Ouvrir le menu principal

Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 406-429).
Les invasions des sauterelles


C’est un triste vocable que celui d’invasion ; il sonne toujours d’une façon lugubre à l’oreille, même lorsqu’il s’applique à ces fléaux qui s’abattent sur la terre pour y causer d’effroyables famines et au premier rang desquels il faut placer les invasions de sauterelles.

Notre Algérie en a cruellement souffert. Plus d’une fois les acridiens des liants Plateaux y ont engagé contre l’agriculture une lutte violente. Duel terrible où l’homme fut souvent vaincu ! On a vu des soldats illustres, Bugeaud, Mac-Mahon, Chanzy, Ladmirault et d’autres, en proie à de grandes angoisses lorsqu’il leur a fallu défendre le territoire qui leur était confié contre un ennemi plus insaisissable, plus difficile à réduire qu’une armée arabe.

Ainsi qu’on l’a dit quelque temps après que l’Algérie eut eu à supporter la plus affreuse des disettes, et que Ion eut vu, dans un appel suprême à la solidarité publique, les prêtres du Christ s’unir aux serviteurs d’Allah, ce combat entre l’homme et l’insecte eut par momens un caractère de grandeur qui impressionna et frappa l’imagination tout en imposant à l’homme de science, plus qu’à tout autre, réflexion et méditation.

C’est qu’en effet c’était au naturaliste qu’incombait le devoir de pénétrer le mystère qui entoure l’apparition des vols envahisseurs, de déterminer les lois qui président à leur organisation, à leurs déplacemens, puis à leur disparition soudaine ; c’est à lui que revenait le soin d’observer toutes les particularités de l’existence des sauterelles afin de savoir à quel moment il serait avantageux de les combattre, de rechercher les causes naturelles qui arrêtent leur multiplication indéfinie, afin d’éviter des destructions onéreuses si elles sont inopportunes.

« Il n’est pas, dit M. Künckel d’Herculais, un point de l’étude anatomique, physiologique et biologique des acridiens, qui n’offre un vif attrait au savant ; il n’est pas une observation relative aux mœurs des animaux ou au développement des végétaux parasites de ces insectes qui ne conduise à des déductions d’une haute importance pour l’agriculture [1]. »

Cela devient aussi une question d’humanité lorsqu’on songe qu’en 1867 des milliers d’Africains moururent des suites d’une famine due à une irruption formidable de sauterelles. Après cette année néfaste, ces insectes reparurent en 1888 aussi nombreux et presque aussi meurtriers. Depuis lors, habilement combattus, ils sont devenus bien moins agressifs, plus rares, et l’on est heureux d’avoir à dire que de ce côté du moins la science semble avoir triomphé.


I

C’est en 1845, le maréchal duc d’Isly étant gouverneur général de l’Algérie, qu’une circulaire administrative signala pour la première fois, dans le nord de l’Afrique, une apparition assez importante de sauterelles. Evidemment, ce ne pouvait être la première qui se montrait dans notre colonie, mais les soucis de la conquête ou bien encore le peu d’importance des invasions précédentes avaient empêché sans doute que l’on s’en préoccupât. Quelques généraux avaient-ils vu peut-être aussi dans la famine qui sévissait parfois dans plusieurs provinces à la suite de la perte des récoltes, un moyen pratique de dominer plus aisément les indigènes insoumis ? On l’a dit ; mais ils durent abandonner au plus vite ce projet quelque peu barbare, lorsqu’ils virent que les Arabes, loin de lutter contre la faim, se laissaient mourir stoïquement. Notre domination ne se fût étendue que sur un vaste ossuaire, si pendant quelques-unes des années qui suivirent 1845, on n’eût secouru ces entêtés fatalistes.

Il est nécessaire et intéressant de savoir comment fut tenue en échec cette première attaque, afin de comparer ce qui fut fait alors avec ce que l’on fit plus tard.

Tout d’abord, le gouverneur général invita les maires à prévenir leurs administrés que ceux-ci toucheraient une prime de quinze centimes par kilogramme d’acridiens recueillis. Au fur et à mesure des livraisons, les insectes devaient être entassés dans des fosses de soixante centimètres de profondeur, puis avant de les recouvrir de terre on recommandait de jeter sur eux une forte couche de chaux vive afin de combattre l’odeur épouvantable causée par leur rapide décomposition. Là où la chaux vive manquerait, on devait brûler les sauterelles, dans un mélange d’herbes desséchées et de broussailles. La conservation des eaux exigeait aussi de salutaires mesures. Les acridiens arrivant en masses pressées tombent souvent dans les sources, les puits et les citernes qu’ils corrompent ; il fallut donc que sans retard tous les récipiens d’eau potable fussent recouverts de planches, de branches d’arbre, de roseaux ou de toute autre fermeture de nature à empêcher leur chute.

A cette époque déjà lointaine et quand la colonisation en était à ses débuts, les résultats obtenus grâce à ces instructions et aux primes offertes furent satisfaisans ; mais les insectes détruits avaient laissé avant de mourir, enfouie profondément dans la terre, une seconde génération qui, en juin, pullulait déjà et menaçait les cultures, les plantations, et même les grands arbres. Ordre immédiat fut donné aux maires d’aviser les habitans du péril qui les menaçait de nouveau, et de procéder par voie de réquisitions contre ceux qui manifesteraient quelque répugnance à s’associer aux efforts de l’administration. Déjà on avait constaté que matin et soir, pendant que les sauterelles étaient engourdies, on pouvait au moyen de battues générales dans les lieux où elles se retiraient, en détruire des quantités considérables.

Pendant vingt ans, soit de 1846 à 1866, l’Algérie parut à peu près débarrassée de son plus tenace ennemi, car on n’en par la guère durant cette longue période, et il faut en compulser avec beaucoup de soin les archives pour retrouver la trace d’une invasion peu importante en 1849. Le fléau fit sa réapparition en 1864, et son intensité alla croissant pendant les années 1865 et 1866 : les récoltes furent totalement détruites, une disette effroyable en fut la conséquence et, en 1867, 230 000 indigènes moururent de faim.

C’est de Blidah, la ville aux oranges savoureuses, le 19 avril 1866, que partit le premier cri d’alarme. Ce jour-là, le maire avisa ses administrés qu’un passage de sauterelles ailées était signalé dans le voisinage de Mouzaïaville. Il indiqua aussitôt ce qu’il croyait être le meilleur moyen de les combattre :

1° Quand elles sont en l’air, les poursuivre par des bruits stridens, les effrayer par des détonations, par des feux, par de la fumée, pour les empêcher de s’abattre et les forcer à continuer leur route vers la mer ;

2° Les assommer sur place avec des balais de broussailles ; 3° Les réunir en tas et les brûler ;

4° Les jeter dans les fosses et les couvrir de terre. En dépit de ces mesures reconnues par la suite inefficaces, Blidah fut ravagé, et, le 20 avril, le maire d’Alger, M. Sarlande, signalait, à son tour, l’arrivée de l’ennemi dans les localités environnantes.

