Les Grands écrivains russes contemporains/04

Les Grands écrivains russes contemporains
Revue des Deux Mondes3e période, tome 72 (p. 241-279).
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LES
ECRIVAINS RUSSES
CONTEMPORAINS

NICOLAS GOGOL

Œuvres complètes, 4 vol. in-8°. Moscou ; 1880, Hagen. — Biographies et critiques, MM. Polévoï, Chevyref, Schébalsky. — Les Ames mortes, traduction française, par Charrière, 2 vol, in-18. Paris ; 1885, Hachette[1].

C’est par lui qu’il eût fallu commencer, si j’avais pris ces études dans leur ordre naturel de succession. Malgré moi et sans calcul, je les ai prises dans l’ordre de justice ; j’ai couru tout d’abord au plus pressé de l’inconnu, au plus vif de mon plaisir ; j’ai recommandé à nos lecteurs les romanciers qui m’avaient le plus séduit et qui représentent le génie de leur pays dans son entier épanouissement. Il est temps de rétrograder de quelques années, jusqu’à leur instituteur. Celui-là pouvait attendre. Mérimée a révélé le nom de Gogol, il a dit ici même, avec la sagacité habituelle de son jugement, ce qu’il fallait admirer dans le premier des prosateurs russes. Toutefois, Mérimée ne connaissait qu’une partie de l’œuvre de son ami : et dans cette œuvre, il a surtout étudié une rareté littéraire. Nous exigeons davantage aujourd’hui ; notre curiosité s’attache à l’homme : à travers l’homme elle poursuit le secret de la race. L’écrivain consacré par les suffrages de ses compatriotes nous apparaît comme un gardien à qui tout un peuple a confié son âme pour un moment. Que veut cette âme dans ce moment ? Quel est le rôle historique du gardien ? Dans quelle mesure a-t-il préparé les transformât ions ultérieures ? Voilà ce que j’essaierai de chercher dans les livres de Gogol, dans les polémiques passionnées soulevées par ces livres depuis bientôt un demi-siècle.


I

Il était Petit-Russien, fils de Cosaques. Donnée à des lecteurs russes, cette simple indication n’a pas besoin de commentaires ; elle éclaire le plus particulier de l’homme, elle dessine à l’avance le trait saillant que nous relèverons dans son caractère et dans son œuvre : une bonne humeur maligne avec un dessous de mélancolie. Pour comprendre cet écrivain, il faut connaître la terre qui le porta comme son fruit naturel. Cette terre, — l’Ukraine, la frontière, — est un objet de dispute entre les influences de l’extrême Nord et de l’extrême Midi. Durant quelques mois, le soleil s’empare d’elle en maître, il y accomplit ses miracles constans. C’est l’Orient, des jours lumineux sur des plaines enchantées de (leurs et de verdure, des nuits douces dans un ciel enchanté d’étoiles. Le sol fertile porte d’incomparables moissons, la vie est facile, partant joyeuse, dans cet éveil universel de la sève et du sang. Le grand magicien fond la tristesse avec la neige, il élabore des esprits plus ardens et plus subtils, il tire de l’âme tout ce qu’elle contient de gaîté, chaleur qui monte aux lèvres en rires bruyans. Pays de soleil, mais aussi pays de grandes plaines. L’inquiétude des horizons sans fin diminue le plaisir que les yeux trouvent, autour d’eux ; on n’est pas joyeux longtemps en face de l’illimité. L’habitude du regard fait celle de la pensée, ce vide lointain l’attire, elle se poursuit dans l’espace sans parvenir à se perdre ; c’est le vol d’oiseaux parti dans la clarté, qu’on accompagne machinalement comme il décroît dans l’ombre, qu’on cherche encore évanoui dans l’éther. De là, pour l’homme de la steppe, l’inclination au rêve, la retombée sur lui-même, l’essor en dedans de l’imagination. Il y a dans le Petit-Russien du Provençal et du Breton. L’hiver le refait russe. Cette saison revient sur le Dnièpre presque aussi rigoureuse que sur la Neva ; rien n’arrête les vents et les glaces du Nord qui ressaisissent ce pays ; la mort contrarie brusquement l’œuvre du soleil ; la terre et l’homme s’engourdissent. De même qu’elle fut conquise et asservie par les armées de Moscou, l’Ukraine est reconquise chaque année par le climat de Moscou ; il égalise la dure condition de toutes les provinces. Sur ce champ de luttes, l’histoire physique semble avoir tracé le plan de l’histoire politique ; et les vicissitudes de cette dernière n’ont pas moins contribué que celles du climat a former une physionomie originale à la Petite-Russie.

Elle a subi le Turc, et d’un long contact avec lui elle a gardé bien des traits orientaux. Puis la Pologne l’entraîna dans son orbite agitée : cette Italie du Nord a laissé à son ancienne vassale quelque chose de ses mœurs magnifiques et turbulentes. Enfin, les ligues cosaques lui ont fait une âme républicaine ; de cette époque datent les traditions les plus chères au Petit-Russien, le fonds de liberté et de hardiesse qui décèle son origine. J’ai eu l’occasion de dire à cette place ce qu’étaient les Cosaques Zaporogues : un ordre de chevalerie chrétienne, recruté parmi des brigands et des serfs fugitifs, toujours en guerre contre tous, sans autres lois que celles du sabre. Dans les familles qui descendent directement de cette souche, — et la famille de Gogol en était, — on retrouve les révoltes héréditaires, les instincts errans, le goût de l’aventure et du merveilleux.

Il fallait noter les élémens complexes de cet esprit semi-méridional, plus jovial, plus prompt et plus libre que celui du Grand-Russe ; notre écrivain va le faire triompher dans la littérature de son temps, il le représentera avec d’autant plus d’exactitude que son cœur tenait plus fort à la terre natale, il y plonge par toutes ses racines ; la première moitié de l’œuvre de Gogol n’est que la légende de la vie de l’Ukraine.

Nicolas Vassiliévitch naquit en 1809, à Sorotchinzy, près de Poltava, au centre des terres noires et de l’ancien pays cosaque. Son premier éducateur fut son grand-père. Ce vieillard avait été écrivain réglementaire des Zaporogues. Malgré son intitulé, cette charge d’épée n’avait rien à voir avec les lettres, c’était une des dignités de la milice républicaine. L’enfant fut bercé aux récits de l’aïeul survivant des époques héroïques, intarissable sur les grandes guerres de Pologne, sur les hauts faits des écumeurs de la steppe. La jeune imagination s’emplit de ces histoires, tragédies militaires et féeries paysannes : elles nous ont été transmises presque intactes, — Gogol l’a souvent répété, — dans les Soirées du Hameau et surtout dans le poème de Tarass Boulba. Ce que le grand-père racontait, l’enfant l’apprenait sous une autre forme en écoutant les kobzars, ces rhapsodes populaires qui vont chantant l’épopée ukrainienne. Tout, dans ce milieu, lui parlait d’un âge fabuleux à son déclin, d’une poésie primitive encore vivante dans les mœurs. Quand l’artiste va condenser pour nous cette poésie flottante dans l’air qu’il respire, on devine qu’elle aura passé à travers deux prismes ; celui de la vieillesse, qui se rappelle avec regret ce qu’elle narre, celui de l’enfance, qui imagine avec éblouissement ce qu’elle entend.

Ce furent là, paraît-il, les premières classes du jeune Gogol et les plus profitables. On le plaça par la suite au gymnase de Nièjine, on lui montra le latin et les langues étrangères ; ses biographes nous assurent qu’il fut un détestable écolier. Les biographes agrémentent volontiers de ce trait, la vie de tous les grands hommes, c’est un siège fait. Il ne faut pas le répéter trop haut, on pourrait être lu dans les collèges. D’ailleurs, si l’éducation première de l’écrivain eut des lacunes, il y pourvut plus tard ; tous ses contemporains témoignent de sa vaste lecture, de sa connaissance approfondie des littératures d’Occident. Comme il va quitter les bancs de l’école, ses lettres à sa mère nous déclarent déjà les inclinations de son esprit : une verve observatrice et satirique, exercée aux dépens de ses camarades, un fonds de piété sérieuse, le désir d’une grande destinée. Parfois un découragement subit ravale le vol de ces hautes espérances ; des affaissemens de volonté, des déclamations contre l’injustice des hommes datent les lettres ; on reconnaît l’influence des premières lectures romantiques, la contagion du byronisme de l’époque. « Je me sens, écrit le jeune enthousiaste, la force d’une grande, d’une noble tâche, pour le bien de ma patrie, pour le bonheur de mes concitoyens et de tous mes semblables… Mon âme aperçoit un ange envoyé du ciel, qui l’appelle impérieusement vers le but auquel elle aspire… » Nos pessimistes de vingt ans souriront de cette rhétorique ; on sourira de la leur dans un demi-siècle, et avec moins d’indulgence. Malheur aux générations qui ne sont pas un instant crédules au mensonge de la vie, qui ne se brûlent pas à leur propre flamme et laissent refroidir la vieille humanité ! Comme tout ce qui existe, elle ne dure que par une perpétuelle combustion.

