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Les industries de la soie en France
Albert de la Berge

Revue des Deux Mondes tome 101, 1890


La fixation de notre nouveau régime douanier a donné lieu dans ces derniers mois à des discussions parlementaires qui ont eu un profond retentissement dans le pays. La politique pure a été rejetée au second plan et les intérêts matériels ont repris dans les préoccupations de la nation la place qu’ils avaient trop longtemps perdue. Mais en même temps le monde du travail a été mis en éveil, les intérêts particuliers se sont jetés avec passion dans la lutte, réclamant des mesures de protection d’une application dangereuse, ce qui doit sauver les uns étant le plus souvent de nature à compromettre le sort des autres. Il s’agit, étant donné le grand courant protectionniste qui emporte la France après tant d’autres nations, de maintenir un sage équilibre entre les réclamations contradictoires de l’agriculture et de l’industrie. Peut-on assurer à nos populations rurales les mesures de compensation dont elles ont besoin, sans rompre avec l’étranger nos relations commerciales qui sont le salut de nos travailleurs des villes, sans grever les matières premières nécessaires aux millions d’ouvriers que font vivre nos tissages de soie, de laine et de coton, tel est le problème. On n’aura évidemment la solution définitive de ce problème qu’à l’époque plus ou moins éloignée du renouvellement de nos conventions commerciales, mais dès aujourd’hui il convient d’examiner avec la plus grande attention les conséquences des mesures proposées et surtout de celles qui peuvent atteindre directement nos grandes industries de la fabrication des étoffes.

De toutes nos industries textiles, l’industrie de la soie est assurément celle qui fait le plus d’honneur au travail français et qui contribue dans la plus large mesure à maintenir au dehors le renom de nos fabricans et de nos ouvriers. Son empire est universel. Ses étoffes, ses dentelles et ses rubans, ses tissus les plus modestes comme les plus riches, ont pour clientèle le monde entier, et aucune de ses rivales européennes ne conteste sa suprématie.

Nos industries de la soie ne sont point seulement une des gloires de notre France laborieuse, elles font vivre une part considérable de notre population, près de six cent mille ouvriers, cultivateurs, fabricans, commerçans et artistes. Le mot de soie évoque, pour le grand public, les seuls noms de Lyon et de Saint-Étienne, et l’on croit communément que ces deux grands centres représentent à eux seuls nos industries de la soie. C’était déjà inexact il y a plus d’un siècle, c’est encore plus contraire à la vérité aujourd’hui.

Notre sériciculture, malgré sa décadence, donne encore du travail pendant un mois et demi de l’année à cent cinquante mille personnes, femmes et jeunes filles, de nos départemens du sud-est. Dans la même région et dans quelques départemens du centre, du nord et de l’est, la filature et le moulinage occupent plus de cinquante mille ouvriers et ouvrières. Quant aux tissages français qui emploient la soie, ils font vivre une population énorme dont Lyon et Saint-Etienne représentent à peine un tiers.

M. Pariset, dans son remarquable ouvrage sur les industries de la soie, évalue à plus de 230,000 le nombre de nos métiers pour étoffes, rubans, passementeries, lacets, galons, tapis, tentures, tulles, gilets, bas de soie, tissus de bourre, etc. Le plus grand nombre de ces métiers sont dispersés dans la vallée du Rhône et de la Loire, autour de Lyon et de Saint-Étienne, mais il y en a un nombre considérable d’éparpillés à Paris, Calais, Saint-Pierre-lès-Calais, Roubaix, Lille, Amiens, Tours, Caen, Crépy-en-Valois, Bohain, Troyes, Saint-Omer, Toulouse, Remiremont, etc. Si l’on ajoute aux tisseurs les ouvrières qui préparent les fils, les dessinateurs, les teinturiers, les imprimeurs, les apprêteurs, les marchands, les commissionnaires, les mécaniciens et fabricans de métiers, on trouve une population de plus de trois cent cinquante mille personnes. On ne dépasse donc pas la vérité en évaluant à plus de six cent mille le nombre des Français produisant la soie, la filant, la dévidant ou la faisant circuler au profit de la richesse nationale, qui reçoit annuellement du fait de ces industries plus de 700 millions de francs.
I. — LA SÉRICICULTURE.

La sériciculture française, qui date du XVIe siècle et fut longtemps-florissante, est une des branches les plus originales de notre agriculture. Malgré sa décadence, elle occupe encore près de cent cinquante mille personnes dans les départemens du Gard, de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, du Var, de la Drôme, de l’Ardèche, des Basses-Alpes et des Pyrénées-Orientales. Travail délicat, aléatoire, ruineux ou lucratif suivant les variations de la température, d’une durée très courte (quarante jours seulement), l’élevage du ver à soie est, pour la plupart des familles qui l’exercent, une ressource accessoire, complémentaire. Le plus souvent les femmes et les jeunes filles sont chargées de cette éducation, qui n’exige aucune force, mais beaucoup de patience, d’activité, de soins et de précautions. La sériciculture n’est point, on le sait, un travail des champs, mais une sorte d’agriculture en chambre. Dans les départemens languedociens, provençaux et dauphinois où l’on s’y livre, la population des villes y participait autrefois autant que celle des campagnes, et encore aujourd’hui dans certaines localités, il n’est guère de petit propriétaire ayant une pièce vide qui ne s’empresse d’y installer des claies et d’élever des vers à soie.

Les opérations commencent par l’éclosion des œufs conservés pendant l’hiver dans des chambres froides et sèches, éclosion qui s’opère dans les appareils dits couveuses où l’on élève progressivement la température de 12 degrés à 23 degrés. L’éclosion a lieu au bout de vingt-cinq à trente jours en avril ou en mai. La chenille sortie, on la place sur des rameaux de mûrier et on la transporte dans la magnanerie ou chambre remplie d’étagères portant des claies superposées et distancées de 40 centimètres. Cette pièce doit être tenue à une température égale et bien aérée. Entre l’éclosion et la formation complète du cocon qui a lieu au commencement de juin, s’écoule une période de vingt-huit à trente-deux jours pendant laquelle le ver, nourri avec des feuilles de mûrier, change quatre fois de peau, puis file le cocon où il se transformera en chrysalide. Au bout de huit jours, le filage est terminé, la chrysalide formée, la magnanière peut enlever le cocon qui est parfait et le porter au marché.

En considérant la simplicité apparente de ces opérations, le peu de capitaux et la courte durée du travail qu’elles exigent, on est tenté de se demander comment la sériciculture n’est pas plus répandue et plus prospère. La culture de la soie a été, en effet, pendant longtemps très lucrative, et elle l’est encore en Italie, puisque nos voisins ont une production trois fois plus considérable que la nôtre. Mais si l’élevage du ver à soie est une opération avantageuse en cas de succès, il est soumis aux moindres variations de la température, et il ne peut être lucratif qu’à la condition d’avoir des graines (œufs de vers à soie) de première qualité à bon marché et la feuille de mûrier en abondance et sur place. Or, ces conditions économiques ne sont plus les nôtres.

Actuellement nos paysans du Gard, de l’Ardèche, de la Drôme et de Vaucluse achètent leurs graines 10 et 12 francs l’once. La feuille de mûrier leur revient fréquemment à 8, 10 et même 12 fr. le quintal, et huit quintaux sont nécessaires pour une once de graines. L’achat des matières premières, vers et nourriture, varie donc en moyenne de 60 à 80 francs. Le rendement moyen d’une once de graines étant actuellement en France de 34 kilogrammes de cocons, vendus de 3 fr. 50 à 4 francs le kilogramme, la recette s’établit entre 120 et 140 francs donnant un salaire de 40 à 60 francs pour quarante jours de travail, non compris les frais de local et de matériel. Il faut reconnaître que l’opération est des plus médiocres financièrement. Nous verrons plus loin qu’elle est conduite d’une manière désastreuse, et qu’avec des conditions climatologiques et économiques à peu près semblables, les Italiens obtiennent des résultats tout différens.

Nos sériciculteurs, qui se souviennent de l’ancienne prospérité de leur industrie et du prix considérable qu’atteignait alors le cocon français, sont convaincus que ces deux élémens sont inséparables. Ils ne veulent pas croire à une renaissance de l’élevage sans un relèvement du prix de la soie. Ils n’ont pas idée de ce que peut être la production intensive. Ils en sont restés à la formule : « Produire peu et vendre cher » et mettent tout leur espoir dans une augmentation du prix des cocons. Cette augmentation pourrait-elle se produire naturellement par un accroissement de la consommation ou par un affaiblissement des productions concurrentes ? Il n’y a pas à l’espérer. La soie tend constamment à diminuer de valeur par l’abondance de plus en plus grande des éducations et plus encore par l’emploi des tissus mélangés et des soies sauvages. Tout au plus peut-on affirmer qu’elle se maintiendra au prix actuel par le fait des maladies qui semblent menacer à son tour la sériciculture chinoise, victime des mêmes causes épuisantes qui ont atteint jadis la sériciculture européenne. La production française, qui ne donne que des soies d’un prix élevé, pourrait peut-être fonder quelque espoir sur un retour de la mode vers les belles étoffes. Ce retour n’est pas impossible, il semble même se dessiner, mais il sera lent à se prononcer et de courte durée. Des tarifs protecteurs, loin de le précipiter, auraient d’ailleurs pour sûr résultat de le retarder. C’est donc dans une autre voie que la sériciculture française doit chercher pour le moment une augmentation de ses ressources. Une seule voie lui reste ouverte, celle du progrès agricole et industriel.

