Les Inconsolables


Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurVolume 15 (p. 445-518).

LES

INCONSOLABLES,

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE ;

Représentée pour la première fois, à Paris,
sur le Théâtre-Français
le 8 décembre 1829.


PERSONNAGES


Madame DE BLANGY, jeune veuve.

M. DE COURCELLES, receveur-général.

Le comte DE BUSSIÈRES.

SOPHIE, femme de chambre de madame de Blangy.



La scène se passe dans un pavillon du bois de Meudon.

Le théâtre représente un salon de campagne. À gauche du spectateur une table ; à droite, un piano. Porte au fond, donnant sur des jardins ; portes latérales conduisant dans d’autres appartemens.


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Scène PREMIÈRE.

M. DE COURCELLES, SOPHIE.


SOPHIE.

Enfin vous voilà, monsieur ; qu’il y a long-temps que vous n’êtes venu… trois mois pour le moins.


M. DE COURCELLES.

Huit jours tout au plus.


SOPHIE.

C’est possible ! Mais au milieu des bois de Meudon ; dans ce pavillon isolé où l’on ne voit personne…


M. DE COURCELLES.

Cela fait évènement ! Comment se porte ta maîtresse ?


SOPHIE.

Toujours de même. Conçoit-on une chose pareille ! Une si jolie femme se désoler, à vingt-cinq ans, pour un mari, et un mari qui est mort encore ! Je vous demande à quoi cela sert ? Vous qui l’avez connu, monsieur, il était donc bien aimable ?


M. DE COURCELLES.

Rien d’extraordinaire. De son vivant, c’était un mari comme un autre ; mais depuis qu’il est mort, c’est bien différent ! avec le temps, et dans l’éloignement, les défauts s’effacent, les bonnes qualités ressortent, et il en résulte un portrait qui ne ressemble plus qu’en beau… Les grands hommes, les artistes et les maris gagnent cent pour cent à mourir.


SOPHIE.

Je ne conçois pas alors qu’ils tiennent à vivre.


M. DE COURCELLES.

Par habitude. Notre jeune veuve est donc toujours bien désolée ?


SOPHIE.

Je crois que cela augmente, ce qui est terrible, parce que nous autres femmes ne pouvons en voir pleurer une autre sans nous mettre de la partie, et cela me gagne malgré moi, sans que j’en aie envie.


M. DE COURCELLES.

Pauvre Sophie.


SOPHIE.

Que voulez-vous ? cela fait plaisir à madame, et je pleure vaguement, sans but déterminé, et pour les chagrins à venir : sans compter que la maison est bonne ; avec ma maîtresse, on fait ce qu’on veut, la douleur n’y regarde pas de si près ; mais je dis néanmoins que pleurer toute la semaine c’est trop fort, et que si on avait seulement le dimanche pour rire…


M. DE COURCELLES.

Cela viendra. Comment se sont passés ces huit derniers jours ?


SOPHIE.

Lundi, madame a rêvé que son mari revenait…


M. DE COURCELLES.

Quelle folie ?


SOPHIE.

Pourquoi donc ? Il y a si loin d’ici en Amérique…. Il ne nous est pas encore prouvé qu’il soit défunt.


M. DE COURCELLES.

Quand, depuis plus d’un an, nous l’avons appris par les lettres du commerce et les journaux du pays.


SOPHIE.

Vous qui êtes un homme de finances, vous savez bien que le commerce se trompe quelquefois.


M. DE COURCELLES.

Bien rarement.


SOPHIE.

Oui, mais les journaux ?


M. DE COURCELLES.

Ah ! je ne dis pas non.


SOPHIE.

Voilà ce qui nous donne de l’espoir. Mardi et mercredi, madame ne savait que faire, elle a passé toute la journée dans un désœuvrement et un ennui continuels, j’en bâille encore de souvenir.


M. DE COURCELLES.

Tant mieux.


SOPHIE.

Comment, tant mieux ?


M. DE COURCELLES.

Les grandes douleurs n’ont pas le temps de s’ennuyer, et cela annonce un mieux sensible.


SOPHIE.

C’est ce mieux-là qui me rendrait malade. Jeudi, même état. Je conseillai à madame de se mettre à son piano… impossible.


M. DE COURCELLES.

Pourquoi ?


SOPHIE, montrant le violon qui est sur le piano.

Parce que son mari n’est plus là pour l’accompagner. Vendredi elle a mis un chapeau neuf.


M. DE COURCELLES.

De la toilette ! c’est bien.


SOPHIE.

Du bien perdu ; car c’était pour son homme d’affaires, avec qui elle a eu une grande conférence.


M. DE COURCELLES.

Je le sais, au sujet de cette maison qu’elle veut quitter.


SOPHIE, avec joie.

Nous quitterions un lieu si triste ?


M. DE COURCELLES.

Ta maîtresse le trouve trop gai, trop près de Paris ; et j’ai loué pour elle, dans la forêt de Fontainebleau, au milieu des rochers, une habitation affreuse dont elle raffolle.


SOPHIE.

Et vous trouvez qu’elle va mieux ?


M. DE COURCELLES.

Sans contredit. Pour bien s’affliger, tous les lieux sont bons, même les lieux les plus gais ; car tant quelle existe, la douleur se suffit à elle-même ; mais dès qu’elle éprouve le besoin du changement, dès quelle cherche à s’entourer d’objets tristes et lugubres, c’est quelle se sent faiblir et qu’elle appelle à son secours.


SOPHIE.

Savez-vous, monsieur, que pour un receveur-général vous connaissez bien les femmes.


M. DE COURCELLES.

C’est que nous autres financiers nous avons plus que personne l’occasion de les étudier.


SOPHIE.

Tenez, voici madame… toujours en grand deuil.


M. DE COURCELLES.

Laisse-nous.


SOPHIE, la regardant.

Déjà à soupirer ! et il n’est encore que neuf heures du matin ! la journée sera bonne.

(Elle sort.)

Scène II.

M. DE COURCELLES, Madame DE BLANGY


MADAME DE BLANGY, l’apercevant.

M. de Courcelles ! c’est vous, mon ami ?


M. DE COURCELLES.

Et quoi ! toujours de même ?


MADAME DE BLANGY.

Toujours. (Après un moment de silence.) Vous venez de Paris ?


M. DE COURCELLES.

Oui, madame.


MADAME DE BLANGY.

Quelle nouvelle ?


M. DE COURCELLES.

Aucune.


MADAME DE BLANGY.

Vous craignez de me le dire : avouez-le moi franchement, on y blâme mes projets de retraite et de solitude ; l’on pense comme vous qu’ils ne dureront pas ?


M. DE COURCELLES.

C’est ce qu’on a dit d’abord.


MADAME DE BLANGY.

Et maintenant que dit-on ?


M. DE COURCELLES.

Rien ; on n’en parle plus.


MADAME DE BLANGY.

Ah ! je suis déjà oubliée ?


M. DE COURCELLES.

Excepté de vos amis. Mais les événement se succèdent avec tant de rapidité… l’hiver a été brillant, les bals très nombreux… vous seule y manquiez, et, en conscience, si vous étiez raisonnable…


MADAME DE BLANGY.

Raisonnable ! vous n’avez jamais d’autre mot, comme si cela dépendait de moi. En vérité, monsieur, vous êtes désolant.


M. DE COURCELLES.

Désolant ! l’expression est charmante, il n’y a que moi qui cherche à vous faire oublier vos chagrins, à vous consoler…


MADAME DE BLANGY.

Voilà justement ce qui me met en colère contre vous ! vous savez que je n’ai qu’un plaisir, qu’un bonheur au monde, celui de m’affliger, et vous voulez le troubler.


M. DE COURCELLES.

Encore faut-il de la modération, même dans ses plaisirs, et quand depuis une année entière…


MADAME DE BLANGY.

Quoi, monsieur, après une perte pareille, vous ne croyez pas à une douleur profonde, éternelle ?…


M. DE COURCELLES.

Profonde, oui ; éternelle, non.


MADAME DE BLANGY.

Et pourquoi ?


M. DE COURCELLES.

Parce que… heureusement ce n’est pas possible ; le ciel est trop juste pour le permettre. La santé, la jeunesse, le plaisir, rien n’est stable dans la nature humaine ; aucune de nos affections n’est durable. Pourquoi la douleur le serait-elle ? Il n’y aurait pas de proportions. Bien plus, je lisais l’autre jour, dans La Bruyère, cette pensée que voici, ou à peu près : « Si, au bout d’un certain temps, les personnes que nous avons aimées et regrettées le plus, s’avisaient de revenir au monde, Dieu sait souvent quel accueil on leur ferait ! »


MADAME DE BLANGY.

Quelle indignité !


M. DE COURCELLES.

Ce n’est pas moi, madame, qui dis cela, c’est La Bruyère, et vous voyez donc bien…


MADAME DE BLANGY.

Je vois, monsieur, que vous êtes le cœur le plus froid, le plus égoïste, le plus insensible…


M. DE COURCELLES.

Insensible ! non pas, et vous le savez bien ; car long-temps avant qu’Édouard, votre mari, s’offrît à vos yeux, je vous aimais déjà ; c’est même moi qui vous l’ai présenté comme mon meilleur ami, confiance qu’il a reconnue en se faisant aimer de vous.


MADAME DE BLANGY.

Ce n’était pas sa faute.


M. DE COURCELLES.

C’était peut-être la mienne ?


MADAME DE BLANGY.

Ce pauvre Édouard !


M. DE COURCELLES.

Il me semble que, dans cette occasion-là, il n’était, pas le plus à plaindre ; aussi depuis ce temps, j’ai pris en haine les grandes passions ; j’ai prudemment battu, en retraite, moi qui ne pouvais vous offrir qu’un amour raisonnable, et jamais je n’aurais pensé à faire revivre mes anciennes prétentions, s’il ne s’agissait aujourd’hui de vos intérêts.


MADAME DE BLANGY.

Que voulez-vouv dire ?


M. DE COURCELLES.

Édouard n’était pas riche, et je le suis beaucoup, ce qui ne vous a pas empêchée de me le préférer, parce que l’amour ne calcule pas ; mais en allant au-delà des mers chercher la fortune, il vous a laissé des affaires très difficiles, très embrouillées, auxquelles votre douleur ne vous permettait pas de songer, et, en votre absence, c’est moi qui me suis chargé de la liquidation.


