’une attaque sans déclaration de guerre. Ce jour-là, Copenhague, à son réveil, fut saluée par la flotte anglaise qui fit tomber sur elle un ouragan de fer et de feu : en quelques heures, les ruines s’amoncelèrent; les femmes, les enfans, surpris, furent frappés et périrent. Cette tempête dura trois jours. A la fin de cet abominable massacre, opéré au nom de la politique, trois mille personnes avaient péri ; une moitié de la ville était incendiée. Les Danois veulent empêcher le renouvellement d’un tel acte de barbarie. Pleins du souvenir de cette époque, souvenir renouvelé par le dernier bombardement de Paris, ils veulent tenir les bâtimens ennemis hors de portée. Le gouvernement demandait donc la construction de deux nouveaux forts, l’un à la pointe nord, l’autre au sud de l’entrée du port ; et, pour fermer la rade, il proposait d’y établir un système complet de torpilles sous-marines. Ce projet, qui paraissait fort bien conçu, a rencontré de grandes difficultés. La principale est la question d’argent : les seules défenses de Copenhague entraîneraient une dépense de 57 millions, celles du Grand-Belt à peu près 4 millions ; le Petit-Belt absorberait 1,800,000 francs; la Seeland et le Sund, 7,800,000 francs : au total, environ 72 millions. Il y fallait ajouter 30 millions pour la flotte, en tout plus de 100 millions : somme énorme dans un royaume où le budget ne dépasse pas 70 millions. Le ministère a proposé de répartir cette dépense sur huit années. Mais au commencement de cette année le Rigsdag ne s’était point encore décidé à obérer ainsi ses finances. Ajoutons que le ministre avait manqué de l’adresse des vieux parlementaires. Quand M. de Bismarck voulut obtenir un emprunt pour la construction de la flotte prussienne, il imagina des périls, il grossit les forces des adversaires, il fit, en un mot, tous ses efforts pour effrayer la Chambre. Le ministre danois a suivi une tactique toute différente : il a parlé des probabilités d’une longue paix, et, dans cette espérance, les députés ne se sont pas pressés de dénouer les cordons de la bourse publique. Et voilà que des complications ont surgi qui menacent la paix générale et trouvent le Danemark à peu près désarmé. Le patriotisme ne manque pourtant pas dans ce oc petit pays, » comme l’appellent les Danois, avec une sorte de tendresse touchante !

IV.

La Suède, comme le Danemark, a compris la nécessité de borner ses dépenses au strict nécessaire, en vue non de jouer un rôle politique et d’affirmer l’existence de sa marine sur toute l’étendue des mers, mais de défendre son indépendance. Qui la menace, dira-t-on? Personne peut-être. Mais, à tort ou à raison, l’on se défie dans ce pays de la puissance contre laquelle on a lutté si longtemps autrefois, et qui, ayant annexé la Finlande, pourrait peut-être un jour s’apercevoir que la Suède et la Norvège sont à sa convenance. C’est le malheur des états dont l’étendue et la force sont prépondérantes d’être suspects d’une ambition illégitime, par cela seul qu’ils sont en état de la satisfaire et qu’ils ont à Berlin l’exemple d’un gouvernement sans scrupule.

Réduite à ces proportions sages, la marine suédoise se met en mesure de remplir sa tâche patriotique. Plusieurs fois les résolutions à prendre dans ce dessein ont été étudiées dans des commissions spéciales. Des rapports ont été soumis aux représentans du pays ; des ressources ont été mises à la disposition du gouvernement, et celui-ci s’est mis à l’œuvre, quoique timidement. L’assurance manque aux administrations économes. Nous en avons dit les raisons.