La sériciculture française est arrivée à posséder, après de coûteuses épreuves, des graines de premier ordre. Ses vers à soie lui reviennent très cher, trop cher, mais la plupart sont sains et vigoureux. Grâce à la méthode Pasteur, qui consiste à isoler les couples de papillons, à les examiner au microscope pour distinguer les vers sains des malades, nos graineurs peuvent livrer aux magnaniers des races de vers fécondes et robustes, et leurs graines sont à ce point estimées qu’on les recherche au dehors. De 475,000 onces en 1884 nos graineurs sont arrivés en 1889 à une production de 942,024 onces. Nous exportons annuellement en Italie et en Orient plus de 300,000 onces d’œufs de vers à soie. Le grainage est même devenu assez productif pour s’être constitué à l’état d’industrie spéciale dans plusieurs départemens : le Var, la Corse, les Basses-Alpes et les Pyrénées-Orientales. Peut-être même est-ce en partie à nos exportations de graines qu’est dû le relèvement si rapide des séricicultures italienne et levantine, relèvement dont nos éleveurs souffrent et qu’ils attribuent exclusivement au bas prix de la main-d’œuvre étrangère, bien à tort, comme on voit.

Ainsi, du côté des élémens directs de production, la France n’a rien à envier à l’Italie, et ce n’est point une infériorité générale des types producteurs que notre sériciculture peut accuser de sa décadence. Si, après la grande crise qui a suivi la maladie des vers à soie, la France séricicole s’est relevée moins vite que l’Italie et n’a pas encore retrouvé son ancienne prospérité, cela tient à d’autres motifs. La cause en est dans l’élévation du prix de la main-d’œuvre, disent les uns, dans l’insuffisance du nombre des mûriers et le peu de progrès réalisé dans les méthodes d’élevage du ver à soie, disent les autres. Les trois causes ont leur part d’action, mais le fait certain est que les deux dernières peuvent être supprimées et que leur suppression suffirait pour rendre à la production française des jours meilleurs.

Nos paysans du sud-est, il faut bien le reconnaître, ont traversé, comme jadis les Égyptiens, une série extraordinaire d’années grasses et d’années maigres. S’ils n’ont pas montré la ténacité, la patience de leurs voisins d’Italie, c’est qu’ils avaient été gâtés, au milieu de ce siècle, par de bonnes fortunes que l’agriculture a rarement connues et qu’elle ne connaît plus nulle part. On ne se souvient pas assez de l’aisance et même de la richesse qui régnait dans notre basse vallée du Rhône il y a quarante ans. La maladie des vers à soie n’était pas encore venue ravager les magnaneries, la découverte de l’alizarine n’avait pas tué la garance ; la vigne, qui ne connaissait pas le phylloxéra, donnait des récoltes superbes. Le petit propriétaire provençal, languedocien et dauphinois possédait une terre bénie et avait pris des habitudes de luxe et de bien-être ignorées ailleurs.

Tous les fléaux se sont abattus sur lui en même temps : la pébrine et la flacherie, le phylloxéra et le mildew. Il a été découragé, abattu ; incertain de ce qu’il devait faire, il a d’abord arraché le mûrier, ce mûrier qu’il entourait autrefois d’un véritable culte, qu’il appelait l’arbre d’or. Il a arraché les mûriers pour planter des vignes ; puis, plus tard, il a arraché ses vignes pour planter des fruitiers ou se livrer à la culture maraîchère. Là où il n’a pas arraché les mûriers, il leur a donné moins de soins, il les a laissés en bordure comme arbres à bois et à pâture, plantant à leurs pieds des céréales ou des herbes fourragères, leur demandant peu de chose, mais ne leur donnant rien. Il en est résulté que les plantations de mûriers ont diminué non-seulement comme nombre de plants, mais aussi comme qualité. Beaucoup d’arbres conservés sont trop vieux et ont une feuille mauvaise. Devenus plus faibles, ne recevant plus les engrais nécessaires, ils ont moins bien résisté aux parasites, aux insectes, aux champignons, aux intempéries, à la gelée et à la sécheresse. Leurs feuilles n’ont plus les qualités nutritives ; elles sont siliceuses au lieu d’être azotées. De nouvelles plantations ont bien été faites ; mais sur plusieurs points les arbres ont été plantés trop serrés, ailleurs on les a mis dans des terrains trop pauvres ou mal exposés. De plus, les effeuillemens sont souvent pratiqués trop tôt et trop largement, quelques jours seulement après l’ouverture des bourgeons. L’arbre est ainsi arrêté dans son développement, alors qu’avec des pépinières, ainsi que l’a justement fait observer M. Fougeirol, on pourrait avoir sur un moindre espace la quantité de feuilles nécessaire à la première période de l’éducation, n’effeuiller les mûriers qu’à un moment moins redoutable pour leur végétation. Bref, on peut affirmer que notre-réserve de mûriers est tout à fait insuffisante comme quantité et comme qualité, et qu’elle est très mal distribuée géographiquement.

Obtenir à meilleur marché la feuille de mûrier, qui représente aujourd’hui plus de la moitié du prix de revient des cocons, n’est pas le seul problème qui s’impose à la sériciculture française, si elle veut retrouver son ancienne prospérité. Il lui faut améliorer ses méthodes d’éducation pour diminuer l’action des intempéries et des maladies parasitaires, qui sont le double fléau sous lequel succombent le plus souvent les vers producteurs. Il ne suffit pas d’obtenir de bonnes races en choisissant les œufs les plus sains, il faut perfectionner toutes les conditions d’habitation et de nourriture du ver pendant les trente-deux jours de sa vie qui précèdent la transformation en chrysalide. Il faut surtout ne pas se décourager parce que, pendant plusieurs années, les perturbations atmosphériques se seront succédé nombreuses et violentes et auront cruellement éprouvé les éducations. Les sériciculteurs italiens ont depuis trente ans éprouvé les mêmes désastres que les nôtres. Nos plus mauvaises années, celles de 1873, 1876, 1879, ont été encore plus redoutables pour nos voisins. De 1888 à 1889, la production italienne a subi une perte de plus de 8 millions de kilogrammes de cocons. Les gelées célèbres qui ont atteint nos mûriers, et par contre-coup notre élevage, ont sévi des deux côtés des Alpes avec une intensité presque égale. Il en a été de même des crises commerciales. Notre production a d’ailleurs partagé presque toujours depuis vingt ans les marches ascensionnelles ou décroissantes de la production italienne, ainsi que l’a établi M. Natalis Rondot dans un graphique des plus frappans. Les conditions climatologiques et commerciales des deux industries sont en réalité presque constamment identiques ; seulement pendant que la sériciculture italienne lutte avec confiance et ténacité, la nôtre, plus exigeante et plus désorientée, se décourage facilement, ainsi que le démontre la diminution du nombre de nos éleveurs, qui, de près de 300,000 en 1868, est tombé en chiffre rond à 150,000.

Il n’est cependant pas exact de dire que l’élevage ne puisse plus être fructueux, puisque, si le prix du kilogramme de cocons est tombé, dans ces quinze dernières années, de 4 fr. 70 à 3 fr. 50, le rendement moyen de l’once de graines s’est élevé de 18 à 34 kilogrammes. L’once de graines qui, en 1875, rapportait 80 à 90 francs, donne aujourd’hui 130 francs. On a vendu des soies françaises, en 1889 et en 1890, à 4 fr. 10, 4 Ir. 50 et 4 fr. 70. Sans doute, si la production absolue s’est élevée, il se peut qu’en raison du prix de la feuille de mûrier et de celui de la main-d’œuvre, le bénéfice soit relativement plus faible, bien que depuis quinze ans ces deux conditions du prix de revient n’aient pas dû beaucoup changer. Mais il s’en faut que le rendement de l’once de graines ait atteint, en France, ce qu’on peut espérer.

Il est établi en effet que, dans certains districts français et italiens, grâce aux soins apportés à la sélection des races, à leurs croisemens, à la conservation des œufs pendant l’été et l’hiver, à l’aération et à la température des magnaneries, au choix de la feuille suivant l’âge des vers, le rendement s’est accru dans des proportions considérables. Dans les provinces des Marches et de l’Ombrie, dont le climat est à peu près le même que celui de nos départemens provençaux et languedociens, le produit de l’once de graines s’est élevé en moyenne, en 1883, à 50 kilogrammes. Il a été de 65 kilogrammes dans le district de Pesaro, tandis que chez nous il est, selon les statistiques officielles, de 34 kilogrammes en moyenne et dépasse assez rarement 40. Dans le Frioul autrichien, où la température ne diffère pas sensiblement, certains grands éleveurs sont arrivés à des rendemens de 65 et même 70 kilogrammes à l’once de graines. Les causes de cette production intensive ne sont pas douteuses, elles résident dans l’amélioration des races et dans la protection contre les intempéries et les maladies. Déjà nos sériciculteurs ont réalisé des progrès sérieux, puisque, d’après M. Pasteur, le rendement moyen n’était que de 18 kilogrammes dans la période de 1846 à 1853 qui a été la plus prospère pour notre industrie séricicole. Mais il leur reste encore autant de chemin à parcourir pour être en état de lutter avec leurs rivaux. C’était l’avis de M. Pasteur, de M. Maillot, le regretté directeur de l’école de Montpellier ; c’est également l’opinion de la chambre syndicale des filateurs et mouliniers de Valence qui, depuis 1873, a fait des efforts et des sacrifices très louables, mais à peu près inutiles, pour lancer notre sériciculture dans cette voie. Le syndicat de Valence achète, au prix de 12 francs l’once, une certaine quantité de graines de premier ordre surveillées dans leur préparation par un agent du syndicat. Ces graines sont vérifiées au microscope, et le syndicat ne garde que celles qui sont absolument saines, qu’il vend 10 francs, soit avec 2 francs de perte, aux éleveurs. Comme il ne suffirait pas aux demandes, et que ses ressources sont limitées, un registre de souscription est ouvert dès le mois de juin, et les premiers qui ont souscrit sont les premiers servis au printemps suivant. Le syndicat ne se contente pas de livrer des graines de l’espèce des Pyrénées et d’une santé parfaite, il fait hiverner ces graines à Notre-Dame-des-Neiges, un sommet assez élevé de l’Ardèche. Ce système de laboratoires et de stations hivernales a donné d’excellens résultats, car les graines du syndicat ont produit des rendemens supérieurs à 60 kilogrammes par once. Mais, en dépit de subventions de la chambre de commerce de Lyon et de l’État, le syndicat de Valence est arrivé à peine à distribuer 1,200 onces par an, et la France en met plus de 250,000 en éclosion. Les éducateurs qui achetaient ces graines à 10 francs devaient rendre compte de la marche des éducations et des résultats. Un très petit nombre sont, paraît-il, fidèles à cette obligation, établie cependant dans leur propre intérêt. C’est pourtant dans cette voie qu’il faut entrer, mais d’un pas plus ferme. Le prix de 10 francs l’once est trop élevé, il faudrait le faire descendre à 5 et 3 francs. Pour obtenir ce résultat, il conviendrait que l’État accordât une subvention beaucoup plus considérable, il faudrait mettre en adjudication les fournitures de graines et en acheter 50,000 ou 100,000 onces. On obtiendrait alors celles-ci sans peine à 5 francs l’once, et on pourrait les vendre 3 francs au petit agriculteur, après les avoir examinées au microscope et fait hiverner dans une demi-douzaine de stations séricicoles.


