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Revue des Deux Mondes tome 25, 1878
Ernest Fontanès

Les mémoires de lord Shelburne


LES MEMOIRES
DE
LORD SHELBURNE

Life of William, earl of Shelburne afterwards, first marquess of Lansdowne, with extracts from his papers and correspondence, by lord Edmond Fitz Maurice, vol. II and III. London, 1876. Macmillan.

Lord Edmond Fitz-Maurice vient d’achever le monument qu’il a élevé à son illustre aïeul, lord Shelburne, pour disputer sa mémoire à la pénombre dans laquelle paraissait le rejeter la gloire éclatante de quelques-uns de ses contemporains dont le nom est sur toutes les lèvres. Les manuscrits qui sont conservés dans le manoir de Bowood, la demeure somptueuse que Shelburne avait créée et où il s’est éteint, les papiers du ministère des affaires étrangères que lord Derby a gracieusement mis à sa disposition, la correspondance de Shelburne avec différens personnages de marque, en particulier avec le célèbre docteur Price, honoré des insultes de Burke pour un discours sur la prise de la Bastille, lui ont permis de restituer plus d’un trait de la physionomie de cet homme d’état et de jeter un jour nouveau sur les divers incidens d’une époque que l’on ne connaît pas complètement, si l’on n’a pas été introduit derrière la scène, dans le secret des coulisses. Les deux volumes que nous avons inscrits en tête de cette étude reprennent le récit de la vie de Shelburne au moment où lord Chatham vient de former son ministère, au mois de juillet 1776, et le conduisent jusqu’à l’année de sa mort, en 1805. C’est pendant cette période que se produisent les deux plus grands événemens des temps modernes, l’indépendance de l’Amérique et la révolution française, et que se déroule la campagne si habile de George III pour ressaisir la prérogative royale dans toute son amplitude. Souvent acteur, toujours témoin et observateur des plus fins, Shelburne mérite d’être écouté quand il raconte les desseins qu’il a formés, quand il prend la mesure de ses rivaux et trace le portrait de quelqu’un des personnages qui remplissent la scène ou qu’il nous guide à travers ce dédale d’intrigues et de visées contraires qui forment l’arrière-plan de l’histoire de ce temps. Nous l’avons vu entrer dans la politique active sous les auspices de lord Bute, le favori du roi, chargé de la mission délicate d’acheter le concours d’Henri Fox ; puis, se séparant du ministère à l’occasion de l’expulsion du parlement du célèbre pamphlétaire Wilkes, pour suivre la fortune de Chatham, dont il sera le lieutenant et l’homme de confiance au sein du gouvernement [1]. Il nous reste à le voir à l’œuvre et à étudier la part qu’il a prise à la pacification des États-Unis, comme à ces luttes intérieures qui ont amené l’abaissement des whigs et la désagrégation des partis politiques, dont on commence à se réjouir aujourd’hui comme du triomphe de la politique nationale sur les intérêts mesquins et les passions des coteries et des factions. Sa fidélité à la France et aux principes de la révolution, au milieu des fureurs et des anathèmes que va déchaîner l’éloquence enflammée d’un Burke, recommande à notre attention les jugemens qu’il porte sur cette crise de notre histoire nationale. Au milieu de l’orage et de tant de sinistres prédictions, nous serons heureux d’entendre des voix amies qui de l’autre côté de la Manche nous encouragent et ne nous condamnent pas à un naufrage sans lendemain. Shelburne est entré suc la scène politique alors que l’horizon était tout empourpré par la gloire de Chatham penchant sur son déclin, et, après avoir rempli en quelque sorte l’entre-deux, il a salué, avant de se retirer, il a favorisé l’avènement du second Pitt. C’est à bon droit que la postérité, réparant les injustices de la renommée, toujours un peu éblouie par les succès, place aujourd’hui son buste au pied de la statue de ces deux grands ministres.


I

Nous avons laissé Shelburne au comble de ses vœux. Son attente n’avait pas été trompée ; lord Chatham était arrivé aux affaires et l’avait appelé à prendre place dans son ministère en qualité de secrétaire d’état pour le département du sud, qui comprenait à ce moment l’intérieur, l’Irlande, les colonies, l’Inde et les relations étrangères avec les états occidentaux de l’Europe. Cette fameuse administration, qui ne dura que deux ans et trois mois, de juillet 1766 à octobre 1768, avait été enfantée laborieusement et se composait d’élémens bien difficiles à maintenir unis. Le grand député des communes, dont le prestige venait de s’éclipser sous sa nouvelle dignité de pair et de comte, se figurait, avec la confiance qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les hommes de cette valeur, que son génie suffirait à conjurer toutes les résistances et que sous sa main de fer il ploierait toutes les oppositions et conduirait sans secousses le char de l’état à travers toutes les difficultés et les intrigues qui se pressaient devant lui. Il avait toujours professé, nous dit Shelburne, que « le pays ne devait pas se laisser gouverner par une oligarchie ou par une faction de familles aristocratiques, » et il n’avait pas craint de prendre avec lui, outre ses amis personnels, des membres de l’ancienne administration, des whigs du parti de lord Rockingham et des amis du roi. Macaulay, qui écrit toujours pour son couvent et qui ne cesse jamais de plaider pour les whigs, ne peut pardonner à l’un de ses héros une politique si contraire à ses préférences et aux intérêts de son parti. Il n’hésite pas à déclarer que Chatham n’avait plus à ce moment toute la vigueur et la netteté de son esprit ; comme les avocats qui ne peuvent pas mettre en doute le fait ni contester sa criminalité, il essaie de plaider la folie de son client.

Shelburne, qui a beaucoup souffert de la retraite majestueuse où s’enfermait lord Chatham, qui a compromis dans les luttes intestines du cabinet sa renommée et sa fortune politique, n’explique pas par la folie ces mille traits d’excentricité qu’on se plaît à raconter du grand ministre ; il y retrouve ce goût du grandiose, cet amour du mystère et de la représentation, auxquels se complaisait l’imagination brillante de Chatham. Il ne lui déplaisait pas de jouer au monarque oriental qui se rend inaccessible et qui se dérobe aux regards et aux questions d’un vain peuple. On peut lui appliquer le mot que Macaulay a recueilli un jour, à Holland-House, de la bouche de sir Philipp Francis, à propos du second Pitt : Le lion aime à marcher seul, tandis que les chacals vont en troupe. C’est très bien quand le lion reste en scène et qu’il sait rugir à propos pour effrayer et repousser les assaillans ; mais, quand il se retire dans son antre, son nom ne suffit plus à contenir les intrigues, les jalousies, les amours-propres froissés, et il ne tarde pas à être attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa faiblesse.

Shelburne usa son crédit et son ardeur à défendre la politique et les desseins du maître, qu’il consultait toujours et qui gardait le silence des oracles redoutés. En l’absence de Chatham, Charles Townshend, qui n’appartenait à aucun parti et qui était prêt à servir toutes les politiques, ne tarda pas à prétendre à la première place. C’était un homme sans principes, d’une vanité sans bornes, qui ne voulait accepter aucun contrôle et dont les discours pleins d’esprit et de bouffonnerie faisaient dire à Walpole : C’est de l’éloquence au Champagne. La présomption et l’audace de Townshend causaient au ministère toute sorte d’embarras et d’ennuis. C’est lui qui fit prévaloir dans le sein du gouvernement la politique de contrainte à l’endroit des colonies, politique spécieuse qui flattait l’orgueil du roi et pouvait compter sur son appui. Shelburne, dégoûté de ses échecs et désespérant de ramener le pilote au gouvernail, avait fini par cesser d’assister aux séances du conseil, et, réfugié dans ses fonctions de secrétaire d’état, il guettait, comme un chasseur à l’affût, les occasions et les moyens de conjurer les effets désastreux de cette politique arrogante et aventureuse qui ne pouvait conduire qu’à une catastrophe. Le ministère, comme un navire désemparé et sans capitaine, flottait au gré des passions et des intérêts contraires ; chacun, sentant venir le naufrage, s’occupait à sauver sa position et cherchait sur quel rivage il irait échouer. Shelburne était isolé et ne rencontrait de sympathies d’aucun côté. Le roi ne lui avait pas pardonné son opposition à lord Bute et lui en avait gardé ressentiment ; Grafton et Northington le dénonçaient comme un ennemi secret, et Charles Townshend parlait de lui avec le plus grand mépris.

Patriote vigilant et fier, Shelburne apportait dans ses relations avec l’étranger cette jalousie de la suprématie anglaise et cette énergie dans l’action qui avaient valu à Chatham d’être le ministre populaire que l’opinion avait réclamé plus d’une fois au moment du péril « quand les vagues étaient hautes. » Plein de sympathie pour la France, comme nous le verrons, il n’oubliait pas qu’il avait la mission de défendre l’honneur et la prépondérance de l’Angleterre, que le traité de 1763 avait consacrée aux dépens de la France : il aurait voulu faire adopter dans les conseils de sa patrie une politique hardie qui fît échec aux ambitions des maisons de Bourbon et à leurs désirs secrets de prendre leur revanche. Mais Choiseul était instruit des divisions du ministère et du caractère pusillanime de la faction des Bedford, que la mort de Townshend avait ramenés aux affaires, et, voyant que le lion britannique était endormi par ceux-là même qui devaient l’exciter, il pensa que le moment était opportun pour mettre à exécution un projet dès longtemps caressé, l’annexion de l’Ile de Corse, et, le 13 mai 1768, il signa avec les Génois un traité en vertu duquel ils cédaient à la France, en paiement d’une vieille dette, la propriété de cette île. A la nouvelle de ce traité, Shelburne fit remettre entre les mains de Choiseul une protestation énergique. Mais Choiseul savait qu’il ne serait pas soutenu et suivi par les autres ministres. Lord Weymouth, qui depuis la mort de Townshend était devenu secrétaire d’état, sans égard pour les instructions et l’attitude de son collègue, confiait aux ambassadeurs des puissances du nord que jamais l’Angleterre ne ferait la guerre pour la Corse. Ces propos revenaient aux oreilles de l’ambassadeur de France, Châtelet, qui partait sur l’heure pour Paris, afin d’instruire Choiseul de ces dispositions du ministère anglais. Ce témoignage de Châtelet était confirmé à la table du ministre par un grand jurisconsulte, lord Mansfield, de passage à Paris. « Le ministère anglais, disait-il, est trop faible et le peuple anglais trop sage pour déclarer la guerre pour un motif si futile. »