Un Russe qui voulait faire le bonheur de ses semblables sous l’empereur Nicolas n’avait pas le choix des moyens ; il devait entrer au service de l’état et gravir laborieusement les degrés de la hiérarchie administrative : on sait que, depuis Pierre le Grand, ce mandarinat obligatoire aspire toutes les forces vives de la nation. Après avoir terminé les études qui y donnent accès, Gogol partit pour Pétersbourg. Ses lettres nous instruisent de son histoire morale. C’était en 1829, il avait vingt ans ; léger de bourse, riche d’illusions, il entra dans la capitale comme ses pères les Zaporogues dans les villes conquises, persuadé qu’il n’avait qu’à étendre la main avec hardiesse pour saisir toutes les félicités. Oh ! le curieux spectacle, une nature d’homme qui se forme pour l’emploi auquel elle est prédestinée ! Surprenez à l’œuvre la volonté obscure, toujours agissante, qui tisse adroitement chaque fil dans la vaste trame de l’histoire. Voici un futur écrivain, commissionné pour guider une évolution de l’esprit, pour arracher la littérature à la vie imaginaire et la ramener à la vie réelle : à cet homme, la volonté dont je parle a donné d’abord une bonne part de rêve, une libre crue d’imagination, tout ce qu’il fallait de poésie pour lui affermir les ailes ; maintenant elle va l’astreindre au dur noviciat de la réalité. En quelques semaines, Nicolas Vassiliévitch fit son apprentissage. Non-seulement on ne lui offrait rien de ce qu’il attendait, maison refusait partout ce provincial sans appuis. Il apprit que la grande ville était un désert plus inclément que sa steppe natale ; il connut les portes sourdes au débutant qui frappe, les vaines promesses, toute la défense inerte de l’établissement social contre l’assaut des nouveaux arrivans. Alors, dans son cœur pris de désespoir, le sang du Cosaque, de l’aventurier errant, s’attesta par un brusque retour d’atavisme. Un jour, il reçoit de sa mère une petite somme destinée à libérer la maison paternelle d’une hypothèque ; au lieu de porter cet argent à la banque, Gogol se jette sur un bateau en partance, sans but, comme l’enfant qui s’est grisé du Robinson, pour fuir n’importe où devant soi, dans le vaste monde. Ce bateau le laisse à la première escale, à Lubeck ; il débarque là indifféremment, comme il eût débarqué aux Indes, il vagabonde trois jours dans la ville, et revient à Pétersbourg, soulagé de son trésor, guéri de sa folie, résigné à tout supporter.

Après bien des démarches, il obtint une modeste place d’expéditionnaire au ministère des apanages. Il ne passa qu’une année dans les bureaux : elle exerça une influence décisive sur son esprit. Tandis qu’il copiait la prose de son chef de division, la bureaucratie russe posait devant lui ; les silhouettes des tckinovniks se gravaient dans sa mémoire, il étudiait le monstre qui devait hanter toute son œuvre : Akaky Akakiévitch, le triste héros qui personnifiera dans le Manteau ce monde de misère, lui apparut là en chair et en os. Bientôt las de ce métier, Gogol en essaya quelques autres. Il se croyait un grand talent d’acteur, il offrit ses services à la direction des théâtres ; on ne lui trouva pas assez de voix. Le comédien rebuté se fit précepteur ; il entreprit sans grand succès des éducations dans des familles de l’aristocratie pétersbourgeoise. Enfin, des amis lui procurèrent une chaire d’histoire à l’université ; le professeur dépense tout son feu dans an brillant discours d’ouverture ; dès la seconde leçon, ses élèves ne le reconnurent plus, il ne réussissait qu’à les endormir. Au bout de tant de naufrages, cette épave ne pouvait manquer d’arriver à la littérature ; c’est le refuge habituel, le tombeau des propres à rien et le tremplin des propres à tout. Plus souvent le premier.

De timides essais, publiés dans les journaux sous le couvert de l’anonyme, avaient procuré au jeune homme quelques relations. Pletnef l’encourageait, Joukovsky l’introduisit chez Pouchkine. Gogol a raconté avec quelles palpitations il sonna au matin à la porte du grand poète. Celui-ci dormait encore, ayant veillé toute la nuit ; comme le visiteur ingénu s’excusait de troubler un pareil travailleur, le valet de chambre lui certifia que son maître avait passé la nuit à jouer aux cartes. C’était une désillusion, l’émule de Byron ne les épargnait pas à ses admirateurs ; mais l’accueil fut si cordial ! Les lettres russes doivent beaucoup à Pouchkine, peut-être plus encore à sa bonté qu’à ses chefs-d’œuvre. Exempt d’envie, libéral de son trop plein d’idées et de gloire, il aimait naturellement le succès d’autrui, comme on aime le soleil sur les fleurs ; c’est la vraie marque du génie, celle qui est au cœur. Son ardente sympathie, prodigue d'encouragemens et d'éloges, a fait lever des légions d'écrivains ; entre tous, Gogol demeura son préféré. Je dirai plus loin quelle part revient au poète dans les maîtresses œuvres du prosateur ; pour commencer, Pouchkine l'engagea à traiter des scènes tirées de l'histoire nationale et des mœurs populaires. Gogol suivit le conseil ; il écrivit les Veillées du hameau. Au moment où notre Petit-Russien se jette dans le courant littéraire, il faut dire en quelques mots où portait ce courant, dans la Russie de 1830. Nous avons vu de quels élémens l'homme s'était formé ; pour le bien connaître, il nous reste à savoir quelles influences l'artiste dut subir à ses débuts et secouer plus tard en leur substituant la sienne.

Le dogme romantique régnait encore sans discussion, personne ne tentait de s'y soustraire. Contemporain du nôtre, le romantisme russe devait fort peu à la France ; Joukovsky et les premiers initiateurs l'avaient importé directement d'Allemagne. Burger, Wieland et Schiller furent les maîtres exclusifs de la nouvelle poésie durant les premières années du siècle. Quand Pouchkine prit la tête du mouvement, vers 1820, son génie plus large agrandit l'horizon romantique et s'orienta vers l'Angleterre ; à ce moment, Byron donnait la note dominante. Chez nous, la lyre russe n'emprunta qu'une seule corde, celle d'André Chénier. Lamartine, Hugo et notre cénacle n'eurent aucune influence appréciable ; Pouchkine faisait peu de cas des novateurs français, il leur préférait nos classiques. Après 1880, à l’heure où Gogol entrait en scène, une nouvelle évolution s’accomplissait, celle-ci tout à fait parallèle à l’évolution de notre littérature au même instant. Las de planer trop haut dans les espaces imaginaires, le romantisme cherchait dans l’histoire un terrain plus solide où se poser : les faiseurs d’élégie et de ballades se tournaient vers le drame historique, vers la vie du passé. On reculait de Byron à Shakspeare, qui apparaissait comme le docteur universel. Les Russes découvraient leur moyen âge à l’heure même où nous exhumions le nôtre. Pouchkine se donnait tout entier à cette résurrection du passé, avec Boris Godounof, le poème de Poltava et la Fille du capitaine. Ses disciples le suivaient dans cette voie, comme on suivait chez nous les inventeurs d’Henri III, de Marion Delorme et de Notre-Dame de Paris. Il y eut rencontre et non imitation ; la parfaite simultanéité des deux mouvemens exclut toute subordination de l’un à l’autre. Dans toute l’Europe, les mêmes causes produisaient les mêmes effets. Le romantisme ne pouvait guère durer sous sa forme lyrique, pas plus que ne dure une crise de passion ; sous cette forme, il avait été surtout une réaction inconsciente contre l’idéal philosophique du XVIIIe siècle. A la fin de ce siècle, des prophètes et des apôtres étaient venus, qui annonçaient aux hommes le bonheur fondé sur la raison, le règne de la vertu et de la liberté, organisé par un miracle métaphysique. Les hommes avaient cru au nouveau mythe, ils en avaient poursuivi le fantôme à travers les ruines ; comme ils ne pouvaient l’étreindre, comme leurs passions continuaient de leur déchirer le cœur et de les tenir en esclavage, malgré la grande promesse de bonheur et de liberté, ils tombèrent en mélancolie ou se révoltèrent contre la fatalité. De là le sanglot des René, des Childe-Harold, des Olympio, de toute la famille éplorée. Certes, ils n’apercevaient pas encore la source de leur mal : seul peut-être, ce grand fou de Rolla y vit clair. Aujourd’hui même, après cent ans d’expériences qui ont crevé le mensonge, nous commençons à peine à comprendre que notre pessimisme et notre découragement proviennent de cette immense banqueroute de l’idéal philosophique.