Toutefois la base de toute organisation était tracée d’une manière certaine par la configuration même du pays, par ses conditions géographiques. Il ne pouvait y avoir d’incertitude sur le but à poursuivre, quoiqu’il pût y avoir divergence sur les moyens à employer pour l’atteindre. Nous avons déjà dit que les côtes de la Scandinavie sont très découpées et forment des archipels où s’abritent quelques-unes des principales villes du pays. La plupart des canaux qui circulent dans ces archipels sont interdits aux grands bâtimens, trop encombrans pour s’y mouvoir. D’un autre côté, des lacs très étendus, de nombreux cours d’eau, forment à l’intérieur une chaîne de navigation qu’on peut utiliser pour les transports prompts et économiques de troupes et d’artillerie d’un point à un autre : précieuse ressource dans un pays peu riche, peu populeux, dont l’armée est restreinte, la flotte modeste, les arsenaux médiocres. On y peut en effet suppléer au nombre de soldats par leur mobilité, et ce n’est pas un petit avantage de se trouver en mesure de les transporter rapidement là où le danger les appellerait. Dans cette intention, la Suède avait construit autrefois une collection de canots à rames destinés au service de guerre. Elle a reconnu que ce mode de navigation lent et suranné n’était pas à la hauteur des moyens militaires dont les marines disposent aujourd’hui, et qu’il fallait y substituer des embarcations mues par la vapeur. Elle a donc décidé la construction de goélettes à vapeur pour le transport des troupes : goélettes en fer de 150 pieds de longueur, douées d’une grande vitesse, d’une profondeur de 10 pieds dans l’eau, armées de deux canons de fort calibre et de quatre pièces plus légères qu’on puisse employer à terre au besoin. Elle y ajoute un nombre très respectable de canonnières et quelques batteries flottantes. Ces bâtimens doivent avoir pour mission de défendre certains points stratégiques, situés dans les passes et les détroits des archipels. Elle semble, du reste, préférer ces défenses mobiles aux fortifications, qui peuvent être évitées par l’ennemi et qui, peu nombreuses d’ailleurs sur les côtes de Suède, ne deviendraient suffisantes qu’à la condition d’être multipliées à grands frais.

Pour compléter la flotte défensive, le gouvernement demandait la construction de six frégates à vapeur cuirassées. Tel était le projet de l’administration de la marine en 1863. M. Von Platen, qui en fut l’éditeur responsable, put en commencer l’exécution. A cette époque la Suède, fort stationnaire, avait à peine à son service deux vaisseaux, une frégate et trois corvettes à vapeur ; le reste se composait de navires à voiles. Pas un cuirassé n’existait encore dans les arsenaux de Carlscrona ou de Stockholm. Le plan du ministre rencontra beaucoup de contradicteurs. Ceux-ci, consultant leurs illusions plus que les ressources de la Suède, reprochèrent à l’administration de sacrifier la grande flotte à la petite flotte, c’est-à-dire les grands navires capables de livrer des batailles navales aux esquifs purement défensifs. Il fallut céder aux préjugés vrais ou feints des meneurs de l’opinion. M. Platen modifia son projet. Il proposa de former une flotte royale, composée de bâtimens propres aux batailles rangées, et une flottille exclusivement consacrée à la défense du pays. La flottille devait porter un nom particulier et figurer au budget sous le titre de : artillerie royale de l’archipel côtier. Celle-ci devait prendre rang entre la flotte royale et le génie maritime. Cette institution, disait le ministre, n’avait d’analogie avec aucune autre dans les pays étrangers, mais le système de défense de chaque nation, ajoutait-il, doit être combiné d’après sa situation politique et géographique. En conséquence, il proposait d’en former le matériel au moyen de navires d’un faible tirant d’eau, mis en mouvement par la vapeur, sans mâture fixe. La manœuvre de ces embarcations n’exigerait que des connaissances élémentaires. Donc le service de la flottille côtière n’entraînerait pas la nécessité d’imposer aux officiers les études scientifiques requises pour le commandement à bord des bâtimens de grande flotte. Le personnel de celle-ci serait composé de 96 officiers et de 3,400 hommes, celui de l’artillerie navale côtière comprendrait 46 officiers et 2,146 hommes. Tout en faisant à l’opinion des concessions apparentes, M. Von Platen ne se pressait pas de demander à la diète les fonds nécessaires pour les appliquer, et il exprimait la pensée que « les changemens journaliers survenant dans l’art de construire rendaient impossible la détermination immédiate des différentes espèces de bâtimens à classer dans les deux armes, » mais il avait soin de désigner ceux de l’artillerie côtière.

L’année suivante, en 1866, le Times annonçait la construction en Suède de trois monitors cuirassés : Ericsson, Thordœn et Tirfing. Les deux premiers étaient à flot, le troisième était encore en chantier dans les ateliers de Motala, à Norrkoping, voisins de Stockholm. Le dernier avait été dessiné par M. Ericsson. Le chantier de Motala avait en outre des canonnières sur la forme. Dès 1867, ces monitors avaient pris rang dans la flotte, qui comptait en outre dix chaloupes canonnières. L’armement des monitors était de deux canons. On connaît l’excellence des produits métallurgiques sortant des fonderies de la Suède. Celle de Finspong a fourni des canons à la Russie, à la Prusse, à l’Italie, à la Belgique, au Danemark. Tous les pays empruntent à la Suède des plaques métalliques pour leurs navires cuirassés.