Cette timidité n’échappait pas au regard pénétrant du grand Frédéric, qui la signalait en ces termes à son ambassadeur à Londres : « Pour ce qui regarde l’île de Corse, il pourrait m’être plutôt indifférent que la France tâche d’en faire l’acquisition en faveur d’un tiers, ou quelles autres vues elle pourrait avoir à cet égard. Je remarque seulement que le gouvernement anglais, manifestant si peu de vigueur dans ses mesures vis-à-vis de la France et de l’Espagne, rendra toujours plus entreprenantes ces deux couronnes, et s’imposera de la sorte à lui-même la nécessité d’abandonner le système pacifique qu’il paraît avoir si fort à cœur au moment présent. » Aussi Choiseul, sans se laisser troubler par les protestations de Shelburne, derrière lesquelles il n’y avait pas une flotte prête à appareiller, renonce à tous les ménagemens qu’il avait conservés jusqu’à ce moment, et recommandés à ses subordonnés ; son ton devient plus net et fier ; il ne cache plus ses desseins, et il envoie l’ordre à Chauvelin de partir pour la Corse avec une armée formidable. C’est le talent de l’homme d’état de savoir reconnaître ces défaillances de la volonté chez ses adversaires, et de donner au moment opportun un coup de barre hardi pour entrer au port. La politique la plus funeste pour un grand peuple est celle qui s’arrête suspendue entre deux desseins, qui inquiète l’ennemi sans le désarmer ni l’abattre. Le ministère anglais, disait Choiseul, ne veut pas faire la guerre et ne sait pas faire la paix. Surpris en effet par l’audace de Choiseul, Grafton, comme tous les gens faibles, dont l’esprit et le courage se réveillent après l’événement, aurait voulu favoriser sous main la résistance de Paoli, faire passer des armes aux Corses. Shelburne combattit cette proposition et déclara qu’il n’y avait qu’une seule politique digne de l’Angleterre, reconnaître les Corses comme belligérans ; mais était-ce le moment d’adopter une attitude aussi résolue ? Grafton lui-même ne le pensait pas, et, pour se consoler de cet échec, n’ayant pu retenir l’armée française et empêcher l’annexion, il s’occupa activement de chasser Shelburne du ministère. Pour cette entreprise, il ne manquait pas d’alliés ; le roi et les Bedford l’y poussaient tous les jours, il n’hésite plus, il écrit à Chatham, et réclame, dans l’intérêt de l’unité d’action du ministère, la démission de Shelburne. Chatham répond qu’il considère la démission de Shelburne comme un malheur public, et que, dans ce cas, il sortira du ministère. Quelques jours après, fatigué, irrité, il résignait ses fonctions entre les mains du roi, 19 octobre 1768, et Shelburne ne tardait pas à le suivre dans sa retraite.

Le jour où Shelburne quittait le ministère, paraissait une des fameuses lettres de Junius, où cet événement était annoncé en ces termes : « Sans amis, sans soutien, il reste en place sans raison ni dignité, comme si son traitement était une compensation à la perte de son honneur. Il n’a ni l’esprit ni le tact de choisir un moment favorable pour se retirer ; il accepte d’être insulté aussi longtemps qu’il est payé ; mais son ignoble conduite ne lui servira de rien. Comme son grand archétype, le nuage sur lequel il chevauchait l’abandonne, et maintenant

Fluttering his pennons vain, plumb down he drops [2]. »


Dans les caricatures de l’époque, on le représente toujours sous les traits d’un jésuite, et on l’appelle Malagrida, du nom de ce prêtre portugais qui avait été impliqué dans une conspiration contre le duc d’Aveiro, et brûlé comme faux prophète en 1761.

Cette malveillance amère dont on poursuit le ministre tombé, ce soupçon de duplicité, de fourberie dont sa mémoire a été obscurcie, à une époque où la moralité des hommes politiques n’était pas très sévère, où la discipline des partis était si relâchée, étonnent et excitent la curiosité, comme un problème de psychologie. Il ne suffit pas de rappeler que l’envie et la calomnie s’attaquent à tous les hommes qui, tous les jours, provoquent l’attention, et la critique de la foule. Shelburne avait imité et blessé un ennemi plus perfide, et dont les ressentimens sont plus constans et plus habiles à frapper. A l’exemple de Chatham, il avait voulu échapper à l’esprit de parti, à l’étroitesse des coteries, au despotisme de certaines familles qui détenaient le pouvoir comme un patrimoine. « N’appartenir à aucun parti, se prononcer sur les mesures sans souci des personnes, voilà mon Credo politique, aimait-il à répéter, et j’en suis fier. » Chatham, sans doute, avait amassé contre lui les mêmes animosités ; mais il y faisait front avec une hauteur et une audace d’insultes qui faisaient rentrer dans la poussière tous les sifflemens venimeux. Il n’était pas donné à tout le monde de pouvoir prendre ces allures d’un Neptune irrité gourmandant les flots et de couvrir la voix des sycophantes sous les applaudissemens d’un peuple qui retrouvait dans son orateur favori la fierté de son patriotisme. La position de Shelburne était plus modeste, et son caractère d’une autre trempe. Une anecdote nous met sur la trace de ce mystère où s’est perdue la perspicacité des plus fins connaisseurs de la nature humaine. Lady Rockingham avait un jour envoyé à lord Shelburne du tabac d’une qualité particulière, qu’il préférait aux autres, dans une tabatière commune. En galant gentilhomme, Shelburne, pour reconnaître cette attention, lui envoya une tabatière de prix. Là-dessus, la dame lui répond : « Je suppose que je ne peux pas vous la renvoyer, ce serait par trop Anglais ; mais permettez-moi de vous dire que votre politesse est trop française. » Ah ! le voilà éclairé, ce mystère d’horreur ! Shelburne se piquait d’avoir les manières, les formes, les délicatesses de la société française ; il n’était pas rude et cassant, raide et empesé ; il tranchait sur les habitudes et la tenue de son pays. Il n’en fallait pas davantage pour le poursuivre, comme un renégat, des soupçons les plus outrageans, et lui prêter tous les vices de duplicité, de perfidie, à une époque où le thème patriotique était de déclamer contre l’immoralité française.


II

Plus grave est le reproche qu’on adresse à lord Shelburne d’avoir servi la politique de George III et d’avoir favorisé les tentatives d’établir le gouvernement personnel. Shelburne, il est vrai, a poursuivi, de concert avec le roi, l’abaissement des grandes familles whigs ; mais leur but était bien différent : l’un songeait à faire triompher la prérogative royale, l’autre à ouvrir à l’esprit moderne, au souffle populaire, aux idées de réforme politique et économique, l’accès du pouvoir. Shelburne n’était pas un dévot royaliste qui, devant le fils de ses rois, abdique tout contrôle et toute indépendance, et lord Edmond nous met sous les yeux quelques réflexions de son aïeul qui ne nous permettent pas de le ranger parmi ces amis du roi qui faisaient si facilement litière des libertés publiques. « La liberté constitutionnelle consiste dans le droit d’exercer librement toutes les facultés de l’esprit et du corps sans porter atteinte au droit des autres d’en faire autant. Dans les meilleurs gouvernemens plus ou moins de cette liberté a été sacrifié sans nécessité, par ignorance, indolence ou accident, et tout homme doit saisir l’occasion favorable de recouvrer ce que ses ancêtres ont perdu. On ne doit jamais reconnaître à aucun homme pouvoir sur un autre. La tête des hommes les plus sensés n’y résiste pas, et depuis le monarque jusqu’au paysan, tous en abusent. Tout homme doit se mettre en garde contre toute faiblesse, accident, nécessité momentanée, ou effusion de cœur, qui pourrait le mettre dans la dépendance d’un autre homme ! Toutes les cours et tous les princes ont peur des hommes de talent, ils considèrent comme synonymes homme de talent et fripon. Tandis que presque tous les princes font de l’extension de leurs pouvoirs le grand objet de leur vie, c’est une bénédiction insigne pour les peuples que l’étroitesse, la jalousie et l’incapacité qui caractérisent la plupart des rois les privent du seul moyen d’accomplir leurs desseins, d’un ministre honnête et capable. Quand ils sont forcés par l’opposition ou quelque difficulté à en prendre un, de ce moment ils sont pour lui le plus cruel ennemi ; et ils sont infatigables jusqu’à ce qu’ils s’en soient débarrassés ou qu’ils l’aient sacrifié. Ils ne manquent jamais d’instrumens ; des menteurs, des libellistes, des calomniateurs ou des intrigans sont toujours à leur disposition pour prévenir toute espèce de réforme. C’est ce que les rois appellent gouverner. Ç’a toujours été la même chose de tous temps et dans toutes les cours. »

Quant à ce parti des amis du roi, qui constituaient derrière le trône un cabinet intérieur ou double, dont l’influence combattait les résolutions des ministres responsables et contrariait leur initiative, Shelburne les peint de façon à prouver qu’il n’a jamais fait partie de leurs conciliabules. « Un groupe d’hommes qui à l’avènement de sa majesté se sont enrôlés sous la bannière du comte de Bute, qui s’appellent impudemment les amis du roi et qui ne sont en réalité les amis de personne que d’eux-mêmes, qui se sont conduits avec tous les ministres comme des hommes sans principes, tantôt les soutenant, tantôt les trahissant, selon leurs intérêts particuliers, qui ont tourné leur attention bien plus sur les intrigues et leurs propres traitemens que sur le bien public. »

Sur toutes les grandes questions, avant tout dans les relations avec les colonies, Shelburne avait proposé une politique toute différente de celle que préconisaient les amis du roi, et sur des points plus délicats qui touchaient plus directement à la couronne, comme la révocation de certains fonctionnaires ou l’administration de la liste civile, on l’a vu attaquer très vivement ces théories perfides qui, sous le nom de prérogative royale, voulaient ramener les procédés les plus détestés des Stuarts et supprimer le gouvernement du pays par le pays.