II. — LA FILATURE ET LE MOULINAGE.

Le dévidage et l’assemblage des fils du cocon s’accomplissent dans les filatures et donnent ce qu’on appelle la soie filée ou soie grège. La torsion des soies filées s’opère dans les moulinages et fournit aux tisseurs des fils moins brillans, moins élastiques que la soie grègen mais plus forts et plus résistans, les trames, les organsins, le crêpe, la grenadine, le cordonnet.

La filature de la soie est une opération des plus simples, qui peut s’accomplir et s’accomplit encore en Asie avec l’emploi d’une chaudière et d’un tour ou dévidoir mù à l’aide d’un rouet à ficelle ou d’une manivelle. Le cocon se dépelotonne dans l’eau chaude par la dissolution de l’enduit gommeux qui entoure le fil ou bave du ver. On fait ensuite passer plusieurs baves sur le tour, en les pressant les unes contre les autres de façon à obtenir un faisceau qui constituera le fil de la grège.

En Europe, ces diverses opérations sont faites par des femmes qui asphyxient d’abord la chrysalide du cocon dans des fours à vapeur, ou des fours à air chaud. Les cocons étouffés sont ensuite séchés sur des claies, puis apportés à l’ouvrière fileuse. Celle-ci les jette dans une bassine en cuivre étamé ou en terre cuite vernie, elle fait couler de l’eau chaude, puis avec un petit balai de bruyères appelé l’escoubette, elle bat les cocons en leur imprimant un faible mouvement de rotation, afin d’enlever les frisons ou fils extérieurs qui sont de mauvaise qualité. Le battage cesse quand ces fils sont enlevés. La fileuse attache alors à un crochet de la bassine le faisceau des fils restant au cocon, elle prend les baves de plusieurs cocons suivant la qualité de la soie à filer, les croise à la main en une centaine de tours, ou bien les fait croiser par des instrumens spéciaux qui s’appellent, suivant les systèmes, le croiseur ou la tavelette. Il faut en moyenne de 10 à 13 kilogrammes de cocons pour faire un kilogramme de soie grège.

Toutes ces opérations sont simples, mais très délicates, parce que le fil de soie passe par des alternatives d’humidité, de chaleur et de sécheresse qui modifient à tout instant son volume et sa résistance.

Elles sont faites par des jeunes filles ou des femmes dont le salaire est très faible, et qui, pour cette raison, se recrutent de plus en plus difficilement. On évalue à 8,000 ou 10,000 ouvrières le personnel de nos filatures dont les plus importantes sont situées dans l’Ardèche, la Drôme, le Gard et Vaucluse. Leur salaire moyen est de 1 fr. à 1 fr. 25. La production totale de la soie filée en France ne dépasse pas à l’heure actuelle 800,000 kilogrammes. Elle était, il y a quarante ans, de 2 millions de kilogrammes, et occupait près de 40,000 personnes.

La décadence de la filature a suivi, en somme, celle de la sériciculture, l’une ne se relèvera pas sans l’autre. Les filateurs français accusent l’invasion des soies asiatiques et italiennes, ils reprochent aux marchands de soie lyonnais d’avoir créé des filatures concurrentes en Italie, en Asie-Mineure, au Bengale et au Japon. Le fait est exact, il s’agit de savoir s’il est l’œuvre de spéculations plus ou moins louables ou reflet d’une fatalité économique, comme il s’en produit chaque jour dans toutes les industries.

M. Millaud, examinant ces faits devant le Sénat, répondait fort justement que les Lyonnais, ne trouvant plus autour d’eux, il y a une quinzaine d’années, la matière première nécessaire, ont bien été obligés de la chercher là où elle était. Il ajoutait que si les Français n’avaient pas agi ainsi, les Italiens, les Anglais et les Autrichiens auraient pris la place. Dans tous les cas, si le fait est fâcheux, il n’est pas isolé. La filature peut adresser les mêmes reproches aux sériciculteurs du Var, des Basses-Alpes et des Pyrénées-Orientales qui vendent leurs graines de cocons en Italie et en Syrie, et favorisent ainsi des concurrences redoutables pour nos producteurs de matières premières.

La filature de la soie est d’ailleurs une industrie en transformation. Elle est à la recherche d’un outillage perfectionné qui ne tardera probablement pas à être trouvé. Des essais très sérieux ont déjà été faits par un ingénieur américain, M. Serrell, qui transformeront l’art de filer et modifieront complètement ses conditions économiques. D’autre part, la filature italienne, qui est à l’affût de tous les perfectionnemens, paraît avoir trouvé un procédé de débavage qui permettrait de supprimer le battage à l’eau chaude. Le jour où ces inventions seront entrées dans la pratique et généralisées, la main-d’œuvre sera réduite, le travail plus sain, et la rapidité de la production augmentée d’une manière considérable. Déjà l’ouvrière fileuse qui jadis tirait de la bassine où le cocon se déroule, 120 à 150 grammes de soie, en tire aujourd’hui de 400 à 450. Le jour où le filage automatique fonctionnera, on peut prévoir que le rendement sera triple et quadruple. Il faudra toujours des ouvrières, il les faudra même peut-être plus habiles, mais il en faudra moins, et ce sera un avantage pour la filature française, qui a un personnel plus coûteux, mais supérieur à celui de ses rivales, sinon comme discipline, du moins comme habileté de main. Nos filateurs pourront alors ne plus se contenter de filer les soies françaises et lutter avec les Italiens pour le travail des cocons étrangers, qui entrent aujourd’hui en proportion insignifiante dans leurs approvisionnemens.

Nous avons expliqué comment la soie filée n’offrait pas un fil assez fort, assez homogène, pour subir avec succès les opérations de la teinture. Pour en faire un fil susceptible d’être teint, il faut tordre le fil grège. L’usine où l’on tord la soie grège s’appelle moulinage. Les opérations que la soie y subit, sont : le dévidage, le purgeage, le doublage et le tordage. Elles n’ont pas seulement pour but de tordre la soie, mais de la nettoyer, de l’ébarber, d’enlever toutes les aspérités, côtes, bouchons, que présente la grège. La soie qui a subi l’ouvraison, c’est-à-dire a passé par le moulinage, peut offrir des aspects différens. Elle est une trame si elle n’a que 80 à 150 tours au mètre, et servira à garnir le tissu, à le gonfler. Elle est un organsin si, après avoir tordu la grège, on double les fils et on les tord une seconde fois. L’organsin est plus fort que la trame, il est employé pour la chaîne de l’étoffe, c’est le support qui donne la résistance. Le satin, le velours, la grenadine, sont des apprêts différens où le filage et la torsion ont plus ou moins de tours.

Un moulinage bien outillé exige une série d’appareils plus compliqués et plus coûteux que ceux d’une filature. Son personnel a besoin de grandes qualités d’attention et de discipline pour surveiller les écheveaux de grège qui se dévident sur les tavelles, qui passent ensuite sur des purgeoirs en acier, destinés à nettoyer et à régulariser la soie, puis vont se tordre sur les fuseaux et se redévider sur la roquette. Le capital de premier établissement est plus important pour le moulinage que pour la filature. Il est vrai que le premier travaille généralement toute l’année, tandis que la filature ne travaille guère qu’après la récolte ou du moins subit une longue morte saison. Enfin le moulinage a la ressource d’ouvrer les grèges étrangères qu’on lui donne à façon ou qu’il achète. C’est grâce à ces conditions plus favorables que nos moulinages ont pu résister avec un succès relatif aux épreuves qu’ils ont traversées. Ils produisent encore plus de 3 millions de kilogrammes de soie. Le syndicat général des mouliniers parle même de 4 millions de kilogrammes. Cette production se serait développée encore davantage si les tissages n’utilisaient aujourd’hui directement la soie grège dans nombre d’étoffes où son usage était inconnu avant l’invention de la teinture en pièce.

