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REVUE


Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Bouffes-Parisiens, le 22 avril 1875.




PERSONNAGES
LE PRINTEMPS
MM. Daubray.
UN SORCIER
M. PONTAUCHOUX
GÉRALD
Edouard-Georges
LE CHEF DE CLAQUE
CHARLEMAGNE
Homerville.
UN ALLUMEUR
GEORGES BROWN
UN TZIGANE
Hamburger.
Bonnet.
BIDEL
DICKSON
Courcelles.
L’ACADÉMICIEN
LE RÉGISSEUR
Fugère.
UN DOMESTIQUE
UN REPORTER
Maxnère.
NÉZENTOLE
Crambade.
UN SERGENT, UN RÉGISSEUR
Durand.
LE MONSIEUR DE L’OPÉRA
Sanson.
UN ÉCOSSAIS, UN HUISSIER
Hector.
LE HANNETON
LA PRIME
URANIE
GRABUGE
Mmes Peschard.
L’ALLÉE DES TUILERIES
MANON LESCAUT
MADAME PONTAUCHOUX
PITOU
Théo.
LA LUNE ROUSSE
BERTHE
Claudia.
UNE HIRONDELLE, UN REPORTER, LA TIGRESSE
Bl. Méry.
UNE HIRONDELLE, UN REPORTER, LA LIONNE
Marie Soll.
UNE HIRONDELLE, UN REPORTER
Moréna.
UNE HIRONDELLE, UN REPORTER
Garden.
JENNY
Eva Bridge.
LA PANTHÈRE
Marthe.
UNE FEMME DE CHAMBRE
Febvre.
LA PETITE OURSE
Deffarges.
DAME DE L’OPÉRA
Morel.
DEUXIÈME DAME
Mathilde.




ACTE PREMIER

Un salon hermétiquement fermé et calfeutré, les portes, les fenêtres rembourrées. — A gauche, un guéridon sur lequel sont des fioles contenant des médicaments. — Une cheminée, avec du feu. — Fauteuils.



Scène PREMIÈRE

UN DOMESTIQUE, UNE FEMME DE CHAMBRE.

On entend sonner dans la chambre de droite.

LE DOMESTIQUE, préparant un lait de poule.

Ah ! voilà monsieur qui sonne !


LA FEMME DE CHAMBRE.

Pauvre Printemps ! il demande son lait de poule.


LE DOMESTIQUE.

Je viens de le lui préparer…. ; il est même très-sucré.


LA FEMME DE CHAMBRE.

Tiens, on vient d’apporter pour lui sa pâte de jujube, sa pâte de guimauve, et ce gilet de flanelle.


LE DOMESTIQUE.

Pauvre homme ! ah ! il est joliment grippé ! (on sonne. — Répondant sans se déranger.) Voilà ! voilà ! (Continuant.) Ah ! il a beau fermer hermétiquement ses fenêtres, calfeutrer ses cheminées et ses portes, empêcher les courants d’air, il tousse toujours et éternue sans cesse.


LA FEMME DE CHAMBRE.

Entre nous, je crois qu’il est un peu malade imaginaire.

Nouveau coup de sonnette.

LE DOMESTIQUE.

Voilà ! voilà ! (Continuant.) Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il nous enferme avec lui et que, depuis un mois, je n’ai pas vu la lumière du jour.


LA FEMME DE CHAMBRE.

Et moi, qui ne suis entrée chez lui, que parce qu’on m’ avait dit que c’était un jeune homme frais, charmant, sémillant, fleuri, embaumé, en un mot un vrai printemps !


LE DOMESTIQUE.

Et nous tombons sur le dernier des podagres ! (Nouveau coup de sonnette.) Voilà ! Voilà ! (Continuant.) Tu disais ?


LA FEMME DE CHAMBRE.

Il s’impatiente, dépêche-toi !


LE DOMESTIQUE.

Oh ! pour le peu de temps qui lui reste à vivre !…


Scène II

Les Mêmes, LE PRINTEMPS, enveloppé dans une longue robe de chambre, la tête dans un bonnet fourré, et un gros cache-nez autour du cou.


LE PRINTEMPS, entrant par la droite.

Ah ça ! viendra-t-on quand je sonne ? on veut donc ma mort ?


LE DOMESTIQUE.

Je préparais le lait de poule de Monsieur.


LE PRINTEMPS.

Oui, et tu l’as goûté, n’est-ce pas ? (Mouvement du domestique). C’est bon, allez-vous-en ! Vous m’agacez !

Les valets sortent.


Scène III

LE PRINTEMPS, seul, au public.

C’est moi, le Printemps ! — Ça vous étonne ? vous croyiez voir un jeune homme avec des roses sur la tête, un caleçon de bain, dans un temple grec, ouvert à tous les vents, avec des ailes dans le dos ? Oui, j’étais comme ça autrefois, à cause des poètes qui y tenaient… puis, un beau jour, qu’est-ce qui est arrivé ? un rhumatisme, une sciatique, un coryza,… Ça m’a pris dans la jambe, puis ça m’a pris à la gorge… aujourd’hui c’est dans le nez que ça m’chatouille… (Il éternue.) Alors j’ai loué cette petite maison, je m’y suis enfermé, calfeutré, emmitouflé, et j’essaie de me guérir d’un rhume de cerveau chronique, dont j’ai peur de ne jamais voir la fin. Les poètes ont eu beau dire : « Reviens, reviens, joli printemps ! » ça ne prend plus…

Air : des Courtisans. (Barbe-Bleue.)
–––––––Fourré dans une pelisse,
–––––––Fourré dans un cache-né,
–––––––Malgré jujube et réglisse,
––––––Oui, je suis bien enchifrené !
–––––Toujours (bis.) en chambre enfermé,
–––––––J’ai des accès, j’ai des quintes,
–––––––––––J’ai des quintes (bis.)
–––––––Et nul n’est sensible aux plaintes,
–––––––––––Sible aux plaintes (bis)
–––––––D’un printemps bien enrhumé !

Tout ça, c’est la faute de cette satanée lune rousse, mon ennemie intime… Oh ! cette lune rousse ! cette lune rousse !


LA LUNE ROUSSE, entrant par le fond.

Tu m’appelles ?


LE PRINTEMPS.

Voilà ma bête noire !


Scène IV

LE PRINTEMPS, LA LUNE ROUSSE.


LA LUNE ROUSSE, riant.

Ah ! ah ! ah ! ah !


LE PRINTEMPS, allant à la cheminée, et à part.

C’est elle… vite, remettons une bûche.


LA LUNE ROUSSE.

Là, je te prends encore à le plaindre de moi, ingrat !


LE PRINTEMPS.

Ah ! ingrat me plaît ! ingrat est joli ! ne faudrait-il pas encore te remercier ?


LA LUNE ROUSSE.

N’ai-je pas débuté en vous donnant quelques jours de chaleur ?


LE PRINTEMPS, avec ironie.

Oui, on rissolait, et maintenant on grelotte !


LA LUNE ROUSSE.

Écoute donc ! il est bien permis à la lune d’avoir des caprices.


LE PRINTEMPS.

Des caprices ! tout le monde s’en plaint de tes caprices !


LA LUNE ROUSSE, riant.

Pas les marchands de bois, toujours.


LE PRINTEMPS.

Moi qui voulais profiter de mon règne éphémère, pour aller à Paris voir les nouveautés de la saison et me payer un peu de bon temps !


LA LUNE ROUSSE.

Et qui t’en empêche ?


LE PRINTEMPS.
Toi, parbleu ! avec tes bourrasques !

LA LUNE ROUSSE.

Des bourrasques ! quelle plaisanterie ! Depuis que j’ai changé de quartier, je suis devenue douce, mais douce comme un petit mouton.


LE PRINTEMPS.

Ce n’est pas ce qu’on dit, et ta maudite influence…


LA LUNE ROUSSE.

Bah ! des cancans, des préjugés !

Air : du Savetier et le financier.
I
–––––––En retard si la fraise pousse,
––––––––Et si les petits pois
––––––––Sont réduits aux abois,
–––––––Si l’on s’enrhume, si l’on tousse,
––––––––Contre moi dans Paris,
––––––––On jette les hauts cris ;
–––––––Pourtant, je ne suis pas si
–––––Rousse, rousse, rousse, rousse, rousse,
–––––––Non, non, je ne suis pas si
–––––––Rousse, rousse, rousse, rousse,
–––––––––Qu’on le croit ici !
II
–––––––Quand les affair’s vont à la douce,
––––––––Lorsque le trois pour cent
––––––––A la Bourse descend,
–––––––Quand, à la Chambre, on se trémousse,
––––––––La foule des badauds
––––––––Me met tout sur le dos ;
–––––––Pourtant, je ne suis pas si
–––––Rousse, rousse, rousse, rousse, rousse,
–––––––Non, non, je ne suis pas si
–––––––Rousse, rousse, rousse, rousse,
–––––––––Qu’on le croit ici !

Et si seulement tu mettais le nez à la fenêtre…


LE PRINTEMPS.

Ah ! bien oui, mettre le nez à la fenêtre pour attraper le coup de la mort ! Pas si bête !


LA LUNE ROUSSE.

Je te dis que le soleil brille, que les arbres sont en fleurs, qu’il fait tiède, qu’il fait chaud, en un mot, le plus beau temps du monde…

Déclamant.

Pour aller à cheval sur la terre et sur l’onde.

LE PRINTEMPS.

Je refuse d’aller à cheval, surtout sur l’onde ! Tu me prends donc pour le major Boyton ?


LA LUNE ROUSSE.

Eh bien ! assure-t-en par toi-même… ouvre ta porte, écarte ces rideaux, ces volets, et dans une minute, tu ne pourras plus supporter tes habits.


LE PRINTEMPS.

Ah ! je voudrais bien voir ça, par exemple ! (il va à la porte qu’il ouvre, la lune rousse a également ouvert les fenêtres ; un rayon de soleil inonde la chambre ; on aperçoit au fond la verdure et les fleurs. On entend des battements d’ailes.) Quel est ce bruit ?


LA LUNE ROUSSE.

Tes amies, les premières hirondelles, retour des pays chauds.


Scène V

Les Mêmes, QUATRE HIRONDELLES.


CHŒUR.
Air : Valse des lettres. (Grande-Duchesse.)
–––––––––Aux saisons nouvelles.
–––––––––Nous, les hirondelles,
–––––––––Venons du soleil
–––––––––Chanter le réveil !

PREMIÈRE HIRONDELLE.
––––J’arrive du Caire à grande vitesse,.
–––––––––J’en viens tout de go.

DEUXIÈME HIRONDELLE.
––––J’ai, sans avoir pu comprendre à la pièce
–––––––––Le plus petit mot,
––––Vu jouer en turc la Grande-Duchesse
–––––––––Et la Fille Angot.

REPRISE ENSEMBLE.
–––––––––Aux saisons nouvelles,
–––––––––––––Etc., etc.

TROISIÈME HIRONDELLE.
––––J’ai vu Monaco, tout était en fête,
––––Au tir aux pigeons que de gens primés !
––––Mais, hélas ! surtout c’est à la roulette
––––Qu’on voit les pigeons les plus déplumés.

QUATRIÈME HIRONDELLE.
––––Moi, je viens d’Espagne, ah ! quel peuple unique,
–––––––––De guerre occupé !
––––Sur ce que j’ai vu, sans trop de critique,
–––––––––J’avais préparé
––––Un joli couplet, un peu politique…
–––––––––Mais on l’a coupé.

REPRISE ENSEMBLE.
–––––––––Aux saisons nouvelles,
–––––––––––––Etc.

LE PRINTEMPS.

Ah ! mes chères amies ! je me sens renaître à votre vue !


PREMIÈRE HIRONDELLE.

Allons, ôte-moi ce vilain bonnet !


DEUXIÈME HIRONDELLE.

Cette vieille houppelande…


TROISIÈME HIRONDELLE.

Jette-moi cette cravate !


QUATRIÈME HIRONDELLE.

Retire cet affreux foulard !


LE PRINTEMPS.

Vous avez raison, aidez-moi, mes enfants, enlevez tout !

Les hirondelles l’aident à se déshabiller.


LA LUNE ROUSSE.
Air : Une poule sur un mur. (Geneviève de Brabant.)
–––––––Au diable le cache-né.
–––––––Le bonnet capitonné,
–––––––Laisse là ce paletot,
–––––––Lichen et pâte Regnault !
–––––––Vite, un caleçon de bain !
–––––––Il a l’air d’un chérubin ;
–––––––Vivat à ce soleil clair,
–––––––Des arbres, de l’air, de l’air !