D’autre part, Shelburne n’avait pas le respect superstitieux du parti whig, et il ne pouvait pas se persuader que le salut du gouvernement parlementaire fût attaché à la présence de certaines familles dans le cabinet. Une longue jouissance du pouvoir stérilise un parti, dit M. Laugel dans ses belles Études sur l’Angleterre, lui ôte l’invention, le ressort ; il devient comme une terre qu’il faut mettre en jachère. C’était l’avis de Shelburne, qui était trop perspicace pour se laisser prendre à toutes les déclamations sur les vœux du parlement dont les orateurs whigs faisaient retentir le pays. « Il est vain de prétendre que la nation veut ceci, ne veut pas cela ; ce n’est pas la nation, c’est le parlement qui parle, et un parlement inspiré par des ministres qui ne sont eux-mêmes que des créatures du roi. Le parlement est plein d’hommes en places, de traitans et de fournisseurs, et, quant à l’intérêt des propriétaires sur lequel on s’appuie si souvent, il ne représente pas l’intérêt de toute la nation, ni toujours de la partie la plus éclairée de la nation. » En véritable homme d’état, Shelburne ne se laissait pas enfermer dans une théorie artificielle, et n’arrêtait pas son attention et ses sympathies aux frontières étroites du pays légal. Devant un parlement dont l’élection était si véreuse, et devant des votes dont il connaissait la vénalité, il ne pouvait pas s’incliner comme devant la majesté de la nation.

Shelburne était un partisan sincère du système constitutionnel et voulait conserver à chacun de ses élémens sa fonction et sa raison d’être. S’il soutenait contre les whigs l’initiative et l’indépendance de ; la royauté, il n’était pas moins jaloux qu’eux des pouvoirs des communes, et à propos de l’élévation à la pairie de lord Germaine (1780), il exposait sa théorie dans toute sa netteté. Il trouvait légitime que le roi eût son opinion sur les diverses questions de la politique, qu’il suivît avec attention les affaires du pays et qu’il fût même, selon une expression malsonnante, son propre ministre ; mais pour maintenir la prérogative royale dans les limites de la constitution, pour sauver la liberté du pays, il demandait un parlement indépendant, honnête ; et quand il ne voyait en face de la couronne qu’une chambre corrompue, créature des ministres, il jugeait que les règles du jeu constitutionnel étaient foulées aux pieds et que la prospérité du. pays était en péril.

C’était pour des situations pareilles que l’existence d’une chambre haute, composée d’une aristocratie indépendante par position et supérieure à la faveur éphémère des ministres, lui paraissait utile et nécessaire. A ses yeux, la chambre des lords était le boulevard inexpugnable de la liberté, telle était appelée à conjurer le danger d’une coalition de la royauté et de la chambre des communes contre la nation, à tenir la balance entre le souverain et l’autre chambre. Quand les chambres hautes comprennent ce rôle tutélaire et qu’au jour où la représentation populaire est faussée ou égarée, elles profitent de leur prestige pour faire échec aux entreprises audacieuses de la royauté, elles justifient leur existence et la prolongent au milieu des bénédictions du peuple ; que si elles ne servent pas de contre-poids et de frein aux tentatives de la royauté de ressaisir le pouvoir absolu, si elles renient leur origine et se laissent rabaisser au rôle de comparses dans le spectacle que la cour ménage aux vanités de la nation, elles ne sont plus qu’une menace permanente à la sécurité du pays et elles méritent d’être expropriées comme les châteaux en ruine qui gênent la facilité des communications. C’est dans cet esprit que M. Gladstone disait : « Tout bon Anglais aime les lords, il ne les décrie pas tant qu’ils ne font pas échec à la prospérité et à la grandeur du pays, tant qu’ils sont utiles. »

Derrière ces députés des communes qui avaient acheté un collège électoral avec l’argent de leurs déprédations et de leurs crimes aux Indes et auxquels la cour vendait chèrement l’impunité, derrière ces gentilshommes de campagne sans illustration ni fortune, que le roi introduisait par fournées dans la chambre haute afin de modifier son tempérament et de courber sa superbe, Shelburne apercevait à travers les fenêtres du palais de Westminster, dans la poussière de la lutte et du travail âpre, tout ce peuple nouveau qui venait d’ouvrir au pays des sources de richesses inépuisables, le parti de l’industrie et de la banque, qui n’allait pas tarder à prendre une influence prépondérante dans la direction des affaires. Pendant que lord Bute étalait son imprévoyance et sa hauteur, que Grenville décrétait l’acte du timbre et que la chambre des communes jetait le défi à l’opinion publique eu expulsant de son sein un élu légitime, tous les inventeurs, qui ont fait de l’Angleterre la forge de Vulcain, étaient à l’œuvre : Watt inventait la machine à vapeur, Wedgwood ses poteries, Arkwright le métier à filer, et Mathews Boulton pouvait dire à ceux qui venaient visiter ses établissemens : Ici je vends ce que le monde désire par-dessus tout, la force. Shelburne suivait avec attention toutes ces créations de génie ; et, disciple empressé d’Adam Smith, il se préoccupait d’ouvrir à cette industrie de nouveaux débouchés et d’établir dans le monde le principe de la liberté du commerce.

Monarchiste loyal, malgré les accusations de républicanisme que les amis du roi lui jetteront au visage quand il essaiera de réduire les dépenses de la liste civile, Shelburne ne voulait pas laisser annuler la couronne et réduire son rôle à la situation d’un roi fainéant sous les maires du palais, ou, comme il disait, d’un de ces souverains des Mahrattes qui n’est qu’un mannequin royal, à côté de l’élu de l’aristocratie, investi de tout le pouvoir réel. Ainsi il maintint contre les harangues enflammées et outrageantes de Fox et de Burke le droit qu’avait la couronne de choisir le premier ministre et dont elle avait fait usage en le désignant pour succéder à lord Rockingham qui venait de mourir. Il soutint comme la doctrine constitutionnelle que, si l’on dépouillait la couronne de cette prérogative, si elle ne pouvait plus choisir ses serviteurs, on supprimait de fait un des rouages essentiels de la constitution ; alors l’élément monarchique était absorbé par l’élément aristocratique, et la constitution anglaise n’existait plus. Il est permis en effet, sans encourir le soupçon de vouloir trahir la liberté, de penser que sous un régime de monarchie constitutionnelle la couronne doit avoir son rôle et son initiative. Shelburne avait le sentiment qu’au milieu des compétitions des partis il est difficile à une assemblée de faire un choix judicieux, offrant des garanties de durée. Alors, si le roi est un homme de sens et de tact, s’il porte son choix sur l’homme modéré que l’assemblée cherche à tâtons au milieu des intrigues et du bruit des partis, il peut ramener le calme et la confiance dans les esprits en plaçant à la tête du pays celui qui est le plus capable de comprendre les volontés de la nation et d’en préparer l’exécution.

En tout cas, dans ce duel implacable où le roi et le parti whig poursuivaient, chacun de leur côté, le triomphe de leur prérogative et se disputaient la prédominance dans le gouvernement, Shelburne, en paraissant se jeter d’un côté, pratiquait, sans l’avoir peut-être bien préméditée, la tactique d’Horace, et il abaissait l’un des adversaires pour favoriser aux dépens des deux égoïsmes vaincus l’avènement de la démocratie. Dans ce clair-obscur des intrigues et des compétitions politiques, où les principes disparaissent souvent derrière les violences de l’intérêt personnel qui grossit et dénature tout et où l’on finit par ne plus savoir où est le fil de l’eau, il conspirait avec la force des choses ; il préparait cette transformation de la constitution anglaise qui ne s’est guère révélée que dans ces dernières années, il assurait la prépondérance de l’élément populaire en face de l’aristocratie et de la couronne.


III

Pendant les dernières luttes ministérielles, Shelburne avait perdu sa femme. Toutes ces épreuves avaient ébranlé sa santé ; il partit pour l’étranger avec son ami le colonel Barré. Il visita la France et l’Italie, et ne négligea aucune occasion de recueillir des renseignemens sur l’état de l’agriculture et des manufactures dans ces pays. A Milan, ils font la connaissance de Beccaria, dont ils goûtent les théories humaines sur l’adoucissement des peines. De retour à Paris, lord Shelburne fréquente assidûment le salon de Mme Geoffrin, où il rencontre la célèbre Mme de Boufflers qui paraît avoir fait une vive impression sur le noble Anglais. C’est ce que nous raconte Mlle de l’Espinasse dans une lettre charmante, où elle met en scène la sémillante Mme de Boufflers, qui n’ouvre la bouche que pour lancer des paradoxes, et lord Shelburne, avec son flegme britannique, tout émerveillé de ce gentil babil : « Mme de Boufflers vint dîner chez Mme Geoffrin, mercredi ; elle fut charmante, elle ne dit pas un mot qui ne fût un paradoxe. Elle fut attaquée et elle se défendit avec tant d’esprit que les erreurs valaient presque autant que la vérité. Par exemple, elle trouve que c’est un grand malheur que d’être ambassadeur, il n’importe de quel pays, ou chez quelle nation ; cela ne lui paraît qu’un exil affreux etc., etc. Et puis elle nous dit que dans le temps où elle aimait le mieux l’Angleterre, elle n’aurait consenti à s’y fixer qu’à la condition qu’elle y aurait amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amies intimes, et soixante à quatre-vingts autres personnes qui lui étaient absolument nécessaires, et c’était avec beaucoup de sérieux et surtout beaucoup de sensibilité qu’elle nous apprenait le besoin de son âme. Ce que j’aurais voulu que vous vissiez, c’est l’étonnement qu’elle causait à milord Shelburne. Il est simple, naturel, il a de l’âme, de la force, il n’a de goût et d’attrait que pour ce qui lui ressemble au moins par le naturel. Je le trouve bien heureux d’être né Anglais, je l’ai beaucoup vu, je l’ai écouté, celui-là ; il a de l’esprit, de la chaleur, de l’élévation. »

