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Les Juifs et l’Antisémitisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 103 (p. 772-813).
LES GRIEFS CONTRE LES JUIFS

I. LE GRIEF RELIGIEUX.


Il y a, dans le monde, sept ou huit millions de juifs, dispersés au milieu de quatre ou cinq cents millions de chrétiens ou de musulmans. Toute la question dite sémitique est déjà dans le rapprochement de ces chiffres. Par ce temps de démocratie, où le nombre veut être tout, le juif montre que le nombre n’est pas toujours tout. Dangereuse leçon pour qui la donne ! Les « sémites » tiennent bien de la place pour être si peu. Il me semble entendre la foule leur dire : « Tu en prends plus que ta part ! »

Voici déjà un siècle que l’émancipation des juifs a été proclamée par la révolution française. Le décret d’affranchissement est du 27 septembre 1791, c’est-à-dire de l’avant-dernière séance de l’assemblée constituante [1]. Ce jour-là, comme d’habitude, la révolution française croyait bien légiférer pour l’humanité. La prétention, cette lois au moins, n’était pas vaine. Le décret de la constituante a fait son tour du monde. Des kaour du Maghreb africain aux campemens des steppes de l’Asie, les tentes de Jacob ont retenti de l’écho de la salle du Manège. Ce 27 septembre 1791, qui ne nous rappelle rien, à nous chrétiens, est une des dates cosmopolites de la révolution. C’est le 14 juillet de toute une race ; et la bastille renversée en cette pâle journée d’automne avait de plus hautes et plus vieilles murailles que celle du faubourg Saint-Antoine. Voici encore un centenaire ; de tous ceux que nous a légués la révolution, aucun peut-être ne sera célébré en plus de langues mortes ou vivantes.

Heureuse ou néfaste, la France a pris, en septembre 1791, une initiative qu’ont suivie successivement presque toutes les nations. A vrai dire, elles n’y ont pas mis grande hâte. La plupart ne nous ont imités qu’à long intervalle, et, comme pour une besogne qui répugne, en s’y reprenant à plusieurs fois. L’Angleterre n’a achevé l’émancipation de ses juifs qu’en 1849 et 1858 ; le Danemark, qu’en 1849 ; l’Autriche-Hongrie, qu’en 1867 ; l’Allemagne, en 1869 et 1871 ; l’Italie, en 1860 et 1870 ; la Suisse, en 1869 et 1874 ; la Bulgarie et la Serbie, en 1878 et 1879. La Russie et la Roumanie à une extrémité de l’Europe, l’Espagne et le Portugal à l’autre, sont seuls à n’avoir pas encore suivi notre exemple.

Si tardives ou timides que fussent, à cet égard, les décisions des gouvernemens étrangers, la question, pour nous, Français, était bien définitivement tranchée, et cela, pour le globe, en même temps que pour la France. C’était, personne n’eût osé le contester, un des résultats acquis de la révolution. Il n’y avait plus, à nos yeux, de question juive. Et voilà qu’avant qu’un siècle fût écoulé, ce qui semblait accepté de tous les Etats modernes était, autour de nous et chez nous-mêmes, bruyamment remis en question. Encore un problème que les générations antérieures croyaient à jamais résolu et qui vient, de nouveau, se poser devant les générations nouvelles. Comme il arrive souvent, la réaction contre l’œuvre de la révolution se produit à l’heure même où cette œuvre semblait achevée et entrée dans les mœurs. C’est que, ici encore, contre la sentence de la raison abstraite, se sont insurgés les passions et les intérêts.

« Le 27 septembre 1791, un homme dans un costume antique, un vieillard à barbe de neige, au regard fixe et étrange comme celui d’une statue de marbre, écoutait haletant, » à la porte de l’assemblée constituante, comme si un seul mot prononcé dans cette salle devait mettre un terme à ses souffrances, et, après une fatigue de deux mille ans, donner le repos à sa vieillesse. C’est ainsi, sous les traits légendaires du Juif errant, qu’un poète allemand [2] a peint l’attente d’Israël, le jour de son émancipation. Ahasvérus, à qui la France avait dit : « Repose-toi, » doit-il reprendre son bâton de voyage ? et, après avoir cru trouver un loyer et une patrie, lui faudrait-il recommencer sa marche sans fin, en éternel étranger ?


I

On s’imagine souvent que la grande majorité des juifs du globe, des juifs de l’Europe, du moins, est en possession de l’égalité et de la liberté civiles. C’est une erreur. Les israélites qui jouissent des droits de citoyens sont probablement encore en minorité. La plus grande partie de la postérité d’Abraham est toujours soumise à des lois d’exception. Il n’y a plus que deux États, en Europe, qui refusent de reconnaître aux juifs les droits accordés aux chrétiens [3] ; mais ces deux États, la Russie et la Roumanie, contiennent plus de juifs que tout le reste de l’Europe ensemble. L’un d’eux, l’empire russe, renferme peut-être, à lui seul, la moitié des juifs du globe.

On ne sait quel est exactement le nombre total des israélites. On peut l’évaluer, croyons-nous, à 8 ou 9 millions ; à 7 ou 8 pour l’Europe seule. Sur ce chiffre, la Russie en possède 3 ou 4 millions ; quelques-uns disent 5 millions, voire 6 millions. Le nombre réel des juifs de l’empire russe est inconnu [4]. Si nous le connaissions, nous pourrions fixer, à quelque cent mille âmes près, la force numérique d’Israël.

Le territoire russe, sous les premiers Romanof, était encore interdit aux juifs ; la Russie, aujourd’hui, renferme plus de juifs qu’aucun autre état. C’est un héritage de la Pologne, devenue, au moyen âge, le centre d’Israël. Après l’empire russe, les deux états de l’Europe qui comptent le plus d’habitans Israélites sont les deux autres puissances co-partageantes de la Pologne, l’Autriche et la Prusse. L’Autriche-Hongrie seule a 1,650,000 ou 1,700,000 sujets juifs : la Galicie en possède environ 700,000 ; la Hongrie, 650,000 ; la Bohême, 100,000. Après l’Autriche-Hongrie, vient l’empire d’Allemagne, avec 600,000 israélites, dont les deux tiers dans le royaume de Prusse.

Les descendans de Jacob sont beaucoup moins nombreux dans les autres états de l’Occident ou de l’Orient. Ils sont environ 100,000 en Angleterre ; — un pou moins, peut-être 80,000 en France, dont les trois quarts à Paris ; — à peu près autant en Hollande, dont la moitié à Amsterdam ; — 50,000 en Italie, particulièrement dans l’Italie du Nord et du centre. Il n’y a guère que 9,000 ou 10,000 juifs en Suisse ; 6,000 ou 7,000 en Belgique ; 5,000 en Danemark ; 3,000 en Suède ; quelques centaines en Norvège. En Espagne et en Portugal, où vivaient, avant le XVe siècle, un million peut-être d’israélites, les juifs indigènes ont été chassés ou baptisés : il en est revenu de 1,500 à 1,600, abrités à Gibraltar sous le drapeau anglais. Dans l’orient de l’Europe, la Turquie compte environ 120,000 juifs ; — la Grèce, 5 ou 6,000, la plupart à Corfou ; — la Bulgarie, 20,000 ; — la Serbie, 5,000 ; — la Roumanie, moins de 300,000 selon les israélites, plus de 400,000 selon certains Roumains [5].

Dans les autres parties du monde : en Asie, leur berceau ; en Afrique, où ils avaient des colonies dès l’antiquité ; en Amérique et en Océanie, où ils émigrent à notre suite, le nombre des Juifs est notablement moindre. Toute l’Asie en compte à peine 300,000, dont la majeure partie dans l’empire ottoman, en Asie-Mineure, en Syrie, en Palestine même, où les Juifs, revenus peu à peu d’Occident, après une absence de douze ou treize siècles, dominent de nouveau à Jérusalem. Les ethnologues en ont reconnu quelques milliers en Perse, en Asie centrale, dans l’Inde et jusqu’en Chine ; là se sont conservés mystérieusement quelques débris d’antiques colonies d’Israël. En Amérique, où, chaque année, des milliers d’immigrans juifs vont chercher un refuge contre les vexations de certains gouvernemens d’Europe, il y aura bientôt, sans doute, un demi-million d’israélites, la plupart dans l’Amérique du Nord. Quant à l’Australie et aux îles du Pacifique, les juifs ne font que commencer à s’y établir ; on n’en compte peut-être pas encore 20,000, débarqués depuis moins d’un quart de siècle.

On voit que, à aucune époque, Israël n’a été aussi dispersé que de nos jours. Jamais il n’a possédé pareille ubiquité ; il est en quelque sorte présent partout, dans tous les pays de civilisation du moins. C’est pour le sémite circoncis, autant que pour l’aryen baptisé, que Colomb et Gama ont découvert des mondes nouveaux. Le juif est monté dans l’entrepont de nos vaisseaux, et il fait, de compagnie avec nous, le tour et la conquête du globe. On voit, en même temps, que, pris en gros, les juifs sont aujourd’hui une population essentiellement européenne : la grande majorité d’entre eux habite l’Europe ou les colonies de l’Europe ; et en maintes régions de l’Asie ou de l’Afrique, tout comme en Palestine, la plupart des juifs sont venus d’Europe, apportant avec eux des langues européennes.

Tous ces chiffres, même pour l’Europe, ne sont qu’approximatifs. Une chose, seulement, parait certaine : jamais il n’y a eu autant de juifs. Presque partout le nombre des juifs tend à augmenter, et non-seulement leur nombre absolu, mais leur nombre relatif, la proportion des juifs aux chrétiens. Dans l’orient de l’Europe, la population juive s’accroît par l’excédent continu des naissances sur les décès. Dans l’occident de l’Europe, comme en Amérique, la population israélite augmente surtout par l’immigration, par l’afflux des juifs, entraînés de l’est à l’ouest, des pays où ils sont le plus nombreux, vers les pays où ils sont le moins nombreux et où la loi ou les mœurs les laissent plus libres. L’occident les attire par un double aimant : par ses richesses et par ses libertés.

Le centre de gravité d’Israël est dans l’ancienne Pologne et les contrées voisines de Russie, de Roumanie, d’Autriche-Hongrie. En 1772, les recensemens officiels donnaient, pour toute la population juive de Pologne et de Lithuanie, le chiffre de 308,500 âmes. Un écrivain polonais estimait que le nombre de ces juifs montait, en réalité, à 450,000 [6]. Aujourd’hui, les descendans de ces /|50,000 juifs polonais sont plus de dix fois, peut-être quinze fois plus nombreux. On ne saurait guère évaluer leur postérité actuellement vivante, dans les trois empires héritiers de la Pologne, à moins de 5 ou 6 millions d’âmes. A juger de l’avenir prochain par le passé le plus récent, le judaïsme n’est pas près de disparaître. Il y a, au centre de l’Europe, un vaste réservoir de juifs dont le trop-plein tend à s’écouler vers l’ouest.

Ces fils de l’Orient, originaires de l’Asie, sont arrivés de l’Occident [7]. Ils sont venus de l’Allemagne, vers le milieu du moyen âge, fuyant les persécutions partout soulevées contre les juifs sur la route des croisés. Ils ont multiplié à l’ombre des sapins de la Vistulo et du Dnieper, comme, au temps des Pharaons ou des Ptolémées, sous les palmiers du Nil. Un des traits caractéristiques de la race, qu’expliquent sans doute ses migrations successives, c’est sa faculté d’acclimatation sous tous les ciels. Le juif vit partout et multiplie partout.

A considérer la répartition actuelle des Israélites sur le globe, on croirait que le berceau de la maison d’Israël a été la Mazovie [8]. Pour n’en être pas persuadé, il ne faut rien moins que les témoignages précis de l’histoire. Et, de fait, si les terres polonaises n’ont pas été le point de départ historique de Juda, elles en sont devenues le centre géographique. C’est de ce nouvel Israël sarmate que, sous le stimulant de vexations et de souffrances à peine inférieures à celles endurées par leurs pères, les juifs modernes essaiment, sous nos yeux, en Europe et en Amérique. Le vent de persécution qui, depuis des siècles, chasse la poussière d’Israël, d’orient en occident et du midi au septentrion, a soulevé, de nouveau, les débris des tribus : le vent s’est seulement retourné. Après avoir poussé les pères, d’occident en orient et du sud à l’aquilon, de France en Allemagne, d’Allemagne en Pologne, l’orage menace de rejeter les fils vers l’occident. Les courans séculaires des migrations juives tendent à changer de direction. Le chemin de l’est, du far-east de notre continent, est barré par une épaisse levée, les lois russes, qui, ainsi qu’une digue artificielle, ferment aux juifs l’intérieur de l’empire ; force leur est de refluer vers l’ouest. Les vieux états de l’Europe, comme les jeunes états de l’Amérique, risquent ainsi de voir arriver sur eux, telle qu’un brusque mascaret, une longue vague d’immigrans juifs.

Avec le nombre et l’importance des juifs croissent les antipathies et les jalousies contre les juifs. De là l’antisémitisme. A l’occident, non moins qu’à l’orient, — en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en France même, aussi bien qu’en Russie, en Roumanie, en Algérie, la question pédantesquement appelée sémitique a surgi devant des générations qui se seraient crues étrangères à pareilles disputes.

En Occident, comme en Orient, la question a plusieurs faces. On peut l’envisager sous trois aspects principaux, dont l’importance relative varie suivant les diverses contrées et les différentes époques. C’est, à la fois, une question religieuse, une question nationale, une question économique ou sociale. La complexité en fait l’acuité. Entre le juif et le chrétien, entre « le sémite et l’aryen, » se dressent, ensemble ou tour à tour, l’intolérance religieuse, l’exclusivisme national, la concurrence mercantile, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus propre à diviser et à passionner les hommes. L’antisémitisme est, en même temps, une querelle d’églises, un conflit de races, une lutte de classes. Il a sur les peuples trois prises diverses. De cette façon, s’explique son apparition simultanée en des pays si divers, à la fin du siècle de Pasteur et de Renan.