LE PRINTEMPS, dans son costume mythologique.
––––––––––Cocorico !

LA LUNE ROUSSE.
–––––––Donne-toi du mouvement !...

LE PRINTEMPS.
––––––––––Cocorico !

LA LUNE ROUSSE.
––––––––––Va-t’en (bis) gaîment !

LE PRINTEMPS.
–––––––Est-ce une nouvelle vie !
––––––––C’est bien moi, le Printemps,
–––––––Qui me gratte, gratifie,
–––––––D’une ardeur, comme à vingt ans !
––––––––––Cocorico !
–––––––J’en ai comme un vertigo !

REPRISE ENSEMBLE.

LA LUNE ROUSSE.

Bravo ! te voilà redevenu ce que tu étais autrefois.


LE PRINTEMPS.

Et je veux aller à Paris tout de suite. Vite, mes bagages, ma valise, mon sac de nuit, ma couverture, ma canne et mon parapluie ! Il y a si longtemps que je meurs d’envie d’aller à Paris.


LA LUNE ROUSSE.

C’est le moment où tu t’y amuseras le plus ; mais, hâte-toi, car l’été vient à grands pas.


LE PRINTEMPS.

Sapristi ! mais j’y pense, dans ma solitude et mon désespoir, je n’ai pris aucune précaution, je n’ai pas fait d’itinéraire, je n’ai pas de guide, en un mot, je n’ai pas de guide.


LA LUNE ROUSSE.

Pourquoi faire, un guide ?


LE PRINTEMPS.

Je connais si peu Paris, je l’ai si rarement fréquenté, je m’y casserais le nez à chaque pas ; il me faut absolument un guide. (Aux hirondelles.) Voulez-vous me servir de guide, vous, mes jolies hirondelles ?


PREMIÈRE HIRONDELLE.

Impossible, nous ne séjournons pas, nous ne faisons que passer.

Ou entend un bourdonnement au dehors.


LE PRINTEMPS.

Allons, bon ! encore le vent dans la cheminée !… Ça fait ronron…


LA LUNE ROUSSE.

Mais non, gros bêta, regarde donc !…

Le hanneton paraît à la porte du fond.


Scène VI

Les Mêmes, LE HANNETON.


LE PRINTEMPS.

Un insecte ! il faut que je l’attrape pour ma collection !

Il cherche à attraper le hanneton qui lui échappe.


LE HANNETON.
Tu ne me reconnais pas, moi, ton fils chéri, ta création la plus populaire ? le hanneton !

TOUS.

Le hanneton !


LE HANNETON.

Oui, le hanneton, celui qui fait la joie des enfants et la tranquillité des familles, l’ami qui vient te chatouiller le nez dans la nuit, l’écervelé qui se cogne à toutes les vitres, celui qui entre partout, est reçu et aimé partout… le hanneton enfin, qui ne vit que quelques jours, mais qui s’est fait une réputation universelle.


LE PRINTEMPS.

Oh ! reçu partout… renommé partout !


LE HANNETON.

Oui, partout, chez tout le monde !… car il y a bien peu de gens qui n’aient pas leur hanneton…

Air nouveau. (Offenbach.)
I
–––––––Quand la terre rajeunit,
–––––––Quand tout verdoie et bourgeonne,
–––––––Né d’hier, cherchant un nid.
–––––––Le hanneton court, bourdonne.
–––––––Le voyez-vous voltiger
–––––––Sur ce Paris qui l’appelle,
–––––––Et fixer, pour s’y loger,
–––––––Son choix sur quelque cervelle ?
–––––––––––Hanneton,
–––––––––Vole, vole, vole !..
–––––––C’est encore un hanneton,
–––––––Qui vole, vole au plafond !
II
–––––––La femme de cinquante ans,
–––––––Qui coquette et veut qu’on l’aime ;
–––––––Le gommeux, qui, tout le temps,
–––––––Croit être aimé pour lui-même ;
–––––––Le bon mari qui, voyant
–––––––Les autres maris en peine,
–––––––Vous dit d’un air confiant :
–––––––« Moi je suis sûr de la mienne !… »
–––––––––––Hanneton,
–––––––––Vole, vole, vole !…
–––––––C’est encore un hanneton,
–––––––Qui vole, vole au plafond !

REPRISE EN CHŒUR.
–––––––––––Hanneton,
–––––––––Vole, vole, vole !…
–––––––––––––Etc., etc.

LE PRINTEMPS.

Alors, tu dois connaître bien du monde, et tu dois être très au courant de Paris ?


LE HANNETON.

J’en suis l’hôte le plus assidu.


LE PRINTEMPS.

Tu peux donc me mener à Paris ?


LE HANNETON.

Certainement !


LE PRINTEMPS.

M’y servir de guide ?


LE HANNETON.

Te servir de guide, te faire voir ce qu’il y a de nouveau, les fantaisies du jour, les folies de la saison. Nous entrerons partout, par la fenêtre, par les cheminées… à Paris, tous les hannetons sont gris.


LE PRINTEMPS.

Alors, en avant ! je me livre à toi !


LE HANNETON.

En route !


LES HIRONDELLES.

Nous vous ferons un petit bout de conduite.


LA LUNE ROUSSE.

Et moi aussi !


LE PRINTEMPS.

Vous, mes petites hirondelles, avec plaisir ; mais quant à toi, ma jolie lune rousse, je me méfie de tes turlutaines.


LA LUNE ROUSSE.

Tu te méfies de moi, tu as bien tort, va !…


LE HANNETON.

Allons, en route ! ne perdons pas une minuté !


LE PRINTEMPS.

D’abord une petite précaution.


LE HANNETON.

Laquelle ?


LE PRINTEMPS.

Donne-moi ta patte !


LE HANNETON.

Ma patte ?


LE PRINTEMPS.
Que j’y attache un fil….

LE HANNETON, riant.

Pour que je ne m’envole pas ? compris !

Il tend sa jambe où le Printemps attache un fil.


LE PRINTEMPS.

Et maintenant, en avant ! je te tiens !

Air précédent.
–––––––Pristi ! je n’ai pas songé
–––––––Qu’on va me croire stupide,
–––––––Quand les gens verront que j’ai
–––––––Pris un hanneton pour guide !…

LE HANNETON.
–––––––Je t’ai déjà dit, mon bon,
–––––––Que d’puis longtemps, à la ronde,
–––––––C’est toujours le hanneton
–––––––Qui mène et conduit le monde.

ENSEMBLE.
–––––––––––Hanneton,
–––––––––Vole, vole, vole !…
–––––––C’est toujours un hanneton,
–––––––Qui vole, vole, au plafond !



ACTE DEUXIÈME

La place du nouvel Opéra.


Scène PREMIÈRE

QUATRE REPORTERS, entrant de côtés différents, puis LE PRINTEMPS.


CHŒUR.
Air de Madame l’Archiduc.
––––––Nous venons pour la grande affaire
–––––––––––D’Argenteuil,
––––––La grande affaire d’Argenteuil ;
–––––––––Brillants reporters.
–––––––––Montrons-nous experts !
––––––Agissons tous avec mystère,
–––––––––––Ouvrons l’œil !
––––––Oui, sur l’affaire d’Argenteuil,
–––––––––Montrons-nous experts,
–––––––––Brillants reporters !

PREMIER REPORTER.

Eh bien ?


DEUXIÈME REPORTER.

Eh bien ?


PREMIER REPORTER.

J’arrive d’Argenteuil.


TROISIÈME REPORTER.

Moi aussi.


QUATRIÈME REPORTER.

Moi de même.


PREMIER REPORTER.

Je suis sur la piste du crime.


DEUXIÈME REPORTER.

Il y a dix-huit victimes.


TROISIÈME REPORTER, consultant son carnet.

Moi, je n’en ai que neuf.


PREMIER REPORTER.
Neuf et neuf font dix huit. Il faut doubler l’intérêt.

TROISIÈME REPORTER.

Et l’assassin ?


QUATRIÈME REPORTER.

A-t-on quelques indices ?


DEUXIÈME REPORTER.

Il est à Paris… j’ai son signalement.


PREMIER REPORTER.

Ah ! voyons !


DEUXIÈME REPORTER, lisant les notes de son carnet.

Un homme déjà mûr, ridiculement mis… physique grotesque, se troublant à la moindre question, marchant d’un pas incertain, et ayant toujours l’air de courir après quelque chose.


TOUS.

C’est bien ça !


LES REPORTERS, ensemble.

Quelle gloire pour mon journal, si je mettais la main sur le meurtrier !


LE PRINTEMPS, entrant. — Il est vêtu en gandin. — A part.

J’ai perdu mon hanneton… Il s’est sauvé… et je n’ose plus m’aventurer dans ce Paris qu’on dit plein de traquenards.


PREMIER REPORTER, l’apercevant, et aux autres reporters, à voix basse.

Regardez donc !


DEUXIÈME REPORTER.

En effet…


TROISIÈME REPORTER.

Soyons prudents !


LE PRINTEMPS, à part.

On m’a surtout conseillé de me méfier des pick-pockets ; car il y a à remarquer ceci, qu’à Londres il y a des filous français, et à Paris, il y a des pickpockets anglais… C’est un résultat du libre échange… Il y en a, dit-on, dans toutes les rues.


PREMIER REPORTER, consultant son carnet.

Un homme déjà mûr…


DEUXIÈME REPORTER.

Ridiculement mis…


PREMIER REPORTER.

Physique grotesque…


QUATRIÈME REPORTER.

Marchant d’un pas incertain…


TOUS.

Ça doit être lui !…

Ils l’entourent.


LE PRINTEMPS, à part, avec frayeur.

Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?


PREMIER REPORTER, au Printemps.

Dix-huit, dix-huit, d’un seul coup !


LE PRINTEMPS, à part.

J’y suis ; les pick-pockets ! ils veulent peut-être me prendre mon mouchoir.

Il tire son mouchoir et le met dans son chapeau.


PREMIER REPORTER.

Ah ! mon gaillard !


LE PRINTEMPS, à part.

C’est peut être à ma montre qu’ils en veulent. (Même jeu que pour le mouchoir. — Aux reporters.) Hou !…


DEUXIÈME REPORTER.

Hein ! comme il a l’air méchant !


LE PRINTEMPS, à part.

Il y a aussi le porte-monnaie…

Même jeu que pour la montre et le mouchoir.


PREMIER REPORTER.

Je crois que nous le tenons.

Ils le prennent au collet.


LE PRINTEMPS.

Eh ! dites donc, vous autres, vous allez me lâcher ! ou j’appelle…


DEUXIÈME REPORTER.

Te lâcher, toi, malfaiteur !


TROISIÈME REPORTER.

Meurtrier !


QUATRIÈME REPORTER.

Homicide !


PREMIER REPORTER.

Brigand !


TOUS LES REPORTERS.

Assassin !


LE PRINTEMPS, criant.

Au secours !


Scène II

Les Mêmes, CINQUIÈME REPORTER.


CINQUIÈME REPORTER.

Hein ! qu’est-ce qu’il y a, chers confrères ?


LE PRINTEMPS, effrayé.
Encore un !

DEUXIÈME REPORTER.

C’est lui, l’assassin d’Argenteuil.


TROISIÈME REPORTER.

Nous le tenons.


LE PRINTEMPS.

Hein ?


CINQUIÈME REPORTER.

L’assassin d’Argenteuil ! Mais non, il vient de filer en Belgique.


DEUXIÈME REPORTER.

En Belgique !... (Au Printemps.) En ce cas, mille excuses, monsieur.


TOUS LES REPORTERS.

Pardon, monsieur, pardon…


PREMIER REPORTER.

Nous sommes des reporters de journaux…


LE PRINTEMPS.

Des reporters !


DEUXIÈME REPORTER.

Et nous vous avions pris pour un assassin.


LE PRINTEMPS.

Un assassin, moi ! un honnête homme !… moi le printemps, qui fais pousser les fleurs, me supposer capable de… (Changeant de ton.) Du reste, je vous avais pris pour des pick-pockets.


LES REPORTERS, riant.

Des pick-pockets ! ah ! ah ! (Lui tendant la main.) Sans rancune ?


LE PRINTEMPS, la leur serrant.

Comment donc, jeunes gens, sans rancune !


CHŒUR DES REPORTERS.
Air de la Grande-Duchesse.
––––––Au revoir, monsieur l’assassin !
––––––Le reporter parfois plaisante.
––––––Pardonnez-lui donc s’il invente
––––––Sur vous, un canard anodin.
––––––Au revoir, monsieur l’assassin,
–––––––––––Au revoir !

