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Les Livres d'étrennes, 1885
Revue des Deux Mondes3e période, tome 72 (p. 934-945).

Ce n’est pas notre faute, mais plutôt celle des éditeurs, peut-être aussi cette fois celle des temps et de la politique, si nous sommes obligé, chaque année, dans cette rapide revue des livres d’étrennes, de passer par les mêmes chemins, de louer presque les mêmes livres de la même manière, et de nous souhaitera nous-même, pour la prochaine année, de nous moins ressembler, — Nous n’avons pas la prétention de croire que nous ayons contribué à vaincre notre vieille ennemie, la chromolithographie ; le fait est cependant, nous le constatons avec plaisir, qu’elle s’est peu montrée cette année, presque timidement. L’impression en couleurs la remplace avantageusement, et même quelques éditeurs sont enfin parvenus à enlever au procédé ce qu’il avait naguère encore d’apparence tout industrielle, si je puis ainsi dire, pour lui donner une vraie valeur d’art. Tels sont MM. Boussod et Valadon, dans une fort belle publication : l’Armée française, types et uniformes, qui coïncide plutôt avec le temps des étrennes qu’elle n’est vraiment un livre d’étrennes ; et dont il n’a paru d’ailleurs que la première livraison [1]. Les dessins et les compositions de M. Edouard Detaille, à eux seuls, pour leur élégance unique dans l’exactitude et leur vivacité dans la justesse, mériteraient une longue étude, si le nom de M. Detaille n’y suppléait sans doute. Il y aurait à signaler dans le texte, d’autre part, des renseignemens historiques d’une valeur certaine, que l’on ne trouverait pas ailleurs, que l’on s’étonne d’apprendre ici pour la première fois, tant il semblerait naturel qu’on les connût de tout temps. Mais, peut-être, pour parler du texte et des dessins, vaut-il mieux attendre que la publication soit plus avancée de quelques livraisons, et se contenter de dire que si la suite en répond au commencement, — et nous n’en doutons pas, — l’Armée française laissera loin derrière elle tout ce que l’on avait fait ou tenté jusqu’ici en ce genre.

La Française du siècle et le Vicaire de Wakefield sont également illustrés en couleurs. Le précieux auteur de l’Eventail, de l’Ombrelle, de Son Altesse la femme, M. Octave Uzanne, a écrit la Française du siècle [2]. Comme je n’en donnerais peut-être pas une idée assez claire en disant avec M. Uzanne que ce sont ici « des bulles de savon édulcorées de notions historiques, et très largement additionnées de pansophie à l’eau de rose, » je dirai plus uniment qu’en neuf chapitres, à commencer par les Merveilleuses du Directoire pour finir par les Contemporaines, c’est l’esquisse d’une piquante histoire des mœurs par la mode. Couplets amusans et galans, anecdotes curieuses, observations intéressantes, citations caractéristiques abondent dans ce volume. M. Albert Lynch en a peint les illustrations à l’aquarelle et M. Eugène Gaujean les a gravées à l’eau-forte en couleurs. Aquarelles et gravure nous ont paru très supérieures à ce qu’elles étaient l’art dernier dans Son Altesse la femme. Nous ne regrettons que de ne pas assez nous connaître aux procédés pour pouvoir joindre à celui du peintre l’éloge motivé du graveur.

De quel procédé s’est-on servi pour illustrer le Vicaire de Wakefield [3], nous ne saurions non plus exactement le dire, et c’est, sans doute, le secret de l’imprimerie Quantin, puisqu’elle seule en a jusqu’ici tiré l’heureux parti que nous voyons. Je pense que l’on me dispensera de parler du teste de Goldsmith : avec tous ses défauts, qui ne sont pas petits, le Vicaire de Wakefield n’est pas moins de ces œuvres destinées à durer autant ou plus longtemps qu’une langue ; et, pour être d’une autre nature, sa popularité n’est pas moins durable ni moins méritée que celle des Voyages de Gulliver. Le même artiste qui avait illustré l’art dernier le chef-d’œuvre de Swift a illustré cette année celui de Goldsmith. Non moins habile, il a été peut-être, en quelques endroits, moins heureux : voyez l’incendie de la page 189.