MADAME DE BLANGY.

Ah ! mon ami !


M. DE COURCELLES.

Je ne dis pas cela pour qu’on me remercie, mais pour qu’on m’écoute. Tout compte fait, tout le monde payé, il vous reste a peine trois ou quatre mille livres de rente.


MADAME DE BLANGY.

C’est plus qu’il ne m’en faut pour vivre dans la solitude, et pour pleurer Édouard,


M. DE COURCELLES.

Oui, tant que vous le pleurerez ; mais si vous venez à sécher vos larmes ?


MADAME DE BLANGY.

Jamais ! ce n’est pas possible.


M. DE COURCELLES.

Vous le croyez ; mais malgré vous, et sans que vous vous en doutiez, un matin ou un soir vous serez tout étonnée de vous trouver consolée… c’est affligeant, mais c’est comme cela.


MADAME DE BLANGY.

Plutôt mourir !


M. DE COURCELLES.

Vous ne mourrez pas, et vous vous consolerez.


MADAME DE BLANGY.

Je ne me consolerai pas.


M. DE COURCELLES.

Je vous dis que si.


MADAME DE BLANGY.

Je vous dis que non.


M. DE COURCELLES.

Eh bien ! ne vous fâchez pas, vous voilà justement au point où je voulais en venir : si vous restez renfermée dans votre douleur, rien de mieux ; mais si vous devez en sortir, que ce soit pour vous acquitter envers moi, pour accepter ma main et les soixante mille livres de rente que je vous offre. Souscrivez-vous à mon traité ?


MADAME DE BLANGY.

À quoi bon ?… Je sens là que je n’oublierai jamais Édouard.


M. DE COURCELLES.

Soit. Je demande seulement la préférence, et j’attendrai tant que vous voudrez. Me donnez-vous votre parole ?


MADAME DE BLANGY.

Oui, je vous la donne, et je voudrais pouvoir reconnaître autrement tant d’amitié et de dévouement.


M. DE COURCELLES.

C’est moi maintenant que cela regarde, c’est à moi de tâcher de vous consoler, de vous égayer. Chaque éclat de rire avancera mon bonheur, et sera presque une déclaration.


MADAME DE BLANGY, souriant.

Vraiment ?


M. DE COURCELLES.

Et voici déjà un demi-sourire que je regarde comme un à-compte.


Scène III.

Les mêmes, SOPHIE.


SOPHIE.

Quand madame voudra, son déjeuner est servi.


MADAME DE BLANGY.

Il suffit ; je n’ai pas faim.


SOPHIE.

C’est tous les jours de même… Le moyen de vivre ainsi ?


MADAME DE BLANGY.

Que veux-tu ? L’air qu’on respire ici ne vaut rien, tout m’y déplaît.


SOPHIE.

Une forêt charmante ! Depuis Montalais jusqu’à Chaville, des promenades délicieuses !


MADAME DE BLANGY.

Justement, c’est pour cela. Quand je vois passer dans nos bois ces habitans de Paris, ces heureux du jour.


SOPHIE.

Ces couples qui vont se promener le dimanche ?


MADAME DE BLANGY.

Cela m’impatiente.


SOPHIE, à part.

Moi ? il n’y a que cela qui m’amuse.


MADAME DE BLANGY.

Heureusement nous n’avons pas long-temps à rester ici. (À M. de Courcelles.) Vous êtes-vous occupé de ma maison de Fontainebleau ?


M. DE COURCELLES.

C’est une affaire terminée.


MADAME DE BLANGY.

Tant mieux ! Je pourrai donc dès demain m’y établir.


M. DE COURCELLES.

Il faut que la maison soit vacante ; ce qui, malgré mes instances, n’aura peut-être lieu qu’à la fin de la semaine. Du reste, on doit vous en écrire aujourd’hui ou demain…


MADAME DE BLANGY.

Voilà qui me contrarie beaucoup.


M. DE COURCELLES.

Pourquoi donc ?


MADAME DE BLANGY.

C’est que celle-ci est déjà louée.


M. DE COURCELLES.

Vraiment ?


MADAME DE BLANGY.

Le jour même où j’en avais parlé à mon homme d’affaires, un monsieur s’est présenté chez lui, qui l’a louée sur-le-champ toute meublée et telle qu’elle est… le comte de Bussières, Je connaissez-vous.


M. DE COURCELLES.

M. de Bussières, un jeune pair de France, je le connais fort peu ; mais des relations d’affaires m’ont lié avec son père, à qui j’ai eu le bonheur de rendre service. Pour le fils, on en parle dans le monde comme d’un charmant jeune homme ! je crois même qu’il était marié, car il a épousé, ou dû épouser, il y a six mois, mademoiselle Hortense de Rinville.


MADAME DE BLANGY.

Je ne connais pas cette famille.


M. DE COURCELLES.

Moi non plus ; mais cela a fait du bruit, l’hiver dernier, il y a eu un duel…


MADAME DE BLANGY.

M. de Bussières ? en effet, cette affaire où il s’est si noblement conduit… Ah ! c’est lui !


M. DE COURCELLES.

Oui, madame ; un fou, un étourdi, dont on vante l’esprit et la gaîté… jouissant du reste d’une fortune immense.


MADAME DE BLANGY.

Ce qui m’étonne alors, c’est qu’il se contente d’un séjour aussi modeste.


M. DE COURCELLES.

Peut-être a-t-il des idées.


MADAME DE BLANGY.

Comment ?


M. DE COURCELLES.

Les jeunes seigneurs de son âge et de son caractère ont souvent des habitations qu’ils n’habitent point par eux-mêmes… et celle-ci par sa position mystérieuse…


MADAME DE BLANGY.

Il suffit, monsieur, il suffît ; je ne vous demande point de détails…


SOPHIE.

Par exemple, je sais bien qui sera étonné d’entendre rire ; ce sera l’appartement de madame.


MADAME DE BLANGY.

Que dites-vous ?


SOPHIE.

Rien du tout, sinon que le déjeuner sera froid, et que si madame ne veut pas en entendre parler, voilà monsieur qui sera peut-être de meilleure composition.


M. DE COURCELLES.

Elle a raison, car je tombe de faiblesse, et j’espère bien que vous me tiendrez, compagnie.


MADAME DE BLANGY.

À quoi bon ? Je ne trouve rien d’absurde et d’humiliant comme cette obligation de soutenir des jours qui vous sont insupportables. Trop faible, ou trop timide pour m’ôter la vie, j’ai formé vingt fois le projet de me laisser mourir de faim, et ce projet-là, autant vaudrait peut-être l’exécuter dès aujourd’hui.


SOPHIE

Ô ciel !


MADAME DE BLANGY.

Qu’en dites-vous ?


M. DE COURCELLES.

Je dis, madame, que si vous ne devez plus jamais manger, à la bonne heure ; mais si vous devez manger un jour, je vous conseille de commencer tout de suite.


MADAME DE BLANGY.

Ah ! monsieur, qu’il y a en vous peu d’illusions.


M. DE COURCELLES, lui présentant la main.

C’est vrai, je suis pour le positif, surtout quand j’ai faim ; et j’espère bien, si le déjeuner est bon, vous faire revenir à mon avis.

(Ils sortent.)

Scène IV.

SOPHIE, seule.

Allons, c’est toujours ça de gagné, elle va déjeuner, cela soutiendra sa douleur. Mais la forêt de Fontainebleau, et les rochers en perspective, c’est terrible, et je suis bien plus malheureuse que ma maîtresse, car enfin elle a perdu son mari. Elle est veuve, c’est bien ; mais moi, je ne le suis pas, et à vivre ainsi loin du monde et des humains, je n’ai pas l’espoir de jamais l’être un jour. (Écoutant.) Ah ! mon dieu ! j’entends le bruit d’une voiture. Oui, vraiment, un jeune homme en descend ; Un jeune homme ! quel bonheur ! Mais d’où vient-il ? car madame n’attend ni ne voit personne. C’est sans, doute ce nouveau locataire dont on parlait tout à l’heure. Est-ce qu’il voudrait déjà prendre possession ? Ma foi, tant mieux, car un jeune homme, qui est la folie et la gaîté même ça ne peut pas faire de mal. Il y a si long-temps que je n’ai vu de physionomie joyeuse, et la sienne du moins…


Scène V.

SOPHIE, M. DE BUSSIÈRES, en grand deuil, pâle,
et le mouchoir à la main.


SOPHIE.

Ah ! mon dieu ! quel air sinistre. Il est impossible qu’une figure comme celle-là annonce de bonnes nouvelles… Monsieur… Il soupire et s’arrête maintenant le voilà qui se promène ; et l’on dirait d’un enterrement qui se met en marche ; Monsieur, que demandez-vous ?


M. DE BUSSIÈRES, d’un air distrait et égaré.

Moi… rien… Vous êtes de la maison ?


SOPHIE.

Oui, monsieur.


M. DE BUSSIÈRES.

Alors… (Il a l’air de réfléchir.) Laissez-moi.

(Il se jette sur un fauteuil et cache ses yeux dans son mouchoir.)

SOPHIE.

Il n’est pas bavard ; et le voilà déjà établi comme chez lui. Est-ce que monsieur serait le comte de Bussières, celui qui a loué cette maison ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, mon enfant.


SOPHIE.

Ce n’est pas possible.


M. DE BUSSIÈRES.

Et pourquoi ?


SOPHIE.

Ce jeune homme qu’on disait si gai, si étourdi ?


M. DE BUSSIÈRES, souriant, avec amertume.

Oui, autrefois je l’étais.


SOPHIE.

À moins que ce ne soit déjà l’air de la maison… Tenez, monsieur, sans vous connaître, je m’intéresse à vous ; et s’il y a moyen de revenir sur votre marché, je vous le conseille, c’est bien l’endroit le plus triste et le plus solitaire…


M. DE BUSSIÈRES.

C’est ce qu’on m’a dit, et je suis content qu’on ne m’ait pas trompé.


SOPHIE.

Oui ; mais c’est humide, c’est malsain.


M. DE BUSSIÈRES.

Tant mieux, le temps de l’exil y sera moins long.