La statistique officielle pour 1888 donne les chiffres suivans pour l’industrie du moulinage français. Le nombre des usines serait de 708, possédant 263,000 tavelles et 122,000 fuseaux. Le syndicat général des mouliniers estime ces chiffres inférieurs à la réalité. Il porte le nombre des moulinages à plus de 800, possédant 300,000 tavelles et près de 3 millions de fuseaux. Le nombre des ouvriers et ouvrières serait de 40,000 dispersés principalement dans l’Ardèche, la Drôme, le Gard, l’Isère, la Loire, le Rhône et Vaucluse ; quinze autres départemens possèdent également des moulinages, mais isolés et d’une moindre importance.

On ne peut pas dire que le moulinage français soit en décadence, puisque, de 1849 à 1854, sa production n’était que de 2,600,000 kilogrammes de soie, et qu’en 1890 le syndicat général de cette industrie évalue sa production à plus de 4 millions de kilogrammes. Cependant nos mouliniers se plaignent de la concurrence des moulinages italiens, et, d’autre part, dans la discussion parlementaire de 1889 sur les traités de commerce, les députés de l’Ardèche et de la Drôme ont affirmé que le nombre des ouvriers et des ouvrières avait diminué. C’est que là, comme ailleurs, les progrès de la mécanique ont permis de produire davantage, sans augmentation et même avec une diminution de la main-d’œuvre. Ainsi, de 1885 à 1888, le moulinage aurait perdu près de 100,000 tavelles, et sa production de soie s’est développée, la production de chaque tavelle ayant presque doublé, soit par l’accroissement de la vitesse du travail, soit par le fait de la perfection plus grande des soies grèges.

Les soies françaises et asiatiques se sont améliorées, elles ont été mieux filées, et le moulinage a été rendu plus facile. Des tavelles qui ne produisaient que 50 kilogrammes de soie ont pu en produire 100 kilogrammes avec les soies du Japon et de la Chine. Il est vrai qu’un certain nombre d’usines sont restées pendant plusieurs années en chômage, comme l’a fait observer M. le sénateur Loubet, mais cette situation n’était point particulière au moulinage français. A la même époque, près de 200,000 tavelles italiennes étaient inactives. L’Industria serica, de Turin, se plaignait que 35 moulinages italiens fussent fermés et que 57 ne travaillassent qu’avec des approvisionnemens très réduits.

Les mouliniers font remarquer qu’ils sont dans une situation beaucoup plus difficile que leurs concurrens d’Italie, à cause du prix de la main-d’œuvre plus élevé en France, mais on peut citer des localités où le moulinage français a des salaires très faibles et travaille sur des soies asiatiques, qu’il livre au même prix que les moulinages italiens. Un seul fait paraît certain, c’est que, dans cette industrie comme dans beaucoup d’autres, les petits établissemens sont trop nombreux, ont des frais généraux trop élevés, une comptabilité insuffisante, et luttent avec peine contre les grandes usines mieux outillées, plus indépendantes comme capitaux, et ayant la force motrice et le travail à meilleur marché.

Le moulinage français réclame un droit protecteur de à francs sur les soies ouvrées, on peut le lui accorder. Ce droit ne gênera personne, car depuis dix ans, les importations de soies ouvrées en France vont en décroissant. De près d’un million de kilogrammes qu’elles atteignaient de 1880 à 1884, elles sont tombées dans ces dernières années à moins de 400,000 kilogrammes. En outre, le nombre des mouliniers est si considérable que la concurrence intérieure suffira toujours à maintenir des prix normaux.

Une entente nous paraît donc facile sur ce droit de 4 francs entre les moulinages et les tissages, puisqu’il s’agit moins d’une protection pour le présent que de mesures préventives contre un péril à venir.

Nous avons démontré que nos producteurs de soie pouvaient se relever et supporter longtemps encore les concurrences asiatiques et italiennes sans recourir à des droits protecteurs sur les cocons et sur les soies grèges. Nous allons examiner maintenant quelles sont les conditions présentes des industries françaises qui emploient la soie et quelle serait la répercussion sur ces industries des droits proposés par les sériciculteurs.


III. — LE TISSAGE ET LES INDUSTRIES ANNEXES.

Les fabriques françaises de soierie ont-elles conservé leur ancienne prospérité ou subissent-elles un inévitable déclin ? Les avis les plus divers ont été exprimés sur ce point. La vérité paraît être que nos tissages produisent dans des conditions beaucoup plus difficiles qu’autrefois et avec des bénéfices réduits. Toutefois leur production n’a pas diminué, et elle représente encore plus du tiers de la production de l’industrie de la soie dans le monde entier. M. Pariset, dans son savant ouvrage paru au commencement de cette année, évalue à 600 millions de francs la valeur de la production totale des soieries françaises et à 230,000 le nombre des métiers qu’elles occupent. La fabrique lyonnaise compte à elle seule plus de 90,000 métiers dont 25,000 mécaniques qui représentent une production de 4 métiers à la main. Ces métiers, dont la valeur est d’une centaine de millions de francs, sont dispersés dans plus de quatorze départemens et nourrissent une population de près de 200,000 personnes : dessinateurs, tisseurs, ourdisseuses, dévideuses, canneteuses, teinturiers, apprêteurs, plieurs, cartonniers, metteurs en main, monteurs de métier, commis, fabricans de lisses, etc. La production de la fabrique lyonnaise oscille autour de 400 millions de francs.

La fabrique de Saint-Étienne vient en second comme importance. Elle a traversé plusieurs années d’une rare prospérité, bien qu’elle soit éprouvée en ce moment. Sa production a été de 103 millions de francs en 1889, dont 26 millions seulement pour la consommation intérieure et 77 millions pour l’exportation. Elle occupe environ 21,000 métiers pour fabrication de rubans, velours et galons, dispersés à Saint-Etienne, aux environs et dans deux cantons voisins de la Haute-Loire. La marche et l’entretien de ces 21,000 métiers donnent du travail à plus de 63,000 ouvriers et ouvrières. 17,000 de ces métiers appartiennent aux ouvriers rubaniers et veloutiers et représentent un capital variant entre 25 et 28 millions de francs. La plus grande partie des soies employées pour les rubans et les velours sont des soies à bon marché de Chine et du Japon.

Il en est de même pour la fabrique de lacets et de passementeries de Saint-Chamond, qui possède environ 1,200,000 fuseaux et occupe plus de 6,000 personnes, dont 5,000 femmes. La production de Saint-Chamond est estimée à 25 millions de francs, dont 6 ou 7 millions seulement pour la consommation intérieure. La fabrique de lacets emploie la soie mélangée avec la laine, le poil de chèvre et le coton. Parmi les industries de la soie florissantes en France, il convient encore de citer la fabrique de tulles, blondes et dentelles dont les principaux centres sont à Saint-Pierre-lès-Calais, à Caen et à Bayeux. La fabrication des blondes blanches a lieu à la main en Normandie et mécaniquement à Saint-Pierre-lès-Calais, où elle compte 297 établissemens et occupe 16,000 ouvriers produisant en moyenne pour 80 millions de tulle de soie et 10 millions de tulle de coton. Le matériel des 2,000 métiers de Saint-Pierre-lès-Calais, qui est très perfectionné, est évalué à 40 millions de francs. Cette fabrication emploie surtout des soies blanches qui venaient autrefois de l’Ardèche et du Gard et qu’on fait venir maintenant d’Italie et du Japon, pour les avoir à meilleur compte, la matière première entrant pour 50 pour 100 dans le prix de revient, et Saint-Pierre-lès-Calais devant produire à très bon marché pour lutter contre les fabriques anglaises de Nottingham.

En dehors de ces puissans centres industriels des vallées du Rhône, de la Loire et de l’Artois, la soie est une matière première indispensable à un grand nombre de tissages fabriquant des étoffes mélangées. Citons à Paris la passementerie or et argent, les gazes, les tissus légers qui occupent 2,000 ou 3,000 ouvriers et ouvrières dispersés dans les quartiers de Ménilmontant et de Charonne ; à Roubaix, les tissages de laine et soie qui ont employé, en 1889, plus de 220,000 kilogrammes de soie venant en grande partie d’Asie et représentant une valeur de plus de 6 millions de francs ; à Bohain, Crépy-en-Valois, Breteuil, Troyes, Amiens, plusieurs milliers de métiers travaillent à la bonneterie et à des étoffes diverses mélangées de soie ; à Nîmes, à Avignon, à Toulouse, à Tours, à Mâcon, à Beauvais, à Ganges, dans l’Hérault, un autre millier de métiers fabriquent des taffetas, des passementeries, de soie et de schappe, des tricots, des bas, des gilets, des tapis et des étoffes d’ameublement.

En additionnant la production de Lyon, Saint-Étienne, Saint-Chamond, Paris, Saint-Pierre-lès-Calais et des autres centres industriels cités plus haut, on s’aperçoit que les tissages employant la soie ont une production moyenne qui atteint près de 700 millions de francs. Que représente cette somme de 700 millions de francs comme matières premières, comme salaires, comme bénéfices industriels ? Dans quelle mesure vient-elle du marché intérieur et des marchés extérieurs ? Ce sont là des questions difficiles à résoudre d’une manière précise, mais sur lesquelles on peut trouver cependant des données assez exactes.