On nous permettra de rapprocher du Vicaire de Wakefield quelques autres romans illustrés : le Bedgauntlet [4] de Walter Scott, traduit par M. Scheffter, illustré de gravures sur bois par M. Godefroy Durand, légères, élégantes, aussi bien « tirées » que spirituellement dessinées et surtout conçues ; — la Prairie [5], de Fenimore Cooper, avec illustrations de M. Andriollî. Walter Scott est toujours Walter Scott, encore que miss Braddon, je croîs, ait cru devoir l’abréger, — sans doute pour que nous ayons plus de temps à donner à ses propres romans, — mais Fenimore Cooper a beaucoup perdu. Mettons encore ici David Copperfield[6], avec les gravures de l’édition anglaise bien anglaises, celles-là, d’un goût bien national, avec leur tendance à la caricature, et, jusque dans la caricature cependant émouvantes Je n’ai pas laissé passer l’occasion de relire David Copperfield, l’un des chefs-d’œuvre de Dickens, pour la vérité des mœurs et l’intensité de l’émotion, et j’ai si agréablement renouvelé connaissance avec David on Dickens lui-même, Peggotty, M. Mell, l’inoubliable M. Micawber que je ne conseille à personne de s’en refuser le plaisir.

Tous ces romans sont anglais, et c’est de l’anglais aussi qui nous revient, traduit par M. Albert Dousdebès, un roman japonais : Tchou-Chin-Goura ou une Vengeance japonaise[7], l’une des nombreuses versions de la fameuse Histoire des quarante-sept Ronines. L’illustration, rigoureusement japonaise, assez heureuse, est un peu « brouillée » dans quelques « images, » mais en cela même, probablement, d’autant plus authentique et intéressante pour les vrais amateurs.

La traduction dont on s’est servi pour nous offrir une édition nouvelle du Faust de Goethe[8], est celle de M. Albert Stapfer, la plus ancienne ou l’une des plus anciennes. Dire qu’elle soit la meilleure, il en faudrait trop connaître, — car combien y en a-t-il ? — et il suffit qu’elle soit excellente. Nous ne pouvons en dire autant de l’illustration Des six dessins de M. J.-P. Laurens, le premier et le dernier sont franchement mauvais, et les quatre autres ne sont pas bons. C’est au surplus une question de savoir si Faust aujourd’hui n’a pas supporté tout ce qu’il pouvait de traductions, d’adaptations, de transpositions d’art, et si même le temps n’approche pas où il devra déchoir de la haute réputation que bien des circonstances lui ont value autant que son mérite. L’introduction que M. Paul Stapfer a mise en tête de la traduction ne manque pas d’un certain intérêt.

Nous n’aimons pas beaucoup non plus les dessins de M. Besnard pour le Jocelyn[9] de Lamartine. Aurait-on donc perdu, si je puis ainsi dire le sens de Lamartine, que, dans ce poème admirable et bizarre à la fois, M. Besnard n’ait vu qu’un prétexte à compositions du plus pur goût impressionniste ? Nous louerons davantage les dessins de M. Émile Adan pour les Fables de La Fontaine, dont quelques-uns sont vraiment jolis : l’Enfant et le Maître d’école, le Paon se plaignant à Junon, la Laitière et le Pot au lait, les Poissons et le Berger[10]. Il y a eu, il y aura bien des manières encore de comprendre et d’interpréter les Fables ; celle de M. Émile Adan aurait son prix et son originalité même, — si toutefois ses dessins étaient plus nombreux. Il nous semble que les livres qui traitent de l’histoire de l’art ont quelquefois été plus nombreux que cette année. M. George Perrot a suspendu, pour peu de temps, nous l’espérons, sa belle Histoire de l’art dans l’antiquité. Le Raphaël de M. Eugène Müntz n’est qu’une édition nouvelle d’un livre dont nous avons jadis ici même essayé, beaucoup trop brièvement, de dire la très haute valeur [11]. Il est vrai toutefois que, pour le texte comme pour l’illustration, les recherches de M. Müntz, ses scrupules d’historien, son goût d’artiste, ont fait de cette édition nouvelle un livre presque entièrement nouveau. Nous y insisterions donc s’il n’y avait intérêt, pour beaucoup de motifs, à réserver ce Raphaël pour une autre et prochaine occasion.

