Les Malheurs d’un amant heureux/54

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 259-265).


LIV


Gustave se plaignit, bouda ; on lui reprocha ses plaintes, sa bouderie ; il osa douter d’un amour si facile à dissimuler, et on lui répondit :

— Je vous aime ; vous êtes injuste dans vos soupçons, dans vos discours, dans le mal que vous sentez, et que vous faites. Je vous aime.

Et, subjugué par la puissance de ces trois mots, Gustave revenait chercher aux pieds d’Athénaïs son pardon, et l’oubli des soupçons que le lendemain voyait renaître.

Un soir qu’il en était encore plus tourmenté qu’à l’ordinaire, on lui remit une lettre de madame de Révanne, où se trouvait le passage suivant :

« Je dînais chez madame Bonaparte lorsque l’aide de camp L… est venu lui apporter la nouvelle de la glorieuse affaire de Castiglione. On s’empresse autour de lui ; on interrompt son récit par mille questions, par des exclamations sans fin. Au milieu de tout ce bruit, j’attrape ces mots :

» — Votre fils a fait des merveilles, un poste enlevé, une avant-garde culbutée, vingt-cinq prisonniers, un coup de sabre au travers du visage…

» — Et mon mari ! s’écrie madame M…, n’est-il pas blessé ?

» — Et mon frère, dit une autre.

Et toutes ces sollicitudes m’empêchent d’en savoir davantage.

» Je prévois que, harcelé par tout le monde, L… ne pourra me donner aucun des détails qui m’intéressent tant, et je l’engage à venir dîner le lendemain avec moi ; il accepte enfin. Grâce à son intérêt pour toi, et à sa commisération pour ma curiosité maternelle, j’ai appris de lui tout ce que j’aurais dû tenir de ta confiance. Je pleure Stephania, je redoute cette Athénaïs si séduisante, si coquette. Je te vois engagé dans une intrigue dangereuse, placé entre la protection, l’amitié d’un brave général, et les agaceries, les faveurs de sa femme ; et je déplore avec toi les ennuis qu’une telle situation entraîne ; mais il est peut-être encore temps de t’y soustraire. Ah ! s’il est vrai, cher Gustave, n’hésite pas un instant à t’affranchir d’un joug honteux. Ce que j’ai vu, ce que je sais de madame de Verseuil, me suffit pour la ranger au nombre de ces femmes dont la vanité est à la fois le génie et le tyran. Affamées de succès, on les voit tout braver pour en obtenir. Porter le désespoir dans un cœur, le trouble dans une famille, voilà leurs plus doux plaisirs. C’est dans les obstacles à vaincre, les sentiments à corrompre, les devoirs à violer qu’elles trouvent un prix digne de leurs efforts : si du moins leurs défauts les faisaient reconnaître ! Mais la plus fière, la plus insensible, devient humble et tendre lorsqu’il s’agit d’enchaîner l’objet de son caprice. Feignant les vertus qu’il préfère, on les voit tour à tour modestes, généreuses, dévouées ; et s’il s’arme contre tant de séductions, irritées par cette résistance, quelquefois l’amour lui-même devient leur complice ; c’est alors qu’elles triomphent, et qu’un siècle de tourments succède à un éclair de bonheur. Cher Gustave, échappe à ce triste sort, et garde l’amour de ton âme si pure et si noble pour la femme qui n’aimera que toi. Laisse-moi te la choisir ; mon cœur seul peut deviner celle qui te mérite. »

Le reste de cette lettre parlait d’affaires de famille, et finissait ainsi :

« Lydie vient de me quitter pour rejoindre son mari à Révanne ; il est, dit-on, fort malade des suites d’une pleurésie. D’après ce que me mande notre docteur, j’avais bien envie d’épargner ce triste voyage à madame de Civray ; mais le sentiment de son devoir l’a emporté sur mes instances. Elle est partie, et, quel que soit l’événement, je vais être très-longtemps privée de sa présence et de ses tendres soins. »

Cette lettre fit profondément rêver Gustave. Il se repentit de n’avoir pas osé se confier à sa mère ; mais il n’était plus temps de suivre ses conseils ; et, dans l’impossibilité de revenir sur le passé, le mieux était de s’étourdir sur l’avenir. D’ailleurs les préventions de madame de Révanne ne pouvaient-elles être injustes ? mais quand Gustave s’efforçait de le croire, la coquetterie de madame de Verseuil le rendait à ses doutes cruels. Provoquant sans cesse de nouveaux hommages, elle semblait quelquefois importunée de l’amour qu’elle lui inspirait. Alors, cédant à sa fierté, Gustave restait quelques jours sans voir Athénaïs, jurait de rompre avec elle, et relisait la lettre de sa mère ; mais Athénaïs, qui craignait de voir échapper son esclave, ressaisissait la chaîne ; et de nouvelles faveurs venaient livrer Gustave à de nouveaux tourments.