Le désespoir tout seul n’est pas un aliment pour une littérature. D’ailleurs le nouvel état d’âme avait créé une rhétorique particulière, qui demandait à s’essayer sur des objets plus substantiels. Elle s’empara de l’histoire et des côtés pittoresques de la vie populaire. Comme cette rhétorique était aussi conventionnelle que celle des périodes classiques, elle faussa longtemps les images qu’elle évoquait ; la personnalité exaspérée qui était au fond de l’esprit romantique ne sut pas s’effacer pour faire parler les gens d’un autre âge et d’une autre condition : les écrivains soufflèrent aux acteurs qu’ils mettaient en scène leurs doctrines et leurs sentimens. Ils avaient invoqué contre les vieilles règles le besoin de vérité ; ce besoin devait bientôt se retourner contre eux et réagir contre leur emportement d’imagination. Quelques années encore, et des observateurs moins suspects allaient venir, qui prendraient plaisir au spectacle de la vie et l’étudieraient attentivement en dehors d’eux-mêmes. De légers symptômes les annonçaient déjà : l’héritage du romantisme leur était si nécessairement dévolu qu’ils apparurent partout en même temps, pour accomplir la même tâche, sans se connaître ni s’imiter : ce furent Dickens, Balzac, Gogol. Nous allons voir ce dernier se dégager promptement des influences ambiantes.


II

Les Veillées dans un hameau près de Dikanka, c’est toute l’enfance du jeune auteur, tout le souvenir et l’amour de la terre d’Ukraine, épanchés de son cœur dans un livre. Un vieil éleveur d’abeilles est censé conter ces histoires à la veillée : il bavarde au hasard, et la Petite-Russie se déroule devant nous sous tous ses aspects : paysages et foules, tableaux de mœurs rustiques, dialogues populaires, légendes grotesques ou terribles. Deux élémens assez contradictoires font corps dans ces récits : la gaîté et le fantastique. Il y a beaucoup de diablerie, il y en a trop ; les sorcières, les ondines, pâles spectres de noyées, le Malin sous tous ses déguisemens, passent et repassent sans cesse, effrayant les villageois. Mais on ne les prend guère au sérieux ; la gaité l’emporte, saine et robuste. Rien encore du rire amer qui creusera bientôt son pli sur la lèvre de Gogol ; seulement le bon et franc rire d’un joyeux Cosaque, gavé d’une copieuse écuelle de gruau, et qui s’étire au soleil en écoutant les farces dont se vante son compère : entreprises galantes de jeunes gars, bons tours joués au juif ou aux autorités du village, soulaisons rabelaisiennes avec force gourmades. Tout cela est conté dans une langue grasse et savoureuse, chargée de mots petits-russiens, de locutions naïves ou triviales, de ces diminutifs caressans qui rendraient seuls la traduction impossible dans un idiome plus formé. Par instans, le style s’élève et s’affine ; un flot de poésie emporte l’auteur quand revient sous ses yeux un des paysages où il a grandi. Ainsi, au début de la Nuit de mai[2] :

Connaissez-vous la nuit d’Ukraine ? On ! vous ne connaissez pas la nuit d’Ukraine ! Contemplez-la. Du milieu du ciel, la lune regarde la voûte incommensurable s’étend et parait plus profonde encore ; elle s’embrase et respire. Sur la terre, une lumière argentée ; l’air est frais, et pourtant il oppresse, chargé de langueur, charriant des parfums. Nuit divine ! Nuit enchanteresse ! Immobiles et pensives, les forêts reposent pleines de ténèbres, projetant leur grandes ombres. Voici des étangs silencieux ; leurs eaux sombres et froides sont tristement emprisonnées dans les murailles de verdure des jardins. La petite forêt vierge de merisiers et de prunelles risque timidement ses racines dans le froid de l’eau ; par momens, ses feuilles murmurent, comme dans un frisson de colère, quand un joli petit vent, le vent de nuit, se glisse à la dérobée et les caresse. Tout l’horizon dort. Au-dessus, là-haut, tout respire, tout est auguste et triomphal. Et dans l’âme, comme au ciel, s’ouvrent des espaces sans fin ; une foule de visions argentées se lève avec grâce dans ses profondeurs. Nuit divine ! nuit charmante ! Soudain tout s’anime, les forêts, les étangs et les steppes. Le trille majestueux du rossignol d’Ukraine a retenti ; il semble que la lune s’arrête au milieu des nuées pour l’entendre. Sur la colline, le village dort d’un sommeil enchanté. L’amas de chaumières blanches brille d’un celui plus vif aux rayons de la lune ; leurs murailles basses surgissent éblouissantes des ténèbres. Les chante se sont tus. Tout repose chez ces braves gens assoupis. Çà et là, pourtant, une petite fenêtre scintille. Sur le seuil d’une cabane, une famille attardée achève de souper.


Brusquement, à la ligne suivante, nous sommes tirés de cette contemplation émue par la dispute de joyeux drilles qui dansent la farandole. Les voilà partis pour administrer une volée à l’ancien du village, caché dans un sac chez sa commère. Au milieu de la folle nuit, le décor change de nouveau : la clame de l’étang sort de son lit humide, elle embrouille, puis dénoue l’aventure par ses sortilèges. D’autres fois, entre deux éclats de rire, un soupir mélancolique échappe au vieux conteur ; c’est le trait qui achève la physionomie de ce peuple, dont Gogol dit avec justesse : « Il verse sa gaîté dans des chansons où perce toujours une note triste. » Voyez l’épilogue du premier de ces récits, la Foire de Sorotchinzy. Le long convoi de charrettes quitte le marché, les appels et les refrains bruyans meurent sur la route…


Ainsi la joie, la belle visiteuse inconstante, s’envole loin de nous, Vainement une voix isolée tente d’exprimer l’allégresse : son propre écho lui rapporte le chagrin et l’ennui ; elle s’attriste en s’écoutant. Ainsi les gais amis de notre libre et turbulente jeunesse, l’un après l’autre, solitairement, se perdent par le monde et laissent à la fin leur frère tout seul, vieillissant. Triste, l’abandon ! Triste et lourd, le cœur ! Et rien pour le soutenir ! On devine ce que tons ces contrastes mettent de couleur et de mouvement dans les Veillées. L’effet du livre fut considérable : il avait par surcroît le mérite de révéler un coin de Russie inconnu. Gogol se trouva classé d’emblée. Pouchkine, dont l’âme claire aimait par-dessus tout la bonne humeur, porta aux nues l’œuvre qui l’avait fait rire. Les Russes la tiennent jusqu’à présent pour un de leurs meilleurs titres littéraires. Je demande à faire quelques réserves. Serait-ce que nous sommes trop vieux pour nous plaire aux contes de nourrices, trop moroses pour nous réjouir avec les bonnes gens. Je ne sais, mais malgré toutes les qualités incontestables que je signale, les Veillées me laissent assez indifférent. La force y est parfois un peu grosse, et dans le sac ridicule où le scapin cosaque s’enveloppe, moi non plus je ne reconnais pas le grand satirique des Ames mortes. La diablerie ne nous séduit que si elle nous épouvante ; or Gogol fut très influencé par Hoffmann, il a tenté de l’imiter dans une assez médiocre nouvelle, le Portrait ; mais il n’avait pas la fantaisie inquiétante de l’Allemand ; ses diables sont bons enfans et le diable bon enfant m’ennuie. Enfin, à côté des pages ou les émotions de jeunesse entraînent librement la plume, il y en a d’autres où je sens la rouerie du lettré, travaillant sur des thèmes populaires. Les Veillées font souvent penser aux histoires provençales de nos félibres ; elles en ont l’agrément, mais aussi la naïveté voulue, qui est l’écueil du genre. Peut-être n’y a-t-il entre nous et les lecteurs enthousiastes de 1832 qu’une question d’optique ; pour nous, ce livre était singulièrement en avance par la franchise et le naturel ; pour nous, il est en retard, encore suspect de prétentions romantiques. Rien n’est plus difficile à apprécier et à faire sentir que la mesure dans laquelle une œuvre d’art a vieilli ; quand il s’agit d’une littérature étrangère, la difficulté devient impossibilité. Que les Russes me pardonnent une indication qui n’est certes pas une comparaison : je vais résumer mes critiques et les confondre en même temps par une simple question. Vous amusez-vous à la Dame blanche ? Assurément oui, presque tous les honnêtes gens s’y divertissent. En ce cas, vous vous plairez aux dames du lac de Gogol, vous n’aurez rien à passer dans les Veillées du hameau.

En 1834, l’auteur leur donna une suite sous ce titre : Récits de Mirgorod. C’était son règlement de comptes avec le romantisme. Il prend congé de la sorcellerie dans le Viy, ce cauchemar de la légende slave : une belle demoiselle maléficie ses admirateurs, elle consume lentement et réduit en une pincée de cendres l’imprudent qui touche son petit pied ; les naïves populations de l’Ukraine font honneur de ce phénomène au démon. La possédée a distingué un bachelier en théologie ; elle exige en mourant qu’il vienne pendant trois nuits lire les prières à l’église sur son corps. Pour la première fois, Gogol a su mettre une vraie puissance de terreur dans la lune du pauvre clerc contre le fantôme. Voilà une belle histoire de revenons et qui donne la chair de poule.

