Michel Lévy frères, éditeurs (p. 243-247).


LI


Nous étions au mois d’août sous l’influence d’un soleil brûlant, et l’air qui s’exhalait des marais de Mantoue commençait à devenir funeste à nos blessés. Les ennemis avaient quatre mille malades dans la place. Il était essentiel de préserver notre armée de cette fièvre contagieuse ; aussi les secours les plus vigilants furent-ils apportés à tous ceux que la maladie pouvait atteindre. Bonaparte visitait chaque jour les hôpitaux, et recommandait à ses généraux la même surveillance. Sa sollicitude à cet égard allait jusqu’à lui faire voir le danger où il n’était pas. C’est ainsi qu’ayant remarqué la pâleur de Gustave, et l’air souffrant que lui donnait sa blessure, il lui ordonna de se reposer pendant quelques jours, et lui défendit d’accompagner sa division à Peschiera. Tout en murmurant de cet ordre charitable, Gustave lui dut peut-être la vie ; car dans l’état d’irritation et de découragement où il se trouvait, le ciel sait à quel excès d’imprudence sa valeur aurait pu le porter. Mais Bonaparte lui avait dit en lui serrant la main :

— Ce n’est pas tout d’être brave ; il faut encore savoir faire le sacrifice de quelques coups de canon, pour conserver à sa patrie un défenseur, et à son chef un ami.

Ce peu de mots avaient suffi pour ramener Gustave à des bons sentiments.

— Quand on peut se flatter de l’amitié d’un tel homme, pensait-il, on serait bien coupable de ne pas vouloir vivre pour lui : quelles sont auprès d’un si noble intérêt les misérables agitations qui naissent des caprices d’une femme ! Ah ! quand l’amitié et la gloire peuvent remplir l’existence, pourquoi permettre à l’amour, à la perfidie de venir la troubler !

En se livrant à ces réflexions, Gustave se reprochait la lettre que, dans son premier mouvement de dépit, il avait adressée la veille à madame de Verseuil. Il sentait combien cette lettre allait paraître insensée après le serment qu’ils s’étaient mutuellement fait de renoncer à l’amour qui leur avait causé tant de chagrins. En acceptant l’affection qui devait remplacer une passion plus vive ; Gustave avait-il le droit d’empêcher Athénaïs d’éprouver de l’amour pour un autre ? Non, sans doute ; c’eût été une injustice révoltante ; il en convenait avec lui-même ; mais le regret de ce tort l’affligeait encore moins que la découverte des sentiments jaloux qui l’en avaient rendu coupable.

Les gens aimants sont d’ordinaire très-susceptibles. Depuis le jour où mon maître m’avait traité avec tant de dureté, je ne lui avais pas adressé une fois la parole. Exact dans mon service, j’en avais supprimé toutes les prévenances qui lui prouvaient habituellement mon zèle, et chacune de mes actions trahissait ma rancune. Gustave s’en aperçut bientôt, et s’efforça de me ramener par ses manières cordiales ; mais j’avais l’âme blessée, et je tins ferme contre tous ses bons procédés. Il avait acheté la veille d’un de ses chasseurs un superbe manteau pris sur un colonel ennemi. J’avais admiré ce manteau ; Gustave m’en fit présent. Je le reçus avec respect, et me retirai sans proférer un mot. Une heure après, le manteau était sur les épaules de Germain. L’air que prit Gustave en apercevant son palefrenier, ainsi paré de mes dons, m’apprit que j’étais vengé ; et ce qu’il me dit le lendemain punit cruellement mon cœur de cet accès de fierté.

— On se flatte toujours, me dit-il ; je croyais être connu de toi ; je croyais pouvoir te montrer mes défauts sans rien perdre de ton attachement ; je me suis trompé : qu’as-tu pensé lorsque je t’ai renvoyé l’autre jour ?

— J’ai pensé qu’il fallait que monsieur fût bien mécontent de lui pour me traiter ainsi.

— Quand on a le talent de deviner si juste, comment n’a-t-on pas d’indulgence pour des torts qui rendent si malheureux ? Quoi ! c’est parce que je rougis devant toi du désordre de mon esprit, et voudrais nous cacher à tous deux ma faiblesse : c’est parce que la jalousie vient me révéler l’affreux sentiment qui m’a déjà coûté tant de larmes ; enfin, c’est parce que je me blâme, et que je me désespère, que tu me condamnes et m’abandonnes ! Je t’ai vu souvent plus généreux.