SOPHIE.

Et puis il y a à peine un arpent ; c’est très petit.


M. DE BUSSIÈRES.

Il y a toujours assez de place pour un tombeau.


SOPHIE.

Ah ! mon dieu ! qu’est-ce que ça signifie ? vous qu’on disait si heureux et si riche ? Est-ce que vous auriez perdu votre fortune ?


M. DE BUSSIÈRES.

Ma fortune… hélas, non ! Ces trésors, ces richesses… me restent encore.


SOPHIE.

À la bonne heure.


M. DE BUSSIÈRES.

Mais celle à qui je devais les offrir… il y a de cela six mois… à la veille de l’épouser… cette pauvre Hortense, au moment de la conduire à l’autel pour jamais.


SOPHIE.

Et vous l’aimiez ?


M. DE BUSSIÈRES.

Plus que la vie !… et j’ai juré de l’aimer Je lui ai juré de mourir de douleur


SOPHIE.

Pauvre jeune homme !


M. DE BUSSIÈRES.

À présent, montrez-moi la maison ; conduisez-moi dans la chambre à coucher… j’ai la tête pesante ; je ne serais pas fâché de me jeter sur mon lit.


SOPHIE, troublée.

Tout de suite ?


M. DE BUSSIÈRES.

Eh oui ! sans doute… Qu’avez-vous donc ?


SOPHIE.

C’est que dans ce moment… ce lit est celui de madame.


M. DE BUSSIÈRES.

Madame !… Qu’est-ce que cela veut dire ?


SOPHIE.

Madame de Blangy, celle qui vous a loué.


M. DE BUSSIÈRES.

On m’avait dit que la maison était libre, que je pouvais y entrer sur-le-champ.


SOPHIE.

Cela ne tardera pas ; mais si, en attendant, monsieur veut parler à ma maîtresse ?


M. DE BUSSIÈRES.

Lui parler ! le ciel m’en garde. Madame de Blangy… Qu’est-ce que c’est que cela ? une vieille douairière ?


SOPHIE.

Non, monsieur ; elle est jeune et jolie.


M. DE BUSSIÈRES.

Jeune ou vieille, peu m’importe ; je suis venu ici pour ne voir personne, encore moins pour m’occuper d’affaires. Dites à votre maîtresse qu’elle en agisse à son aise, quand elle voudra, le plus tôt sera le mieux ; seulement qu’elle me fasse savoir le jour, je viendrai alors.


SOPHIE.

Et mais, monsieur, vous pouvez le dire vous-même à madame ; car la voilà qui sort de déjeuner.


M. DE BUSSIÈRES.

Non, chargez-vous de cela ; je vais demander mes chevaux. En attendant qu’ils soient attelés, puis-je faire le tour du parc ?


SOPHIE.

Oui, monsieur, ça ne sera pas long.


M. DE BUSSIERES, sortant en soupirant.

Ah !

(Il sort.)

Scène VI.

SOPHIE, puis Madame DE BLANGY.


SOPHIE.

Il est bien malheureux qu’un si joli cavalier ait des chagrins. Ah ! madame, vous voici, apprenez un évènement…


MADAME DE BLANGY.

Quel est-il ?


SOPHIE.

L’évènement le plus étonnant, le plus singulier, et qui ne nous était pas arrivé ici depuis long-temps.


MADAME DE BLANGY.

Qu’est-ce donc ?


SOPHIE.

Un jeune homme… une physionomie charmante, M. de Bussières, qui veut prendre possession…


MADAME DE BLANGY.

Déjà ! quand j’y suis encore !


SOPHIE.

C’est ce que je lui ai dit ; mais il m’a répondu qu’il ne voulait point gêner madame, qu’elle y resterait tant qu’elle voudrait ; car il est impossible d’avoir des procédés plus gracieux, et surtout des manières plus distinguées.


MADAME DE BLANGY.

Tant pis, me voilà désolée d’être son obligée.


SOPHIE.

Et pourquoi ?


MADAME DE BLANGY.

Parce que, pendant le peu de temps que j’ai à rester ici, il sera impossible, s’il se présente, de ne pas le recevoir ; et l’apparence même d’une visite est pour moi une chose si ennuyeuse…


SOPHIE.

Oh ! si ce n’est que cela, rassurez-vous, il a été au-devant de vos vœux, et vous n’aurez pas même ce désagrément-là à redouter de lui.


MADAME DE BLANGY.

Comment cela ?


SOPHIE.

Il va partir pour Paris, et ne reviendra que quand vous n’y serez plus.


MADAME DE BLANGY.

À la bonne heure ; mais je vais lui expliquer…


SOPHIE.

Impossible ! car, à votre approche, il s’est hâté de s’éloigner, il ne veut voir personne au monde, et m’a chargée de vous le dire.


MADAME DE BLANGY.

Il en est bien le maître ; mais il me semble que cela s’accorde mal avec cette politesse et ces manières distinguées dont tu me parlais tout à l’heure.


SOPHIE.

Comme il ne vous connaît pas… Il croyait d’abord que madame était une douairière.


MADAME DE BLANGY.

Je comprends.


SOPHIE.

Mais quoique je lui aie répété que vous étiez jeune et jolie, ça n’y a rien ; fait ; et je n’ai jamais pu le décider à se présenter chez madame.


MADAME DE BLANGY.

À quoi bon, s’il vous plaît ? et de quoi vous mêlez-vous ? Je vous trouve bien singulière de vouloir me forcer à recevoir des gens dont je ne me soucie pas, et plus étonnant encore de vous croire obligée de leur faire les frais de ma personne, et de leur donner mon signalement. Ce monsieur vient pour voir des appartemens, des meubles, un jardin ; il fallait donc lui parler de la maison, et non pas de moi ; car je ne pense pas que je sois comprise dans le mobilier.


SOPHIE.

Je ne croyais pas fâcher madame ! en disant qu’elle est jolie, cela ne m’arrivera plus ; et, si je rencontre M. de Bussières, je lui dirai tout le contraire.


MADAME DE BLANGY.

Et qui vous parle de cela ? et à quoi cela ressemble-t-il ? Je vous prie en grâce, qu’il ne soit question de moi ni en bien ni en mal ; car je vous répète que je ne veux pas entendre parler de cet étranger, et que je ne veux pas le voir.


SOPHIE, avec impatience.

Eh bien, madame, ni lui non plus.


MADAME DE BLANGY.

Tant mieux, c’est ce que je désire.


SOPHIE.

Eh bien, vous voilà d’accord, et vous n’aurez pas de dispute ensemble ; car il est comme vous dans les larmes, dans les soupirs, et il ne pense à rien qu’à se désoler.


MADAME DE BLANGY.

Vraiment ! Que me dis-tu ?


SOPHIE.

Il a perdu une jeune personne charmante qu’il allait épouser et qu’il adorait.


MADAME DE BLANGY.

Qu’il adorait ! Ah ! que je le plains ! qu’il doit être malheureux ! Je ne lui en veux plus de son impolitesse ; au contraire, cela prouve que, tout entier à sa douleur, le reste n’est rien pour lui : qu’il s’éloigne, qu’il me fuie, je le lui permets.


SOPHIE.

Tenez, tenez, madame, le voilà qui revient par cette allée.


MADAME DE BLANGY, restant à la même place.

Éloignons-nous, respectons son-chagrin ; car, je m’y connais, et il a l’air bien triste et bien malheureux.


SOPHIE.

Déjà ! à son âge ; car il a tout au plus trente ans.


MADAME DE BLANGY.

Crois-tu qu’il les ait ?


SOPHIE.

Oh ! oui, madame.

(Pendant ce temps, M. de Bussières est arrivé jusque sur le devant du théâtre ; il aperçoit Sophie et madame de Blangy, qui sont toujours restées à la même place ; il s’incline respectueusement, mais sans les regarder.)

Scène VII.

Les mêmes, M. DE BUSSIÈRES.


MADAME DE BLANGY.

Pardon, Monsieur, de vous déranger dans votre promenade.


M. DE BUSSIÈRES.

À qui ai-je l’honneur de parler ?


SOPHIE.

À la maîtresse de la maison, madame de Blangy.


M. DE BUSSIÈRES, la regardant.

Madame de Blangy ! Eh ! mon dieu ! ces vêtemens de deuil ! je vois que vous aussi, Madame, vous avez quelque perte à déplorer ?


MADAME DE BLANGY.

Oui, monsieur, et quand j’ai appris le motif qui vous faisait rechercher la solitude, je l’ai trouvé si naturel, que j’ai été désolée de mon séjour en ces lieux, et je ne sais comment vous en demander excuse.


M. DE BUSSIÈRES.

Vous ne m’en devez aucune, madame.


MADAME DE BLANGY.

Ce sera pour très peu de temps ; j’ai loué moi-même une campagne qui, d’un instant à l’autre, peut être libre ; demain, aujourd’hui, j’espère en recevoir la nouvelle.


M. DE BUSSIÈRES.

Que cela ne vous gêne pas, madame, je puis attendre maintenant.


MADAME DE BLANGY.

Et comment cela ?


M. DE BUSSIÈRES.

Tout à l’heure, en franchissant la haie du jardin, j’ai vu à cinquante pas, en face, au milieu des rochers une maisonnette où je suis entré, et comme ce pays me plaît beaucoup, je m’y établirai en attendant.


MADAME DE BLANGY.

Y pensez-vous donc ? une maison de paysan ; vous y serez horriblement mal.


M. DE BUSSIÈRES.

Tant mieux, on ne viendra pas m’y trouver, on m’y laissera seul, et quand je suis seul, je suis avec elle.


MADAME DE BLANGY.

Je le conçois, et ce n’est pas moi qui vous enlèverai cette consolation, j’en connais trop le prix.


M. DE BUSSIÈRES.

Quoi ! votre cœur a connu comme le mien le malheur sans espoir, et des regrets éternels ?


MADAME DE BLANGY.

Jugez-en, monsieur, j’ai perdu tout ce que j’aimais.


M. DE BUSSIÈRES.

C’est comme moi.


MADAME DE BLANGY.

J’en étais adorée.


M. DE BUSSIÈRES.

Comme moi.


MADAME DE BLANGY.