L’antisémitisme n’est pas uniquement un phénomène de rétrogradation, un fait d’atavisme. Si c’est un revenant d’un autre âge, il n’a pas eu de peine à s’équiper à la moderne. Tout en lui n’est pas ancien et suranné. Il est de son temps, il connaît le jargon du jour, il a passé par les universités allemandes, étudié Darwin et servi sous Bismarck ; il a quelque idée de Malthus et des économistes, surtout des « socialistes de la chaire ; » il se plaît à invoquer « les lois de l’histoire, » il sait au besoin citer les auteurs à la mode et ne dédaigne point, à l’occasion, de faire le pédant. L’ébréophobie, chez lui, n’est pas seulement un rôle, une attitude ; il est de bonne loi. Il croit, tout le premier, au péril qu’il signale. C’est que, il faut bien le dire, la haine contre les juifs a trouvé des alimens nouveaux dans les idées nouvelles. Politiques, scientifiques, économiques, nos modernes théories lui ont fourni des armes qu’on n’aurait pas crues faites à son usage. Il s’est trouvé que l’émancipation des juifs, accomplie par la révolution, était indirectement menacée par les luttes et les passions issues de la révolution. De quoi a été rempli le XIXe siècle, si ce n’est des luttes religieuses, des luttes nationales, des luttes économiques ? Autant de côtés par où l’antisémitisme se rattache intimement à l’histoire de notre temps. Et, comme ce triple conflit de croyances, de races, de classes ne semble pas encore près de s’apaiser, on peut prévoir que l’antisémitisme survivra, lui aussi, au XIXe siècle, peut-être bien même au XXe siècle. Certains diraient qu’il durera autant que le juif. En tout cas, il vaut une étude à cette place, moins pour lui-même, peut-être, que pour les questions qu’il soulève en chemin, car il touche à beaucoup, et aux plus graves. Aussi l’examinerons-nous, successivement, sous ses trois aspects principaux, prenant le juif et le judaïsme, tour à tour, au point de vue religieux, au point de vue national, au point de vue économique.


II

La différence de religion n’est plus le motif principal des haines contre le juif. Elle ne l’a peut-être jamais été. Dans l’Espagne de Ferdinand et d’Isabelle, comme dans la France de Philippe le Bel, ou dans l’Angleterre de Jean sans Terre et d’Edouard Ier, la religion semble avoir été souvent le masque dont se couvraient, vis-à-vis des juifs, des passions d’un ordre tout terrestre. De nos jours, au contraire, ce serait plutôt l’inverse : le fanatisme est démodé. Si le souci des choses du ciel anime encore parfois les antisémites, ils ont soin de s’en cacher. La plupart se déclarent exempts de toute passion confessionnelle, et on doit les en croire. Il reste, cependant, malgré tout, au fond de l’antisémitisme populaire ou lettré, un résidu d’antipathies religieuses. Chez le chrétien et chez l’israélite, dans l’Europe centrale et orientale notamment, persistent des croyances, des légendes, des superstitions qui contribuent à fomenter entre eux une aversion réciproque. Ni le sceptique, ni l’indifférent n’y échappent toujours. C’est par ce côté surtout que la répulsion pour les juifs est un legs des ancêtres, un fait d’hérédité. Des races conservent longtemps, à l’état d’instinct, des répugnances dont elles ne savent plus bien la cause.

Le moyen âge se croyait en droit de regarder le juif comme un objet de réprobation. Vexer le juif semblait acte de bon chrétien. Il a fallu que les papes le prissent, plusieurs fois, sous leur protection. Encore aujourd’hui, l’ombre de la croix du Calvaire se projette sur Israël dispersé. Il n’y a guère plus d’un demi-siècle que Westminster trouvait des orateurs pour soutenir qu’émanciper le juif, c’était faire mentir les oracles divins [9]. Les Juifs n’ont-ils pas crié : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfans ? » Peut-être y a-t-il encore des chrétiens qui se croient obligés de faire expier aux juifs l’antique Crucifige. Ils ne savent donc plus, ces chrétiens oublieux, que le Christ, sur la croix, disait à son Père céleste : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Et Jésus disait vrai, et ce n’est pas à ses disciples de révoquer en doute sa parole. L’Évangile n’a jamais enseigné la vengeance, et est-ce à l’homme de se mettre, pour punir, à la place de Dieu ? Ainsi l’ont compris les saints les mieux pénétrés des maximes évangéliques. L’antisémitisme ne saurait se réclamer du christianisme : la haine contre les juifs s’inspire, non du sentiment chrétien, mais d’instincts antichrétiens.

Aussi la croix du Golgotha n’est-elle pas tout le grief du chrétien contre le juif. L’esprit de vengeance et les pieuses rancunes contre les bourreaux du « Fils de l’Homme » ne sont pas les seules prises que la religion puisse offrir aux ennemis des juifs. A défaut de l’Évangile, ils recourent au Talmud. Les alimens que refuse à leur passion le christianisme, beaucoup prétendent les trouver dans le judaïsme. Ils s’en prennent à ses traditions, à ses rites, voire à sa morale.

Il serait d’un ignorant de nier l’importance de la religion et des traditions juives chez les juifs. Le Français, qui ne connaît que les juifs de Paris, s’imagine volontiers que le judaïsme est une religion finie. Il n’en est rien. Les juifs croyans et pratiquans, les juifs judaïsans sont encore nombreux. En Europe même, ils sont assurément en majorité. En dépit de ses trente ou quarante siècles, la vieille loi n’est ni morte, ni mourante. Pour voir quelle vie lui reste, il n’y a qu’à entrer, au coucher du soleil, dans les noires synagogues de Hongrie ou de Pologne, tout éblouissantes de lumière, quand le hasan, la tête couverte du talet, entonne le chant du Sabbat. La pratique a beau en être malaisée, les rites et les observances d’Israël sont peut-être plus fidèlement observés que ceux d’aucune église chrétienne, quoique, pour des causes analogues, le respect des pratiques cérémonielles tende à diminuer chez les israélites, comme chez les chrétiens. A prendre les centres de la vie juive, on pourrait dire que le juif est encore le plus religieux des hommes. Il est vrai que, pour faire de lui le plus indifférent, il semble souvent qu’il n’y ait qu’à le changer de milieu.

C’est le judaïsme, oserais-je dire, qui a fait le juif. Il a été le moule où ont été coulés, durant des générations, les fils d’Israël. Aussi, pour bien connaître le juif, faudrait-il connaître la religion qui l’a formé, le judaïsme talmudique, avec ses croyances, ses traditions, son rituel minutieux. L’étude en vaudrait la peine ; peut-être la tenterons-nous quelque jour. Il serait curieux de rechercher en quoi le judaïsme et la morale juive diffèrent du christianisme et de la morale chrétienne. Ils se ressemblent et ils diffèrent comme la Bible et l’Évangile. Là même où elles sont d’accord, où toutes deux disent même chose, il y a, entre l’ancienne loi et la nouvelle, une différence d’accent, je ne sais quoi de plus tendre, de plus suave chez la fille que chez la mère. Un juif dirait que l’une est plus féminine, l’autre plus virile ; que si l’une semble plus divine, l’autre est plus humaine ; que s’il y a plus de cœur et de sentiment dans la loi nouvelle, il y a plus de raison chez l’ancienne. Dans l’ancienne, en tout cas, l’au-delà tient moins de place. C’est peut-être, au point de vue moral, la grande différence entre elles. L’une regarde plus vers le ciel, l’autre tourne davantage les yeux vers la terre. Le judaïsme a moins de penchant au mysticisme et moins de goût pour l’ascétisme ; il n’a jamais eu la folie de la croix et du renoncement. Sa foi a un caractère éminemment pratique. C’est là sa supériorité à la fois et son infériorité. Sa morale, son culte, son rituel même, ont pour objet la vie terrestre. Il y a, chez lui, une sorte de positivisme inconscient. Ses observances ne semblent, le plus souvent, que des pratiques hygiéniques, ou se laissent aisément ramener à des règles d’hygiène. — « Faites circoncire vos fils ; ils vous en sauront gré, assurait un médecin israélite qui ne croyait qu’à la science ; et voulez-vous éviter la tuberculose et les maladies parasitaires, ne mangez que de la viande kacher. »

On a beaucoup discuté pour savoir si les anciens Hébreux croyaient à la persistance de la personnalité humaine au-delà des ténèbres du Schéol. Que les cohanim sadducéens fussent, ou non, les représentans de la tradition, l’immortalité de l’âme est déjà, dans le Talmud, un des dogmes de la synagogue. N’importe, la Thora, comparée à l’Évangile, n’en semble pas moins plus préoccupée de la vie présente que de la vie future. A l’inverse de la loi nouvelle, la loi mosaïque nous paraît orientée vers la terre et les jours mortels. Les mystérieuses demeures des élus tiennent moins de place dans les promesses du prophète que dans celles de l’apôtre. L’un fait plus que l’autre songer à ce que l’œil n’a point vu, à ce que l’oreille n’a pas entendu. Le Talmud a beau lui dire que ce monde n’est qu’une hôtellerie au bord de la route, le monde, pour le juif, semble quelque chose de plus réel ou de plus durable que pour le chrétien ; ce n’est pas seulement une figure qui passe. Sa religion ne l’oblige pas autant à faire fi des joies et des biens terrestres ; elle ne se gêne point pour les lui promettre, comme une récompense. Elle est demeurée une religion faite pour la vie et pour les combats de la vie. Par là, elle n’est point étrangère aux succès du juif dans les luttes de ce monde. Israël doit à sa loi une bonne part de sa force : les biens qu’elle lui a promis, elle les lui a donnés.

Ce n’est point là ce qui, dans le judaïsme, choque le politique ou le philosophe. Tout au contraire, l’utilitarisme moderne lui en saurait gré ; il lui donnerait volontiers la préférence sur ses deux grands rejetons, le christianisme et l’islam. Et, pourtant, c’est cette morale israélite que nous osons incriminer. Comment cela ? Il semble blasphématoire d’entendre des chrétiens taxer d’immoralité la religion dont ils tiennent le Décalogue, la loi dont le Christ et les apôtres ont scrupuleusement observé les préceptes. Cette apparente contradiction s’explique de deux façons. Et, d’abord, on peut établir une distinction entre l’antique hébraïsme et le judaïsme moderne, entre la Bible et le Talmud. Puis, l’ancienne loi elle-même, un chrétien peut montrer qu’elle était, avant tout, une loi nationale, propre aux juifs, fondée sur un contrat entre Dieu et Israël, sur une alliance entre Iahveh et son peuple. A cet égard, peut-on dire, l’œuvre du christianisme a moins été d’achever la loi que de l’étendre à toutes les nations. De là, contre les juifs et contre le judaïsme, un double chef d’accusation qui peut se ramener à un seul, car le reproche principal fait au Talmud, c’est qu’il a renforcé l’exclusivisme national, déjà sensible dans la Thora.

Qu’est-ce donc que la morale de la Bible ? C’est le Décalogue ; c’est même davantage, car les préceptes du Décalogue ont presque tous un caractère négatif, et la morale biblique, chez les prophètes surtout, s’élève incomparablement plus haut. Des israélites ont retrouvé dans l’Ancien-Testament, comme en morceaux épars, presque tout le sermon de la Montagne [10]. La grande maxime dans laquelle se résume la morale évangélique : « Aime ton prochain comme toi-même, » est déjà dans le Pentateuque [11]. Et cet amour du prochain, les docteurs et les rabbins l’ont, depuis Hillel, inculqué de toute façon [12]. Le Talmud est même, à cet égard, en progrès sur la Bible ; il est plus près de l’Évangile par l’esprit, comme parles dates.— Mais, dit-on, le mot de prochain, sur les lèvres du juif, est équivoque. Dans la bouche du chrétien, dégagé de tout esprit de tribu, aucun doute : le prochain, c’est l’homme de toute race, juif, grec ou barbare. Dans la bouche du juif, le prochain, c’est le juif. L’étranger, le gher ou le goï n’est pas le prochain. Ce qui est interdit envers le juif est permis envers le non-juif. Ainsi le prêt à intérêt, l’usure, défendu par le Pentateuque vis-à-vis des fils d’Israël, est toléré vis-à-vis de l’étranger [13]. Et de même du reste. Le juif a deux morales : une pour ses frères de sang ou de croyance, une pour les autres.

On sent la portée de l’accusation. La qualité d’homme, les droits inhérens à la personnalité humaine, la loi juive, affirme-t-on, ne les reconnaît qu’aux juifs. Les gentils, les goïm n’ont pas de droits vis-à-vis d’Israël ; et, envers eux, le juif n’a pas de devoirs. — A cela que répondent les Israélites ? Ouvrez la Bible, disent-ils, vous y rencontrerez la réfutation de ce mensonge. Voulez-vous des textes ? Quoi de plus précis que ce verset : « Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous, comme un indigène au milieu de vous ; vous l’aimerez comme vous-même, car vous avez été étranger dans le pays d’Egypte [14]. » Cette prescription est répétée plusieurs fois en termes solennels. La fraternité humaine est partout dans l’Ancien-Testament, à l’origine, comme à la fin des temps ; elle est dans les traditions de la création, aussi bien que dans les espérances messianiques. On pourrait dire que c’est un des dogmes essentiels de l’hébraïsme. L’esprit d’exclusivisme national, dont semblent empreintes quelques pages de la Bible, ne doit pas donner le change. Il faut, ici, distinguer les lois politiques des lois religieuses, ce qui est de l’état juif, et ce qui est de la foi israélite [15]. — Passe pour la Bible, disons-nous, encore que pareille distinction soit souvent malaisée ; mais le Talmud ? Rabbi Simon ben Johaï n’a-t-il pas dit : « Le meilleur des goïm, tue-le. » Et ce n’est pas le seul texte de ce genre. — Il est vrai, répliquent les juifs ; il se trouve, ça et là, dans le Talmud des paroles inspirées d’une sorte de fanatisme national ; mais, avant d’en rien conclure, il faut savoir ce qu’est le Talmud. Le savez-vous ? avez-vous une idée de la Mischna et de la Ghémara ? Connaissez-vous la différence de la Halakha et de la Haggada ? Vous paraissez vous imaginer que le Talmud de Babylone ou de Jérusalem est, pour nous, un livre inspiré, à tout le moins, une règle de loi. Il n’en est rien. Le Talmud n’est qu’une vaste compilation d’opinions, souvent contradictoires, de diverses écoles et de diverses époques. Autour de la Mischna, recueil des anciennes décisions rabbiniques, s’est amoncelé, sous le nom de Ghémara, un amas énorme et incohérent de commentaires, d’annotations, de gloses, de discussions de toutes sortes. Pour citer le Talmud, il faut en connaître la valeur ; vous ne pouvez lui attribuer plus d’autorité que nous ne lui en reconnaissons nous-mêmes. — Sur ce point, les rabbins ont raison. Si nous voulons invoquer le Talmud, il nous faut apprendre ce que c’est, d’où il vient, ce qu’il vaut. Le mieux serait de commencer par le lire. Par malheur, c’est là le difficile. Aucun livre n’est moins accessible : pour s’attaquer à l’original, écrit souvent dans une langue obscure, composite, partie en hébreu (la Mischna), partie en araméen de diverses époques (la Ghémara), il ne suffit point de savoir l’hébreu. Le juif de Russie ou d’Orient, qui passe sa vie à étudier le Talmud, le déchiffre plutôt qu’il ne le lit. De traductions en langues modernes, il n’en est que d’incomplètes ou d’imparfaites ; et, avec les difficultés de tout genre d’un pareil travail, il serait téméraire d’espérer, de longtemps, beaucoup mieux. Nous avons en français, — en 12 vol. in-8°, — une version récente du Talmud de Jérusalem, le plus ancien, mais aussi le plus obscur, le moins vaste et le moins répandu, celui qui a le moins d’autorité [16].