Les reporters sortent en riant.


Scène III

LE PRINTEMPS, seul.
Messieurs… (Il salue et tout ce qu’il a mis dans sou chapeau, tombe.) Allons bon ! j’ai cassé ma montre !… Ils sont charmants, ces jeunes gens… mais ils ont failli me mener en cour d’assises… Et comme ils m’ont fripé, chiffonné mon bel habit ! (Au public.) Car il faut vous dire qu’en arrivant, je me suis fait habiller à neuf, comme vous voyez… Quelle ville que ce Paris ! tout y est pour rien. J’ai été à une maison, qui n’est pas au coin du quai, et j’y ai cueilli ce vêtement à la dernière mode, habit, pantalon, gilet et bretelles : cent francs !… quand je dis ce vêtement, et quand je dis cent francs, c’est une manière de parler… à peine avais-je la jaquette sur le dos, qu’elle s’est déchirée, crac !… Je suis entré chez un tailleur qui se trouvait là : — « Monsieur, lui ai-je dit, j’ai déchiré ma jaquette, voulez-vous me la raccommoder ? » Le tailleur a pris l’habit, l’a regardé, et m’a dit : « Il est bien usé… bien usé… il est bien mûr… bien mûr… pour un vêtement tout neuf… Tenez, monsieur, a ajouté le tailleur, j’ai là un superbe paletot de cent soixante francs ; je vous le laisse pour quatre-vingts francs… » Je me suis laissé tenter… j’ai pris la redingote et je suis sorti. — A peine dans la rue, voilà deux boutons de mon gilet qui sautent… Comme on coud mal dans ces magasins !… Je crois que l’on colle les boutons… ma foi, j’entre chez un autre tailleur… je lui demande de recoudre mes boutons… Impossible, monsieur, je ne recouds pas des boutons à un aussi sale gilet que celui-là… Tenez voilà un gilet, un vrai gilet à la mode : trente-deux francs avec la doublure… Essayez-le !… Et il a pris mon gilet, l’a jeté par la fenêtre, et il m’a fait prendre le sien : — coût trente-deux francs… Il était, en somme, fort bien ce gilet, très-chic, au goût du jour… un peu court… trop court, pour un homme qui a du ventre… ça se voyait ;… j’avais beau tirer mon gilet par en bas, mon pantalon par en haut… il y avait toujours une solution de continuité ;… ma foi, j’entrai chez un troisième tailleur, pour faire ajouter un morceau à mon gilet… il paraît que ça ne se fait pas ;… le tailleur m’a conseillé de prendre un pantalon très-haut… à pont… qu’il avait, et qui m’a coûté cinquante-cinq francs…. Voilà le vêtement que j’ai eu pour cent francs !… Heureusement qu’il m’est resté les bretelles… encore il y en a une qui n’a plus de caoutchouc ;… et ça ne me coûte que cent francs… c’est pour rien !… Pendant ce temps, mon hanneton s’est sauvé en cassant son fil, que j’avais eu l’idée de lui attacher à la patte j’ai toujours le fil, mais je n’ai plus le hanneton… Comment vais-je faire maintenant pour visiter les curiosités de la capitale ? (On entend des gémissements.) Hein ? qu’est-ce qui geint comme ça ?

Scène IV

LE PRINTEMPS, L’ALLÉE DES TUILERIES.


L’ALLÉE, elle entre en pleurant.
Air de Geneviève de Brabant.
–––––––––Ah ! maman, maman,
–––––––––Pour moi quel tourment,
–––––––Et quel destin déplorable !
–––––––––Ah maman, maman,
–––––––––Faudra-t-il vraiment
–––––––Subir ce sort lamentable ?
–––––––––––Marronniers
–––––––––––Printaniers
–––––––––––Vont tomber,
–––––––––––Succomber !
–––––––––––Passereaux
–––––––––––Et pierrots
–––––––––––Vont filer,
–––––––––––S’envoler !
–––––––––Ah ! maman, maman,
–––––––––Pour moi quel tourment,
–––––––Et quel destin déplorable !
––––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

LE PRINTEMPS, à part.

Fichtre ! la jolie personne ! (Haut.) Qu’avez-vous, ma belle enfant ? Pourquoi ces pleurs ?


L’ALLÉE.

Ah ! monsieur, j’ai bien du chagrin !… Je suis une allée des Tuileries, la plus chic, la plus à la mode… L’allée des familles et des jolies dames.


LE PRINTEMPS.

Une allée ! (Galamment.) Ah ! j*aimerais assez à la fréquenter !


L’ALLÉE.

Me fréquenter ! hélas ! vous ne le pourrez plus… ni vous ni d’autres… Ah ! je marronne !


LE PRINTEMPS.

Ah oui ! quand vous êtes entrée, j’ai bien vu que vous marronniez…


L’ALLÉE.

Ah ! monsieur ! monsieur ! on veut me démolir.


LE PRINTEMPS.
Vous démolir !… quoi !… ces jolis petits yeux ?…

L’ALLÉE.

Ces jolis petits yeux, démolis !…


LE PRINTEMPS.

Ces ravissantes petites mains ?


L’ALLÉE.

Démolies !


LE PRINTEMPS.

Ce petit nez, ces petits pieds, ces petits… toutes ces petites choses ?


L’ALLÉE.

Démolies !… supprimées !…


LE PRINTEMPS.

Eh quoi ! démolir une si charmante personne !…


L’ALLÉE.

Ah ! monsieur ! je suis bien malheureuse, bien infortunée !


LE PRINTEMPS.

Le fait est que vous pleurez comme si vous étiez l’allée des veuves.


L’ALLÉE.

Est-ce qu’on n’a pas l’idée de faire de moi une rue ?


LE PRINTEMPS.

Voyez-vous, c’est un besoin qu’on a comme ça de changer de temps de temps ! il y a des rues à Paris où l’on a planté des arbres pour en faire des squares, et maintenant on déracine des arbres pour faire des rues… Voyez-vous, tout change, c’est comme les gouvernements !


L’ALLÉE.

C’est tout de même bien vexant, allez !

Air nouveau d’Offenbach.
I
––––––Hélas, il va couper mes arbres,
––––––Le bûcheron envahisseur !
––––––On va faire tomber mes marbres
––––––Sous le marteau démolisseur !
––––––J’avais de si beaux ombrages
––––––Sous lesquels on ne voyait pas,
––––––Et j’avais de si frais feuillages
––––––Où l’on pouvait parler tout bas.
––––––J’étais si bonn’, si charitable,
––––––J’avais des petits coins cachés,
––––––On pouvait s’ rouler sur mon sable…
––––––Ça f’sait tant d’ plaisir aux bébés !
II
––––––Que vont dev’nir les militaires ?
––––––Que vont dev’nir les bonn’s d’enfants ?
––––––Ils vont verser des larm’s arrières
––––––Et pousser des cris déchirants.
––––––Jadis, sous ma ramur’ narquoise,
––––––Ils pouvaient se dire en secret :
––––––« — Ah ! que j’ vous aim’, mam’zelle Françoise !
––––––« — Que j’vous aim’, monsieur Dumanet !
––––––Et maint’nant que j’ les abandonne,
––––––Les militair’s, vous comprenez,
––––––N’ pourront plus embrasser la bonne…
––––––Et ça f’ra d’ la peine aux bébés !

Mais, ça ne se passera pas comme ça, je ne me laisserai pas démolir.


LE PRINTEMPS.

Ni moi non plus, je ne vous laisserai pas démolir.


L’ALLÉE.

Je ferai une pétition.


LE PRINTEMPS.

Nous ferons une pétition !


L’ALLÉE.

Vous la signerez !


LE PRINTEMPS.

Nous la signerons… Et je suis sûr que tout le monde la signera avec moi. Mais donnez-moi au moins un petit baiser.


L’ALLÉE.

Oh non !


LE PRINTEMPS, chantant.

Ça f rait bien plaisir à bébé !


L’ALLÉE, de même.

J’ veux pas faire plaisir à bébé !

Elle sort.


Scène V

LE PRINTEMPS, puis LA PRIME.


LE PRINTEMPS, seul.

Elle ne veut pas faire plaisir à bébé ! (On entend une sonnerie.) Tiens ! voilà l’heure qui sonne… Je vais en profiter pour régler ma montre, qui s’est arrêtée en tombant… Mais où diable est l’horloge ? (Apercevant la prime.) Tiens, la voici… elle vient, elle marche… Une horloge qui marche, ça ne s’était jamais vu !…


LA PRIME, entrant, figure allégorique, représentant divers attributs d’horlogerie, montres, pendules, réveil-matin, et coiffée d’un coucou.
Air : du Moulin. (De Jeanne qui pleure.)
––––––––Qui je suis ? une horloge,
–––––––––Un objet charmant
––––––––Qui, lorsqu’on l’interroge,
–––––––––Dit l’heure au passant.
–––––––––Sans peur, sans scrupule,
–––––––––Vite, examinez
–––––––––La belle pendule
–––––––––Pour les abonnés !
––––––––––––Tic, tac !
––––––––––L’horloge sonne,
–––––––––––Sonne, sonne,
–––––––––––––Ah !
––––––––––––Tic, tac !
––––––––––Pour qui s’abonne
–––––––––L’objet fait tic, tac !

LE PRINTEMPS.

Pardon, charmante horloge, ou pendule, ou montre, je ne sais pas au juste, je n’ai pas bien compris… voulez-vous avoir l’obligeance de répéter ?


LA PRIME.

Monsieur, je ne suis pas à répétition.


LE PRINTEMPS.

Cependant, j’aurais pu croire… vous me faisiez l’effet d’un chef-d’œuvre d’horlogerie.


LA PRIME.

Ah ! monsieur, je suis tout simplement la grande nouveauté du jour… Je suis la prime que tous les journaux, à l’envi, donnent à leurs abonnés.


LE PRINTEMPS.

Comment ! les journaux donnent de l’horlogerie ?


LA PRIME.

Oui, monsieur, pour faire remonter la vente.


LE PRINTEMPS.

Des montres à remontoir !


LA PRIME.

Il y en a pour tout le monde… je porte sur moi des primes pour tous les journaux, et tous les genres d’abonnement.


LE PRINTEMPS, indiquant une montre.

Alors cette montre ?…


LA PRIME.
Ça, c’est pour les abonnés de trois mois.

LE PRINTEMPS.

Elle n’a qu’une aiguille.


LA PRIME.

Oui, monsieur… mais (Elle désigne une autre montre.) pour les abonnés de six mois, il y a deux aiguilles.


LE PRINTEMPS.

Et les acheteurs au numéro ?


LA PRIME.

Pas d’aiguilles du tout !


LE PRINTEMPS.

Et ce petit cadran ? il me semble que l’heure avance beaucoup.


LA PRIME.

Oui, c’est la prime des journaux avancés.


LE PRINTEMPS, désignant un autre cadran.

Et celui-ci ? il me semble qu’il retarde.


LA PRIME.

Ça, c’est la prime des journaux réactionnaires !


LE PRINTEMPS.

Sapristi ! c’est bien gênant pour savoir l’heure !… Et ceux qui sont d’une opinion juste milieu, qui veulent savoir la vraie heure qu’il est ?


LA PRIME, montre un cadran.

Nous avons le cadran centre gauche.


LE PRINTEMPS.

Et ce coucou ?


LA PRIME.

C’est pour les abonnés en ménage.


LE PRINTEMPS.

Eh bien ! et ceux qui s’abonnent pour un an ?


LA PRIME.

Monsieur, ils choisissent ce qu’ils veulent dans ma collection.


LE PRINTEMPS, lui prenant la taille.

Alors, je m’abonne pour dix ans !


LA PRIME, se défendant.

Prenez garde ! vous allez casser mon grand ressort.


LE PRINTEMPS.

Pardon ! j’étais trop dans le mouvement !