Débouchant par les gorges des montagnes et par les vallées dans les plaines fertiles du littoral, les sauterelles s’étaient d’abord abattues sur la plaine de la Mitidja et sur le Sahel d’Alger. « Leur masse, dit un témoin oculaire, intercepta la lumière du soleil et ressemblait à ces tourbillons de neige qui, pendant les tempêtes d’hiver, dans les campagnes d’Europe, dérobent aux regards les objets les plus rapprochés. » La récolte était prochaine, et la végétation, luxuriante, offrait un riche appât à leur voracité. Bientôt les colzas, les avoines, les orges, les blés tardifs, les plantes maraîchères furent détruits ; sur certains points, les sauterelles pénétrèrent jusque dans l’intérieur des habitations. Presque en même temps, les provinces d’Oran et de Constantine furent envahies. A Tlemcen, où les acridiens n’avaient point encore paru, le sol en fut jonché. A Sidi-bel-Abbès, à Sidi-Brahim, à Mostaganem, ils attaquent les tabacs, les vignes, les figuiers et les oliviers, malgré leur feuillage amer ; à Relizane, à l’Habra, ils envahissent les cultures cotonnières. La route de 80 kilomètres qui relie Mostaganem à Mascara en est couverte sur tout son parcours. Dans la province de Constantine, le fléau apparaît presque simultanément du Sahara à la mer et depuis Bougie jusqu’à la Calle. A Batna, à Sétif, à Constantine, à Guelma, à Bône, à Philippeville, à Djijelli, les populations luttent avec énergie ; mais ni le feu, ni les obstacles opposés à sa marche ne peuvent empêcher des désastres qui frappent principalement les exploitations européennes.

En cet instant de crise suprême, le maréchal de Mac-Mahon était gouverneur de l’Algérie. Par ses ordres, l’armée se joint aux colons pour combattre l’ennemi ; les indigènes que la faim talonne, se sentant exposés à une mort horrible, rejettent enfin leurs croyances en une fatalité inéluctable. Ils se lèvent et résolument apportent leur concours.

Après quelques jours de lutte fort vive, on constata que des quantités immenses de sauterelles avaient été détruites ; mais, hélas ! que pouvaient les efforts humains contre ces multitudes qui fuyaient dans l’espace et ne quittaient un champ que pour aller en dévaster un autre. Il n’était pas possible d’empêcher la fécondation et la ponte, donnant promptement naissance à des larves innombrables, et les premiers essaims furent bientôt remplacés et centuplés par une génération nouvelle. Cette apparition des jeunes criquets fut particulièrement redoutable en raison de leur voracité ; leurs masses affamées se jetèrent sur tout ce qui avait été épargné par leurs devancières. Elles encombrèrent les sources, les canaux, les ruisseaux, et nos soldats, toujours dévoués quand il s’agit d’un danger public, eurent toutes les peines du monde à débarrasser les eaux de tant de causes d’infection.

En mai, et pendant quelques jours, les populations s imaginèrent toucher au terme de leurs épreuves ; des détachemens d’infanterie n’en restèrent pas moins à la disposition des colons qui s’en servirent pour rentrer dans les fermes ce qui restait sur pied de plantes fourragères. Les soldats qui firent ces corvées ne reçurent cependant plus la prime dont on les gratifiait au début de la crise : une addition de café et de sucre à leur ordinaire fut tout ce qui leur fut accordé.

Grande était la misère, et des secours étaient urgens : le gouverneur fit alors proposer que des souscriptions volontaires fussent ouvertes dans chaque localité. Les indigènes riches et les juifs opulens sont invités à y prendre part, tous les indigènes sans distinction de race et de nationalité devant être secourus. De son côté l’évoque d’Alger adressa à ses fidèles un appel pressant. Il leur rappela qu’au IIIe siècle la peste avait sévi cruellement en Afrique. Saint Cyprien, alors évêque de Carthage, mit tout en œuvre pour provoquer la charité et l’élever à la hauteur de la désolation publique. Ses exhortations eurent le succès qu’un si grand pasteur avait le droit d’en attendre, et l’aumône s’échappant de toutes les mains, non seulement dans les provinces de Carthage, mais encore dans toute la Numidie et principalement à Cirtha, la Constantine moderne, raviva les courages défaillans et consola l’indigence en détresse.

L’amélioration constatée dans les premiers jours de mai fut de courte durée. Au commencement de juin, des éclosions sont signalées et les jeunes criquets vont encore tout ravager. En colonnes aux masses profondes, ils se dirigent comme obéissant à une même impulsion tout d’abord vers les cultures, puis vers les canaux et les cours d’eau. Heureusement qu’à cette époque la plus grande partie des céréales était coupée ; aussi est-ce sur les cultures maraîchères et industrielles, tabac et coton, qu’ils s’abattent et font table rase.

En août le fléau disparaît enfin après avoir été combattu avec une rare énergie par la troupe, les colons et les indigènes. Ce ne fut qu’en septembre que la grande commission centrale chargée des travaux de l’évaluation des pertes et de la répartition des secours put répondre aux questions qui suivent : 1° Quel est le montant total des pertes causées par l’invasion des sauterelles ?

2° Quel est le montant des sommes à répartir entre les sinistrés ?

Nous laissons de côté deux autres questions qui n’offrent qu’un intérêt secondaire.

Sur la première demande, la commission arrêta ainsi l’appréciation des pertes :


francs
Province d’Alger 13 868 337
— d’Oran 3 343 151
— de Constantine 2 441 493
Total 19 652 981

Sur la seconde question, secours à distribuer :


francs
Province d’Alger 514 300
— d’Oran 171 420
— de Constantine 114 280
Total 800 000

Huit cent mille francs ! Un grain de blé pour tant de millions d’affamés et en y comprenant la remise gracieuse qui fut faite des rentes rurales de 1866 et de 1867, les deux années de famine, aux sinistrés [2].

Pendant de longs mois on assista dans les grandes villes à des apparitions navrantes d’hommes haves, épuisés ; ils tombaient sans force le long des routes, ou se couchaient mourans dans les rues et les places publiques. Nous avons dit ce qu’il en périt.


II

Au nombre de ses années calamiteuses, l’Algérie compte encore 1869 et 1870, 1877, et celles de 1885 à 1893. La plus mauvaise fut 1888. Elle ne le code que de fort peu à l’année dont nous avons mentionné les douloureuses péripéties. Avant d’énumérer les procédés nouveaux qui furent employés pour combattre le mal renaissant, — procédés qui, cette fois, seront, espérons-le, définitifs, — apprenons quelle est l’origine du fléau.

C’est le savant naturaliste attaché au Muséum d’histoire naturelle de Paris et dont nous avons déjà cité l’un des ouvrages, M. Künckel d’Herculais, qui nous le dira avec certitude [3]. Au moment même où notre colonie voyait se renouveler les horreurs de 1867, une circonstance providentielle l’avait conduit en Algérie. Chargé par le ministre de l’Instruction publique et mis par le gouvernement à la tête d’un service d’étude et de destruction des acridiens migrateurs, il se consacra tout entier à cette tâche. Si, aujourd’hui, nos colons, au lieu d’attendre l’invasion de l’insecte rongeur, savent comment la prévenir, c’est à lui, en très grande partie, qu’ils le doivent.

Très nombreux cependant sont les naturalistes qui ont étudié les acridiens. Un petit animal aussi malfaisant qu’une épidémie mortelle, était en effet bien digne d’attirer sur lui l’attention des spécialistes. Plus de cinq cents notes et mémoires peuvent être consultés à ce sujet. Ils n’ont appris que peu de choses avant les travaux des naturalistes américains et russes, et c’est le cas de leur appliquer l’adage : Much ado about nothing.

Aux États-Unis d’Amérique, c’est M. Riley qui, à la suite de ravages causés par d’immenses bandes de sauterelles à l’ouest du Mississipi et sur le versant californien, a dénoncé, comme la plus nuisible, l’espèce Caloptenus spretus (Thomas). Elle a son développement normal dans les Montagnes Rocheuses où elle se trouve en permanence. De là, il lui arrive parfois d’envahir les régions environnantes, et même de se répandre sur une très grande zone, aussi bien sur le versant de l’Atlantique que sur celui du Pacifique.