Quant à la flotte animée, aux remparts de muscles et de chair, aux cuirasses de courage, nulle part on ne les trouve plus abondans que dans ce pays. Pour punir le Danemark de sa fidélité à la France trahie par le gouvernement suédois, les coalisés de 1815, devançant et ratifiant l’iniquité future de la Prusse dans l’affaire du Slesvig, ont fait présent de la Norvège, autrefois danoise, au roi Bernadotte, quoique celui-ci n’y eût d’autre titre que son parricide politique. Le cadeau de la Norvège fut vraiment un cadeau royal, inappréciable surtout pour la marine du royaume. Plus de 100,000 habitans de ce pays sont adonnés à la pêche. En Suède, le nombre des marins qui pourraient servir sur la flotte n’est que de 40,000. Quand la monarchie suédoise a reçu la Norvège, elle a donc vu s’accroître de 100,000 hommes la pépinière de ses marins. Et quels marins ! disait le Journal officiel, à qui nous empruntons ces chiffres, — nul bâtiment flottant sur les mers ne porte des hommes plus fermes, plus hardis, plus prudens et « plus matelots » que les marins de la Suède et de la Norvège : recrues de l’avenir, bien précieuses et bien enviables pour les marines de Prusse... ou de Russie.

En Suède, ainsi que nous l’avons dit, ces ressources ne sont pas utilisées, et des 140,000 hommes dont le pays pourrait disposer, 10,000 à peine sont employés sur la flotte ou plutôt sur les flottes, car la Norvège a conservé. son autonomie. Elle a son budget particulier. Une somme d’environ 4 millions y est inscrite pour l’entretien de sa marine. Mais la loi prévoit le cas où le gouvernement se verrait obligé de faire appel aux forces vives de la nation. En temps de paix, les volontaires suffisent aux besoins de la marine militaire. S’ils ne se trouvaient pas assez nombreux en temps de guerre, leur nombre pourrait être complété par la conscription, qui s’applique aux marins comme aux soldats. La durée du service, pour les uns comme pour les autres, est de dix ans. Cette organisation est très respectable, et si l’on se représente les avantages que la configuration du pays donne à la défense, on reconnaît que même une grande puissance n’arriverait pas aisément à envahir la Scandinavie et à s’y ravitailler par mer.

Le budget maritime de la monarchie suédoise, tel qu’il a été présenté au Landtag pour l’année 1876, comprend 5 monitors, 8 canonnières cuirassées, plus 1 vaisseau, 1 frégate et 11 canonnières à hélice. Un certain nombre d’autres navires avaient été mis à la même époque en construction à Carlscrona. Mais le gouvernement ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, et le ministre de la marine, baron V. Otter, a proposé de fixer au moins provisoirement l’effectif de la flotte à 6 béliers et 20 canonnières cuirassées, 20 canonnières non cuirassées, 4 bateaux-torpilles. Il a demandé, en outre, l’établissement sur la côte occidentale du pays, à Undervalla, d’une station fortifiée. Ainsi préparée, la Suède peut continuer en paix à développer ses ressources, et lorsque le délai de douze années qu’a demandé le ministre pour exécuter son projet sera écoulé en 1888, l’indépendance de la Suède sera garantie autant que peut l’être celle d’un état secondaire contre les forces supérieures des deux puissances voisines,


V.

Avant de dire, en terminant, quelques mots des préparatifs maritimes de la Hollande, il n’est pas inutile de rappeler les procédés de la Prusse à l’époque de l’invasion du Hanovre sur la frontière néerlandaise, Il y avait là un roi aveugle, aimé de ses sujets, institué par les traités, sympathique à l’Angleterre, dont la protection semblait devoir le couvrir. Il avait tous les droits : ceux de la faiblesse respectable, ceux de la sanction européenne, ceux de l’assentiment populaire justifié par un gouvernement honnête. Or, le 13 juin 1866, le roi de Prusse demanda au roi de Hanovre l’autorisation de faire passer par le territoire hanovrien un corps d’armée venant du Holstein. L’autorisation accordée, l’on apprit à la cour de Hanovre qu’un autre corps d’une trentaine de mille hommes s’échelonnait en même temps à la frontière méridionale du royaume, et en même temps le roi George recevait l’injonction de mettre à l’avenir toutes les forces militaires du Hanovre sous le commandement du roi Guillaume. Il refusa. La guerre lui fut aussitôt déclarée. Neuf jours après, l’avant-garde de l’armée hanovrienne rencontra l’ennemi et le culbuta. Il n’était pas tout à fait préparé. Aussi le général prussien proposa de traiter de la paix, à la condition que l’armée du Hanovre s’arrêterait et ne profiterait pas de son avantage. Un agent du roi George fut complice involontaire peut-être de cette ruse et accepta cette proposition à l’insu du monarque mal servi. Les Prussiens achevèrent tranquillement leurs préparatifs, et deux jours après ils firent savoir au roi de Hanovre qu’ils l’attaqueraient le lendemain. Le 27, ils s’avancèrent, s’attendant à un facile succès. Hs furent complètement battus; mais les renforts leur arrivaient de tous côtés. L’armée hanovrienne, composée de 15,000 soldats, se vit bientôt entourée par plus de 50,000 hommes. Il fallut capituler.