Il fut aussi présenté à Mme Helvétius, à Trudaine, l’intendant des finances, à Mme Du Deffant, qui le mit en rapport avec Turgot et Morellet. Il fréquenta également le Café de l’Europe : c’est ainsi qu’on appelait le salon du baron d’Holbach, toujours très hospitalier, mais tout particulièrement pour les Anglais de distinction. Le grand seigneur croyait s’acquitter ainsi envers le pays auquel il devait la plus grande partie des idées qu’il a développées dans ses ouvrages. Parmi les hommes marquans de ce temps, Shelburne distingua Malesherbes, qui venait de tomber en disgrâce pour avoir revendiqué les droits du parlement comme le seul contre-poids au pouvoir royal. Il en parle sur un ton ému qui nous prouve que son cœur n’était pas fermé aux nobles passions. « Je viens de voir, écrit-il, ce que jusqu’à présent j’avais cru impossible : un homme absolument étranger à la peur ou à l’espérance, et cependant plein de chaleur et d’âme. Rien au monde ne peut troubler son repos, il ne demande rien pour lui et il s’intéresse activement à tout ce qui se fait de bien. Je n’ai jamais rencontré dans le cours de mes voyages quelqu’un qui m’ait fait une aussi profonde impression, et je sens vivement que, si jamais dans le reste de ma carrière j’accomplis une grande œuvre, j’y serai encouragé et soutenu par le souvenir de M. de Malesherbes. » L’homme de lettres qu’il vit le plus, avec lequel il entretint les relations les plus suivies et qu’il attira même chez lui, dans son beau manoir de Bowood, c’est Morellet. Il fait dater de cette relation une crise importante dans sa vie : « C’est à lui que je dois mes idées libérales en matière économique. » Jusqu’à ce moment, il avait partagé sans doute les théories arriérées des vieux whigs, qui, par haine de la France, défendaient les vieux tarifs protecteurs et considéraient comme le triomphe de la diplomatie ce traité de Methuen de 1703, qui condamnait le consommateur anglais à boire du vin de Porto fort cher, au lieu du vin de Bordeaux qu’il aurait pu obtenir à des prix moins élevés. Cette conversion ne restera pas stérile et platonique. Quand il sera au ministère, il essaiera de faire prévaloir ces principes et nous l’entendrons dire à l’ambassadeur de France Rayneval : « Il est un autre objectif de ma politique, la destruction du monopole commercial. Je le regarde comme une invention odieuse, quoique ce soit diamétralement opposé au catéchisme des marchands anglais. Je me flatte que j’arriverai sur ce point à m’entendre avec votre cour. »

Dès que la paix fut conclue, il donna les instructions les plus précises aux ambassadeurs anglais, Oswald et Fitz-Herbert, pour négocier avec la France un traité de commerce ; car, selon lui, il n’y avait de bonne paix que dans la mesure où le principe de la liberté de commerce est proclamé. A la chambre des lords, il défendit énergiquement les conditions du traité, et il répondit en ces termes aux objections que lui avaient adressées certains lords au nom des intérêts du commerce anglais : « Tous les monopoles sont toujours justement punis. Ils tuent la concurrence et la concurrence est la condition essentielle de la prospérité du commerce ; c’est l’heure d’appliquer le principe du protestantisme aux affaires commerciales. Toute l’Europe parait prête à secouer les chaînes du monopole, fils de l’oppression et de l’ignorance. Ce principe, qui n’est ni viril ni libéral, est peu généreux et plein de déceptions. Si une nation doit être la première à rejeter le monopole, c’est bien la nation anglaise, dont l’industrie est plus développée que celle des autres peuples. Avec l’esprit d’entreprise qui nous distingue entre tous et de plus grands capitaux qu’aucune autre nation, nous ne devons avoir qu’un seul cri : que tous les marchés soient libres et la concurrence loyale. Nous ne demandons rien de plus. »

Shelburne ne favorisa pas seulement la doctrine qui préconise la liberté des échanges, il fut le défenseur persévérant de la liberté religieuse. Il avait toujours recherché le commerce des ecclésiastiques indépendans qui n’étaient pas asservis à la tradition ; et il s’était attaché en qualité de bibliothécaire le célèbre pasteur unitaire Priestley, qui s’est acquis une renommée universelle par la découverte qu’il fit de l’oxygène, précisément pendant son séjour à Bowood. Priestley aimait à raconter combien il avait étonné et confondu les encyclopédistes français en leur proposant en sa personne cette énigme, qui les déroutait, d’une intelligence émancipée, d’une science sérieuse qui ne s’associait pas à leurs protestations bruyantes d’athéisme. Du reste il faisait remarquer que ces grands pourfendeurs du christianisme, lorsqu’il les pressait de questions, laissaient apercevoir une ignorance complète sur ces sujets et n’avaient aucune notion exacte et correcte sur la religion du Christ. A ce moment, en Angleterre, ceux qui apportaient l’esprit de la liberté dans l’examen des questions religieuses se partageaient entre deux tendances. Les uns voulaient réduire et simplifier les formules de l’église, abaisser les barrières, les tests officiels, afin de réunir et de garder dans l’enceinte de l’église le plus grand nombre de fidèles ; ils avaient l’ambition d’élargir la société religieuse, d’y faire pénétrer une sage liberté, et ils n’étaient pas éloignés de confondre les frontières de l’église et celles de la patrie. Les autres, plus fidèles aux traditions de la société ecclésiastique et plus effrayés à la pensée de toucher à sa constitution intérieure, acceptant sans la contrôler la notion accréditée qui fait de la doctrine le lien nécessaire de l’église, se montraient disposés à remettre à la société religieuse le soin de Légiférer sur tous les problèmes délicats qui intéressent son existence et sa prospérité, et se bornaient à réclamer pour toutes les doctrines et les églises la pleine égalité devant la loi. Depuis les conférences d’Hampton-Court et de Savoy et tous les essais tentés pendant la révolution, on avait fini par renoncer à ce beau rêve d’une église large, embrassant dans l’ampleur de sa sollicitude et de sa charité toute la nation ; on s’était résigné à le voir s’envoler dans le monde de la chimère. D’ailleurs les hommes d’état ne souriaient pas à cette idée d’une église si vaste qu’elle s’étendrait sur tout le pays ; ils craignaient d’y rencontrer un rival dangereux pour l’état et de voir renaître l’autorité d’un clergé que l’étroitesse de son dogme avait rendu impopulaire.

Les sympathies et les habitudes d’esprit de lord Shelburne le rattachaient plutôt à cette seconde tendance, et il s’occupait plus volontiers d’étendre les immunités et les droits qu’avait accordés l’acte de tolérance que de soutenir les efforts des latitudinaires, qui réclamaient l’abrogation des trente-neuf articles. Sur les instances du docteur Price, il intéressa Chatham à la cause des dissidens, qui demandaient à ce moment d’être dispensés de la signature, que l’acte de tolérance leur imposait encore, à l’ensemble des trente-neuf articles. Il réussit à réveiller le lion et à le ramener dans l’arène ; mais la chambre des lords resta sourde à cette magnifique revendication des droits de la conscience. Chatham, dans l’irritation de son échec, écrit à Shelburne de ce style amer et éclatant dont il a le secret : « Dans le débat sur les dissidens, le ministère a avoué qu’il les tenait en servitude et qu’on maintenait les cruelles lois pénales comme des lévriers enchaînés tout prêts à être lâchés sur les talons de ces pauvres gens consciencieux, quand il plaît au gouvernement, c’est-à-dire quand ils veulent résister à quelque mesure ruineuse ou désobéir aux ordres dans une élection. Il y a quarante ans, si un ministre eût osé avouer une pareille doctrine, le cri : A la Tour ! à la Tour ! eût retenti sur tous les bancs de la chambre des lords ; mais, fuit Ilium, toute la constitution n’est qu’une ombre. » L’heure de la liberté religieuse n’avait pas encore sonné. On ne comprenait pas qu’on pût être un bon patriote et ne pas faire partie de l’église nationale, et tout dissident était soupçonné de conspirer contre l’indépendance et la grandeur de l’Angleterre.


IV

A la mort de Chatham, Shelburne était devenu le chef de cette petite fraction des whigs qui s’étaient affranchis de la discipline pesante du parti et qui rappellent, mutatis mutandis, par leur indépendance ce groupe de tories qui avaient suivi dans son évolution hardie Robert Peel. Ils tenaient aux tories par leur souci de la prérogative royale, aux whigs par leurs sympathies pour la réforme parlementaire et pour les économies. Un nom nouveau leur convient, ils sont le parti libéral sans épithète. A la chute de lord North, le roi, furieux de perdre en un instant le ministre selon son cœur et le fruit de cette lutte de dix années qu’il avait soutenue avec tant de persévérance et de ruse contre le parti whig, donna l’ordre un moment d’appareiller son yacht pour s’enfuir en Hanovre. Puis, revenu à une appréciation plus modérée de la situation politique, il manda lord Shelburne, comme celui des membres de l’opposition qui lui était le moins antipathique, et le chargea de former un ministère. Shelburne ne se laissa pas éblouir par cette faveur, et il déclara à sa majesté qu’il ne pouvait pas composer une administration sans y faire une place à lord Rockingham. Après bien des refus et des explosions de mauvaise humeur, le roi accorda son consentement, mais à la condition qu’il serait dispensé de l’ennui de recevoir et d’entretenir Rockingham, et que dans toutes ses relations avec le ministère il se servirait de l’intermédiaire de Shelburne. « La composition de ce ministère, a dit John Russell dans sa Vie de Fox, était un chef-d’œuvre d’habileté. » Mais, comme toutes les combinaisons un peu artificielles, il portait en lui des germes de décomposition ; il ne pouvait pas tenir bien longtemps la mer ; l’équipage était divisé et se disputait. Fox soutenait qu’il y avait parmi eux deux partis, celui du peuple et celui du roi, aussi, quand le capitaine vint à mourir, sa succession déchaîna toutes les jalousies et les violences. Shelburne fut bien chargé du gouvernail, mais il ne lui fut pas donné toujours de faire exécuter la manœuvre qu’il commandait.