Ma vie entière se passera à le pleurer.


M. DE BUSSIÈRES.

Eh ! bien, madame, ce sera aussi ma seule occupation.


MADAME DE BLANGY.

Je ne reviens pas de ma surprise ! Une telle rencontre ! une situation aussi exactement pareille !…


M. DE BUSSIÈRES.

Pareille ! Oh ! non, elle ne peut pas l’être. On n’a jamais vu de fatalité égale à la mienne ! perdre ce qu’on aime la veille d’un mariage !


MADAME DE BLANGY.

Le perdre une année après, est bien plus cruel encore.


M. DE BUSSIÈRES.

Vous avez beau dire, il n’y a pas de comparaison, c’est moi qui souffre le plus, madame.


MADAME DE BLANGY.

C’est moi, monsieur.


SOPHIE, à part et travaillant.

S’ils pouvaient se disputer ! cela les distrairait.


M. DE BUSSIÈRES.

Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est que tous deux nous sommes bien à plaindre.


MADAME DE BLANGY.

Bien malheureux.


M. DE BUSSIÈRES.

Et vous le dirai-je ? voilà le premier soulagement que j’ai trouvé en ma douleur, c’est de penser qu’il y a quelqu’un qui l’éprouve…


MADAME DE BLANGY.

Et surtout qui peut le comprendre ; car, jusqu’à présent, je n’ai trouvé que des cœurs froids, indifférens, qui me reprochaient ma tristesse, qui semblaient m’en faire un crime. Quelle folie ! quelle extravagance ! disaient-ils, comme si c’était ma faute, à moi, si je suis malheureuse ! Mais on fuit la douleur, on la craint ; il est plus facile de blâmer ses amis que de pleurer avec eux.


M. DE BUSSIÈRES.

Votre histoire est exactement la mienne. Parmi tous ces jeunes gens à la mode, tous ces intimes à qui je donnais à dîner, je n’en ai pas trouvé un seul qui eût le temps de s’affliger avec moi… Ils s’éloignent tous sous prétexte qu’ils ont leurs affaires, leurs plaisirs, leurs maîtresses. (Pleurant.) Moi je n’en ai plus, j’ai tout perdu.


MADAME DE BLANGY.

Pauvre jeune homme !


M. DE BUSSIÈRES.

Aussi j’ai pris le séjour de Paris en horreur ; j’ai juré dès aujourd’hui de n’y plus rentrer.


MADAME DE BLANGY.

Ici du moins vous trouverez des cœurs qui sauront compatir à vos maux. Nous parlerons d’elle. C’est facile, puisque nous serons voisins.


M. DE BUSSIÈRES.

En effet, je n’aurai qu’à franchir la haie de votre jardin.


MADAME DE BLANGY.

Dites du vôtre ; car il vous appartient.


M. DE BUSSIÈRES.

Eh bien ! madame, du nôtre.


MADAME DE BLANGY.

C’est mieux. Nous voici à l’automne, et les soirées sont si longues…


M. DE BUSSIÈRES.

Nos souvenirs les abrégeront… Nous causerons, nous lirons ensemble.


MADAME DE BLANGY.

C’est à deux surtout qu’on peut bien apprécier le charme de la douleur.


M. DE BUSSIÈRES.

Et de la solitude. Ah ! que j’ai été bien inspiré en cherchant cet asile.


MADAME DE BLANGY, avec impatience.

Qui vient là ?


Scène VIII.

Les mêmes, un DOMESTIQUE.

(Sophie se lève, va à lui, prend une lettre qu’il tenait à la main. Le domestique sort.)

MADAME DE BLANGY.

Qu’est-ce donc ?


SOPHIE.

Une lettre qu’on apporte ; elle est timbrée de Fontainebleau.


MADAME DE BLANGY, qui a pris la lettre, et qui l’ouvre.

De Fontainebleau ! serait-ce la réponse que j’attendais ? (Lisant.) « Madame, pressé par les instances de M. de Courcelles, qui, se plaignait en votre nom de notre lenteur et de nos retards, etc… etc…… » (Elle achève de lire à voix basse.) Ah ! la maison que j’avais retenue est entièrement vacante.


M. DE BUSSIÈRES.

Ah ! mon Dieu !


MADAME DE BLANGY.

Et elle peut me recevoir dès demain.


SOPHIE.

Madame doit être bien contente, car c’est tout ce qu’elle désirait.


MADAME DE BLANGY.

Certainement ; mais M. de Courcelles, qui n’a de tact ni de mesure en rien, aura pressé ces braves gens, avec une rigueur dont je vais être responsable ; on croira que je n’ai nul égard, nul procédé…


SOPHIE.

Les procédés d’un locataire qui arrive vous ferez à Fontainebleau ce que monsieur fait ici.


M. DE BUSSIÈRES.

Quoi, madame, votre intention serait de partir dès demain ?


MADAME DE BLANGY.

Mais oui, monsieur, il le faut bien ; je ne puis abuser de votre complaisance, ni rester plus long-temps chez vous.


M. DE BUSSIÈRES.

Chez moi ?


MADAME DE BLANGY.

C’est le mot. Dès demain cette maison sera à votre disposition ; et pour les arrangemens à prendre…


M. DE BUSSIÈRES.

Rien ne presse ; nous pourrons en parler à loisir.


MADAME DE BLANGY.

À loisir, c’est-à-dire aujourd’hui… Mais je me mêle peu de mes affaires, auxquelles du reste je n’entends, rien ; c’est un ami de mon mari, M. de Courcelles, qui veut bien prendre ce soin.


M. DE BUSSIÈRES.

M. de Çourcelles, le receveur-général ?


MADAME DE BLANGY.

Oui, monsieur, Vous le connaissez ?


M. DE BUSSIÈRES.

Un excellent homme, qui a rendu à ma famille d’importans services ; et je serai charmé de cette occasion de renouer avec lui.


MADAME DE BLANGY.

Sophie, priez-le de venir, et dites-lui que M. de Bussières l’attend.


SOPHIE.

Oui, madame, j’y vais. C’est donc demain que décidément nous partons ?


MADAME DE BLANGY, sèchement.

Sans doute !… Est-ce que cela ne vous convient pas ? Est-ce que vous avez quelque chose à dire ?


SOPHIE.

Rien, madame. (À part.) Je dis seulement que c’est dommage, et que voilà, selon moi, une lettre bien maladroite.

(Elle sort.)

Scène IX.

Madame DE BLANGY, M. DE BUSSIÈRES.


M. DE BUSSIÈRES.

Vous le voyez, madame, je suis né pour être malheureux ! des qu’il s’offre un adoucissement à mes peines, le sort semble me l’envier.


MADAME DE BLANGY.

Que voulez-vous ? il faut se résigner… Après tout, dans notre situation, qu’est-ce qu’un chagrin de plus ?


M. DE BUSSIÈRES.

Vous avez raison… c’est bien prendre la chose.


MADAME DE BLANGY.

Depuis long-temps j’y suis habituée.


M. DE BUSSIÈRES.

Ç’est comme moi, le bonheur ne me semble plus possible, je n’y crois plus, même quand il existe ; et tout à l’heure, pendant que nous formions ces projets si séduisans, je ne sais quelle voix intérieure me disait que l’instant d’après devait les détruire.


MADAME DE BLANGY.

Vous croyez donc comme moi aux fatalités, aux pressentimens ?


M. DE BUSSIÈRES.

J’ai tant de raisons d’y ajouter foi. Tenez, madame, la veille du jour où elle est tombée malade…


MADAME DE BLANGY, distraite.

Qui donc ?


M. DE BUSSIÈRES.

Hortense…


MADAME DE BLANGY.

Pardon !


M. DE BUSSIÈRES.

J’étais près d’elle dans un bal charmant ; elle venait de danser avec un autre, et à ce sujet-là même nous avions eu une querelle…


MADAME DE BLANGY, d’un air satisfait.

Ah ! vous vous disputiez donc quelquefois ?


M. DE BUSSIÈRES.

Nous nous aimions tant ! Et puis, elle avait un peu de coquetterie, bien innocente sans doute ; car elle était si bonne ! Et me voyant sombre et rêveur, poursuivi de je ne sais quelle vague inquiétude… elle me disait, en me pressant la main : Édouard ! Édouard !…


MADAME DE BLANGY.

Ah ! l’on vous nomme Édouard ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, madame.


MADAME DE BLANGY.

C’est singulier !


M. DE BUSSIÈRES.

Qu’avez-vous donc ?


MADAME DE BLANGY.

Moi ? rien.


M. DE BUSSIÈRES.

Si vraiment, vous êtes troublée. Pour quelle raison ?


MADAME DE BLANGY.

Je ne puis vous le dire.


M. DE BUSSIÈRES.

Pardon, madame, de mon indiscrétion.


MADAME DE BLANGY.

Il n’y en à aucune.


M. DE BUSSIÈRES.

J’ai cependant lieu de le croire ; car je vous vois d’aujourd’hui seulement, et par un charme que je ne puis rendre, j’éprouve auprès de vous une confiance qui est plus forte que moi, et dont vous, madame, savez si bien vous défendre.


MADAME DE BLANGY, avec un sourire aimable.

Vous m’accusez à tort.


M. DE BUSSIÈRES, avec joie.

Vrai ?


MADAME DE BLANGY.

Mais quelle que soit l’estime, ou si vous l’aimez mieux, la confiance que nous inspirent les gens… les connaître davantage serait souvent se préparer un regret, surtout quand on doit se séparer, ne plus se revoir.


M. DE BUSSIÈRES.

Qu’importe l’éloignement entre personnes que les mêmes chagrins, les mêmes sentimens unissent et rapprochent ? Ne peut-on pas, quoique séparés, se communiquer ses pensées, ses souvenirs, les vœux que l’on forme l’un pour l’autre ? Accordez-moi cette permission ; elle seule, dans ces lieux où je vous ai vue, me dédommagera de votre absence ; je vous : le demande au nom de nos malheurs et de notre nouvelle amitié.


MADAME DE BLANGY.

N’est-ce pas là une amitié bien prompte ?