Qui n’a pas connu cette triste condition de l’amour, où dominé sans être dupe, on ne peut se soustraire ni à la vérité qui éclaire, ni au penchant qui entraîne ; où, pour le dire ainsi, l’on se sent trompé, l’on se voit mentir, sans qu’indigné de tant de perfidie, le cœur s’affranchisse de son humiliant servage ? Ah ! la puissance qui nous soumet sans nous aveugler est la seule invincible ; et l’on est tenté de croire que les êtres qui la possèdent la tiennent de l’enfer : car les supplices qu’elle impose sont aussi éternels.

Heureusement pour Gustave, les fatigues de la guerre faisaient diversion à ses chagrins d’amour. Affermie et augmentée par ses dernières conquêtes, l’armée française, rassemblée autour de Mantoue, recommençait le siége de cette ville. Chaque jour amenait de nouvelles affaires qui, sans être décisives, n’en étaient pas moins brillantes. Enfin, après avoir planté de sa propre main le drapeau français sur le pont d’Arcole, Bonaparte allait terminer la campagne par un dernier miracle.

Le général Verseuil venait de recevoir l’ordre de marcher avec Masséna sur Rivoli. Les Autrichiens ne pouvant plus tenir dans Mantoue, on devait s’attendre à une tentative désespérée de leur part, et le général en chef, en quittant Vérone le 15 janvier, n’avait pas dissimulé à ses troupes que ce qu’il leur restait à faire était encore au-dessus de tout ce qu’elles avaient déjà fait. Ainsi prévenu, chacun s’occupait de ses dispositions : les uns écrivaient des lettres d’affaires ; d’autres, frappés de tristes pressentiments, traçaient de funèbres adieux. Les amis se confiaient leurs dernières volontés, en cas de malheur. Les amants se juraient de s’aimer au delà du tombeau. Enfin tous s’abandonnaient à l’inquiète prévoyance qui précède les grands événements.

Dans ce moment solennel, Gustave pouvait-il ne pas adresser à sa chère Athénaïs les plus touchants adieux, et pouvait-elle se dispenser d’y répondre ? Non ; l’amour exigeait cette preuve de tendresse, ce gage dangereux qui devait servir à les perdre.

Depuis quelques mois, un certain baron Marcelli venait assidument chez madame de Verseuil. Il s’était fait présenter par un grave magistrat de Vérone, et ses manières étaient celles d’un homme habitué à vivre dans le grand monde. Il fut bien accueilli du général Napolitain d’origine, intrigant de son état, il était venu s’établir à Florence, où, à force de flatteries et de bassesses, il s’était acquis la protection, et même la confiance du fameux Manfredini. On prétend que cet adroit ministre, dont la générosité envers Marcelli était poussée à l’extrême, y mettait cependant une condition que celui-ci remplissait de son mieux, en racontant ou en inventant une foule de petits faits dont la politique de Manfredini tirait tout le parti possible.

Aux avantages d’une situation brillante en apparence, Marcelli joignait un assez beau visage, un air patelin, et le petit talent d’improviser à volonté des concetti sur tous les beaux yeux qu’il rencontrait. On parlait beaucoup des bontés dont une grande princesse l’avait honoré pendant son dernier séjour à Naples. C’en était assez pour lui attirer l’attention de madame de Verseuil. Aussi, à peine quinze jours s’étaient-ils écoulés depuis sa présentation chez elle, qu’abusé par tant de préférences flatteuses, Marcelli se crut au moment de profiter d’un bien qui semblait s’offrir à lui, et, sans même déclarer son amour, il en réclama le prix. Athénaïs, indignée de se voir traitée si légèrement, voulut punir Marcelli de sa présomption en l’accablant de dédains. La fatuité du baron s’en irrita ; persuadé qu’une femme ne pouvait lui résister qu’autant qu’elle cédait à un autre, il s’appliqua à découvrir la personne qui lui attirait les rigueurs de madame de Verseuil. La jalousie de Gustave lui facilita beaucoup cette découverte. Il les épia tous deux ; et lorsqu’il fut instruit de leur liaison, il se rendit secrètement près de mademoiselle Julie et lui offrit cent ducats du moindre billet de sa maîtresse à M. de Révanne. Julie parut d’abord révoltée de la proposition ; mais le baron promit le double de la somme ; il s’engagea de plus à placer Julie chez une grande dame de Florence, et finit par lui promettre de se charger particulièrement de son sort. C’en était beaucoup trop pour la vertu de mademoiselle Julie ; elle consentit à tout ce qu’exigeait le baron ; et, après lui avoir remis la lettre d’adieux qu’elle était chargée de porter à Gustave, elle disparut de la maison de madame de Verseuil.