La grosse affaire de son administration, ce fut de mener à bonne fin les négociations avec l’Amérique et les autres états belligérans. La conduite de Shelburne, sur cette question si complexe et si dure à l’orgueil britannique, avait toujours été parfaitement correcte ; ses sentimens, son langage, furent toujours ceux d’un bon patriote et d’un libéral. Dès le début, il avait maintenu la justesse des réclamations des Américains et leur droit de refuser des taxes qu’ils n’avaient ni votées ni consenties ; il n’était pas de ces hommes d’état qui ne se souviennent plus des principes qu’ils ont proclamés quand leurs adversaires peuvent s’en prévaloir. Frappé des inconvéniens que la violence de la polémique et l’amertume des déclarations ministérielles pouvaient exercer sur les relations futures de la métropole et des colonies, il dénonça à la tribune les intempérances de langage des ministres. « Appeler les Américains des rebelles, c’est une chose vaine et mauvaise. Les Romains ont eu une guerre du genre de celle qui a éclaté en Amérique, ils ne traitaient pas leurs adversaires de rebelles, et la guerre se nommait la guerre sociale. » Fidèle à cet exemple, il désire appeler la guerre américaine une guerre constitutionnelle, et il accuse le ministère de revenir à la politique des Stuarts et d’aller mendier des troupes auprès des plus petits potentats d’Allemagne. Mais il eut de la peine à reconnaître qu’il fallait accorder à l’Amérique une pleine indépendance : « C’était une pilule, disait-il à Ray ne val, qu’il n’avait consenti à avaler qu’à la dernière heure, » vaincu par l’évidence. Il caressa longtemps l’idée d’une fédération entre les deux pays, avec une seule bourse et la même épée pour les besoins communs. Peut-être, si Chatham et lui étaient revenus aux affaires avant que les rapports se fussent envenimés, ils auraient pu conjurer ce malheur par des mesures hardies et équitables, en donnant satisfaction aux légitimes revendications des colons. Tous deux redoutaient cette séparation et s’exagéraient peut-être les conséquences funestes, pour la richesse et le prestige de leur patrie, de l’indépendance des colonies. Shelburne traduisait ce sentiment dans une image pleine de grandeur et qui nous paraît aujourd’hui, comme toutes les métaphores qui ont traduit un sentiment que les événemens n’ont pas confirmé, un peu emphatique : « Le jour où l’indépendance sera acceptée par notre gouvernement, le soleil de l’Angleterre se couchera, et nous se serons plus une nation puissance que l’on respecte. » Quoi qu’il en soit, cette jalousie de la puissance et du prestige de son pays ne fit pas de lui un de ces hommes d’état chimériques et obstinés qui entassent sur leur pays des calamités irréparables ; il ne perdit jamais le sentiment de ce qui était possible, et, quand il fut convaincu qu’il fallait céder, se rappelant sa prophétie, il déclara qu’il voulait faire vite afin de ramener le crépuscule du matin et de préparer le nouveau lever du soleil de l’Angleterre.

Les négociations furent ralenties et compliquées faute d’une direction unique et continue. Comme l’Amérique n’était pas encore détachée de l’empire britannique, elle relevait du département de Shelburne, qui était secrétaire d’état pour les colonies ; mais comme elle était à la veille d’être mise au rang des états îndépendans et que les questions litigieuses étaient compliquées des intérêts des autres puissances belligérantes, la France et l’Espagne, le secrétaire d’état aux affaires étrangères, Fox, avait aussi à intervenir, à donner son impulsion. Aussi l’Angleterre fut-elle représentée à Paris par deux ambassadeurs, l’un choisi et envoyé par Shelburne, Oswald, dont Franklin disait qu’il avait un air de grande simplicité et de parfaite honnêteté, et l’autre, l’homme de Fox, Grenville, d’abord, et plus tard Fitz-Herbert. Fox et Shelburne n’avaient pas les mêmes préoccupations et les mêmes visées. Fox poursuivait un but très prochain, qui flattait son amour-propre, l’indépendance des États-Unis dores et déjà, afin de les détacher du département de Shelburne et de lui enlever toute raison d’intervenir. De plus Fox penchait pour l’alliance avec la Russie et les cours du nord, au mépris de ses sympathies bien connues pour la cause de la liberté. Shelburne était plus fidèle à ses principes et soutenait hardiment l’alliance française. Du reste le peu de succès qu’avait rencontré Chatham en 1766, quand il s’était tourné de ce côté, l’esprit inconstant et mal équilibré de Catherine, les procédés récens de ces cours à l’endroit de la Pologne, tout justifiait Shelburne à préférer la politique d’Elisabeth, de Cromwell et de Walpole et à rechercher l’alliance de la France pour protéger la liberté contre les menaces de ces potentats du nord. Dès l’année 1769, il avait nourri ce dessein ; mais les jalousies nationales étaient alors trop excitées, il avait dû attendre des circonstances plus favorables. En 1783, il pensait que des progrès s’étaient accomplis des deux côtés de la Manche et que les deux nations pouvaient s’entendre et se rapprocher. Selon lui, la France de Louis XIV était aussi différente de la France de Louis XVI que le caractère des deux monarques ; maintenant un esprit d’indépendance individuelle et générale dominait ; la rage de servir dans l’armée s’était calmée ; la considération publique n’était plus le reflet die la faveur ministérielle, les idées libérales se répandaient et la pensée de faire la guerre, pour un caprice de la cour ou une augmentation de territoire était repoussée comme une superstition condamnée. Cependant la chute de Necker avait diminué les chances de la politique de paix. Vergennes était trop intelligent pour ne pas reconnaître que la paix était nécessaire à son pays ; mais il avait à lutter contre forte partie, il ne pouvait pas en arrivant au ministère renier toutes les traditions de Choiseul dont il était à tout prendre le représentant, et il devait craindre d’encourir le déplaisir du maréchal de Castries^ qui était à la tête du parti de la guerre, excité par l’ambitieux ambassadeur d’Espagne, d’Aranda. Aussi cherchait-il à traîner les négociations en longueur afin d’obtenir des conditions plus avantageuses pour l’honneur de son pays.

Pour le bonheur de l’humanité, il se rencontra que l’ambassadeur français à Londres, Rayneval, conçut une profonde estime pour Shelburne, et il écrivait ! à Vergennes : « Ou je me trompe du tout au tout, ou lord Shelburne est un esprit élevé, un caractère fier et résolu avec des manières engageantes. Il voit les choses de haut et déteste les petits détails. Il n’est pas entêté dans la discussion, vous pouvez le convaincre ; et dans plus d’une occasion, j’ai constaté que le sentiment avait plus d’influence sur lui que la raison. Je puis ajouter que ses amis et son entourage lui font honneur, il n’y a parmi eux ni intrigant ni personnage suspect. » Shelburne comprit cette sympathie, et s’ouvrit à lui sans détour ; il lui présenta des considérations dont l’opportunité n’échappera à aucun esprit judicieux. Après avoir rappelé qu’il avait voulu, quand il était secrétaire d’état, prévenir le démembrement de la Pologne et faire entendre à la Russie et à la Prusse un langage énergique, et qu’il en avait été empêché par l’inimitié qui séparait la France et l’Angleterre, il ajouta : « Ces deux pays ne sont pas des ennemis naturels ; ils ont des intérêts communs qui doivent les rapprocher. Il fut un temps où un coup de canon ne pouvait pas se tirer en Europe sans la permission de la France et de l’Angleterre, maintenant les cours du nord ont la prétention d’agir sans nous. Ainsi par notre désir de nous nuire l’un à l’autre nous avons perdu tous deux notre position. Unissons-nous, et nous reprendrons notre rang. Vous n’êtes pas assez aveugle pour ne pas remarquer que la politique de l’empire n’est pas naturelle, et que la Russie veut jouer un rôle et poursuit des desseins contraires aux intérêts de la France et de l’Angleterre. » Puis il insista sur les difficultés qu’il rencontrait auprès du roi dont la vanité avait été surexcitée par les flatteries de ses prédécesseurs et qui dans son orgueil se figurait que les ressourcés de l’Angleterre étaient infinies et qu’il suffirait d’une petite guerre pour détruire la puissance de la France. Burke prétend en effet que George III connaissait aussi peu les Français que les habitans du Thibet ou du Kamtchatka, et que Pitt fut entraîné à déclarer la guerre à la France pour complaire à son maître.

D’autre part, les ambassadeurs américains étaient pleins de préjugés et de malveillance contre la France et n’apportaient pas dans les négociations la souplesse et la bonne humeur qui sont utiles dans de pareilles conférences. John Adams blessait les diplomates français et espagnols par ses allures raides et cassantes et son refus obstiné sur la question des pèches de Terre-Neuve, et Jay ne se conciliait pas la sympathie de nos diplomates par ses propos sur nous : Ce n’est pas un peuple moral, ils ne savent pas même ce que c’est. Franklin résistait à cette irritation de ses compatriotes, il répétait qu’il comptait plus sur l’appui de la France que sur la générosité de l’Angleterre, et que si des ressentimens particuliers provoquaient une rupture avec la France, l’Angleterre recommencerait à fouler aux pieds les Américains. Pour achever les négociations et prévenir ce conflit de passions et d’intérêts qui assemblaient de nouveaux nuages et de nouvelles défiances, il proposa de diviser le travail pour l’abréger en le simplifiant, et fit adopter l’idée que les représentans de l’Amérique s’aboucheraient séparément avec chacun des ambassadeurs étrangers pour discuter les intérêts et les réclamations de chaque nation.

La question de Gibraltar fut un moment un des points aigus qui faillit tout brouiller ; mais la victoire de l’amiral Rodney sur le comte de Grasse, le ravitaillement de Gibraltar qui en fut la conséquence, calmèrent les exigences de la France et de l’Espagne ; et Louis XVI, d’après le témoignage de Fitz-Herbert, amena le roi d’Espagne à accepter la Floride en compensation. On a accusé Shelburne d’avoir consenti pendant le cours des négociations à cet abandon de Gibraltar, et Guillaume IV en 1830, à l’arrivée du ministère de lord Grey, exigea de lord Lansdowne une déclaration solennelle qu’il ne renouvellerait jamais la proposition de son père de céder Gibraltar. Or ce n’était pas Shelburne, mais bien le roi George III qui en avait eu un moment la pensée. Le 11 décembre 1782, George avait écrit à Shelburne une lettre où il disait : « Je désirerais, s’il était possible, être débarrassé de Gibraltar et augmenter nos possessions des Antilles, car depuis qu’il est question de la paix, je souhaite que nous puissions échanger ces avantages purement nominaux pour des possessions qui puissent devenir pour ce pays, grâce à une bonne administration, des avantages solides. »

L’impatience et la défiance de John Adams et de Jay l’emportèrent sur les instructions du congrès et les remontrances de Franklin, et le 30 novembre 1782 les plénipotentiaires américains signèrent un traité avec l’Angleterre sans consulter M. de Vergennes. Traité provisoire, il est vrai, faisait remarquer Franklin pour excuser un procédé si peu délicat ; mais l’excuse était misérable, car le jour où l’Amérique et l’Angleterre étaient réconciliées, la paix s’imposait aux autres belligérans. En effet, au mois de janvier suivant, la France et l’Espagne signèrent un traité sur les mêmes bases.

