Les Lucioles/Texte entier

Calmann-Lévy, éditeurs (p. front-196).

DUCHESSE DE ROHAN

LES
LUCIOLES



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PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, rue AUBER, 3

Au soleil qui m’éclaire,
À la lune qui veille,
Au vent qui murmure,
À la mer qui gémit,
Aux fleurs qui embaument,
À tout ce qui charme la vue,
Berce le regard,
Adoucit le tumulte du cœur,
À la nature, toujours mystérieuse
Et toujours nouvelle,
Je dédie ces vers.




PREMIÈRE PARTIE









RONDE DES LUCIOLES

Au comte de Jarnac.


Monte, petite luciole,
Ma Luciole, vole, vole,
Sois pour l’amante et pour l’amant,
Joli petit feu voltigeant,
Sois la diaphane veilleuse.
Viens, douce lueur amoureuse !

ALPHONSE XIII À VERSAILLES

À Sa Majesté la reine Marie-Christine.
Juin 1905.

 J’étais sur le balcon, près de Louis de France :
Il était à cheval, superbe, glorieux.
Qui donc espérait-il ? un prince aimé, je pense.
Ah ! que de souverains ont passé sous ses yeux !

Son bras semblait chercher un être dans l’espace,
Un fils, un petit-fils, car il parut heureux ;
Le plus joli sourire illuminait sa face,
Et la foule attendait sous un ciel radieux.

Dans le lointain je vis une brillante escorte,
Un homme bel et grand, svelte, alerte et joyeux.
Versailles s’emplissait : la nombreuse cohorte
Poussait de longs hourras à l’hôte gracieux.
 
Le château se parait pour rajeunir son âge
Alors sous le soleil et… près du roi Soleil,
Alphonse descendit du brillant attelage,
Pour voir de son aïeul le palais sans pareil.
 
Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race,
Lui montra Trianon, les jardins, les tableaux,
Les sculptures du lieu, la galerie en glace,
Les charmilles, les fleurs, les jaillissantes eaux.

Et nous applaudissions la jeunesse et la grâce,
Et chacun était fier du royal visiteur.
Vive le roi charmant ! qu’il revienne et repasse
Et nos vieux cœurs émus s’empliront de douceur.

RICORDO DI SICILIA

À Monsieur Pierre de Bouchaud.


Ô Sicile embaumée et de gloire allaitée,
Sous ton ciel de saphir j’ai gravi bien des monts !
Antique Trinacrie, autrefois si chantée,
Je vois tes verts figuiers et tes jaunes citrons.

Je revois tes troupeaux et la bergère grecque
Au classique profil, à l’œil sombre ou pensif,
Et tes cloîtres normands où les fils de la Mecque,
De Sparte ou de Capri se reposent sous l’if.


Reçois mon souvenir, chapelle palatine,
Resplendissant bijou d’un merveilleux décor !
Oui, je rêve de toi, mosaïque opaline,
Harmonieuse et douce au fond du parvis d’or.
 
Je sens de ton Etna le soufre et la fumée ;
Puis la neige argentant la montagne aux flancs bleus ;
Et je monte et regarde en l’île parfumée
Ce panache effrayant de feu roux près des cieux.

Le cratère vomit l’étincelle et la pierre,
Éclairant le flot noir de tragiques lueurs ;
Et le temple couché comme un dieu dans sa bière
S’illumine parfois de sinistres fureurs.

Et la lave engloutit, hélas ! tout ce qui reste.
Mais le gouffre fécond a fait germer des fleurs
Et bourgeonner la vigne et la bruyère agreste

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Je cueille des œillets où l’on versa des pleurs !

PLACE AUX VIVANTS !

À la Baronne de Baye.

 
Je vis un long mur blanc, puis des grilles ouvertes,
Des tertres et des croix dans un funèbre enclos,
Et des inscriptions, des buis, des touffes vertes,
Des marbres, des cyprès ; j’entendis des sanglots.

Et je me promenai, là, dans ce cimetière
Odorant de boutons sur le point de s’ouvrir ;
Et dans le champ des morts, foulant la molle terre,
Je ne comprenais pas pourquoi l’on doit mourir.

Orphelins étonnés et veuves en détresse,
Et prêtres en surplis s’avançaient sous mes yeux ;
Les petits d’un asile enterraient leur maîtresse,
Et tous, en leur douleur, allaient silencieux.

Je songeais aux passés inconnus de ces choses,
À l’absurde trépas ! « Mon Dieu l’on dure peu ! »
Disais-je, en regardant un buste aux lèvres closes.
Devant lequel rêvait un hortensia bleu.

D’un nid de moineaux morts oublié sur la plante
Un oiseau nouveau-né, vif, alerte et peureux,
Voleta sur la mousse et la feuille d’acanthe
Et semblait dire à tous : je vis, je suis heureux.

II alla se percher sur la tombe voisine ;
Près de lui j’aperçus deux jeunes amoureux ;
Ils venaient déposer au pied de la colline
Un bouquet sur le corps d’un ami malheureux.

Ils souffraient et… pourtant je sentis que l’envie
De vivre était en eux : ferveur, amour, soleil ;
Et je compris la mort faisant place à la vie,
Le renouvellement sortant du grand sommeil !

LE JOUR PARAÎT

À Monsieur Sully Prud’homme, de l’Académie française.

 
Vierge, réveille-toi, le jour commence à poindre ;
Il faut quitter ta couche et venir me rejoindre.
Lisse tes cheveux blonds épars pendant la nuit,
De suaves parfums embaument ton réduit ;
J’aime ton front d’ivoire et ta lèvre rosée,
Et le doux velouté de ta voix cadencée ;
J’aime le beau regard, enfant, de tes grands yeux
Si francs et si naïfs, miroir à camaïeux.

Que l’air pur du matin caresse ta peau fraîche
Comme un bouton d’avril, comme un duvet de pêche.
Semblable à la gazelle, au bord du clair ruisseau
Légère, on te verra descendre le coteau ;
Ton rire est un poème, et depuis ton enfance
Il attire et retient par sa jeune innocence.
Viens sous la treille, ô vierge, et bois le jus vermeil
De ce raisin doré par les feux du soleil.
Viens dans le gai verger cueillir la pomme mûre
Qui fait craquer la branche en sa verte ramure ;
Prends le fruit et le miel, ma joie et mon bonheur,
Et donne le baiser que désire mon cœur !

LES MARIAGES

Au Comte de Brevern de la Gardie.


Cette heure de midi voyait trois mariages,
Triple fleur d’allégresse éclose un même jour ;
Les cœurs étaient émus au sein des vierges sages,
Dans un triomphe égal trois fois brillait l’amour.

Ici, c’était l’éclat mondain et la richesse,
Un cortège brillant, Paris, la Trinité,
L’hymen de grand gala, la foule qui se presse
Faisant assaut de faste et de frivolité.


Éclairé de vitraux à la teinte rosée
Le temple féodal de Philippe le Bon
Souriait pour fêter la seconde épousée,
Dans la vieille cité bourguignonne, à Dijon.

À Plouarnel-en-Mer était l’autre hyménée.
Les mariés allaient, graves, silencieux,
À la mode bretonne, et la main enchaînée
Par la main frémissante, ils regardaient les cieux.

Et les nouveaux unis commencèrent la vie
Certains de leur bonheur et bénissant le sort,
L’esprit placé si haut, l’âme si bien ravie,
Qu’ils n’entrevoyaient plus ni le mal ni la mort.

trois ans après

Délaissée aujourd’hui, la gracieuse Angèle
Cache un tourment sans fin sous un front gris pâli ;
Elle rit au salon et pleure, pauvre belle,
En sa chambre de marbre et seule en son grand lit.


Dans une rue étroite, auprès de la grand’place,
Les époux de Dijon veillent sur un enfant ;
Un mal sombre le tient ; mais aucun ne se lasse
Et bravement on souffre, étant deux et s’aimant.

Devant la mer on voit à genoux au calvaire
La jeune femme en noir, non loin du bourg de Batz.
Les grands yeux sont noyés et sa bouche est amère,
Son regard obstiné sonde les feux là-bas !…

L’ÉVEIL DU CŒUR

À Monsieur Ferdinand Bac.


Il me semble aujourd’hui que je viens de renaître ;
Je sens l’étrange émoi d’un trouble singulier ;
L’inconnu lumineux soudain vient d’apparaître,
Il m’attire, il m’enlace et je veux le crier.

Je veux dire bien haut à toi, mère nature,
Ce qui remplit mon âme et l’étreint en ce soir.
Ah ! que je suis donc fier de porter ta parure,
Tes chaines de brillants, bel amour, tendre espoir !


Amour ! enfant des dieux ! je t’attendais ; demeure.
Mon logis était vide et j’espérais en vain !
Aussi, vois, je souris en ma triste demeure,
Je décore ses murs pour te garder enfin !

Ah ! que tout semble beau ! qu’il est heureux de vivre
Alors qu’on aperçoit ici-bas le bonheur !
Eros avec sa flèche appelle ; il faut le suivre,
Le soleil de ce jour emplit d’aise mon cœur.

SALUEZ BICHE AU BOIS

À Madame Lille.


Saluez, biche au bois, le printemps et l’aurore ;
Saluez la beauté, la terre fraîche encore ;
Que votre pas léger surprenne sur les eaux
La nymphe et le vieux Pan, jouant dans les roseaux.

Saluez, biche au bois, le bouton qui s’entr’ouvre ;
Saluez la moisson, le grain mûr qu’on découvre ;
Puis, revenez à l’ombre auprès du frêne vert,
Dans les sentiers moussus où le faune se perd !


Saluez, biche au bois, la nature éveillée ;
Saluez la prairie à peine ensoleillée,
Le cerisier en fleurs d’Éole caressé,
La source où se mirait Narcisse au temps passé.

Saluez, biche au bois, les buissons d’églantines ;
Saluez l’hirondelle et les mauves glycines,
Et la blonde Cérès qui veille sur les prés,
Enroulant de bleuets ses voiles diaprés.

MOUETTE

À S. A. le Prince Lucien Murat.


Emporte mon message, Ô ma sœur blanche et grise,
Dans ton plumage fin qui frissonne à la brise.
Sur ton petit cou chaud, au fond des lointains bleus,
Emporte-le bien haut sur l’Océan houleux.