Moins facile à lire, beaucoup plus court, d’ailleurs, mais non pas moins complet en son genre, le livre de M. Ch. Perkins : Ghiberti et son École [12], fait partie de cette Bibliothèque internationale de l’art que dirige précisément M. Müntz. De Ghiberti, bien des lecteurs ne connaissent sans doute que les fameuses portes du baptistère de Florence, et il est vrai que quand on n’en connaîtrait rien d’autre, ce serait assez pour maintenir son nom parmi les plus grands de l’histoire de l’art. Mais il y en a pourtant plus à savoir et plus adiré, comme en témoigne justement le livre de M. Perkins. Rappellerons-nous à ce propos que M. Perkins, depuis longtemps, s’est fait un domaine de l’histoire de la sculpture italienne ? et, pour recommander son Ghiberti, n’est-ce pas assez que ce soit lui qui traite ce sujet ?

Nous n’avons pas besoin non plus de recommander à nos lecteurs le livre de M. Emile Michel : les Musées d’Allemagne, Munich, Col +++e, Cassel [13] ; ils le connaissent, puisqu’il fut fait pour eux. Disons seulement que si c’est l’œuvre d’un critique d’art, c’est aussi celle d’un peintre, et qu’il n’en faut pas davantage pour donner aux jugemens de M. Michel une autorité particulière. L’artiste, peintre ou musicien, n’est assurément pas le seul « juge » de l’art, mais peut-être en est-il le seul « démonstrateur. » De nombreuses gravures, bois texte ou dans le texte, et quinze fort belles eaux-fortes n’éclairassent ni ne vivifient, mais accompagnent et justifient le texte de M. Emile Michel, d’après Rubens, d’après Rembrandt, d’après Van-Dyck, d’après Antonio More. Citons à part les Fumeurs de Teniers, et un ravissant Intérieur flamand de Gonzalès Coques.

Faut-il avouer que le sens de la tapisserie nous manque ? le sens de la tapisserie, non celui des tapis, qui n’est pas, comme on sait, le même sens. Cet aveu, toutefois, ne nous empêchera pas de louer selon son mérite le savant livre où M. Jules Guiffrey a résumé l’histoire d’un art que l’on peut, en effet, selon son expression, qualifier d’art vraiment national. Aussi bien, quand à un certain point de vue, tout ce qui a été ne mériterait pas, pour cette seule raison, d’être recherché, raconté, commenté, l’Histoire de la tapisserie [14] toucherait de trop près et par trop de points à l’histoire du grand art. Peut-être eussions-nous désiré que M. Jules Guiffrey traitât son sujet d’une manière plus large, qu’il en fît mieux voir l’intérêt, l’importance même ; c’est une étude ici Lieu savante, et plutôt un recueil de notes historiques qu’un livre. L’exécution matérielle en est d’ailleurs extrêmement soignée, l’illustration plus encore. Dans l’Histoire de la verrerie et de l’émaillerie [15], M. Edouard Garnier s’est proposé de nous faire connaître « les origines et l’histoire de deux métiers qui sont devenus des arts. » Ne pourrait-on pas dire avec autant de vérité que ces deux arts, à leur tour, en raison même des progrès de l’industrie, sont en train aujourd’hui de redevenir des métiers ? Il n’y a pas de quoi se féliciter. L’histoire de la verrerie se divise en trois grandes époques, faciles à délimiter ; la Verrerie dans l’antiquité, la Verrerie au moyen âge et la Verrerie dans les temps modernes. L’histoire de l’émaillerie, plus complexe, comporte plus de divisions. Aussi soigné que le précédent, ce volume est illustré, comme lui, de nombreuses gravures et de plusieurs chromolithographies. C’est ici le véritable emploi du procédé, pour représenter au naturel des verreries, des émaux, des porcelaines et des tapisseries ou encore des miniatures.

De la grande Histoire des peintres de Charles Blanc on a extrait un Album des peintres français [16], et de sa Grammaire des arts du dessin, pour en faire un élégant petit volume, ce qui touchait à la Peinture. Si la valeur de l’Histoire des Peintres n’était pas depuis longtemps connue, nous aimerions à insister. Nous nous bornerons à dire à quels maîtres est consacré cet Album. Ce sont Poussin, Watteau, Chardin, Boucher, Prudhon, Gros, Gérard, Charlet, Delaroche, Ary Scheffer et Horace Ver-et. Il doit sans doute y avoir une raison de ce choix [17].