L’Angleterre n’a jamais conclu de paix qui n’ait pas été violemment attaquée. Les traités de Ryswick, d’Utrecht, d’Aix-la-Chapelle, de Paris, avaient été dénoncés avec passion ; celui de 1783 ne rencontra pas un meilleur accueil. C’est une des conditions nécessaires pour soutenir la guerre que de surexciter le patriotisme et de rabaisser les forces et les droits de l’ennemi ; aussi quand on est contraint de traiter, on se trouve en présence d’une opinion publique affolée, qui ne veut pas admettre l’infériorité du pays et qui poursuit les pacificateurs comme des lâches ou des traîtres qui déprécient les ressources nationales dans un intérêt personnel. L’opposition ne manqua pas d’exploiter ces dispositions avec plus d’habileté que de souci des intérêts du pays. Fox, qui avait été si amer contre North, qui l’avait traité d’homme sans honneur, sans honnêteté, et qui avait autorisé à l’appeler le plus infâme des hommes, s’il se rapprochait jamais de ce ministre funeste, ne résista pas au plaisir des rois, au bonheur de se venger, et il entra dans une coalition impure qui n’était inspirée que par des passions, sans un principe commun. Pitt n’a jamais prononcé une parole plus vraie que lorsqu’il s’écria : « Ce n’est pas le traité qu’on attaque, c’est lord Shelburne qu’on veut blesser et renverser. » Les amis du roi, que les projets d’économie de Shelburne avaient froissés, voyant le ministère aux abois, crurent le moment opportun pour lui arracher quelque faveur, la garantie de leurs traitemens et de leurs sinécures, et ils demandèrent sans pudeur à quel prix on achèterait leur appui. Shelburne répondit fièrement que l’approbation du parlement ne devait pas être achetée, qu’elle devait être accordée librement ou pas du tout. On agita un moment la question de dissoudre le parlement ; mais ces mesures ne réussissent que lorsqu’elles se font au profit d’un ministre populaire porté par la faveur de l’opinion. Tel sera le cas pour Pitt ; mais Shelburne ne pouvait pas compter sur un pareil mouvement d’opinion. Le sentiment publie était las de ces discussions prolongées entre la couronne et les grandes familles whigs, dont le caractère et la portée lui échappaient souvent, et quoique Shelburne eût essayé de constituer une administration qui ne fût l’esclave ni du roi ni des whigs, il avait été trop mêlé à ces luttes ; on soupirait, après une ère nouvelle et naturellement on désirait un homme nouveau. De plus, la paix qu’il venait de conclure blessait l’orgueil britannique : il fallait un bouc émissaire. Shelburne le fut. Le roi, qui était très habile à s’insinuer dans l’intimité de ses ministres pour leur arracher des confidences, ne manquait jamais l’occasion d’envenimer les débats en rapportant les jugemens des uns sur les autres, et de renverser un ministère qui n’était pas à son entière dévotion. Contre toutes ces influences réunies, Shelburne devait succomber. L’opposition ne réussit pas cependant à réunir dans la chambre des communes la majorité ; mais le nombre des abstentions fut considérable et laissa le ministère en minorité. Shelburne se retira, et le roi n’eut pas le bénéfice de sa perfidie ; il fut forcé de passer sous le joug, et de subir un ministère de coalition dont le duc de Portland fut le leader.

C’est l’honneur de Shelburne d’avoir conçu et signalé toutes les grandes mesures qui ont illustré son successeur, le second Pitt. Le droit rendu à l’Irlande de trafiquer avec l’Amérique et l’Afrique, le contrôle à exercer sur la compagnie des Indes, le traité de commerce avec la France, toutes ces questions avaient été étudiées et préparées sous l’administration de Shelburne, et, sans vouloir diminuer la gloire de Pitt, on ne peut sans injustice refuser à Shelburne le mérite d’avoir été son précurseur. Malgré toutes les clameurs des partis coalisés au moment de sa chute, la postérité a ratifié le jugement de l’historien des États-Unis. « Le mérite d’avoir mis un terme à une lutte meurtrière entre des hommes d’une même parenté et d’un même langage, de l’avoir fait en se mettant au-dessus des préjugés, d’y avoir employé la modération, d’avoir agi par un désir sincère de la réconciliation, d’avoir cédé franchement à l’Amérique la jouissance de ses avantages naturels, enfin d’avoir poursuivi avec habileté un plan bien conçu à l’effet de gagner par la liberté des transactions commerciales une magnifique compensation pour la perte du monopole et l’abandon de la souveraineté, ce mérite appartient à lord Shelburne, au-dessus des autres hommes d’état que la Grande-Bretagne possédait alors [3]. » Un des collègues de Pitt lui suggéra la pensée de récompenser Shelburne en l’élevant d’un degré dans la hiérarchie des pairs. Shelburne choisit le titre de lord Lansdowne qui avait appartenu à la famille de sa première femme, et il se réserva d’être promu duc, si le roi ne persistait pas à garder ce rang pour les membres de la famille royale.


V

Retiré sur ses terres, loin du théâtre de la politique active, Shelburne ne cessait de porter ses réflexions sur toutes les misères qui affligent l’humanité : l’ignorance, l’ivrognerie, l’isolement des individus, l’ennui de la vie populaire qui n’est embellie par aucune fête ; il cherchait à favoriser les associations, à répandre l’instruction et une religion plus simple, mieux appropriée à la culture et aux loisirs incomplets du peuple. Mais ses pensées généreuses et ses tentatives de réformes se heurtaient contre l’étroitesse d’un clergé jaloux de sa domination et qui craignait toujours de voir l’influence lui échapper et les populations passer à la dissidence. Persuadé que les classes moyennes et manufacturières ne tarderaient pas à prendre une place prépondérante dans les conseils du gouvernement, il était impatient de répandre parmi elles des vues saines sur l’économie politique, et il encourageait la traduction de la Vie de Turgot par Condorcet pour servir à cette utile propagande. Turgot n’était pas à ses yeux un homme d’état de premier ordre ; mais il professait une haute estime pour son caractère, et il avait pris feu pour son idée d’établir certains principes fixes et fondamentaux sur la législation, le commerce, la moralité et la politique qui pourraient embrasser toutes les religions et tous les peuples. Fidèle à la pratique du self-government, il ne pouvait pas partager le sentiment de Turgot et des économistes français, qui paraissaient croire que la supériorité de la monarchie consistait dans la facilité qu’elle ménage aux réformateurs de mettre en vigueur leurs idées, malgré les préjugés populaires. Il pensait que tous les maux qui accompagnent ces coups d’autorité dépassent de beaucoup les avantages immédiats de ces réformes. Il était tout aussi prononcé contre les interventions étrangères dans les affaires d’une autre nation. « Un pays opprimé, disait-il, doit reconquérir lui-même sa liberté sans recourir à un sauveur étranger, » et il allait jusqu’à penser que l’Amérique aurait pu se passer de l’aide de la France. Tout entier à ces rêves de paix et de fraternité entre les peuples, il aurait voulu organiser une propagande active, et il pensait à fonder un journal, « le Neutre, » qui serait consacré à la défense de la liberté commerciale. « Laissez, disait-il au docteur Price, les théologiens et les archevêques se tuer de leurs propres mains et employez le reste de votre vie à prêcher la paix et à combattre la guerre. Si les rois ont des querelles à vider, qu’ils s’arrangent entre eux sans entraîner leurs peuples dans leurs sottes querelles. Les rois peuvent avoir des intérêts opposés ; tous les peuples de la terre n’ont qu’un même intérêt, s’ils le comprennent bien. »

La politique étrangère sépara Shelburne de Pitt. La mort du grand Frédéric venait de rouvrir l’outre aux tempêtes. Cet illustre guerrier, sur le soir de sa vie, avait paru préoccupé de conserver le fruit de ses victoires et de son habileté ; et il n’avait pas témoigné un vif désir de soutenir en Hollande le parti des orangistes au risque de se brouiller avec la cour des Tuileries et de favoriser les desseins de l’Autriche qu’il surveillait avec l’inquiétude d’un rival heureux. Mais l’avènement de Frédéric Guillaume 11 fut marqué par une vigoureuse initiative ; une armée prussienne entra en Hollande en 17S6 et rétablit le prince d’Orange dans tous ses droits et pouvoirs. Ce fut le signal d’un changement de front dans la politique anglaise. On reprit la vieille terminologie ; on désigna la France comme l’ennemie naturelle ; on revendiqua pour l’Angleterre l’honneur de dicter des lois au monde et de faire trembler toutes les cours devant elle, et l’on encouragea sous main les Turcs à égorger les Russes pendant qu’on lançait à l’intérieur une proclamation pour réprimer le vice et l’immoralité. Ce n’était plus la politique de Chatham, qui avait écrit à Shelburne : «  Vous savez que je suis tout à fait russe. » Pitt avait abandonné ces traditions paternelles, et il professait que l’intégrité de l’empire ottoman était nécessaire à la sécurité de la Grande-Bretagne. Conséquent avec cette théorie, il demanda au parlement d’envoyer une flotte dans la Mer-Noire pour intimider les Russes ; mais Fox, dans la chambre des communes, et Shelburne, dans la chambre des lords, combattirent vigoureusement cette motion, et la firent rejeter.