Sache échapper au froid, au vent, à la tempête
Va ne t’arrête pas, ne tourne point la tête,
Alors que surgiront des abîmes amers
Les sirènes chantant sur l’écume des mers.


Prends avec toi mon souffle et mon âme fidèle,
Poids léger dans l’air pur que tu fends de ton aile ;
Sur la grève déserte, au moins, ne les perds pas !
Songe qu’il les attend, l’absent aimé, là-bas.

Mouette au vol si sûr, discrète voyageuse,
Dis à mon fiancé que je suis tout heureuse
De n’être plus à moi, de me sentir son bien,
De lui tout envoyer et de n’avoir plus rien.

HEURE DE FOLIE

Au Baron de Molembaix.


Je ne veux point ce soir t’entendre, Ô ma Raison !
Ton visage est trop froid, ta logique trop dure.
Je cherche la démence et sa vieille chanson,
L’oubli, la folle joie, endormir ma blessure.

Passe très loin de moi, quitte mon pigeonnier ;
Pendant toute une nuit, sans entrave, à mon aise,
Je veux me divertir, Raison, te renier ;
Va-t-en, fantôme blanc, qui jamais ne m’apaise.


Ennuyeuse maîtresse, il est temps de partir,
De passer ton chemin. En quoi m’as-tu servie ?
Ah ! je suis libre enfin de penser au plaisir !
Ah ! nous ne sommes plus deux forçats de la vie !

Parfums, enivrez-moi de vos molles senteurs !
Plus de raisonnements en ces heures jolies !
A moi tout l’univers ! à moi l’amour, les cœurs !
Tintez, petits grelots des joyeuses folies !

SOUS LES TILLEULS

À Mademoiselle Lucie Brémond.


Au loin, sous les tilleuls, j’allai me reposer
Pour laisser à loisir mes pensers dans un rêve ;
Et j’étais si joyeux que je voulais parler,
Raconter à la source, au nuage qui crève
Et nous donne sa pluie en baisers rafraîchis ;
Ce qui montait en moi de sève et de jeunesse.
À cette heure du soir les troncs étaient blanchis.
L’air semblait imprégné d’une impalpable ivresse ;
Le soleil descendait en ardente langueur,

L’écharpe d’or tomba. L’atmosphère était dense,
Les branches s’unissaient sous la molle chaleur,
Mon âme s’élançait palpitant d’espérance.
Bientôt l’ombre envahit les saules des tombeaux ;
Je les vis imprécis, lentement disparaître,
Et je tendis ma lèvre au duvet des oiseaux.
Ô volupté de vivre et de sentir son être !

À LA BEAUTÉ

À la Comtesse Nicolas Potocka.

Femme ou démon, beauté, vous êtes l’attirance ;
Nous sommes éblouis par l’éclat de vos feux.
Mais combien vos dévots amassent de souffrance
Alors que l’ironie est aux plis de vos yeux !

Ange ou sphinx, ô beauté, vous êtes la puissance ;
Docilement on fait ce que vont ordonner
Votre orgueilleux dédain ou votre indifférence ;
Vos esclaves soumis sont prêts à tout donner.


Vous retenez, beauté, malgré votre inconstance,
Comme des papillons voltigeant sur la fleur ;
Les poètes et ceux qu’inspire la science,
Bourdonnent près de vous au prix de leur bonheur.

UN MATIN DE NOVEMBRE

À M. le Comte d’Haussonville, de l’Académie française.

 
Le cercueil s’avançait dans le morne Paris
Sur la neige d’hiver roulant vers Montparnasse,
Il était pauvre et seul. Pas d’enfants, pas d’amis.
Le corbillard geignait, lugubre sur la glace.

Vers la dernière étape il allait lourdement,
Et nul n’accompagnait la triste loque noire,
Bientôt il se couvrit de flocons, blanchissant
Le sombre drap usé qui sembla de la moire,

 
Les passants regardaient, à peine curieux ;
Point de compassion, beaucoup d’indifférence ;
« Il n’est pas regretté ! sans doute un ennuyeux,
« Un méchant, inutile au moins, vague existence » !

Voilà ce que pensaient les rares promeneurs,
Mais une jeune femme ayant en main des roses,
Des roses de Noël, pour les vendre aux flâneurs,
Lança vers le convoi ses belles gerbes roses.

Et sur le char tomba cette aumône du cœur
Donnée au malheureux qui partait solitaire :
« Reçois, mort inconnu, ce bouquet d’une sœur
« Et le suprême adieu que t’adresse la terre » !

LA PROCESSION

LOURDES


À la Comtesse de Caranian.

 
Les pèlerins passaient, leurs cierges à la main,
Suivant l’ombreux sentier de la pieuse grotte
Où Marie apparut ; on longeait le ravin ;
Le prêtre était ému, la foule était dévote.

Le cantique montait vers la Reine des cieux ;
La douce mélodie en sons tendres ou graves
Implorait le Seigneur. En ce jour radieux
La montagne exhalait mille parfums suaves.


Une douce fillette en sa robe de lis,
De blanc toute vêtue et blanche dans son âme,
Sous son voile de lin, marchait sur les iris.
Les jasmins, les bleuets, en portant l’oriflamme.

La prière était pure en son cœur de cristal ;
Et la sublime enfant, songeant à sa patrie.
S’offrit en holocauste à son pays natal.
Car elle aimait la France avec idolâtrie.

Le ciel n’exauça pas son suprême désir,
Et la France souffrit d’une grande tourmente.
On la persécuta voulant la pervertir ;
On frappa ses agneaux du glaive d’épouvante.

Le vent d’hiver monta, bourrasque sur les feux,
Et l’on souffrit beaucoup sur notre pauvre terre ;
Victimes et bourreaux la sentirent chez eux ;
Puis le calme revint : liberté, paix, lumière !

AU POÈTE

À don Fabien Colonna, Prince de Leca.

 
Prends ta lyre, ô poète, et célèbre la vie !
Refoule ton chagrin ; on n’aime plus les pleurs ;
Il faut rire et, qu’importe à l’âme inassouvie,
Chanter l’amour facile, ignorer les douleurs.

Quitte ton val pieux, tes jardins de silence,
Et ta simple demeure et ses humbles bouquets.
Et la source où sur l’eau le saule se balance,
Cet austère repos de tes calmes bosquets :


Monte sur la colline et regarde le monde ;
Vois l’exemple de ceux, là-bas, qui sont fameux.
La cité s’étourdit, le bal mène sa ronde,
Brise ton luth divin, Poète, et fais comme eux.

Parfume tes habits d’héliotrope et d’ambre ;
Fais ta trouée, ami, terrasse le destin.
Sois joyeux ! tous les soirs on gémit dans sa chambre ;
Mais, allègre, on remet son masque le matin.

À FRED, MA FILLEULE

À Messieurs Auguste Germain et Trebor, auteurs de « Fred ».

 
Quel murmure flatteur devant toi se déroule !
Quel concert de bravos chaque soir grandissant !
Savoure le succès, le succès enivrant,
Fred, et l’émotion et l’encens de la foule.

Enfant du vieux Paris, partout où le pied foule,
Où l’on pense et s’amuse et travaille en s’aimant.
Tu seras applaudi pour cet esprit charmant
Qui, si français toujours, de scène en scène coule.

 
Honneur à tes auteurs, fleur éclose de choix !
Moi, poète, aujourd’hui j’élèverai la voix
Pour te chanter, filleule, en ce sonnet d’automne.

Frédérique est un rêve, on aspire à son cœur,
Lorsqu’au bord du chemin, tressant une couronne,
Un matin de printemps on cherche le bonheur.

SONNET POUR MADAME DE RHADEN

À Monsieur Émile Albert.

 
Mes yeux éteints vous voient, amis consolateurs ;
Mon malheur s’adoucit, la révolte désarme.
Et mon être angoissé n’éprouve plus d’alarme ;
Attendri, tout ému, sa voix parle à vos cœurs.

Écoutez mes accents, chères âmes, mes sœurs ;
La pauvre aveugle rit et, j’espère, vous charme ;
L’écuyère, jadis, versa plus d’une larme
En quittant ses coursiers pour les « maîtres chanteurs ».


Sans votre aide, puissant soutien de mon jeune âge,
Mon labeur serait vain, stériles mes efforts.
Et pour lutter encor, je perdrais tout courage !

Vous m’en avez donné ! que mes sons doux ou forts
Disent votre bonté, ma tendre confiance,
Le bonheur et l’amour et ma reconnaissance.

À LOUPETTO

CHIEN FAVORI

À mon mari le duc de Rohan.
château de Manancourt (Somme).

 
Mon pauvre Loupetto, vaillant fidèle et sage,
Les ans passent sur toi, déjà tu deviens sourd ;
Mais ton beau poil neigeux jamais taillé trop court
Brille en ce vert printemps ainsi qu’en ton jeune âge ;

Dans le sombre étang bleu je te vois à la nage,
Entouré de roseaux, tout près de Manancourt ;
Puis vers le maître aimé ton pas agile accourt.
Et tous deux vous allez rêver sous le bocage

 
S’il s’absente, ô malheur ! tu restes agité ;
Tristement, l’œil en pleurs, tu guettes l’arrivée.
Son retour de Péronne, une antique cité.

J’aime ton bon regard de tendresse rivée,
Et tes baisers, Petto, ton bel attachement.
Car ton âme de chien se donne entièrement.

POURQUOI ?

À la Princesse Hélène Vacaresco.

 
Pourquoi sentir alors en son cœur un malaise,
La crainte du labeur, du travail qui nous pèse,
Une amertume en tout, commencer par souffrir,
Toujours être inquiet et toujours tressaillir ?

J’interroge chacun demandant si l’angoisse
Envahissant ma chair et qui souvent me froisse
Est ressentie en eux ? les vents âpres et froids
Les glacent-ils aussi ? portent-ils un grand poids ?


Oh ! comment découvrir chez d’autres la pensée
Et le frémissement de l’âme délaissée,
La chaleur de l’amour pour me connaître mieux
Et pour mieux ressentir les élans généreux !

Pourquoi ne pas, hélas ! lire en eux, en leur être,
La simple vérité, non ce qu’ils font paraître,
Et démêler les fils, les fils de l’écheveau,
En un mot y voir clair avant d’être au tombeau.