L’œuvre capitale dans ce recueil, celle qui assura la célébrité de l’écrivain, c’est Tarass Boulba. Tarass est un poème épique en prose, le poème de la vie cosaque d’autrefois. Gogol se trouvait dans d’heureuses conditions, refusées à tous les modernes faiseurs d’épopées. En empruntant le cadre et les procédés consacrés depuis le vieil Homère, il les appliquait au pays, aux hommes, aux mœurs qui offrent la plus exacte ressemblance avec le monde homérique. Il avait eu l’impression directe de ce qu’il chantait ; il avait vu mourir autour de lui ces débris attardés du moyen âge, Comme il l’a dit, il ne faisait que rédiger les récits de son aïeul, témoin et acteur de cette Iliade. A l’époque où le poète écrivait, il ne s’était guère écoulé plus d’un demi-siècle depuis la dissolution du camp des Zaporogues ; depuis la dernière guerre de Pologne, où Cosaques et Polonais avaient fait revivre les exploits, la licence et la férocité des grands compagnons du temps de Bogdan. Cette guerre forme le nœud de l’action dramatique : le vieux Tarass y incarne, dans la rudesse héroïque de ses traits et de son âme, le type légendaire des aventuriers de la steppe. Les Zaporogues se sont levés pour la foi et pour le pillage, ils partent contre l’ennemi héréditaire ; Tarass rappelle ses deux fils de l’université de Kief, il les conduit au camp, dans l’île du Dnièpre. Nous entrons avec lui dans la vie quotidienne de la sauvage république ; nous le suivons à travers les batailles, les sièges et le sac des villes polonaises ; il nous mène dans Varsovie, où un juif l’introduit sous un déguisement, pour y assister à l’exécution de son fils prisonnier ; il nous épouvante par les vengeances qu’il tire de ce meurtre ; sa mort symbolique nous montre la gloire et la liberté des Cosaques disparaissant dans la tombe avec leur dernier ataman. Sur ce canevas, le poète a prodigué les descriptions pittoresques, les divers ingrédiens qui entrent, dans la composition d’une épopée.

Nous devons à M. Viardot une honnête version de Taras Boulba ; elle révèle du moins à l’étranger un des mérites de l’œuvre, la vivacité du sens historique. Cette représentation animée nous en apprend plus, sur la république du Dnièpre, que toutes les dissertations des érudits. Ce que la traduction ne pouvait rendre, c’est la magnificence de la prose poétique. Imaginez les Martyrs traduits, trahis dans un autre langage ; il faudrait beaucoup de courage pour les lire ; il en faut déjà un peu pour aborder l’original, ajouteraient les gens irrévérencieux. Ici il s’agit, d’une langue dont Mérimée disait avec raison : « Elle est le plus riche des idiomes de l’Europe. Douée d’une merveilleuse contusion qui s’allie à la clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant é son aide tous ses patois du Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. » Je dois pourtant faire entrevoir quelques-unes de ces pages classiques ; on les apprend en Russie dans toutes les écoles. J’essaie, en serrant le texte d’aussi près que possible.

Les fils de Tarass sont revenus au logis, pour une nuit seulement. A l’aube, leur père doit les emmener au camp.

Seule, la pauvre mère ne dormait pas. Penchée sur le chevet de ses fils, qui reposaient côte à côte, elle peignait ces jeunes boucles de cheveux, frisant en désordre, elle les regardait à travers ses larmes ; tout son être, tous ses sentimens et ses facultés se concentraient dans ce regard : elle ne pouvait pas s’en rassasier. Elle les avait nourris de son lait, élevés, choyés : et voilà qu’on lui accorde une seule minute pour les voir ! « Mes fils, mes fils bien-aimés ! qu’arrivera-t-il de vous ! qu’est-ce qui vous attend ? » murmurait-elle ; et ses larmes s’arrêtaient dans les rides qui avaient changé son visage, si beau jadis. C’est qu’elle était profondément à plaindre, comme toutes les femmes de ce siècle turbulent. Elle avait vécu de l’amour un instant, la durée du premier éclair de passion, du premier bouillon de jeunesse : puis son farouche séducteur l’avait abandonnée pour le sabre, les compagnons de guerre, les aventures. Elle voyait son époux deux ou trois jours par an, parfois elle n’entendait plus parler de lui pendant des années, et quand elle le retrouvait, quand ils vivaient ensemble, quelle était sa vie ? Il fallait subir les outrages, les coups même : les rares caresses n’étaient qu’une aumône de pitié pour la pauvre créature, égarée dans cette horde de soldats célibataires, dont les mœurs brutales donnaient au camp des Zaporogues sa rude physionomie. Elle avait vu fuir sa jeunesse sans bonheur ; ses joues fraîches et ses lèvres délicates s’étaient flétries sans baisers, couvertes de rides prématurées. Amour, instincts, tout ce qu’il y a de tendre et de passionné dans la femme s’était concentré dans le sentiment maternel. Elle couvait ses enfans avec fièvre, avec passion, avec larmes, elle planait sur eux comme la mouette des steppes. Et on les lui prend, ces fils adorés, on les lui prend pour jamais. Qui sait ? Peut-être qu’à la première rencontre, un Tartare leur coupera la tête ; elle ne saura jamais où gisent leurs corps abandonnés, sur quelle route les oiseaux de proie les dévorent. Et pour chaque goutte de leur sang, elle aurait donné tout le sien ! Secouée par les sanglots, elle contemplait leurs yeux, que le tout-puissant sommeil commençait à fermer ; elle pensait ; « Peut-être que Boulba, quand il s’éveillera, retardera son départ d’un jour ou deux : peut-être n’a-t-il décidé de partir aussi vite que parce qu’il avait beaucoup bu ! »

« Du haut du ciel, la lune éclairait depuis longtemps toute la cour, les groupes de serviteurs endormis, les épaisses touffes des saules, les folles avoines où disparaissait la palissade de l’enceinte. La mère était toujours assise au chevet de ses fils, elle ne les quittait pas des yeux une minute, elle ne pensait pas au sommeil. Déjà les chevaux, flairant l’aurore, dressaient leurs têtes dans l’herbe et cessaient de manger ; les feuilles commençaient de trembler au sommet des saules, insensiblement le frisson murmurant descendait, gagnant les branches basses. De la steppe arriva le hennissement sonore d’un poulain ; des bandes rouges illuminèrent tout d’un coup le ciel…

« .. Quand la mère vit ses fils déjà en selle, elle se précipita vers le plus jeune, dont le visage laissait paraître quelque expression de tendresse ; elle saisit l’étrier, se cramponna à l’arçon ; le désespoir dans les jeux, elle ne voulait plus lâcher prise. Deux vigoureux cosaques l’enlevèrent avec précaution et l’emportèrent dans la maison. Mais dès qu’ils eurent repassé le seuil, elle s’élança derrière eux avec une agilité de chèvre sauvage qu’on n’eût pas attendue de la vieille femme ; elle arrêta le cheval d’un effort surhumain, elle embrassa son fils d’une étreinte folle, convulsive ; on l’emporta de nouveau…

« Les jeunes Cosaques chevauchaient en silence, retenant leurs larmes, craignant leur père ; lui aussi, il était un peu troublé, quoiqu’il s’efforçât de n’en rien laisser voir. Le jour était gris ; la verdure se découpait nettement ; des oiseaux criards chantaient sans unisson. Quand les cavaliers furent à quelque distance, ils se retournèrent. Leur hameau semblait descendu sous terre ; on ne voyait plus à l’horizon que les deux cheminées de leur humble toit et les sommets de quelques arbres, aux branches desquels ils avaient tant de fois grimpé comme des écureuils. Plus rien sous leurs yeux que la grande prairie, où était écrite toute l’histoire de leur vie ! depuis les années où ils se roulaient sur son herbe trempée de rosée, jusqu’à celles où ils venaient attendre la fille cosaque aux yeux noirs, dont les petits pieds rapides couraient en tremblant dans cette herbe. Voilà la perche, au-dessus du puits, avec la roue de télègue qui sert de poulie, attachée là-haut ; c’est le dernier objet qui surnage dans le ciel vide ; le ravin qu’ils viennent de franchir semble de loin une montagne et masque tout… Adieu enfance, jeux, souvenirs ; adieu tout, tout ! »

A la suite de ce passage vient la description fameuse de la steppe : j’ai déjà eu l’occasion de la citer ici[3]. Je détache encore un tableau très vivant de la foule polonaise, assemblée à Varsovie pour assister au supplice des Cosaques. Ce morceau fait penser aux toiles historiques de MM. Brosicz et Matejko, chargées de personnages, aveuglantes de couleur. Il est intéressant parce qu’on y saisit bien le procédé de Gogol, cette extrême curiosité de détail qui sera de plus en plus sa marque de facture et celle de toute l’école sortie de lui.