Malgré l’importance des événemens d’Orient, l’attention et l’intérêt se concentraient sur un pays plus voisin. Les relations de Shelburne avec les hommes de lettres et les philosophes français le rendaient très sympathique au mouvement qui venait de se produire. Il n’avait jamais partagé les préjugés de sa nation contre la France, et il était convaincu que, si des institutions libérales s’établissaient de l’autre côté de la Manche comme en Angleterre, il y aurait pour la paix, pour le progrès, des garanties plus solides que celles que pouvaient offrir tous les tarifs protecteurs et toutes les alliances avec les autres puissances du continent. Pendant les années 1789 et 1790 il fut tenu au courant, au jour le jour, par son fils aîné, lord Wycombe, de passage à Paris, par Dumont de Genève, ancien pasteur de l’église française de Saint-Pétersbourg et que Mirabeau avait demandé à Shelburne de lui laisser comme auxiliaire pour achever leur éducation, et par Benjamin Vaughan, l’économiste, qui lui écrivait ces mots bien caractéristiques : « Ce pays à la fièvre, non pas la fièvre de la maladie, mais la fièvre de l’enthousiasme. »

Burke, dès le début de la révolution, se sépara de ses amis, et l’attaqua avec la plus extrême violence ; mais l’opinion publique n’était pas encore affolée, et l’on n’était pas disposé à faire la guerre pour une idée. Pitt ne redoutait pas alors pour l’Angleterre l’invasion de théories et de passions subversives, et il calmait les appréhensions de Burke : Soyez persuadé que nous continuerons à rester ce que nous sommes jusqu’au jour du jugement. Shelburne, dans ses lettres à Morellet, appréciait les difficultés et les dangers de la situation avec une rare perspicacité. « L’écueil sur lequel peuvent aller se perdre les communes françaises, c’est la prétention de faire trop de choses à la fois. Si vous obtenez des garanties sérieuses pour la liberté de la presse, s’il n’y a plus de prétexte aux lettres de cachet, si les assemblées provinciales sont rétablies, et si l’on opère quelques réductions sur les dépenses, le reste viendra en son temps. Je ne puis pas m’empêcher d’être complètement d’accord avec ceux qui réclament la réunion des trois ordres. Je considère M. Montesquieu comme le second sauveur du monde ; mais voilà longtemps que je pense que tout ce qu’il dit de notre constitution est tout à fait chimérique. J’estime que le progrès naturel des choses est de passer de l’ignorance au pédantisme, et du pédantisme à la simplicité et à la vérité. voilà trente ans que je suis un observateur et un peu un acteur dans le monde politique, et je n’ai jamais vu aucun bon résultat de cette fameuse division des trois ordres, si ce n’est de gagner du temps et de laisser l’opinion se prononcer ; mais je suis sûr que la noblesse française aura deux fois plus d’influence en se mêlant au tiers. Ceux qui ont des principes qu’ils ne peuvent pas justifier et qui ne supportent pas la discussion auront certainement beaucoup plus de pouvoir s’ils sont séparés et s’ils peuvent opposer leur veto. Je viens de lire le Mémoire de M. Necker sur les blés, et je ne puis vous dire combien je suis attristé d’y retrouver le même levain… Tout ce que vous dites de notre gouvernement est parfaitement exact ; il faut ajouter seulement qu’il ressemble à ces vieilles maisons de campagne avec de bons appartenons en bon état, où l’on peut parfaitement loger ; mais tout ça ne vaut pas une maison neuve. Cependant ce serait insensé à nous de jeter bas notre maison pour en construire une autre ; il ne faut pas s’attendre à rencontrer dans les choses humaines une harmonie et une symétrie parfaites. Quant à votre maison, il me semble qu’elle est bien près d’être couverte. L’assemblée et le public paraissent comprendre l’importance de la distinction des pouvoirs… J’ai toujours observé que les grandes assemblées et le public en général sont d’abord violens, mais finissent par s’attacher à ce qui est juste, et je suis confirmé dans ce sentiment par ce qui s’est passé à propos de vos religieuses. C’est une pitié de voir des ecclésiastiques recourir à des arguties d’avocat, au lieu de présenter des considérations franches et hardies, et de faire appel à la justice, au bon sens du public et de l’assemblée. votre révolution est dure pour les individus, mais l’effet qu’elle produira sur le monde dépasse tout ce que l’imagination peut se figurer. »

L’échec qu’avait subi Pitt sur la question d’Orient ébranla sa position. Lord Loughborough s’occupa d’une combinaison qui aurait ramené au pouvoir Fox et ses amis, et le roi, qui était fatigué des tons hautains et de l’esprit dominateur de Pitt, fit appeler Lansdowne. A ce moment, on s’amusa beaucoup d’une caricature de Gillray, qui représentait le marquis montant en voiture pour aller au palais de Saint-James : devant les chevaux, on voyait voler la colombe de la paix ; le marquis, se penchant hors de la voiture, criait au cocher : « En route, chien, en route, partez de suite. Ah ! le ciel s’éclaircit. En route, chien, en route. » Fox, Sheridan et leurs amis s’accrochaient au char par derrière et criaient : « Arrêtez, arrêtez ! prenez-nous dedans, arrêtez ! » Dans le fond du tableau, on apercevait Pitt et Dundas sortant du palais. Le marquis de Lansdowne représenta au roi que le changement de ministère devait entraîner un changement complet dans le personnel et la ligne de conduite, et il lui remit un Mémoire très confus sur les modifications qu’il fallait opérer. Le roi ne fit pas de réponse à cette communication, et Pitt se trouva plus fort que jamais, après l’insuccès de toutes ces tentatives de l’évincer.

Dès ce moment la politique prit une allure plus accusée et plus hostile à la France. A mesure que le mouvement révolutionnaire était exaspéré par les intrigues de l’intérieur et les menaces de l’étranger, l’opinion publique en Angleterre se montrait défiante, irritée, et bientôt elle fut en proie à la panique la plus furieuse. Tout le monde se précipita du côté de la réaction la plus violente ; le pays se souleva comme s’il avait à protéger son indépendance et sa sécurité contre une invasion de fous et de bandits. Les hommes politiques renièrent les principes de toute leur vie ; les mesures de répression les plus rigoureuses fusent réclamées et approuvées par le public, et il suffisait d’être suspecté de professer des opinions libérales pour être exclu de tous les emplois rétribués et des salons. D’honnêtes commerçans, qui se hasardaient à insinuer qu’il y avait autre chose chez les jacobins que le culte de la guillotine, ne pouvaient plus continuer à vivre chez eux, trop heureux s’ils avaient le temps de mettre l’Atlantique entre eux et leurs voisins enragés. Des ecclésiastiques soupçonnés de sympathie pour les Vindiciœ Gallicœ de Mackintosh étaient destitués de leur place de fellow sous le prétexte d’athéisme et condamnés à mourir de faim, sans pouvoir obtenir une cure, comme d’infâmes radicaux. Les négocions whigs avaient de la peine à négocier leur propre papier, et les avocats n’étaient pas écoutés des tribunaux. De l’ancienne phalange libérale à peine une quarantaine restaient fidèles à Fox dans les communes ; à la chambre des lords on comptait six ou sept opposans, Lansdowne dans le nombre. Il raillait finement les conservateurs alarmés qui s’opposaient à toute réforme dans la crainte qu’on ne pût plus s’arrêter et qu’après une réforme modérée on fût entraîné à voter des réformes incompatibles avec les principes de la constitution. « Eh quoi ! si j’étais le débiteur de mon voisin pour une somme de cent livres, serais-je autorisé à lui répondre : Je ne veux pas vous payer, parce que vous me réclameriez une autre somme et je ne saurais plus où vos demandes s’arrêteraient. » Malgré la faveur avec laquelle on accueillait tous les actes du ministère qui rappelaient l’époque des Stuarts, il combattit vivement la fameuse proclamation du 1er décembre 1792, et il l’accusa d’être un acte coupable, « plus fait pour provoquer que pour intimider, pour alarmer que pour rassurer, et s’il y a une vipère dans le pays, ou un crapaud, pour les irriter et les faire sortir. »

On entend d’ici les insultes, les calomnies dont Lansdowne fut accablé. Il estimait que les lois ordinaires suffisaient pour maintenir l’ordre et prévenir tous les excès, ce ne pouvait être qu’un affreux jacobin. D’ailleurs que pouvait-on attendre d’un homme qui avait pour amis des Bentham, des Priestley, de ces hommes auxquels la convention venait de décerner le titre de citoyens français ? Lord Holland avait plus de perspicacité et de patriotisme que tous ces ministériels affolés, quand il écrivait à ce moment de Berlin à Lansdowne : « La défaite des armées coalisées doit procurer un grand plaisir à tous les Anglais, plaisir égoïste si vous voulez. Nous avons plus à craindre les empiétemens du roi et de l’administration que les violences du peuple, et qui peut dire si notre tour ne viendrait pas bientôt quand la France aurait été vaincue ? La même sollicitude qui a inspiré aux rois la pensée de faire la guerre à la France ne les conduirait-elle pas dans l’enivrement du succès à faire taire cette chambre des communes si turbulente et ces impudens pamphlétaires de Londres ? »

A la fin de février 1793, la France déclara la guerre à l’Angleterre ; telle est la vérité diplomatique accréditée ; mais le fond des choses, la réalité, c’est que l’Angleterre était résolue à faire la guerre, que l’opinion publique la demandait avec une violence croissante. Michelet, avec sa pénétration ordinaire, a parfaitement décrit cette situation quand il dit : « L’art ingénieux de M. de Bismarck fut celui de Pitt en 1793 ; il ne déclara pas la guerre, mais il se la fit déclarer [4]. » L’invasion de la Belgique, l’Escaut ouvert, le décret de la convention promettant l’appui de la France à tous les peuples qui voudraient reconquérir leur liberté, c’étaient des thèmes excellens pour les orateurs du gouvernement ; mais Lansdowne donnait le vrai motif, quand il qualifiait à la tribune cette guerre de guerre métaphysique, guerre d’idées, entreprise pour écraser certains principes, pour renverser un système politique. Le consciencieux auteur de cette publication, lord Edmond Fitz-Maurice, avec une loyauté rare quand l’orgueil national est en jeu, ne cherche pas à dissimuler dans cette occasion le caractère égoïste de la politique de Pitt. Il remarque que depuis le commencement de la campagne il était parfaitement admis qu’en cas de succès les alliés se partageraient une partie du territoire français, et pas un mot de protestation ne s’était fait entendre ; mais dès que les affaires eurent pris une autre tournure et que la Belgique fut menacée par les armées françaises victorieuses, l’Angleterre, avec une gravité puritaine, rappela au respect des principes et parla de l’équilibre européen. Les amis du ministère, reprenant l’argument qu’on avait tant invoqué contre le congrès pendant les premières années de la guerre avec l’Amérique, prétendirent qu’il n’y avait pas en France un gouvernement sérieux, solide, avec lequel on pût entrer en négociation. Lansdowne répliqua que « la république était la forme de gouvernement la mieux appropriée aux circonstances de la France et se moqua de ceux qui prenaient une couronne pour une panacée contre tous les maux politiques. » Indigné de ce perpétuel bavardage sur la moralité anglaise et l’immoralité française, il exprime le vœu d’entendre le jour du jeûne prêcher sur ce texte, qu’il considérait comme une des belles pages de l’Écriture, la parabole du pharisien et du péager.