M. DE BUSSIÈRES.

Faut-il donc tant de jours pour se juger, pour s’apprécier ? L’amour, dit-on, peut naître d’un coup d’œil, pourquoi n’en serait-il pas de même de l’amitié ? pourquoi n’aurait-elle : pas les mêmes privilèges ; elle qui vaut mieux ? ce serait bien injuste, et ces projets que tout à l’heure nous formions ici, nous les réaliserons de loin. Les confidences ; les souvenirs, les épanchemens du cœur en sont plus doux et plus faciles ; le papier est discret, et c’est causer avec soi même qu’écrire à son ami.


MADAME DE BLANGY.

Eh bien, soit ; mais vous me promettez de tout me dire, de tout me confier ?


M. DE BUSSIÈRES.

Je le jure. Vous aussi ?


MADAME DE BLANGY, s’asseyant à gauche,
près de la table.

Sans cela, il y aurait trahison, et, pour commencer, voyons, mon nouvel ami, que ferez-vous dans cette solitude ou je vous laisse ?


M. DE BUSSIÈRES, va prendre une chaise près du piano,
et vient s’asseoir près d’elle.

Mais d’abord je penserai à vous.


MADAME DE BLANGY.

Oh ! non, d’abord à elle.


M. DE BUSSIÈRES.

Cela va sans dire. Et vous à lui.


MADAME DE BLANGY.

Certainement, les souvenirs qu’elle vous a laissés doivent être si doux !


M. DE BUSSIÈRES.

Moins que les vôtres, j’en suis sûr. Songez, donc que je l’ai perdue à la veille d’un hymen, lorsqu’elle ne m’appartenait pas encore, lorsque son cœur m’était presque inconnu, tandis que vous, qui avez passé plusieurs mois près d’un époux adoré, quelle différence !


MADAME DE BLANGY.

Peut-être est-elle à votre avantage. Le bonheur qu’on espère est plus doux que celui qu’on possède. Plein d’amour et d’avenir, tout était bien, tout était beau à vos yeux, et, malgré votre malheur, l’espèce d’enivrement que vous éprouviez alors, vous l’éprouvez encore ; un peu plus tard peut-être, le rêve pourrait se dissiper, l’illusion se détruire ; car le ménage, même le meilleur, n’est pas tel que l’amour se le représente. L’amour, c’est le ciel, et l’hymen, c’est la terre. Vous y retrouvez toutes les imperfections de ce bas monde, les petits momens de vivacité, d’humeur, de querelle…


M. DE BUSSIÈRES, souriant.

Ah ! vous vous disputiez donc aussi ?


MADAME DE BLANGY.

Quelquefois… il le fallait bien, ne fut-ce que pour se raccommoder.


M. DE BUSSIÈRES.

Ah ! c’est vrai. Je n’aime pas cette idée-là.


MADAME DE BLANGY.

Pourquoi ?


M. DE BUSSIÈRES.

Je ne sais… j’aimais mieux l’autre. Vous dites donc qu’il y avait des momens de brouille ? C’est bien, mais cela m’effraie. Si, nous aussi, nous allions nous brouiller ?


MADAME DE BLANGY.

Pour quel motif ? puisque nous sommes convenus de tout nous dire franchement.


M. DE BUSSIÈRES.

Mais il pourrait arriver tel évènement…


MADAME DE BLANGY.

Lequel ?


M. DE BUSSIÈRES.

Une veuve, telle que vous, est bientôt entourée, malgré elle, de tant de gens qui aspirent à l’emploi de confident en chef et sans partage.


MADAME DE BLANGY.

Ah ! quelle idée ! Je croyais que mon nouvel ami avait meilleure opinion de ses amis.


M. DE BUSSIÈRES.

Celle-ci n’a rien qui doive vous offenser.


MADAME DE BLANGY.

Si vraiment ; car vous devez croire à ma promesse, et j’ai juré, je jure à vous-même de conserver toujours ma liberté.


M. DE BUSSIÈRES.

C’est comme moi, j’en ai fait le serment, et je renonce à votre estime, à votre amitié, si j’y manque jamais.


MADAME DE BLANGY.

Moi de même.


M. DE BUSSIÈRES.

Il serait vrai ?


MADAME DE BLANGY.

Je vous l’atteste.


M. DE BUSSIÈRES.

Ah ! que je suis heureux ! me voilà rassuré, et maintenant, certains l’un de l’autre, nous pouvons, sans crainte et sans danger, croire à une amitié que rien ne viendra troubler.


MADAME DE BLANGY, se lève.

Oh ! non, rien au monde.


M. DE BUSSIÈRES, rapporte la chaise près du piano qui est ouvert, et jette les yeux sur un papier de musique.

Ah ! mon dieu !


MADAME DE BLANGY.

Qu’est-ce donc ?


M. DE BUSSIÈRES.

Cet air que je viens d’apercevoir sur votre piano : un air de la Muette de Portici.


MADAME DE BLANGY.

Eh bien, qu’y a-t-il d’étonnant, et d’où vient votre trouble ?


M. DE BUSSIÈRES.

C’était celui que je lui ai entendu chanter au dernier concert où nous avons été ensemble.


MADAME DE BLANGY.

Combien je suis fâchée que le hasard vous ait offert un pareil souvenir.


M. DE BUSSIÈRES.

Non, non, il n’est pas pénible, au contraire ; car depuis elle, je ne l’ai pas entendu une seule fois, sans éprouver une émotion délicieuse et indéfinissable. (Pendant qu’il parle, madame de Blangy s’est mise à son piano, et à joué les premières mesures.) Ah ! que je vous remercie, que votre amitié est ingénieuse… Oui, c’est elle que je crois entendre ; c’est mieux d’exécution… mais c’est égal, c’est toujours le même air, et j’éprouve un bonheur…

(Pendant qu’elle joue, il prend le violon qui est sur le piano, et l’accompagne.)

MADAME DE BLANGY, continuant à jouer, et le regardant.

Comment, monsieur, mais c’est fort bien ; je ne vous aurais pas cru un pareil talent.


M. DE BUSSIÈRES, jouant toujours.

Qu’est-ce donc auprès de vous ?


MADAME DE BLANGY, s’arrêtant.

Prenez garde, vous vous trompez ; c’est un si naturel.


M. DE BUSSIÈRES.

Non, madame, si bémol.

(En ce moment entre M. de Courcelles, qui s’arrête au fond du théâtre.)


MADAME DE BLANGY.

Mais regardez donc.


M. DE BUSSIÈRES, riant.

C’est vrai, c’est vrai ; je ne regardais pas le papier.


MADAME DE BLANGY, de même.

Vous êtes distrait.


M. DE BUSSIÈRES.

Je tâcherai de ne plus l’être.


MADAME DE BLANGY.

Recommençons, et faites attention.

(Ils jouent ensemble. M. de Courcelles s’assied au fond du théâtre, les bras croisés et écoutant.)

M. DE BUSSIÈRES.

Le mouvement est plus vif


MADAME DE BLANGY.

Du tout.


M. DE BUSSIÈRES.

Je vous l’atteste, c’est un air de danse, on danse sur l’air de la Princesse espagnole, et il serait impossible de danser aussi lentement.


MADAME DE BLANGY.

Rien n’est plus facile ; la mesure est si marquée.


M. DE BUSSIÈRES.

Non, madame.

(Tout en chantant il forme quelques pas.)

MADAME DE BLANGY.

Et si monsieur. (Chantant en s’accompagnant.) Tra la la la la la la.


Scène X.

Les mêmes, M. DE COURCELLES.

Bravo ! bravo !


MADAME DE BLANGY ET M. DE BUSSIÈRES, s’éloignant l’un de l’autre.

Ah ! mon Dieu !


M. DE COURCELLES.

Continuez, de grâce ; que je ne vous dérange pas.


MADAME DE BLANGY.

Est-ce qu’il y a long-temps que vous étiez là ?


M. DE COURCELLES.

Depuis le si bémol, et je vous demande pardon de mon indiscrétion, car je n’étais pas invité au concert ni au bal.


MADAME DE BLANGY.

Monsieur…


M. DE COURCELLES.

Je venais pour parler d’affaires… avec monsieur ; mais nous pouvons remettre…


MADAME DE BLANGY.

Non, monsieur, et quant à ce que vous venez d’entendre, quand vous saurez : dans quelle intention…


M. DE COURCELLES.

Eh ! mon dieu ! madame, vous n’avez pas besoin de justifier auprès de moi un oubli… de douleur ; et je ne puis trop remercier monsieur, dont l’entretien, dont l’aimable gaîté a contribué à vous distraire.


M. DE BUSSIÈRES.

Monsieur…


MADAME DE BLANGY.

Vous avez à parler d’affaires, à renouveler connaissance, je vous laisse ; j’espère que monsieur nous restera à dîner.


M. DE BUSSIÈRES.

Je n’ai garde de refuser.


M. DE COURCELLES.

À merveille, à condition que ce soir on achèvera le morceau que j’ai interrompu ; j’y tiens.


MADAME DE BLANGY, souriant.

Comme monsieur voudra.


M. DE BUSSIÈRES, s’inclinant.

Je suis à vos ordres.


MADAME DE BLANGY.

À ce soir.


M. DE COURCELLES.

Vous êtes charmante.


MADAME DE BLANGY.

Vous trouvez ?


M. DE COURCELLES.

Le sourire vous va si bien, (À demi-voix.) qu’il y a long-temps que vous devriez être consolée, ne fût-ce que par coquetterie.


MADAME DE BLANGY.

Voilà en effet un, motif, déterminant ; j’y songerai.

(Elle le salue, et sort.)

Scène XI.

M. DE BUSSIÈRES, M. DE COURCELLES.


M. DE BUSSIÈRES.

Que je suis heureux de vous retrouver chez madame de Blangy ! vous, monsieur, un ami de mon père ; car il me parlait souvent de vous, de sa fortune qu’il vous devait ; et j’ai pu paraître bien ingrat en vous négligeant ainsi.


M. DE COURCELLES.

En aucune façon ; vous êtes plus jeune que moi, et à votre âge, les plaisirs… Car vous avez été long-temps absent ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, monsieur, ce qui ne m’excuse point.


M. DE COURCELLES.

Si vraiment ; en amitié, il est toujours temps de commencer, et si vous vous croyez en retard, vous me rendrez tout à la fois, intérêt et capital… Je vous parle là en style de receveur-général.