Sur la place des exécutions, le peuple affluait de partout. En ce siècle de mœurs violentes, un supplice était le plus attrayant des spectacles, non-seulement pour la populace, mais pour les classes supérieures. Personne ne résistait à la curiosité ; ni les vieilles dévotes, qu’on voyait là en grand nombre, ni les timides jeunes filles : le cauchemar de ces corps ensanglantés les poursuivra toute la nuit d’après, elles se réveilleront en sursaut, avec des cris de hussard ivre. « Ah ! quelle horreur ! » s’écriant beaucoup d’entre elles avec un frisson de fièvre ; elles ferment les yeux, détournent la tête, mais ne s’en vont pas. Un homme, la bouche et les mains tendues en avant, semble vouloir sauter sur les épaules de ses voisins pour mieux voir. De la masse des têtes communes, étroites et indistinctes, saillit la grosse face d’un bouclier : il examine toute l’opération de l’air d’un connaisseur il échange ses impressions avec un armurier qu’il nomme son compère, parce que tous deux s’enivrèrent dans le même cabaret à l’une des dernières fêtes. Quelques-uns discutent avec chaleur, d’autres engagent des paris ; mais la majorité est formée de ces gens qui regardent tout l’univers et tout ce qui s’y passa en se fourrant les doigts dans le nez. Au premier rang, tout contre les sergens moustachus de la milice urbaine, on distingue un jeune gentillâtre ou qui du moins parait tel, sous son habit militaire ; celui-là s’est mis sur le dos à la lettre tout ce qu’il possède ; dans son logement vide il ne reste qu’une chemise trouée et de vieilles bottes. Deux chaînes, l’une sur l’autre pendent à son cou, soutenant un ducatou. Il est venu avec sa dame, Yuzicée ! celle-ci fort occupée à regarder si quelqu’un ne tache pas sa robe de soie. Il lui explique tout avec tant de détails qu’il serait impossible d’y rien ajouter. « Tenez, ma pente âme Yuzicée, tout ce peuple que vous voyez là est venu à cette fin, pour voir comme on va supplicier les condamnés. Cet homme que vous voyez par ici, petite âme, qui tient dans ses mains une hache et d’autres instrumens, c’est le bourreau ; c’est lui qui exécutera. Quand on commencera à rouer et à faire les autres tourmens, le criminel sera encore vivant ; mais quand on lui tranchera la tête, alors, petite âme, il mourra tout de suite. Avant cela vous l’ouïrez crier, se démener ; mais aussitôt qu’on le décollera, il ne pourra plus crier, ni manger, ni boire, parce que, voyez-vous, petite âme, il n’aura plus de tête. » Yuzicée écoute toutes ces explications avec épouvante, et curiosité.

« Les toits des maisons sont noirs de peuple. Par les lucarnes, d’étranges figures regardent, avec de longues moustaches sous une coiffe semblable à un bonnet. Sur les balcons tendus d’étoffes, le monde aristocratique est assis. La jolie petite nain d’une panna[4], souriante, éclatante comme du sucre candi, est appuyée sur la balustrade. Les illustrissimes panes, d’une belle prestance, regardent majestueusement. Un serviteur chamarré de galons, les manches flottantes par derrière, passe des friandises et des rafraîchissemens ; parfois une petite gamine aux yeux noirs prend à poignée des gâteaux, des fruits et les joue au peuple. La foule des chevaliers meurt-de-faim tend adroitement ses bonnets ; un hobereau de haute taille dépasse les autres de la tête ; il est vêtu d’une casaque rouge râpée, aux brandebourgs d’or noircis ; grâce à ses longs bras, il attrape le premier la manne, baise galamment son butin, le met sur son cœur et le porte à sa bouche. Un épervier, prisonnier sous le balcon dans une cage dorée, prend sa part du spectacle ; le bec incliné sur son aile, une serre levée, lui aussi il considère attentivement le peuple. Soudain au frémissement court dans la foule et des cris éclatent de toute part : « On les amène, on les amène ! les Cosaques !


La fin du poème, la mort du Roland de l’Ukraine, accablé sous le nombre, son apostrophe prophétique à la Russie, qui recueillera l’âme du peuple cosaque et vengera sa défaite, — cette fin est d’un très grand souffle. Mais tout n’est pas du même aloi. La partie amoureuse est franchement mauvaise ; c’est du placage littéraire, sans l’ombre d’un sentiment personnel, le dernier mot du genre troubadour. La belle Polonaise, pour qui le jeune Boulba trahît ses frères, est copiée sur une estampe de 1830 ; les scènes de passion ont été vues sur les tapisseries de l’époque, où Roméo fait pendant à Juliette. L’exercice littéraire ! voilà ce qui nous met en défiance contre les meilleurs tableaux de l’épopée. Ces combats singuliers, ces prouesses des chefs cosaques dans la mêlée, nous les connaissions ; quand deux armées s’arrêtent pour regarder des héros qui se battent, on a beau les russifier à grand renfort de couleur locale, nous les appellerons toujours Achille ou Hector, Enée ou Turnus. Le malheur est peut-être que le moule a trop servi. Un des hommes les plus compétens en cette matière, mon savant ami M. G. Guizot, médisait naguère qu’à son avis Tarass Boulba est le seul poème épique vraiment digne de ce nom chez les modernes. Je le crois aussi ; mais est-il bien nécessaire de faire un poème épique ? Le plaisir que nous prenons à ce chef-d’œuvre de style est un plaisir de raison, celui que nous imposait notre régent de rhétorique quand il nous faisait admirer les beautés des auteurs : nous sommes émus dans notre seconde âme, celle qu’on acquiert au collège ; le fond de l’homme se dérobe, ce fond sauvage qu’un mot bien simple trouble et qui se glace devant les apprêts magnifiques.

Les descriptions de paysages elles-mêmes, ce qu’il y a de plus sincère dans Tarass, ne correspondent plus tout à fait à notre sentiment de la nature. Il les faut comparer à celles de Tourguénef pour mesurer le chemin parcouru. Tous deux admirent et sentent la nature ; mais pour le premier de ces artistes, c’est un modèle qui pose devant le chevalet et dont on choisit certaines attitudes ; pour le second, le modèle est devenu une maîtresse despotique, dont on exécute humblement toutes les fantaisies. On comprendra mieux les nuances que je signale par des exemples pris en terrain connu. Rappelez-vous comment le paysage est vu dans Alain ; regardez, ensuite comme il est subi dans tel livre récent, disons dans Dominique. Entre ces deux points de repère, le pouvoir du monde extérieur sur l’âme humaine a grandi presque autant qu’il avait grandi de Phèdre à cette même Atala. Le classique avait fait de la nature un décor ; le romantique en fit une lyre où chantaient toutes ses passions ; nous avons renversé les rôles ; aujourd’hui c’est l’homme qui est la lyre passive, résonnant au moindre souffle du grand Pan. Le moderne se rapproche en ce point de l’homme primitif : il se subordonne et se livre chaque jour davantage à la puissance mystérieuse de la terre.

J’ai insisté sur Tarass Boulba un peu par scrupule. Je comprends l’orgueil que ce livre donne aux Russes, je vois bien comme il en faut démontrer les mérites dans une chaire de littérature ; j’ai essayé de le faire, mais je ne suis pas conquis. Serait-ce que nous sommes trop près, en pleine réaction contre le genre ? Serait-ce tout simplement que j’ai peu de penchant pour l’épopée ? C’est peut-être là le dernier mot de toute critique, une idiosyncrasie, terme commode inventé par les savans pour justifier un éloignement qu’on ne peut pas expliquer.

Nous en avons fini avec la période douteuse où Gogol se cherchait ; dans ce même volume, une courte nouvelle éclaire la transformation de son talent et garantit la voie où il va s’engager. Cela s’appelle les Petits Propriétaires d’autrefois. C’est une histoire très simple, la vieille histoire de Philémon et Baucis. Ces deux bonnes gens servent de prétexte à de nouvelles peintures de la vie petite-russienne ; nous attendons quelque joyeuseté, quelque fantaisie démoniaque : rien de tel n’arrive, seulement l’observation minutieuse d’une existence sans incidens, avec un grain de tristesse ; élément si essentiel de l’âme russe qu’elle ne retrouve toute sa force qu’en y touchant. La femme meurt, on amène l’autre vieux sur la tombe, on ne lui arrache que ce mot : « Ainsi, vous l’avez enterrée ! Pourquoi ? » Demeuré seul, il ne sait plus vivre, il décline ; l’étude du chagrin gâteux de ce vieillard est de trente ou quarante ans en avance ; Tolstoï pourrait signer les dernières pages. Celui qui les a écrites nous appartient désormais : il a déposé son panache romantique et triomphé dans la délicate épreuve où l’on juge les forts. Épreuve inévitable, qui attend tout écrivain aux époques de transition, — autant dire à toutes les époques, — sous la forme d’un cruel sacrifice. Par cela même qu’un homme est né pour les lettres et qu’il en a l’amour, il s’attache aux doctrines régnantes à l’aurore de sa jeunesse ; les premiers chefs-d’œuvre qu’il a admirés lui sont sacrés. Aux jours de la maturité, quand il voit les générations nouvelles inquiètes d’autres dieux, c’est déjà beaucoup s’il peut les suivre : comment lui demander de les devancer ? Telle est pourtant la condition de sa gloire : oublier et détruire ce qu’il a aimé, partir pour l’inconnu en tête de l’esprit de son temps. C’est presque le déchirement d’une religion que l’on quitte. La plupart s’y refusent, et parmi ceux qui fournissent l’étape, plus d’un avance à contre-cœur, tourné encore vers les chères admirations. Autant de vaincus. Le flot ne porte bien que ceux qui l’ont déchaîné.