Une commune indignation contre cette politique de compression sauvage, le besoin d’unir tous les efforts des amis de la liberté, rapprochèrent Fox et Lansdowne, et leurs relations devinrent successivement plus confiantes et plus intimes. Rien n’est plus efficace pour détruire des préventions injustes que de souffrir pour la même cause et de subir ensemble les mêmes calomnies et les mêmes soupçons, Si la fortune publique était prospère, comme l’établissaient les sommes considérables dont pouvait disposer l’industrie, le peuple souffrait ; la population croissait plus rapidement que les moyens de subsistance, les salaires ne s’élevaient pas proportionnellement à l’augmentation des capitaux que l’on prêtait à l’état, et les lois sur les coalitions empêchaient les classes ouvrières de prendre part à la prospérité du pays. Et dans l’intérêt de qui tous ces impôts, tous ces sacrifices, toutes ces lois tyranniques ? D’une coalition qui poursuivait des desseins contraires aux principes et à la grandeur de l’Angleterre. L’harmonie et l’unité de vues ne régnaient pas parmi les coalisés ; la jalousie et la haine qui séparaient l’Autriche et l’Angleterre, un moment assoupies, éclataient à chaque instant. Le ministre de la guerre à Vienne dénonçait à M. Grenville les menées de la cour de Prusse, qui se souciait beaucoup moins d’étouffer la révolution que de s’emparer de la Pologne sans coup férir et de recevoir de l’Angleterre un bon subside d’un bon million et demi par an. Ce ministre avisé oubliait d’ajouter que son maître, l’empereur d’Autriche, n’avait pas d’autre désir que de s’emparer de la Bavière et de l’Alsace. Le roi de Prusse ne tarda pas à justifier les appréciations du ministre autrichien. Après avoir accepté les subsides de l’Angleterre, prenant modèle sur ces prélats souverains immortalisés par Dryden, qui prenaient d’une main l’argent de Charles II pour aller attaquer les Hollandais, et recevaient de l’autre des états-généraux une somme plus considérable pour les retenir chez eux, il entrait en pourparlers avec la France, signait le traité de Bâle et, avec une effronterie sans pareille, jetait sur la Pologne les troupes équipées avec l’or de l’Angleterre. D’autre part, l’Autriche n’était pas une alliée plus utile, les intrigues et les routines du conseil aulique, le défaut de vigueur et d’initiative des généraux ne permettaient d’attendre aucun résultat sérieux, et l’Angleterre dépensait en pure perte ses trésors. Ces considérations, que développait Lansdowne, justifiaient ses efforts en faveur de la paix, et, depuis le départ des émigrés du camp des alliés, il était autorisé à soutenir que le but des puissances n’était pas de renverser la république, mais de démembrer la France, et que l’Angleterre, sans se déshonorer, ne pouvait pas se laisser traîner à la remorque d’une politique d’ancien régime. La paix d’Amiens combla ses souhaits et lui permit de reprendre ses rapports suivis avec ses amis de France ; il caressa même le projet d’aller revoir la bonne ville de Paris. Malheureusement le ministère d’Addington, qui avait remplacé Pitt après le rejet du bill sur l’émancipation des catholiques, fut d’une maladresse insigne ; il irrita le premier consul, dont l’ambition était insatiable, par des exigences et des réclamations qui n’étaient pas bien fondées. Avec un grand esprit d’impartialité et le sentiment des périls que l’on courait, Lansdowne rappela à la tribune des lords des précédens qui ne permettaient pas de se montrer si pointilleux sur l’exécution de certaines conditions, comme l’évacuation de la Suisse, et il conjura le ministère de se montrer conciliant, de ne pas négliger les rudes leçons de la guerre d’Amérique et de ne recourir à la fortune des armes qu’à la dernière extrémité. Mais tout fut inutile, le sort en était jeté ; la guerre fut déclarée et le grand ministre de la guerre, Pitt, remonta aux affaires. Lansdowne assista à ces événemens avec un déplaisir voisin du désespoir. Les infirmités de l’âge le saisirent ; il ne quitta plus son château de Bowood, et il s’éteignit le 7 mai 1805.


V

Avant de nous séparer du marquis de Lansdowne, pour fixer dans notre mémoire le souvenir de cet homme d’état si discuté, il ne sera pas inutile de suspendre dans la galerie des grands ministres ces deux esquisses qui nous le montrent sous un jour bien différent, mais qui toutes deux le font vivre devant nous et l’arrachent à l’ombre où tout se confond et s’oublie. L’un de ces portraits est fait de main d’ouvrier et les couleurs ont un éclat qui éblouit, c’est celui que Walpole nous offre dans son journal. Mais je crains un peu qu’il ne soit le fait d’un de ces hommes qui voient gros et rouge, qui se plaisent à rendre certains traits, à les mettre en relief, sans souci de saisir l’ensemble de la physionomie et du caractère, et affectent de négliger ces teintes nuancées et ces lignes ondoyantes qui nous garantissent la ressemblance avec l’original. L’autre, plus sobre de ton, moins brillant, plus équitable dans sa modération et sans doute plus exact, est d’un sage, de Bentham. Le lecteur appréciera lequel a le mieux rendu le modèle, et l’attrait de cette comparaison conservera peut-être encore des sympathies moins éphémères à un homme qui a pu inspirer des sentimens si contraires. « La fausseté de Shelburne était si constante, si notoire, que c’était sa profession bien plus que son instrument. Il faisait songer à ces violons en effigie qui sont peints sur l’enseigne d’une boutique pour indiquer l’espèce de marchandise qu’on y débite, un de ces violons qu’on ne peut prendre pour en tirer quelques sons. Son caractère était moins un artifice qu’une habitude. Ses sourires étaient, comme la sonnerie du serpent, un avertissement avant la morsure. Il était si amoureux de dissimulation qu’on eût dit qu’il en était l’inventeur, et il la pratiquait sans précaution comme si personne an monde n’en avait surpris le secret. Il connaissait si peu la nature humaine qu’il ne soupçonnait pas combien il est absurde pour un homme possédé d’une ambition si intense d’affecter de n’en pas avoir. C’était un pédant en scélératesse plutôt qu’un politique qui s’accommode à son temps. Catilina et Borgia étaient ses modèles à une époque où la moitié de leur perversité aurait suffi à ses projets. Il était résolu à devenir premier ministre par tous les moyens ; mais il oublia que dans un pays où les partis sont aux prises, le caractère est une condition nécessaire pour obtenir ou garder le pouvoir. Pour combattre la haine, les soupçons, ou tout au moins l’indifférence, il n’avait d’autres moyens que de se recommander au roi par une flatterie sans bornes, par la servilité, et il se persuadait que la faveur de la couronne le soutiendrait contre toutes les impressions malveillantes. »

Voici le pendant : « Le maître de Bowood est un des hommes les plus charmans que Dieu ait jamais créés ; il ne paraît occupé qu’à faire le bonheur de ceux qui l’entourent, ses serviteurs compris, et sur leur physionomie on peut lire le succès de ses efforts. En sa présence ils sont aussi gais que respectueux et empressés, et pour un pauvre diable comme moi ils sont aussi attentifs que si j’étais un lord. Je ne l’ai jamais vu prendre feu que sur la politique, et quoique je le combatte, souvent il supporte mon opposition de la meilleure grâce du monde. Il y a une forte dose d’équivoque, naturelle ou affectée, dans le caractère général de sa conversation, quand il parle des partis politiques. Je crois plutôt que c’est sincère, car je retrouve ce même caractère à propos de questions de toute autre nature. Il se plaisait souvent à me dire : Dites-moi ce qui est droit et convenable, ce qu’un honnête homme ferait dans cette circonstance. Il y avait en lui une certaine sauvagerie, et à propos de rien il était saisi de soupçons sans fondement. Il parlait par accès, par boutade. Il paraissait tourmenté par l’ambition et le désir de briller. Il n’avait pas de netteté d’esprit ; il avait reçu la plus détestable éducation. Son père et sa mère étaient des folâtres dont il ne pouvait rappeler sans horreur la conduite à son égard. Sans orgueil nobiliaire, désireux de monter, il voulait arriver par le peuple. Il avait vraiment les sentimens d’un radical. Il ne s’accordait pas avec l’aristocratie Whig, qui ne lui rendait pas justice ; aussi avait-il en horreur l’esprit de clan, de coterie. Cependant ces sentimens ne se trahissaient pas dans la conversation, quoiqu’on parlât de lui dans, les termes les plus amers. »

On ne peut pas se séparer de Shelburne sans une certaine mélancolie. Il ne quitte pas la scène dans le rayon doré de la victoire ; on ne peut méconnaître qu’il a subi l’échec le plus dur à un homme d’action qui n’a pas vécu dans les régions sereines de l’étude et de la pensée ; il n’a pas réussi à faire entrer ses principes dans le monde des faits. C’est un vrai fils du XVIIIe siècle, tout nourri du lait de l’humaine tendresse. Patriote, il n’a pas fait de sa patrie l’idole à laquelle tout doit être immolé ; il n’a voulu sa grandeur que par la justice et la liberté ; et il préférait la voir amoindrie que triomphant au prix de cette constitution qui est son honneur et sa défense ! Anglais, il n’est pas l’esclave des passions mercantiles de son pays ; il est partisan de la liberté des mers et du respect des neutres ; il défend et propage les principes du libre échange. Libéral convaincu, il réclame la liberté pour les autres et combat toutes les législations oppressives qui poursuivent des opinions et condamnent des citoyens pour crime de dissidence théologique à une infériorité inique. Il gémit des préjugés qui séparent l’Angleterre de la France et il cherche à rapprocher ces deux pays qui se battent sans se connaître. Comme tous les hommes d’avant-garde, il a eu le tort de paraître cinquante ans trop tôt et de compter sur le rayonnement de la vérité, sans s’inquiéter de lui mettre au front une cocarde de parti pour lui prêter une lumière plus chaude, plus prestigieuse. Sa destinée fait songer à celle de notre grand et doux Turgot, qui ne s’assura pas plus que lui la connivence des amours-propres et la protection des partis. Mais si la gloire du succès ne couronne pas son nom, il reste debout au milieu d’une génération d’hommes politiques peu scrupuleux et voués à toutes les pratiques de la corruption, comme un homme d’honneur, étranger aux intrigues qui avilissent ; et sur sa tombe, qu’aucune inscription de mauvais goût ne profane, on pourrait graver ces mots de Bentham qui suffisent à sa renommée : « Ce fut le seul ministre de son temps qui n’eut pas peur du peuple. »


ERNEST FONTANES.


  1. Voyez la Revue du 15 février 1876.
  2. Milton’s Paradise lost, book II.
  3. Bancroft, Histoire des États-Unis, traduite par M. de Circourt, t, II, p. 247.
  4. Histoire du dix-neuvième siècle, t. II, p. 49.