LA PRIME.
D’ailleurs, monsieur, vous n’avez pas besoin de vous abonner pour avoir la prime : toutes les magasins, tous les industriels, en donnent à leurs clients, c’est la mode, c’est l’usage, c’est la fureur générale.
Air : Rondeau du gant. (Vie parisienne.)
–––––––La prime est un hameçon,
––––––––––Où le goujon
––––Mord aujourd’hui d’une belle façon ;
–––––––La prime est du meilleur goût,
––––––––––Règne partout,
––––La prime enfin, la prime prime tout !
–––––––Par la prime, le marchand,
––––––––––Le commerçant,
––––Sait attirer et pincer le chaland.
–––––––Bref, c’est la prime aujourd’hui
––––––––––Qui vous séduit,
––––Et fait passer plus d’un mauvais produit.
–––––––Tel marchand de nouveautés,
––––––Pour mieux débiter ses voilettes,
–––––––Y joindra, pour la beauté,
–––––––De beaux bouquets de violettes.
–––––––Tel autre, pour écouler
––––––Des étoffes un peu fripées,
–––––––Saura vous affrioler
––––––Par des ballons et des poupées.
–––––––En gentilhomme parfait,
––––––––––Un autre fait
––––A ses client’s les honneurs d’un buffet ;
–––––––On peut, dans son magasin,
––––––––––Si l’on a faim,
––––Luncher gratis, en lorgnant du satin.
–––––––Comme prime magnifique,
–––––––Ce bazar donne un album ;
–––––––Plus loin c’est de la musique,
–––––––Des bijoux d’aluminium.
–––––––Au théâtre, à chaque dame,
–––––––Galamment, dès le portail,
–––––––On délivre le programme,.
–––––––Sur un très-bel éventail.
–––––––Des primes c’est, au total,
–––––––C’est un déluge général ;
–––––––Et voilà, monsieur, comment
––––––––––Le commerçant,
––––Prend chaque jour du développement !
–––––––La prime est un hameçon,
–––––––––––Etc., etc.
La Prime sort.

Scène VI

LE PRINTEMPS, UN VIEUX SORCIER, suivi de badauds, et de deux domestiques portant des flacons.


LE SORCIER, entrant.

Pas tous à la fois ! pas tous à la fois !


TOUS.

A nous ! à nous !


LE PRINTEMPS.

Quel est ce respectable aïeul ?


LE SORCIER.

Moi ? je suis le marchand de beauté, je suis celui qui vends l’eau de jeunesse.

Air du Château à Toto.
––––––C’est moi qui vends l’eau de jeunesse,
––––––La beauté, l’amour et l’ivresse !
––––––Ce philtre seul vous rend heureux.
––––––Grâce à mon eau, quelle fortune !
––––––On séduit la blonde et la brune,
––––––Et l’on a toujours des cheveux.
––––––Messieurs, essayez-en un brin !
––––––Avec cette eau, l’on est certain
––––––––––Que, dès demain, (bis.)
––––––Sans exception, tout le monde,
––––––Bossu, bancal, petit ou grand,
––––––Vont se transformer à la ronde,
––––––En volontaires d’un an !

LE PRINTEMPS.
Air : V’là z’encore de drôles de jeunesses. (Barbe-Bleue.)
––––––Vlà z’encor de drôl’s de réclames !
––––––Et moi, je n’y crois pas du tout,
–––––––––––Mais du tout !
––––––Vous nous faites de beaux programmes ;
––––––Mais d’abord, mon vieux, il faudrait
–––––––––––Voir l’effet !
––––––Vous êtes tous de bons apôtres,
––––––A ton élixir point ne croi ;
––––––Car, avant de l’offrir aux autres, (bis.)
––––––T’aurais dû l’essayer sur toi. (bis.)

LE SORCIER.

Alors, tu doutes ?


LE PRINTEMPS.
Absolument !

LE SORCIER.

Eh bien, veux-tu en faire l’épreuve ?


LE PRINTEMPS.

Volontiers. (A part.) Moi, le printemps, je ne serais pas fâché de m’ôter quelques hivers.


LE SORCIER, aux domestiques.

Apportez un peignoir. (Au Printemps.) Et vous, placez-vous là.

Le Printemps se place au milieu du théâtre ; on lui met un peignoir sur la tête, de manière qu’il se trouve complètement enveloppé. — Le sorcier prend un flacon dont il verse le contenu sur la tête du Printemps.


LE SORCIER.
Air de Madame l’Archiduc.
––––––Bientôt, par cette eau merveilleuse,
––––––Toutes rides disparaîtront,
––––––Et les fleurs de l’enfance heureuse
––––––Vont renaître sur votre front.

LE PRINTEMPS, chantant sous le peignoir.
––––––C’est singulier, sur ma parole,
––––––Comme cette eau me rafraîchit !
––––––Je crois que je r’tourne à l’école,
––––––Et que tout en moi rajeunit !…

LE SORCIER.
––––––Oui, croyez-moi, l’âge s’efface,
––––––Le vieillard disparaît déjà,
––––––Et que voyons-nous à sa place ?…

Montrant un bébé qu’il tire de dessous le peignoir et tout à fait ressemblant de figure et de costume au printemps.

––––––Un p’tit bonhomm’, (ter.) pas plus haut qu’ ça !…

REPRISE ENSEMBLE.
––––––Un p’tit bonhomm’, (ter.) pas plus haut qu’ ça !

LE PRINTEMPS, reparaissant par le trou du souffleur et parlant au public.

Vous savez, c’est une blague ! je ne suis pas rajeuni du tout !


LE SORCIER.

Comment, vous revoilà, vous ?


LE PRINTEMPS.

Ah ! vous êtes gentil !… vous me faites descendre dans un égout ! j’en suis tout disloqué, je n’ai plus ni pieds ni pattes.


LE SORCIER.

Allons, donnez-moi la main !

Il l’aide à sortir.


LE PRINTEMPS, remontant sur le théâtre.
Eh bien ! elle est propre, votre eau de jeunesse !

Scène VII

Les Mêmes, UN VIEIL ACADÉMICIEN.


LE VIEIL ACADÉMICIEN, entrant.

De l’eau de jeunesse ? j’en veux ! Donnez-moi z’en, donnez-moi z’en !


LE PRINTEMPS.

Donnez-moi z’en ! je suis sûr que j’ai l’honneur de parler…


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

A un membre de l’académie française.


LE PRINTEMPS.

Je m’en doutais.


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

A un antique soutien des vieilles traditions de l’Académie… vous voyez en moi un émule des Pascal, des Vaugelas, des Fénelon, toujours grave, toujours austère.


LE PRINTEMPS.

Le vieux jeu !


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

Tout ce qu’il y a de plus vieux.

Air : de l’Alcade. (Des Bavards.)
––––––Je suis un savant très-correct,
––––––––Qui traite avec respect
––––––––––––Le grec.

TOUS.
––––––––––––Le grec !

LE VIEIL ACADÉMICIEN.
––––––––––Oui, je me pique
––––––––––D’être un malin,
––––––––––Et vous explique
––––––––––Le vieux latin.

TOUS.
––––––––––––Latin !

LE VIEIL ACADÉMICIEN.
––––––––Sum academicus,
––––––In de viris illustribus,
––––––Ego sum savantissimus !

REPRISE
––––––––––Oui, je me pique,
–––––––––––––Etc. etc.,

LE SORCIER.
Et tu n’as pas envie de rafraîchir un peu toutes ces vieilles sornettes ?

LE VIEIL ACADÉMICIEN.

Je ne vous cèlerai pas que si… il y a assez longtemps comme ça que je radote.


LE PRINTEMPS.

Oui, votre académie, c’est bien solennel.


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

Ça manque de femmes.


LE SORCIER.

Vous êtes trop vieux.


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

Ah ! si j’étais plus jeune, nom de d’là !… (Il fait un entrechat et trébuche.) Ah ! mon rhumatisme ! mon rhumatisme !


LE SORCIER.

Tiens, goûte de mon élixir, et tu rajeuniras… Tu changeras de tête, tu redeviendras gai et folichon.


LE VIEIL ACADÉMICIEN.

Oh ! folichon !… je donnerais tout le dictionnaire pour être folichon.


LE SORCIER, lui donnant à boire.

Sois-le !


LE VIEIL ACADÉMICIEN, changeant d’allures.

Au diable les classiques ! n’en faut plus ! qu’on m’apporte les tragédies de Paris ! Je veux lire les tragédies de Paris !

Il jette son bonnet et sa robe, et parait en jeune homme.


LE PRINTEMPS.

Quel changement !


TOUS.

Et nous ?


LE SORCIER.

Un instant ! il y en a pour tout le monde !


LE JEUNE ACADÉMICIEN

Allons, allons, de la gaîté, de l’entrain ! je me sens des envies folles d’écrire des préfaces sur des airs de polka.

Air : de la Jolie Parfumeuse.
––––––––Allons faire la noce,
––––––––Au diable le latin !
––––––––Faisons-nous une bosse,
––––––––Vive joie et festin !
––––––Fourrons dedans l’académie
––––––Un peu de fleur de camélia !

LE PRINTEMPS.
––––––Et, pour guérir son anémie,
––––––D’extrait d’Alphonse et cætera !…

LE JEUNE ACADÉMICIEN.
––––––––Au diable les classiques !
––––––Je veux chanter, rire et danser,
––––––––J’ veux danser des pyrrhiques
––––––Et des cancans à tout casser !

REPRISE EN CHŒUR.
––––––––Allons faire la noce,
––––––––Au diable le latin !
––––––––Faisons-nous une bosse,
––––––––Vive joie et festin !

Tout le monde sort en dansant, à l’exception du Printemps et du jeune académicien.


LE PRINTEMPS.

Oui ! vive la gaîté ! vive l’amour ! vive l’académie !


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Ah ! je me sens gai, je me sens jeune… Et maintenant je vais au Gymnase à ma répétition.


LE PRINTEMPS.

Au Gymnase ? un théâtre à femmes ! J’y vais avec vous.


Scène VIII

Les Mêmes, MANON LESCAUT.

MANON LESCAUT, au jeune académicien.

Eh bien, me voilà !


LE PRINTEMPS.

Une jeune paysanne !


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Eh ! je la reconnais, c’est Manon Lescaut.


LE PRINTEMPS.

Manon Lescaut !


MANON LESCAUT.

Elle-même, en personne.

Air : On va sortir. (Vie parisienne.)
––––––––––Oui, c’est mon nom,
––––––––––Oui, c’est Manon,
––––––Comme autrefois leste et mutine ;
––––––––––Manon Lescaut,
––––––––––D’ l’abbé Prévôt
––––––Et le chef-d’œuvre et l’héroïne.
––––––––––Voilà ces yeux
––––––––––Que des Grieux
––––––Aimait jusqu’à perdre la tête,
––––––––––Voilà ces traits
––––––––––Et ces attraits
––––––Qui font encore mainte conquête.
––––––Comme autrefois, on devient fou
––––––Et l’on ressent là comme un choc,
––––––Quand mon jupon fait frou, frou, frou,
––––––Quand mes p’tits pieds font toc, toc, toc !

ENSEMBLE.
––––––Quand son jupon fait frou, frou, frou,
mon
––––––Quand ses p’tits pieds font toc, toc, toc !
mes

LE PRINTEMPS.

Ah ! vous êtes Manon Lescaut ?


LE JEUNE ACADÉMICIEN, à Manon.

Ah ça ! d’où viens-tu ?


MANON LESCAUT.

Ah ! mon cher, j’ai eu bien des aventures !… D’abord, on m’a fait chanter à l’Opéra-Comique ; de là, je suis allée au Gymnase, et maintenant, j’arrive du Vaudeville.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

C’est là que l’on te revoit.


LE PRINTEMPS.

Oui, au Vaudeville, on est gens de revue.


MANON LESCAUT.

Dame ! ce n’est pas ma faute.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Non ! c’est celle des auteurs.


MANON LESCAUT.

D’un auteur !… et c’est à cause de lui que je vous en veux… la nouvelle académie vient de le recevoir dans son sein.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Alors, ce sont des reproches ?


MANON LESCAUT.

Vous n’avez donc pas lu certaine préface que je ne veux pas qualifier ?


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Ah ! oui, la préface du monsieur de l’orchestre.


LE PRINTEMPS.

Non, non, la préface de Manon Lescaut… Je l’ai vue affichée sur tous les murs de Paris.


MANON LESCAUT.
M’abîmer ainsi, quand c’est à moi, ou du moins à mes pareilles qu’il doit sa réputation.

LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Comment ! à tes pareilles ?


MANON LESCAUT.

Et Marguerite Gauthier, et Diane de Lys, et la baronne d’Ange, et Jeannine, et la femme de Claude ? que sont-elles donc, s’il te plaît ? sinon des Manon Lescaut.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Pardon, mais…


MANON LESCAUT.

Jusqu’à monsieur Alphonse qui n’est que la photographie du chevalier des Grieux.


LE JEUNE ACADÉMICIEN, gaîment.

Avec retouches !


MANON LESCAUT.

Tu ris ! mais c’est égal, ça n’est pas gentil, va !