Gogol fut de ces derniers, tout ce que la terre natale lui avait suggéré, tout ce qu’il avait senti et entendu dans sa jeunesse, tout cela est maintenant sorti de lui, pieusement embaumé dans les Veillées et dans Tarass, avec les rites de l’ancien culte. La vie va lui montrer d’autres expériences, qui nécessitent un langage nouveau ; il continuera de les enregistrer, avec l’ardeur et la docilité de la machine qu’on transforme pour un labeur différent. Je connais peu d’auteurs chez qui l’on discerne mieux que chez ce Russe la nature particulière et, si l’on peut dire, la nutrition spéciale à l’écrivain. Il ne reçoit pas les impressions pour les garder, comme les autres hommes. Chez ceux-ci, elles pénètrent une fois pour toutes, elles s’incorporent à l’individu ; ce trésor, lentement grossi, ne se dissipera qu’avec la dernière poignée de la poussière dont il fait partie. Pour le serviteur de la plume, rien de pareil ; comme le miroir, il a derrière le cristal de son âme je ne sais quel rideau d’argent qui défend aux images de passer outre et les réfléchit intactes, aussitôt reçues. Il sent, il aime, il souffre à titre de prêt, il est comptable de toutes ses acquisitions à la communauté humaine. Rien n’est à lui, et il n’est à personne ; il doit remplir et vider sans trêve sa besace de moine mendiant. Ses flatteurs lui disent que c’est là une condition supérieure ; ils mentent. C’est une infériorité, la misère navrante du comédien qui vit pour les autres, du débiteur qu’on saisit. Mais c’est peut-être une excuse ; quand on considère sa fonction organique, on est moins tenté de le blâmer que de le plaindre, s’il use plus vite et change plus souvent que les autres ses idées, ses opinions et ses amours.


III

En 1835, Nicolas Vassiliévitch résigna ses fonctions universitaires et quitta définitivement le service public. « Me voici redevenu un libre Cosaque, » écrit-il à cette date. C’est le moment de sa plus grande activité littéraire. Il mena de front des nouvelles, des comédies, des essais d’inspiration très variée, réunis sous ce titre : Arabesques. Ce recueil ne doit guère nous arrêter. Gogol y a déversé sans choix le déblai de sa table de travail, articles critiques, canevas pour ses leçons d’histoire du moyen âge, chapitres de romans mort-nés. Le morceau le plus curieux est le Carnet d’un fou ; l’auteur essaie de suivre dans sa chute une raison qui disparaît.

Les nouvelles de cette même époque nous le montrent tâtonnant dans son réalisme ; tantôt il s’y engage à fond, tantôt il pointe par vieille habitude dans le domaine de la fantaisie. Parmi ces compositions inégales, le Manteau mérite une place à part. Plus je lis les Russes, plus j’aperçois la vérité du propos que me tenait l’un d’eux, très mêlé à l’histoire littéraire des quarante dernières années : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol. » Si vous prenez Dostoïevsky, par exemple, la filiation est évidente : le terrible romancier est tout entier dans son premier livre, les Pauvres Gens, et les Pauvres Gens sont en germe dans le Manteau.

Leur triste héros, le scribe Diévouchkine, n’est qu’une épreuve plus développée et plus noire d’Akaky Akakiévitch, le type grotesque d’employé créé par Gogol. Cet Ataky est un grotesque touchant ; on rit de lui et on le plaint. Au début, le personnage est posé comme les deux célèbres bonshommes de Flaubert, Bouvard et Pécuchet ; pour plus de ressemblance, Akaky est un copiste, il a le génie et la passion de la copie. — « Dans cette copie il mettait tout un monde d’impressions variées et agréables. Certaines lettres étaient ses favorites ; quand elles revenaient sous sa plume, il en éprouvait de la joie ; ou aurait pu les reconnaître sur sa physionomie tandis qu’il les traçait… Un jour que son chef de division lui avait confié une pièce où il fallait modifier le titre et le protocole, ce travail lui coûta un tel effort qu’il finit par dire, en essuyant son front ruisselant de sueur : — Non, donnez-moi plutôt quelque chose à copier. — Il semblait qu’en dehors de la copie rien n’existât pour lui. » — On le voit, c’est presque trait pour trait le crétin particulier imaginé par Flaubert. Mais bientôt s’accuse la divergence radicale qui va creuser un abîme entre le réalisme russe et le réalisme français. Chez nous, le caricaturiste s’acharne sur son bonhomme, il le bafoue, il le conspue, il décharge sur cet idiot toute sa haine de l’imbécillité humaine. Au contraire, Gogol plaisante le sien avec une sourdine de pitié ; il se moque de lui comme on rit des naïvetés d’un entant, avec une tendresse intérieure. Pour le premier, l’infirme d’esprit n’est qu’un monstre haïssable : pour le second, c’est un frère malheureux.

L’histoire du commis Akaky n’est ni longue ni compliquée ; ce pauvre diable, grelottant sous ses haillons dans la neige, n’a qu’un rêve au monde : posséder un manteau neuf. Toute sa force de pensée se tend sur cette idée fixe. A coups de privations, par des prodiges d’épargne, il réalise son rêve ; alors, son immense bonheur est en raison de la violence de son désir. La vie n’a rien de mieux à lui offrir. Mais le soir même, des malfaiteurs le dépouillent du bienheureux manteau ; les fonctionnaires de la police qu’il va supplier se gaussent de lui ; le chétif animal tombe dans un noir chagrin, s’alite, et meurt timidement, sans bruit, comme il convient à ces rebuts du corps social.


Et Pétersbourg resta sans Akaky Akakiévitch, comme s’il n’eût jamais soupçonné l’existence de cet homme. Elle disparut et s’évanouit. Sa créature que personne ne protégeait, qui n’était chère à personne et n’intéressait personne, pas même le naturaliste qui pique sur un liège la mouche commune et l’étudie au microscope ; — la créature passive qui avait supporté les lardons d’une chancellerie et s’en était allée au tombeau sans aucun événement notable. Du moins, avant de mourir, elle avait vu entier l’hôte radieux que chacun attend ; il était venu sous la forme d’un manteau. Puis, le malheur s’était abattu sur elle, aussi soudain, aussi accablant que lorsqu’il s’abat sur les puissans de ce monde.


La donnée semblera puérile. Qu’on veuille bien réfléchir aux lois essentielles de l’art dramatique : Ce qui fait la puissance du drame, ce n’est pas la grandeur de l’objet en cause, c’est la violence avec laquelle une âme désire cet objet. Qu’on se rappelle la cassette d’Harpagon.

Le Manteau, c’était le souvenir et la vengeance de l’année de galères passée par Gogol dans les bureaux du gouvernement, le premier coup porté au minotaure administratif ; le Reviseur fut le second. L’écrivain avait toujours eu de l’inclination pour le théâtre ; sa verve satirique l’appelait de ce côté ; il esquissait à cette époque plusieurs scénarios de comédie, assez mal vernis d’ailleurs ; celui du Reviseur fut le seul qui aboutit. L’intrigue de la pièce est un simple quiproquo de vaudeville. Les fonctionnaires d’un chef-lieu de province attendent un inspecteur qui doit venir incognito passer la revue des services publics ; un voyageur tombé à l’auberge ; plus de doutes, c’est le redoutable justicier. Les consciences bureaucratiques sont terriblement lourdes ; aussi chacun d’accourir en tremblant, de plaider sa cause, de dénoncer un collègue et de glisser à l’inspecteur des roubles propitiatoires. Abasourdi d’abord, l’inconnu entre dans son rôle et empoche l’argent. La confusion augmente jusqu’au coup de foudre final, l’arrivée du véritable commissaire. — Le Reviseur n’est ni une comédie de sentimens, ni une comédie de caractères : c’est un tableau de mœurs publiques. Dans cette nombreuse galerie de coquins, aucun ne pose pour l’ensemble, comme disent les peintres ; l’artiste ne dessine de ses personnages qu’un seul trait, identique chez tous, il les met à contribution pour un vice unique. Ou plutôt il n’y a qu’un personnage, abstraction toujours présente à nos yeux sur le devant de la scène : c’est la Russie administrative, dont on met à nu la plaie honteuse, la vénalité et l’arbitraire. Gogol nous a dit son intention dans la Confession d’un auteur, testament littéraire écrit sur la fin de sa vie et auquel il faut toujours revenir quand on étudie la genèse de ses œuvres.


Dans le Reviseur, je me suis attaché à rassembler en un tas tout ce qu’il y a de mauvais dans la Russie, telle que je la connaissais alors, toutes les iniquités qui se commettent dans les situations où l’on devrait exiger de l’homme le plus de droiture. Je voulais railler en une fois tout ce mal. L’impression produite, on le sait, fut celle de l’effroi. A travers le rire, qui ne s’était jamais échappé de moi avec plus de force, le spectateur sentait mon chagrin. Moi-même je m’aperçus que mon rire n’était plus le même et que je ne pouvais plus être dans mes ouvrages l’homme que j’avais été jusqu’alors. Le besoin de m’égayer par d’innocentes inventions avait disparu avec mes jeunes années.