La Russie méridionale, les provinces Danubiennes, la Hongrie, sont aussi périodiquement dévastées par des bandes considérables appartenant à une espèce connue sous le nom de Pachytylus migratorius (Linné). M. Krassiltschik, de l’Université d’Odessa, a clairement démontré que les Rouches du Danube et celles de Koubani, tous les deux affluens de la mer Noire, sont les foyers permanens de multiplication de la sauterelle Pachytylus migratorius.

L’île de Chypre a été très souvent aussi ravagée par le Stauronotus Maroccanus, celui que nous ne retrouverons que trop dans les champs algériens. Son foyer permanent est dans les montagnes de l’île même. Un ingénieur anglais, M. Samuel Brown, a eu le mérite de maintenir les Cypriotes dans leurs foyers en les délivrant par un heureux procédé, dont il n’était pas l’inventeur, du fléau qui, annuellement détruisait les récoltes, et qui eût fini par leur faire abandonner leur propre pays.

Les sauterelles dévastatrices des années de 1881 à 1888 n’étaient pas les mêmes que celles qui avaient causé les ravages de 1866, 1874, 1875 et 1877. Ces dernières étaient de l’espèce appelée Acridium peregrinum (Olivier) tandis que les premières appartenaient à celles du Stautronotus Maroccanus (Thunherg).

De grandes particularités les distinguent : L’Acridium peregrinum est de grande taille, — 46 à 55 millimètres chez les mâles, 57 à 60 millimètres chez les femelles ; — il est suivant son âge de couleur rose ou jaune citron marqué de fauve. Ses vols se montrent dans le Tell au printemps, avril et mai ; les terrains propices trouvés, chacun de ces acridiens n’a qu’un souci, c’est de perpétuer sa race ; les femelles, obéissant à-leur instinct maternel, enfoncent leur abdomen de 6 à 8 centimètres dans le sol et y cachent leur progéniture ; leur rôle n’est point de mourir, comme on l’a cru longtemps, aussitôt après la ponte, mais de s’apparier et de pondre nombre de fois.

Le Stautronotus Maroccanus est de taille moitié moindre, — 17 à 28 millimètres chez les mâles, 20 à 33 chez les femelles ; — il est de couleur roux testacé, relevé de taches fauves.

Les vols du St. Maroccanus descendant des Hauts-Plateaux, lieux de leur origine, font leur apparition dans les plaines pendant les mois de juin, juillet et août ; les champs de prédilection trouvés, chacun s’unit selon son goût ; les femelles fouillent le sol de leur abdomen jusqu’à 3 et 4 centimètres, et y effectuent le dépôt de leurs œufs. Leurs devoirs remplis, pères et mères, après s’être accouplés à diverses reprises, et avoir pendant deux mois effectué de nouvelles pontes, s’en vont en trébuchant mourir dans quelque coin. Maigre engrais pour une terre qu’ils ont si prestement dépouillée de ses récoltes ! Quant à leurs pontes, ce n’est qu’après neuf mois de séjour en terre, c’est-à-dire au printemps, que les jeunes voient la lumière du jour.

Les vols des Acridium peregrinum, composés des individus de la seconde génération, nés et développés dans le Tell et qui ont échappé à une mort violente, vont, à notre exemple, ainsi qu’on le verra plus loin, passer l’hiver dans de chaudes stations au Sahara, sauf à revenir sous une latitude plus tempérée quand le désert devient brûlant.

Les jeunes criquets éclosent, temps moyen, une vingtaine de jours après la ponte (10 à 45 jours).

De toutes les espèces connues, celle du Stauronotus Maroccanus paraît être en somme la plus répandue, surtout dans les régions qui avoisinent la Méditerranée. On le rencontre dans les pays suivans : Espagne, Portugal, France méridionale, Sicile, Grèce, Hongrie, Crimée, Chypre, Asie Mineure, Egypte, Tripolitaine, Tunisie, Algérie et Maroc. Il a été le grand ravageur de l’île de Chypre ; il n’a pas épargné l’Asie Mineure ; il a commis des déprédations jusqu’en Russie ; il est une des plaies de l’Espagne ; il reste toujours la terreur de l’Algérie. Vu l’aire immense qu’il occupe, on ne peut plus dire, comme autrefois, qu’il est apporté par les vents du désert du Sahara ou du Soudan jusqu’en Algérie. M. Künckel s’est élevé de toutes ses forces contre l’opinion qui érigeait en principe que tous les criquets migrateurs venaient invariablement du sud. Partout où il alla examiner les terrains où des pontes s’étaient effectuées, il constata qu’ils étaient placés dans des situations identiques, entre les montagnes qui limitent les Hauts-Plateaux sur des points en apparence presque dénudés, mais en réalité revêtus de quelques plantes clairsemées. Sur les terrains de Batna, sur ceux d’Ain-M’lila, M’sila, du Bordj Redir et bien d’autres, il vit les jeunes criquets descendre des hauteurs en colonnes serrées pour envahir les cultures.

L’insecte fléau, le Stauronotus Maroccanus, est donc une espèce autochtone, tout à fait indigène. Les Algériens savent désormais où est leur ennemi, d’où il guette leurs récoltes. Dans de telles conditions, il nous semble qu’il doit leur être facile d’en triompher, s’ils continuent à persévérer dans l’emploi des méthodes de prévision, dont nous parlerons plus loin.


III

L’effroyable fécondité des sauterelles avait bien été constatée et leurs pontes suivies avec intérêt par de nombreux sa vans, mais très peu s’étaient inquiétés d’étudier les moyens mécaniques, vraiment surprenans, dont usent les femelles pour enfoncer dans le sol, même le plus compact, le dépôt de leurs œufs ; ils s’étonnaient, non sans raison, de la facilité et de la rapidité de l’opération, sans soupçonner l’ingéniosité des procédés mis en œuvre.

« Tous les naturalistes admettent, nous dit M. d’Herculais, que les deux paires de pièces de l’armure génitale transformée sont les instrumens de perforation ; ceux-ci croient qu’elles fonctionnent comme quatre pioches, ceux-là prétendent que, mises en jeu par des muscles qui les écartent et les rapprochent alternativement, elles agissent comme des outils perforans ; pour quelques-uns elles constituent une tarière qui, actionnée par des demi-rotations de l’abdomen dans un sens, puis dans l’autre, s’ouvre à chaque demi-révolution. Plusieurs reconnaissent bien, les figures qu’ils donnent en font foi, que l’abdomen s’allonge lors de la ponte ; mais ils supposent a priori qu’il se distend par un effort musculaire. »

Voici, d’après M. d’Herculais, la façon bien intéressante dont se produisent les pontes :

« Solidement cramponnées a l’aide de leurs pattes antérieures et médianes, jetées de-ci de-là, souvent même relevées, les femelles des acridiens tâtent le terrain avec leur armure génitale ; s’il est reconnu favorable, elles insinuent leur abdomen graduellement, mais assez rapidement, en reculant au fur et à mesure jusqu’à ce que le plastron sternal vienne toucher l’orifice du trou. Chaque femelle de criquet pèlerin, prise comme exemple, peut creuser une cavité ayant jusqu’à 8 centimètres de profondeur, alors que son abdomen, rempli d’œufs, n’en mesure seulement que 5 ; il est donc capable de s’allonger de 3 centimètres, et en même temps d’accroître sa capacité en proportion de son allongement.