La part de la matière première dans la valeur des tissus de soie est assez difficile à évaluer, car ces tissus varient à tout instant comme composition, comme poids, comme nature de matières employées. La soie est presque constamment mélangée en proportions d’une variété infinie avec le coton, la laine, la bourre, le poil de chèvre. Son prix, d’autre part, change avec la nature même de la soie, qui descend de 62 et de 63 francs pour les organsins de France et d’Italie, à 30 et même 25 francs pour certaines soies sauvages de la Chine et de l’Inde. L’ensemble des Conditions des soies françaises (bureaux de pesage, titrage et décreusage) donnent pour les soies contrôlées avant d’être vendues et tissées, un chiffre de 6 millions 500,000 kilogrammes, mais il est de ces soies qui sont conditionnées plusieurs fois, d’autres qui sont destinées à l’exportation. Ce chiffre de 6 millions 500,000 kilogrammes pour la consommation française est donc trop élevé. La fabrique de Lyon évalue à 3 millions de kilogrammes sa consommation annuelle de soie. Si l’on prend pour prix moyen 50 francs, on arrive donc pour Lyon seulement à une somme ronde de 150 millions de francs de soies employées. Que l’on ajoute une quantité égale de filés de coton, de laine et de bourre employés par ces tissages, on voit que la matière des tissus lyonnais entre pour près de la moitié dans le prix de revient. La proportion est la même, d’après M. Ribot, pour la fabrique de Calais ; elle est moindre pour l’importante fabrique de Saint-Chamond, mais elle est plus considérable pour la rubanerie et la velouterie de Saint-Étienne. La chambre de commerce de cette ville porte, en effet, à 65 pour 100 la part des matières premières dans le prix de revient net des rubans. On peut donc dire que les 4 millions 500,000 kilogrammes de soie consommés en France représentent avec les filés de coton de laine et de bourre qui leur servent de supports, plus de 300 millions de francs, c’est-à-dire près de la moitié du prix de revient de nos tissus de soies français. Le reste se partage en salaires, en intérêts de capitaux et bénéfices industriels ou commerciaux.

Ces matières premières, où la soierie française les prend-elles et de quels centres de production est-elle tributaire ? Sur plus de 4 millions 500,000 kilogrammes de soie que la France emploie, environ 600,000 kilogrammes seulement lui sont fournis par la récolte indigène, le surplus de la production de celle-ci étant exporté. D’un tableau publié par la chambre de commerce de Lyon, il résulte que la fabrique de cette ville a, dans ces dernières années, employé 13 pour 100 de soie française, 20 pour 100 de soie italienne, 1/2 pour 100 de soie levantine et près de 60 pour 100 de soie chinoise, japonaise et hindoue. La fabrique de Saint-Étienne, de 1873 à 1889, a consommé en moyenne 6 pour 100 de soie française contre 94 pour 100 de soies étrangères, la plupart venues de Chine et du Japon. Paris, Saint-Chamond, Saint-Pierre-lès-Calais et Roubaix consomment également de préférence les soies asiatiques en raison de leur bon marché et surtout des progrès que les filatures japonaises ont réalisés. Il est donc permis de dire que l’Orient et l’Italie sont nos deux grandes sources d’alimentation et que nos tissages en sont tributaires. La Chine, le Japon, la Syrie, l’Inde ne nous sont pas seulement indispensables par l’importance de leur production, mais par le caractère même de cette production qui compte beaucoup de soies inférieures, d’un prix peu élevé et, en conséquence, excellentes pour les tissus à bon marché que la consommation réclame de préférence.

Sous quelles formes diverses les soies étrangères entrent-elles en France ? Cette question de détail a son importance au point de vue du travail national. Il s’agit, en effet, de savoir si nos tissages ont intérêt à acheter au dehors les soies déjà filées et ouvrées de préférence aux soies grèges. Or il résulte des statistiques d’importation de ces dernières années, compensation faite des sorties et des entrées, que nous consommons en moyenne 650,000 kilogrammes de soie française contre 3 millions 400,000 kilogrammes de grèges étrangères et 300,000 kilogrammes de soie ouvrée étrangère. La soie provenant de cocons importés est en quantité insignifiante. Il appert de ce tableau que nous importons la plus grande partie des soies étrangères à l’état grège et que la soie ouvrée, tordue, ou, si l’on aime mieux, moulinée à l’étranger, entre pour une très faible partie dans notre consommation. Les plaintes de nos moulinages sont donc exagérées, et la franchise d’entrée des soies ouvrées ne leur est pas aussi préjudiciable qu’ils le disent.

Nous venons de voir que nos fabriques de soieries sont fatalement tributaires de l’étranger et particulièrement de l’Asie pour leurs matières premières et que le travail national a gardé les neuf dixièmes des façons que cette matière première doit subir avant d’entrer dans l’étoffe. Il importe maintenant de se rendre compte des autres nécessités que subissent nos tissages par le fait de la concurrence étrangère et des transformations du goût et de la mode. Cet examen nous amènera en même temps à considérer l’organisation du travail et les salaires dans nos diverses fabriques de tissus soyeux.

On a prétendu, au cours des discussions parlementaires de 1879 et de 1888, que les fabriques de Lyon, Saint-Étienne, Saint-Chamond, Paris, Roubaix, Calais réalisaient des bénéfices considérables. Cela a été vrai après la conclusion des traités de 1860, nos produits étant de beaucoup supérieurs comme qualité aux produits étrangers similaires, grâce aux traditions artistiques de nos dessinateurs et de nos ouvriers ; cela était même encore vrai, il y a une quinzaine d’années, mais l’abaissement croissant du prix de la laine et les perfectionnemens apportés dans la confection des lainages ont mis ceux-ci en faveur et les ont fait préférer à la soie pour un grand nombre d’usages. D’autre part, les modifications incessantes des modes, la tendance à multiplier les vêtemens et les façons ont écarté de la grande consommation les belles soieries qui faisaient autrefois la gloire et la fortune des fabriques françaises. Le public réclame des vêtemens à bon marché, car il veut en changer plus souvent sans accroître son budget. Les belles matières premières deviennent d’un emploi rare, ce qui est un malheur au point de vue de l’art, mais le travail augmente, puisque l’on consomme 6 mètres d’étoffe là où vingt ans auparavant on ne consommait qu’un mètre.

A Lyon, sur cent métiers, vingt seulement travaillent sur les soieries pures. Et ce qui est vrai pour Lyon est également vrai pour Saint-Étienne, Saint-Chamond, Paris, Roubaix, etc. La production des soieries mélangées, qui était, à Lyon, il y a vingt ans, de quelques millions de francs, a atteint, en 1888, une valeur de 147 millions. Et pour donner une idée de ce que ces 147 millions de francs représentent d’étoffes, il suffit de dire que parmi ces soieries, il en est qui se vendent 50 centimes le mètre.

Au reste, dans les 3,991,000 kilogrammes d’étoffes soyeuses exportées en 1888 par la fabrique lyonnaise, il n’est entré que 1,313,000 kilogrammes de soieries pures. On peut juger par ce chiffre du développement extraordinaire de la soierie mélangée, et il ne faut pas oublier que si l’étranger nous prend deux tiers de cette soierie, notre consommation intérieure en demande encore davantage. L’Angleterre et l’Amérique sont, en effet, les plus fortes clientes pour nos belles fabrications, et, d’autre part, pour les articles tout à fait inférieurs, les fabriques allemandes et suisses nous font une concurrence des plus redoutables.

Si nous sommes entrés dans ces détails, c’est qu’ils sont nécessaires pour bien expliquer les conditions économiques nouvelles de nos tissages amenés peu à peu à la fabrication intensive et, par conséquent, à une économie rigoureuse dans l’établissement des prix de revient. La consommation a multiplié ses exigences, ses caprices ; les dessins doivent être changés à tout instant, les étoffes varient sans cesse, comme matière première, comme trame, comme style ; aucune production ne peut se faire en grand, et pour longtemps ; les métiers doivent être prêts à s’arrêter et à repartir à toute heure, suivant les hasards de la mode et la rapidité des concurrences. Le succès est à celui qui apporte une nouveauté et peut la produire plus vite et à meilleur marché que les étoffes similaires. Le luxe n’est plus, comme autrefois, dans le prix de la matière première du vêtement et dans ses façons artistiques ; il est dans la consommation rapide, dans le renouvellement incessant d’étoffes de belle apparence, mais sans valeur et sans durée.

L’industrie française était d’autant plus mal placée pour supporter cette révolution économique que celle-ci tend à augmenter la part de la main-d’œuvre dans les prix de revient et que les salaires sont plus élevés chez nous qu’en Suisse et en Allemagne. Aussi cette substitution de l’étoffe à bon marché à l’étoffe de luxe a-t-elle été une véritable épreuve, non seulement pour nos fabricans, mais surtout pour nos ouvriers tisseurs, qui ont vu leur profession perdre son ancienne sécurité, donner des salaires moindres et devenir la proie des chômages. C’est grâce, on peut le dire, à la sagesse, à la prévoyance, à l’abnégation de nos canuts de Lyon, de nos ouvriers rubaniers et veloutiers de Saint-Étienne, que la soierie française a pu soutenir la concurrence d’industries étrangères protégées par des tarifs élevés, ayant la main-d’œuvre à bas prix et se dispensant trop souvent de toute dépense artistique en nous empruntant nos dessins.

Le fabricant a résisté par la science de ses dessins et le perfectionnement de ses procédés, par ses rapports constans avec Paris qui règle la mode, par le transport du marché des soies à Lyon, qui a mis à sa disposition un admirable choix de matières premières. Le tisseur, lui, n’a eu pour se défendre que ses doigts et ses traditions de labeur et d’économie. Il a dû se procurer, dans son petit atelier, des métiers différens pour être en état de tisser tout ce qu’on lui demandait ; il a dû prendre à son compte des frais de montage fréquens et considérables ; il a dû perfectionner à tout instant son métier pour le rendre plus souple aux nouvelles combinaisons, moins pénible à remuer, moins lent à produire. Il a dû enfin supporter patiemment nombre de mauvaises années, compter, bon an mal an, sur une centaine de jours de chômage et parfois travailler quinze et dix-huit heures par jour, quand les pièces affluaient pour compenser les journées et les semaines où le fabricant n’avait pas de commandes à lui donner. Ce n’est pas à lui qu’il faudrait parler de la journée de huit heures.