Essayons-nous de pénétrer dans l’immense dédale de la Mischna et de la Ghémara, nous y trouvons de tout : de la théologie, de la morale, de la politique, de la jurisprudence, de la médecine, de la casuistique. Nous y rencontrons aussi des fables, des légendes, des formules magiques. C’est l’informe encyclopédie des traditions religieuses et juridiques et aussi des rêveries et des préjugés d’Israël vaincu, le tout sous forme de procès-verbaux des séances tenues par les académies rabbiniques. On y trouve souvent rapportées des opinions différentes ; comment s’étonner s’il s’y rencontre des contradictions, du fatras, des idées enfantines ou séniles à côté de pensées sublimes, beaucoup de pierres à côté de quelques perles. Supposons, un instant, nos scolastiques du moyen âge, nos juristes en droit canon, nos hagiographes et notre légende dorée, nos casuistes du XVIe et du XVIIe siècle réunis, sans critique et sans choix, en une sorte de corpus. Une pareille somme d’écrits théologiques, approuvés ou non par l’église, serait-elle toujours d’accord avec nos modernes notions de droit et de morale ? Le juif qui prétendrait y chercher la morale chrétienne serait-il embarrassé d’y relever des propositions malsonnantes ? Ne s’est-il point, par exemple, rencontré des théologiens pour enseigner que les princes n’étaient pas obligés de tenir la parole donnée à un hérétique ? Et l’application de cette inhumaine doctrine n’a-t-elle jamais été réclamée par des prêtres du Christ ? Avons-nous seulement oublié ce que la verve de Pascal a fait des subtilités de nos casuistes ? Comment s’étonner si le Talmud, vieux déjà de quinze siècles, contient des maximes qui choquent notre conscience contemporaine ? Ce qui doit nous surprendre, ce n’est pas les erreurs, les puérilités, les âpretés de la Mischna ou de la Ghémara, mais bien plutôt la délicatesse ou l’élévation de certaines de leurs vues, l’ingéniosité de leurs discussions, l’humanité, pour ne pas dire la charité de leurs décisions. Pour juger ces vieux monumens talmudiques, il nous faut les replacer dans le cadre de leur temps, comparer, par exemple, la jurisprudence des rabbins de Babylone ou de Tibériade aux lois des Francs ou des Visigoths, ou mieux encore, aux Pandectes de Justinien, car le Talmud est, avant tout, un corpus juris. Force nous est bien alors de reconnaître que l’avantage n’est pas toujours aux chrétiens [17].

« La Ghémara nous offre, le plus souvent, l’apparence d’une mer infinie de discussions, digressions, récits, légendes [18]. » Au sein de cette « mer talmudique, » comme disent les docteurs, on distingue deux courans, tantôt parallèles, tantôt opposés, qui se croisent en tout sens. Le premier se nomme Halakha, — règle, norma ; le second s’appelle Haggada, — légende, saga, recueil des on-dit de toute sorte sur toute question. La Halakha seule peut faire loi. Culte, dogme, morale, législation civile ou religieuse, elle seule fait autorité, comme expression de la loi orale qui complète la loi écrite, de cette loi orale que les docteurs prétendaient faire remonter également à Moïse et au Sinaï et que, jusqu’à la fermeture des écoles juives, il était, dit-on, interdit de mettre par écrit. La Haggada, au contraire, dans son infinie variété, avec ses récits édifians, ses allégories, ses fables orientales, ses homélies, ses curiosités scientifiques, ses discussions astronomiques ou médicales, ses recettes magiques ou pharmaceutiques, la Haggada, pour nous la partie la plus curieuse du Talmud, est, pour le juif, sans autorité [19]. Elle ne saurait faire loi. « On ne décide pas d’après la Haggada, » est-il dit dans le Talmud même. On ne saurait, d’après elle, « ni permettre, ni défendre ; ni déclarer pur, ni déclarer impur. » Cette distinction de la Halakha et de la Haggada, on en sent l’importance ; qui veut citer le Talmud doit se garder de les confondre, par ignorance ou par calcul.

Le Talmud, en plus d’une page, témoigne de peu de tendresse pour les goïm ; mais que sont ces goïm maudits par le Talmud ? Ce sont les Grecs d’Antiochus, les Romains de Titus et d’Adrien, les mages des rois Sassanides. Israël, persécuté dans sa nationalité et sa religion, se raidissait contre les ennemis qui menaçaient de l’exterminer. Nombre des sentences tant reprochées au Talmud sont moins des règles de conduite ou des préceptes de morale que des cris de guerre contre les destructeurs du temple et les oppresseurs de Juda [20]. Il faut toujours avoir présent que le Talmud de Babylone a été composé entre la chute de Juda et les persécutions des Juifs par le fanatisme des mages. Ses goïm sont bien moins des chrétiens que des païens romains ou perses. Quand Simon ben Johaï s’écrie : « Le meilleur des goïm [21], tue-le ; le meilleur des serpens, écrase-lui la tête, » les goïm que désigne le rabbi sont les Romains d’Adrien, les profanateurs de la ville sainte, dont ses yeux ont vu les cruautés ; en appelant sur eux la mort, il est dans le cas de légitime défense : il ne fait que leur appliquer la loi du talion. Certes, de pareils mots ont une âpreté sémitique. Ce n’est pas de tels vœux que faisaient, pour leurs bourreaux, les confesseurs du Christ, saint Polycarpe devant le proconsul de Smyrne, ou la vierge Blandine dans le cirque de Lyon. Mais le vieil évoque et la jeune esclave étaient chrétiens, et nous gardons le droit de croire à la supériorité du christianisme. Entre le martyr chrétien et le réfractaire juif du Ier ou du IIe siècle, il y avait, il est vrai, une différence : le chrétien ne songeait qu’à son Dieu, le juif pensait à son peuple non moins qu’à sa religion. Ce qui parlait en lui, c’était autant la patrie détruite que la foi outragée ; et si la foi peut pardonner, le pardon n’est pas toujours permis au patriote.

Il se trouve, du reste, dans le fatras du Talmud, des passages où le juif n’est guère traité avec plus de douceur que le goï. C’est ainsi que rabbi Johannan a dit : « Un homme du peuple juif, déchire-le comme un poisson. » Il y a, dans le Talmud, nombre d’exagérations de cette sorte qu’il serait ridicule de prendre à la lettre. Que des juifs du moyen âge, tenus en servage par les princes et pillés par le peuple, aient appliqué à leurs persécuteurs chrétiens les imprécations du Talmud contre les oppresseurs païens d’Israël, comment s’en scandaliser ? De qui auraient-ils appris à les traiter en frères ? Pour apprécier les maximes et la conduite des juifs vis-à-vis des goïm, il serait peu équitable d’oublier les procédés des chrétiens à l’égard des juifs.

Notre morale chrétienne ne distingue point entre le chrétien et l’infidèle [22]. Pouvons-nous dire, pour cela, que nous ayons toujours traité les juifs comme notre prochain ? Les chrétiens ne se sont-ils jamais permis contre les juifs ce qu’ils se seraient interdit à l’égard de chrétiens ? Cette charité chrétienne qu’un saint François étendait à « nos frères, » les animaux des bois et les oiseaux du ciel, nos pères l’ont-ils témoignée au juif ? Si ce dernier a parfois comparé les goïm à des animaux impurs, le chrétien est-il demeuré en reste avec « ces chiens de juifs ? » En France et dans presque toute l’Europe, il n’y a guère qu’un siècle, les juifs, à l’entrée des villes, étaient assujettis aux mêmes droits que le bétail [23]. Et c’était chose naturelle, vu l’estime où les tenaient nos pères. Durant des centaines d’années, notre fraternité chrétienne pour les juifs ne s’est guère manifestée que par le pillage, par la rouelle jaune, par les grilles des ghettos et les bûchers des autodafés. Combien, en les molestant, ont cru faire œuvre pie ! Combien, en niant la dette due au juif, ont cru, en conscience que frauder le juif n’était pas manquer au prochain ! Faut-il rappeler l’affaire des fausses quittances d’Alsace qui fit tant de bruit à la veille de la Révolution [24] ? On a souvent accusé les rabbins, contrairement à la loi d’Israël, d’enseigner que les juifs n’étaient pas liés par leur serment envers les goïm. Le même reproche n’a-t-il pas été adressé aux catholiques par rapport aux hérétiques ? Si aucun chrétien, à ma connaissance, n’a enseigné pareille doctrine à l’égard des juifs, que de chrétiens se sont fait peu de scrupules de mentir contre le juif ! Encore aujourd’hui, en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Roumanie, quand un juif comparaît devant la justice, le juge est souvent contraint d’avertir les témoins chrétiens qu’ils sont tenus de dire la vérité, même si la vérité est favorable au juif. Ainsi, par exemple, à Tisza-Eszlar, en 1883. En pareille matière, les préceptes de la religion ou de la morale ont moins d’empire que les mœurs. Ce qu’il faut accuser, ce n’est point l’enseignement des rabbins, des curés ou des popes, c’est une sorte de perversion réciproque de la conscience juive et de la conscience chrétienne par des siècles de rancune et de mauvais vouloir mutuel. Pour que nous soyons en droit de demander au juif de nous traiter en frères, il nous faudrait montrer au juif un peu de cette charité chrétienne dans laquelle se résument la loi et les prophètes.

Les docteurs qui relèvent laborieusement dans le Talmud les traces des haines judaïques oublient trop souvent et l’époque où a été composé le Talmud, et la façon dont il a été rédigé, et le degré d’autorité que lui reconnaît la synagogue. Le Talmud, nous l’avons dit, n’est que le procès-verbal des opinions des écoles rabbiniques entre le Ier siècle avant notre ère et le IVe ou Ve siècle après Jésus-Christ. Ce qu’il y faut chercher, c’est la pensée juive à la veille et au lendemain de la chute de Jérusalem. Dans toute sa longue histoire, Israël n’a pas connu d’époque plus tourmentée. Pendant que ses rabbis compilaient la Mischna ou la Ghémara, il traversait la grande crise de son existence. Il passait, malgré lui, sous le dur laminoir romain ou perse, de l’état de nation à l’état de religion. Après avoir été, durant des siècles, un peuple compact, il allait devenir une tribu religieuse éparse dans le monde. De pareilles mues ne s’opèrent pas sans souffrances, ni sans résistances. II semblait que, le Temple renversé, le culte de Jéhovah ne pût survivre à son peuple ; que Juda, chassé de son héritage et dispersé aux quatre vents, dût périr tout entier. N’allait-il pas disparaître au milieu des nations et se perdre dans l’océan des gentils, sur lequel flottaient au loin ses épaves ?

Le grand souci des docteurs fut de sauver, l’une par l’autre, la religion et la nationalité ; toutes deux leur semblaient indissolublement liées. Qui eût osé prévoir que l’une saurait survivre indéfiniment à l’autre ? De là, en même temps, l’exclusivisme national et le ritualisme excessif du Talmud. Pour assurer le salut d’Israël, il fallait enchaîner les juifs les uns aux autres et séparer le juif des gentils. Les rabbis le comprirent. Le Talmud fit de la religion un ciment à la fois et un isolant ; entre le juif et le goï s’interposa une muraille de rites. Israël, démantelé, tombait en morceaux ; pour empêcher ses débris de se réduire en poussière, les docteurs l’entourèrent et, pour ainsi dire, le cerclèrent de liens multiples et solides, de pratiques minutieuses, d’observances étroites. Par là, le Talmud a donné aux juifs une consistance qui, dans la dispersion, les a préservés de se dissoudre au milieu des peuples environnans. Israël a été sauvé par son rituel : le Talmud l’a fait durer, en l’immobilisant pour quinze siècles.

Ces rites, ces observances, qui nous semblent parfois puérils, Israël leur a dû la vie. Mais ce rituel, renforcé par le Talmud, n’enchaîne pas le juif jusqu’à la fin des temps. Les pratiques qui tendent à l’isoler des peuples, parmi lesquels il habite, le juif peut s’en dégager. Nous nous représentons le Talmud comme un code immuable, qui régit à jamais la société juive. Nous nous trompons. Le juif, à mesure qu’il lève la tête en dehors de son milieu traditionnel, s’affranchit peu à peu de l’autorité du Talmud. Les préceptes, qu’il tenait naguère pour obligatoires, lui semblent facultatifs. Comme il n’y a pas, dans le judaïsme d’Église, de pape ou de concile, pour juger ce qui doit être conservé et ce qui peut être modifié, les communautés israélites jouissent, en fait, d’une grande liberté. Les observances que pratique scrupuleusement le juif de Vilna ou de Berditchef, l’israélite de Paris ou de Londres peut les négliger. On voit combien il est erroné de nous figurer les juifs comme rivés à perpétuité au Talmud, à son rituel ou à ses maximes.

La vérité, c’est que le Talmud perd peu à peu de son empire. Le temps est proche où, pour la plupart des israélites, la Mischna ne sera plus qu’un monument archéologique. Peut-être ne faudra-t-il, pour cela, qu’un ou deux siècles. Déjà, le Talmud ne garde toute sa puissance que dans les contrées où la loi ou les mœurs maintiennent le juif dans l’isolement. C’est, le plus souvent, l’exclusivisme des chrétiens qui entretient l’exclusivisme juif et prolonge le règne du Talmud. En Orient même, en Roumanie, en Russie, croît, à chaque génération, le nombre des juifs qui en secouent le joug. Jusque parmi les plus fanatiques, le cabalisme des Hassidim a été une réaction contre les excès du ritualisme talmudique. Quant à l’Occident, à la France, à l’Angleterre, à l’Italie, à la majeure partie de l’Allemagne, la plupart des juifs ignorent le Talmud. Demandez aux israélites de votre connaissance ce qu’ils en savent. — Eh ! où voulez-vous que nous ayons étudié le Talmud ? vous répondront-ils ; on ne l’enseignait ni au lycée ni à l’École de droit ; il n’y a ni place, ni temps pour lui dans nos programmes d’enseignement. Et vous, avez-vous lu saint Thomas ? Eh bien ! Le Talmud, c’est l’affaire des rabbins, comme la Somme est l’affaire des curés. — Et, parmi les rabbins même, les vieux juifs d’Orient se plaignent de la décadence des études talmudiques. « Ils connaissent à peine, la Mischna ! » me disait, avec dédain, un jeune talmid des juiveries russes.