PATRIE


À la Princesse de La Tour d’Auvergne.

 
Dans quel lointain pays as-tu désiré vivre ?
Est-ce en Norvège, ami, royaume de demain ?
Parmi neiges et glace où le rêve s’enivre
Des senteurs de la vague au pied du sombre pin,

Où, sous la blanche coiffe et la robe brodée
La vierge au jupon court, songe au héros du nord,
À Lohengrin, au cygne, et méprise Asmodée,
Et chante en voyageant la légende du fiord ?


Est-ce la Germanie et ses rives de fleuve
Qui captive tes pas ? ses fiers châteaux du Rhin ?
Ou bien cette Amérique industrieuse et neuve
Qui prend le monde entier une bible à la main ?

As-tu jeté les yeux sur la prunelle noire,
La soyeuse mantille et la grenade en fleur
Des belles de Tolède ? en t’asseyant pour boire
As-tu levé le verre et cherché le bonheur ?

Je crois que l’Orient, son crépuscule rouge,
Son ciel si bleu, si rose et souvent vermillon
Enchante ton regard, le soir, quand rien ne bouge,
Et que le minaret s’élève en son pignon !

RÉPONSE

À Monsieur Waliszewski.


Ce n’est pas en Espagne et point en Germanie
Que je veux vivre, ami ; mon œil et mon esprit
Ont visité ces lieux, même la Roumanie ;
À leur source j’ai bu, leur charme me surprit ;


Et j’ai d’instants heureux gardé la souvenance
De fort jolis minois et de nymphes au bain.
Mais ma patrie à moi, c’est Paris, c’est la France,
Et loin d’elle mon cœur, mon cœur se meurt de faim.

AU SOLEIL D’ÉTÉ

À Monsieur Béraud.

  
Globe rouge de feu, soleil étincelant
Comme un grand ostensoir au milieu de la brume !
Toi, que Delphes jadis invoquait en chantant,
Fais jaillir tous les feux comme un volcan qui fume !

Lorsque mon cœur est noir comme un vol de corbeaux,
Et que je t’aperçois filtrer par la fenêtre.
Venir à mon chevet, éclairer les rideaux,
Le cauchemar s’enfuit et je me sens renaître.

 

Que ta douce chaleur réchauffe les sillons,
Ce qui respire et vit et se meut sur la terre,
Les arbres des forêts, les cimes, les vallons.
Et fonde les glaciers en eau limpide et claire.

Ô bienfaisants rayons qui dès l’aube ont été
De tout notre univers la véritable sève !
Vous mûrissez le grain et le raisin d’été
Et la pêche et le fruit qui tenta la main d’Ève !

Ô foyer des ardeurs, sublime royauté !
Flambeau du jour naissant et divine parure !
Je comprends qu’on adore en toi toute beauté,
Que la mer obéisse au roi de la nature !

Lorsque tu disparais au sommet du coteau.
Et que, très lentement, s’assombrit le parterre,
Dans les ombres du soir me croyant au tombeau,
Mon cœur très angoissé sent le froid de la bière !

BLUETTE ARMORICAINE


À Madame la duchesse d’Uzès.


Viens, ô mon papillon, disait en sa candeur,
Lorsque l’ailé d’azur descendit sur la terre,
Le plus brillant des lis, admire ma blancheur,
Je suis pur et sans tâche et l’arum est mon frère.

Mon calice t’attend ; vois mes pistils sont d’or
Le peintre en contemplant reprendra sa palette,
Le poète sa lyre et sa chanson d’Arvor,
Et l’air fluide et bleu passera sur ma tête.


Et le poids de ton corps, éphémère danger,
Fera trembler ma feuille et ma très frêle tige ;
Le zéphyr soufflera, vaporeux et léger,
Et ton baiser d’amour donnera le vertige.

L’abeille et le bourdon, le cygne en son bassin
S’approcheront de nous, cherchant une caresse,
Et la nature entière en son immense sein
Chantera la beauté, le bonheur, la jeunesse !

NE PLEUREZ PLUS, AMANTE


À Monsieur le Vicomte de Guerne.


Ne pleurez plus, amante, à l’aube des splendeurs,
Sentez le frais parfum de la rose effeuillée,
Qui se mêle à la brise encor toute mouillée ;
Il adoucit, endort bien de sombres douleurs.

Ne pleurez plus, amante, alors que tout verdit,
Oubliez le passé, la nuit tombe, elle est belle ;
Cueillez le thym des champs et cueillez l’asphodèle ;
La lune en sa pâleur tendrement vous sourit.


Ne pleurez plus, amante, et regardez au bois
Les nids des rossignols, le vol des tourterelles,
Le travail des fourmis, le jeu des coccinelles,
De la nature entière écoutez bien la voix.

Ne pleurez plus, amante, en ces jours de douceur.
Le myosotis bleu tend vers vous ses pétales,
Et les lis blancs vêtus ainsi que des vestales
En se penchant sur vous y laisseront leur cœur.

Plus de regrets, amante, en ces matins si beaux.
Le printemps règne en maître évoquant la déesse ;
Aphrodite et Éros ramènent l’allégresse
Et le grand vent d’amour emporte tous les maux !

LOGIS VIDE


À ma fille la Comtesse Charles de Caraman.


Ah ! tous mes oiselets du nid sont envolés !
Ils sont partis joyeux allant à tire d’aile,
Mon logis est désert et mes yeux emperlés,
Mon cœur me semble lourd et l’aurore moins belle.

Allez, mes chers petits ; fêtez dans vos chansons,
La beauté du soleil, la douceur de la vie,
Croyez à l’allégresse et filez de beaux sons ;
Mais ne m’oubliez pas, ô jeunesse ravie !


Sachez bien qu’autrefois au temps de mon bonheur
Je vous ai tout donné, le jour, l’amour, mon âme ;
Je n’ai gardé pour moi que l’âcre goût du pleur,
Ces larmes de la mère et non plus d’une femme.

AU BOIS DES LILAS


À Madame la Comtesse Jean de Montebello.


Au déclin d’un beau jour, dans le bois des lilas,
J’allai plein de langueur, mon cœur lourd était las,
Tout rempli d’amertume et de brûlantes larmes ;
Au silence des nuits il contait ses alarmes.
Nul ne lui répondit ! mais le calme agissait.
Aux bosquets odorants la verdure poussait ;
Le parfum délicat de ses touffes rosées
Sur mes lèvres passant, les avait caressées,
Ainsi qu’un souffle tiède, ainsi qu’une douceur,

Une brise légère, un pur amour de sœur !
Mon âme relevait sa pauvre aile abattue
À l’heure noctambule où l’ombre s’accentue,
Où chacun dans son nid penche la tête et dort,
En oubliant la vie, en oubliant la mort !

STÉRILES REGRETS


À Don Francisco de Reynoso.


Qu’ai-je fait de ma vie en ses jeunes années
Alors que j’espérais, que tout me souriait,
Quand le soleil dorait même les fleurs fanées
Qu’en ma première aurore, éternel il brillait ?

Qu’ai-je fait de mes jours, à l’aube encore blême
Des fraîcheurs de la brise agitant la forêt ?
Et de la nuit sereine où l’on se dit : « Je t’aime ! »
Et de ces doux parfums que le destin donnait ?


Rien, hélas ! et je souffre en mon attente vaine,
Et le vide m’oppresse en son isolement ;
Je n’ai pas recherché pour soulager ma peine
L’oasis de repos dans le désert brûlant.

Pourquoi ne pas avoir à l’heure radieuse
Retenu le fruit mûr, le papillon du soir,
Et cueilli sous le vent la branche lumineuse ?
La terre offrait ses biens… je n’ai pas su les voir !

SONGERIE


À Monsieur Fournier Sarlovèze.


Avez-vous cru revoir la nuit au pied d’un arbre
Dans un sentier perdu, sur un vieux bloc de marbre,
La figure d’un être à tout jamais parti ?
Le profil de l’aimé l’avez-vous pressenti ?
Avez-vous respiré le varech dans la brise
En voyant les moutons couvrir la vague grise ?
Et contemplé l’orage au bord de l’Océan
Le sel à pleine lèvre auprès d’un cormoran ?
Lorsque l’éclair au ciel allume un sillon rouge

Et que pour un instant il semble que tout bouge,
On voit l’oiseau craintif voler près des bateaux
Pour chercher un abri sur les frêles radeaux.
Le nuage de feu qui brille sur la terre
Fait deviner le coup sinistre du tonnerre.
Ah ! que cela ressemble en son choc effrayant
À la vie, à son drame intense et si changeant ;
Tempête, accablement, passion, violence
La pluie et le soleil, les cris et le silence.

FLORÉALE


À Madame Madeleine Lemaire.


Descendons au jardin, foulons la tiède terre ;
Vois, la chaleur du jour alourdit toute fleur,
Ta main cueille une gerbe et la met dans un verre
Pour prolonger sa vie en un bain de fraîcheur.
L’été grise mes sens, je bois la douce haleine
Des reines de nos prés et des rois de nos champs,
Et sur les buissons d’or je recueille la laine
Qu’y laisse la brebis, puis j’écoute les chants.
Je contemple et j’admire en son brillant pétale

La teinte diaphane et mauve de l’iris,
Et les contours de feu du pavot qui s’étale
Auprès du vert pommier, du lilium, des lis.
Ah ! fleur, vous ravissez les yeux de la nature,
Vous naissez au matin, vous vous fanez le soir,
Éphémère beauté ! Que toute la verdure
Serait donc sombre et triste et seule sans vous voir !

AMORE


À Monsieur le Vicomte de Gontaut-Biron.


L’homme aspire à l’amour comme au soleil la plante,
Comme la bouche à l’air, aux fleurs le papillon,
Duo de l’univers, chœur repris où l’on chante
La ballade du cœur, éternelle chanson.

Oui, l’amour est divin s’il est fort et s’il dure,
Non point un feu de paille ou de copeaux séchés,
Mais une lueur vive et brillante et très pure,
Et qui fait resplendir tous les trésors cachés.


Les trésors de l’esprit de l’homme et de la femme.
L’amour en élevant adoucit, rend meilleur,
Parcelle d’infini qui dilate notre âme,
Fruit tendre et savoureux s’il contient le bonheur,

Mais que de fois ce fruit se gonfle d’amertume,
De cendre et de poussière, et de larmes de fiel,
Lorsque l’objet aimé dont la grâce parfume
Ou perfide ou cruel change en aigreur le miel.