Peu ou presque point de livres d’histoire, beaucoup moins en tout cas que nous ne voudrions. M. Schliemann, dans son Ilios [18], lire des entrailles de la terre d’Asie et des profondeurs obscures de la légende ces Troyens qui n’avaient guère jusqu’ici figuré dans l’histoire que sur le témoignage d’Homère, si tant est qu’Homère ait existé. On connaît l’histoire de M. Schliemann. Lui-même, dans une autobiographie que la traductrice l’Ilios, Mme Egger, n’a en garde d’omettre, nous raconte comment ce livre a été la pensée de son enfance, comment la vie, pendant de longues années, l’empêcha de réaliser son rêve d’archéologue, comment, en débitant du sucre et de la cannelle, il sut se ménager des loisirs pour s’y mieux préparer, et comment enfin, à l’âge où d’autres songent au repos, il put se mettre à Pieuvre. De plus compétens apprécieront les recherches de M. Schliemann et diront ce que ses découvertes ont apporté à la science d’absolument neuf et inattendu. Mais pour quiconque aime l’antiquité, et dans l’antiquité ces problèmes d’origines qui sont d’autant plus passionnans qu’ils sont plus obscurs, nous ne connaissons pas de lecture plus instructive ou plus intéressante que celle de ce beau livre. Nous avons à peine besoin de dire que les illustrations y abondent.

Franchissons une vingtaine de siècles. Du quatrième et dernier volume des Chroniqueurs de L’histoire de France [19] nous redirions volontiers ce que nous avons dit des trois autres. Illustré, comme ses aînés, de grandes planches en chromolithographie, de gravures hors texte, en Cm de nombreuses gravures dans le texte, les unes et les autres fidèlement reproduites d’après les monumens et les manuscrits de L’époque, le présent volume ne saurait manquer de réussir comme eux. Mme de Witt y a mis à contribution nos chroniqueurs depuis Monstre ! et jusqu’à Commines : il convient d’ajouter que les dernières luttes du Charles VII contre l’Anglais, celle de Louis XI contre Charles le Téméraire, et enfin la guerre d’Italie sont les principaux épisodes sur lesquels on a attiré et fixe l’attention.

Les livres de géographie sont toujours nombreux. La Lorraine illustrée [20] forme un beau volume, très bien imprimé, très bien illustré par des artistes lorrains, trop nombreux pour que nous puissions seulement les nommer, trop divers pour que nous songions à les caractériser, tous du moins assez habiles pour que nous puissions les envelopper dans le même éloge. Le texte en est dû pour la Moselle à M. Lorédan Larchey, pour la Meuse et le Barrais à M. André Theuriet, pour les Vosges à M. Louis Jouve, et enfin pour la Meurthe à M. Edgar Anguin. L’introduction générale est de M. Auguste Prost. « La plupart de nos provinces ont eu leurs publications illustrées, » disaient, en annonçant la leur, les éditeurs de la Lorraine. Nous voudrions qu’ils eussent rigoureusement dit vrai. Mais le fait est que beaucoup attendent encore cette description pittoresque d’elles-mêmes, et nous, nous n’y saurions trop pousser les éditeurs.

Est-ce aussi pour les y pousser que l’Académie française a couronné cette année même les deux premiers volumes de l’intéressant ouvrage dont, voici le troisième : le Littoral de la France, par M. Ch.-F. Aubert. Le premier volume nous avait conduits de Dunkerque au Mont Saint-Michel et le deuxième du Mont Saint-Michel à Lorient, celui-ci nous mène à son tour de Lorient à La Rochelle [21]. C’est une des parties les moins connues, la moins connue peut-être du littoral français. Pour un touriste qui visite les plages normandes ou celles de la Méditerranée, combien ont visité Belle-Ile, l’Ile de Croix, celles de Houat, d’Hœdie ou même, sans quitter le rivage, combien Plouharnel, Locmariaker et Quiberon. Pourtant la mer, la nature, les hommes mêmes y ont une physionomie qu’ils n’ont nulle part ailleurs, et elle est bien rendue dans ce livre, quoique trop adoucie peut-être.

Sortons de France maintenant, mais non pas sans avoir feuilleté la Terre à vol d’oiseau [22] par M. Onésime Reclus. Les Reclus ont évidemment reçu du ciel, — si du moins cette métaphore trouve grâce à leurs yeux, — le don de la géographie. Il éclate, comme toujours, dans le nouveau volume que nous donne cette année M. Elisée Reclus : l’Afrique septentrionale [23]. Pour être autre, et se manifester autrement, il n’est pas moins visible dans la Terre à vol d’oiseau. Ce beau volume ayant d’ailleurs déjà paru sous une autre forme, — c’est-à-dire sans illustrations, — nous n’en avons rien à dire que nous n’ayons dit dans le temps ; et ce n’était certes pas pour en détourner le lecteur.

