Michel Lévy frères, éditeurs (p. 53-58).


XIII


Cette confidence tant désirée ne m’en apprit guère plus que je n’en savais, à l’exception des détails que j’ai rapportés à leur place ; je n’y joindrai pas le récit d’une de ces scènes commencées par le désespoir et terminées par l’ivresse, que chacun peut se peindre ou bien se rappeler. Avec ce que j’ai dit du cœur de madame de Civray, on ne s’attendait pas qu’elle dût avoir la cruauté de laisser cet aimable Gustave en pleine forêt, au milieu de la nuit, succombant à sa douleur mortelle : ne fût-ce que par pitié, elle devait le secourir ; et, cet acte de bonté une fois prévu, on ne s’attendait pas moins à l’abus qu’en devait faire un amant passionné. Ainsi je ne m’étendrai pas plus sur un événement fatal pour les uns, heureux pour les autres, et que chacun appelle du nom qui lui convient.

La vertu de madame de Civray s’en fit de cruels reproches ; mais elle sentit l’injustice qu’il y aurait à punir son amant d’une faute dont le blâme ne devait retomber que sur elle ; et, ne tenant plus désormais à la vie que par le bonheur de celui qui la livrait à d’éternels regrets, elle se jura de ne le troubler par aucune plainte. C’est ce noble sentiment qui lui avait dicté, au sein même des plus cruels tourments d’une conscience agitée, le billet suivant :

« Puisque j’ai renoncé à tout pour votre bonheur, oubliez les larmes qu’il me coûte, et conservez-moi dans votre amour le seul bien qui me reste au monde. »

— Ah ! s’écriait Gustave, en relisant ces mots, rassure-toi, céleste amie ! Ma vie entière acquittera ton sacrifice. En te livrant, c’est moi que tu viens d’enchaîner pour toujours. Ah ! je le sens, mon amour est encore plus nécessaire à ma vie qu’à la tienne !

Le plaisir de s’entendre répéter ces douces assurances, sans triompher complétement des pénibles réflexions de madame de Civray, parvenait souvent à l’en distraire. D’ailleurs la défaite a cela de bon qu’elle dispense du moins des fatigues du combat ; et, comme il est dans la nature de s’étourdir sur les inconvénients d’une fausse position en s’abandonnant sans réserve aux consolations qui en dépendent, Lydie ne pensa plus qu’à légitimer sa faiblesse par l’excès de son amour.

Malgré la difficulté de croire que madame de Révanne n’eût pas soupçonné la cause du changement subit qu’un seul moment venait d’opérer sur son fils, je ne pourrais citer une action, un mot d’elle qui le fît supposer, à moins d’en regarder comme une preuve le redoublement de ses soins pour Lydie, lorsqu’elle venait passer une journée à Révanne, et l’affectation qu’elle mettait à ne la point retenir jusqu’au lendemain. Cependant rien n’était plus indiscret que le silence de Gustave ; n’osant approcher de Lydie lorsqu’il la rencontrait chez sa mère, il parlait de tout sans jamais lui adresser la parole, et souffrait même souvent qu’Alméric le remplaçât près d’elle dans les petits soins d’un maître de maison ; et pourtant, il faisait à ravir les honneurs de la sienne. Chaque jour, sa politesse acquérait plus de grâce, ses manières plus d’aplomb, son esprit plus d’étendue, et l’on aurait deviné à ses progrès en tous genres, qu’il voulait justifier, par toutes les qualités d’un homme distingué, la passion qu’il inspirait à la plus aimable des femmes.

Mais, si heureux qu’on soit, on ne réussit pas toujours dans ce qu’on entreprend. Le hasard qui fait les succès, fait aussi les revers ; et l’aventure suivante en offre un nouvel exemple.

Un de ces matins où j’avais coutume d’entrer une heure plus tard chez mon maître, je fus très-surpris de le trouver occupé à humecter d’eau fraîche une grande blessure qu’il avait à la jambe. Ses mains aussi étaient tout écorchées, et je ne pus m’empêcher de lui demander s’il avait été attaqué dans la nuit par quelque voleur de la forêt.

— Ma foi ! je l’aurais bien préféré, répondit Gustave avec colère.

Puis, se mettant à rire, il ajouta :

— Je m’en serais sans doute tiré plus glorieusement. Mais, avant de te raconter cette ridicule aventure, imagine quelque mensonge honnête pour tromper ma mère sur la cause de cet accident ; car, avec tout le courage d’un César, je ne saurais me soutenir aujourd’hui sur cette maudite jambe. Dis que je suis tombé de cheval ou du haut d’une échelle. Enfin invente une chute qui, sans effrayer ma mère, me donne la faculté de boiter à mon aise devant elle.

Je commençai d’abord par dire aux gens de la maison que mon maître étant sorti de bonne heure ne rentrerait pas de la matinée, me réservant de parler de sa chute au moment du dîner, afin d’assurer à Gustave quelques instants de repos avant de se rendre chez sa mère. Ensuite je revins m’enfermer avec lui dans son appartement ; j’y préparai un déjeuner furtif, que, malgré son dépit et ses douleurs, il mangea de fort bon appétit en me racontant sa déplorable histoire.

     Fallut manger, car malgré nos chagrins,
     Chétifs mortels, j’en ai l’expérience,
     En enrageant, on fait encor bombance.
                             Voltaire.