« Avec un peu d’adresse, je pus surprendre des couples de criquets pèlerins au moment de la ponte ; je dis couple, parce que le mâle des acridiens ne se sépare pas de sa compagne pendant l’opération et demeure fixé sur son dos, ce qui a fait croire à quelques observateurs qu’il lui venait en aide. Les maintenant appliqués contre terre, j’injectai délicatement, à l’aide d’une seringue de Pravaz, ceux-ci d’alcool absolu, ceux-là d’une solution de bichromate de potasse ; la mort étant presque instantanée, la conservation des attitudes était assurée. Déblayant le terrain latéralement, j’ai obtenu bientôt des coupes de trou avec pontes commencées ou presque terminées ; les pièces de l’armure étaient toujours écartées et leurs positions indiquaient leurs fonctions. Rien ne peint mieux l’acte de la ponte que le langage imagé des Arabes lorsqu’ils disent que les femelles « plantent ». En effet, elles se servent de leur abdomen comme d’un plantoir, et les pièces solides de l’armure ne servent qu’à maintenir les grains de sable jusqu’à ce que ceux-ci aient été agglutinés par la matière spumeuse qu’elles sécrètent en même temps qu’elles pondent. »

Au nombre des paroles de Mahomet, recueillies par ses disciples, et transmises jusqu’à nous par la tradition, on trouve dans les Hadis, — nom du recueil qui les contient, — qu’une sauterelle tomba étourdiment aux pieds du Prophète et que, sur les ailes étalées de l’insecte, il put lire les mots suivans écrits en langue hébraïque : « Nous sommes les légions du Dieu suprême ; nous portons quatre-vingt-dix-neuf œufs ; si nous en avions cent, nous dévorerions le monde entier. » Le Prophète a dû mal lire, car il est reconnu aujourd’hui que les criquets pèlerins, les sauterelles de la Bible et des Hadis, pondent neuf cents œufs en moyenne, et cependant, le monde en entier n’a pas été dévoré. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que ces paroles sacrées furent transmises d’âge en âge, et personne, musulman et chrétien, ne songea à contrôler l’assertion de Mahomet. Les naturalistes recueillirent pieusement la légende et nous l’ont répétée ; ceux qui, témoins des invasions, furent en situation de faire des observations, la reproduisirent, en lui octroyant un véritable caractère d’authenticité.

Lorsque, le 10 mai 1891, à la Société d’agriculture d’Alger, M. Künckel d’Herculais annonça d’abord que, contrairement à l’opinion accréditée, les criquets pèlerins ne mouraient pas après la ponte, qu’ils s’appariaient et s’accouplaient de nouveau, et en second lieu, que les femelles, un certain temps écoulé, étaient susceptibles d’effectuer une nouvelle ponte, l’éminent naturaliste rencontra bien des sceptiques ; cependant, les criquets capturés à Biskra par lui le 26 mars, appariés et accouplés nombre de fois, avaient l’ail une première ponte le 26 avril, puis avaient déposé dans la terre une seconde ponte le 14 mai, c’est-à-dire au bout de dix-huit jours. Lorsque, le 18 septembre 1891, dans un congrès tenu à Marseille par l’Association française pour l’avancement des sciences, le même savant fit connaître que ces mêmes femelles avaient enfoui dans le sol quatre pontes séparées par des intervalles de quinze, dix-huit ou vingt jours, ceux qui avaient révoqué en doute la vérité de ses assertions, commencèrent alors à se dire qu’il pouvait avoir raison. On s’effraya toutefois en pensant que ses observations, bouleversant toutes les idées reçues, montraient que ce n’était plus 50, 60, 70, 80 à 99 œufs qu’une femelle déposait en terre, mais que c’était le double, le triple, le quadruple même.

Cette découverte, il faut en convenir, ne laisse pas d’être des plus inquiétantes, car elle prouve que certaines femelles, dans l’espace de sept mois, peuvent déposer dans le sol huit, neuf, et jusqu’à onze pontes. Ce sont bien en effet les innombrables légions d’un Dieu suprême, comme dit Mahomet ; heureusement que ce même Dieu, ainsi qu’on le verra un peu plus loin, nous a fourni les moyens de les combattre.


IV

Nous connaissons la façon originale dont les pontes des acridiens sont« plantées » dans la terre, selon le dire des Arabes. Non moins curieux est le mécanisme physiologique de leur éclosion, des mues et des métamorphoses.

Laissons encore parler M. d’Herculais.

« Je me suis attaché tout d’abord, nous dit-il, à observer la sortie des jeunes stauronotes de leurs cocons, ou plutôt de leur coque ovigère ; pour cela, isolant celle-ci dans des tubes de verre, j’ai pu suivre, au lever du jour, toutes les phases de l’éclosion. Chaque coque est fermée par un couvercle admirablement adapté ; six ou sept jeunes, réunissant leurs efforts, le font sauter, en le projetant parfois à plusieurs centimètres ; et cependant ils ne peuvent faire usage des outils que la nature mettra plus tard à leur service : mandibules tranchantes, pattes robustes garnies d’épines et terminées par de forts crochets ; ils sont encore soigneusement emmaillotés.

« Si on les examine attentivement, on reconnaît qu’ils ont la faculté de faire saillir de la région dorsale, entre la tête et le prothorax, une ampoule qu’ils gonflent ou rétractent à leur guise ; c’est à l’aide de cette ampoule cervicale qu’ils soulèvent la porte de leur demeure. Mais là ne s’arrête pas le rôle de cet appareil ; il leur fournit le moyen de renverser les obstacles qui s’opposent à leur passage pour arriver au jour ; bien plus, il leur permet de modifier à leur gré le volume de chacune des régions du corps, et, de la sorte, leur donne la facilité de passer à travers les fissures du sol les plus étroites, de sortir de leurs coques ovigères, au couvercle obturé, par une fente que l’on dirait faite au canif, de s’échapper des boîtes par des trous imperceptibles.

« Le rôle de l’ampoule cervicale est encore plus important : aussitôt qu’ils sont parvenus à la lumière, les jeunes acridiens muent ; c’est en gonflant l’ampoule qu’ils rompent la membrane qui les enveloppe, et c’est en emmagasinant le sang dans sa cavité qu’ils diminuent les autres parties du corps et détachent cette membrane ou amnios ; les mouvemens de contraction des muscles achèvent de la conduire à l’extrémité du corps. Ainsi délivrés, les jeunes acridiens peuvent alors faire usage de leurs membres pour la marche, le saut ; ils ont la libre disposition de leurs antennes et de leurs pièces buccales. »

Rentré en France, M. Künckel d’Herculais se préoccupa de savoir si les faits qu’il avait observés étaient consignés dans les beaux travaux des naturalistes américains sur les acridiens ravageurs des Etats-Unis. Il s’assura que l’un d’eux, M. Riley, dans les différentes descriptions qu’il donne du processus de l’éclosion, ne signale pas l’ampoule cervicale, et par conséquent ne parle pas de ses importantes et multiples fonctions ; pour lui, ce sont les pattes qui jouent le principal rôle [4]. Un autre savant, de même nationalité, M. Packard, a vu le gonflement et l’expansion de la membrane unissant la tête et le prothorax ; mais s’il lui attribue la faculté de rompre la coque de l’œuf et l’amnios, il le fait avec quelque restriction, bien qu’il s’attache à réfuter l’opinion de M. Riley [5].

Il ne restait plus qu’à savoir par quels moyens les acridiens chassaient leur sang dans l’ampoule. Des dissections répétées permirent à M. Künckel de découvrir que ces insectes usent d’un artifice tout à fait particulier pour diminuer la capacité de leur cavité générale ; ils remplissent leur jabot d’air au point de le distendre complètement ; des contractions musculaires, même peu énergiques, peuvent alors aisément chasser le sang dans l’ampoule cervicale. En possession de ce fait, il fut établi qu’à chaque nouvelle mue, et qu’au moment de la métamorphose complète, le jabot se remplissait d’air pour diminuer la capacité de la cavité générale ; que le sang venait toujours gonfler la région membraneuse, unissant en dessus la tête et le prothorax, région qui continue à jouer le rôle d’ampoule cervicale. Mais ici, les fonctions bien spéciales du jabot acquièrent une grande importance ; elles n’ont pas seulement pour but de permettre à l’acridien d’opérer à l’aide de son sang une pression destinée à rompre l’enveloppe tégumentaire ; elles lui donnent encore le moyen de disposer de son sang pour déplisser ses élytres et ses ailes.