Pour grande que soit l’importance historique des Talmuds, le judaïsme ne leur est pas enchaîné. Parce qu’il a été immobile pendant quinze siècles, il nous paraît immuable : ce n’est pas une raison. Rien ne le condamne à demeurer pour jamais enroulé dans les feuillets du Talmud. Après avoir été la religion la plus étroite et la plus servile, il peut devenir la plus libre. Il en a la prétention. Stationnaire depuis la chute d’Israël, il se vante d’être la plus progressive des religions, la moins captive du rituel, la plus apte à toutes les transformations. Les chaînes qu’il porte, il se les est forgées, elles n’adhèrent pas à sa chair ; il peut les rompre ou les laisser tomber.

Quelques textes du Talmud ne suffisent point à condamner le judaïsme. Où est la religion qui résisterait à pareil procédé de dissection ? La virginale pureté de la morale évangélique n’en sortirait pas intacte. Quelques sentences, extraites de la Mischna ou de la Ghémara, ne prouvent pas plus la corruption de la morale juive que ne prouvent la perversion de la conscience catholique quelques maximes tirées de nos casuistes. La guerre d’embûches, faite aux juifs avec ces armes d’école, est une guerre de polémiste, puérile à la fois et pédantesque, telle que les chrétiens se la sont plus d’une fois faite entre eux. Le juif, pour se défendre, n’aurait guère qu’à faire appel au catholique contre le protestant, au protestant contre le catholique, à tous deux contre l’orthodoxe. Aux « Judaïsme dévoilé » publiés, depuis des siècles, dans toutes les langues [25], que de « Papisme dévoilé » ou de « Protestantisme démasqué » feraient pendans, depuis trois cents ans ! La science, d’habitude, n’a rien à voir dans les productions qui portent de pareilles étiquettes. Juive ou chrétienne, peu importe l’officine d’où elles sortent. Pour extraire des doctrines de la Réforme les thèses les plus immorales, il n’y a qu’à presser certaines maximes des réformateurs. Des théologiens allemands en ont fait l’aveu [26] : qui voudrait traiter les écrits de Luther comme Rohling [27] et ses émules ont traité le Talmud, prouverait sans peine que le luthéranisme n’est qu’un tissu d’inepties et de grossièretés [28].

Ce n’est point avec des textes tronqués ou des maximes isolées qu’on peut juger une religion et une doctrine. Cette méthode, il est vrai, les adversaires du christianisme, — et parmi eux, certains juifs, — ne se sont pas fait scrupule de l’appliquera l’Église, à la papauté, aux ordres religieux. Mais, si pareil procédé a peu de valeur contre le catholicisme, il ne vaut pas mieux contre le judaïsme. Les chrétiens l’admettent-ils pour le Talmud, que personne ne prétend inspiré, il le leur faut accepter pour la Bible, dont chrétiens et juifs reconnaissent l’autorité. De semblable attaque, la Bible ne sort pas toujours plus indemne que le Talmud. Certains antisémites n’ont pu se tenir de s’en prendre à elle, oubliant que viser le juif, à travers la Bible, c’était risquer de toucher le Christ. Ils ne songent pas, ces pieux adversaires d’Israël, qu’à pareille escrime ils ont eu pour devancier un illustre maître d’armes. Voltaire, le grand moqueur, n’a-t-il pas démontré, avant eux, « qu’aucun peuple n’avait jamais eu des mœurs plus abominables que les juifs ? » N’a-t-il pas, quelque part, un chapitre intitulé : « Que la loi juive est la seule dans l’univers qui ait ordonné d’immoler des hommes [29] ? » Je le signale aux antisémites qui ne le connaîtraient point. Mais, en s’en prenant ainsi aux juifs et à la Bible, Voltaire savait à qui il en avait.

Il en est des religions comme des vieilles églises de pierre ou de marbre. Pendant que la prière s’agenouillait sur leurs dalles, on vivait, on jouait, on se battait autour d’elles, et parfois jusque sous leurs voûtes. Plus d’une a été envahie par les hommes de guerre, et a vu ses tours changées en donjons, et ses nefs transformées en forteresses. Comment s’étonner si leurs murailles gardent encore la marque des assauts qui leur ont été livrés ? Ainsi des religions ; elles, non plus, n’ont pu traverser les siècles sans en subir les contacts et les souillures ; elles, aussi, ont parfois été converties en citadelles et en châteaux forts ; n’allons pas crier au scandale, s’il leur en reste parfois des taches de sang ou de boue. Le judaïsme talmudique a été, durant deux semaines de siècles, la place forte, et comme le réduit d’Israël : la Ghémara était son rempart. Rien de surprenant, si elle est encore, çà et là, hérissée de palissades. C’est un long siège qu’Israël a soutenu dans cette enceinte de textes et de rites élevée par ses rabbins, après le renversement des murs de Sion par les catapultes de Titus. Quelle religion a été assaillie d’autant d’ennemis ? et quelle est, avant la nôtre, l’époque où le judaïsme eût pu désarmer ? Il lui fallait, pour cela, être sûr de la paix ; et, aujourd’hui même, en est-il partout assuré ? Ne lui reprochons donc pas trop un fanatisme attisé par notre intolérance. Nous n’avons pas le droit de marquer à jamais le front du juif de telle ou telle maxime du Talmud. Autant vaudrait l’aire défense au catholique d’enlever du parvis de ses cathédrales l’échafaud des autodafés, ou lier à perpétuité le calviniste au poteau du bûcher de Servet.


III

Il serait curieux de faire l’histoire du juif à travers la littérature et le folk-lore du moyen âge. C’est un personnage qui a toujours frappé l’imagination du peuple. Elle en a eu souvent une vision fantastique. Encore aujourd’hui, il y a des terreurs superstitieuses dans la répulsion populaire à l’égard du juif. Pour les foules d’une moitié de l’Europe, le juif est demeuré un être mystérieux en possession d’arcanes redoutables. Il tient du sorcier. Ce n’est pas jeu de mots, si les assemblées de sorcières portent le nom de sabbat. Pour les masses, les traités du Talmud, brûlés par saint Louis, étaient un grimoire magique ; les bizarres lettres hébraïques semblaient des caractères cabalistiques. Le juif était de droit le maître des sciences occultes. Il lui en reste toujours quelque chose. On le soupçonne facilement d’accointances diaboliques. On lui prête volontiers les actes les plus étranges, car le juif n’est pas un homme comme un autre.

En Orient, en Occident même, l’ignorante crédulité des peuples alimente encore leurs haines contre le juif. Il court sur son compte des légendes dont la barbare naïveté jure avec l’esprit et les traditions du judaïsme. Que de juifs le moyen âge a brûlés pour avoir, de nouveau, crucifié le Christ en transperçant, de leur canif, une hostie consacrée ! C’est pourtant là une de ces, fables dont la donnée même trahit la fausseté. Un juif qui ne croit ni à la divinité du Christ, ni à sa présence invisible sous le voile du pain, n’a pas la sacrilège curiosité de lacérer l’hostie, pour voir s’il en sortira du sang. Pareille impiété ne peut germer que dans une tête chrétienne. Il en est à peu près de même d’une autre fable encore vivante dans les trois quarts de l’Europe.

On a remarqué, en Russie et en Orient, que les mouvemens populaires contre les israélites éclataient, de préférence, à l’approche des fêtes de Pâques. Aujourd’hui, de même qu’à l’époque des croisades, cette concordance tient peut-être moins au penchant des masses incultes à venger le divin crucifié sur les descendans de ses bourreaux, qu’aux meurtrières légendes répandues dans le peuple sur la pâque juive. On sent que nous voulons parler de l’inepte accusation qui, depuis des siècles, a coûté la vie à tant d’israélites de tout pays, sans qu’aucun juif, en aucun temps, ait pu être convaincu de culpabilité.

En Russie, en Pologne, en Roumanie, en Bohême, en Hongrie, le menu peuple s’imagine que les juifs ont besoin de sang chrétien pour préparer les pains azymes de leur pâque. N’avons-nous pas eu la honte, en France même, durant les élections municipales de 1890, de voir cette criminelle calomnie affichée publiquement, par des agitateurs anonymes, sur les murs de Paris ? Dans les villages, dans les villes même de la Hongrie, de la Roumanie, de la Russie contemporaines, où se retrouvent si souvent, sous un mince vernis de civilisation moderne, les idées et les croyances du moyen âge, le paysan ou l’ouvrier ne doute pas qu’il ne faille réellement aux juifs, pour la célébration de leur pâque, du sang de veines chrétiennes. Il ne sait point, le paysan magyar ou le moujik russe, que, au témoignage de Tertullien et de Minucius Félix, la même absurde et odieuse accusation a été jetée aux premiers chrétiens par les païens, dont la malveillante curiosité prenait, sans doute, pour un sacrifice de chair et de sang la mystique immolation de l’agneau eucharistique. Chaque fois qu’il vient à disparaître un enfant chrétien, chaque fois que, dans une rivière ou dans les fossés d’une ville, la police découvre le cadavre d’un jeune garçon ou d’une jeune fille, la voix populaire dénonce le couteau du schächter, du sacrificateur juif, alors même que le corps ne porte aucune trace de violence. Cela est si connu qu’on a vu des assassins traîner les restes de leur victime dans les ruelles du quartier juif, sûrs de dérouter par là les soupçons et les colères de la foule.

Tout le moyen âge a cru à cette légende. Elle a été mise en vers ou en prose, témoin les contes de Chaucer. Rien de tenace comme de pareilles fables. Aussi n’était-ce pas un fait isolé, au XIXe siècle, le procès qui, en 1883, donna une éphémère célébrité à la bourgade hongroise de Tisza-Eszlar. L’accusation portée contre les juifs de Tisza-Eszlar a été maintes fois lancée, depuis moins de cinquante ans, contre les juifs de Syrie, d’Egypte, de Roumanie, de Russie. En 1880, c’était à Koutaïs, en Transcaucasie ; en 1881, c’était à Alexandrie d’Egypte ; hier encore, en 1890, c’était à Damas, déjà illustrée, en 1840, par une accusation du même genre. Je pourrais citer plusieurs de ces tristes affaires en Russie, à Saratof notamment, sous l’empereur Nicolas et sous l’empereur Alexandre II. A certaine époque, elles étaient si fréquentes, et le mal-fondé de la plainte était si bien établi, que l’administration impériale avait défendu d’y donner suite. Il faut dire que, en Russie, l’accusation semblait d’autant plus naturelle qu’une ou deux sectes russes ont, sans plus de raison peut-être, été soupçonnées de pratiques analogues à celles reprochées aux juifs [30].

Dans toutes ces causes de meurtre rituel, l’accusation repose, d’ordinaire, sur la légende. « Qui donc, si ce n’est les juifs, pouvait avoir besoin de tuer cette jeune fille ? » demandait un témoin du procès de Koutaïs, en 1880. Tel est le raisonnement des foules, au pied du Caucase, non moins que dans la Puszta hongroise. Les enquêtes médicales ou judiciaires ne peuvent les détromper. C’est en vain qu’en Russie, comme en Hongrie, comme partout où il y a eu procès régulier, devant un tribunal chrétien ou musulman, force a bien été aux magistrats, les moins bien disposés envers Israël, de reconnaître l’innocence des juifs. Cette innocence, la passion obstinée des antisémites ne veut pas l’admettre ; ils préfèrent soupçonner les juges chrétiens de se laisser corrompre par l’or d’Israël. Peu leur importe que l’inique accusation ait été réfutée dans tous les pays et en toutes les langues [31]. Le plus curieux, c’est que parmi les savans qui en ont démontré l’inanité, il s’est rencontré un pape, et non l’un des moindres pour la science ou l’esprit critique [32]. Déjà, en plein moyen âge, les papes Grégoire IX et Innocent IV, l’un en 1235, l’autre en 1247, par une bulle datée de Lyon, avaient publiquement condamné cette calomnie, si bien que, trois siècles plus tard, les compilateurs protestans des Centuries de Magdebourg affirmaient que le pape Innocent IV s’était laissé acheter par les juifs.

Comme ils ne trouvaient rien dans le Talmud à l’appui de leur thèse, les ennemis des juifs ont prétendu que le meurtre rituel s’inspirait des superstitions cabalistiques. Ils ont imaginé de donner, comme preuve du pieux cannibalisme des juifs, une ou deux métaphores du livre du Zohar, le code de la Cabale du moyen âge, aujourd’hui encore en honneur parmi certains juifs, près des Hassidim notamment. D’autres ont cité le témoignage, naturellement suspect, de néophytes israélites convertis à la foi chrétienne ; mais la plupart des juifs baptisés, comme le constatait déjà Ganganelli, ont rendu, en faveur de leurs anciens coreligionnaires, un verdict d’acquittement. De toutes les religions auxquelles ont été imputées des pratiques sanguinaires, le judaïsme semblait celle qui prêtait le moins à pareil soupçon. Ne sait-on pas que la Loi interdit aux juifs de se nourrir de sang ? que pour eux tout aliment qui contient du sang est taref, c’est-à-dire impur, si bien qu’il ne leur est permis d’user que de viandes saignées ? La prohibition de l’Écriture est formelle ; elle est rigoureusement confirmée par le Talmud, elle est strictement maintenue par l’usage et par les boucheries juives, qui vendent la viande kacher. La répulsion des juifs pour le sang est telle qu’un savant allemand a cru ne pouvoir en donner idée qu’en empruntant une comparaison aux superstitions polynésiennes ; il a osé dire que, pour les juifs, le sang était tabou. Aux yeux des foules russes ou hongroises, il n’en reste pas moins acquis que les rabbins saignent les enfans chrétiens, afin d’en employer le sang à la confection des pains de la pâque.

Au lieu d’une inspiration juive, on reconnaît encore ici les vieilles superstitions populaires. Le sang y tenait une grande place. Sorciers et nécromanciens étaient en quête de sang humain. L’imagination du moyen âge croyait à la vertu mirifique du sang ; elle a prêté ses croyances aux juifs. Quand il serait jamais démontré que, à Trente ou ailleurs, le couteau des juifs ait, « par haine de la foi, » immolé des enfans chrétiens, tels que les bienheureux Simon et André, des Acta sanctorum [33], je ne saurais voir dans de pareils infanticides que des crimes privés, ou des actes de vendetta pour les vexations et persécutions endurées par les fils de Jacob. Car, pourrions-nous l’oublier ? l’inhumanité de nos ancêtres envers les juifs était bien faite pour leur suggérer les vengeances les plus barbares. Quant à ce qui est des enfans, en particulier, l’histoire ne nous donne pas toujours le beau rôle. S’il n’a jamais été légalement prouvé que le fanatisme des juifs ait égorgé des enfans chrétiens, il est, hélas ! hors de doute que, durant des siècles, les chrétiens des deux rites se sont fait peu de scrupule d’arracher au juif ses fils et ses filles, — non, il est vrai, pour leur ouvrir les veines, mais, ce qui n’était pas moins cruel au cœur de parens juifs, pour les arroser de l’eau du baptême. Ici, les témoignages abondent. Il ne s’agit plus de crimes supposés, accomplis en secret dans les ténèbres, mais de ravissemens d’enfans effectués au grand jour, sous la protection des lois et sur l’ordre des autorités ; et cela, en certains états, en Espagne et en Portugal notamment, par milliers et dizaines de milliers. Quant aux exemples moins anciens d’un pays voisin, il nous répugne d’en parler : il est tel nom que, pour un catholique, le mieux est de laisser oublier.