— Tu connais, me dit-il, la distribution du château de B***, dont l’aile droite, habitée par Lydie, donne sur la route qui conduit au bois. Tu sais que le mur du parc aboutit à cet endroit au-dessous d’un balcon de fenêtre, et qu’on peut franchir sans risque la distance qui les sépare. J’attendais cette nuit le signal convenu qui m’avertit ordinairement de l’instant où je puis escalader ce mur, sans danger d’être vu. Bientôt j’aperçois cette lumière dont les premiers rayons font palpiter mon cœur, et je m’élance aussitôt sur les pierres saillantes qui m’aident à gravir le mur. Je touchais déjà au balcon, lorsque la fenêtre s’ouvre ; une femme paraît et tombe à la renverse, en criant au voleur, à l’assassin. Au même instant, il part un coup de fusil, et je me précipite machinalement de l’autre côté du mur, sans penser qu’il donne sur un fossé à moitié comblé par les débris d’une ancienne glacière, dont la voûte se trouve fort heureusement près de là pour me servir d’asile. Je m’y traîne avec beaucoup de peine, tant la violence de la chute avait rompu et déchiré mes membres. Mais la crainte d’être découvert soutenait mes forces, et je m’oubliais complétement pour songer à ce que devait éprouver cette pauvre Lydie en voyant tous les gens de la maison se disputer la gloire de saisir ce voleur, que madame Le Noir soutenait avoir vu de ses propres yeux, et qui ne pouvait avoir eu le temps de s’éloigner beaucoup du château. Toutes ces recherches m’inquiétaient bien moins que celle d’un gros chien, que, contre les préceptes de Figaro, je n’avais point vendu, et dont par conséquent je n’avais aucun procédé à attendre. Heureusement pour moi il dirigea ses pas d’un côté opposé, et je cessai tout à fait de le craindre, lorsque je l’entendis aboyer dans la cour du château au moment où la patrouille des vaillants défenseurs de madame d’Herbelin se retirait en bon ordre, mais avec la honte d’avoir laissé échapper l’ennemi. Pendant le calme qui succéda à cette alerte, j’eus tout le temps de me livrer aux plus tristes réflexions sur la fatalité qui avait inspiré à madame Le Noir l’idée de venir fermer les volets de cette fenêtre, et cela au moment où, la croyant déjà couchée, je me doutais si peu que cette lumière fût la sienne. La frayeur que je lui avais causée était de nature à ne pas se dissiper facilement, et je savais que Lydie mourrait plutôt que de la rassurer par une confidence. Toutes ces réflexions ne faisaient qu’augmenter mon supplice chaque fois que l’horloge du château m’annonçait la fin d’une heure que j’avais espéré passer bien différemment. Enfin j’entendis sonner celle qui fixait ordinairement l’instant de nos adieux ; et, perdant tout espoir de bonheur, je ne pensai plus qu’au moyen de sortir de ma retraite avec moins d’éclat que je n’y étais entré. Je ne sais vraiment pas comment je serais parvenu à ce but, si la plus douce voix n’était venue à mon secours. Mon nom, articulé tout bas, me fit l’effet d’un enchantement qui suspendait tout à coup mes douleurs, et c’est de la meilleure foi du monde que je répondis : — Non, je ne suis point, blessé, quand Lydie me témoigna les plus touchantes inquiétudes. Mais lorsque j’arrivai guidé par elle, à l’escalier dérobé qui conduit à son appartement, la douleur de ma blessure à cette malheureuse jambe se fit si cruellement sentir, que je faillis m’en trouver mal. Cela t’étonnera d’autant moins, qu’étant tombé du haut de cette muraille sur un tas de pierres mêlées de tessons de bouteilles, il était resté un morceau de verre dans ma plaie. Le sang qui en sortait causa un tel effroi à Lydie, que je fus, pour ainsi dire, obligé de la remettre de ma souffrance avant de penser à m’en soulager. Ce coup de fusil, tiré au hasard par le jardinier du château, lui faisait supposer que j’étais mortellement blessé : elle s’accusait, se désolait tout en me prodiguant les plus tendres soins. Mais le jour allait bientôt paraître ; et, tremblant de l’idée qu’il pourrait me surprendre avant de m’être assez éloigné du château pour ne donner aucun soupçon, j’arrachai précipitamment le morceau de verre qui me déchirait encore ; puis entourant ma jambe d’un mouchoir, je me remis en route, hélas ! bien plus occupé de mes regrets que de mes blessures.

— Et vous avez fait quatre lieues dans cet état ? m’écriai-je.

— Il le fallait bien, reprit Gustave ; mais je n’aurais pu faire quatre pas de plus.

— Et pourquoi ne m’avoir pas appelé quand vous êtes rentré ?

— Parce que je pensais que tu te moquerais de moi, répondit-il en riant, et que d’ailleurs on n’est pas fat après de semblables bonnes fortunes.

— Ah ! monsieur peut-il me croire assez…

— Malin, interrompit-il, pour rire aux dépens de mon bonheur ? Non-seulement je te crois capable d’en prendre le plaisir, mais encore d’en amuser bien d’autres, si je te le permettais.

Ce soupçon m’inspira l’envie de le justifier ; et ce fut ainsi que, sans s’en douter, mon maître me donna l’idée de ces mémoires.