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Tu es injuste ! Tu avoues toi-même que toi et tes pareilles il vous a glorifiées dans tous ses ouvrages.


MANON LESCAUT.

Oui, mais il nous éreinte dans ses préfaces.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Vous le méritez si bien !


MANON LESCAUT.

C’est égal, si je le rencontre, je sais bien ce que je lui dirai.


LE PRINTEMPS.

Qu’est-ce que vous lui direz ?


MANON LESCAUT.

Ce que je lui dirai ?

Air : d’Orphée.
I
––––Oui, maintenant, ton caractère s’irrite,
––––De la moral’ tu te fais l’avocat ;
––––En vieillissant, le diabl’ devient ermite,
––––Ce n’est pas bien, et tu n’es qu’un ingrat !
––––––Pourquoi rechercher cette gloire
––––––De nous maltraiter tout le temps ?
––––––En te lisant, on pourrait croire
––––––Que tu n’as jamais eu vingt ans.
––––––Et pourtant, confesse-le donc,
––––––Tu la chantas, cette chanson :
––––Cristi ! la p’tit’ femme a du bon !
II
––––Si cependant, j’ te faisais une risette,
––––Si je mirais mes deux yeux dans tes yeux,
––––Si j’ m’avisais de te tourner la tête,
––––De te séduire et te rendre amoureux ;
––––––Si je faisais de petit’s mines,
––––––Si je prenais mes airs câlins,
––––––Si j’avais des façons mutines,
––––––Réponds, toi, l’ malin des malins,
––––––Enfin, si j’ faisais ma Manon,
––––––Comm’ un autr’, tu n’ dirais pas non.
––––Avou’ donc qu’ la p’tit’ femme a du bon !

Scène IX

Les Mêmes, BIDEL, Foule.

Cris au dehors.

Place ! place !


BIDEL, entrant suivi de la foule.

Place à Bidel ! place à Bidel !


LE PRINTEMPS, LE JEUNE ACADÉMICIEN, et MANON LESCAUT.

Bidel ! qui ça, Bidel ?


BIDEL.

Bidel, le seul, le grand Bidel… Envoyez les affiches !… je les apporte toujours avec moi !

Au même moment, tombe au deuxième plan un rideau d’annonces et d’affiches, sur lequel on lit : MÉNAGERIE BIDEL, musique d’Offenbach. — ORPHÉE AUX ENFERS, musique d’Offenbach. — GENEVIÈVE DE BRABANT, musique d’Offenbach. — LA DÉLICIEUSE REVALESCIÈRE, musique d’Offenbach. — MOUTARDE BORNIBUS, musique d’Offenbach. — MACHINES A COUDRE, musique d’Offenbach. — OUVERTURE DES BAINS FROIDS, musique d’Offenbach, etc., etc.


LE PRINTEMPS.

Tiens ! des affiches ! des annonces !


MANON LESCAUT, lisant.

Orphée aux enfers, musique d’Offenbach.


LE PRINTEMPS, lisant.

Geneviève de Brabant, musique d’Offenbach.


LE JEUNE ACADÉMICIEN, lisant.

Revalescière Dubarry, musique d’Offenbach.


LE PRINTEMPS, même jeu.

Moutarde Bornibus, musique d’Off… (s’interrompant.) Comment, musique de ?…


BIDEL.
Une distraction des typographes !… depuis la représentation donnée pour eux à la Gaîté, ils impriment partout le nom du maestro.

LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Ah bon ! je comprends !


LE PRINTEMPS, à Bidel.

Et vous dites que vous êtes ?


BIDEL.

Bidel, le dompteur.


LE PRINTEMPS, et MANON.

Un dompteur !

Air de Barbe-Bleue.

BIDEL.
–––––––J’apprivois’ les bêt’s féroces,
–––––––Les ours, les rhinocérosses,
–––––––Les lions, les lionceaux ;
–––––––Je leur passe un’ main légère,
–––––––Tout autour de la crinière,
–––––––Je leur donne des noms d’oiseaux.
–––––––Quand j’approche de mon tigre,
–––––––Avec terreur il émigré,
–––––––Et mon léopard pâlit.

TOUS.
–––––––Et son léopard pâlit !

BIDEL.
–––––––Et je fais de ma panthère,
–––––––En la couchant sur la terre,
–––––––Une descente de lit !

TOUS.
–––––––Une descente de lit !

BIDEL.
–––––––Car je suis Bidel, ô gué !
–––––––Nul dompteur ne fut plus gai !
–––––––––Oui, je suis Bidel.

TOUS.
–––––––––Oui, c’est bien Bidel !

BIDEL.
––––Place, place, place, place à Bidel,
–––––––Le fameux, l’immortel
––––––––––––Bidel !

BIDEL.

Et maintenant, je vais vous faire voir ma ménagerie.

On entend des rugissements.


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Des lions !


LE PRINTEMPS.
Des bêtes fauves !

TOUS LES SPECTATEURS.

Sauvons-nous !

Le Printemps, le jeune académicien se sauvent, ainsi que la foule.


BIDEL.

Allons, bon ! voilà qu’ils se sauvent (A Manon Lescaut qui est restée.) Vous, du moins vous n’avez pas peur ?


MANON LESCAUT.

Peur, moi, allons donc ! J’en ai apprivoisé bien d’autres.


BIDEL.

Vous allez voir mes bêtes, comme elles sont aimables ! Enlevez les affiches !

Le rideau se lève et on voit une grande cage dans laquelle sont six femmes.




Troisième Tableau.

CHŒUR DES LIONNES.
Air :
––––––Ah ! quel tourment, quel sot métier,
––––––De toujours demeurer en cage !
––––––Et toujours à nous ennuyer !
––––––On nous fera mourir de rage,
––––––Ah ! quel tourment, quel sot métier !

MANON LESCAUT.

Des femmes !


BIDEL.

Oui ! toutes ces dames voulaient entrer dans la cage des lions…


MANON LESCAUT.

A l’instar d’une célèbre actrice des Variétés.


BIDEL.

Ça a fini par agacer mes animaux qui ont tous pris la poudre d’escampette ; alors, ma foi ! j’ai lâché les lions, j’ai enfermé les petites femmes, et ça fait plus d’argent.


LES FEMMES, derrière les barreaux.

Ouvrez-nous ! ouvrez-nous !


BIDEL.

Elles demandent à prendre l’air, je vais les faire sortir.


MANON LESCAUT.

Il n’y a pas de danger ?


BIDEL, ouvrant la cage.

Aucun, vous allez voir… Allons, sortez…


TOUTES LES FEMMES, sortant de la cage.
Ah ! quel bonheur !

BIDEL, les présentant.

Voici mes deux lionnes, — ma tigresse, — ma panthère de Java, — et ma petite ourse blanche du mont Bréda !


MANON LESCAUT, riant.

Ah ! ah ! c’est là ce que tu appelles des bêtes féroces ?


BIDEL.

Plus féroces que les lions, je vous le garantis.


MANON LESCAUT, aux femmes.

Mais, en restant en cage, vous ne pouvez plus attraper les hommes ?…


PREMIÈRE FEMME.

Bah ! ce sont les hommes qui courent après nous !


DEUXIÈME FEMME.

Oh ! les hommes savent toujours où nous trouver !


LES AUTRES FEMMES.

Certainement !


PREMIÈRE FEMME.
Air de la Périchole.
I
––––––Qui, du matin au soir, sur terre,
––––––Ne pensera jamais qu’à nous ?

DEUXIÈME FEMME.
––––––Qui s’efforcera de nous plaire,
––––––En nous couvrant d’or, de bijoux ?
––––––––––––Les hommes ! (bis.)
––––––––––Toujours comm’ ça !
––––––Tant que la femm’ existera,
––––––Tant que la femme le voudra,
––––––––––Il n’y aura qu’ ça !

TROISIÈME FEMME.
II
––––––Une femm’ passe, jeune et belle,
––––––Montrant un petit bas coquet ;
––––––Si quelqu’un marche derrière elle,
––––––Vous pouvez parier que c’est
––––––Un homme, deux hommes
–––––––––––––Etc.

ENSEMBLE.
––––––––––Toujours comm’ ça.
–––––––––––––Etc,. etc.

MANON LESCAUT, parlé.
Au fait, vous avez raison…
III
––––––Qu’est-ce qui lou’ des avant-scènes,
––––––Pour nous applaudir de plus près ?
––––––Qu’est-ce qui nous offre par centaines
––––––Et des bonbons et des bouquets ?
––––––––––––Les hommes,
–––––––––––––Etc. etc.

REPRISE ENSEMBLE.

Le Printemps et le jeune académicien, avec des têtes et des peaux de lions, paraissent dans la cage et poussent des rugissements, en s’accrochant aux barreaux.


LE PRINTEMPS et LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Hou ! hou !


LES FEMMES.

Des lions !


BIDEL.

Tiens, mes deux lions qui sont revenus ! (Bidel entre dans la cage. — Scène de pantomime avec les deux lions. — A la fin leurs têtes tombent.) Tiens ! ce sont des hommes !


TOUTES LES FEMMES.

Des hommes !

Le Printemps et l’académicien sortent de la cage.


LE PRINTEMPS.

Oui, des hommes ! Puisque les femmes entrent dans la cage des lions, je ne vois pas pourquoi les lions n’entreraient pas dans la cage des femmes !


LE JEUNE ACADÉMICIEN.

Nous nous sommes mis en lions pour vous revoir.


LE PRINTEMPS.

Nous ne sommes pas déjà si bêtes !


BIDEL.

Alors, comme je n’ai plus d’animaux, je ferme mes magasins réunis.


Scène X

Les Mêmes, LA LUNE ROUSSE, entrant.


LA LUNE ROUSSE, apercevant le Printemps.

Ah ! c’est lui !… je t’avais bien dit que je te retrouverais…


LE PRINTEMPS.

La lune rousse !


TOUS.

La lune rousse !


LE PRINTEMPS.
Comment, te voilà ici, toi ?

LA LUNE ROUSSE.

Oui, je viens te donner un bon conseil.


LE PRINTEMPS.

Un bon conseil ! ça m’étonne !… Et lequel ?


LA LUNE ROUSSE.

Celui de ne pas bouger… Il fait un temps atroce… L’hiver est revenu, avec la gelée, la pluie, la grêle, le verglas, un jeu complet !


TOUS.

Est-il possible ?


LA LUNE ROUSSE.

Enfin, une soirée dans le genre de celle du premier janvier.


LE PRINTEMPS.

Allons, bien ! moi qui avais justement un rendez-vous à l’Elysée-Montmartre !


BIDEL.

Un rendez-vous d’affaires ?


LE PRINTEMPS.

Non, d’amour avec une femme charmante… dont je dois taire le nom, pour ne pas la compromettre… madame Portauchoux.


LA LUNE ROUSSE.

Celle qui a un Othello pour mari… Je ne te conseille pas d’y aller… D’ailleurs, tu ne trouveras pas de voiture.


LE PRINTEMPS.

Alors, je n’hésite pas, je cours… je vole…

Il va pour sortir, les femmes le retiennent.


LA LUNE ROUSSE.

Là ! voyez-vous comme il s’emballe, pour la première femme venue !… oh ! les hommes ! les hommes !


REPRISE AVEC LE CHŒUR.
––––––––––––Les hommes ! (bis.)
––––––––––Toujours comme ça !
––––––Tant que la femme existera,
––––––Tant que la femme le voudra,
––––––––––Il n’y aura qu’ça !



Quatrième Tableau.

L’Elysée Montmartre. — Les toits sont couverts de neige. — C’est le soir, la place n’est éclairée que par des becs de gaz.


Scène PREMIÈRE

Divers Passants.

Musique de scène. — On voit arriver quelques passants pouvant à peine se tenir et portant des parapluies couverts de neige. — Puis la scène se vide, et on voit entrer en trébuchant madame Pontauchoux.


Scène II

MADAME PONTAUCHOUX, puis LE PRINTEMPS.


MADAME PONTAUCHOUX.
Air de la Jolie Parfumeuse.
–––––––––Mon Dieu ! que ça glisse !
–––––Ah ! que de zig-zags ! que de faux pas !
–––––Je n’ai jamais vu l’ trottoir si lisse.
–––––––––Mon Dieu que ça glisse,
––––––––––Maudit verglas !
––––––Sapristi ! c’est pour mon amant
––––––Que je vais me casser la tête !…
––––––Sapristi ! que ça vous rend bête,
––––––D’avoir ainsi du sentiment !

LE PRINTEMPS, il entre en glissant.
––––––Ah ! vous voilà, femme candide !
––––––Ah ! que le temps m’a paru long !