IV

Le chrétien des classes éclairées n’a pas, contre le juif, les préjugés archaïques du populaire. Dans l’Europe orientale même, en Hongrie, en Roumanie, en Russie, la mince couche cultivée, « l’intelligence, » comme disent les Russes, sait que le juif ne vole pas les enfans pour les livrer au couteau du schohet, et que, pour fêter la pâque hébraïque, la synagogue n’a pas besoin de sang chrétien. Catholiques, protestans, orthodoxes, ont contre le juif un autre grief, moins enfantin ou moins grossier. Ils l’accusent d’être l’ennemi né de ce qu’ils appellent « la civilisation chrétienne. » De toutes les accusations portées contre Israël, c’est peut-être, par son vague même, une des plus graves.

S’il n’est pas vrai que, dans ses rites secrets, le juif talmudiste se délecte à répandre le sang chrétien, les juifs, dit-on, les juifs « progressistes, » spécialement, font pis encore : ils s’acharnent à mettre en pièces la foi, la morale, la civilisation chrétiennes. Non contens de jouir de la tolérance moderne, ils s’efforcent, ouvertement ou clandestinement, de « déchristianiser » l’Europe et les sociétés contemporaines. Ainsi envisagé, le judaïsme est un agent de décomposition, au point de vue moral et religieux, aussi bien qu’au point de vue économique, ou au point de vue national : c’est un dissolvant des vieilles sociétés chrétiennes. Allemagne évangélique, Russie orthodoxe, France ou Autriche catholique, le juif est partout dénoncé comme le plus zélé démolisseur de ce qu’on se plaît à nommer l’état chrétien et la culture chrétienne. En s’attaquant aux juifs et au judaïsme, chrétiens de toute confession prétendent, avec le pasteur Stoecker, ne prendre l’offensive que pour se défendre. Il est des hommes qui s’ingénient à découvrir partout dans l’histoire des ressorts cachés, qui croient aux longs desseins mystérieusement suivis à travers les siècles ; ceux-là vont jusqu’à se représenter « les princes de Juda » comme les éternels instigateurs de la guerre séculaire faite au Christ, à l’Église et à l’esprit chrétien [34]. Pour eux, l’ancien peuple de Dieu, en révolte contre son Messie, est devenu l’ennemi de la cité de Dieu, dont il sape sourdement les fondemens, et sur les ruines de laquelle il compte asseoir la domination d’Israël. Les juifs sont les initiateurs, les apôtres et les bailleurs de fonds de la grande « anticroisade » menée dans le monde moderne contre les traditions et les institutions chrétiennes. De cette manière, l’antisémitisme est, en quelque sorte, la contre-partie de l’anticléricalisme ; c’est une autre forme de Kulturkampf, un Kulturkampf retourné contre les adversaires, secrets ou avoués, de la culture chrétienne.

Tel est bien, en effet, un des facteurs de l’antisémitisme. On le reconnaît au pays et à l’époque où il a fait son apparition. Ce n’est point par hasard qu’il est né dans l’Allemagne du prince Bismarck, au plus fort du conflit du nouvel empire et de la hiérarchie catholique. Pendant que la presse libérale allemande, conduite, en partie, par des juifs, donnait l’assaut à l’Église, les assiégés, ayant cherché le point faible des lignes d’investissement, firent une sortie dans la direction de la synagogue, là où campaient les troupes commandées par le juif Lasker. C’était de bonne guerre ; pareille diversion était suggérée par la composition des deux armées. Aussi tend-elle à devenir une des manœuvres classiques des modernes campagnes anticléricales. Le juif, qui semblait en devoir être le bénéficiaire, risque ainsi d’être la victime de la guerre au christianisme. L’événement montre que ce n’est pas toujours, pour lui, un jeu sans péril de soulever des luttes confessionnelles, ou de s’y mêler. L’imprudent ! il n’a guère que des horions à y gagner. Les traits lancés par lui, ou par les siens, contre « les cléricaux » menacent de se retourner contre Israël. Il n’est pas bon, pour le juif, qu’on se demande quels yeux peuvent être offusqués de l’ombre inoffensive de la croix, et quelles mains ont intérêt à effacer de nos vieux pays les nobles et chers emblèmes de la religion de nos pères.

« Comment, me disait un Allemand de Silésie, voudriez-vous nous empêcher de rendre au Talmud les coups portés à l’Évangile ? L’appel fait à l’État contre notre clergé et nos associations chrétiennes, n’avons-nous pas le droit de le faire à l’État et au peuple contre les rabbins et les associations juives ? La tolérance qu’il réclame pour lui, qui est minorité, qu’Israël nous la montre à nous qui sommes la majorité. Autrement, il s’entendra de nouveau crier : Hep ! hep ! [35] par les millions de chrétiens qui s’imaginent encore que le meilleur présent qu’ils puissent faire à leurs enfans, c’est un évangile et une croix. » Et ce langage n’est pas seulement celui des croyans, je l’ai retrouvé sur les lèvres de sceptiques ou d’indifférens qui, en face du juif, se prenaient à se rappeler qu’ils étaient chrétiens.

L’anticléricalisme a donc été, par contre-coup, un des principaux fauteurs de l’antisémitisme. En plus d’un pays, les juifs s’en sont plus ressentis que les catholiques. A ceux qui dénonçaient l’Église comme un corps étranger, obéissant à un chef étranger, les catholiques devaient être portés à répondre en dénonçant les juifs comme des intrus de race étrangère, sans patrie et sans patriotisme. A ceux qui, en Allemagne, par exemple, accusaient les sujets spirituels du pape d’être, de cœur et d’âme, des « ultramontains, » rebelles à l’esprit germanique, les catholiques devaient être enclins à répliquer en accusant « les sémites » d’être réfractaires à l’esprit allemand et à la deutsche Kultur. — « Front contre Rome ! » avait dit, un jour, en 1879, au plus fort de la bataille du Kulturkampf, une des feuilles de Berlin dirigée et rédigée par des israélites. A ce cri de guerre, l’organe du « Centre ultramontain, » la Germania, ripostait par un autre cri de guerre : « Front contre la nouvelle Jérusalem ! » C’est ainsi que, de tout temps, l’intolérance appelle l’intolérance : abyssus, abyssum

« Le peuple allemand a enfin ouvert les yeux, continuait la Germania : il voit que le véritable Kulturkampf, la vraie lutte pour la civilisation, c’est le combat contre la domination de l’esprit et de l’argent juifs. Dans tous les mouvemens politiques, ce sont les juifs qui jouent le rôle le plus radical et le plus révolutionnaire, faisant une guerre à outrance à tout ce qui reste encore de légitime, d’historique et de chrétien dans la vie nationale des peuples [36]. »

Et cette terrible accusation, les catholiques, contraints de faire face au prince Bismarck et à ses naïfs alliés, les nationaux-libéraux, n’étaient pas les seuls à la porter contre Israël. L’Allemagne protestante faisait écho à l’Allemagne catholique. Les piétistes prussiens, inquiets de voir les coups dirigés contre la hiérarchie romaine atteindre, par-dessus les mitres épiscopales, la croix et l’évangile, ont même peut-être été les plus ardens prédicateurs de la nouvelle croisade [37]. La Kreuz-Zeitung dépassait en zèle la Germania. Et, en dehors de l’Allemagne, en des états où pareil grief semblait hors de place, des écrivains orthodoxes le reprenaient à leur tour. La Rous, du Moscovite Aksakof, faisait la partie slave dans le quatuor cosmopolite de l’évangélique Gazette de la croix, de l’ultramontaine Germania et de la romaine Civittà Cattolica. Pour le protestant prussien, pour le catholique autrichien ou français, pour l’orthodoxe russe, c’était donc bien un Kulturkampf que la guerre contre Israël. Il ne s’agissait de rien moins que de conserver, aux peuples modernes, les bienfaits de la civilisation chrétienne, en enrayant ce qu’on appelle « la judaïsation » des sociétés européennes. Pour tous, Slaves, Latins, Germains, Magyars, le juif, l’odieux parasite, était le microbe léthifère, la bactérie infectieuse qui porte le poison dans les veines des états et des sociétés contemporaines.


V

Que vaut cette accusation ? Et pour en discerner le bien ou le mal fondé, faut-il longtemps la discuter ? Et d’abord, est-elle d’accord avec l’histoire ? avec ce qu’il y a de plus brutal dans les laits, avec les chiffres et les dates ? Puis, n’est-ce pas grandir démesurément Israël et attribuer au juif un empire outré que de voir en lui l’inspirateur et comme le souffleur de l’esprit du siècle ? On eût assurément surpris Voltaire et Diderot en leur annonçant qu’ils n’étaient que les précurseurs ou les agens inconsciens des juifs. Rejeter sur la juiverie et sur le judaïsme l’ébranlement de certaines notions morales, religieuses, sociales, politiques, n’est-ce pas tenir peu de compte de l’histoire du développement des « idées modernes ? » Ne serait-ce point, de la part des peuples chrétiens, oublier leurs propres péchés pour en charger, avec Israël, un bouc émissaire ?

Quelque opinion qu’on ait de « l’esprit moderne, » il est malaisé d’en donner aux juifs la louange ou le blâme. Israël était encore parqué derrière les grilles du ghetto, que les assises traditionnelles des sociétés chrétiennes étaient déjà sapées par des mains qui n’avaient pas été en apprentissage chez les rabbins.

Je ne l’ignore point, les accusateurs des juifs peuvent ici produire dos témoins juifs. Le reproche qui leur a été solennellement jeté du haut de la chaire luthérienne ou de la tribune prussienne, certains a sémites » l’ont fièrement relevé, s’en parant comme d’un titre à l’estime des peuples. Tel fils émancipé de Jacob n’a pas craint de nous montrer, dans ses sordides aïeux de la Judengasse, les lointains pionniers de la Révolution et les secrets instrumens de la libération de l’esprit humain. Au peuple qui a eu la gloire unique de donner au monde la religion, on a voulu faire gloire de lui avoir donné le rationalisme, nous le représentant défaisant d’une main ce qu’il avait fait de l’autre. Du peuple qui, durant vingt-cinq ou trente siècles, s’est obstiné à tout fonder sur le Livre et sur la parole du Dieu vivant, on a prétendu faire le maître du scepticisme et le mystérieux précepteur de ceux qui ont brisé l’autorité du Livre et qui nient que Dieu ait jamais parlé. « Le juif, dit un brillant écrivain, a été le docteur de l’incrédule ; tous les révoltés de l’esprit sont venus à lui dans l’ombre ou à ciel ouvert. Il a été à l’œuvre dans l’immense atelier de blasphème du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe ou d’Aragon [38]. » Cela peut être vrai ; mais est-ce bien dans cet atelier d’outre-monts qu’ont été forgées les armes du rationalisme moderne ou qu’ont été fondues les doctrines qui ont transformé les sociétés européennes ?

Quelques perspectives que ses rabbis aient ouvert çà et là aux débiles sciences du moyen âge, ce n’est pas Israël qui a donné le branle au monde moderne. Pour ingénieux et subtil que soit le génie juif, s’il vient s’attribuer l’évolution des sociétés modernes, le juif se vante. Ce n’est pas son travail de taupe qui a fait pencher les flèches des cathédrales gothiques, ou se lézarder les murs des châteaux des Valois et des palais des Bourbons. Pour avoir été l’instigateur du monde moderne, il ne suffit pas d’avoir, nié l’éternité du monde du moyen âge. Le juif a le droit de se vanter de n’avoir pas courbé le front devant les dieux des nations, « que leur nom fût Christ, Jupiter ou Baal. » Par sa seule existence, il a, durant vingt siècles, protesté contre l’ordre ancien et contre la société chrétienne, qui ne lui eût pas fait plus de place qu’à l’hérétique, s’il n’eût paru le gardien providentiel du Livre et le témoin involontaire des prophètes. Le juif a été le vrai protestant ; il a été l’intransigeant qui ne pactise point, le réfractaire au dogme et à la tradition. Mais, visible ou latente, timide ou téméraire, sa protestation a été réduite au silence par la flamme du bûcher qui a consumé ses docteurs et ses livres. Eût-elle été entendue, eût-elle été plus forte ou plus libre, ce n’est pas la voix du juif qui eût fait nos révolutions, car sa protestation s’appuyait sur la tradition, et ce n’est point au nom de la tradition que s’est faite la révolution qui a renouvelé la face de la terre.

Qu’on prenne les hommes dont, depuis trois siècles, les mains ont ébranlé les colonnes du palais ou du temple, combien de juifs, parmi eux, ou de disciples de juifs ? Qu’on fasse la classification des sciences modernes, de celles qui ont fourni à nos pères « les instrumens d’émancipation de l’esprit, » sciences naturelles ou historiques, — quelles sont, à proprement parler, les sciences juives, les sciences dont les juifs ont été réellement les initiateurs ? Est-ce l’histoire ? est-ce la philosophie ? Sont-ce la physique ou la chimie modernes ? Serait-ce la physiologie, ou cette nouvelle venue au nom pédantesque, la sociologie ? Je vois bien des savans juifs, je ne vois nulle part de science juive. Serait-ce l’exégèse religieuse dont les juifs, en tant que gardiens de la Bible, semblaient avoir la vocation ? Cette critique des livres sacrés dont Israël possédait seul la clef, le juif moderne l’a laissée aux protestans ; si ses ancêtres l’avaient préparée de loin, aux XIe ou XIIe siècles, avec Raschi et ses émules, leur œuvre avait été reléguée au ghetto ; et, au XVIe siècle même, le rôle des rabbins s’est borné à fournir des traducteurs à Luther et à Reuchlin. Qu’est-ce, si nous envisageons les multiples et mobiles systèmes dans lesquels l’ondoyante et informe pensée moderne s’est efforcée de se formuler ? Lequel de ces systèmes est juif ? Est-ce le positivisme, l’évolutionisme, le déterminisme, le pessimisme ? Si souple et si robuste, si patient, si varié, si merveilleusement apte à tout que soit son génie, le juif n’a pu avoir sur la formation de la société moderne qu’une influence secondaire et, à tout prendre, minime. Que la faute en soit, pour une bonne part, aux persécutions et aux humiliations dont il a été victime, qu’elle soit plus à nous qu’à lui, peu importe. Le résultat est le même. Israël eût péri tout entier sur les quemaderos de Castille que sa disparition n’eût pas retardé, de cent ans, l’avènement de la société moderne. Amis ou adversaires du juif lui prêtent une fonction qui n’est pas la sienne, quand ils s’obstinent à voir en lui l’obscur ferment qui a fait lever dans le monde ce que nous appelons les idées modernes. Le germe en était déjà dans la civilisation classique.