Cette leçon ne pouvait être perdue pour la Hollande, qui touche au Hanovre, devenu préfecture prussienne. Quinze jours avaient suffi pour confisquer une monarchie, supprimer un état, annexer violemment un peuple, dépouiller un roi de son héritage et le chasser. Peut-on s’étonner qu’en Hollande l’éventualité d’une annexion à la Prusse soit souvent envisagée dans les conversations particulières? Le succès brutal des faits produit un tel trouble dans les consciences, que, même dans un pays de patriotisme comme la Néerlande, cette éventualité ne soulève point d’explosion de haine. On en peut parler et en discuter la possibilité, même en public, sans exciter des protestations.

S’il est pourtant un peuple qui ait bien mérité son indépendance, c’est le peuple hollandais. Il a conquis son territoire sur la mer; il l’a pétri, asséché et fécondé, et par conséquent ce territoire est bien à lui; il a lutté pendant de longues années pour se délivrer du joug étranger. Après avoir secoué la domination espagnole, il a refoulé l’invasion répétée de nos armées. Aucune nation ne s’est montrée plus jalouse de ses droits, et les citoyens de ses turbulentes cités ne supportaient pas mieux les troupes de leur propre gouvernement que les garnisons étrangères. Arnheim, Venlo, Maëstrich, sans compter une multitude d’autres villes, étaient renommées pour leur turbulence et leurs émeutes continuelles. Nimègue avait adopté pour devise la célèbre phrase : melius est bellicosa libertas quam pacifica servitus. Bien souvent elle la justifia par ses révoltes : énergique contre ses ennemis, soupçonneuse à l’égard de ses défenseurs. Dépendrait-il d’un géographe de rayer tout ce passé d’un trait de plume? A-t-on assez abusé de ce principe des nationalités, qui sert de prétexte à toutes les ambitions et d’excuse à toutes les avidités? « Avez-vous quelque port aux eaux profondes, qui pourrait donner asile à de grandes flottes? disait un jour M. Thiers, ou bien occupez-vous la tête d’un canal qui réunirait deux grandes mers et, pour comble de malheur, vos sujets parlent-ils la même langue que celle d’un voisin puissant et ambitieux? Ah! malheur, malheur à vous! » Ces paroles n’ont été que trop justifiées par les événemens. C’est au tour de la Hollande à redouter l’agression « du voisin puissant et ambitieux, » bien qu’on n’y parle pas la même langue qu’à Berlin; mais les plumes allemandes au service du grand-chancelier, qui sont les avant-coureurs de ses menées politiques, espèce de uhlans qui précèdent les gros bataillons et leur préparent les logemens, ne sont point embarrassées pour trouver d’autres affinités, pour rattacher les pays convoités par la Prusse à l’Allemagne, et il suffit, comme on l’a vu, qu’on puisse signaler ces affinités dans une petite partie du pays menacé pour qu’on y englobe le pays tout entier. La France, qui, la première, a eu le malheur de poser les nationalités comme un principe politique, et qui en a subi les conséquences, est sans doute désillusionnée maintenant. Quant au peuple hollandais, tout prouve qu’il professe aujourd’hui pour les Prussiens l’antipathie qu’il a toujours montrée pour ceux qui ont inquiété son indépendance; mais ce sentiment n’a pas encore eu pour effet de secouer le calme de ce peuple, qui poursuit toujours, jusqu’au dernier moment, ses opérations commerciales avec une économie prudente. Il semble dire : il sera temps d’aviser à la résistance quand le moment de résister sera venu. C’est ainsi qu’il attendit tranquillement, et presque sans s’émouvoir, l’invasion préparée ouvertement par Louvois en 1672; mais toutes ses villes, emportées ou rendues presque sans coup férir, rentrèrent bientôt en sa possession, et il sut par des efforts tardifs, mais persévérans, rejeter hors de son sein les envahisseurs. A cette époque, la Hollande envoyait au-devant de l’ennemi une flotte de cent vaisseaux, commandés par l’amiral Ruyter, qui tenait tête aux marines réunies de France et d’Angleterre. Elle est bien déchue de sa puissance, mais aussi elle s’est conformée à sa fortune en renonçant à exercer dans la politique générale toute influence autre qu’une influence morale. Elle ne chercherait donc plus à faire prévaloir ses intérêts par des batailles maritimes. Elle a sagement renoncé à disputer à qui que ce soit l’empire de la mer, et son gouvernement, après en avoir fait la déclaration à haute voix devant les représentans du pays, s’est borné à la tâche modeste, mais plus sûre, de défendre le territoire, s’il était attaqué. Point de vaisseaux cuirassés, armés pour la grande navigation. Point d’essais coûteux ni d’expériences trompeuses! Les bâtimens de guerre qu’il a préparés sont principalement conçus pour la défense à l’intérieur.