EN SA FLEUR, EN SON FRUIT


À Monsieur le Comte Pierre de Cossé-Brissac.


Deux fois son cœur se prit au réseau de l’amour,
Et deux fois le soleil inonda sa belle âme
D’espoir et de bonheur ; elle offrit tour à tour
Le printemps dans sa fleur et l’automne en sa flamme.

Ce fut un jour d’avril, un radieux matin,
Qu’elle entendit la voix, la voix enchanteresse ;
Il disait qu’il l’aimait, et l’enivrant jasmin
Parfumait le jardin d’une douce caresse.


Dix ans plus tard un être en sa mâle beauté
Passa sur son chemin au déclin de l’année,
Celui qu’on reconnaît alors qu’en son été
L’âme avait attendu depuis qu’elle était née.

Les prés étaient dorés, la fauvette chantait ;
Le lin bleu se penchait ; sur lui les coccinelles
Se posaient doucement et le trèfle étalait
Son incarnat brillant auprès de tiges frêles.

Et la main dans la main, ils allèrent tous deux
Montant, montant toujours le sentier de la vie,
L’amour illuminait ce qu’ils avaient en eux,
Lui, chêne fort et beau — elle tendre et ravie.

J’AIME À VOIR…


À Monsieur G. Rodier.


J’aime à voir, le dimanche, à Paris, les flâneurs,
Les couples s’attarder à l’ombre d’un vieux frêne,
Aspirer l’aubépine et boire les senteurs
Des boutons d’amandiers sur les bords de la Seine.

J’aime à voir les enfants chasser les papillons,
Cueillir le chèvrefeuille et, sous les bois, la fraise,
Et puis rire, danser sur l’herbe des gazons
Et s’amuser de rien en folâtrant à l’aise.


J’aime à voir le ciel bleu, les iris du bassin,
Leurs tiges se pencher sous de nombreux pétales,
Et leur pourpre couleur d’un délicat dessin,
Pâlir au pied du bonze à l’abri des rafales.

J’aime à voir au soleil la prune qui mûrit,
Le vol des pigeons blancs, la terre qui sommeille,
Le dos des lézards verts et le faune qui rit
Sur son socle de bronze entouré d’une treille.

À la chute du jour, j’aime le bruit de l’eau
Sur le caillou bruni tombant en blanche écume
Et rafraîchissant l’air à l’entour du coteau,
Et l’élégant ibis qui hérisse sa plume.

J’aime à venir rêver au bord de ce chemin,
Et gravir la colline encore blanche et rose.
Après le crépuscule, à l’aube du matin,
Au petit jour naissant, alors que tout repose.

L’ENFANT


À mon petit-fils Achille Murat.


Oui, l’enfant comprend mieux et sent plus qu’on ne pense ;
Un grand travail s’opère en son jeune cerveau ;
Surtout ne choquons pas sa raison qui commence,
Respectons son regard, son cœur et son berceau.

On l’élève, dit-on, hélas ! on le rabaisse,
Lui donnant des défauts, d’équivoques joujoux ;
La famille, pour lui, représente sans cesse
Tout l’univers connu qu’il juge d’après nous.


Ah ! montrons-lui le bien et soyons son étoile ;
Faisons germer en lui le respect filial ;
Cachons la lèpre humaine et le mal sous un voile,
Et dirigeons ses pas vers un noble idéal !

RÊVERIE


À Musurus bey.


Au bord de l’étang noir, rêvant au clair de lune
Je repasse ma vie auprès de l’églantier,
Je la vois demi-teinte en sa broussaille brune
Lorsque désespéré je ne pouvais prier !

Quelques brillants rayons sillonnèrent mon âme,
Arc-en-ciel lumineux à la fois clair et beau,
Luciole éphémère entre des doigts de femme
Qui paraît, puis s’éteint, comme un pâle flambeau !


Puis, j’évoque en songeant les heures de l’enfance
Pleines d’élans joyeux, de confiance et d’amours
Belles roses d’antan, j’aime leur souvenance,
Qu’elles vivent en moi, qu’elles fleurent toujours !

JEUNESSE


À Monsieur du Camper.


Ariane et Léo marchaient dans les blés verts
Écoutant l’alouette et sa chanson fidèle
Qui s’éveille au matin, et monte dans les airs,
Et que tout cœur entend et que tout cœur appelle.

Sentant gonfler en eux du printemps le retour,
Ils ne se parlaient pas, craignant de s’en trop dire
Et de briser le charme à l’aube de l’amour,
Charme du sentiment où notre âme se mire.


Ils entendaient l’écho modulé par le vent,
Heureux sous le grand ciel de sentir leur jeunesse,
De nager dans l’azur du rêve où l’on s’entend,
Du frôlement de l’âme en divine caresse !

À LA PETITE MAIN DE MADAME X


Comment, petite main, faites-vous tant de choses ?
Maniez-vous la plume et le pinceau léger ?
Vous peignez des oiseaux, des tulipes écloses,
Et le fleuret pour vous n’offre plus de danger.

Ah ! votre main, madame, est migonne et polie,
Si soyeuse, si douce ! il en tiendrait bien deux
Dans celle que voici, calleuse et point jolie,
Mais solide et robuste, et j’en suis très heureux.


Je suis le repoussoir et vous la toute belle.
Plus l’écrin est vilain, puis la perle reluit ;
Et lorsque dans ma main, la vôtre, au toucher d’aile,
Se pose doucement, de moi le chagrin fuit.

Ah ! restez-là, tout près, donnez-moi ce que j’aime,
Le charme, la bonté ! que ce petit doigt fin
Dont je baise le bout, toujours vigilant, sème
Des fleurs au paradis, m’en ouvrant le chemin !


POÈME CAUCASIEN









CUEILLE LA FLEUR


À Monsieur le comte de Puiseux.

 

Va, cueille pour moi cette fleur
Qui pousse au buisson des épines ;
Je la presserai sur mon cœur
Tombeau de rêves en ruines.

POÈME CAUCASIEN


À Monsieur François Coppée, de l’Académie française.

 
La balle, ô triste jour ! siffle comme un serpent.
Mahométan et grec, chrétien, israélite,
Sont tour à tour chassés, traqués en se sauvant
Par les rouges bandits que le carnage excite.

Tiflis est soulevé ! le sang coule partout.
Le turc à son bazar, le russe à sa fenêtre
Soudain tombent frappés ; les soldats sont à bout.
Leur force diminue…… On voit venir un prêtre


Portant la sainte image ; il élève la voix.
Et parle sagement à la foule inhumaine,
Prêchant la paix, le calme, ayant en mains la croix ;
Mais on n’écoute pas ; un insurgé l’enchaîne,

Un assassin s’approche, il poignarde le saint !
Et le saint lui pardonne en sa grande clémence.
Il chancelle, il s’affaisse et son regard s’éteint,
Sa fille près du mort tombe sans connaissance.

Orage des bourreaux inconscients du mal,
Aveuglés par la haine et menés par un homme
Comme un troupeau de bœufs, ainsi que l’animal
Allant toujours devant, pauvres bêtes de somme !

La nature insensible au crime, à ses fureurs
Renouvelle la vie en sa terre, en son onde ;
Les parfums ont semé d’exotiques langueurs,
L’insondable travail poursuit l’œuvre féconde.


Bientôt le crépuscule envahit le vallon,
Et le croissant paraît au sommet du Caucase,
Merveilleux paradis, céleste floraison,
Terrestre en sa beauté de la cime à la base.

Sous l’ombre de la nuit, les pieds dans le ruisseau,
Près du minaret blanc de l’antique mosquée,
Auprès d’un bois touffu du jaunâtre plateau,
Le cosaque a trouvé la belle Admiasquée.

C’est l’enfant du martyr, martyr de charité,
Du pope massacré par la horde sauvage.
Son regard de gazelle, aimable hérédité,
S’est terni de douleur, pleurant dès le jeune âge.

Il soulève la vierge en bon samaritain,
L’emporte dans ses bras ; mais la tête est glacée ;
Cependant le cœur bat ; vivra-t-elle demain ?
La course, hélas ! est longue, et la marche forcée !


Ivan arrive enfin, dépose son fardeau ;
La jeune fille dort, fiévreuse en sa cabane ;
Le cosaque la berce et lui fait boire l’eau
Miraculeuse et fraîche à l’abri du platane.

Et lentement la vie en son être revient,
La vie et la jeunesse et le carmin aux lèvres.
L’amour naît en son cœur, l’enlace et la soutient ;
Rêvant à son sauveur, elle garde ses chèvres.

Et la voyant si chaste et si tendre à la fois
L’esprit d’Ivan s’emplit de joie et de tendresse ;
Des chaleurs de juillet ne sentant plus le poids,
Son labeur est joyeux, plein d’une ardente ivresse.

« Chère âme, lui dit-il, vois ces vignobles bleus,
« Ces moissons d’épis mûrs, ces mauves azalées,
« Les fruits des bananiers, la turquoise des cieux
« Et le sable si fin de ces vertes allées ! »


« Tous ces joyaux épars, dans l’univers jetés,
« Sans toi, ne me seront que paille et que fumée ;
« L’éblouissant bouquet des étoiles d’étés,
« Devant ton front pâlit, ô chère bien aimée ! »

« Allons dans la chapelle aux cierges allumés,
« Je serai ton époux, ton maître et ton esclave,
« Ton Dieu sera le mien ; vivons longtemps charmés ;
« Je t’aimerai sans cesse et pour toi serai brave ! »

Il dit : et l’on partit monté sur le chameau ;
Le voile nuptial auréolait sa tête
Que la palme, au passage, et l’aile de l’oiseau
Caressaient doucement en cette aube de fête.

L’air était parfumé, l’amour gonflait leur sein.
Au seuil des simples gens on offrait la pistache,
La grenade et le miel, la grappe de raisin,
Et chacun souhaitait un long bonheur sans tache.


« Ô ma douce colombe !» — « Ô mon cher fiancé ! »
Répétaient les amants en route vers l’église,
Tandis que l’arbre en fleurs par le vent balancé,
Leur tendait ses bouquets plus frais qu’une merise.