De ces minutieuses recherches se dégagent ces conclusions :

1° Les acridiens rompent la coque de l’œuf et successivement à chaque mue jusqu’à la métamorphose, l’enveloppe tégumentaire dont ils doivent se débarrasser par la pression exercée à l’aide de la membrane unissant dorsalement la tête au prothorax qui se transforme par afflux du sang en une ampoule cervicale.

2° A tous les stades du développement les acridiens diminuent la capacité de leur cavité générale par l’introduction directe d’air par déglutition dans le tube digestif, principalement dans le jabot, afin de pouvoir refouler le sang, soit dans un appareil spécial, — l’ingénieuse ampoule cervicale, — soit dans les différentes régions du corps, notamment dans les élytres et les ailes.

C’est par un procédé analogue que les acridiens peuvent allonger leur abdomen et le transformer en un outil rigide capable de percer le sol ; pour effectuer leur ponte, ils remplissent leur tube digestif d’air, et le sang qui remplit leur cavité générale peut ainsi être refoulé dans cet abdomen. On ne saurait dire maintenant que ce sont les hommes qui ont inventé la pompe à air.
V

Les plus récens gouverneurs généraux de l’Algérie, MM. de Gueydon, Chanzy, Tirman, J. Cambon, se sont efforcés à tour de rôle, et avec le plus grand zèle, de combattre les invasions. Ce fut par l’étude, l’expérience aidant, que l’on sut peu à peu que la destruction préventive était le meilleur des préservatifs.

Entre temps, tantôt on préconisait un labour assez profond pour ramener à la surface du sol les œufs qui avaient été déposés par les sauterelles et que le soleil stériliserait ; tantôt c’était l’extirpation du sol de ces mêmes œufs qui se trouvent enfouis à une faible profondeur et qu’on extrayait à l’aide de couteaux et d’instrumens en bois en ayant la forme. Là encore ce sont des coups de feu, le bruit à l’aide d’ustensiles en cuivre ou en fer battu et la projection de gravier sur le sol qui mettra en fuite l’insecte ailé. Ici, dans les terrains à alfa, les indigènes emploieront l’incendie pendant la nuit, en mettant le feu sur différens points. Ils usent également, dans les pays découverts, d’un autre moyen, plus lent peut-être, mais sûr : ils forment des groupes suivant l’importance de la destruction et coupent les colonnes d’insectes on divers tronçons. Armés de branches de laurier-rose recueillies dans le lit des rivières voisines, ils entourent chaque tronçon et, dans une marche concentrique où les pieds et les branches de lauriers jouent le même rôle, ils écrasent les sauterelles qui couvrent le sol. Un autre procédé conseillé aux colons fut celui de creuser de larges fossés dans la direction que prenaient les criquets, à les y précipiter et a les enfouir en tassant vigoureusement la terre avec les pieds.

En 1868, notre consul à Chypre, M. Colonna Ceccaldi, recommande l’emploi, en Algérie, de l’appareil imaginé par un agronome du pays M. Riccardo Mattei, et qui, depuis, a reçu le nom d’appareil cypriote. Nous le décrirons plus loin, car c’est de tous les appareils connus celui que le gouvernement français paraît préférer. Les Arabes, et surtout ceux de la province de Constantine, ont de leur côté employé très habilement le melhafas, pièce d’étoffe dont leurs femmes s’entourent le corps. On force les criquets à y grimper, ils y sont enveloppés et piétines en masse.

Cette multiplicité de moyens de défense — et nous sommes contraints d’en passer un grand nombre sous silence — prouve déjà surabondamment combien étaient vives et justifiées alors, comme elles le sont encore aujourd’hui, les craintes des colons et des gouvernans. L’incinération fut aussi recommandée dans les lieux boisés. On dépose sur un point déterminé, après avoir au préalable, et s’il y a lieu, enlevé les chaumes, un amas de feuilles sèches, bois et broussailles. Un certain nombre de personnes, munies de branches de laurier-rose, s’il est possible, forment sur une certaine étendue le cercle et dirigent les criquets sur cet amas ; puis on y met le feu. Ceux de ces insectes qui s’échappent peuvent être aisément ramenés sur le foyer, et par cette méthode on obtient de très bons résultats.

M. Durand, vétérinaire militaire, directeur de la bergerie de Ben-Chicao, proposa à son tour un appareil établi sur le principe de celui qu’on emploie dans l’île de Chypre ; cet appareil breveté parut au début, aux yeux de la commission chargée de rechercher les moyens de prévenir les irruptions des sauterelles, réunir toutes les qualités désirables de légèreté, de facilité de maniement, et enfin d’efficacité ; il en fut fait quelque usage, mais son prix élevé, son peu de solidité, et, paraît-il, sa complexité le firent abandonner. L’appareil cypriote, dont la fabrication était libre, ce qui permettait d’avoir recours pour la fourniture aux adjudications, et qui avait fait ses preuves dans l’île de Chypre, offrait de tels avantages qu’il fut définitivement adopté à partir des années 1888 et 1889.

Mais avant de décrire le procédé qui allait rendre en Algérie les mêmes services qu’il avait rendus dans son pays d’origine, disons dans quelles conditions doivent être les sauterelles, pour qu’il puisse fonctionner avec utilité.

La sauterelle ailée, forme sous laquelle l’insecte apparaît d’abord, est d’une destruction très difficile, grâce à son vol rapide et puissant qui lui permet d’échapper à tous les efforts. Il y a cependant deux états pendant lesquels chacun peut en détruire des quantités relativement appréciables. C’est d’abord pendant les premiers momens du jour, où la fraîcheur et la rosée les maintiennent dans un état d’engourdissement complet ; c’est ensuite l’époque de l’accouplement où l’insecte se soustrait difficilement aux attaques dont il est l’objet. Dans ces deux états l’emploi de branchages, de verges, de balais en fil de fer peut avoir une efficacité relative ; mais en dehors de ces deux états, tous les moyens employés dans cette période ne peuvent avoir d’autre résultat que de rejeter les sauterelles d’un point menacé sur un autre point qui ne l’est pas. D’ailleurs, il est acquis que l’insecte en question, arrivé à son développement complet, ne mange que dans l’intervalle de chaque ponte et cause relativement moins de ravages que les jeunes criquets.

La phase qui suit est celle de la ponte, où les efforts, — bien que l’on ne puisse s’en dispenser, — sont peut-être encore plus loin de correspondre à la somme des forces dépensées, car toutes les pontes ne peuvent être attaquées ; celles qui ont été faites dans les terrains boisés et couverts notamment d’une végétation vivace, sont de celles-là. Or, si l’on veut bien tenir compte de ce fait que chacune des sauterelles formant l’un de ces nuages gris que le colon avec effroi voit passer sur sa tête, donne naissance à quelques centaines de criquets, on comprendra qu’il suffira de deux ou trois gisemens d’œufs préservés par la nature du sol où ils furent déposés, pour ravager toute une contrée. Mais il y a plus : celles des pontes qui sont attaquées le plus vivement donnent encore naissance à un nombre infini de criquets, et ce fait, qui a été constaté, se comprend si l’on considère, d’une part, les moyens plus qu’imparfaits dont les corvées indigènes se servent pour rechercher les œufs, — de simples piquets de bois, — et d’autre part, cette circonstance que des œufs seulement retournés ou déterrés peuvent encore éclore.