C’est en 1863 que la Hollande, comme la plupart des autres monarchies, a décidé la transformation de sa flotte, devenue tout à coup surannée.

Le nombre de ses bâtimens de guerre à vapeur non cuirassés était même alors très restreint. Avec sa prudence habituelle, l’administration néerlandaise n’avait procédé que lentement à la transformation de sa marine à voiles en bâtimens mixtes. Elle bénéficiait de cette réserve à un moment où le blindage des navires de guerre rendait inutiles les dépenses considérables que tous les gouvernemens s’étaient imposées pour remplacer la voile par l’hélice. A cette époque critique de l’invention des navires blindés, la flotte à voiles de la Hollande était encore très respectable; elle se composait de deux vaisseaux, sept frégates, sept corvettes, sans compter les bricks, les schooners, les canonnières et autres navires désignés comme « bâtimens de défense, » en tout 77 bâtimens portant 880 bouches à feu; c’étaient les dernières traces d’une ancienne splendeur. Quant à la marine à vapeur non cuirassée, on l’avait formée de cinq frégates, deux corvettes, quatre classes de bâtimens à hélice comprenant trente-huit navires, depuis 7 bouches à feu jusqu’à 16. On y comptait encore treize bâtimens à roues portant de 1 à 8 canons, et enfin cinq batteries flottantes ayant chacune à bord de 26 à 32 canons : en tout cent quarante bâtimens et 1,662 canons.

Une commission ayant été nommée pour proposer une transformation de cette flotte, transformation reconnue nécessaire en l’état des marines de l’Europe, posa les conclusions suivantes. Elle déclarait d’abord que la Hollande ne devait pas avoir la prétention de rivaliser avec les marines des grandes puissances : ce qui lui permettait de consacrer la presque totalité des ressources dont elle pouvait disposer pour ce service à la défense du pays et des colonies. Décidée à abandonner toute idée d’agir offensivement dans une guerre quelconque, la commission écartait la pensée de construire une nouvelle flotte, en considérant d’ailleurs « que le dernier mot n’est pas encore dit sur les expériences et les inventions maritimes. » Elle était donc d’avis qu’on se bornât à transformer le matériel existant en vue de la défense intérieure. C’était une résolution dictée par l’esprit pratique et économe de la nation. La transformation étudiée devait s’appliquer à cinq frégates à hélice qu’on ceindrait de fer et dont on ferait des batteries flottantes. Même emploi serait donné en outre à un vaisseau de ligne et à deux frégates de première classe pris dans les rangs de l’ancienne flotte à voiles. Ces huit bâtimens, après avoir été cuirassés, seraient stationnés au Texel et pourraient, en cas de débarquement sur la côte de Hollande, prendre position dans l’Escaut. En outre, la commission projetait la transformation de six autres bâtimens à hélice de première classe, lesquels seraient particulièrement affectés à la station « de Hollandsch-Diep et des rivières qui y correspondent. » Elle ajoutait : « Lorsque cette petite flotte sera complétée par des batteries flottantes et un certain nombre de canonnières cuirassées, la défense du pays sera garantie par la marine autant que ses moyens le lui permettent. »