MADAME PONTAUCHOUX.
––––––Vous n’avez pas l’air très-solide !

LE PRINTEMPS.
––––––Et vous n’avez pas l’air d’aplomb !

MADAME PONTAUCHOUX.
––––––––––Tenez-vous donc !

LE PRINTEMPS.
––––––Ah ! sapristi ! tenez-moi donc !

MADAME PONTAUCHOUX.
––––––Ah ! sapristi ! tenons-nous donc !

REPRISE ENSEMBLE.
–––––––––Mon Dieu ! que ça glisse !
–––––––––––––Etc., etc.

A la fin de l’ensemble ils tombent.


MADAME PONTAUCHOUX.
Je crois que nous serions mieux par terre !

LE PRINTEMPS.

Oui, vous avez raison. — Et votre mari, le farouche monsieur Pontauchoux ?


MADAME PONTAUCHOUX.

Je crois qu’il m’a suivie.


LE PRINTEMPS, cherche à se relever et retombe.

Ah ! grand ciel !


MADAME PONTAUCHOUX.

Ah ! que c’est froid !


LE PRINTEMPS, il met son mouchoir par terre et madame Pontauchoux s’assied dessus.

Vous disiez donc que votre mari ?…


MADAME PONTAUCHOUX.

Oh ! avec ce temps-là, il a dû tomber quelque part, et il ne viendra pas.


LE PRINTEMPS.

Ah ! que je voudrais vous serrer dans mes bras ! vous dire combien je vous aime ! je brûle, je brûle !


MADAME PONTAUCHOUX.

Ah ! vous avez encore une rude chance, vous !


LE PRINTEMPS, s’expliquant.

C’est à l’intérieur !


PONTAUCHOUX, dans la coulisse.

Où sont-ils ? où sont-ils ?


MADAME PONTAUCHOUX, se relevant effrayée.

C’est lui ! c’est mon mari !... il s’est fait ferrer à glace !…


PONTAUCHOUX, entrant.

Que vois-je ? ma femme avec un séducteur !


MADAME PONTAUCHOUX.

Mon ami !…


PONTAUCHOUX.

Monsieur, votre conduite à mon égard est bien mesquine !

Il tombe.


LE PRINTEMPS.

Permettez !

Il tombe.


PONTAUCHOUX, à terre.

Tu m’en rendras raison !…


LE PRINTEMPS, de même.

Quand vous voudrez !


MADAME PONTAUCHOUX.

Un duel !


LE PRINTEMPS.
Voici ma carte.

PONTAUCHOUX.

Voici la mienne.

Ils se tendent leurs cartes, et glissent en arrière.


LE PRINTEMPS, reculant toujours.

Avance donc, grand lâche !


PONTAUCHOUX.

Grand lâche ! (il s’avance à quatre pattes, furieux ; — au Printemps.) Ah ! gredin !

Il le prend au collet.


LE PRINTEMPS.

Vous m’étranglez !


MADAME PONTAUCHOUX.

Ah ! mon Dieu ! au secours !


LE PRINTEMPS, criant.

A la garde !

Une ronde de gardiens de Paris entre en trébuchant.


LE SERGENT.

Hein ! une querelle ! empoignez-moi ces trois gaillards-là !


LE PRINTEMPS.

Où nous conduisez-vous ?


LE SERGENT.

Au poste !


PONTAUCHOUX.

Nous ne pourrons jamais aller à pied.


LE PRINTEMPS.

Il nous faudrait une voiture…


LE SERGENT.

Justement, en voici une !

La scène se remplit de passants, tous glissant et trébuchant ; parait une voiture traînée par le cocher qui marche sur les genoux ; le cheval est dans la voiture.


CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––––––Allons, au poste !
––––––––––Et, sans riposte,
––––––––––Sans répliquer,
––––––––––Faut s’expliquer !



ACTE TROISIÈME




Cinquième Tableau.
L’escalier du nouvel Opéra





Scène PREMIÈRE

Claqueurs, puis LE CHEF DE CLAQUE.


CHŒUR.
Air : Bien bichonnés. (Vie parisienne.)
––––––––––Tous, au devoir,
––––––––––Il faut nous voir,
––––––––––Quand nos battoirs,
––––––––––Vont, tous les soirs !
––––––––––––Claquant,
––––––––––––Tapant,
––––––––––––Poignets
––––––––––––Tout prêts,
––––––––––––Et discrets,
––––––Quand paraît la grande chanteuse,
––––––Quand survient la grande danseuse,
––––––C’est nous qui faisons leur succès !

LE CHEF DE CLAQUE, entrant, très-bien mis, avec une brochette de décorations étrangères.

Messieurs de la claque du théâtre de l’Opéra, appelé à l’honneur d’être votre chef, je désire vous donner quelques conseils.

Air : Avant toute chose, il faut être. (Vie parisienne.)
––––––Ayez surtout de la souplesse
––––––Dans les poignets et dans les bras,
––––––Et si vous trouvez que la pièce
––––––Est ennuyeus’, ne le dit’s pas !

CHŒUR.
––––––––––Ne l’disons pas !

LE CHEF DE CLAQUE.
––––––Si le ténor que l’ public aime
––––––Fait un couac, messieurs, quand même,
––––––––––Tapez des mains !
––––––Comportez-vous en vrais romains !

CHŒUR.
––––––––––Tapons des mains !
––––––Comportons-nous en vrais romains !

Scène II

Les Mêmes, LE PRINTEMPS.


LE PRINTEMPS, entrant ; il est en costume négligé et est coiffé d’un chapeau de cocher de la compagnie Camille. — A part.

L’affaire est arrangée !… la petite Pontauchoux a fait mettre son mari au poste, et m’a donné rendez-vous à l’Opéra… on joue la Juive. Ma foi, j’ai toujours désiré voir la Juive, ce n’est pas pour la musique, c’est pour les chevaux qui sont dans le cortège… Je suis sportsman… J’ai un billet pour la deux cent cinquante-septième représentation ; mais jouera-t-on la Juive ce jour-là ? Et, en admettant qu’on joue la Juive, aurais-je la petite Pontauchoux à ce moment-là ? Il m’est venu une idée que je crois assez ingénieuse… c’est d’entrer avec la claque… on m’a dit que rien n’était plus facile. Je me suis habillé comme ça pour ne pas paraître trop distingué. (A un huissier.) Pardon, monsieur, je voudrais parler au chef de claque.


L’HUISSIER.

Au chef de claque ? Justement, le voici.


LE PRINTEMPS, étonné.

Ce monsieur-là ?


LE CHEF DE CLAQUE, s’approchant.

Monsieur désire ?…


LE PRINTEMPS, embarrassé.

Pardon, monsieur, excusez-moi, je désirerais…

Il essaie de mettre un gant.


LE CHEF DE CLAQUE, à part, avec mépris.

Il n’a pas même pas des Jouvin !


LE PRINTEMPS.

Je solliciterais la faveur… (Il fait passer par la boutonnière de son paletot, un bout de son foulard rouge, ce qui lui donne l’air d’être décoré.) je voudrais entrer avec la claque.


LE CHEF DE CLAQUE.

Avec la claque ? vous savez les conditions ?


LE PRINTEMPS.

J’irai jusqu’à cent sous.


LE CHEF DE CLAQUE.

Vous êtes bachelier ?


LE PRINTEMPS, étonné.

Bachelier ! comment, il faut être bachelier, pour ?…

Il fait le geste d’applaudir.

LE CHEF DE CLAQUE.

Au nouvel Opéra, c’est indispensable.


LE PRINTEMPS.

Ah ! je ne savais pas.


LE CHEF DE CLAQUE.

Allez vous faire recevoir bachelier.


LE PRINTEMPS.

C’est que ça me paraît bien compliqué… Il faudrait quelques études préalables, et ça me ferait manquer le premier acte.


LE CHEF DE CLAQUE.

Alors, c’est cinq louis.


LE PRINTEMPS.

Cinq louis, pour claquer ?


LE CHEF DE CLAQUE.

Oui, cinq louis pour claquer.


LE PRINTEMPS.

Qu’est-ce que ça coûte donc une place où l’on n’a pas besoin de claquer ?


LE CHEF DE CLAQUE.

Quinze francs.


LE PRINTEMPS.

Alors, je vais prendre une place où l’on ne claque pas, je ne tiens pas du tout à claquer.


LE CHEF DE CLAQUE.

Il n’y en a plus ; toute la salle est louée pour quarante-sept ans.


LE PRINTEMPS.

Bigre !


LE CHEF DE CLAQUE.

Le plus simple est encore d’aligner vos six louis.


LE PRINTEMPS.

Vous m’avez dit cinq louis…


LE CHEF DE CLAQUE.

Un mot de plus, ce sera sept.


LE PRINTEMPS, à part, en donnant l’argent.

Ah ! Pontauchoux, c’est bien pour toi !… quand je dis pour toi, je veux dire pour elle !


LE CHEF DE CLAQUE.

Seulement, allez vous vêtir en conséquence… vous trouverez à gauche, en sortant, un loueur de costumes de cour… On n’entre pas costumé de la sorte à l’Opéra !… Dépêchez-vous. (On entend une cloche.) J’entends la cloche !


LE PRINTEMPS.

La cloche ! ah fichtre !… Je cours.

Il sort. Des spectateurs des deux sexes entrent.

CHŒUR.
Air : du Palanquin. (Barbe-Bleue.)
–––––––Oh ! le superbe escalier !
–––––––Que d’or ! quel luxe princier !
––––––––L’univers parlera
–––––Du bel escalier de l’Opéra !

UNE DAME, avec un monsieur.

Avant-scènes des premières ?


L’HUISSIER.

Par ici, madame !

Le groupe traverse.


UN SPECTATEUR et SA DAME, mise négligée.

Deuxième galerie ?


L’HUISSIER, les arrêtant.

Vous n’avez pas de pantoufles ?


LE SPECTATEUR.

Il faut des pantoufles ?


L’HUISSIER.

Certainement ! pour monter le grand escalier de l’Opéra !… avec vos bottes crottées, vous pourriez le salir.


LE SPECTATEUR.

Mais…


L’HUISSIER.

Allez louer des pantoufles !

Le spectateur et sa dame sortent en grommelant.


UN AUTRE SPECTATEUR et SA DAME.

Troisième galerie ?


LA DAME, tirant ainsi que son mari, des pantoufles de sa poche.

Nous avons des pantoufles.


L’HUISSIER.

Très-bien, montez !


L’HUISSIER.

Dépêchez-vous, on va commencer la Juive.

On entend la cloche.


TOUS LES SPECTATEURS.

Allons voir jouer la Juive.


IMIEMIER RÉGISSEUR, accourant et arrêtant les spectateurs.

Arrêtez ! veuillez attendre cinq minutes ! l’administration ne réclame que cinq minutes ! notre célèbre ténor remplissant le rôle d’Éléazar est grippé. (Murmures des spectateurs.) Mais dans cinq minutes, vous verrez Guillaume Tell par un de nos autres ténors non moins célèbre que l’on vient d’envoyer chercher.

Il sort.


TOUS LES SPECTATEURS.
Allons voir jouer Guillaume !

DEUXIÈME RÉGISSEUR, accourant.

Arrêtez ! l’administration ne vous demande que cinq minutes ! notre ténor chargé du rôle d’Arnold est grippé. (Murmures.) Mais à la place de Guillaume Tell, nous allons vous donner la Favorite, par un de nos autres ténors que l’on vient de faire prévenir.


LES SPECTATEURS.

Allons voir jouer la Favorite !…


PREMIER RÉGISSEUR, accourant.

Arrêtez ! tous nos ténors sont malades… On rendra l’argent.


LES SPECTATEURS.

Non, non, pas de relâche !


LE PRINTEMPS, accourant en costume de cour.

Arrêtez ! l’administration dans sa sage prévoyance ne rendra pas l’argent… mais elle nous permet de visiter l’intérieur de l’Opéra moyennant dix francs de plus.


TOUS.

Accepté !


CHŒUR.
Air : de Croquefer.
––––––A défaut de ténors fameux,
––––––Et de grands airs mélodieux,
––––––Voyons l’Opéra par les yeux !
––––––––––C’est merveilleux !

Tout le monde sort, moins le Printemps.


Scène III

LE PRINTEMPS, seul, puis L’ALLUMEUR DE GAZ, puis URANIE.


LE PRINTEMPS.

Pas de pièce ! si c’est pour cela que j’ai pris ce beau costume !… avec ça que j’ai eu assez de mal à y entrer… Il faut qu’on me rende mon argent… Ah ! je dépense beaucoup d’argent chez les tailleurs !… mais où est le chevalier de la claque ?