Dans la troisième période, le criquet est né ; pendant quelques jours, il s’agite sur place ; les taches mouvantes qu’il forme à la surface du sol s’étendent en raison du développement rapide de l’insecte ; elles se soudent les unes aux autres et, à ce moment, se trouvent formées des bandes innombrables qui s’ébranlent et s’avancent, triomphant, par leur nombre infini, des obstacles les plus insurmontables en apparence.

C’est à ce moment que les ravages atteignent la proportion d’un désastre complet. Armé par la nature de mâchoires puissantes, doué d’organes particuliers de sécrétion qui rendent la digestion presque instantanée, et poussé d’ailleurs par un besoin irrésistible qui prend sa source dans les transformations rapides que l’insecte doit subir, le criquet dévore sur son passage tout ce que le règne végétal peut produire. On a souvent parlé de l’immunité acquise à certains végétaux ; les renseignemens fournis tendent à démontrer qu’il n’en existe qu’un bien petit nombre.

Mais c’est aussi à cet instant, si critique pour la colonisation, que l’insecte ravageur peut être détruit avec plus de facilité. Grâce à la connaissance de cette loi mystérieuse qui le pousse à vivre en société et à se grouper en bandes immenses, et les pontes ayant été signalées à l’avance, on peut choisir le terrain sur lequel on combattra l’ennemi. Ce terrain doit être autant que possible découvert, uni et de consistance légère. Les appareils cypriotes déposés, avec une somme de travail infiniment moindre que celle qu’aurait réclamée la destruction partielle de la ponte, l’anéantissement de la bande entière des criquets peut être réalisée.

L’appareil cypriote consiste en barrières mobiles, faites de toile, de 50 mètres de long et de 0, n,75 à 0m,90 de hauteur, portant sur une face, près du bord supérieur, une bande de toile cirée de 0m, 10 à 0"‘, le qui oppose un obstacle infranchissable aux criquets, les griffes et les pelotes adhésives de leurs pattes ne pouvant avoir prise sur cette surface lisse. Les toiles sont attachées à dix-neuf piquets placés à des distances régulières et suspendues à une corde qui relie les piquets entre eux pour assurer la stabilité de l’ensemble.

Les criquets, d’eux-mêmes ou poussés pur des rabatteurs, rencontrant les appareils qu’il est avantageux de placer en V, les escaladent rapidement ; mais, arrêtés par la toile cirée, ils entament une lutte désespérée ; épuisés, ils se laissent choir au pied des toiles et viennent, de gré ou de force, tomber dans les trous creusés sous leurs pas de distance en distance le long des barrages. Ces trous sont des fosses rectangulaires, plus ou moins profondes, selon l’âge des criquets, sur le bord desquelles on adapte des feuilles de zinc de 25 centimètres de largeur, et qu’on assujettit à l’aide de courts piquets passant par des trous forés d’avance ; ces feuilles, qui doivent être bien nettoyées en dessus pour offrir des surfaces polies, non seulement sont inclinées en dedans pour favoriser le glissement des criquets, mais encore sont disposées de façon à dominer les fosses afin d’en empêcher les prisonniers d’user de leur agilité pour s’échapper d’un bond rapide. Les fosses à moitié remplies, un ou deux Arabes s’y jettent et de leurs pieds nus écrasent avec rage les infortunés criquets, en les vouant au nom d’Allah à toutes les malédictions ; les ravageurs d’hier ne seront bientôt plus qu’une boue hideuse, exhalant une odeur nauséabonde que la putréfaction rendra demain intolérable.


VI

En attendant le jour ardemment souhaité où se découvrirait le moyen de préserver l’Algérie du fléau, sinon entièrement, du moins d’en atténuer la violence, chacun s’ingéniait à utiliser soit comme engrais, appât de pêche ou produit alimentaire, les néfastes insectes.

J’ai goûté plusieurs fois, aux Philippines, à une friture de belles sauterelles, friture fortement épicée, et je n’en ressentis ni dégoût ni déplaisir. On a voulu souvent me persuader que je devais y avoir trouvé une saveur de crevettes, mais je n’ai pu y consentir. Leurs vols sont nombreux dans l’archipel en question, et beaucoup d’indigènes les utilisent en les mangeant. Dans l’extrême sud de l’Algérie, les indigènes en usent aussi comme d’alimens. Aux alentours de Touggourt, chaque tente, chaque maison fait sa provision évaluée en moyenne à une charge et demie par tente ; on estime à 60 charges de chameau, soit 9 000 kilogrammes, les quantités qui entrent journellement dans les ksours de l’Oued Souf. Les acridiens constituent la grande ressource des gens pauvres. Pour les conserver, ils les font cuire d’abord dans l’eau salée, de la même façon que nous préparons les crevettes, puis ils les sèchent au soleil. Ils en ramassent et préparent des quantités si considérables que, non contens d’assurer leurs approvisionnement, ils en font un article de négoce : c’est ainsi qu’ils les vendent sur les marchés de Touggourt, de Témacin et des villages voisins. Je regrette que, pendant mon passage à Kairouan et à Biskra, l’on ne m’ait pas présenté une de ces conserves, d’abord comme variété dans l’ordinaire, puis pour me confirmer ou changer l’idée que je m’en étais faite.

Il est intéressant de constater que, de nos jours, il subsiste encore, dans les régions sud de l’Algérie, une coutume qui remonte à la plus haute antiquité et qui s’est transmise, à travers les âges, chez les habitans du désert. Strabon, qui écrivait au commencement de notre ère, rapporte que dans les contrées sahariennes auxquelles correspond en partie notre extrême sud algérien et tunisien, au voisinage des Strutophages — mangeurs d’autruches — habitent les « Acridophages qui vivent des sauterelles que les vents du sud-ouest et de l’ouest, toujours très forts au printemps dans ces régions, emportent et chassent vers leur pays » ; et plus loin il ajoute : « Après qu’on les a ramassés, on les écrase, on les pile dans la saumure pour en faire des espèces de gâteaux qui forment le fond de la nourriture des Acridophages. »

Est-ce en lisant Strabon qu’il vint à l’idée de M. Morvan, de Douarnenez, ancien médecin de la marine, de substituer la sauterelle salée à la rogue de Norvège dont les pêcheurs de la Manche et de l’Océan font usage ? Un essai fut aussitôt tenté sur une petite échelle, essai qui, d’après les rapports, ne donna pas d’excellens résultats. Il fallait lutter contre la tradition et l’on avait contre soi de sérieuses objections économiques. Au dire des pêcheurs, la sardine ne « lève » bien qu’avec la rogue de morue, et, d’autre part, le prix des récipiens et leurs frais de transport de l’intérieur de l’Afrique jusqu’aux côtes de Bretagne, grevaient la marchandise de charges trop lourdes. M. le docteur Morvan pria le ministre de la marine de lui faire un second envoi gratuit. Il lui fut répondu que, si l’appât nouveau pouvait remplacer avec avantage la rogue norvégienne, c’était à l’industrie privée de rechercher les moyens de se le procurer par une voie économique. Le général Chanzy, alors gouverneur général de l’Algérie, fit en outre remarquer à M. Morvan qu’il n’était pas toujours facile — fort heureusement — de se procurer d’une manière périodique, à époque fixe, des quantités importantes de sauterelles. Les invasions de ces insectes n’ont pas lieu tous les ans, et, pour en obtenir, il devait traiter avec des commerçans indigènes de l’extrême sud. C’était une question qui demandait à être réglée sur place par les intéressés eux-mêmes, et à laquelle l’Etat ne devait qu’un secours moral.