On a déjà fait plus de vingt fois et plus de vingt fois encore on refera le livre que M. P. Vilars nous donne sous ce litre : l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande [24]. C’est que la description d’un grand pays peut se faire en vingt manières, et, tout en ressemblant toujours à son original, différer cependant d’elle-même, étant toujours facile de varier les aspects d’un sujet aussi vaste. Le texte de M. P. Vilars est évidemment d’un homme qui connaît bien, fort bien même, l’Angleterre, qui sait voir et très bien rendre ce qu’il a vu, d’une manière originale et vive. Quant aux illustrations, nous ne saurions trop en louer le choix et l’exécution. Puisque ce volume est le premier d’une collection qui ne comprendra pas moins d’une vingtaine d’ouvrages, nous île pouvons souhaiter aux suivans que de ressembler en tous points à celui qui l’inaugure.

Passons les déserts. Les lecteurs de la Revue connaissent déjà quelques parties du livre de M. Moser : A travers l’Asie centrale [25]. Parti d’Orenuhourg.M. Moser successivement parcouru la steppe Khirgize, le Turkestan russe, la Boukharie, le pays de Khiva, le désert Turcoman et la Perse, pour venir terminer son voyage à Constantinople. Voyageant pour son plaisir, et avec un plaisir évident, il raconte avec bonne humeur, prodigue d’anecdotes, un peu aussi de sa personne, d’ailleurs curieux et spirituel observateur des mœurs, des usages, des modes des chevaux, de la politique et des femmes : au demeurant, beaucoup plus « auteur » qu’il ne croit l’être lui-même. L’ouvrage est orné de nombreuses gravures, dessinées par M. Van Muyden d’après les photographies de M. Moser.

De l’ancien continent, le livre de M. André Bresson et celui de M. Lucien-N.-B. Wyse nous transportent dans le Nouveau-Monde. Le second de ces deux ouvrages : le Canal de Panama [26], bien qu’il soit orné lui aussi de gravures, est peut-être moins, à vrai dire, un livre d’étrennes qu’un recueil de documens et de renseignements géographiques, économiques et diplomatiques. Aux yeux de quelques lecteurs, l’intérêt n’en sera pas diminué pour cela ; mais, ayant quelques mots à dire de tant d’autres livres encore, nous nous contenterons de l’avoir signalé. Il est bien également question du canal de Panama dans le livre de M. Bresson, et les documens, comme dans le précédent, y abondent. Mais on y trouve beaucoup d’autres choses aussi, et principalement les résultats personnels de sept années d’exploration dans l’Amérique australe. L’Equateur, le Pérou, le Chili, l’Araucanie, — le fantastique royaume de M. de Tounens, — et la Patagonie, telles sont les contrées dont nous parle M. Bresson. Mais il a donné, dans son livre, comme l’indique son titre : Bolivia [27], une place d’honneur à la Bolivie. Dans cette partie du volume on trouvera d’émouvantes aventures, de très curieux détails — sur le vrai Robinson Crusoé, sur Simon Bolivar, sur le malheureux docteur Crevaux, — des renseignemens instructifs, de fort belles cartes en couleur, et enfin, cela va sans dire au point où nous en sommes de cette revue, de nombreuses illustrations.

Si, comme l’auteur d’un livre récent sur la Question du latin, je voyais dans la géographie la science encyclopédique, je montrerais fort bien que le Monde physique de M. Amédée Guillemin, les Nouvelles conquêtes de la science de M. Louis Figuier, le Monde avant l’apparition de l’homme de M. Camille Flammarion, la Vie nu fond des mers de M. Filhol, les Hommes phénomènes de M. Guyot Daubes, et jusqu’aux Singes anthropoïdes de M. R. Hartmann relèvent de la géographie, mais, d’ailleurs, je n’en croirais rien, ni le lecteur non plus.