Oui, cette gaîté n’est pas communicative, du moins pour un étranger. L’odieux l’emporte, il n’est pas sauvé par la légèreté de main et la bienséance élégante qui empêchent le Tartufe d’être le plus noir des drames. Quand je parlerai du théâtre russe, j’essaierai de montrer pourquoi cette forme de l’art est bien moins développée que les autres. Dans un pays divisé en deux catégories de civilisation très inégale, la poésie et le roman ont fait de rapides progrès, parce qu’ils s’adressaient à la société polie ; le théâtre, obligé de divertir le peuple, est resté enfant comme ce dernier. Ce que sa naïve clientèle lui demande, c’est Maître Pathelin et les tabarinades. Même dans les chefs-d’œuvre, — il n’y en a que deux, la célèbre comédie de Gridoiédof, le Mal de trop d’esprit, et le Reviseur de Gogol, — le comique est dégrossi plutôt qu’affiné. Ce comique du Nord ne connaît pas de milieu entre la grosse farce et l’amertume. On n’y rencontre guère l’esprit tel que nous le goûtons, le trait léger et fin qui glisse sans blesser. Il n’a pas le mot étincelant qui fait sourire, il a le mot cruel qui fait penser. Gogol trouve de ces mots, ils éclairent d’un jour sombre tout un état social ; par exemple, l’apostrophe du gouverneur au petit officier de police qui a tondu de trop près un marchand : » Surveille-toi. Tu ne prends pas selon ton grade ! » Enfin le sentiment du ridicule serait mieux nommé chez le Russe le sentiment du drôle ; il est purement national ; je veux dire qu’il s’exerce sur la tournure extérieure et sur des travers locaux plus que sur la tournure de l’esprit ; ce n’est pas le ridicule humain de Molière.

J’ai vu souvent le Reviseur à la scène : le bon public se pâmait aux charges énormes qui nous laissent assez froids, qui seraient incompréhensibles si l’on ne connaissait pas le détail de la vie russe. Au contraire, l’impression douloureuse dont parle Gogol demeurait prédominante pour l’étranger, surtout pour l’étranger ; il ne m’a pas semblé qu’elle attristât outre mesure ce même public. C’est qu’aujourd’hui encore, dans la Russie nettoyée et assainie par les réformes, la bonhomie populaire n’est pas aussi révoltée qu’on pourrait le croire par le spectacle de la vénalité administrative. Il n’y a pas la moindre épigramme dans ceci ; je constate simplement un état de civilisation différent. Tous ceux qui ont pratiqué les races orientales savent que leur morale est plus large que la notre en cette matière, parce que leur idée du gouvernement est autre. Pourvu que le concussionnaire ne soit ni trop tracassier ni trop avide, l’Oriental considère que tout service mérite rémunération, et qu’il faut payer ceux d’un agent très redoutable, très mal rétribué par l’état ; de son côté, ce dernier envisage le pot-de-vin comme un casuel, comme les épices que nos pères offraient à leurs juges sans que plaideurs ni magistrats vissent là un si gros péché. Si l’on reprenait à la racine la conception d’où découlent ces rapports, on y retrouverait l’idée primordiale du tribut, de la vieille prime d’assurance prélevée par le fort sur le faible qu’il protège. — Il n’était que juste de rappeler cet état de conscience aux honnêtes gens qui s’indigneraient, en apprenant la Russie dans le Réviseur et dans les Ames mortes. Après quoi ces honnêtes gens, s’ils sont candidats, iront sans scrupules faire largesse au peuple souverain ; s’aviseront-ils que le délit moral est de même espèce, et qu’ils corrompent le maître dont ils ont besoin, comme le Russe son ispravnik ou le Turc son pacha ?

Ce qu’il y a de plus étonnant dans cette comédie, c’est qu’elle ait été jouée. Avec les idées tout d’une pièce que nous avons sur l’empereur Nicolas, on a peine à se figurer pareille satire de son gouvernement, applaudie à Pétersbourg en 1836 ; aujourd’hui, sur notre libre théâtre, je doute que la censure tolérât des attaques analogues. Heureusement l’audacieux satirique eut l’empereur lui-même pour censeur. Le tsar fut le manuscrit, porté au palais par une amie ; il éclata de rire, ii ordonna à ses comédiens de jouer la parodie de ses fonctionnaires. Le jour de la représentation, il vint donner de sa loge le signal des applaudissemens. Les relations de l’autocrate avec Gogol sont pleines d’enseignemens ; elles nous montrent l’impuissance du pouvoir absolu contre ses propres conséquences. Nicolas aimait les choses de l’esprit, tant qu’elles lui paraissaient inoffensives ; notre écrivain rapporte[5] une curieuse anecdote, confirmée d’autre part dans une ode de Pouchkine[6], témoin oculaire du fait. Il y avait grand bal au Palais-d’Hiver ; la cour était réunie depuis longtemps, la musique jouait déjà ; on ne s’expliquait pas le retard de l’empereur, on le croyait retenu par quelque affaire urgente. Enfin le monarque parut l’air distrait : il s’était oublié dans son cabinet à lire l’Iliade. Nul souverain ne fit plus et plus délicatement pour les gens de talent qui honoraient son empire ; ils vivaient matériellement de ses bienfaits ; seulement ils mouraient de langueur dans l’air raréfié de cet empire. Nicolas agissait avec les poètes comme un amateur d’oiseaux rares qui nourrirait ses pensionnaires sous la cloche d’une machine pneumatique. Ce fut le cas pour Gogol. Je tiens les détails suivans de la famille qui servit d’intermédiaire entre l’empereur et l’écrivain. Une personne de cette famille signala au maitre le dénûment du jeune auteur : « A-t-il du talent ? » demanda le tsar. Et, sur l’assurance qu’on lui donnait, il mit à la disposition de la solliciteuse une somme de 5,000 roubles. « Surtout, ajouta-t-il avec une bonne grâce exquise, que votre protégé ne sache pas que ce don vient de moi ; il se croirait obligé d’écrire dans un sens officiel. » — Par la suite, Nicolas chargea le poète Joukovsky de faire passer à son ami ces secours déguisés. Grâce à la munificence impériale, l’incorrigible nomade put voyager, s’expatrier pour respirer à l’aise en dehors de l’empire.

L’année 1836 fut climatérique pour Gogol, un plein succès, sa vie s’empoisonne ; les peines d’imagination, aigrissant un mal physique, commencent à ravager cette âme ; des deux élémens qui en faisaient l’équilibre, gaîté et mélancolie, le premier s’appauvrit, le second prend le dessus. Le monde pétersbourgeois avait applaudi le Reviseur : il fallait bien applaudir après l’empereur. Mais la coalition de rancunes suscitée pur une telle œuvre ne devait pas épargner l’auteur. Il eut à subir des vexations, des attaques ; le regard chagrin qu’il portait déjà sur toutes choses vit dans ces misères une persécution. « Tous sont, contre moi, — écrit-il à un ami ; — fonctionnaires, gens de police, marchands, littérateurs ; tous déchirent ma pièce… Je l’ai prise en horreur, ma pièce ! Je vous jure que personne ne peut soupçonner ce que je souffre. Je suis las d’âme et de corps. » il ressentait les premières atteintes de l’affection nerveuse, compliquée d’hypocondrie, qui allait miner son organisme. Tourmenté par l’instinct de migration, comme au temps de son adolescence et de la fugue à Lubeck, il résolut de partir ; il disait : « de fuir. » Cette fois la fuite fut plus sérieuse : il ne revint dans sa patrie qu’à de lointains intervalles, et enfin pour y traîner ses dernières années. Il prétendait, comme le fit plus tard Tourguénef, qu’il ne voyait bien le pays objet de ses études qu’alors qu’il en était loin. Le voyageur parcourut diverses parties de l’Europe, puis il se fixa à Rome. Il s’y lia étroitement avec le peintre Ivanof ; cet artiste étrange et puissant, retiré chez les capucins du mont Soracte, travaillait depuis vingt ans au tableau qu’il n’acheva jamais, l’Apparition du Christ. Les deux amis se fortifièrent mutuellement dans la ferveur d’une piété ascétique ; de cette époque ce qu’on a appelé le mysticisme de Gogol. Nous verrons quelle valeur il convient d’attribuer à ce mot. Mais je ne dois pas anticiper sur le cours d’une vie qu’il faut suivre dans les œuvres où elle se dépense. Avant que de tristes ombres viennent obscurcir cet esprit, voyons-le se rassembler pour son dernier et plus grand effort.

