Les Grillons

Charles Supernant Extrait de : La Chanson, 16 février 1880

Les Grillons


LES GRILLONS

SOLITUDE

Air : Notre-Dame du mont Carmel.

Dans cette nuit froide et profonde
Qui sur les bois jette un linceul.
Sous mon toit, comme dans le monde,
Sans vous, grillons, je serais seul.
De mon foyer, troupe folâtre,
Venez égayer les clartés ;
joyeux habitants de l’âtre,
Chantez, grillons, grillons, chantez.
 
Souvent ma pensée, asservie
Aux tableaux de l’âtre enflammé,
Comprit le néant de la vie
Au dernier charbon consumé.

Si l’œil humain pouvait descendre
Au fond des cœurs désenchantés !
— Après le feu reste la cendre...
Chantez, grillons, grillons, chantez.
Parfois, comme des salamandres,
Les flammes dansent sous mes yeux,
Traçant d’innombrables méandres
Dans leurs élans capricieux ;
A cette fête fantastique.
Grillons, vous êtes invités.
Car vous en êtes la musique...
Chantez, grillons, grillons, chantez.
Puis, c’est une Sodome ardente
Que Dieu d’un regard embrasa...
Et je songe à l’enfer de Dante :
Lasciat’ ogni spei-anza...
— Est-il vrai ? Dieu les abandonne
Ceux que son fils a raclietés ?...
Non ! il punit, puis il pardonne ;
Chantez, grillons, grillons, chantez.
La neige au seuil de ma demeure
Attache son suaire blanc,
Et l’eau, de ma vitre qui pleure,
Tombe avec un bruit morne et lent ;
Le vent souffle au dehors, dans l’ombre ;
Et pourtant, grillons, écoutez !
Plus que la nuit mon âme est sombre...
Chantez, grillons, grillons, chantez.
A deux genoux dans sa chaumière
— C’était la nuit aussi, jadis 1 —
On murmurait près de sa bière
A voix basse : De profundis !
Je contemplais ses traits livides
Avec des yeux épouvantés...
— Les cercueils pleins font les cœurs vides-Chantez,
grillons, grillons, chantez.
Dans l’àtre à la lueur blafarde,
La flamme a cessé de courir ;
Mon foyer pâli me regarde
Avec des yeux qui vont mourir ;
La vapeur, blanche d’étincelles,
S’en élève en flots argentés...
L’âme ainsi retrouve ses ailes ;
Chantez, grillons, grillons, chantez.
Mais pourquoi toutes ces pensées
Dans lesquelles mon cœur s’aigrit ?
Je les croyais bien effacées
De mon âme et de mon esprit. . .
— Des compagnons que j’eus sur terre,
Vous, les seuls qui soyez restés,
Pour endormir le solitaire,
Chantez, grillons, grillons, chantez.


Ch. SUPERNANT.