La flotte transformée ainsi devait présenter un effectif de soixante et onze bâtimens, y compris trente-trois canonnières cuirassées et cinq batteries flottantes, provenant de deux anciens vaisseaux de ligne et de trois anciennes frégates. Comme en Hollande on ne contracte pas des obligations de dépense sans en connaître exactement le montant, la commission en avait fait le calcul et elle avait reconnu que le crédit à ouvrir ne dépasserait pas 12,392,910 florins, à raison de 2 fr. 10 cent., soit : 26,025,111 francs. C’eût été un sacrifice en pure perte, s’il se fût agi de constituer une flotte de combat capable de lutter en haute mer contre les cuirassés des grandes puissances. Réduits au rôle de la défense territoriale, ces bâtimens transformés peuvent être fort utiles dans un pays coupé par de nombreux canaux, des étangs considérables et des fleuves de premier ordre. Là où les grands navires cuirassés, dont la quille plonge dans la mer trop profondément pour permettre la navigation intérieure seraient superflus, les navires transformés et revêtus d’une cuirasse qui résiste à l’artillerie de campagne rendront de grands services.

Pour compléter la liste des bâtimens de la marine hollandaise, il faudrait compter encore ceux qui sont spécialement affectés aux colonies. Celles-ci sont très importantes et très prospères; elles sont défendues par une armée aguerrie qui n’est pas exclusivement nationale et qu’on recrute un peu partout, en assurant aux soldats de grands avantages ainsi qu’une retraite fort enviable après quarante années de service; mais aborder cette question serait sortir de notre sujet.

La commission avait proposé de répartir en dix années le crédit nécessaire pour la transformation projetée; il ne paraît pas qu’on ait persisté à l’employer entièrement. Le matériel toutefois a été fort amélioré. Un certain nombre de bâtimens ont été cuirassés par la méthode expéditive indiquée dans le rapport. Et la flotte en somme est devenue plus forte et mieux armée, quoiqu’elle ait perdu un certain nombre de bâtimens devenus d’ailleurs inutiles. Le budget de 1871 indiquait 117 navires en état d’être armés, ainsi divisés : 1° navires pour la défense du pays, savoir : service des côtes, passes, rades et fleuves; service spécial des passes intérieures; 2° navires pour le service général, y compris les gardes-côtes ; 3° navires de la marine militaire dans les Indes et les colonies. Ce matériel, ainsi classé logiquement selon les besoins, portait près de 1,200 pièces de canon et présentait une force totale à vapeur de plus de 14,000 chevaux. Les équipages embarqués comprenaient environ 11,000 hommes.

La marine militaire de la Hollande, au moment où nous écrivons, présente un effectif de dix-huit bâtimens cuirassés, savoir : 2 à deux tourelles et bélier, 4 à une tourelle avec bélier, 12 monitors à éperon. Dans cette énumération n’est pas comprise la marine du gouvernement des Indes, c’est-à-dire la flottille affectée au service des colonies. Le budget total de la marine néerlandaise pour 1876 s’est élevé à 35 millions.

On le voit, ce sont mêmes craintes, mêmes précautions dans les pays les plus exposés à l’annexion, par cela seul qu’ils sont à la convenance et à proximité du plus fort. Dans la nouvelle Europe, et d’après les principes politiques dont la Prusse a récemment posé les bases, tous les faibles se sentent menacés. Il n’y a plus de sécurité pour eux. Danemark, Suède et Hollande se barricadent sur leur territoire, redoublent de barreaux et de serrures contre des convoitises de grands chemins. La Prusse a la responsabilité de ce trouble profond. Elle a mis ses armes à la poursuite des intérêts les moins nobles; elle a dépouillé ses voisins sans excuse et sans autre but que son propre agrandissement. Ni les intérêts légitimes des monarchies, ni les liens de famille, ni les droits sacrés des peuples, ne l’ont arrêtée dans sa carrière d’annexions; elle a fait des guerres sans lois, sous les prétextes les plus vains et les plus hypocrites, fusillant ceux qui défendaient leur foyer; elle a affaibli le culte de ce qu’il y a de plus généreux et de plus respectable, et notamment de l’esprit de patriotisme; elle a promené en Europe et sanctionné par la force le scepticisme et la politique machiavélique de Frédéric II. Elle a assumé une grande responsabilité devant l’histoire, la plus grande de toutes, celle qui résulte de la corruption des âmes produite par le triomphe de l’injustice.


PAUL MEREUAU.

  1. Leitfaden für den Unterricht in der Geographie. Cité dans l’ouvrage intitulé les Frontières menacées de la Hollande.
  2. Voyez la Revue du 1er mai 1876.
  3. Notamment dans la Revue du 1er novembre dernier.