A qui veut l’envisager dans le cours des siècles, la transformation des sociétés européennes apparaît comme une évolution intérieure, naturelle, organique, œuvre spontanée des forces génératrices de notre civilisation. Des influences extérieures en ont pu hâter le développement interne ; elles n’en ont pas créé le ressort vivant ; et parmi ces influences, celle du juif n’a été ni la seule, ni peut-être la plus puissante. Ce qui a fait le monde moderne, la renaissance, la réforme, la révolution, ce n’est ni le juif, ni l’esprit juif ; c’est quelque chose de plus général et de plus subtil ; c’est l’esprit d’analyse, c’est l’esprit d’examen, c’est l’esprit scientifique dont les premiers tâtonnemens ou les premières leçons nous viennent, non de la Judée, mais de la Grèce ; et s’ils nous sont un jour revenus par les Juifs ou les Arabes, ils n’en provenaient pas moins des Grecs. Il y avait à l’œuvre dans notre vieille civilisation chrétienne, civilisation composite, aux origines hybrides, d’autres acides que le corrosif juif. Chose à noter, l’action, apparente ou latente, des juifs dispersés, grande ou du moins réelle au moyen âge, a été en décroissant à mesure que s’accélérait le mouvement qui emportait le monde moderne. Encore discernable çà et là, dans l’ombre, à la renaissance et à la réforme, la maigre silhouette du juif avait presque disparu des coulisses de l’histoire, quand éclata la Révolution. L’époque du grand écroulement est peut-être, de toutes, celle où les sociétés humaines ont le moins senti la main du juif [39].

Où était le juif dans le Paris du XVIIIe siècle ? — Ils étaient encore à peine, sous Louis XVI, trois ou quatre cents juifs du Midi ou de l’Alsace, blottis dans les faubourgs. Et cependant, à le bien flairer, notre XVIIIe siècle français doit avoir, pour les antisémites, comme une vague odeur de ce qu’ils appellent « l’esprit juif. » Serait-ce que, à notre insu, d’Alembert, Diderot et les encyclopédistes auraient été les élèves d’un Talmud-Tora ? Toujours est-il que la ressemblance est frappante. Les reproches adressés aux juifs et à la « littérature sémitique » par un Stoecker ou un Treitschke, on pourrait les faire, que dis-je ? on les a faits, pièces en main, à la littérature, à la science, à la philosophie de la France monarchique, avant la chute de la royauté. « Le XVIIIe siècle, disait récemment un des jeunes maîtres de la critique, n’a été ni chrétien, ni français [40]. La brusque extinction de l’idée chrétienne, la diminution progressive de l’idée de patrie, tels ont été les deux signes caractéristiques de l’âge qui va de 1700 à 1790. » Il a eu l’horreur de l’autorité spirituelle ou matérielle ; il a détesté toute hiérarchie et fait fi de la tradition ; il a été cosmopolite, et indifférent à l’endroit de la grandeur du pays ; « il a été antifrançais comme il a été antichrétien, et par là même, il a vu un notable abaissement du sens moral, qui ne pouvait guère aller sans un certain abaissement de l’esprit littéraire et de l’esprit philosophique. » A entendre l’historien critique du XVIIIe siècle, ne croirait-on pas entendre l’antisémitisme protestant, catholique ou orthodoxe, dénonçant l’esprit juif, la presse sémitique, la judaïsation des sociétés ? N’est-ce pas là, en quelques mots, nos principaux griefs moraux, religieux, politiques contre le juif et le judaïsme ?

Et ce n’est pas simple coïncidence. L’esprit de négation, l’esprit de révolte ou de scepticisme, que nous nous plaisons à attribuer aux juifs, le juif peut en être imbu, il peut s’en faire le propagateur, il n’en est pas l’inspirateur. Il l’a reçu de nous, de nos pères de sang « aryen » et d’éducation catholique ou protestante. La torche qu’on l’accuse de promener dans le monde chrétien, le juif ne l’a pas allumée, il l’a prise de mains chrétiennes.

Ni notre XVIIIe siècle, ni notre Révolution française, n’ont été le produit du judaïsme. Le juif a le droit d’exalter la Révolution ; nul ne saurait s’étonner qu’il lui dise : « Hosannah ! » N’est-ce pas elle qui l’a délivré et tiré de la servitude d’Egypte ? Il lui est permis d’y voir la main vieillie de Jéhovah, et d’y vénérer « le divin en action. » Que dans les transports de son lyrique enthousiasme, le juif reconnaissant égale, avec M. J. Darmsteter, « la Montagne révolutionnaire au Horeb ; » qu’il admire dans « Moïse un conventionnel parlant du sommet de la Montagne ; » qu’il déclare que « la révélation a parlé le même langage sur la crête du Sinaï et dans les salons du XVIIIe siècle [41], » je ne m’en scandalise point, quoi qu’en puisse penser la synagogue. Libre au juif de croire « que ce qui triomphe par Voltaire, c’est la Bible criblée d’épigrammes par Voltaire. » Libre à lui surtout de reconnaître dans la Révolution l’accomplissement des antiques prophéties d’Israël. A cela, je ne contredis point ; mais parce que, du Moriah ou du Carmel, un Isaïe a vu surgir au loin, dans la brume des siècles, une ère de fraternité universelle, cela ne fait pas qu’Israël ait été le principal ouvrier de la réalisation, hélas ! encore bien incomplète, des mystérieuses visions de ses voyans. Il se peut, comme on nous l’affirme, que le langage de Jérusalem soit celui de l’Europe moderne ; mais quand « le Credo du monde nouveau ne serait que le Credo du vieux monde hébraïque, » ce n’est pas Jérusalem, ce n’est pas, en tout cas, le juif moderne, qui l’ont appris à l’Europe. Quand il se vante d’avoir ouvert au monde les voies de la liberté et de l’égalité, quand il réclame, pour ses rabbins, la gloire d’avoir été les précepteurs des philosophes et les inspirateurs des Droits de l’homme, le juif fait une confusion. Il confond l’ère moderne et l’antiquité, la synagogue ou la Schule avec le temple du Moriah ; il confond les hakham et les docteurs du Talmud avec les prophètes en Juda ou en Éphraïm, — et le ghetto avec la colline de Sion.

Certes, le judaïsme, ou mieux, l’hébraïsme peut revendiquer sa part dans la lente éclosion des idées qui, après des siècles de servitude, ont émancipé Israël. Comme la Grèce, comme Rome, plus qu’elles deux peut-être, l’aride Judée a, elle aussi, jeté dans le monde plusieurs des semences, qui, demeurées vivantes à travers les âges, ont abouti à la germination de la société moderne. Le juif a le droit de nous le rappeler, quand nous semblons en train de l’oublier. Il y a des pierres de Palestine dans les substructions de nos sociétés nouvelles. Nous le disions ici même, il y a quelque dix-huit mois, par la bouche d’un juif [42]. A plus d’un égard, la Révolution n’a été qu’une application de l’idéal qu’Israël avait apporté au monde. L’idée de la justice sociale est une idée israélite. L’avènement de la justice sur la terre a été le rêve de Juda. Le dernier historien d’Israël nous le remémorait récemment encore. Pour trouver la source première de 1789, il faut creuser par-dessous la Réforme et la Renaissance ; il faut remonter par-delà l’antiquité classique et l’Évangile, jusqu’à la Bible, à la Thora et aux prophètes. En ce sens, il est vrai que le nouveau décalogue des Droits de l’homme procède des tables rapportées du Sinaï, et que la nuit du 4 août a été un lointain et involontaire écho du Horeb.

Mais cette part d’Israël dans la formation des sociétés nouvelles, elle ne revient point au juif du moyen âge ou de l’ancien régime, méprisé, abaissé, avili ; elle revient aux livres hébreux devenus le patrimoine des peuples chrétiens. La Révolution et la société moderne ont-elles des maîtres parmi les juifs, ce n’est point les docteurs en Talmud des Askenazim ou des Sephardim, ce sont les vieux nabis d’Israël, les Isaïe, les Jérémie, les Ezéchiel, qui, à leur manière, ont été de grands révolutionnaires. Si la Réforme elle-même et, avec la Réforme, les libertés anglaises ou américaines tiennent au judaïsme, c’est par la Rible et non par le juif, c’est par le vieux livre, lu le soir, à haute voix, en famille, et non par les débris vivans des douze tribus. A l’époque de leur révolution, il n’y avait de juifs ni en Angleterre, ni en Amérique, si bien que l’on pourrait dire que les pays les plus soumis à l’ascendant des Hébreux sont ceux où le juif a eu le moins d’action. C’est bien dans la Bible, semble-t-il, que Jurieu et les pasteurs protestans, en cela les maîtres de Rousseau, ont découvert le principe de la souveraineté du peuple ; mais, pour le trouver, ils n’ont pas eu besoin d’aller chercher dans la Judengasse. C’est à la Bible, c’est au Pentateuque et aux Juges que, s’il en faut croire un Américain, lui-même israélite [43], les fondateurs de l’Union américaine ont emprunté le modèle de leur constitution populaire et fédérale ; mais, pour cela, les Adams et les Madison n’ont pas eu à prendre leçon des juiveries de l’Europe ou de l’Afrique.

Nous faisons souvent honneur aux peuples protestans et à la Réforme de ce que, en bonne justice, il serait plus équitable d’attribuer à la Bible et aux Hébreux, — je ne saurais dire aux juifs. A l’Orient comme à l’Occident de l’Atlantique, le juif moderne, le petit juif du ghetto n’a guère rien à revendiquer dans la genèse des idées qui ont changé la face du monde. Loin d’y avoir donné l’impulsion, le judaïsme en a subi le contre-coup. Ici, comme en beaucoup de choses, le juif a moins été initiateur qu’imitateur. Pour s’ouvrir aux idées nouvelles, il lui a fallu se dépouiller de ses anciennes notions judaïques. Il était si bien lié et garrotté par le Talmud et les observances rituelles, que, si nous n’avions tranché ses liens, ou si nous ne lui avions prêté des ciseaux et des limes pour les couper, il n’aurait peut-être jamais eu la force de les briser. J’incline à croire, quant à moi, que, livré à lui-même et moralement isolé du chrétien, le juif talmudiste eût eu autant de peine à se dégager de ses traditions judaïques et à s’émanciper du joug des Talmuds que le musulman à s’affranchir des chaînes du Coran. Chez Israël aussi, la loi civile faisait corps avec la loi religieuse et, comme dans l’Islam, le Coran, chez lui, le Talmud était le code de l’une et de l’autre. Si mobile, si flexible, si prompt à tout comprendre et à tout s’assimiler, si curieux de tous les progrès et de toutes les innovations que se montre à nous, en Occident, le juif civilisé, il me semble que, confiné dans les juiveries de ses pères, enveloppé d’une atmosphère purement juive, il fût demeuré stationnaire. Il y était, pour ainsi dire, condamné par le formalisme pharisaïque de la Mischna et de la Ghémara, par ce réseau de prescriptions sans fin qui l’enlaçait de tous côtés, par cette étroite règle d’une vie où tout était prévu et réduit en formules, où chaque jour, chaque heure le mettait « en présence d’un commandement, d’une Mitsva à accomplir. » Pour l’arracher à un pareil esclavage, il lui fallait l’aide du dehors. Ainsi en a-t-il été. Ce n’est pas des juiveries qu’a soufflé l’esprit qui a transformé le juif en homme moderne ; et là même où les murailles du ghetto étaient tombées, l’esprit nouveau n’a pas vaincu, sans résistance des rabbins. Ne renversons pas les rôles : au rebours de ce que nous voudraient persuader tels sémites et tels antisémites, presque également enclins à magnifier Israël, ce n’est pas le juif qui a émancipé la pensée chrétienne, c’est la pensée chrétienne ou, si vous aimez mieux, la pensée « aryenne » qui a émancipé le juif. Sans Descartes, je n’imagine pas de Spinoza ; et sans Voltaire ou sans Lessing, je doute qu’il y eût eu un Moïse Mendelssohn. De même, en remontant plus haut, sans Platon et les Grecs, y aurait-il eu un Philon ? Et sans Aristote ou sans les Arabes, y aurait-il eu un Maïmonide ? A toute époque, êtes-vous tenté de conclure, le génie juif, pour prendre son vol, a eu besoin d’être lance par autrui : on dirait que ses ailes ne peuvent s’ouvrir toutes seules ; qu’il leur faille, pour se déployer, un secours étranger. Peut-être cela tient-il au poids de la tradition qu’il lui faut soulever. Mais ce n’est pas ce que nous voulons examiner en ce moment. Il nous suffit de montrer que, aux temps modernes, le juif a reçu l’impulsion, au lieu de la donner. Dans toutes les communautés juives abandonnées à elles-mêmes, les ultra-conservateurs, « les obscurans » l’ont emporté. Ainsi, du moins, aux deux ou trois derniers siècles. Loin de sortir de la synagogue, les idées nouvelles ont eu peine à s’y glisser. Elle s’était, pour ainsi dire, calfeutrée dans ses traditions ; en Pologne, en Hongrie, en Allemagne même, presque partout, elle avait fait comme dans les pays du nord, où à l’entrée de l’hiver on mastique les fenêtres pour se préserver de l’air du dehors. Les plus illustres de ses enfans ont été anathématisés par la synagogue ; et le Hérem, aux imprécations terrifiantes, a été lancé contre tous les novateurs. Baruch Spinoza, au xvn° siècle, était mis en interdit par la communauté juive la plus éclairée du globe. Moïse Mendelssohn, l’original du Nathan le Sage de Lessing, voyait, en plein XVIIIe siècle, son Pentateuque et ses Psaumes allemands condamnés par les rabbins allemands et polonais. La synagogue de Berlin repoussait les livres en langue vulgaire ; elle expulsait un de ses membres pour avoir lu un livre allemand. Askenazim ou Séphardim, la foule des juifs des deux rites avait les philosophes et les maximes des philosophes en horreur. Les sciences profanes leur étaient suspectes [44]. Pendant que les salons de Paris discutaient la philosophie de Descartes ou la prochaine régénération de l’homme, les juiveries de l’est ou du centre de l’Europe rêvaient d’utopies cabalistiques, s’abandonnant aux folies du hassidisme, se passionnant pour ou contre les faux Messies, les Franck ou les Sabbataï [45].