M. DE BUSSIÈRES.

C’est le plus solide.


M. DE COURCELLES.

N’est-il pas vrai ? Ah ! ça, il s’agit d’affaires. Vous louez donc la maison de madame de Blangy ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, monsieur. (Avec un peu d’embarras.) Y a-t-il long-temps que vous la connaissez ?


M. DE COURCELLES.

Cette propriété ?


M. DE BUSSIÈRES.

Non. Celle qui l’habitait.


M. DE COURCELLES.

J’étais l’ami de sa famille et de son mari. Une femme adorable, qui mériterait les hommages du monde entier. Si vous la connaissiez comme moi, si vous saviez quel charmant caractère, que de vertus, que de talens, et comme elle s’est conduit envers son mari. Un excellent garçon, j’en conviens ; mais qui, après tout, n’était-pas aimable tous les jours.


M. DE BUSSIÈRES.

On me l’avait dit.


M. DE COURCELLES.

Bon cœur, mais une tête chaude ; un homme terrible quand il était en colère, et il avait tant d’occasions de s’y mettre. De fausses spéculations, de mauvaises affaires…


M. DE BUSSIÈRES.

Que dites-vous là… Et nous souffririons que madame de Blangy…


M. DE COURCELLES.

Avec son caractère, avec sa fierté, elle n’a besoin de rien, elle ne veut rien. Sans cela, monsieur, je vous prie de le croire, elle ne manquerait pas d’amis qui seraient trop heureux… Mais revenons à notre affaire… Vous avez loué combien ?


M. DE BUSSIÈRES.

Ce que vous voudrez… ce qu’il vous plaira… le plus sera le mieux.


M. DE COURCELLES.

Non, monsieur, le prix qu’elle en donnait elle-même : douze cents francs.


M. DE BUSSIÈRES.

Soit ; je vous les remettrai… Mais vous disiez que ses amis… elle en a beaucoup ?


M. DE COURCELLES.

Tous ceux qui la connaissent. Quant à ses adorateurs, tous ceux qui la voient, et il n’aurait tenu qu’à elle d’accepter les partis les plus beaux, les plus riches…


M. DE BUSSIÈRES.

Il serait possible ?


M. DE COURCELLES.

J’en sais quelque chose ; car c’est toujours à moi que les soupirans s’adressent… Il faut croire qu’il y a dans ma physionomie quelque chose de paternel qui les attire et les encourage ; mais elle les a tous refusés.


M. DE BUSSIÈRES, gaiement.

Quoi ! tous ?


M. DE COURCELLES.

L’un après l’autre… elle ne veut aucun de ces messieurs.


M. DE BUSSIERES, riant.

C’est charmant !


M. DE COURCELLES, confidentiellement.

Car si elle se prononce, je sais en faveur de qui…


M. DE BUSSIÈRES, avec émotion.

Ah ! vous savez ?…


M. DE COURCELLES.

Oui, mon jeune ami, quelqu’un qui a sa parole, sa promesse formelle, et elle n’y a jamais manqué.


M. DE BUSSIÈRES, troublé.

Vous connaissez cette personne ?


M. DE COURCELLES.

C’est moi.


M. DE BUSSIÈRES.

Que me dites vous là ?


M. DE COURCELLES.

Je dois l’épouser dès qu’elle sera consolée, et déjà cela va mieux ; déjà, grâce au ciel, sa douleur éternelle a des absences : témoin, tout à l’heure à ce piano où elle oubliait de s’affliger ; c’est à vous que je le dois, je le sais ; mais je voudrais vous devoir plus encore, et puisque vous avez daigné me parler d’amitié… je viens vous en demander une preuve.


M. DE BUSSIÈRES.

Monsieur…


M. DE COURCELLES.

Il n’y a que moi, auprès d’elle, qui plaide en ma faveur, et on a toujours l’air gauche quand on parle à un honnête homme, que j’ai quelques bonnes qualités, un bon caractère, elle peut croire que je suis seul de son avis ; mais si ma proposition était appuyée, si j’avais une voix de plus… là vôtre, par exemple !


M. DE BUSSIÈRES.

Moi ! monsieur ?…


M. DE COURCELLES.

Le tout est de la décider… Elle y viendra, j’en suis sûr ; car elle m’aime au fond, elle me le disait encore ce matin.


M. DE BUSSIÈRES.

Ce matin ?


M. DE COURCELLES.

Mais les convenances… le respect humain…


M. DE BUSSIÈRES.

Quoi ! cette retraite, ce deuil qu’elle s’était imposés…


M. DE COURCELLES.

Voilà la seule chose qui l’arrête, je le parierais.


M. DE BUSSIÈRES, avec dépit.

Croyez donc après cela aux douleurs éternelles ?… Cela ne m’étonne pas, les femmes sont toutes ainsi.


M. DE COURCELLES.

Et nous aussi.


M. DE BUSSIÈRES.

Non, monsieur, non, ne le croyez pas ; il est des hommes chez qui les sentimens profonds ne s’effacent point aussi aisément.


M. DE COURCELLES, avec indifférence.

C’est possible ! mais cela m’est égal. (Avec chaleur.) Pour en revenir à madame de Blangy, elle ne me croira peut-être pas, j’y suis trop intéressé… vous, c’est différent… et puis un grand avantage que vous avez, c’est que vous l’amusez, vous la faites rire, et cela avance mes affaires.


M. DE BUSSIÈRES.

Je suis trop heureux d’être bon à quelque chose, et s’il ne tient qu’à hâter les bonnes dispositions où l’on est pour vous, je tâcherai de me tirer avec honneur de la mission que vous voulez bien me confier.


M. DE COURCELLES.

Je ne sais comment vous remercier.


M. DE BUSSIÈRES.

En aucune façon… cela m’amusera.


M. DE COURCELLES.

Je crois que le moment est favorable, elle est seule, et, si avant de vous mettre à table, vous obteniez pour moi une bonne réponse, il me semble que je dînerais mieux.


M. DE BUSSIÈRES.

Il est de fait que voilà une raison…


M. DE COURCELLES.

Positive, n’est-il pas vrai ? Adieu, mon jeune ami, du courage. (Lui donnant une poignée de main.) Et à charge de revanche dans l’occasion.

(M. de Bussières sort.)

Scène XII.

M. DE COURCELLES, seul.

Je crois que j’ai eu là une bonne idée ! En affaire, en diplomatie, tout dépend du choix de l’avocat ou de l’ambassadeur ! c’est peut-être pour cela que depuis quelque temps il s’est perdu tant de bonnes causes, et c’est pour cela que je gagnerai la mienne ! Madame de Blangy tient à l’opinion du monde ; mais pour une jolie femme, le, monde, ce sont les gens à la mode, c’est la jeunesse… corps respectable dont je ne suis plus ; mais c’est égal, la jeunesse est pour moi, je l’ai pour alliée, elle parle en ma faveur, cela revient au même !


Scène XIII.

M. DE COURCELLES, SOPHIE.


M. DE COURCELLES.

Qu’est-ce que c’est, mademoiselle Sophie ?


SOPHIE.

C’est aujourd’hui le jour aux visites ; en voici une nouvelle.


M. DE COURCELLES.

Pour madame de Blangy ?


SOPHIE.

Ou pour vous, si cela vous convient.


M. DE COURCELLES.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


SOPHIE.

Qu’il y a chez Duval, le jardinier, un monsieur, un jeune homme…


M. DE COURCELLES.

Encore un ! nous, sommes déjà ici assez de jeunes gens. Qui l’amène ?


SOPHIE.

Il ne voudrait pas déranger madame, mais il désirerait parler à quelqu’un de la maison ; et comme c’est probablement pour affaires, si vous vouliez voir…


M. DE COURCELLES.

Des affaires ! je n’ai pas le temps. J’en ai une en ce moment qui m’intéresse personnellement, une réponse que j’attends de madame de Blangy.


SOPHIE, regardant de côté.

Justement elle vient de ce côté ; elle salue M. de Bussières qui vient de la quitter.


M. DE COURCELLES.

Il vient de la quitter, allons lui demander ce qui s’est passé.

(Il sort par la porte du fond.)

Scène XIV.

SOPHIE, Madame DE BLANGY


SOPHIE, regardant sortir M. de Courcelles.

Eh bien ! eh bien ! lui qui voulait parler à madame, s’en va quand elle arrive. Est-il singulier ? et lui aussi qui a des caprices.


MADAME DE BLANGY, entrant de l’autre côté,
et sans voir Sophie.

Je ne reviens pas de ma surprise ! quel changement dans son ton et dans ses manières ; cet air d’ironie en me parlant de mes chagrins, de ma douleur… Eh mais, sans doute, j’en ai beaucoup, de m’être ainsi trompée sur son compte.


SOPHIE.

Madame…


MADAME DE BLANGY, sans l’entendre.

Et puis quel ton d’amertume, et presque de reproche, en me rappelant la promesse que j’ai faite ce matin à M. de Courcelles, qui, à coup sûr, est plus aimable que lui, qui a un meilleur caractère. Un homme excellent !


SOPHIE, de même.

Madame.


MADAME DE BLANGY.

Et me parler en sa faveur ! me presser d’un air si leste, si dégagé, comme s’il suffisait de sa recommandation pour me décider, ce qui serait peut-être, après tout, le parti le plus sage ; mais qui lui demandait son avis ? personne. Je sais ce que j’ai à faire, et je n’ai pas besoin que l’on règle ma conduite ou mes sentimens.


SOPHIE, plus haut.

Madame…


MADAME DE BLANGY, avec impatience.

Qu’est-ce que c’est ?


SOPHIE.

Voilà trois fois que j’ai pris la liberté de vous adresser la parole.


MADAME DE BLANGY.

Qu’y a-t-il ?


SOPHIE.

Quelqu’un demande à vous parler.


MADAME DE BLANGY, avec dépit.

M. de Bussières… tant pis !


SOPHIE.

Non, madame.


MADAME DE BLANGY, avec impatience.

Ah ! M. de Courcelles ?


SOPHIE.

Non, madame.


MADAME DE BLANGY.

Tant mieux !


SOPHIE.

C’est une autre personne, un étranger.