Muni de cette pièce de conviction, le baron l’adressa tout simplement au général, accompagnée de tous les commentaires qui pouvaient expliquer le texte. Aucun détail n’était omis, et l’infâme anonyme se justifiait surtout par la pitié que lui inspirait un brave mari dont tout le monde se moquait, et qu’il fallait enfin éclairer sur ce qui se passait chez lui.

Mon maitre et son bataillon étaient déjà en route pour Rivoli, où le général devait se rendre le lendemain. Minuit venait de sonner. Après avoir tendrement embrassé sa femme, M. de Verseuil, rentré dans sa chambre, s’apprêtait à se mettre au lit, quand il vit sur sa cheminée une lettre à son adresse. L’ouvrir, rester un moment anéanti, se relever furieux, courir chez sa femme, l’accabler de reproches, de menaces, tel fut le prompt résultat de cette lâche dénonciation. Il n’y avait pas moyen de nier ; il ne restait qu’à demander grâce ; mais l’orgueil et les projets d’Athénaïs s’opposaient également à cet acte de repentir. Sans s’abuser sur les inconvénients d’un éclat scandaleux, elle vit à l’instant même les avantages qu’elle en pouvait tirer. M. de Révanne était jeune, riche, généreux ; il était la cause de la perte de sa réputation ; il en serait le réparateur. Forte de cette assurance, elle fit à son mari non-seulement l’aveu des torts qu’elle avait envers lui, mais encore de ceux qu’elle n’avait pas. Enfin, elle imagina tout ce qui pouvait rendre le pardon impossible, et joignit tant d’injures à sa confession générale, que son mari, ne pouvant plus contenir son indignation et sa colère, lui ordonna de quitter sur-le-champ sa maison et le nom de Verseuil.

C’était de cet excès de honte et de malheur qu’Athénaïs attendait le retour d’une existence brillante, et la sévérité de M. de Verseuil lui répondait du dévouement de Gustave ; mais, loin de le réclamer, elle se contenta de l’instruire par ce billet de ce qui s’était passé :

« Nous sommes trahis. J’ignore quel motif a pu engager cette misérable Julie à remettre entre les mains de M. de Verseuil ma réponse à vos adieux ; mais il sait tout. Vous devinez l’affreuse scène qu’il m’a fallu subir. On en voulait d’abord à ma vie. Ce n’était point assez même pour expier le crime de vous aimer. Enfin, on m’en tient quitte pour le divorce.

» Je pars ce soir même de Vérone, accompagnée d’une femme de chambre italienne et du vieux serviteur de ma tante. Ce brave homme, qui m’a vu naître, consent à partager ma mauvaise fortune. C’est à Turin que j’attendrai de vos nouvelles. Adieu ; ne me plaignez pas, si votre amour me reste. »

Germain, que mon maître avait laissé à Vérone, fut expédié en courrier extraordinaire pour apporter cette lettre à Gustave. Il la reçut au moment où il attendait des ordres chez le général en chef. Il pâlit si visiblement en lisant les premières lignes de ce billet, que son camarade J… lui dit :

— Serait-ce la mort d’un ami qu’on t’apprend ?

— Non, répondit Gustave en s’efforçant de cacher son trouble ; mais c’est une nouvelle qui m’oblige à prendre quelques mesures. Charge-toi du paquet qu’on doit me remettre pour le général de Verseuil ; je reviendrai le chercher dans un instant.

Alors il accourut dans l’endroit où nous campions, et, me remettant un rouleau de cent louis :

— Pars, me dit-il ; va aujourd’hui même rejoindre madame de Verseuil à Turin. Veille à ce qu’elle soit bien logée, à ce qu’elle ne manque d’aucun soin. Je la confie à ton attachement pour moi.

Puis, se mettant à écrire quelques mots à la hâte, il me fit lire le billet d’Athénaïs. J’en fus plus douloureusement frappé que lui-même, car je prévoyais mieux que personne les suites d’un si fâcheux éclat ; mais je n’eus pas la cruauté de lui en dire un mot. Le mal était fait ; rien ne pouvait empêcher Gustave d’en être victime. Il fallait non le sermonner, mais le secourir, et surtout le seconder dans les preuves de dévouement dont la situation de madame de Verseuil lui faisait un devoir. C’est à ces considérations et à la nécessité de lui ôter toute inquiétude sur le compte d’Athénaïs que je dus le courage d’obéir à mon maître, et de le quitter au moment où l’on allait livrer bataille.