Pouvait-on utiliser les sauterelles ou criquets comme engrais ? Cela est certain, si l’on s’en rapporte aux analyses faites par les chimistes, Lallemand, docteur Jaillard, Münlz, Dugast, Dessoliers, etc. ; en effet toutes ces analyses révèlent la présence d’une notable proportion d’azote et de quantités très sensibles d’acide phosphorique et de potasse (à l’état sec, 11 à 12 pour 100 d’azote ; 1,70 à 2 pour 100 d’acide phosphorique). M. Dessoliers, joignant la théorie à la pratique, a expérimenté dans sa propriété de Ténès soit les sauterelles desséchées seules, soit des mélanges de sauterelles et de superphosphates qui lui ont donné, comparativement aux champs voisins cultivés sans engrais, des accroissemens de récolte de céréales très importans. S’il ne peut y avoir de doute sur les bons effets obtenus par l’emploi des sauterelles comme produit fertilisant, il y a des considérations d’ordre économique qui en restreignent l’usage. Heureusement pour l’Algérie, il n’y a pas d’invasions régulières qui puissent fournir à point nommé la matière première, et d’autre part, si l’on donne une valeur aux sauterelles, on sera bien obligé de les payer ; il faudra ensuite tenir compte des frais de manutention et de transport ; de telle sorte que, tout compte fait, ce nouvel engrais pourrait bien coûter autant, si ce n’est plus, que celui fourni par l’industrie.


VII

Les acridiens ne pouvaient échapper à cette loi générale qui veut que tout être vivant, le plus gros comme le plus infime, ait son parasite. Celui des sauterelles ne se borne pas toujours à tirer de sa victime une substance qui le nourrisse, il cause ordinairement la mort de celui qui longtemps l’a fait vivre. Les sauterelles ont plusieurs de ces parasites mortels, et il est permis de regretter qu’elles n’en aient pas un plus grand nombre. Ce sera grâce aux patientes recherches de M. Künckel que nous pourrons citer ceux qui, indépendamment des alouettes et des étourneaux, — grands destructeurs des œufs des stauronotes marocains, — diminuent le nombre des ennemis les plus acharnés de l’agriculture algérienne.

En 1891, le naturaliste s’attacha à rechercher si les sauterelles, hôtes de l’Algérie, n’étaient pas atteintes par une affection due à des champignons parasites. A Biskra, il recueillit un grand nombre de criquets pèlerins des deux sexes. Ces insectes étaient parfaitement sains ; au fur et à mesure des apparie mens, les couples étaient isolés. Quelques cas d’affection cryptogamique se manifestèrent dans ceux qui étaient réunis en groupe ; mais la mortalité fut insignifiante, la contamination de proche en proche paraissant très difficile. Le mâle d’un couple mourut portant des signes d’infection ; sa femelle fut associée à un autre mâle, s’accoupla, fit une première ponte, une seconde six jours après et mourut. Son second mâle passa lui aussi quelque temps après de vie à trépas sans avoir manifesté de signes d’infection. En résumé, les acridiens, s’ils trouvent parfois, à l’état libre, les conditions favorables au développement des champignons parasites, n’en paraissent guère incommodés, car ils continuent à s’apparier et à pondre ; l’on peut même dire que la maladie cryptogamique ne se montre que sur un certain nombre d’individus arrivés au terme de leur existence.

Des agronomes avaient pensé que l’on pouvait cultiver artificiellement ces cryptogames pour en recueillir les spores que l’on aurait ensuite semées à la volée sur les jeunes acridiens pour les contaminer ; ils avaient fondé de grandes espérances sur ce procédé de destruction tout scientifique ; mais des observations précédentes aussi bien que des études du docteur Trabut et du professeur Giard une conséquence se dégage. En admettant, par hypothèse, que les expérimentateurs aient pu se procurer l’immense quantité de spores nécessaires, en admettant encore qu’ils aient réussi à infester les sauterelles dès leur naissance, ils ne leur auraient inoculé qu’une maladie bénigne, incapable de les empêcher de commettre leurs déprédations et de procréer de nombreuses générations.

Nos savans devront remettre le problème à l’étude pour lui trouver une solution pratique.

L’étude des mœurs des cantharides démontre que certains insectes de ce groupe accomplissent les premiers stades de leur existence dans les coques ovigères des sauterelles. M. Künckel a constaté que les larves des mylabres, proches parens des cantharides, vivaient dans les coques ovigères des sauterelles et se nourrissaient de leurs œufs. Mais sa découverte a une portée plus générale ; depuis les belles études de J. H. Fabre, d’Avignon, on admettait que tous les vésicans ne se métamorphosaient, comme la majorité des insectes, qu’après avoir passé par certaines phases évolutives qui les ramenaient à des formes antérieures : ils subissaient ce que l’on a appelé des hypermétamorphoses. Notre naturaliste a fourni la preuve que les cantharides sans exception étaient soumises à la loi générale ; leur évolution s’effectue seulement avec un temps d’arrêt pendant lequel elles s’enkystent comme le font nombre d’insectes.

Dans l’être enkysté, le développement s’arrête, la vie demeure latente, jusqu’à ce que les milieux extérieurs redeviennent, favorables, et l’évolution normale s’achève alors sans discontinuité. Les cantharides à une époque de leur existence tombent dans un sommeil léthargique, et abritées sous une ou plusieurs peaux de larve qu’elles n’ont pas rejetées par la mue, elles traversent parfois plusieurs étés et plusieurs hivers, passant, suivant l’expression de l’auteur, par l’état d’hypnodie, sans que les tissus se modifient ; puis, sous d’heureuses influences, ces tissus reprennent leur activité et se transforment rapidement en nymphe et en insecte adulte à la façon de tous les coléoptères.

Le phénomène de l’hypermétamorphose n’existe donc pas : ainsi tombe la légende accréditée depuis quarante ans. La science, elle aussi, passe par des périodes de repos suivies de rapides transformations. Les opinions se modifient, et la vérité d’hier devient erreur aujourd’hui.

Dans les coques ovigères des sauterelles, le naturaliste a trouvé des larves qui devaient donner naissance ; à d’autres insectes destructeurs, les bombylides. Ce sont ces parasites qui jouent le rôle le plus important dans la mortalité des acridiens à évolution lente ; dans beaucoup de gisemens, leurs larves ont débarrassé de leurs œufs 15, 20, 30, 50 et jusqu’à 80 pour 100 des coques ovigères. Il ressort d’observations méthodiques ce fait important, c’est que la proportion des parasites est bien plus considérable dans les gisemens situés dans le Tell (38 pour 100 en moyenne) que dans ceux des Hauts-Plateaux (8 pour 100). Cela permet de comprendre pourquoi le Tell est la région temporaire de séjour des stauronotes marocains ; pourquoi, au contraire, les Hauts-Plateaux sont la région permanente d’habitat de ces sauterelles.

Ce sont les Anthrax fenestrata du groupe des bombylides qui vivent ainsi aux dépens des acridiens. La nature les a douées d’une armature faite de pointes et d’épines qui donnent à l’animal toute facilité pour triompher des obstacles qui s’opposent à sa sortie des coques ovigères.

Voici la façon singulière, mais toute naturelle dont opère la nymphe de l’Anthrax fenestrata lorsqu’elle s’est transformée dans une coque à œufs de sauterelle. Le moment venu, secondée par les soies qu’elle porte sur les côtés du corps, elle grimpe le long des parois à la façon d’un ramoneur ; lorsque sa tête vient heurter la fermeture de la coque ovigère, elle s’arc-boute et, solidement fixée par les deux pointes terminales de l’abdomen et par ses huit rangées d’épines, elle imprime, à l’aide de ses muscles du thorax, un très rapide mouvement de va-et-vient à sa région céphalothoracique. Ses outils entrent en jeu ; les deux longues pointes frontales entament d’abord l’obstacle, les quatre longues pointes oculaires l’attaquent ensuite ; les trois petites pointes de la face le râpent à leur tour, et, pour conclure, de faibles mouvemens permettent à ces dernières d’arrondir l’orifice du trou de sortie.