Ils murmurent des mots, de jolis mots encor,
Et traversent des prés bordés par l’asphodèle ;
Près d’eux la source chante et coule en filets d’or,
Et le faisan s’abreuve et veut s’approcher d’elle.

Entrant dans la cité, vers le temple pieux
Ils dirigent leurs pas. Le pope dit la messe,
Bénit leur union. Ô moment radieux !
Mariage d’amour, d’espoir et de promesse !

Mais la poudre a parlé, la crainte est dans les yeux,
Le malaise grandit, l’émeute recommence.
Dieu ! que se passe-t-il ? On voit poindre des feux,
Chacun prend le fusil, le pistolet, la lance.


L’épouse tout à coup pâlit, pousse des cris
D’épouvante, ô terreur ! tombez, tombez mes larmes !
Le sanctuaire fume et du fond du parvis
La flamme monte et le tocsin appelle aux armes.

Tartares, Arméniens sont tous fous et hurlants ;
Leurs discordes sans fin font jaillir l’étincelle.
Le monastère est pris ; on brûle les vivants,
Les amants sont tués ! Ô minute cruelle !

Et pendant l’incendie et le drame en ces lieux,
Pendant que l’on se blesse et que l’on s’entre-tue,
Le soleil d’Orient s’empourpre glorieux ;
Il brille au champ des morts où toute voix s’est tue.


SOUVENIRS DE MONTAGNE









TOUT EST PUR


À Mademoiselle Thérèse Poulin.

 

Pas de souillure ici, mon cœur,
Et point de mirage trompeur.
La clarté lumineuse appelle,
Retrempe ton âme immortelle.

AU PÂTRE DE LA MONTAGNE

À Monsieur Marcel Prévost.

 
Rêves-tu de l’étoile où rêves-tu de l’or ?
Ton cœur accepte-t-il joyeusement le sort ?
À quoi songes-tu, pâtre, en ta cabane haute ?
Le démon tentateur est-il parfois ton hôte ?
Dis-moi, veux-tu descendre au village lointain
Voir la table du maître et t’asseoir au festin ?
Ou bien plus bas encore au fond de la vallée
Te perdre dans la ville à tes yeux révélée ?
Oubliant tes rochers calcinés, tes bouleaux,
Tes torrents, tes sapins, tes pies et tes ormeaux.

Quand meurt le crépuscule aux cieux, quand l’oiseau chante,
Quand le bœuf ruminant mâche un parfum de menthe,
As-tu la nostalgie, en ce calme du soir,
Des mille et mille feux qui brillent dans le noir,
Et du grand bruit que font tant de paroles vaines
Qui tombent, au hasard, de nos lèvres humaines ?
Veux-tu quitter ces monts et ces herbages frais,
Les abîmes sans fond où plongent les forêts,
Pour perdre à tout jamais le repos de ton âme ?
Pour rechercher l’ivresse et brûler à sa flamme ?

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Reste sur tes sommets, pâtre, tout près du ciel,

Au nid des aigles ; prends à tes ruches leur miel,
Bois le lait de ta chèvre, et cueille la myrtille,
Tisse tes vêtements qu’une bergère file.
Qu’importe l’âpreté du climat, le pain dur !
Sur les ailes du vent tu planes dans l’azur !
Dans la rue on étouffe ; ah ! bénis ta demeure !
Ta grande paix vaut mieux que nos plaisirs d’une heure.

PASTORALE


À Madame la Comtesse de Durfort.

 
Le jour tombe ; sa lueur d’or
Paraît encor
Comme un point lumineux dans l’ombre,
Bientôt très sombre.

La grande Ourse est au firmament
En ce moment ;
Le berger cherche sa bergère,
L’agneau sa mère.


La nuit chaude et claire d’été
Sous Astarté
Parle d’amour et de caresse,
Douce déesse !

Les nids perchent sur les ormeaux
Peuplés d’oiseaux,
Et le rossignol se recueille,
Sur la grand’feuille.

Sous les verts bocages fleuris
J’entends les ris,
Le damoiseau, la jeune fille,
Le regard brille !

Ah ! profitez de vos printemps,
Dansez, enfants ;
L’heure avance, la nuit est belle,
Point éternelle !

À LA FLORE DE L’ENGADINE


(SUISSE)
À Monsieur le Marquis de la Mazelière.

 
Jaune ou mauve ou lilas, vous êtes la pensée,
Que prend avec amour l’alpiniste lassée,
La vieille fille tendre, au souvenir constant.
Elle penche la tête et vous garde un moment.

L’arnica noir et or est une marguerite ;
Au soleil elle s’ouvre ; elle est la favorite
Du botaniste errant et de nos guérisseurs,
Et, dans les hôpitaux, des blessés et des sœurs.


La reine de ces monts c’est la petite rose,
Des Alpes le bijou, pure fleurette éclose
Parmi neiges et vents dans le creux du rocher ;
Sur sa robuste tige on voit l’oiseau percher.

Pour trouver l’edelweiss et le blanc saxifrage,
Montons, grisés par l’air, et le muguet sauvage ;
Il pousse en la prairie auprès des flaques d’eau,
Et se mire à la lune et dans le clair ruisseau.

Salut à toi, chardon, qui règnes sur la pente !
Ton cœur tout argenté brille au loin dans la sente.
J’aime tes piquants verts d’un délicat contour,
Et je veux t’emporter en Bretagne au retour.

Ah ! le joli tapis de floréale pousse,
Rosé, multicolore et doux comme une mousse !
Paisible, satisfait, je marche insouciant,
Rêvant à tes parfums sous le vent caressant.

À LA JUNGFRAU

(OBERLAND)
À Madame la Baronne de Saint-Joseph.

 
Ô pic salubre, pur, immaculé toujours,
Vous portez joli nom, « Vierge, de blanches glaces. »
Votre air vif a sauvé bien de jeunes amours,
Des couples languissants et des aigles rapaces.

La Jungfrau se réveille, et son manteau royal
De duvet azuré, de rayons se colore ;
Le petit pâtre est fier de son pays natal,
De ses prés verts brunis, des beautés de la flore.


La montagne gémit d’un vaste grondement,
Gigantesque fracas d’avalanche qui tombe ;
Et mon âme a frémi tout à coup, brusquement.
Puis je monte et m’élève ainsi qu’une colombe.

Et léger je m’envole inondé de bonheur,
Sentant mon cœur si haut qu’il en quitte la terre ;
Et me berçant de rêve et mouillé de mon pleur,
Je me volatilise en suave lumière !

LA PETITE SCHEIDEGG

(OBERLAND)
À Monsieur Chabert, Suisse, août 1906.

 
La Petite s’éveille en sa chemise blanche,
S’enguirlandant des fleurs écloses dans la nuit ;
En sortant du sommeil, au bruit de l’avalanche,
Elle rêve de l’or ; ce songe la poursuit.

La Petite sourit en voyant le touriste
Dont le chemin de fer lui porte mille atours ;
Elle donne son air, sa couleur d’améthyste,
Et l’argent en revanche arrive tous les jours.


La Petite s’endort en sa teinte rosée,
Et puis très doucement on la voit s’assombrir.
Ô Scheidegg sur le mont en nid d’aigle posée !
On te quitte à regret, espérant revenir.

SOUVENIRS DE LA VALTELINE

(SUISSE)
À Monsieur le Comte F. de Chabot.

 

Le jour a décliné ; je vois une ombre grise,
Un voile transparent agité par la brise ;
Le voile s’assombrit, devient opaque et noir
En attendant, là-haut, le blanc croissant du soir.

Le pâtre, en traversant les champs de la colline,
Contemple en s’élevant toute la Valteline ;
Il écoute l’écho caressant et vibrant
Du torrent qui gémit, puis tombe en mugissant.


Il cueille le lis brun dans l’étroite vallée,
Puis la douce réglisse et l’herbe d’eau perlée ;
Notre ancêtre jadis avec ses escadrons
Fit la guerre en ces lieux, comme ses compagnons.

Le sang coula longtemps dans les prés de pervenches,
De gouttes de rubis tachant les vertes branches.
Que de morts, Ô Rohan, et que d’ensevelis !
Ô paix à leur mémoire et paix à leurs délits !

Des rayons argentés sillonnent la rivière,
Tandis que dans l’église on chante la prière ;
Les montagnards, alors, vont tous rentrer chez eux ;
Dans chacun des chalets on allume les feux.

La cloche du troupeau joyeusement résonne,
Et le frugal repas des animaux se donne.
Le pauvre chemineau, seul, reste en son chemin ;
À la ferme, au village il demande du pain.


Paria dans la vie et ne sachant rien faire,
Sans toit et sans souper, sans famille, sans mère,
Il erre nuit et jour, souvent nourri de fiel,
N’ayant pour héritage et foyer que le ciel !

PRÈS DU LAC D’OO


(PYRÉNÉES)
À Madame la Baronne V. de Molembaix.


Près du lac d’Oo j’étais assis
Souffrant de ma mélancolie.
Mon âme s’embrumait de gris,
La lumière semblait pâlie.

Bientôt un orage dans l’air
Souleva les feuilles sur terre ;
Soudain je vis briller l’éclair,
Et rougir lis et primevère.


La grenouille sauta dans l’eau,
D’effroi cachant sa robe verte ;
Et tout tremblant sous un roseau
Le grillon croyait à sa perte.

Un passereau vint se blottir
Dans mes bras, cherchant un refuge ;
Sur mon cœur las et sans désir
Je l’abritai contre un déluge.

La tiède plume du moineau
Réchauffa ma froide poitrine,
Et le minuscule fardeau
Sur mon sein gravit la colline.

Je le gardai longtemps ainsi,
Puis il partit chercher sa graine ;
Mais je me sentais moins transi.

· · · · · · · · · · ·
Le soleil redorait la plaine

BERGERIE


(CHANSON)


À Monsieur Victor du Bled.

 
Le soleil darde
Comme un désir,
La montagnarde
Rit de plaisir.

Le jour s’achève,
Tout se confond,
Le berger rêve
Au pied du mont.


Et sa bergère
Lui prend la main
Dans la fougère ;
Heureux matin !

La vache rousse
En ruminant,
Dort sur la mousse
Paisiblement :

Dans la clairière
S’était posé
Sur la bruyère,
L’oiseau rosé :

Écoute ! il chante
Pour nous charmer,
Sa voix berçante
Nous dit d’aimer !