VI

Partout, en Orient comme en Occident, c’est du dehors, c’est grâce aux falots des goïm que les idées nouvelles et « les lumières » ont pénétré dans les étroites ruelles du ghetto et percé les ténèbres de la Judengasse. Et comment en eût-il pu être autrement après des siècles de séquestration et d’avilissement ? Quelle que soit l’élasticité du juif, le ressort d’Israël était comme brisé. Sur lui pesait le double poids de ses lourdes traditions talmudiques et des défiances d’une société hostile. Comme aux âges qui avaient suivi la chute du Temple, le juif, ramassé sur lui-même, s’était cloîtré dans ses rites et ses observances traditionnels. Vers 1700, Juda était peut-être redevenu plus juif qu’il ne l’était à la veille des croisades. Ce qu’était le juif européen, quelque trente ou quarante ans avant la révolution, il nous est facile de nous le représenter. Nous n’avons qu’à regarder vers l’est, là où les juifs vivent encore en masses compactes, séparés des chrétiens par des barrières morales ou matérielles. Rien ici ne vaut la vision directe des choses et des hommes. A parcourir les sordides Sions de l’est, à en suivre les habitans dans leurs longues lévites luisantes, on sent les répugnances héréditaires du juif, abandonné à lui-même, pour les innovations et les nouveautés. A ce titre, comme ses pères, les Béni-Israël, c’est encore un Oriental. Le miracle, nous y reviendrons, c’est la promptitude de sa métamorphose sous la magique baguette de notre culture occidentale.

Qui ne connaît pas les grandes juiveries contemporaines où les fils de Juda, rassemblés par milliers, vivent en tribu, more judaico, ne connaît pas le juif. Ce n’est guère que là, en Bohême, en Galicie, en Lithuanie, en Petite-Russie, en Moldavie, que nous trouvons le juif demeuré juif. Or, prenez ces juifs du centre et de l’orient de l’Europe, ces juifs judaïsans des grandes juiveries. Est-ce le juif polonais, le juif de Russie ou de Roumanie qui vous semble un artisan de nouveautés ? Regardez-le bien. Est-ce lui ou ses pareils qui ont pu pousser le monde moderne dans des routes non frayées ? Est-ce lui que vous soupçonneriez de mettre en péril la civilisation chrétienne ? Le malheureux ! il est, pour cela, trop abaissé, il est trop pauvre, il est trop ignorant, il est trop indifférent à nos querelles religieuses ou politiques. Interrogez-le ; il ne vous entendra point. Mais ce n’est pas tout ; il est pour cela trop juif, trop religieux, trop dévot, trop traditionnel, trop conservateur en un mot.

C’est ici un point sur lequel il faut insister. Force nous sera, plus d’une fois, d’y revenir encore. Il n’y a peut-être rien au monde de plus obstinément conservateur que le juif talmudiste. En fait d’attachement aux mœurs des ancêtres et à la coutume, il en remontrerait au mandarin chinois, aussi bien qu’au moujik russe. Cet homme, qu’on nous représente comme l’adversaire naturel de la tradition, a pour constant souci de se conformer à la tradition. Là où le juif est resté juif, ni les gouvernemens, ni la société chrétienne n’ont rien à redouter d’Israël. Remarquez-le bien, les pays où l’on se plaint de a la judaïsation » des sociétés contemporaines sont précisément ceux où les juifs sont demeurés le moins juifs. Pour qu’il devienne un dissolvant religieux ou politique, il faut, si je puis ainsi parler, que le juif soit « déjudaïsé. » L’observation est facile à faire en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en France même, aussi bien qu’en Russie ou en Orient : s’il est des juifs qu’on puisse accuser d’être les zélateurs de l’esprit de négation et de destruction, c’est, d’habitude, des juifs émancipés du judaïsme, des juifs qui, au contact des chrétiens, ont dépouillé les croyances et les traditions d’Israël. Cet israélite moderne, qu’on nous peint comme l’agent de corruption de notre civilisation chrétienne, est lui-même un produit de notre civilisation. Le virus qu’il charrie dans les veines de nos sociétés, il ne l’a pas sécrété ; il ne porte la contagion que parce qu’il en a été infecté.

Prenons les pays où ce que nous appelons les idées modernes n’a encore entamé que l’écorce, la Russie, par exemple. Est-ce vraiment les juifs de Vilna en longue houppelande et en grandes bottes qui menacent le régime autocratique et la « civilisation orthodoxe ? » A qui le fera-t-on croire ? Je connais cependant, à Pétersbourg ou à Moscou, des hommes qui ne seraient pas fâchés de nous le persuader. Après la défunte Rous de feu Aksakof, c’est le Grajdanine du prince Mechtchersky. Il s’est même trouvé, auprès du tsar, des hommes d’état pour exprimer, à cet égard, les appréhensions de leur loyalisme monarchique ou de leur conscience chrétienne. Ainsi, notamment, un des premiers dignitaires de l’empire, le haut-procureur du très saint-synode, M. Pobédonostsef, ancien précepteur de l’empereur Alexandre III, et aujourd’hui encore le principal conseiller de son impérial élève pour les affaires religieuses. C’était en 1881, à l’époque des troubles antisémitiques du sud de la Russie. Les boutiques et les maisons des juifs étaient mises à sac. Des bandes d’émeutiers, accourues du nord, annonçaient au peuple qu’un ukase impérial ordonnait le pillage de « ces coquins d’Hébreux. » Une députation d’israélites était venue au très saint-synode solliciter, pour les victimes, l’appui du haut-procureur. M. Pobédonostsef, en lui faisant l’honneur d’écouter ses doléances, crut devoir déplorer devant elle que les juifs instruits fissent usage de leurs lumières « pour ébranler les fondemens de la société et répandre dans le peuple des doctrines funestes [46]. »

Un tel reproche jeté, à pareille heure, aux juifs russes se trompait d’adresse. Les douanes impériales, secondées par une double et triple censure, n’ont-elles pu défendre les frontières de l’empire contre l’entrée en fraude des négations de l’Occident, ce n’est certes pas la contrebande juive qui a importé dans la sainte Russie ces denrées prohibées. Si le juif a été un courtier d’idées, ce n’est point dans la Russie contemporaine. Rabbins ou banquiers n’eussent pas été retenus par le respect, que les interlocuteurs israélites du haut-procureur eussent pu répondre au grief de M. Pobédonostsef en renvoyant à la Russie orthodoxe l’accusation portée contre les fils de Juda. Les vieux juifs à longue barbe et à longues boucles des juiveries de l’ouest eussent pu lui demander ce que les gymnases impériaux et le contact des chrétiens avaient fait de l’âme de leurs fils et de leurs filles. Un romancier russe, Ivan Tourguénef, si je ne me trompe, a mis en présence d’un procureur de province un juif de l’ouest, dont le fils est compromis dans une conspiration [47] La réponse faite au magistrat par le vieux Abraham, les juifs de Russie ne seraient pas seuls en droit de l’adresser à leurs accusateurs. Ce que, avec un rare don de divination, l’écrivain russe a mis sur les lèvres du juif de Lithuanie, bien des coreligionnaires de Samuel Abraham eussent pu le répéter, en Occident aussi bien qu’en Orient [48]. Les juiveries de Russie ne sont pas les seules où les pères ou les grands-pères aient parfois peine à reconnaître leurs enfans.

Il nous faut ici cesser un instant de songer à nous-mêmes. Nous ne nous préoccupons, d’habitude, que de l’influence des juifs sur nos sociétés chrétiennes ; nous ne nous inquiétons guère de l’action de notre culture moderne sur les juifs et sur le judaïsme. Autrement, nous verrions que, si le juif semble parfois un dissolvant de nos sociétés chrétiennes, le chrétien ou « l’aryen » est un bien autre dissolvant pour le judaïsme. Israël, qui a résisté à vingt siècles de compression, est mis en péril par la civilisation qui l’a émancipé. De tous les ennemis auxquels il a survécu, de Pharaon ou de Nabuchodonosor à Titus, et d’Adrien à Torquemada, aucun n’a été, pour lui, aussi redoutable que cette société moderne, la première à lui sourire. Nos idées modernes, notre critique, nos sciences « aryennes » sont en train de ruiner les traditions et les mœurs juives. Le judaïsme survivra-t-il longtemps à leur ruine ? Il se peut ; mais, pour la synagogue, le problème est non moins grave que pour le christianisme. Il se fait, à cette heure, à notre contact, un travail intérieur de désagrégation dans le sein du judaïsme ; quel en sera le dernier terme ? Nous ne savons.

Il y a ainsi, du juif au non-juif, et du goï au fils de Jacob, une action réciproque, en apparence également dissolvante, mais, à tout prendre, plus menaçante pour le juif que pour le goï. Qu’est-ce qui a conservé le juif à travers les siècles et l’a empêché de disparaître au milieu des nations ? C’est sa religion ; c’est, nous l’avons dit, le rituel, les observances et les pratiques minutieuses dont l’avait enveloppé le Talmud. Or, ces rites protecteurs, cette cuirasse ou cette carapace d’observances qui l’a défendu durant deux mille ans, et que rien ne pouvait transpercer, notre esprit occidental l’a entamée ; il est en train de la faire tomber morceau par morceau. Le judaïsme, et le juif avec lui, dépouillé de ses enveloppes protectrices, est pour ainsi dire mis à nu. Ainsi dénudé et comme à vif, saura-t-il résister à l’action corrosive de nos acides modernes, dans lesquels il est plongé, comme dans un bain ? Et si le judaïsme, débilité, venait à se décomposer et à se dissoudre, qu’adviendrait-il du juif ? Formé et sauvegardé par sa religion, le juif ne risque-t-il point de s’évanouir avec le judaïsme ? Le reproche que le pasteur luthérien ou le pope orthodoxe adresse volontiers à l’israélite, on voit que les rabbins seraient en droit de le retourner au chrétien. Eux, aussi, peuvent s’inquiéter. Plusieurs le sentent et le confessent. J’en ai rencontré, dans les juiveries de l’Est, qui redoutaient de voir tomber les barrières artificielles encore dressées entre leurs frères et les gentils, préférant l’humiliation et la gêne de lois restrictives à nos libertés corruptrices. Ils se disaient que tout peut-être n’est pas profit pour Israël dans cette civilisation qui semble lui ouvrir le monde. Là où d’autres saluent le triomphe de Sion, ils se demandaient s’il ne fallait pas voir dans sa victoire le prélude de sa chute, et si l’émancipation de Juda ne devait point aboutir à la submersion de Juda, lentement englouti par les nations.

Entre le juif et le non-juif, entre « le sémite » et « l’aryen, » il y a toujours cette différence que ce sont bien nos idées et notre culture aryenne, germano-latine, qui risquent de désagréger le judaïsme, tandis que les doctrines qui menacent le christianisme et rongent nos sociétés chrétiennes n’ont rien de spécifiquement sémite. Allez voir chez les Arabes. Le mal que nous l’accusons de nous apporter ou de nous transmettre, le juif l’a gagné chez nous. A cet égard, il en est de l’Orient comme de l’Occident, et de la Russie comme de nous-mêmes. Scepticisme, matérialisme, nihilisme, loin d’être des produits juifs, ne sont, chez les juifs qui en sont infectés, qu’un signe et une suite du rapprochement des races ; ils attestent le contact du juif avec nous. Ici, comme presque partout, et dans le monde moderne aussi bien qu’au moyen âge, le juif n’a été qu’un agent de transmission, un courtier. Les denrées intellectuelles qu’il nous offre et nous débite, elles ne sont pas d’habitude de sa fabrication ; elles ne sortent pas de chez lui ; il les a prises chez nous, dans nos ateliers ou nos laboratoires. Tout au plus, leur donne-t-il une façon, un apprêt. On répète souvent que le juif ne produit rien, qu’il n’est jamais qu’un intermédiaire. C’est peut-être ici que cela est le plus vrai.

Sous ce rapport même, l’on me semble outrer l’influence du juif. S’il a parfois le monopole de la banque, il n’a pas celui du colportage des idées. Rien ne nous oblige à nous en approvisionner chez lui. Il est peu équitable d’attribuer à l’ironie juive, au scepticisme israélite, à l’esprit sémitique, la diffusion de doctrines que, souvent, le juif ne nous sert que parce qu’elles sont à notre goût, et qu’elles font recette. Ici encore, avec ses vieux instincts de trafiquant, il obéit à la loi de l’offre et de la demande.

Entre l’esprit juif et l’esprit chrétien, entre l’ancienne loi et la nouvelle, là où toutes deux ont gardé leur empire, il s’en faut que l’antagonisme soit aussi grand qu’on veut parfois l’imaginer. A la façon dont certains chrétiens parlent de l’esprit juif et du judaïsme, on dirait que la Bible et l’Évangile n’ont rien de commun. On semble ne plus se souvenir que tous deux ont au fond même Dieu, même décalogue, même morale. Le juif et le chrétien seraient également fidèles, l’un à l’Évangile, l’autre à la Thora, qu’entre eux il y aurait moins de contrastes que de ressemblances. S’il n’y avait, dans nos sociétés modernes, d’autre changement que la substitution, à une civilisation purement chrétienne, d’une civilisation juive ou judéo-chrétienne, l’idée de Dieu, l’idée morale et religieuse continuerait à planer sur nos sociétés. Est-ce la peine de montrer qu’à cela ne se borne pas la transformation en train de s’accomplir dans notre monde occidental ? qu’il y a autre chose dans l’évolution de la pensée et de la société modernes qu’un retour de l’Europe vers Jérusalem ? Bien aveugle qui n’y verrait que la tardive revanche de la synagogue sur l’église, et la défaite de la croix par le chandelier à sept branches !

Ne parlons donc pas de « la judaïsation » des sociétés chrétiennes. Si les chrétiens étaient demeurés plus chrétiens, le juif aurait peu de prise sur le chrétien. Ce que vous appelez « la judaïsation » de nos sociétés modernes, chrétiens et israélites pourraient également l’appeler, — passez-moi le barbarisme, — la paganisation de nos sociétés. « Aryens et sémites, » chrétiens déchristianisés et juifs déjudaïsés, en reviennent, pratiquement, à une sorte de paganisme inconscient. Telle est la vérité : Sem et Japhet, poussés par le même vent, glissent côte à côte sur la même pente. Nos lourdes races occidentales, que l’Évangile avait péniblement arrachées au culte de la matière et de la force, sont en train de retomber dans leur antique naturalisme, dépouillé, cette fois, de la parure mythique qui le couvrait d’un voile de poésie. Et Israël lui-même, choisi pour conserver la notion du Dieu vivant, Israël que, aux anciens jours, ses prophètes avaient déjà tant de peine à disputer aux autels de Moloch ou de Baal, Israël, énervé par la fortune et las d’attendre le Messie de justice, semble, comme Salomon vieillissant, oublier l’alliance avec l’Eternel pour offrir des parfums sur les hauts lieux aux idoles étrangères, à Kamosch et à Astarté.