MADAME DE BLANGY.

Je n’y suis pas, je ne puis recevoir.


SOPHIE.

C’est qu’il attend… là-bas, chez le jardinier.


MADAME DE BLANGY, avec impatience.

Voyez alors ce que c’est ; parlez-lui, répondez-lui, pourvu que je ne le voie pas, car tout le monde m’excède, et il me tarde d’être seule.


SOPHIE.

Madame sera satisfaite, car il paraît, que M. de Bussières a demandé sa voiture.


MADAME DE BLANGY.

Ah !


SOPHIE, regardant par la porte du fond.

Du moins les chevaux sont attelés.


MADAME DE BLANGY.

C’est bien, laissez-moi.


Scène XV.

Madame DE BLANGY, M. DE BUSSIÈRES.


M. DE BUSSIÈRES.

Je viens, madame, de faire part à M. de Courcelles de vos bonnes intentions à son égard.


MADAME DE BLANGY, froidement.

Vous avez bien fait.


M. DE BUSSIÈRES.

J’ai ajouté que vous n’étiez pas du tout éloignée de tenir la promesse que vous lui aviez faite ce matin.


MADAME DE BLANGY.

Moi !


M. DE BUSSIÈRES.

Du moins vous me l’aviez dit.


MADAME DE BLANGY.

Allons, me voilà engagée avec lui.


M. DE BUSSIÈRES.

Et dans sa joie, dans son ravissement, il vous demande la permission de se présenter devant vous pour vous remercier.


MADAME DE BLANGY, à part.

Me remercier ! il ne manquait plus que cela. (Haut) Eh ! monsieur, qui vous avait chargé de ce soin ?


M. DE BUSSIÈRES.

Mon amitié pour lui et pour vous, madame.


MADAME DE BLANGY.

Je vous suis obligée.


M. DE BUSSIÈRES.

C’est ce que je voulais vous annoncer, avant d’avoir l’honneur de prendre congé de vous.


MADAME DE BLANGY.

Ah ! vous partez ?


M. DE BUSSIÈRES.

Une affaire importante me rappelle à Paris.


MADAME DE BLANGY.

Liberté, entière.


M. DE BUSSIÈRES, salue madame de Blangy qui lui fait la révérence.

Adieu, madame. (Il reste à à la même place, et après un instant de silence, il salue une seconde fois, et prêt a partir il s’arrête.) Madame n’a pas d’ordre à me donner ?


MADAME DE BLANGY.

Aucun. J’avais des lettres, que je n’ai pas encore écrites, croyant que vous nous resteriez à dîner.


M. DE BUSSIÈRES.

J’ai dû changer d’avis, : j’étais venu chercher ici la solitude et la douleur, je dois fuir quand la joie, et le bonheur arrivent. Pauvre Hortense, jamais je n’ai senti plus vivement la perte que j’ai faite.


MADAME DE BLANGY.

Et moi donc ! Lui, du moins, savait, autrement reconnaître mon estime et ma confiance.


M. DE BUSSIÈRES.

Ce n’est pas elle qui m’eût abandonné !


MADAME DE BLANGY.

Ce n’est pas lui qui se fût conduit ainsi ! qui m’eût traitée avec tant d’injustice !


M. DE BUSSIÈRES.

Moi, injuste ? Rappelez-vous que ce matin encore nous jurions ici que notre vie entière se passerait dans un éternel veuvage : notre amitié était à ce prix. Eh bien ! ce serment, qui de nous deux y a manqué ?


MADAME DE BLANGY.

N’est-ce pas vous, en me parlant en faveur d’une personne à laquelle je n’aurais jamais pensé ?


M. DE BUSSIÈRES.

Et cependant cette promesse, vous la lui avez faite ?


MADAME DE BLANGY.

Dans le cas où je renoncerais à ma liberté ; mais comme j’y tiens plus que jamais…


M. DE BUSSIÈRES.

Il serait possible ?


MADAME DE BLANGY.

Oui, monsieur, et j’y tiendrai toujours ; car tous les hommes me sont odieux, à commencer par vous. Êtes-vous content maintenant.


M. DE BUSSIÈRES.

Ah ! que vous êtes bonne ! et que je suis coupable !….


MADAME DE BLANGY.

Bien coupable, sans doute ; car enfin, entre amis, on parle franchement, on demande des explications. Est-ce que je vous les aurais refusées ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, vous avez raison ; mais je ne puis vous exprimer ce que j’éprouvais… ce qui s’est passé en moi, quand j’ai entendu M. de Courcelles se vanter d’une préférence que l’ancienneté de son amitié lui méritait peut-être ; mais enfin, moi aussi, j’étais votre ami, j’espérais que personne au monde ne l’était plus que moi, et voir un autre me disputer ce titre !… L’amitié a aussi sa jalousie.


MADAME DE BLANGY.

Encore faudrait-il qu’elle ne ressemblât pas à de la tyrannie… vous, que ce matin encore je trouvais si bon, si aimable !


M. DE BUSSIÈRES.

Que dites-vous ?


MADAME DE BLANGY.

Je ne vous reconnaissais plus, c’était du dépit, de la colère, de l’impatience, on aurait dit d’un mari !


M. DE BUSSIÈRES.

Vraiment ! c’est inconcevable !… comme l’amitié nous change ! jusqu’à ce pauvre M. de Courcelles, que, sans savoir pourquoi, je détestais intérieurement ! mais en revanche, je vais l’aimer, je vais l’adorer, je lui voue dès ce moment une affection !…


MADAME DE BLANGY.

Qui va me faire du tort, et c’est moi qui, à mon tour, serai jalouse…


M. DE BUSSIÈRES.

Oh ! non, ce que j’éprouve pour vous est un sentiment à part, qui ne peut se définir, qui ne ressemble à rien… cela est si différent de ce que j’éprouvais pour Hortense !


MADAME DE BLANGY, sévèrement.

Je l’espère bien.


M. DE BUSSIÈRES.

Il n’y a aucune comparaison… c’est quelque chose, de… de bien mieux encore.


MADAME DE BLANGY.

À la bonne heure ! Sans cela songez-y bien, je le dis à vous comme je le dirai à M. de Courcelles, il faudrait à l’instant même se quitter, ne plus se voir ! De l’amitié, rien que de l’amitié ! et comme la mienne n’est pas exigeante, je vous rappellerai que votr voiture vous attend.


M. DE BUSSIÈRES.

Ah ! madame !


MADAME DE BLANGY.

Il ne faut vous gêner en rien, et puisque vous avez à Paris des affaires importantes…


M. DE BUSSIÈRES.

Ma seule affaire, c’était d’être fâché avec vous… et comme, grâce au ciel, elle est terminée…


MADAME DE BLANGY.

Vous restez ?


M. DE BUSSIÈRES.

J’en ai bien envie ; et si vous le désiriez…


MADAME DE BLANGY.

Est-ce que je ne vous l’ai pas dit ?


M. DE BUSSIÈRES, vivement.

Que vous êtes bonne ! Dieu ! M. de Courcelles qui vient de ce côté ! quel ennui !


MADAME DE BLANGY.

Vous qui deviez tant l’aimer…


M. DE BUSSIÈRES.

Pas quand il vient. Ah ! mon dieu ! c’est pour vous remercier de ce que je lui ai dit.


MADAME DE BLANGY.

Voyez ce dont vous êtes cause… Comment faire à présent ?


M. DE BUSSIÈRES.

Je n’en sais rien, Songez que s’il y a de la justice, vous devez, comme à moi, lui ôter tout espoir.


Scène XVI.

Les mêmes, M. DE COURCELLES.


M. DE COURCELLES, bas à M. de Bussières.

Puis-je entrer ?


M. DE BUSSIÈRES.

Oui, sans doute ; je vous laisse.

(Il sort en faisant à madame de Blangy des signes d’intelligence.)

Scène XVII.

Madame DE BLANGY, M. DE COURCELLES.


M. DE COURCELLES.

Ah ! madame, comment m’acquitter jamais de ce que je dois à vous et à M. de Bussières ?


MADAME DE BLANGY, à part.

Pauvre homme !


M. DE COURCELLES.

Je suis si ému que, pour vous remercier, je ne puis trouver de phrases… d’ailleurs, je n’ai jamais su en faire, et j’irai droit au but ! Quand la fin du deuil ? quand notre mariage ? le jour est-il fixé ?


MADAME DE BLANGY.

Pas encore.


M. DE COURCELLES.

Est-ce bientôt ?


MADAME DE BLANGY.

Non, mon ami, avec vous je dois parler avec franchise, et je sens là, quoi qu’on ait pu me dire, que je ne suis pas du tout déterminée…


M. DE COURCELLES.

Il ne faut pas que cela vous fâche, j’attendrai…


MADAME DE BLANGY, avec embarras, et d’un air suppliant.

Non, n’attendez pas.


M. DE COURCELLES.

Et pourquoi ?


MADAME DE BLANGY.

Parce que, décidément, j’ai idée que je ne me déciderai jamais.


M. DE COURCELLES.

Vous vous trompez.


MADAME DE BLANGY.

Je ne le pense pas.


M. DE COURCELLES.

Je vous dis que si… je m’y connais… d’aujourd’hui déjà, et sans que vous vous en doutiez, il y a dans votre état un mieux sensible.


MADAME DE BLANGY.

Vous croyez ?


M. DE COURCELLES.

J’en suis sûr, et quoique vous refusiez d’en convenir, votre conversation avec M. de Bussières a avancé mes affaires.


MADAME DE BLANGY.

Au contraire.


M. DE COURCELLES.

Qu’est-ce que cela signifie ?


MADAME DE BLANGY.

Cela m’a confirmée plus que jamais dans l’idée de rester libre.


M. DE COURCELLES.

Comment, lorsqu’il vous parlait… et de si près… ce n’était pas pour mon compte ?


MADAME DE BLANGY, avec embarras.

Il l’avait fait d’abord… et puis…


M. DE COURCELLES.

Il a parlé pour le sien ?


MADAME DE BLANGY.

Pas comme vous l’entendez.


M. DE COURCELLES, brusquement.

Il me semble qu’il n’y a pas deux manières de s’entendre.


MADAME DE BLANGY, vivement.