Ces dix dernières années ont été particulièrement mauvaises pour un grand nombre d’ouvriers tisseurs, à Lyon surtout. En 1881 et en 1882, l’ouvrier lyonnais a été occupé, bien que l’industrie de la soie ait subi, par un choc en retour, le contre-coup du krach de l’Union générale. De 1883 à 1886, nombre de métiers ont chômé. En 1887 et pendant la moitié de 1888, le chômage s’est encore accentué. Dans le second semestre de 1888 et l’année 1889, il y a eu abondance de travail, les fabricans s’étant imposé de grands sacrifices en vue de l’Exposition. Au contraire, l’année 1890 s’est mal ouverte et les tisseurs ont dû consentir des réductions assez fortes dans le prix des façons.

Il est fort difficile d’évaluer les salaires des ouvriers tisseurs de Lyon, de Saint-Étienne et des autres centres qui se livrent à la même industrie, leur taux variant avec la valeur du travail qui est demandé, l’habileté de l’ouvrier et l’éloignement de la ville. A Lyon, certains ouvriers exceptionnels peuvent gagner jusqu’à 8 francs par jour dans les périodes de presse et ne tirer de leur travail que 3 francs et 2 fr. 50 à d’autres momens. Les professions auxiliaires exercées par des femmes, l’ourdissage et le dévidage de la soie, varient comme salaires entre 2 francs et 1 fr. 25. Si, pour le tisseur, on cherche à établir une moyenne, on voit que son salaire quotidien ne dépasse guère, au bout de l’année, pour le contremaître, la somme de 5 francs, pour le compagnon, 2 Ir. 25 (l’ouvrier des tissages mécaniques a un salaire encore plus faible), et cependant peu d’ouvrages exigent un apprentissage aussi compliqué, une main aussi légère et un goût aussi sûr. L’ouvrier lyonnais et stéphanois, comme on l’a dit, possède la tradition et l’amour de son métier ; il est attaché à sa ville natale, comme le montagnard à sa montagne. Il est fier de sa profession et pousse à un degré extrême l’amour-propre du travail. Son ingéniosité est surprenante ; il invente à tout instant des perfectionnemens de son outillage, que la chambre de commerce de Lyon a la sagesse de récompenser par des primes ; il excelle à tourner toutes les difficultés des tissages différens qu’on lui commande. On a pu affirmer avec raison que le maniement du fil de soie constitue, à Lyon et à Saint-Étienne, une sorte d’aptitude héréditaire, qu’il s’agisse de tissage, de teinture, d’apprêt ou de toute autre manipulation. Quant aux dessinateurs, qui forment l’état-major de ce magnifique corps de métier, on aura l’idée de leur inépuisable imagination quand on saura que, depuis 1813, le conseil des prud’hommes de la soierie lyonnaise a enregistré plus de cent dix mille dessins ou dispositions nouvelles.

L’ouvrier tisseur de Lyon et de Saint-Étienne est un type absolument particulier dans le personnel de notre grande industrie. Le plus souvent, il est propriétaire d’un, deux ou trois métiers et possède quelques économies. Il vit, du reste, avec un ordre extrême, réduit le prix de son existence matérielle par des sociétés de consommation et des sociétés de secours mutuels, mène une vie des plus paisibles et a gardé l’esprit de famille. Son caractère est un peu mystique, il a des tendances philanthropiques, généreuses, incline vers le socialisme, mais un socialisme pratique et point d’humeur violente ou partageuse. Depuis 1848, on ne l’a jamais vu se jeter dans les partis extrêmes, et cependant, comme nous l’avons indiqué, il a dû traverser des crises douloureuses. A Saint-Étienne, le ruban subissant, encore plus que les étoiles de soie, le contre-coup des fantaisies de la mode, les mauvaises années ont été non moins fréquentes. Les passementiers de cette ville se souviennent encore des années 1877, 1880, 1882 et 1884, qui ont vu de longs chômages.

La situation difficile des tisseurs de soie est, du reste, accusée par l’émigration constante du travail de la soierie hors des grands centres. On peut prévoir un moment, qui n’est pas très éloigné, où tous les travaux ordinaires seront confiés aux métiers de la campagne. L’ouvrier d’art seul pourra demeurer dans les grandes cités où le prix de la vie est élevé. Déjà Lyon ne compte plus guère que de 12 à 14,000 métiers à la main, alors qu’il y en avait encore de 35 à 40,000 dans la brillante période des étoffes façonnées et brochées ; 50 à 60,000 métiers à la main ont émigré dans les cantons ruraux, et des 25,000 métiers mécaniques, beaucoup sont établis autour de Lyon : 500 dans l’Ain, 1,000 dans l’Ardèche, 9,000 dans l’Isère, 3,500 dans la Loire, 2,000 dans le Rhône, 1,019 dans la Savoie, etc. La fabrique lyonnaise, pour trouver la main-d’œuvre à meilleur marché, a construit des usines jusque dans la Drôme, le Gard, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme et Vaucluse. Comment l’industrie de la soie pourrait-elle se défendre autrement quand elle se heurte, sur tous les marchés étrangers, à des industries locales favorisées par des droits protecteurs énormes, par des salaires inférieurs, par la franchise de matières premières imposées en France ?

Ce qui se produit à Lyon, à Saint-Étienne, à Saint-Chamond est également vrai pour les industries de Paris, de Roubaix, de Calais, de Nîmes, qui emploient la soie. La petite colonie de passementiers lyonnais et stéphanois établie à Paris, sur les hauteurs de Ménilmontant, n’a pas un sort moins difficile, malgré sa situation dans la capitale, au centre même de la mode et sous la main des commissionnaires exportateurs. A Nîmes, les industries de la bonneterie, des tapis, affirment qu’un droit sur la soie leur porterait un préjudice considérable. Quant à la fabrique de soie à coudre, elle est à moitié anéantie par la concurrence de l’article coton glacé, venant d’Angleterre ou d’Allemagne, et se déclare hors d’état de supporter la moindre taxe nouvelle. En ce qui concerne l’importante fabrication de Saint-Pierre-lès-Calais, dont la production est de plus de 80 millions de francs, M. Ribot exposait, en 1888, qu’elle luttait avec la plus grande difficulté contre les fabriques anglaises de Nottingham et que, le prix de la matière première étant de 50 pour 100 dans le prix de revient de ses tulles de soie, le moindre écart dans le prix de la matière première avait son contre-coup sur la vente.

Il résulte, en somme, de tous les faits et de tous les chiffres que nous venons d’examiner, que notre grande industrie des tissages de soie maintient sa production, mais sans la développer et au prix de constans sacrifices. Si la mode revenait aux belles étoffes, elle prendrait certainement un essor nouveau, parce qu’elle est mieux outillée que ses concurrentes pour cette fabrication spéciale ; mais ce retour de la mode, s’il semble se dessiner, est encore très faible, et pendant longtemps encore les articles communs l’emporteront. Or, pour ces articles, les fabriques allemandes, suisses et américaines sont placées dans des conditions supérieures aux nôtres et, symptôme inquiétant, leur production croît rapidement, pendant que la nôtre reste stationnaire.

C’est ainsi que, de 25,000 métiers en 1844, les fabriques rhénanes d’Elberfeld, Crefeld, Barmen et Ronsdorf se sont élevées à 42,000 métiers en 1855, 58,000 en 1873 et 87,000 en 1883, que leur production a passé de 90 millions de francs en 1844 à 225 millions de francs en 1883. Leurs spécialités sont le velours coton, les rubans schappe (déchets de soie) et coton, les tissus de soie légers. Leurs principaux marchés en dehors de l’Allemagne sont l’Angleterre et les États-Unis.

Les fabriques suisses ne sont pas moins florissantes. Disséminées dans les campagnes, avec Zurich et Bâle pour principaux centres, -elles ont la main-d’œuvre à bon marché, et leurs matières premières, dépourvues d’impôts, leur permettent de lutter avec succès contre nous pour un grand nombre d’articles légers. De 9,000 métiers, Zurich est monté, dans ces trente dernières années, à 37,000. La production, qui était de 15 millions de francs, a atteint, en 1885, 84 millions. Bâle a suivi avec une progression un peu moins forte ; sa production a cependant monté de 20 millions à 37 millions. On voit par ces chiffres combien ces rivales de Lyon et de Saint-Étienne progressent plus rapidement que nos deux grands centres producteurs. L’Italie, qui a obtenu de si grands succès dans la sériciculture, la filature et le moulinage, a été moins heureuse pour le tissage ; cependant le nombre de ses métiers a triplé depuis vingt ans, et elle produit 40 millions de francs de soieries d’un genre tout à fait spécial, qui commencent à venir à Paris et qui se vendent bien sur les marchés orientaux et dans l’Amérique du Sud. Ses tissages sont concentrés à Côme, à Gênes et à Turin.

Si les fabriques allemandes et suisses sont les principales rivales de la soierie française, celle-ci rencontre également des concurrentes sérieuses en Autriche, en Russie, aux États-Unis. Ces pays n’exportent point, mais ils fournissent peu à peu à leur consommation intérieure aux dépens de nos fabriques, dont les produits sont frappés dans ces pays de droits exorbitans. La soierie et lu rubanerie autrichienne, concentrées en Bohême, en Moravie, à Goritz et à Insprück, font un chiffre d’affaires de 80 millions de francs, dont 15 millions à l’exportation. La fabrique russe, protégée à outrance, a fait des progrès encore plus rapides et, en moins de dix ans, de 1873 à 1883, ses 25,000 métiers de Moscou, de Saint-Pétersbourg et de Wladimir ont vu monter leur production de 40 millions à 70 millions.