DEUXIÈME PARTIE









L’ÉTOILE

À Monsieur M. Paléologue, ministre plénipotentiaire.


L’étoile dans le ciel conduit l’homme vers l’anse,
L’étoile dans la nuit guide le voyageur,
L’étoile est au berceau la première espérance,
L’étoile est au défunt la dernière lueur.

CHANT DU VILLAGE

À Madame la Comtesse de Hohenfelsen.


L’été finit, voici l’automne
Aux feuilles d’or,
Si bel encor ;
Sous les pas tout craque et résonne
Pendant l’automne.

Dans le verger, dans le jardin,
La poire est mûre
Sous la ramure,
Et l’on dépouille le matin
Son grand jardin.


Les petits vont cueillir les pommes,
Tout en sautant
Et trottinant,
Et leurs minuscules mains d’hommes
Lâchent les pommes.

Là-bas je vois le vieux pêcheur
Cherchant ses lignes
Auprès des cygnes ;
Il les contemple avec douceur
Ce vieux pêcheur.

C’est la saison du mariage
Et des amours
En ces beaux jours,
Et l’on cherche dans son village
Le mariage.

Le cidre doux dans les maisons
Mousse à l’étable,
Et sur la table,

On boit, on chante des chansons,
Dans les maisons.
 
Votre franc rire, ô lavandières,
De votre coin
S’entend très loin !
Le batteur frappe sur les pierres,
Ô lavandières !

Moi, je m’assois près de la berge,
Voir le bateau
Filer sur l’eau,
Son phare brille comme un cierge
Près de la berge.
 
L’onde s’enfuit dans le canal ;
Ainsi la vie
Coule asservie
Au mystère, au destin fatal,
Comme au canal.

PRINCE MISÈRE

À Madame la duchesse de la Roche-Guyon.


 ― Prince Misère, où courez-vous
Par cette neige ?
 — Je vais voir l’asile des fous
Que l’ombre assiège.

 — Où vos pas iront-ils après,
Prince Misère ?
 — Ils iront parmi les cyprès
Fouler la pierre.


— Que ferez-vous près des tombeaux
Semeurs d’alarmes ?
— Je veux sur les chairs en lambeaux
Verser des larmes,

— Grâce ! ne passez point par là
Où l’agneau broute.
— Je passerai comme Attila
Sur champs et route.
 
— Que de fois je vous sens en moi
Prince Misère !
— Je ne suis ni manant, ni roi,
Un pauvre hère !

Oui, je dois vous purifier,
Et salutaire
Faire souffrir le cœur altier
Sur cette terre.


En vain tu verrouilles ton seuil,
Homme ! J’apporte
Quand il me plaît misère et deuil
Devant ta porte.

LES GRAINS

À Madame la Comtesse Jean de Castellane.

 

Je suis le grain, ondée, averse
Qui tombe entre deux clairs rayons
Du soleil fantasque, et qui verse
La fraîcheur à ces beaux gazons.

Je suis le millet, fine graine
Sur qui l’on veille avec grand soin,
Craignant que d’une froide haleine
La brise ne m’emporte au loin.


Je suis encore, chère belle,
Votre joli grain de beauté
Tachant la blancheur irréelle
D’un épiderme velouté.
 
Moi, je suis la poussière grise
Enveloppant tout l’univers,
Que le vent promène à sa guise,
La cendre qui cache les vers.

LETTRE À L’ABSENT

À Madame Landouzy.

 
À peine vous ai-je quitté
Que je me sens lasse à l’extrême ;
Ami si cher, ami que j’aime,
Vous, charme, force, urbanité.
 
Lorsque sur moi viendront s’étendre
Les noires ombres de ce soir,
Je serai triste sans vous voir,
Ni vous sentir, ni vous entendre.


Mais mon esprit perçant les cieux,
En rêvant franchira l’espace
Pour retrouver la douce place
De mon lent baiser sur vos yeux.
 
Et ce baiser, fraîcheur exquise
Comme un souffle des Océans,
Pendant des mois, pendant des ans,
Enchaînera mon âme éprise.

À LA MAISON DU CŒUR VOLANT

À Monsieur Francis de Croisset.

 
Ô ma petite maisonnette
Dis-moi l’histoire de tes murs :
Furent-ils indiscrets ou sûrs
Lorsqu’ici l’on contait fleurette ?
 
As-tu vu des amants vainqueurs
Et des Cydalises galantes
Aux attitudes nonchalantes
Librement échanger leurs cœurs ?


J’aime tes tentures fanées,
Tes rideaux tendres et passés,
Et tous tes bibelots cassés,
Toutes tes grâces surannées.

Maintenant tes fauteuils râpés
Sont rangés à l’entour des tables,
Ah ! qu’ils raconteraient de fables ;
S’ils l’osaient, tes vieux canapés.

Aujourd’hui c’est le grand silence
Et le règne du limaçon,
Sur l’antique orme le pinson
Doucement chante et se balance.

Depuis que l’homme t’a quitté,
Pavillon d’aubépines blanches,
Que d’odorantes avalanches
Sur ce pauvre toit effrité !


Un charme m’arrête à ta porte
Sur le banc froid de marbre gris ;
Mon cœur d’un long regret s’est pris.
… Je rêve au temps qui nous emporte.

MOUSMELIA

(DANS SA MAISON JAPONAISE)
À Monsieur Pierre Loti, de l’Académie française.


À quoi songe Mousmelia
À l’ombre de son petit arbre ?
Au lotus ? au magnolia
Poussant près des vasques de marbre ?
 
Je crois qu’elle rêve toujours
En brodant des fleurs ajourées ;
Elle prononce tous les jours
Des paroles énamourées.


Elle cueille, en la respirant,
Cette floraison printanière,
Attendant Loti, son amant….
Mousmé murmure une prière !

FILEZ

(CHANSON)


À Monsieur le Marquis de Castellane.


Filez, filez, ma bonne femme ;
Le son du rouet est joli ;
La lueur claire de la flamme
Fait reluire l’âtre poli.
 
Filez, filez, aïeule antique,
Filez le chanvre avec le lin
Pour que le foyer domestique
Ait linge blanc et linge fin.


Filez, filez, ô jeune fille
Votre trousseau pour le galant ;
En attendant sous la charmille,
Le cher aimé, le doux amant.
 
Filez, filez, ma blonde amie,
Chantez toujours en travaillant.
Ne faites jamais l’endormie,
Montrez-nous un minois vaillant.

Filez, filez, fil de la Vierge,
Filez par un beau jour vermeil.
Vous me semblez un frêle cierge
Qu’allume un rayon de soleil.

Filez, filez, pures étoiles,
Vos rayons d’or au front des cieux,
Et le mystère de vos voiles
Dans l’infini silencieux !

PREMIER AVEU

À ma fille la princesse L. Murat.


Lorsqu’au jardin vous descendîtes,
En nuage d’argent, ce soir,
Je ne sais plus ce que vous dîtes
Tant je fus troublé de vous voir.
 
Vos tulles blancs rasaient la terre ;
Ce vêtement presqu’irréel
Vous enveloppait de mystère
Ainsi qu’un fantôme du ciel.


Je restai cloué sur ma chaise,
« Mon sort vient de se transformer,
Dis-je ému de frayeur et d’aise ;
Ah ! c’en est fait, je vais l’aimer ! »

Vos cheveux tressés en couronne
Ont un reflet vénitien.
Ce bras, puis cette main mignonne,
Ce noble et gracieux maintien,
 
Ces yeux qu’avive la malice,
Ce sourire fin et moqueur,
Oui, tout en vous, avec délice
Habite maintenant mon cœur.
 
Pardon de n’avoir pas la force
De garder pour moi mon secret.
Faible sous ma rugueuse écorce
Je ne sais point… être discret.


Loin de votre grâce suprême
Je suis tremblant et malheureux ;
Mais de près je dirai : « Je t’aime »,
Bien mieux qu’aucun autre amoureux.

MES DEUX BOUTONS D’ORANGER

I


À Marguerite de Rohan-Chabot, depuis princesse de Léon.
À la Pâquerette de l’Yton (rivière de l’Eure).

 
J’aimerais t’effeuiller, ma blanche Pâquerette,
Aux tons fins, diaprés.
Dis ! — suis-je aimé ? beaucoup ? un peu ? réponds, fleurette,
Parle-moi dans ces prés !

Je voudrais te cueillir, charmante Marguerite,
Parure de ces bois,
Et t’emporter bien loin, chère et douce petite,
Pour entendre ta voix.


Et je te bâtirais dans les bruyères roses,
Près de l’Oust[1] et des joncs,
Un temple ensoleillé tout entouré de roses
Et de l’or des ajoncs !

Et là tu trônerais, divine Pâquerette,
Dans l’île des amours,
Et l’on t’y bénirait, belle et pure fillette,
Parmi nous, tous les jours.

II


À Anne de Talhouët, depuis Vicomtesse de Rohan.


Salut, ô jeune belle,
Fille des Talhouët,
Qu’abeille et coccinelle
Fêtent en Porhouët[2] !

Votre teint champ de roses,
Votre bouche, vos yeux,
Promettent tant de choses,
Enfant chéri des dieux !


Vous cueillerez l’amande,
Reine de tous les cœurs,
Et sur l’agreste lande
On sèmera des fleurs.

Vous planterez la menthe,
Le bonheur, le désir,
Et tous deux dans la sente
Chanterez le plaisir.

Brunette gracieuse,
Vous aimera Jehan ;
Venez, soyez heureuse
Au foyer des Rohan !

AU PORTRAIT DE MON AÏEUL


PORTRAIT DU MARQUIS

DE LA ROCHE-DU-MAINE QUI PARTAGEA

LA CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS Ier


À la Comtesse Élisabeth de Modène.

 
Oui, bien souvent je songe à toi
Qui devais être
Le compagnon d’un vaillant roi,
Ô vieil ancêtre !
 
L’étroit pourpoint de satin vert
Serre ton torse,

Et tu souris sous le haubert
Fier de ta force.

Sors de ton cadre et parle-nous,
Dis ton histoire ;
Quel cachot usa tes genoux
Soldat de gloire ?

Que disait donc sous son cimier,
En cette Espagne,
Le roi charmant François premier
De sa campagne ?

Voyait-il de gais Espagnols,
D’aimables dames ?
De ces seigneurs légers et fols
De nobles âmes ?