C’est de la Météorologie [28] que traite cette année le volume de M. Guillemin. Parmi tant d’écrivains qui se sont proposé de mettre le grand public au courant des dernières découvertes de la science contemporaine, M. Amédée Guillemin est l’un de ceux qui ont le mieux réussi dans une entreprise réellement difficile. Sur l’autorité des hommes compétens, nous pouvons affirmer, encore aujourd’hui, l’exactitude scientifique de sa Météorologie, et, d’après notre propre expérience, la parfaite clarté de l’exposition. Le volume de M. Filhol : la Vie au fond des mers [29] est un très instructif et très intéressant résumé des voyages du Travailleur et du Talisman et de leurs explorations. On sait l’importance de ces explorations, les découvertes qui les ont signalées, la lumière qu’elles ont répandue sur certaines parties de la science naturelle, et en particulier sur la question de la distribution des êtres et de la vie, non plus à la surface du globe, mais dans les profondeurs mêmes de la mer. A 5,000 mètres et plus au-dessous du niveau de la mer, toute une population d’êtres bizarres, dont quelques-uns resplendissent des plus brillantes couleurs, livre sa lutte pour la vie. Et si l’on peut quelque jour saisir la première origine de la vie sur notre planète, on a lieu de croire qu’à défaut du fameux Bathybius Hœcklii, c’est quelque glaire ramenée du fond de l’Océan qui nous en livrera le secret.

Ni le temps, ni la publique n’altèrent la sérénité de la maison Hetzel, non plus qu’ils n’arrêtent la régularité de sa production. Voici le dernier récit de Mayne-Reid : la Terre de Feu, laissé inachevé par l’auteur, mais habilement complété, pour les amis de l’abondant conteur, par M. André Laurie. Sans doute, un naufrage, des sauvages, des aventures de pêche, de chasse et de guerre, c’est toujours un peu la même chose, mais la réalité se ressemble tant que la réalité est excusable de n’être pas toujours très différente d’elle-même, à la seule condition de plaire ; et les récits de Mayne-Reid sont toujours agréables à lire. Le Mathias Sandorf de M. Jules Verne est d’un autre genre, d’un genre qui peut-être n’a rien de très littéraire, mais qui ne laisse pas d’avoir son prix et de faire très bien passer une heure ou deux. C’est un de ces romans d’aventures dont les héros sont tous doués, ceux-ci pour le bien et ceux-là pour le mal, de qualités qui dépassent la mesure commune ; et le fin de l’art, comme on sait, est de leur faire accomplir d’une manière à peu près probable des exploits invraisemblables. M. Jules Verne a gagné déjà plus d’une fois la gageure. Ou aurait mauvaise grâce à nier que, comme tant d’autres de ses récits, Mathias Sandorf, quoiqu’un peu long, se lise avec un réel intérêt.

Le temps nous a manqué pour parcourir les autres volumes de la collection. Mais l’Ile au trésor, de M. L. Stevenson se présentant à nous, en quelque sorte sous le patronage à la fois de M. Gladstone et de M. Edmond Schérer, il nous semble que nous pouvons sans scrupule en recommander la lecture ; et puisque c’est Stahl qui s’est lui-même chargé de présentée aux lecteurs français la Petite Rose, ses Six Tantes et ses Sept cousins, on peut sans doute se fier à son goût et à sa longue, prudente et aimable expérience. Quant à Tito le Florentin, quoique le récit de M. André Laurie continue la série des Scènes de la vie de collège dans tous pays, il nous a semblé qu’il y était question de beaucoup d’autres choses que la vie de collège en Italie. Mais depuis trois ou quatre ans nous avons pris assez de plaisir aux récits de M. André Laurie pour ne vouloir aucunement donner à cette observation la portée d’une critique. L’Epave du Cynthia, de MM. Jules Verne et André Laurie, déjà nommés ; Autour d’un lapin blanc, de M. F. Alone, petit récit sentimental, si du moins l’illustrateur n’a pas trahi l’écrivain ; le Voyage d’une fillette au pays des étoiles, entretiens sur l’astronomie, par H. Gouzy, complotent cette année la collection Hetzel. Il y faut cependant ajouter encore les albums : Mademoiselle Lili en Suisse, la Découverte de Londres et les deux volumes obligés du Magasin d’éducation et de récréation.