Si vraiment, vous êtes dans l’erreur, vous ne savez donc pas qu’il a perdu aussi quelqu’un qu’il aimait, et qu’il aimera toujours ?… et la même situation, le même malheur… c’était charmant ! De sorte que du premier moment, du premier coup d’œil, il semblait que depuis long-temps nous nous connaissions tous deux.


M. DE COURCELLES.

Vraiment ?


MADAME DE BLANGY.

Le malheur vieillit si vite ! et puis, la douleur dispose à l’amitié.


M. DE COURCELLES.

De l’amitié ! Vous en êtes déjà là ?


MADAME DE BLANGY.

Eh ! pourquoi pas ? Rien que de l’amitié, je vous l’atteste, jamais autre chose.


Scène XVIII.

Les mêmes, SOPHIE.


SOPHIE.

Ah ! par exemple ! si je sais ce que cela veut dire…


MADAME DE BLANGY.

Qu’est-ce donc ?


SOPHIE.

Je viens du logement du jardinier où, depuis un quart d’heure, attendait ce monsieur, dont on vous a parlé, une trentaine d’années, une figure agréable ; mais moins bien cependant que notre visite de ce matin, que M. le comte de Bussières…


MADAME DE BLANGY, avec impatience.

Après ?


SOPHIE.

Beaucoup moins bien certainement… — Madame de Blangy est donc ici ? Oui, monsieur. — Êtes-vous à son service ? — Depuis trois mois. — Alors, je vous prie, prévenez-la… Puis il s’est arrêté en ajoutant : Non, je crains pour elle la surprise, l’émotion… il vaut mieux lui écrire. Il trace à la hâte quelques lignes, puis il les a rayées, en a écrit d’autres, s’est levé, a déchiré le papier, s’est promené en long, en large, en répétant : En vérité, je ne sais que faire. Puis, s’adressant à moi : Attendez, m’a-t-il dit, je reviens… Et il s’est élancé vivement dans l’autre pièce…


M. DE COURCELLES.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


MADAME DE BLANGY.

Voilà qui commence à m’inquiéter… Achevez…


SOPHIE.

Il est sorti quelques temps après en me disant : Décidément, portez cette lettre à votre maîtresse, j’attendrai ici qu’elle l’ait lue avant de me présenter chez elle. J’ai pris ce billet, je l’apporte, et le voici.


MADAME DE BLANGY.

Et donnez donc. (Jetant les yeux sur l’adresse.) Dieu.


M. DE COURCELLES, la voyant prête à se trouver mal, et courant à elle.

Qu’avez-vous donc ?


MADAME DE BLANGY.

Ce que j’ai ?… Tenez, tenez, voyez plutôt…

(Elle lui donne la lettre.)

M. DE COURCELLES, poussant un cri.

Ô ciel ! c’est lui ! c’est son écriture ! c’est M. de Blangy !


SOPHIE.

Cet époux si chéri ! si long-temps regretté !… Madame, vous vous trouvez mal !…


MADAME DE BLANGY, se levant vivement.

Moi !… du tout… Mais la joie, l’émotion… (À M. de Courcelles.) Mon ami, conseillez-moi… que faire ?


M. DE COURCELLES.

Courons au-devant de lui !… Ce cher ami !


MADAME DE BLANGY, hors d’elle-même.

Oui, vous avez raison… courons… venez… souteuez-moi… (Elle fait quelques pas pour sortir.) Dieu ! M. de Bussières !


Scène XIX.

Les mêmes, M. DE BUSSIÈRES, entrant d’un air agité.


M. DE BUSSIÈRES, vivement, à madame de Blangy.

Je n’y tiens plus, il faut que je connaisse mon sort.


M. DE COURCELLES.

Qu’y a-t-il donc ?


M. DE BUSSIÈRES.

J’ignore ce que madame vous a dit, ce que vous avez décidé ; mais pendant ce temps, je me suis rendu compte de ce que j’éprouvais ; j’ai vu clair dans mon cœur. Oui, madame, dussiez-vous me bannir de votre présence, vous connaîtrez la vérité. Cette amitié dont je me vantais n’était qu’un vain mot, un prétexte ; je l’avoue ici devant vous, devant monsieur… je vous aime !


MADAME DE BLANGY.

Monsieur !


M. DE BUSSIÈRES.

De l’amour le plus tendre, le plus ardent ; je vous offre ma main, ma fortune, tout ce que je possède… ne me réduisez pas au désespoir. De grâce, monsieur, parlez en ma faveur.


M. DE COURCELLES.

Moi ?


M. DE BUSSIÈRES.

J’ai bien parlé pour vous.


M. DE COURCELLES.

Eh ! monsieur, ce n’est plus à moi qu’il faut vous adresser, c’est à son mari.


M. DE BUSSIÈRES.

Son mari ?


SOPHIE.

Il est de retour, il est ici.


M. DE BUSSIÈRES, atterré.

M. de Blangy !


M. DE COURCELLES.

Lui-même.


MADAME DE BLANGY, avec émotion.

Oui, monsieur, il est des devoirs qui me sont imposés, devoirs que je respecte, que je chéris… Et Vous sentez que votre présence en ces lieux…


M. DE BUSSIERES, après un moment de silence.

Je suis anéanti, frappé de la foudre ; mais puisque je suis voué au malheur, puisque le sort s’acharne à me poursuivre, je mériterai du moins sa rigueur. Adieu.


MADAME DE BLANGY.

Où allez-vous ?


M. DE BUSSIÈRES.

Je n’ai plus rien à perdre, rien à ménager ; la vie m’est importune.


M. DE COURCELLES, l’arrêtant.

Jeune homme, y pensez-vous ?


MADAME DE BLANGY.

Je vous en supplie, Édouard ! Ah ! qu’ai-je dit ? pas ce nom-là. Mon ami, mon ami, daignez m’écouter.


M. DE BUSSIÈRES.

Je suis trop malheureux !


MADAME DE BLANGY.

Eh ! monsieur, ne le suis-je pas moi-même ?


M. DE BUSSIÈRES, avec joie.

Ô ciel !


MADAME DE BLANGY, vivement.

Du désespoir où je vous vois. Mais voulez-vous me perdre, me compromettre, m’ôter le seul bien qui me reste ? Vous qui prétendez m’aimer, (geste de M. de Bussière) je le crois, monsieur, je veux bien le croire ; le ciel m’est témoin que je n’y suis pour rien, et j’ignore encore comment cela a pu arriver ; enfin ce n’est pas votre faute, je veux bien vous le pardonner, à une condition, c’est que vous partirez à l’instant même, et que jamais je ne vous reverrai.


M. DE BUSSIÈRES.

Quoi, madame !


MADAME DE BLANGY.

C’est tout ce que je puis faire pour vous, c’est beaucoup encore… Mon ami, venez, guidez-moi. (Ils vont pour sortir.) Partons.


SOPHIE.

Mais si avant de le voir, vous lisiez ce qu’il vous écrit ?


M. DE COURCELLES.

Elle a raison, tenez.


MADAME DE BLANGY.

C’est vrai… Je ne sais plus où j’en suis ; lisez, mon ami, lisez vous-même.


M. DE COURCELLES, décachetant la lettre.

Ma chère Élise, ma femme. C’est bien de lui.


MADAME DE BLANGY.

C’est de lui !


M. DE COURCELLES, à part,
et regardant madame de Blangy.

Elle a frémi… Ce mari que ce matin encore… Oh ! La Bruyère ! (Haut.) Lisons : « Ma chère Élise, ma femme, toi qui aimais tant un époux qui le méritait si peu ; toi, que mes emportemens, mon caractère et mes folles dissipations ont dû rendre si malheureuse… Quand tu recevras cette lettre, je n’existerai plus. »


TOUS.

Ô ciel !


M. DE BUSSIÈRES.

Achevez.


SOPHIE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


M. DE COURCELLES, qui a parcouru la lettre.

Que la lettre est datée de New-Yorck, écrite par lui, à ses derniers momens.


M. DE BUSSIÈRES.

Il serait vrai ?


M. DE COURCELLES.

Et qu’il en a chargé le fils de son associé ; un jeune homme qui, plus tard, doit se rendre en France, pour régler et liquider avec vous ses affaires de commerce.


M. DE BUSSIÈRES, hors de lui.

Ah ! Sophie ! ah ! monsieur ! que je suis heureux !


MADAME DE BLANGY, à M. de Courcelles.

Et moi, mon ami, je n’ose lever les yeux sur vous… Qu’allez-vous penser du trouble où tout à l’heure vous m’avez vue ?


M. DE COURCELLES.

Je penserai qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, cela devait être ainsi. Quand je vous disais ce matin, qu’un beau jour, et sans que vous vous en doutiez, vous vous trouveriez consolée ; j’avais raison, mais je croyais que vous le seriez par moi, et j’avais tort.


MADAME DE BLANGY, vivement.

Je vous jure cependant que j’ignore encore ce que je ferai, ce que je déciderai.


M. DE COURCELLES.

Oui, c’est possible, mais nous… (Regardant M. de Bussières.) N’est-il pas vrai, nous le savons ? et quelque peine que j’en éprouve, il y a si long-temps que je suis votre ami, que c’est une habitude dont je ne pourrai pas me défaire, et qui mourra avec moi.


M. DE BUSSIÈRES, à M. de Courcelles.

Ah ! monsieur, comment reconnaître tant de générosité… je vous dois le bonheur de ma vie ; car s’il avait fallu renoncer à elle, rien au monde ne m’en aurait consolé.


M. DE COURCELLES, à part, et secouant la tête.

Peut-être.


M. DE BUSSIÈRES ET MADAME DE BLANGY.

Que dites-vous ?


M. DE COURCELLES.

Rien, rien, mes amis ; tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et je me le répéterai chaque fois que je reverrai ces lieux.


M. DE BUSSIÈRES.

Nous y reviendrons souvent, car je veux l’acheter, y établir un château, un parc.


M. DE COURCELLES.

Et, à cette place, j’élèverai un pavillon consacré à deux divinités.


MADAME DE BLANGY.

Lesquelles ?


M. DE COURCELLES.

Le Temps et l’Amour, avec cette inscription :

AUX DEUX CONSOLATEURS !

FIN DES INCONSOLABLES.