Pensait-il encore au drap d’or,
Beaux mois célèbres,

Au camp d’éblouissant décor,
Dans ses ténèbres ?

Ta noble réponse au vainqueur,
Aïeul austère,
À Charles Quint grand empereur
Fut courte et fière

Combien de temps jusqu’à Paris
Sire du Maine ?
Dit Charles Quint parmi les ris,
Moqueur, sans haine :

« Tant de batailles que de jours
Sur notre terre,
À moins que battu près des tours
À la première ? »

Tes yeux ont dû s’ouvrir charmés,
Seigneur du Maine,

En revoyant tes cours aimés
De Vienne et Seine.
 
Et les grands arbres de nos bois
De ton enfance,
La liberté sous tes vieux toits,
Le ciel de France !

PENDANT LA TEMPÊTE


À Madame la Comtesse de Pleumartin.

 
Dansez, volez, feuilles d’automne,
Rentre au terroir, blanche souris,
Déjà l’orage gronde et tonne,
Il crève, le nuage gris.

Volez, petites larmes brunes,
Pétales de fleurs, à tout vent ;
Allez retrouver près des dunes
L’océan plaintif et mouvant.


L’ouragan siffle ; branche morte,
Volez ; montez, tous les désirs,
La course folle vous emporte ;
Montez, volez, tous les soupirs.

ÉCLIPSE DU 28 AOÛT 1905


À Monsieur le Marquis de Tornielli Lambertye.


Tous les savants calculs de notre astronomie,
À Paris et partout,
Nous la prédisaient bien pour une heure et demie,
Cette éclipse d’août.

Le soleil descendit en marche nuptiale,
Et la lune approchait,
En voilant sa beauté blafarde et glaciale,
Qu’un nuage cachait.


Sur les balcons fleuris des élégantes rues,
Chacun levait les yeux
Pour observer l’hymen, et suivre dans les nues
Ces astres radieux.

Et je les regardai d’ici-bas ces grands mondes,
Très attentivement,
Le prompt rapprochement dura quelques secondes,
L’espace d’un moment.

BAISERS DE LA BRISE


À Madame de Pomairols.

 
Passe, Éole, sur les allées
Des blancs bouleaux,
Et sur les saules des vallées,
Dans les roseaux.

Apporte tes molles caresses,
Léger zéphyr ;
J’aime tes langueurs, tes ivresses
Divin plaisir.


Scorus, murmure à mon oreille
La nuit, le jour ;
Berce, Notus, berce ma veille
D’un chant d’amour !

Couvre de baisers, ô tempête,
Mes yeux fermés ;
Douce fraîcheur, baigne ma tête,
Chers vents aimés !

À L’AMITIÉ


À la Comtesse Aimery de la Rochefoucauld.


Ah ! montre-toi, douce Amitié,
Penche vers moi ton cher visage !
Vois, j’ai grand besoin de pitié ;
Soutiens mes pas pendant l’orage.

À l’heure sombre bien souvent
Tu me consolas de mes peines,
Faisant toujours souffler le vent
Du rêve, illusions humaines !


Tu chuchotais, fidèle sœur,
De tendres paroles aimées,
Toi qui berças mon pauvre cœur
Pendant de si longues années.

Et maintenant plus que jamais
Je te garde en ma compagnie ;
La douleur, si tu me quittais,
Serait, pour mon âme, infinie.

À MON ÉDREDON


À Madame la Marquise de Lambertye-Gerbevillé.


N’es-tu pas mon plus vieil ami,
Édredon de si douce plume ?
Le soir, avant d’être endormi,
À ton duvet je me parfume.

Combien je t’aime et te bénis,
Édredon de ma tiède couche !
Garde bien mes pleurs réunis
Aux soupirs de ma jeune bouche.


Je te raconte dans mes nuits
Les souvenirs de mon enfance,
Tous mes labeurs, tous mes ennuis,
Mes regrets et mon espérance.

Sous ton sein je ferme les yeux,
Puis je voltige dans un rêve
Qui m’emporte au loin dans les cieux,
Et que la blonde aurore achève !

TROISIÈME PARTIE

LÉGENDES ET BALLADES

Maintenant je n’aspire à revoir, ô nature,
Que ta terre féconde, alors qu’en son sein fort
Elle va recevoir, création future,
La semence et la pluie et le vent qui l’endort.

UN VIEUX NOËL


À Madame Sommier.

 
Et l’ange avait chargé quatre étoiles des cieux
D’annoncer ici-bas la joyeuse nouvelle.
La grande s’arrêta sur les pâtres heureux ;
Ces pâtres, de l’Enfant reçurent l’étincelle.

L’étincelle d’amour pour l’humble humanité,
Puis l’autre en Orient conduisit les rois Mages
À la crèche bénie en douce charité,
Ces justes du vieux temps si droits, vaillants et sages.


La troisième brilla sur un temple éloigné
Où l’on avait vécu jusqu’alors dans l’attente,
Et l’on s’y convertit pour plaire au nouveau-né
Dont le peuple adora la grâce souriante.

Mais le trio céleste avait perdu sa sœur,
Et cet astre égaré poursuit un long voyage.
Il n’a point annoncé la vertu, la douceur,
Et dans un coin du globe on attend d’âge en âge.

NUIT DE NOËL


À Monsieur Théodore Botrel.

 
La nature est tout endeuillée,
Plus de soleil, plus de feuillée ;
L’herbe est rare, le jeune daim
Comme l’homme souffre la faim.
 
Le vent souffle, l’étoile brille
Au ciel d’hiver, où tout scintille.
C’est la Noël, fête d’espoir.
Le cœur semble plus pur ce soir.


Mais voilà que la cloche appelle
Tout le village à la chapelle ;
De la chaumière et du château
Les feux se reflètent dans l’eau.

Voyez là-bas dans la clairière
Qui borde la froide rivière,
Sur la neige et sous les sapins,
Deux pauvres enfants orphelins.
 
« Ô Jésus né dans une crèche,
« Sur la mousse et la paille sèche,
« Secourez-nous ! Ô Juste Dieu,
« Nous faut-il mourir en ce lieu ? »

Ainsi disait en sa prière
Le plus jeune en pleurant à terre ;
Et, soudain à l’heure qui fuit
La messe sonne, il est minuit.


Un ange déployant ses ailes,
Vers les petits corps blancs et frêles
S’approche, et leur dit : « Je descends
« Vous réchauffer, mes innocents.

« Allez maintenant à l’église,
« Enfants, et sur la pierre grise
« Recevez l’aliment divin, »
Murmure le doux séraphin.

« Moi, je retourne en mon royaume
« Vous, gagnez votre toit de chaume,
« Oh non, bel archange, avec vous,
« Il fait si froid !… emportez-nous ! »

Et l’on vit sur la lune pâle
Monter par-dessus la rafale,
Sur le sein du beau Raphaël,
Un bouquet d’âmes de Noël !

LES ABOYEUSES


LÉGENDE JOSSELINAISE (BRETAGNE).
À Madame la duchesse de Caylus.

 
On raconte aux pays dévots
La légende des aboyeuses.
Je vais vous narrer en deux mots
L’origine des malheureuses.

Autrefois, aux temps reculés,
Un matin d’hiver gris et pâle,
En noirs sabots tout éculés,
Vint une vieille sous un châle.


Elle avait soif : voyant un seau,
Elle implora des lavandières
À la fontaine, un verre d’eau.
Elle était humble en ses manières.

Au lieu de tendre la boisson,
Excitant sur la voyageuse
Leurs chiens hargneux de leur bâton,
Ceux-ci mordent la pauvre gueuse.

Alors s’élevant dans les cieux
La Vierge (car c’était bien elle)
Dit : « Femmes sans cœur ! en ces lieux
Vous aboierez, race cruelle ! »

Depuis lors, ainsi que des chiens,
Leurs filles et leurs descendantes
Ont aboyé. Moi, tous les miens,
Les entendons le long des sentes.


Aux grandes fêtes du « Roncier »
Elles vont en pèlerinage
Boire à la source et puis prier,
Et le Dieu d’amour les soulage !

RELÈVE-TOI

À Madame la Comtesse de Briey.


Contemple, ô mon enfant, les reflets du soleil
Et les opales de la lune
Sur les grands pins couvrant la dune,
Et l’horizon doré de ce rayon vermeil.
 
Voyage ! et va chercher l’apaisement du cœur,
Visite des terres nouvelles,
Ouvre dans l’inconnu tes ailes
Pour planer dans les airs et chercher le bonheur.


Le bonheur ! cristal d’âme, éphémère douceur,
Si brillant, mais, hélas ! si frêle
Qu’il se brise et souvent, chancelle ;
Quand on le tient, la main se crispe, on a grand peur.
 
Si tu ne peux avoir ce que tu crois chérir,
Et que ton noir chagrin t’accable,
Aigrissant ton humeur affable,
Enfant ! redresse-toi ; souffrir n’est pas mourir !

Ta lèvre boira l’eau dans le creux du rocher,
Elle en sera désaltérée ;
Sur ton âme désespérée
La brise soufflera te forçant à marcher.

Et le temps bienfaisant, ce divin guérisseur,
Te payera sa grande dette,
Et tu relèveras la tête,
Oubliant le passé, grandi par la douleur !

BALLADE DE LA COUCHE DE NAUZAN

(CHARENTE INFÉRIEURE)
À Monsieur le vicomte J. de la Rochebrochard.


Lorsque j’étais petite
Vous me sembliez grands,
Chênes de ce beau site !
Je revois ma visite
À la grotte des glands.

Ô grotte de l’enfance,
Sans porte et sans volets,
J’y rêvais de la danse,
Entraînante cadence,
De quelques feux follets !


J’espérais voir sur l’onde
Ou la fée ou l’esprit,
Glisser, mener la ronde
Sur l’Océan qui gronde,
Et voltiger sans bruit.

On racontait l’histoire
D’un chevalier fameux,
Qui, certaine nuit noire,
Sans manger et sans boire
Partit laissant ses preux.

Il cherchait l’anneau rose
Dans l’île Cordeva
Qu’un ruisseau d’or arrose ;
Mais la magique chose
Hélas ! point ne trouva.

En abordant, la reine
Lui promit le bonheur,
Mais, perfide sirène,

L’entoura d’une chaîne ;
Il perdit son honneur.