Quand ou parle du Magasin d’éducation et de récréation, il faut parler aussi du Journal de la jeunesse, et à côte de la collection Hetzel il faut placer la collection Hachette. Dans la Bibliothèque des merveilles, le Monde des atomes, de M. W. de Fonvielle, et la Navigation aérienne, de M. Gaston Tissandier, se recommandent assez d’eux-mêmes sur le nom de leurs auteurs ou la seule promesse de leur titre. Ce sont, en effet, deux questions, comme l’on dit, à l’ordre du jour, et la part que M. Gaston Tissandier, depuis bien des années, a lui-même prise aux derniers progrès de l’aérostation donne sans doute à son livre un surcroît singulier de valeur et d’intérêt. Quant au volume de M. Guillaume Capus : l’Œuf chez les plantes et les animaux, quoique le sujet assurément soit un peu moins à la mode, et que peut-être il ne convienne pas à toute sorte de lecteurs, il est possible toutefois qu’il n’ait pas une moindre importance dans l’avenir. Les études embryologiques ont renouvelé depuis quelques années la physiologie et l’histoire naturelle.

Signalons maintenant, dans une autre bibliothèque et toujours dans la même maison : l’Histoire d’un Berrichon, de M. Girardin, Hervé Plémeur, de Mme Colomb, deux noms justement chers à la clientèle ordinaire du Journal de la jeunesse, une cinquième série des Scènes historiques de Mme de Witt : Notre Dame Guesclin ; et les Maisons des bêtes de Mme G. Demoulin. Tout ingrate que soit une pareille énumération, ce serait faire tort aux lecteurs accoutumés de la Bibliothèque rose illustrée, que d’omettre de leur dire qu’ils ont, cette année comme les précédentes, leur part aussi dans ces étrennes. Mme de Stolz, et ses Deux Tantes, Mme Emilie Carpentier, avec la Tour du Preux, Mlle Zénaïde Fleuriot avec Gildas l’Intraitable n’ont pas manqué à une tâche dont il n’est qu’équitable de dire qu’elles s’acquittent régulièrement avec autant de bonheur que de bonne volonté. Un de ces charmans albums de miss Kate Greenaway : Pour les enfans sages, achève et complète cette année la collection Hachette.

Albums et livres pour l’enfance et pour la jeunesse, nous en aurions bien d’autres à nommer. A la librairie Garnier, voici les aventures de Rotnnson Crusoé, avec les illustrations de J.-J. Grandville et des chromolithographies de M. Nehlig : voici chez l’éditeur Hennuyer : les Aventures du docteur J.-B. Quiès, récit humoristique, original et amusant, de M. Paul Célières ; voici, encore chez Garnier, très heureusement illustrée, pour les jeunes amateurs de musique, une collection de Nouvelles Rondes et Chansons enfamines avec acoompagnemens de M. J.-B. Weckerlin : Bon voyage, monsieur Dumollet ; Il pleut, bergère ; Mon père m’a donné un mari ; et pour des amateurs déjà plus avancés en âge, à la librairie Armand Colin, voici les Maîtres de la musique, avec portraits, notice historique, catalogue sommaire des œuvres, et de chacun d’eux un fragment pour les caractériser. La série commence à Lulli et se termine à Bizet, M. Léopold Dauphin a voulu faire pour la musique ce que l’on a fait tant de fois pour la littérature : un recueil de morceaux choisis, transcrits pour voix d’en fans, — ce point est utile à noter, — et disposés de façon à pouvoir être indifféremment chantes ou exécutes au piano.

N’avons-nous oublié personne ? Avons-nous quelque part ou ailleurs mentionné les Derniers Récits de Mme L. Sw.-Belloc, une Galerie des enfans célèbres, de M. François Tulou, un choix d’articles de Sainte-Beuve : Originaux et Beaux Esprits, un choix aussi de Lettres de Mme de Sévigné, tous ces volumes publiés par la librairie Garnier ? Nous ne nous rappelons pas non plus avoir signalé les alphabets, et les très jolis albums, très brillamment coloriés surtout, de la maison Quantin. Mais « ils sont trop, » et le courage nous manque, le temps aussi, la place même, et il faut s’arrêter.

Nous ne saurions cependant nous dispenser de dire quelques mots de trois ou quatre ouvrages, ou qui ne rentrent dans aucune des catégories que nous avons essayé de faire, ou qui nous parviennent trop tard pour que nous ayons pu les signaler en leur lieu. Quel est l’homme d’esprit qui persiste à se cacher sous le pseudonyme de Crafty ? Le succès de Paris à cheval, il y a deux ou trois ans, n’avait pu l’engager à lever son masque ; le lèvera-t-il si la Province à cheval [30], comme nous l’espérons, obtient cette année le même franc succès ? « Faire voir aux lecteurs les sportsmen parisiens en déplacement et les sportsmen provinciaux à domicile ; le faire assister à leurs réunions, à leurs chasses, à leurs courses, lui faire prendre part en même temps aux cross country et aux rallye-papers » non sans s’amuser en chemin des uns et des autres, dudit lecteur et de soi-même, tel est le but que s’est proposé l’auteur de la Province à cheval. Sa plume et son crayon nous paraissent y avoir également réussi.