— Arrêtez, lui dis-je, où vous deviendriez aussi coupable que moi : mais non ; vous savez que l’amour n’a pas seul le droit d’être injuste, et que tous les sentiments exclusifs sont exigeants. Ce n’est pas ma faute si j’aime mon maître mieux que beaucoup de gens n’aiment leur maîtresse, et si l’idée de lui être importun me fait passer trois jours sans manger ni dormir ; mais, puisque j’ai fait de l’amitié qu’il m’a permise le premier sentiment de ma vie, il doit excuser ma susceptibilité, et pardonner toutes les sottises que m’a fait faire la seule crainte de n’être plus que son valet de chambre.

J’étais si ému en prononçant ces derniers mots, que Gustave en fut vivement attendri ; et, me prenant la main, il me dit :

— Bon Victor ; je te retrouve ; ne me quitte plus.

Alors il me confia toutes les inconséquences de son cœur, et les reproches que le souvenir de Stephania ne lui avait point empêché d’adresser à madame ce Verseuil. Peu de jours après, il me montra sa réponse ; elle était ainsi conçue :

« Grâce aux mêmes calomnies dont vous êtes la dupe, on me fait quitter aujourd’hui Milan. Si vous persistez à les croire, tout est fini entre nous ; mais si votre amitié veut m’en consoler, rendez-vous secrètement mardi soir à Vérone. Julie vous attendra sous les arcades de l’Arena, et vous apprendrez d’elle où vous pourrez vous justifier de m’avoir supposé tant de torts. »

La tristesse, les regrets, les soupçons, tout, grâce à ce billet, fut dissipé comme par enchantement. Sans réfléchir un instant sur l’événement qui lui valait ce rendez-vous, sur la difficulté, et peut-être l’imprudence de s’y rendre, Gustave court chez le général en chef, lui demande à prolonger d’un jour le congé qu’il lui avait imposé lui-même. Cette grace obtenue, il va chez le général Verseuil pour s’informer de ses projets particuliers ; mais, eu arrivant à sa porte, Gustave rencontre J…, qui lui dit :

— Garde-toi bien de monter chez ton général en ce moment ; il est d’une humeur massacrante. Cet imbécile de L…, devant qui je racontais l’autre matin les tendresses de Salicetti pour madame de Verseuil, n’a-t-il pas été en étourdir les oreilles de son pauvre mari ; et celui-ci, dans sa fureur jalouse, n’a-t-il pas envoyé à sa femme l’ordre de quitter Milan pour se rendre en toute hâte à Vérone, où, par parenthèse, tu pourras la voir très-commodément, ce qui me console un peu d’avoir jeté le trouble dans ce bon ménage.

— Comment, dit Gustave d’un air dédaigneux, c’est Salicetti qui lui cause cette fureur jalouse ?

— Oui ; c’est afin qu’elle ne soit point avec Salicetti à Milan qu’il l’amène pour toi à Vérone. Nous ne sommes qu’à six lieues de cette ville ; la division de Masséna l’occupe déjà ; celle de ton général y sera bientôt, et Dieu sait les profits que vous tirerez tous deux de mon indiscrétion.

Gustave, très-peu flatté de voir ainsi sa cause mêlée à celle de M. de Verseuil, traita de contes absurdes toutes les suppositions de J…, et le pria seulement de ne pas lui faire le même honneur qu’à Salicetti, parce qu’il pourrait en résulter des choses désagréables entre le général et lui. J… qui ne traitait sérieusement que les intérêts militaires, lui dit :

— Sois tranquille ; je sais ce qu’on se doit entre bons camarades, et ton général me fusillerait plutôt que de me faire convenir que tu es l’amant de sa femme.

Dans tout autre moment, la nouvelle dont J… venait de lui faire part, et la singulière assurance qu’il y avait jointe, auraient jeté de vives inquiétudes dans l’esprit de Gustave : mais il relit le billet d’Athénais ; sept heures viennent de sonner ; les chevaux sont prêts ; la nuit l’attend aux portes de Vérone, et crainte, dangers, remords, rien ne peut distraire son âme de l’espoir qui l’enivre.