Alors, depuis l’an mille
Sous l’écume, au printemps,
Il file l’algue, il file,
Prisonnier dans cette île,
Sans repos en tout temps.

Ô riante jeunesse
Qui par ici passez,
Ne rêvez pas d’ivresse,
Ni de folle maîtresse ;
Plaignez-le, c’est assez.

SÉPARATIONS

À Monsieur le général baron de Charette.


La séparation est une rude école qui prépare à la mort, elle en est le symbole.


Des mouchoirs agités par des mains féminines
Se voyaient de la plage bat le flot amer.
« Au revoir » répétait la voix, notes câlines
Qui se mêlaient au bruit du vent et de la mer.
 
Le bateau s’ébranlait : la lourde masse noire
Partit, diminua, ne fut bientôt qu’un point ;
Et {{corr|puit|puis tout disparut,…… les marins allaient boire,
Et moi, comme un enfant, je pleurais dans mon coin.


Je me sentais bien seul ; la sœur de ma jeunesse
Venait de s’embarquer pour un pays lointain.
À qui conter ici mes peines, ma détresse,
Et les entraînements de mon cœur incertain ?

Le ciel me sembla gris, quoiqu’il fût d’émeraude,
Et je souffrais du froid d’un bien léger zéphyr,
Zéphyr qu’on bénissait, car sur la brique chaude
Le soleil du midi brûlait, faisait souffrir.

Et tout au fond de moi, je me sentais de glace,
Et la foule des cours, des jardins et du port,
Au lieu de m’égayer par l’esprit de sa race,
Augmentait mon ennui ; je me plaignais à tort.
 
Marseille, sous le dais d’une nuit étoilée,
Me paraissait moqueuse et pleine de dédain
Pour mon isolement ; sa lueur mi-voilée
Semblait me rejeter, me chasser de son sein.


Alors je m’éloignai, marchant sur la grand’route ;
J’aspirai l’oranger, l’eucalyptus, les pins,
Et les marais salés où le jeune agneau broute
Et le subtil parfum du grain bleu des raisins.

J’entendis en passant, dans une maison blanche,
Des pleurs entrecoupés de paroles d’adieux ;
Par la fenêtre on voit un couple qui se penche,
Et puis qui se sépare en larme, oh ! pauvres yeux !

Triste et fatale loi : quitter ce que l’on aime,
Disais-je ! Et j’écoutais ce long gémissement,
Et je songeais : partout le cœur est bien le même,
Pourquoi donc t’étonner d’être meurtri passant ?

LES PETITS OISEAUX DE LORIO


À Madame Dorchain.

 
Au village d’Azé vivait un homme étrange.
Il ne parlait jamais, guère plus ne mangeait ;
Il allait à l’église, il priait comme un ange,
Les enfants l’entouraient sachant qu’il les aimait.
 
11 était toujours juste et protégeait les bêtes,
Évitant de meurtrir mouches ou hannetons,
Et souvent, du filet il délivrait les têtes
Des verdiers, des vanneaux, des ramiers, des pinsons


Or, un jour glorieux, vers la Pâque fleurie,
Alors que Lorio, notre homme, allait aux champs,
Tous les petits oiseaux du clocher de Marie
S’arrêtèrent soudain à l’écho de ses chants.

Quel est, se disaient-ils, cet être à la voix douce
Qui mieux que nous répond au baiser du printemps ?
« Écoute, rossignol » disait parmi la brousse
L’alouette des prés. « Ô viens, écoute, entends ! »

Et Lorio disait l’âme de la nature,
Réveil étincelant des ramures sous bois,
La feuille jaune encor et qui sera verdure,
Et les buissons rosés dignes de plaire aux rois.

Le cantique béni faisait taire l’abeille,
La fourmi sous les pins et les bruyants bourdons,
Et tous les papillons, la guêpe sur la treille,
La verte sauterelle et les humbles grillons.


Et tous à l’unisson de crier et de dire
« Lorio, c’est un sage, il ne tourmente pas
L’insecte et l’animal, ni l’oiseau qui se mire
Dans les étangs blanchis ! ah ! respectons ses pas !

Allons vers lui joyeux, formons un grand cortège ;
D’auréole d’amour couronnons son front pur ;
Notre aile abritera son cœur pendant la neige,
Bénissons Lorio dans ce jour bleu d’azur. »

La colombe arriva : le moineau, l’hirondelle,
Et la mésange et tous les oiseaux de l’endroit ;
La fleur voulut aussi donner son immortelle
À cet ange sur terre, honnête, doux et droit.

Et Lorio touché, d’une voix épuisée
Pria d’un cœur fervent, pria longtemps encor ;
Puis la voix s’éteignit, pauvre corde brisée.
Oiseaux, ne chantez plus… tout doucement il dort.


Depuis, la gent ailée adore son image.
Au mois de mai, chaque an, elle prend au bouleau
Les grains à peine éclos et, pendant le ramage
D’un concert en mineur, les porte à son tombeau !

LA NAISSANCE DE L’ARUM


À Monsieur Georges-Henry Manuel.

 
La jeune Damalis partait pour un voyage !
Son visage était pâle et sa robe d’azur ;
Les mouettes volaient très bas sur son passage,
Les dieux de l’Océan aimaient son regard pur.

Or, Damalis voguait en souriant aux vagues.
La barque était d’ivoire et le gouvernail d’or ;
Le soleil se mirait aux gemmes de ses bagues,
Tandis que son regard s’emplissait du décor.


Décor de crépuscule en cette nappe verte
Où l’on voit s’estomper le rayonnement clair,
Où comme en un frisson la lumière déserte,
la nuit, mauve encore, à peine assombrit l’air.

Son petit pied posait sur un tapis de mousse
Et sa main retenait l’hirondelle du soir.
Au loin, sur le rocher croissait la fine pousse
De ce gluant varech brillant comme un miroir.

Neptune est sur son char. Près de la voyageuse
Qui le regarde émue et tranquille à la fois
Il se montre, il s’approche et son âme joyeuse
Sortant du sein des mers fait très tendre sa voix.

Damalis entr’ouvrit une paupière rose
Et regarda Neptune émerger des flots bleus.
« Viens, traversons l’écume et l’île où l’on repose,
« Et tu seras déesse et reine, si tu veux ;


« Je ferai resplendir le corail et la perle,
« L’écaille des poissons au reflet argenté ;
« Et le concert des vents qui sur l’onde déferle,
« Murmurera soudain un hymne à ta beauté ! »

Et le dieu dit encor : « Vidons la coupe ensemble ;
« En nos libations, chantons, chantons l’amour ;
« Comme deux albatros qu’un coup d’aile rassemble,
« Neptune jeune et vieux t’aimera tout le jour. »

Damalis le suivit rayonnante et charmée.
Mais une néréïde enlaçant son beau corps
Tout à coup but le sang de la mortelle aimée,
Qu’un dieu même ne pût arracher à la mort.

Choisissant des trésors aux récifs des naufrages
Neptune recueillit bracelets et colliers,
Et la tulipe noire et de blancs saxifrages,
Et la plume si lisse au cou des doux ramiers.


On en couvrit la belle et son cercueil d’albâtre.
Au royaume glacé du monde sous-marin
On pleura son malheur, et le reflet verdâtre
De ses grands yeux fermés dans l’abîme sans fin.

L’esprit de Damalis semblait chercher la dune,
Et l’éclat du croissant sous les bois diaprés.
Cet enfant de la femme avait froid dans l’eau brune
Et regrettait les champs, le soleil et les prés.

En sa tristesse amère, en plaintes renaissantes,
Le roi de l’onde perse et des rochers battus,
Aux sirènes chantant, aux grottes ruisselantes,
Conta de Damalis la grâce et les vertus.

Voulant l’éterniser pour elle et pour lui-même,
Et lui laisser aussi la blancheur de son col,
Neptune en fît l’arum au cœur d’or que l’on sème
Le pied dans l’eau, la tête au ciel, la feuille au sol !

LA BÛCHE DE NOËL DE BÉBÉ


À mes petits enfants Pierre et Marie de Caraman.

 
La bûche de Noël est couverte de houx,
D’un pinson jaune et noir, de feuilles et de mousse ;
Elle s’ouvre et contient des fruits confits et doux,
Et bébé va la prendre en tendant sa frimousse.

La frimousse reçoit un très tendre baiser,
Et l’enfant tout heureux dit « merci, bonne mère ».
De ce joli présent, sa main va caresser,
Tout en parlant, l’oiseau dont l’aile rase terre.


« Il va bientôt chanter, n’est-ce pas ? » dit Pierrot.
« Mais non, trésor chéri, la bête est empaillée.
« Il ne parle pas plus que ce petit fagot
« Composé de sarments et de vigne taillée ! »

Désappointé, l’enfant jeta la bûche au feu,
La mousse dans la cour, les fleurs par la fenêtre ;
Bientôt dans l’âtre on vit la flamme au reflet bleu,
Et dans ce flamboiement la boîte disparaître.

« Mais pourquoi, dit la mère, avoir tout bousculé,
« Jeté le houx, l’oiseau, la mousse dans la fange,
« Avoir souillé cela quand le reste est brûlé ?
« Que c’est dommage, enfant, tu n’as rien en échange ! »

Alors, penaud, bébé réfléchit un instant,
Et l’enfantine voix se fit très suppliante.
« Oh ! maman, chante, toi ; sois mon oiseau vivant,
« Une fleur de bonté, suave, caressante ?


« Indulgente souvent et pardonnant toujours,
« Maintenant mes travers, mes petites méprises,
« Et quand je serai grand, tous les soirs, tous les jours,
« Mes plus vilains défauts, et mes pires sottises. »

À LA JEUNE FRANCE


Au duc de Montmorency.

 

Respirez l’air de notre terre,
Faites retentir les clairons,
Sucez le lait de notre mère
Mère patrie, à pleins poumons.

Apprenez bien la noble histoire
Du sol sacré de nos aïeux.
Chantez ses malheurs et sa gloire
L’amour au cœur, la flamme aux yeux.


Enfants du peuple, enfants de France,
Grandissez au son des tambours,
Car vous êtes notre espérance,
Jeunes français, français toujours !

  1. Oust, rivière du Morbihan.
  2. Comté de Porhouët (Morbihan).