Les Grandes Scènes historiques du XVIe siècle [31] sont un livre d’un autre ordre. Si je disais au lecteur que ce beau volume est la reproduction en fac-similé du recueil de Tortorel et Perissin, je ne lui apprendrais sans doute pas grand’chose. Qu’il ne rougisse pas de son ignorance ! Il y a vingt-cinq ans, nous dit leur biographe, on ne savait rien de Perissin ni de Tortorel. Du moins connaissait-on leur œuvre, et nous voyous qu’en vente publique, les exemplaires en atteignaient aux prix respectables de 1,300, 1,500 et même 2,500 francs. Quant à la valeur historique de leurs estampes, elle est considérable, à en croire les juges compétens. Le Colloque de Poissy, le Massacre de Vassy, la Bataille de Dreux, l’Exécution de Poltrot de Méré, la Bataille de Moncontour, ce sont en effet des scènes historiques dont on ne saurait être trop curieux de voir comment les contemporains se les sont eux-mêmes représentées. Et si nous ajoutons que chacune de ces gravures est accompagnée d’une notice due à quelques-uns de nos plus savans érudits, MM. Jules Bonnet, Alfred Franklin, Ludovic Lalanne, Michel Nicolas, Albert Réville, C. Dareste, vicomte Delaborde, on considérera sans doute qu’en réimprimant ce recueil, M. Alf. Franklin, qui l’a dirigé, et M. Fischbacher, qui l’a exécuté, ont rendu un éminent service non-seulement aux amateurs d’estampes, mais encore à l’histoire de France.

Nous mettrons enfin terme à cette longue énumération avec le Cantique des cantiques [32], illustré par M. Bida. Plus d’une fois déjà nous avons loué les compositions de M. Bida, — pour le livre de Ruth, pour le livre de Tobie, pour le livre d’Esther, — mais nous ne croyons pas nous tromper en disant que celles qu’il a trouvées pour le Cantique des cantiques sont encore plus heureuses, d’un sentiment plus juste et d’un accent plus vrai. C’est bien l’idylle biblique dans sa simplicité primitive, telle que M. Renan, dont on a suivi la traduction, l’a jadis dégagée des interprétations mystiques en même temps que des commentaires grossiers de l’école de Voltaire. Point de raffinemens de spiritualité dans les compositions de M. Bida, nulle intention de symbolisme ; il me semble inutile d’ajouter : aucun excès de réalisme ; mais de la sobriété, de la grâce, une certaine grâce presque sévère, ou à tout le moins agreste, plus de sévérité dans les huit grandes planches, plus de grâce et de distinction dans la composition des seize gravures qui ornent la première lettre des seize divisions du texte. Avec une des publications que nous avons plus haut citées, et que nous ne voulons pas autrement désigner, afin que chaque éditeur ait le droit de croire qu’elle sort de chez lui, le Cantique des cantiques, traduit par M. Renan et illustré par M. Bida, est le plus beau livre à gravures de l’année 1885.


F. B.

  1. Boussod et Valadon, éditeur.
  2. Quantin, éditeur.
  3. Quantin, éditeur.
  4. Didot, éditeur.
  5. Didot, éditeur.
  6. Hachette, éditeur.
  7. Ollendorff, éditeur.
  8. Jouaust, éditeur.
  9. Jouaust, éditeur.
  10. Jouaust, éditeur.
  11. Hachette, Éditeur.
  12. Nouant, éditeur.
  13. Rouam, éditeur.
  14. Marne, éditeur.
  15. Marne, Éditeur.
  16. Loones, éditeur.
  17. Loones, éditeur.
  18. Didot, éditeur.
  19. Hachette, éditeur.
  20. Berger-Levrault, éditeur.
  21. Palmé, éditeur.
  22. Hachette, éditeur.
  23. Hachette, éditeur.
  24. Quantin, éditeur.
  25. Plon, éditeur.
  26. Hachette, Éditeur.
  27. Challamel, éditeur.
  28. Hachette, éditeur.
  29. Masson, éditeur.
  30. Plon, éditeur.
  31. Fischbacher, éditeur.
  32. Hachette, éditeur.