On a constaté qu’une nymphe d’anthrax peut percer, dans une feuille de papier en la pulvérisant, des trous ronds sans trace de bavure. Arrivée à la lumière, elle perd complètement sa motilité si puissante quand elle est prisonnière, et, quelques jours après, donne naissance à l’insecte adulte.

L’innombrable famille des muscides fournit son contingent d’ennemis. Des mouches s’attaquent les unes aux insectes eux-mêmes, les autres aux œufs qu’ils déposent dans le sol ; non contentes de jouer un rôle bienfaisant en contribuant pour une large part à arrêter la multiplication des acridiens, elles offrent des particularités biologiques et des attributions physiologiques que nous ne pouvons que résumer.

Lors de la grande invasion des criquets pèlerins en 1866, l’existence de larves de mouches dans un certain nombre de ces insectes fut si considérable, que le général de division commandant la province d’Alger, de Wimpffen, crut devoir en faire la remarque par dépêche au gouverneur de l’Algérie, maréchal de Mac-Mahon. En 1889 et 1890, partout où les bandes de criquets marocains échappaient à la destruction, on remarquait que de nombreux individus se traînaient au milieu des chaumes sans avoir pu suivre leurs compagnons dont les vols parcouraient l’espace. Ils étaient infectés d’une ou de plusieurs larves de la Sarcophaga clatharata, une mouche fort répandue en Algérie.

Les mœurs de mouches devenues adultes méritent d’être connues. Vivipares, elles suivent les bandes de criquets en les harcelant sans cesse. Pourquoi ? Si on s’arme de patience, on peut parfois surprendre une femelle introduisant son oviducte recourbé dans le dos de la victime qu’elle a choisie pour y déposer une petite larve aux anneaux postérieurs armés d’une rangée de spinules, qui saura s’ouvrir une voie pour pénétrer dans le corps de l’insecte devant lui fournir le gîte et le couvert. Le dépôt de cette larve, dans le corps d’une sauterelle marocaine, suffit pour supprimer en elle la locomotion aérienne et les facultés génésiques. Lorsque nous aurons dit quelques mots d’une élégante petite mouche cendrée du nom d’Anthomya Cana, une espèce en quelque sorte retrouvée, nous en aurons fini avec la série des diptères parasites des acridiens. Quelques-uns de nos lecteurs, le plus grand nombre sans doute, la trouvent déjà beaucoup trop longue, mais il n’en sera pas ainsi des colons algériens qui voient dans ces insectes minuscules, protecteurs de leurs moissons futures, un secours en quelque sorte providentiel.

Cette anthomye joue en Algérie un rôle de quelque importance dans la destruction des œufs de sauterelles. Elle est remplacée aux Etats-Unis par une espèce connue sous le nom d’Anthomya augustifrons. Elle détruisit dans le Missouri, le Kansas et autres Etats, dix pour, cent et au-delà de l’acridien ravageur, le Caloptenus spretus [6].

Lors des invasions de 1891, 1892 et 1893, la présence de larves fut signalée sur une foule de points ; dans les trois départemens algériens, on en vit pulluler là où se trouvaient des pontes de criquets pèlerins ; devenues fortes, elles labourèrent en tous sens certains gisemens d’œufs et en détruisirent jusqu’à 50, 75 et 100 pour 100. De leur éclosion, naquirent des mouches de la taille de la mouche commune, celle qu’on appelle l’Idia lunata.

Ces mouches suivent les vols des criquets pèlerins et lorsque les acridiens atterrissent pour s’accoupler et pondre, elles voltigent autour d’eux et se posent sur les mottes de terre avoisinantes. Si l’on regarde attentivement, on est tout étonné de les voir surgir tout à coup là où leur présence n’était pas supposable, et l’on est encore plus surpris de les voir sortir des fissures du sol. Fouillant la terre, on met à découvert les grappes d’œufs des criquets, et sur ces œufs, la loupe aidant, on trouve des œufs minuscules que la forme et la structure feront reconnaître pour des œufs de mouches.

Les Idia sont capables de pénétrer dans les terres fortes pour y stériliser les œufs des sauterelles, mais elles sont impuissantes à travers les sols légers et sablonneux ; d’où deux déductions importantes. Si les Idia peuvent détruire totalement les pontes des criquets pèlerins déposées dans les terres fortes, elles ne s’attaquent jamais à celles enfouies dans les sables ; cela explique le choix que l’Acridium peregrinum fait, pour y effectuer le dépôt de ses œufs, des terrains légers et frais : lits de rivières, et dunes des bords de la mer. D’autre part, le parasitisme exerçant sa puissance sur les pontes confiées aux terres fortes qui sont cultivées de préférence, il y a le plus grand intérêt à surveiller les gisemens d’œufs situés sur les terrains sablonneux, généralement abandonnés et qui laissent surgir de redoutables armées de sauterelles.

Mais ce n’est pas seulement certaine catégorie de terrains qu’il faut surveiller ; toutes les terres doivent être soumises à une minutieuse inspection, car cette inspection doit servir à dresser ce que M. Künckel, qui en est l’inspirateur, appelle les cartes de prévision. Ces cartes donnent au gouvernement algérien, comme à celui de la métropole, le moyen de connaître par avance si l’Algérie est oui ou non sous la menace d’une invasion, d’en apprécier l’importance et de prescrire les moyens de destruction. Elles servent encore à justifier ou à repousser les demandes de secours devenues malheureusement très fréquentes en Algérie.

On estime que l’on a mis à mort, dans la seule campagne 1887-1888, 1 200 milliards d’acridiens, et c’est encore par milliards qu’on les a détruits de 1889 à 1893. Quelles multitudes ne détruirait-on pas, si — ce qu’à Dieu ne plaise — une nouvelle invasion se produisait, maintenant qu’on est pourvu d’un nombreux outillage et qu’on sait utiliser d’excellens procédés de destruction. En 1888 et 1889, 6 000 appareils cypriotes perfectionnés de 50 mètres chacun, en toile de cretonne, ont été mis en adjudication par le gouvernement, livrés et répartis. Le service des forêts algériennes a fourni plus de 100 000 piquets de chêne pour la pose des barrages ; l’industrie privée a livré 6 000 masses d’acier pour enfoncer ces piquets, 400 000 mètres de cordes pour les relier entre eux et y suspendre les toiles ; elle a encore fourni 60 000 feuilles de zinc pour garnir les fosses, sans compter un nombre considérable de melhafas, des approvisionnemens de branches ou de battes en alfa tressé pouvant écraser les criquets naissans et, enfin, des matières combustibles devant servir à les incinérer.

Aujourd’hui la colonie africaine, pourvue de 12 à 15 000 appareils avec tous leurs accessoires, peut donc se défendre scientifiquement et méthodiquement. En sus de l’aide que la troupe peut lui fournir, elle possède tous les moyens possibles de combattre avec succès un fléau dont la disparition sera, à tous les points de vue, un grand bienfait.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Les Acridiens, vulgo Sauterelles, et leurs invasions en Algérie. Rapports administratifs et scientifiques, par J. Künckel d’Herculais. — Paris et Alger, 1888-1894.
  2. L’accroissement du fonds des souscriptions a permis en réalité de distribuer 1 104 622 francs.
  3. Consulter du même auteur : Invasions des Acridiens, publié sous les auspices de M. J. Cambon. — Alger, 1893-1895, avec cartes, planches, photogravures, etc.
  4. Ch. V. Riley, Ninth animal Report of the noxious, beneficial and other Insects of the state of Missouri. Jefferson City, 1877.
  5. A. S. Packard. Report on the Rocky Mountain Locust. Washington, 1877.
  6. First animal Report of the United States entomological Commission for the year 1877, relating to the Rocky Mountain Locust. Washington, 1878.