Il se heurte à l’allumeur qui entre.


L’ALLUMEUR.

Monsieur, l’avez-vous vue ?


LE PRINTEMPS.

Je le cherche.


L’ALLUMEUR.

Uranie ?… avez-vous vu Uranie ?


LE PRINTEMPS.
Il s’appelle Uranie, le chef de claque ?

L’ALLUMEUR.

Mais non !


LE PRINTEMPS.

Alors, qu’est-ce que c’est que ça, Uranie ?


L’ALLUMEUR.

Une muse que j’idolâtre.


LE PRINTEMPS.

Une muse !


L’ALLUMEUR.

Une des muses de monsieur Baudry, une de celles qu’on a flanquées au plafond.


LE PRINTEMPS.

Eh bien ?


L’ALLUMEUR.

Elle a disparu… Il y a un grand trou dans le plafond, elle n’y est plus…


LE PRINTEMPS.

Tiens ! elle a passé par le trou ? C’est une coureuse !


L’ALLUMEUR.

Que va dire le directeur ?… l’architecte ? (Criant) Uranie ! Uranie !…


LE PRINTEMPS.

Chut !

On entend Uranie vocaliser dans la coulisse.


L’ALLUMEUR.

C’est elle !

Ils se tiennent à l’écart. Entre Uranie.


URANIE.
Air : Valse du mari à la porte.
––––––––––Fuyons bien vite !
––––––––––Quittons mon gîte
––––––––––A l’Opéra !
––––––––––La, la, la, la !
––––––––––La pauvre muse
––––––––––Point ne s’amuse
––––––––––De rester là,
––––––––––La, la, la, la !
––––Je suis l’enfant d’une palette illustre !
––––Mais, par malheur, monsieur Charles Garnier
––––M’a réléguée, hélas ! auprès du lustre,
––––C’est ennuyeux de loger au grenier !
––––––––––Fuyons bien vite !
––––––––––Quittons mon gîte
––––––––––A l’Opéra !
––––––––––La pauvre muse
––––––––––Point ne s’amuse
––––––––––De rester là,
––––––––––La, la, la, la !
––––Quand, à l’orchestre, armés d’une lorgnette.
––––On aperçoit de nombreux amateurs,
––––Il est fâcheux, pour peu qu’on soit coquette,
––––D’être aussi loin de ces admirateurs !
––––––––––Fuyons bien vite !
––––––––––Quittons mon gîte
––––––––––A l’Opéra !
––––––––––La, la, la, la,
––––––––––La pauvre muse
––––––––––Point ne s’amuse
––––––––––De rester là !
––––––Ah ! c’est vraiment, pour une muse,
––––––Un triste sort que celui-là !

L’ALLUMEUR, s’approchant.

Te voilà ! je te retrouve !


URANIE, effrayée.

Mon persécuteur ! (Au Printemps.) Ah ! monsieur, vous êtes gentilhomme, défendez-moi !


LE PRINTEMPS.

Vous défendre ! contre qui ?


URANIE.

Contre cet allumeur de gaz qui me poursuit de ses soupirs, de son amour.


LE PRINTEMPS.

Vraiment ?


URANIE.

Oui, monsieur ; chaque soir, en allumant son gaz, il fixe sur moi des regards brûlants, il passe en revue mes attraits, et ça m’embarrasse, ça me fait rougir.


LE PRINTEMPS.

Le fait est qu’avec ce costume… mythologique…


URANIE.

Tout à l’heure encore, il a osé me faire une déclaration… et, dans ma frayeur, je me suis enfuie…


L’ALLUMEUR.

Vous avez quitté votre plafond.


LE PRINTEMPS.

Une muse en rupture de plafond !


L’ALLUMEUR.

Si le directeur savait ça, il me flanquerait à l’amende. (A Uranie.) Voyons, venez, remontez !


URANIE.
Pour être encore obsédée par vous ? jamais !

L’ALLUMEUR.

Quoi ! n’as-tu pas deviné que je t’aime, que je suis un bec de gaz amoureux d’une étoile, et que, sous cette étoffe grossière, bat le cœur d’un artiste ?


URANIE et LE PRINTEMPS.

Comment ?


L’ALLUMEUR.

Je suis ton peintre, ton créateur.


URANIE.

Ah bah !


LE PRINTEMPS, bas à l’allumeur.

C’est vrai, ça ?


L’ALLUMEUR, bas.

Eh non ! c’est pour l’amorcer ! (A Uranie.) Viens donc !


URANIE.

Où me mènes tu ?


L’ALLUMEUR.

Au plafond.


URANIE.

Au plafond !


L’ALLUMEUR.
Air : Princesse de Trebizonde.
I
––––––Reviens dans ce plafond illustre
––––––Où tu vois tout de haut en bas !
––––––Tu verras flamber le grand lustre,
––––––Tu verras scintiller le gaz !
––––––Viens donc ! (bis)

URANIE.
––––––Viens donc ! Ah ! ne me tente pas !…

L’ALLUMEUR.
II
––––––Tu seras couvert’ de poussière,
––––––Comme un’ négresse, tu noirciras,
––––––A la chaleur de la lumière
––––––Tu t’écaill’ras, et tu fondras !
––––––Viens donc ! (bis)

URANIE.
––––––Viens donc ! Ah ! ne me tente pas !

ENSEMBLE.
–––––––Plus de frayeur en ce jour !
–––––––––––Espérance,
–––––––––––Confiance !
–––––––Réintègre le séjour
–––––––Réintégrons
––––––––Où la foule
t’ m’
encense !

L’allumeur sort avec Uranie.


Scène IV

LE PRINTEMPS, seul.

Eh bien ! moi, ça ne me tenterait pas d’être au plafond !… On me dirait : tu seras beau comme Apollon, tout le monde t’admirera, mais tu habiteras dans un plafond, au-dessus de quatre entresols, eh bien ! j’aimerais mieux rester encore comme je suis… Je ne suis pas beau, mais j’ai un gueusard de physique qui plaît aux femmes.


LE TROISIÈME RÉGISSEUR, entrant après avoir fait trois saluts au public.

Mesdames et messieurs…


LE PRINTEMPS, à part.

Une annonce ! allons, bien ! encore un ténor de malade !


LE TROISIÈME RÉGISSEUR, au public.

Mesdames et messieurs, au moment où nous allons avoir l’honneur de représenter devant vous la Fille de Roland


LE PRINTEMPS, à part.

Tiens, Roland avait une fille ? Je ne le savais pas.


LE TROISIÈME RÉGISSEUR, continuant.

La Fille de Roland, le grand succès de la Comédie-Française…


LE PRINTEMPS, à part.

La Fille de Roland, je ne suis pas fâché de voir ça.


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Je viens réclamer toute votre indulgence pour les pauvres interprètes de cette tragédie. Ils sont très-fatigués, ils ont déjà joué trois fois aujourd’hui, conformément à la mode du jour ; ils ont donné une première matinée à huit heures ; à une heure, une deuxième représentation. Enfin, ils ont joué une troisième fois à cinq heures, à la demande générale d’un critique influent qui dîne en ville, et qui se couche de bonne heure. Ce soir, ils n’en peuvent plus, les jambes leur rentrent, et c’est à peine s’ils peuvent se tenir debout… mais ils comptent sur toute votre indulgence.


LE PRINTEMPS.

Ah ! diable ! ils sont si fourbus que cela, vos acteurs ?


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Si vous saviez, monsieur, comme on les surmène !

Air : des Brigands. (Quand tu me fis l’insigne honneur.)
––––––On veut les voir jouer le soir.
––––––––Ceux que le public aime ;
––––––Et le matin, on veut les voir,
––––––––Et l’après-midi même.
––––––Ah ! le métier n’a plus d’attrait
––––––––Et n’a rien de folâtre ;
––––––Il faut avoir un bon jarret
––––––––Pour rester au théâtre !
––––––Et nos artistes maintenant,
––––––––Nous les voulons ingambes !
––––––Nous ne tenons pas au talent,
––––––––Nous ne tenons qu’aux jambes,
––––––––––––Qu’aux jambes ! (4 fois)

LE PRINTEMPS.

Ah ! pauvres gens !


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Mais je les entends… silence ! et asseyons-nous !

Ils s’asseoient tous deux à gauche à l’avant-scène.


Scène V

Les Mêmes, GÉRALD, puis BERTHE, puis CHARLEMAGNE et NÉZENTOLE.

Gérald entre avec une chaise et s’assied.


LE PRINTEMPS, au régisseur.

Pourquoi vient-il avec une chaise ?


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Il est si fatigué que l’administration lui a permis de jouer assis…


GÉRALD, déclamant.

Je suis le bon Gérald, le fils d’Habit-Galon ;
Mon père est un gredin, un vieux traître, un félon.
Avec mon père, moi, je ne fais pas la paire.
Ah ! que j’aimerais mieux qu’il fût ma belle-mère.
Je pourrais le haïr.

Berthe entre avec une chaise et s’assied.


LE RÉGISSEUR, au Printemps.

La fille de Roland.


BERTHE, déclamant.

Je n’ai pas d’embonpoint, mais j’ai bien du talent.
Je suis bien éreintée ! ô ciel ! un point d’appui !
C’est la troisième fois que je joue aujourd’hui.


GÉRALD.

Berthe !


BERTHE.

Berthe ! Gérald, ah ! viens à mes pieds.


GÉRALD, sans bouger.

Berthe ! Gérald, ah ! viens à mes pieds. M’y voici !


LE PRINTEMPS, au régisseur.

C’est drôle ! ils sont assis tout le temps, et l’amoureux dit qu’il est aux genoux de la demoiselle… voilà une pièce qui est mal mise en scène.


GÉRALD, continuant la pièce.

Tu m’aimes donc ?


BERTHE.

Tu m’aimes donc ? Je t’aime ! Et quel sort est le nôtre !
Nous ne pourrons jamais être unis l’un à l’autre !
Car ton père a frappé le mien.

Gérald s’endort.


LE PRINTEMPS, regardant Gérald, au régisseur.

C’est un temps !


LE RÉGISSEUR.

Oui, un temps de la Comédie-Française.


LE PRINTEMPS.

Je crois qu’il est temps de le réveiller.

Le régisseur touche le bras de Gérald, celui-ci s’éveille et continue.


GÉRALD.

Car ton père a frappé le mien. Père maudit !


BERTHE.

Rodrigue ! qui l’eût cru ?


GÉRALD.

Rodrigue ! qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ?


LE PRINTEMPS, interrompant.

Pardon ! pardon ! mais c’est le Cid qu’il récitent là, c’est le Cid ! (A Gérald et à Berthe.) Mes enfants, vous êtes en plein cidre. (Il se reprend.) En plein Cid.


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Ça ne fait rien, monsieur, c’est la même situation que dans le Cid. La scène est exactement identique et les acteurs sont si fatigués qu’ils disent ce qu’ils se rappellent le mieux. Vous comprendrez tout de même.


LE PRINTEMPS.

Qu’ils continuent donc !

Son de cor.


GÉRALD.

Du bruit ! le rossignol, qui chante sur ma tête !


BERTHE.

Non, pas le rossignol, ami, c’est l’alouette !


LE PRINTEMPS.

Pardon ! cette fois, c’est Roméo et Juliette. (A Gérard et à Berthe.) Vous jouez Roméo et Juliette


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Puisqu’on vous dit que c’est toujours la même situation ! Etes-vous assez taquin !

Son de cor.


BERTHE, reprenant la pièce.

Cette fois, c’est quelqu’un.


GÉRALD.

Cette fois, c’est quelqu’un. C’est le grand Charlemagne !
Saluons !

Ils restent assis.


BERTHE.

Saluons ! Nézentôle, ton rival, l’accompagne.

Charlemagne et Nézentôle entrent avec leurs chaises, et s’asseyent.


CHARLEMAGNE, à Gérald.

Nous venons te chercher, en ce jour solennel ;
Nézentôle, dans la cour, te prépare un duel.


NÉZENTOLE.

Un duel dans la cour !


GÉRALD.

Un duel dans la cour ! Quoi ! descendre un étage
Avec l’éreintement affreux qui me ravage ?
C’est la troisième fois qu’aujourd’hui je descend
Pour des duels dans la cour ! non, non, c’est embêtant !


CHARLEMAGNE, toujours assis.

Soit ! qu’on se batte ici ! la salle est spacieuse.
Va chercher Durandal, héraut, avec Joyeuse !