Les Etats-Unis ont, comme la Russie, une fabrique de soierie toute récente ; cependant, en moins de vingt ans, la grande république américaine est arrivée à produire pour 250 millions de francs de soieries. Cette victoire industrielle lui a été d’autant plus facile à obtenir que les fabricans américains n’ont eu qu’à emprunter à l’Europe un outillage perfectionné et qu’ils ont obtenu comme protection un droit de 50 pour 100 ad valorem sur les soieries étrangères. Ils ont, d’ailleurs, admirablement organisé leur industrie, installant sur place et côte à côte les filatures, les moulinages et les tissages. Les principaux centres manufacturiers sont à New-York et à Paterson. Ils sont appelés à réduire de plus en plus les importations européennes aux États-Unis.

Les soieries françaises n’ont plus seulement à lutter contre leurs concurrentes d’Europe et d’Amérique. Un autre danger non moins redoutable les menace. L’Asie ne se contente plus de nous envoyer sa soie filée ; nous voyons apparaître, sous le nom de corahs et de pongées, des taffetas légers écrus, ressemblant au foulard et qui obtiennent un assez grand succès en France, en Angleterre et aux États-Unis. Ces étoffes, qui entrent déjà pour une dizaine de millions de francs dans notre consommation française, sont fabriquées, les corahs dans l’Inde, à Allahabad, à Bénarès, dans le Pundjab et le Bengale ; les pongées, en Chine, dans les provinces centrales et méridionales. Si l’on observe que la production intérieure de la Chine en soieries est évaluée à plus de 300 millions de francs, que celle de l’Inde doit atteindre 150 millions ; si, d’autre part, l’on tient compte que cette production énorme s’obtient avec des métiers primitifs, à peu près pareils à ceux dont on se servait dans l’antiquité, avec deux ouvriers, dont l’un soulève les fils de chaîne et dont l’autre passe la navette et frappe la trame avec la règle de bois, on comprend ce que pourront effectuer ces industries le jour où elles seront en possession d’outillages semblables aux nôtres, avec le double avantage de la matière première sur place et du travail à vil prix. Nous serons, du reste, promptement fixés à ce sujet, car le Japon est déjà entré dans la voie nouvelle. Des filatures à l’européenne se sont établies dans les provinces de Kioto, d’Yama-chiro et de Djochiou, et l’on évalue à 40,000 le nombre des métiers japonais fabriquant le taffetas, le brocart et le crêpe, les mouchoirs et les foulards. Ces deux derniers articles seuls sont exportés en Europe pour une somme d’environ 6 millions de francs. Il n’est pas jusqu’au Tonkin qui ne soit un important centre de fabrication locale, consommant plus d’un million de kilogrammes de soie recueillis presque en entier sur son territoire.

On voit par ce tableau de la fabrication universelle de la soie, combien cette industrie se développe avec rapidité dans les pays où la soierie française était autrefois sans rivale et dans ces centres d’Orient dont les produits inférieurs ou ayant un caractère purement local semblaient ne devoir jamais se présenter sur nos marchés européens. S’il n’est pas exact de dire que nos fabriques françaises soient en décadence, la vérité ordonne cependant de reconnaître qu’elles restent stationnaires pendant qu’autour d’elles toutes leurs rivales grandissent avec une rapidité imprévue. Le domaine des belles étoiles artistiques nous reste, mais ce domaine se rétrécit sans cesse sous la double influence de la mode et des crises économiques. Sur le champ de bataille de la fabrication à bon marché, nos fabricans et nos ouvriers luttent avec plus de vaillance et d’abnégation que de succès contre des nations jeunes, sobres, sans besoins, sans impôts, n’ayant point de vieux matériel à amortir et profitant dès la première heure de toutes nos inventions et de tous nos perfectionnemens. Nos tissages se défendent avec énergie, puisque, si leur production a diminué comme valeur, elle a légèrement grandi comme poids, mais c’est une lutte pénible qui devient de jour en jour plus difficile et dont les victoires sont précaires, parce qu’à l’horizon le flot des concurrens apparaît sans cesse grossissant.


IV. — CONCLUSION.

Ainsi de nos quatre industries de la soie, la sériciculture, la filature, le moulinage et le tissage, deux sont en décadence, deux sont encore pleines de vitalité, combattues de tous côtés, mais défendant leurs positions avec vaillance, au prix de sacrifices douloureux et de perfectionnemens incessans.

Des deux premières, une seule peut se relever promptement, la sériciculture ; elle retrouvera difficilement son ancienne prospérité, mais en replantant des mûriers pour avoir la feuille à meilleur compte et en augmentant le rendement en cocons par le choix de bonnes graines, elle doit encore obtenir un produit largement rémunérateur.

Le regretté M. Maillot, directeur de l’école séricicole de Montpellier, dont la compétence n’a été contestée par personne, a démontré cette vérité d’une manière indiscutable dans ses Leçons sur le ver à soie. Économiquement établie, la culture d’une once de graines ne doit pas dépasser 80 francs, salaires payés : or la recette arrive aisément au double de cette somme si les graines sont bien choisies, car l’once doit rendre facilement 40 kilogrammes de cocons à 4 francs, soit 160 francs. Le cocon ne se vend pas toujours 4 francs, mais le rendement de 40 kilogrammes n’est pas un maximum.

Si la sériciculture était une industrie organisée vigoureusement, si elle constituait l’unique ressource d’une population nombreuse, elle se serait plus vaillamment défendue, elle aurait réalisé les perfectionnemens à l’aide desquels les Italiens ont maintenu leur élevage florissant. Mais nos cultivateurs de la Drôme, de l’Ardèche, du Gard, de Vaucluse, ne donnent à la sériciculture qu’une quarantaine de journées par an, ils abandonnent ce travail à leurs femmes, à leurs enfans. Ce n’est pour eux qu’une ressource complémentaire sur laquelle ils fondent peu d’espérances. Ils estiment donc plus simple de réclamer des droits protecteurs que de se donner la peine de planter de nouveaux mûriers et de chercher à obtenir de bonnes graines à bas prix. Si des droits protecteurs devaient les sauver sans compromettre d’autres intérêts plus considérables que les leurs, il n’y aurait pas d’inconvéniens à les instituer, mais il est manifeste qu’il n’en va pas ainsi.

Tous les sériciculteurs reconnaissent qu’un droit d’entrée sut les cocons sans un droit d’entrée sur les soies grèges ne leur serait d’aucune utilité. Ils demandent donc un droit d’entrée de 8 francs par kilogramme de soie. Les conséquences d’un droit semblable-sont faciles à établir.

En 1888, on a fait l’expérience d’un droit très léger sur les soies italiennes, 1 franc sur les grèges et 2 francs sur les ouvrées. Or, ce droit a suffi pour faire fléchir de près de moitié les importations de soies italiennes, et ces soies sont d’un prix élevé. Un droit de 8 francs sur l’ensemble des soies étrangères et notamment sur celles qui valent 40 francs, 35 francs et 30 francs, serait donc la prohibition pure et simple de ces soies. Mais alors où s’alimenteraient de matières premières nos industries du moulinage et des tissages qui fournissent en France le salaire quotidien de plus de 300,000 ouvriers ?

Les sériciculteurs prétendent qu’ils leur fourniront rapidement les soies dont ils auront besoin, parce que, le prix du cocon devenant rémunérateur, on replantera des mûriers, on mettra en culture une plus grande quantité de graines. Mais, si le mûrier pousse rapidement, il lui faut encore une vingtaine d’années pour être en pleine production.

D’après les statistiques officielles, nos mûriers donnent un peu< plus de 2 millions de quintaux de feuilles, c’est la nourriture nécessaire pour l’élevage des 250,000 onces de vers à soie mises en éclosion. On répondra que cette statistique représente la production de feuilles consommées, mais les mercuriales des marchés-établissent non moins clairement que c’est à peu de chose près la quantité de feuilles utilisables, car les feuilles se vendent à certains momens jusqu’à 10, 12 et 15 francs le quintal, prix exorbitant. Si l’offre dépassait ou seulement égalait la demande, il est évident que les fouilles descendraient à 5 et 6 francs, prix normal sur le marché. Et, en supposant même que nos plants de mûriers soient assez nombreux pour permettre d’élever un plus grand nombre de vers à soie, comme le prétendent certains sériciculteurs, c’est un fait hors de conteste que ces plants sont mal distribués géographiquement, qu’ils sont en nombre insuffisant dans des centaines de localités séricicoles, puisqu’on doit transporter la feuille parfois à plusieurs lieues, à grands frais et au détriment des vers qui refusent cette feuille échauffée ou flétrie par les manipulations, l’entassement et le séjour sur le marché.

Les éleveurs de vers à soie ne peuvent donc accroître que très lentement leur production de cocons ; de 800,000 kilogrammes de soie, ils peuvent péniblement monter d’année en année, à la condition que le temps soit toujours propice, à 1 million de kilogrammes, à 1,200,000, à 1,500,000. Or nous consommons à millions 1/2 de kilogrammes de soie pour notre fabrication. Pendant ce temps, moulinages et tissages devront donc, sous peine de périr, acheter au dehors leurs soies majorées d’un prix de 8 francs : c’est la ruine certaine.