Y a-t-il dans le déclin de l’idée chrétienne une revanche d’un culte sur un autre et d’un passé lointain sur le passé d’hier, c’est celle du vieux paganisme, du paganisme immortel, diraient nos néo-païens, prêt à triompher également de la Thora et de l’Évangile, de Jéhovah et de Jésus. Ce qui est en conflit avec l’esprit chrétien, c’est moins encore la science nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations, que les vieux instincts païens, les concuspiscences de la chair et l’orgueil de la vie, de nouveau débridés par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie de l’homme érigé en Dieu, tel est le nouveau culte auquel semble revenir notre civilisation occidentale ; et cette fausse religion de l’humain substitué au divin, elle répugne peut-être encore plus à la Bible qu’à l’Évangile, au Sinaï qu’au Calvaire. Individuelle ou collective, l’apothéose de la créature est la négation formelle du judaïsme : « Je suis l’Éternel, ton Dieu, a dit Jéhovah, et tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. »

— Soit, dira quelque antisémite ; le juif n’est ni le seul, ni peut-être le principal agent de la déchristianisation des sociétés contemporaines. Le judaïsme risque de périr, victime lui-même de la guerre faite par les siens au christianisme et à l’idée chrétienne. Mais, quand nous parlons de la judaïsation des sociétés et de la décomposition des nations européennes par le juif, ce que nous avons en vue, ce n’est pas tant le judaïsme comme religion, que le judaïsme comme race ; c’est moins le juif que le sémite. Israël nous apparaît comme une tribu étrangère campée au milieu des peuples modernes, et les menaçant à la fois d’assujettissement moral et d’asservissement matériel. Ce qu’il met en péril, ce n’est pas seulement la religion, c’est la nationalité. Laissons de côté la civilisation chrétienne : le juif agit, comme un dissolvant, sur quelque chose qui nous tient non moins au cœur, sur notre culture nationale, sur notre génie historique, sur notre âme française, slave, allemande. — Derrière le grief religieux, en surgit ainsi un autre, en réalité connexe, le grief national, plus grave peut-être encore, parce que plus général, parce qu’il touche un plus grand nombre d’hommes, et cela, dans ce qu’ont de plus sensible les peuples modernes.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. L’émancipation des juifs était le corollaire du premier article de la Déclaration des droits de l’homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Les juifs de France, dirigés par Cerf Berr et Beer-Isaac Berr, l’avaient bien vite compris. Ils eurent dans l’Assemblée des avocats divers et puissans : Mirabeau, l’abbé Grégoire, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, Robespierre, Duport. L’opposition n’en fut pas moins vive, de la part de Rewbell et des députés de l’Alsace surtout. C’est pour cela que la Constituante ne se décida à reconnaître aux juifs les droits de « citoyens actifs » qu’à la veille de se dissoudre. Voyez l’abbé Jos. Lémann : la Prépondérance juive : 1re partie, Ses origines, ch. IV-IX ; Paris, 1889. — Graetz : Geschichte der Juden, t. XI, ch. V. — Théod. Reinach : Histoire des Israélites, liv. V, chap. II. — Cf. Eug. Seinguerlet : Strasbourg pendant la Révolution ; Paris, 1886.
  2. Louis Wihl, d’après Jos. Lémann : la Prépondérance juive, 1re part., p. 244.
  3. Nous laissons de côté ici l’Espagne et le Portugal, où il n’est pas resté de juifs indigènes. Si, dans ces deux états, il n’y a plus de lois spéciales contre les israélites, si quelques juifs y sont venus du dehors, ils n’auraient pas encore la liberté d’y ouvrir publiquement une synagogue.
  4. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. III ; la Religion, liv. IV, ch. III.
  5. Voyez notamment, dans le Nouveau dictionnaire de géographie universelle de M. Vivien de Saint-Martin, le savant article : Juifs, de M. Isidore Loeb. Si les chiffres que nous donnons ici sont parfois plus élevés, c’est que nous avons cru devoir tenir compte de l’imperfection des statistiques en certains pays, en Russie, par exemple ; et, en d’autres, comme l’Angleterre ou la France, de l’augmentation récente des israélites par l’immigration.
  6. T. Czacki : Rosprawa o Zydach ; Vilna, 1807, p. 216. — Cf. Brafmaun : Kniga Kagala, t. I, p. 307.
  7. Nous verrons qu’en Pologne ou en Petite-Russie ces juifs d’Occident ont pu se rencontrer avec des juifs ou des prosélytes juifs, établis dans les steppes russes.
  8. Il est difficile de ne pas avoir cette impression devant les cartes qui montrent la densité relative de la population israélite sur notre continent. Voyez, par exemple, une carte publiée par l’Anglo-Jewish Association, dans son rapport pour l’année 1888.
  9. Voyez Macaulay : Critical and historical essays, I ; Civil disabilities of the Jews.
  10. Ainsi, par exemple, M. Rodrigues : les Trois Filles de la Bible.
  11. Lévitique, XIX, 18.
  12. Un païen avait dit à Schamaï : « Je me convertirai à ta religion, si tu peux me l’enseigner pendant que je me tiens debout, devant toi, sur un pied. » Schamaï le repoussa. Le païen fit la même demande à Hillel, qui lui répondit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; c’est là toute la loi ; le reste n’en est que le complément et le commentaire. » — M. Schwab : le Talmud de Jérusalem, introduct., p. XXXIX.
  13. Cela même est contesté par plus d’un commentateur. Voyez Rabbinowicz : Législation civile du Talmud, t. III, introduct. ; et Kayserling : Der Wucher und das Judenthum ; Pest, 1882.
  14. Lévitique, XIX, 34- Cf. ibid., XXIV, 2 ; Deutéronome, X, 18, 19.
  15. Cette distinction entre les dispositions politiques, de leur nature temporaires et caduques, et les lois religieuses données à Israël, pour tous les pays et tous les temps, a été établie ou confirmée solennellement par le grand sanhédrin réuni par Napoléon.
  16. Traduction de M. Moïse Schwab, de la Bibliothèque nationale ; Paris, Maisonneuve, 1878-1890. — Le Talmud, dit de Jérusalem, est l’œuvre des écoles de Palestine. La Mischna (répétition de la loi, Deuterosis) est la même dans les deux Talmuds ; le commentaire, la Ghémara (complément), seul varie.
  17. On sent souvent, du reste, dans les décisions des rabbis du Talmud, l’influence du droit romain.
  18. Arsène Darmsteter : Reliquiœ, le Talmud. Cerf, 1890.
  19. Voyez, par exemple, Derembourg, art. Talmud, dans l’Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger.
  20. Voyez la Revue des études juives, I, 1880, p. 256-259. — Isidore Loeb : la Controverse sur le Talmud sous saint Louis.
  21. Le texte édité par M. Berliner (Raschii in Pentateuchum commentarius ; Berlin, 1866) porte : « Le meilleur des Égyptiens. » C’est à propos de l’Exode et du passage de la Mer-Rouge, en effet, que le rabbi prononce ces paroles. Dans le traité des Soferim (XV, 10). R. Simon B. Johaï dit : « Le meilleur des goïm, en temps de guerre, on peut le tuer. » — Voyez Isidore Loeb : la Controverse sur le Talmud sous saint Louis.
  22. L’exclusivisme national ou religieux reproché à l’Ancien-Testament, l’Évangile, cependant, pour qui veut y regarder de près, n’en est pas toujours absolument dégagé. Il s’y rencontre des paroles comme celles-ci : Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus (Math., XV, 26 ; Marc, VII, 27). Et cette parole d’inspiration judaïque, dite au profit des juifs, a plus d’une fois, au moyen âge, été retournée contre eux.
  23. Ce droit de péage ou leibzoll n’a été aboli que par Louis XVI. Voyez, par exemple, M. l’abbé Jos. Lémann : l’Entrée des Israélites dans la société française, 1886, chap. Ier.
  24. Voyez Graetz : Geschichte der Juden, t. XI, ch. II. — Jos. Lémann : ibid., liv. I, ch. II.
  25. L’ouvrage d’Eisenmenger : Entdecktes Judenthum (Kœnigsberg, 1711), offrait ainsi, dès le début du XVIIIe siècle, une compilation des inepties ou des bizarreries que l’on peut relever dans le Talmud. Eisenmenger avait été déjà devancé, au XVIe siècle, par Pfefferkorn, un renégat que combattit Reuchlin.
  26. Ainsi, M. F. Delitzsch, professeur de théologie à l’Université de Leipzig, Rohlings Talmudjude beleuchtet, traduit en russe, sous ce titre : Slavo pravdy o Talmudé.
  27. Le docteur Rohling, auteur de Der Talmudjude (Munich, 1878). Cet ouvrage, récemment imité en français, a donné lieu, de la part d’un rabbin de Vienne, le docteur Bloch, à un procès où ont été démontrées les inexactitudes de Rohling. Voyez Zur Judenfrage nach den Akten des Prozesses Rohling-Bloch, par Jos. Kopp ; Leipzig, Jul. Klinkhardt, 1886.
  28. La démonstration a, du reste, été faite plusieurs fois, pour Calvin, comme pour Luther, par les polémistes catholiques. Je citerai, entre autres, la Vie de Luther et la Vie de Calvin, d’Aubin.
  29. Œuvres de Voltaire, édit. de 1775, t. XXXVIII.
  30. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. III, la Religion, liv. III, chap. IX.
  31. On peut citer, en russe, M. D. A. Chwolson, professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg : O nékotorykh srednevekovykh obvineniakh protif Evréef ; Saint-Pétersbourg, 1880, 2e édit., et M. Jér. Lioutostanski : Vopros ob oupotréblénii Evreiami sectatorami kristiansk. krovi, etc. ; Moscou, 1876 ; — en allemand, Jos. Kopp : Zur Judenfrage ; Leipzig, 1886, IIIe partie ; — en italien, Corredo Giudetti : Pro Judœis : Riflessioni e documenti ; Turin, 1884 ; — en anglais, le Nineteenth Century, novembre 1883, etc.
  32. Le pape Clément XIV, Ganganelli, alors consulteur du saint-office romain. Les juifs de Iampol, en Pologne, avaient été accusés, en 1756, d’avoir assassiné un chrétien pour employer son sang à la confection de leurs pains azymes. Dans leur détresse, ils ne craignirent pas d’invoquer l’intervention du saint-siège. L’étude de la question fut confiée par le pape Benoit XIV à Ganganelli. Le savant franciscain rédigea un long rapport dans lequel il conclut à l’inanité de l’accusation portée contre les juifs, après avoir examiné un à un les principaux cas de meurtre rituel, reprochés aux israélites depuis des siècles. Ces conclusions furent adoptées par la curie romaine, qui chargea le nonce du pape à Varsovie de protéger les juifs contre pareille calomnie. Le mémoire de Ganganelli, dont une copie a été retrouvée dans les archives de la communauté israélite de Rome, a été publié, en allemand, par le docteur Berliner, sous le titre de Gutachten Ganganelli’s (Clemens XIV) in Angelegenheit der Blutbeschuldigung der Juden ; Berlin, 1888 ; — et en italien, par M. Isidore Loeb : Revue des études juives ; Paris, avril-juin 1889.
  33. Deux enfans sont honorés par l’Église comme martyrs des juifs : l’un, le bienheureux Simon de Trente, mis à mort en 1475 ; l’autre, le bienheureux André de Rinn (diocèse de Brixen), tué en 1462. Il est à noter que le premier a été béatifié en 1588, le second, seulement, en 1753. Ganganelli, tout en admettant l’authenticité de ces deux meurtres, remarque lui-même, dans le mémoire mentionné plus haut, que la curie romaine n’a autorisé que tardivement le culte de ces deux martyrs.
  34. Voyez, par exemple, les Juifs nos maîtres, par Chabaudy ; Paris, 1882.
  35. Hep ! hep ! cri traditionnel contre les juifs en Allemagne. On en a donné diverses explications plus ou moins fantaisistes ; on a ainsi voulu y retrouver les initiales des mots : Hierusalem est perdita. Ce n’est peut-être, selon l’hypothèse de M. Isidore Loeb, qu’une corruption du mot : Hebe ! heb ! « arrêtez ! tenez-le ! » encore employé dans ce sens en Alsace et dans les pays rhénans.
  36. Germania, 10 septembre 1879.
  37. Je pourrais citer comme exemple le discours du pasteur Stoecker au Landtag prussien, le 22 mars 1880. Cf. les écrits de M. le professeur Treitschke.
  38. M. James Darmsteler : Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif, 1881, p. 16.
  39. Nous ne dirons rien ici de l’action attribuée aux juifs dans les sociétés occultes ; nous aurons plus tard l’occasion d’y revenir.
  40. M. Em. Faguet : Dix-huitième siècle, avant-propos, 1890.
  41. M. James Darmsteter : Joseph Salvador, p. 52 ; cf. p. 28, 29.
  42. Voyez la Revue du 15 juin 1889 et le Banquet du Centenaire de 1789, dans notre volume : la Révolution et le Libéralisme ; Hachette, 1890.
  43. M. Oscar S. Strauss, ministre des États-Unis en Turquie : les Origines de la forme républicaine du gouvernement dans les États-Unis d’Amérique, ouvrage traduit en français avec préface de M. E. de Laveleye. Paris, 1890 ; Alcan.
  44. Voyez notamment l’autobiographie du rabbin philosophe, Salomon Maimon, publiée en 1792-93, par R.-P. Moritz, sous ce titre : Salomon Maimons Lebensgeschichte. Cf. Arvède Barine : un Juif polonais, Revue du 15 octobre 1889.
  45. Le XVIIe et le XVIIIe siècle ont, en effet, été l’époque des faux Messies, et aussi de la diffusion du hassidisme ou néo-cabalisme, encore dominant dans nombre de communautés. Voyez Graetz : Geschichte der Juden, t. X, ch. VI-XI.
  46. Ce fait, emprunté au journal hébreu Hamelits, 12 mai 1881, est rapporté dans le numéro 13 des Feuilles jaunes de la même année, sorte de feuillets volans publiés, durant les troubles antisémitiques de Russie, par les comités Israélites.
  47. Dans le cabinet du procureur (V kaméré prokourora), récit anonyme traduit pour la Revue politique, 16 avril 1881. — Nous avons donné, dans l’Empire des tsars et les Russes (t. III, liv. IV, ch. III), les raisons qui expliquent la participation de certains juifs aux complots des nihilistes. Nous y reviendrons ici même.
  48. « Nos enfans n’ont plus nos croyances ; ils ne prient plus avec nos prières et ils n’ont pas davantage vos croyances ; ils ne prient pas non plus avec vos prières ; ils ne prient jamais et ne croient à rien. » (Dans le cabinet du procureur.)