Un page apporte deux petites épées de bois sur un coussin. — Gérald et Nézentôle en prennent chacun une ; le page, qui a apporté sa chaise, va s’asseoir au fond.


LE PRINTEMPS, au régisseur

Comment, c’est là Durandal et Joyeuse ? comme elles sont petites !


LE RÉGISSEUR.

Elles ont déjà joué trois fois aujourd’hui ; elles sont si fatiguées que la pointe leur rentre dans la poignée.


NÉZENTOLE, déclamant, à Gérald.

A nous deux, toi !


CHARLEMAGNE, de même.

Venez, mes preux, venez en foule Voir comment le vieux sang des bons paladins coule !


LE PRINTEMPS, à part.

A cette distance-là, ils ne se feront pas de mal.

Les deux champions se battent assis, tout le monde chante le chœur suivant.


CHŒUR.
Air de Barbe-Bleue.
––––––––Kiss ! kiss ! qu’on se transperce
––––––––––En quarte en tierce !
––––––––Kiss ! kiss ! de par l’enfer,
––––––––––Battez ce fer
––––––––––Battons
––––––––––Belle estocade
––––––––––Belle parade !
––––––––––Bien attaqué,
––––––––––Bien répliqué !

A la fin de ce chœur, tous les personnages sortent, moins le Printemps et le Régisseur ; ils emportent leurs chaises.


LE PRINTEMPS.

C’est une jolie mise en chaise… (se reprenant) non, en scène ! (Il se lève.) Ouf ! à présent, pour m’égayer, je ne serais pas fâché d’entendre un peu de musique. Son de cor.


LE RÉGISSEUR.

Justement, le cor que vous venez d’entendre nous annonce un opéra-comique, un ouvrage du vieux répertoire.


LE PRINTEMPS.

Un opéra-comique, bravo !


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Seulement, je vous préviens, la saison a été mauvaise, les chanteurs manquent, la Russie accapare nos ténors… Bref, il a fallu un peu modifier dans la musique.


LE PRINTEMPS.

Ça ne fait rien, ça ne fait rien ! ils s’asseyent à gauche.


Scène VI

Les Mêmes, Montagnards Écossais, puis DICKSON, et JENNY, puis GEORGES BROWN.


LES MONTAGNARDS, entrant, et ensemble.

(Parié.) Sonnez (ter) cors et musettes ! Les montagnards sont réunis…


LE PRINTEMPS, à part.

Des cors, des musettes, voilà mon affaire !


UN MONTAGNARD, à Dickson qui entre avec Jenny.

Eh ! bien, cousin, quelle nouvelle ?


DICKSON.

Mes amis, partagez ma douleur mortelle !… on ne peut baptiser mon fils.


LE MONTAGNARD.

Et pourquoi donc ?


DICKSON.

Pour un baptême…


LE MONTAGNARD.

Il nous faut un parrain.


DICKSON.

Justement ! et nous sommes sans parrain.


JENNY, regardant.

Mais voici venir un bel officier.


LE PRINTEMPS, au régisseur.

Il me semble que je connais ça !…


GEORGES, il s’avance vers le trou du souffleur comme s’il allait chanter, mais parle ce qui suit :

Ah ! quel plaisir d’être soldat ! ah quel plaisir d’être soldat ! on sert par sa vaillance, et son prince, et son prince et l’État ! et gaîment, gaîment on s’élance de l’amour, de l’amour au combat ! ah ! quel plaisir ! ah ! quel plaisir ! ah ! quel plaisir d’être soldat ! Après la guerre, on revient au village… les filles vous regardent en souriant, et le vieillard lui-même porte la main à son chapeau, en se disant : « Et sa sœur, est-elle heureuse ! » Tenez, moi, j’avais une bonne amie, où donc est-elle ? oui, j’entends, je comprends !… Ah ! c’est vraiment un grand plaisir que d’être soldat !


LE PRINTEMPS, à part.

Où diable ai-je vu cette pièce-là ? probablement chez Franconi.


GEORGES.

Chez vous, mes bons amis, ne puis-je pas loger ? tenez, prenez, je cherche un hôtel.

Il présente sa bourse à Dickson.


DICKSON, la refusant.

Chez les montagnards écossais, l’hospitalité est gratuite et obligatoire.


LE PRINTEMPS, avec explosion, se levant.

Mais, c’est la Dame Blanche ! c’est la Dame Blanche !

On entend des castagnettes.


GEORGES, simplement.

Oui, monsieur, c’est la Dame Blanche.


LE PRINTEMPS.

Des castagnettes ! mais il n’y en a pas dans la Dame Blanche ?


JENNY.

Ce sont les castagnettes de Carmen.

Son de cor.


LE PRINTEMPS.

Et ce cor ! toujours ce cor !…


DICKSON.

C’est le corps de ballet de Carmen.


GEORGES.

Carmen ! encore de la musique ! n’en faut plus ! (Au Printemps.) Venez !

Il sort avec le Printemps. — Entrée des danseuses.


CHŒUR.
Air : Lischen et Frischen.
–––––––––––P’tit ballet !
–––––––Ah ! quel joli p’tit ballet !
––––––––––Qu’il est simplet,
––––––––––Qu’il est propret,
––––––––––––Coquet !
–––––––Admirez ce p’tit ballet,
–––––––Admirons

Les danseuses dansent un pas, puis se retirent.


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Eh bien ! et ensuite ?


DICKSON.

Voilà tout !


LE TROISIÈME RÉGISSEUR.

Quoi, ces deux danseuses ?…


JENNY.

C’est notre corps de ballet.


LE RÉGISSEUR.

Diable ! c’est maigre ! Ah ça, mais il faut donc dire adieu à la musique ? il n’y a donc plus de musique ?


Scène VII

Les Mêmes, LES TZIGANES, avec leurs instruments, violons, violoncelles, clarinettes, cors, trompettes, triangle, etc, etc. Le Printemps est en Tzigane, avec un ophicléide.


LE CHEF DES TZIGANES, avec un bâton de mesure.

Plus de musique ! qui dit cela ?


LE PRINTEMPS.

Qu’est-ce qui a dit qu’il n’y a plus de musique ?


LE RÉGISSEUR.

Des Hongrois !


JENNY.

Des Tziganes !


LE CHEF DES TZIGANES.
Air : de Raphaël et Galuchet. (La Diva.)

––––––Y a des gens qui s’disent des Tziganes,

LE PRINTEMPS.
––––––Y a des gens qui s’disent des Hongrois,

LE CHEF.
––––––Et qui n’sont pas du tout Tziganes.

LE PRINTEMPS.
––––––Et qui n’sont pas du tout Hongrois.

LE CHEF.
––––––Nous, nous sommes les vrais Tziganes.

LE PRINTEMPS.
––––––Nous, nous sommes les vrais Hongrois.

LE CHEF.
––––––C’ qui nous distingu’ des faux Tziganes…

LE PRINTEMPS.
––––––C’ qui nous distingu’ des faux Hongrois…

ENSEMBLE.
––––––C’est que quand on voit un Tzigane,
––––––On est sûr de voir un Hongrois ;
––––––Jamais, jamais un vrai Tzigane,
––––––Ne sort sans avoir son Hongrois.
––––––Sans ça ce sont de faux Tziganes,
––––––––––De faux Hongrois !

LE RÉGISSEUR.

Ah ! vous êtes des Tziganes ?


LE CHEF.

Des virtuoses d’un immense talent.


LE PRINTEMPS.

Moi, je suis de première force sur l’ophicléïde.


LE CHEF.

Voulez-vous en juger ?


LE RÉGISSEUR.

Avec plaisir !


LE PRINTEMPS.

Nous allons jouer la valse symphonico-descriptive d’une noce russe au seizième, ou dix-septième siècle… nous ne sommes pas à un siècle près…


LE CHEF.

Commençons !

Le chef Tzigane se place au milieu des exécutants et bat la mesure ; la symphonie commence.


DICKSON, après la symphonie.

Oh ! les scélérats ! quelle musique infernale !


LE RÉGISSEUR.

Qu’est-ce qui a laissé entrer ces gens-là ici ?


Scène VIII

Les Mêmes, Les Lionnes de Bidel entrant précipitamment.


TOUTES.

Au secours ! au secours !


LE PRINTEMPS.

Qu’y a-t-il ?


PREMIÈRE FEMME.

Sauvez-nous !


LE PRINTEMPS.

De qui ?


DEUXIÈME FEMME.
De monsieur Bidel, qui nous fait poursuivre par la maréchaussée de Geneviève de Brabant, les deux hommes d’armes.

LE PRINTEMPS.

Bah ! ils n’ont jamais fait de mal à personne !


LE RÉGISSEUR.

Chut ! les voici !


Scène IX

Les Mêmes, PITOU et GRABUGE, entrant.


GRABUGE.
Air : des Hommes d’Armes. (Geneviève de Brabant.)
I
––––––C’est moi que j’suis l’ sergent Grabuge.

PITOU.
––––––Moi, je suis l’ fusilier Pitou.

GRABUGE.
––––––De l’innocent je suis l’ refuge.

PITOU.
––––––Je suis la terreur du filou.

GRABUGE.
––––––Accourir au moindre vacarme…

PITOU.
––––––C’est not’ devoir, ô mon sergent !

ENSEMBLE.
––––––Ah ! quel plaisir d’être homme d’arme,
––––––Mais que c’est un sort exigeant !

GRABUGE.
II
––––––Chaque soir, comm’ les camarades,
––––––L’ public nous fête à la Gaîté.

PITOU.
––––––Mais faut sans cess’ par nos cascades,
––––––Exciter son hilarité.

GRABUGE.
––––––Il est aimab’ que c’est un charme…

PITOU.
––––––Mais il en veut pour son argent.

ENSEMBLE.
––––––Ah ! quel plaisir d’être homme d’arme,
––––––Mais que c’est un sort exigeant !

Ils se séparent sur la ritournelle, et vont chacun s’appuyer sur le manteau d’arlequin, de chaque côte de la scène.


GRABUGE.

Pitou ! halte !


PITOU.
Ça z’y est !

GRABUGE.

A droite, alignement !


PITOU.

Ça z’y est !


GRABUGE.

Portez armes !


PITOU.

Ça z’y est !


GRABUGE, désignant le Printemps.

Pitou ! arrêtez monsieur !


PITOU.

Ça z’y est !


LE PRINTEMPS.

M’arrêter, moi ! Pourquoi ? qu’ai-je fait ? Je proteste !… voilà deux fois qu’on m’arrête aujourd’hui ; messieurs les hommes d’armes, je proteste, qu’on me donne des juges !


GRABUGE.

Que vous êtes un scélérat, n’est-ce pas, Pitou ?


PITOU.

Un scélérat… oui, sergent !


GRABUGE.

Que vous avez séduit madame Pontauchoux.


PITOU.

Elle est blanchisseuse, comme vot’ sœur, sergent.


GRABUGE.

Silence, fusilier !


PITOU.

Ça z’y est !


LE PRINTEMPS.

C’est trop fort ! à la fin, je me rebiffe ! Je ne suis pas un inconnu, je suis le Printemps… lâchez-moi !


GRABUGE, changeant de ton.

Imbécile, reconnais-moi donc !… Je suis ton hanneton.


LE PRINTEMPS.

Ah bah ! mon hanneton ! tu m’as fait une peur !…


GRABUGE.

La lune rousse t’attend, les petits pois t’appellent pour pouvoir pousser, et les melons réclament leur père.


LE PRINTEMPS.

Chers petits melons ! chers enfants ! je me décide… Je te suis, mais d’abord…


TOUS.

D’abord ?…


LE PRINTEMPS.
Il faut prendre congé de l’aimable société. Y sommes-nous ?

TOUS.

Ça z’y est !


GRABUGE.
Air : du Brésilien et la Gantière. (Vie parisienne.)
––––––Notre revu’ n’est pas bien fière,
–––––––Ell’ n’a d’autre prétention…

PITOU.
––––––D’aut’ prétention que de vous plaire,
–––––––D’avoir votre approbation.

GRABUGE.
––––––On peut l’entendre tout entière,
–––––––Sans forcer son attention.

PITOU.
––––––Car c’est une œuvre trop légère,
–––––––Pour causer des émotions.

LE PRINTEMPS.
––––––On nous saura gré, je l’espère, (bis.)
–––––––D’ n’avoir pas fait d’imitations, (bis.)

GRABUGE et PITOU.
––––––Bref, si nous avons pu vous plaire,
––––––Applaudissez sans restrictions !

REPRISE EN CHŒUR.


FIN