Admettons même l’hypothèse invraisemblable que les sériciculteurs pourraient fournir les 4,500,000 kilogrammes de soie qu’ils n’ont jamais produits aux jours de leur plus grande prospérité, que feraient nos tisseurs d’une soie belle à coup sûr, mais qui ne saurait convenir pour tous les tissus ? Les soies de France ont en effet des qualités remarquables, mais on ne peut les employer que pour certaines étoffes très limitées. Il n’est même presque pas d’étoffes où l’on puisse les employer exclusivement. Dans certaines soieries pures de type supérieur, les soies d’Italie et même certaines soies du Japon sont préférables, les unes parce qu’elles sont plus fines, les autres parce qu’elles ont des qualités spéciales que l’étoffe réclame. Pour nombre de tissus mélangés, les soies de France sont hors d’état de servir parce qu’elles coûtent un prix double de celui de certaines soies sauvages que l’Asie nous envoie. La consommation n’achètera plus ces soieries légères si on lui vend à 5 francs le mètre une soierie qu’elle payait 2 francs et même 1 fr. 50. Ce serait un véritable désastre au moins pour les fabricans et les ouvriers qui, tissant des soieries légères à bon marché, sont hors d’état de supporter une pareille augmentation du prix de revient. Mieux vaudrait renoncer à toute exportation. Nos soieries sont déjà frappées d’un droit de 7 fr. 50 au kilogramme en Allemagne, 5 francs en Autriche, 8 francs en Italie, 4 fr. 88 en Russie, 4 francs en Espagne, 8 pour 100 ad valorem en Turquie et 50 pour 100 aux Etats-Unis. Elles ont à payer en France un droit d’entrée variant de 0 fr. 20 à 3 fr. 50 le kilogramme sur leurs filés de coton. Elles ont à lutter contre des concurrentes qui ne paient aucun droit sur les matières premières et dont la main-d’œuvre est à très bas prix. Comment peut-on espérer qu’elles ne succomberont pas quand aujourd’hui même les produits se présentent sur les marchés avec des différences de quelques centimes seulement et qu’il faut serrer le prix de revient à son extrême limite ! Et ce n’est pas seulement la ruine de nos tissages de soie, c’est une perte considérable pour nos filatures de coton, qui verront disparaître leur principale clientèle. Il ne faut pas oublier, en effet, que nos tissages de Lyon, de Saint-Étienne, de Paris, de Nîmes, de Calais, de Roubaix, achètent plus de 40 millions de francs de filés de coton dans le Nord, le Pas-de-Calais, les Vosges. L’industrie cotonnière de ces départemens sera donc atteinte à son tour.

Les partisans des droits sur les soies ne peuvent pas contester ces dangers ; ils croient les atténuer par l’établissement d’un régime (admission temporaire ou drawback) qui sauvegarderait les intérêts de l’exportation française au moyen d’un remboursement, à la sortie de l’étoffe, des droits perçus à l’entrée de la soie.

Par malheur, ce système est impraticable pour toutes les soieries, mais surtout pour les étoffes mélangées qui sont les plus nombreuses, à cause de la difficulté de titrer la quantité de chaque matière première, soie, coton ou produits tinctoriaux en surcharge. Arriverait-on, par le progrès de la science, à déterminer à 5 ou 6 pour 100 près la proportion des divers élémens, il faudrait encore expertiser des milliers de colis postaux contenant quatre, cinq, dix objets différens, fichus, foulards, rubans, parapluies, confections ? Que d’obstacles, que de retards dans les expéditions, alors que le temps est un des facteurs les plus importans dans cette lutte industrielle, car Paris donne les indications de mode, et les centres industriels de toute l’Europe partent ensemble sur ces indications qui leur sont fournies par les commissionnaires ! Tout récemment les fabriques allemandes nous ont enlevé en Amérique une vente considérable parce qu’elles ont livré quelques jours avant les nôtres un nouveau tissu qui était très demandé. Que sera-ce lorsque l’exportateur français devra faire stationner ses marchandises en douane du Havre, de Bordeaux et de Marseille pendant que les Allemands et les Suisses expédieront à toute vapeur par Anvers et Gênes sans subir le moindre arrêt ? Et il faudra des chimistes-experts dans tous les bureaux des douanes. Quel embarras et quelle responsabilité pour l’État !

Ce n’est pas tout. En supposant même, chose invraisemblable, que, par leur ingéniosité, par l’émigration des tissages dans les campagnes, par l’abaissement du prix des façons, la fabrique française arrive encore à produire dans des conditions normales, un préjugé commercial aura été créé contre elle au dehors. Elle sera représentée comme hors d’état de lutter ; pendant la période de crise qu’elle traversera nécessairement, ses concurrens créeront un courant en faveur des industries suisses, allemandes, italiennes ; ils feront valoir leurs conditions économiques meilleures. Enfin, dernier coup et non moins redoutable, le marché des soies de Lyon, qu’on a créé avec tant de peine, qui offre tant d’avantages pratiques à nos fabricans pour le choix de leurs matières premières, qui a tant contribué aux incessantes modifications que les tissages ont pu apporter dans leurs combinaisons d’étoffes, ce marché ne pourra pas résister à un droit de 8 francs. Les soies d’Asie suivront celles d’Italie, le marché commercial de la soie s’établira définitivement à Milan, à Londres, où nos fabricans devront désormais aller chercher leurs matières premières. Et comment fabriquer vite et à bon marché dans ces conditions ? Nos capitaux perdront eux-mêmes un de leurs emplois les plus utiles et la richesse nationale une circulation de plusieurs centaines de millions de francs.

On répond qu’on pourra établir des séries de types, comme cela se passe à l’importation pour certaines étoffes qui paient des droits d’entrée en France ; mais la variété des étoffes de soie mélangée ou surchargée rend l’établissement de ces types plus difficile, et, de plus, ce régime manque d’équité. Comment imposer aux experts des douanes la vérification de milliers de types différens ? Et l’on en compte plusieurs milliers. La vérification serait impraticable et, de plus, elle favoriserait des catégories de fabricans au détriment des autres ; elle serait ruineuse pour ceux-ci, avantageuse pour ceux-là ; enfin, elle laisserait subsister tous les grands inconvéniens de la prise d’échantillon, du retard dans la livraison et du préjugé commercial créé contre toute industrie soumise à de pareilles entraves. Il serait plus sincère de déclarer qu’on est résolu à sacrifier l’exportation des tissages français, c’est-à-dire une valeur de plus de 300 millions de francs, représentant plus de 100 millions de francs de salaires pour nos travailleurs de trente départemens.

Cette perspective est, du reste, entrevue par certains partisans des droits sur les soies, et, pour compenser la perte subie par les exportateurs, ils offrent de réserver à ceux-ci le monopole du marché français par des droits prohibitifs sur les soieries étrangères. Par malheur, la compensation serait faible, car nos importations de soieries n’ont pas dépassé 60 millions de francs, et dans ce chiffre figurent des marchandises entrées en transit ou envoyées dans nos fabriques d’impressions ou d’apprêt pour être réexportées. Il faut donc évaluer à 50 millions de francs au maximum la valeur des soieries étrangères consommées en France, de telle sorte qu’un droit prohibitif sur ces tissus de soie procurerait au maximum 50 millions de francs d’affaires à nos tissages, alors que le droit parallèle sur les matières premières leur enlèverait toute leur exportation, c’est-à-dire 300 millions de francs. Perte nette : 250 millions.

Ainsi, pour un bénéfice aléatoire de 5 millions de francs, pour une maigre augmentation de revenu de 0 fr. 50 par kilogramme de cocons, c’est-à-dire de 15 à 20 francs par an au plus par producteur, bénéfice que celui-ci peut se procurer sûrement par d’autres voies, on s’exposerait à atteindre profondément, à ruiner, on peut le dire, deux industries : le moulinage et le tissage. On leur enlèverait bénévolement une vente de 250 millions de francs, représentant plus de 100 millions de francs de salaires. Ce serait une véritable aberration économique. Ajoutons que ce serait une iniquité. Si l’on met, en effet, en parallèle l’importance des industries rivales, on voit d’un côté la sériciculture occupant environ 150,000 personnes pendant 40 jours par an, c’est-à-dire fournissant à l’activité nationale 6 millions de journées de travail. D’autre part, les moulinages et les tissages font vivre environ 350,000 ouvriers et ouvrières pendant 200 jours par an, soit 70 millions de journées de travail. Si l’on prend 2 fr. 50 comme salaire moyen des uns et des autres, la sériciculture représente donc, comme main-d’œuvre, une somme de 15 millions de francs de salaires, tandis que les moulinages, les tissages et les industries annexes représentent près de 200 millions de francs payés au travail.

Ces derniers chiffres sont pour nous la démonstration la plus évidente de l’imprévoyance et de l’injustice qu’il y aurait à mettre des droits sur les matières premières destinées à nos industries de la soie. Comme nous l’avons démontré, l’État peut venir au secours de la sériciculture sans recourir à cette mesure ruineuse pour le moulinage et le tissage. Il peut fournir gratuitement les plants de mûriers, accorder des primes d’encouragement pour les plantations nouvelles, pour les plus beaux rendemens de cocons ; il peut enfin, il doit même créer des stations séricicoles dans tous les arrondissemens intéressés, de façon à assurer à nos agriculteurs de bonnes graines à bon marché. Ces mesures suffiront amplement à relever la sériciculture française, dans la mesure où cela paraît possible, et elles ne ruineront pas les 350,000 travailleurs qui, dans les vallées du Rhône, de la Loire, à Paris, à Nîmes, à Tours, dans le Nord et le Pas-de-Calais, maintiennent si haut le renom de l’industrie française en gagnant des salaires des plus modestes et des plus disputés.


ALBERT DE LA BERGE.