Le transfuge emportait de Russie l’idée du livre souverain, du livre essentiel où il devait « tout dire. » Quel écrivain aux ambitions un peu hautes ne l’a rêvé, ce livre où l’on doit tout dire ? Du jour qu’on l’entrevoit, il vous tient jusqu’à la mort, il devient le confident de toutes les pensées, le maître et parfois le tyran de toute l’existence. Il chasse les autres projets de travail comme l’amour chasse les amitiés. Chez les faibles, chez presque tous, hélas ! ce n’est qu’un germe qui tressaille et tourmente le cerveau dans lequel il avorte. Les plus forts, les plus grands, parviennent rarement à l’achever. Goethe et son Faust ont donné le plus bel exemple d’une pareille association, continuée pendant trente ans, toujours dominée par le poète. Gogol a donné le plus douloureux. Chez lui, ce fut une véritable possession ; après dix années de lutte, il succomba, terrassé par le fantôme qu’il avait évoqué. Ce que devait être son œuvre, s’il lui mit été permis de la compléter, il nous l’apprend dans la Confession et dans les quatre Lettres sur les âmes mortes : l’encyclopédie de la Russie contemporaine, la somme de la pensée de l’auteur sur toutes les questions de son temps. — Nicolas Vassiliévitch faisait à honneur à Pouchkine de la paternité du sujet :


Pouchkine m’engageait depuis longtemps à entreprendre une grande composition. Un jour il me représenta ma faiblesse de complexion, mes infirmités qui pouvaient amener une mort prématurée ; il me cita l’exemple de Cervantes, auteur de quelques nouvelles de premier ordre, mais qui n’aurait jamais occupé le rang qu’on lui accorde parmi les grands écrivains s’il n’eût pas entrepris son Don Quichotte. Pour conclure, il me donna un sujet de son invention, d’où il comptait tirer un poème et qu’il n’eût jamais donné, ajouta-t-il, à un autre qu’à moi. C’était le sujet des Ames mortes. L’idée première du Reviseur m’était aussi venue de lui. »


Malgré la précision de ce témoignage, également honorable pour les deux amis, je demeure persuadé que le véritable père des Ames mortes est ce même Cervantes, dont Gogol vient d’écrire le nom. A sa sortie de Russie, le voyageur se dirigea d’abord sur l’Espagne : il étudia de très près la littérature de ce pays, et surtout le Don Quichotte, qui avait été de tout temps le livre de ses préférences. L’humoriste espagnol lui fournit un thème merveilleusement accommodé à son projet : les aventures d’un héros, poussé par sa manie dans toutes les régions et dans tous les milieux, prétexte pour montrer au spectateur, dans une suite de tableaux, la lanterne magique de l’humanité. Tout donne un air de parenté aux deux œuvres : l’esprit sardonique et méditatif, la tristesse voilée sous le rire, l’impossibilité même de leur trouver un nom dans les genres bien définis. Gogol protestait contre l’appellation de roman appliquée à son livre ; il l’a intitulé : poème, il l’a divisé en chants et non en chapitres. Ces termes ambitieux sont ici détournés de leur vrai sens, soit ; dites quel nom vous donnez au Don Quichotte, vous aurez trouvé celui qui convient aux Ames mortes.

Le « poème » devait avoir trois parties. La première parut en 1842 ; la seconde, inachevée et rudimentaire, brûlée par l’auteur dans un accès de désespoir, fût imprimée après sa mort sur une copie échappée à l’autodafé[7]. Quant à la troisième, le poète la rêve peut-être sous le bloc de pierre qui porte son nom dans un cimetière de Moscou.


IV

La voilà partie sur les mornes chaussées de provinces, la britchka, légendaire de Tchitchikof, conduite par le cocher Séliphane, tirée par les trois maigres chevaux ; elle court à travers les paysages russes, « dans le lointain perpétuellement assombri par des bois de plus d’un bleu ennuyé. » Où va-t-il, cet inquiétant personnage ? Chez tous, chez le seigneur et le petit propriétaire, chez le maître de police et le procureur, au bal du gouverneur et dans l’izba du paysan. Que cherche-t-il ? Une idée lui est venue, simple comme les idées de génie, une illumination financière que le code pénal n’a pas prévue ; si Gogol en avait beaucoup de pareilles, il eut bien tort d’écrire, il pouvait acquérir à la Bourse une gloire solide, et le reste. Chacun sait que les paysans, les « âmes, » comme on disait dans le langage courant, étaient une valeur mobilière, objet de négoce au même titre que les autres valeurs. On possédait mille âmes, on les vendait ou échangeait, on les engageait aux banques de crédit, qui prêtaient sur dépôt d’âmes. D’autre part, le fisc les imposait ; le propriétaire payait tant par tête de serf mâle et adulte. Les recensemens se faisaient à de longs intervalles, durant lesquels on ne révisait jamais les listes contributives : le mouvement naturel de la population devant compenser et au-delà les décès. Si une épidémie dépeuplait le village, le seigneur était en perte, continuant d’acquitter la taxe pour des bras qui ne travaillaient plus Tchitchikof, un gueux ambitieux et malin, s’était tenu en substance ce propos : « J’irai dans tous les coins perdus de notre Russie ; je demanderai aux bonnes gens de prélever sur leur cote les âmes mortes depuis le dernier recensement ; ils seront trop heureux de me céder une propriété fictive et de se libérer d’un impôt réel ; nous ferons enregistrer mes achats en bonne et due forme, nul tribunal n’imaginera que je le requiers de légaliser une vente de morts. Quand j’aurai acquis quelques milliers de serfs, je porterai mes contrats à une banque de Pétersbourg ou de Moscou, j’emprunterai sur ces titres une forte somme, et me voilà riche, en état d’acheter des paysans de chair et d’os. »

On devine les avantages de cette donnée pour les fins de l’auteur. Elle introduit naturellement noue guide dans toutes les maisons, dans tous les groupes sociaux qu’il nous importe d’étudier. Elle fournit une pierre de touche qui décèle de prime-abord l’intelligence et le caractère de chacun. L’industriel se présente chez un homme et lui pousse son étrange proposition : « Cédez-moi vos âmes mortes, » sans expliquer, bien entendu, ses motifs secrets. Après le premier ahurissement, l’homme comprend plus ou moins vite ce qu’on veut de lui et agit d’instinct, selon sa nature ; les simples donnent gratis et remercient leur bienfaiteur ; les méfians retombent vite en garde, ils épiloguent, ils essaient de pénétrer le mystère et de gagner quelque chose : les avares exigent à tout hasard un prix exorbitant ; Tchitchikof trouve plus malin que lui, des coquins le mettent dedans. Le seul cas qui ne se présente jamais, c’est un refus indigné ou une dénonciation ; le financier était fixé d’avance sur les scrupules de ses compatriotes.

La donnée convenait surtout à Gogol par la source inépuisable de comique triste qu’elle renferme. L’habile écrivain n’appuie jamais sur le fondement lugubre qui supporte sa plaisanterie ; il semble l’ignorer ; l’odieux sort tout seul des entrailles du sujet pour réagir sur nous. Je ne sais même si l’auteur et ses premiers lecteurs aperçurent toute la puissance de cette opposition. Leur sensibilité était émoussée par la longue habitude du servage, l’ensemble de transactions auquel il donnait lieu paraissait chose naturelle. A mesure que la Russie s’éloigne de ce temps, l’effet du livre grandit ; on sent mieux et plus vite l’atroce dérision de ces marchés d’âmes mortes, qui semblent prolonger les misères de l’esclavage jusque dans le repos libérateur. Ce comique macabre confine souvent à celui de Regnard dans le Légataire. On trouvera dans la seconde partie une scène identique à celle de la comédie, le faux testament signé par une femme, grimée et costumée à la ressemblance d’une riche défunte. Voyez, dans cet ordre d’idées, la longue discussion avec dame Korobotchka : « Comment puis-je vous vendre mes morts ? Vous voulez donc les déterrer ? — Mais non, vous garderez leurs os et leurs cendres, je ne vous demande que leurs noms. » Voyez surtout l’apostrophe de Tchitchikof à ses nouveaux sujets enfermés dans sa cassette ; nous reviendrons sur ce morceau capital.

Je ne puis songer à passer en revue les types innombrables créés par Gogol : foule qui monte de tous les points de l’horizon, et dont chaque figure se grave dans notre mémoire par des traits et des gestes originaux. Une pointe de caricature accuse la silhouette, pourtant elle est réelle et vivante. La Russie se lève de ce livre comme le peuple d’une composition de Callot. Dès les premières pages, voici des exemplaires choisis avec soin, représentans des espèces les plus répandues dans le monde de province : Sobakiévitch, le frondeur universel, hargneux et mauvaise langue ; Nozdref, le viveur bruyant et vantard, toujours pris de vin, corrigeant volontiers la fortune « à cette table de jeu qui est la consolation de toute la Russie : » la dame Korobotchka, têtue et intéressée, refusant de comprendre le troc singulier qu’on lui propose, ramenant tout à son idée fixe : vendre son miel et son lard ; bonne femme, d’ailleurs, et scrupuleuse observatrice des règles de l’hospitalité ; elle n’oublie pas de demander à son hôte s’il a l’habitude qu’on lui gratte les pieds pour l’endormir ; feu son mari ne s’endormait jamais sans cela. C’est encore Manilof, une étude de niais comme nous en rencontrons souvent chez Gogol ; il aimait à travailler dans le gris, sur des êtres neutres, comiques par leur sottise plate. N’oublions pas l’amusant Pierre Pétouch, l’homme heureux, qui répond si drôlement à ceux qui s’ennuient chez lui : « Vous mangez trop peu, voilà toute votre affaire. Essayez seulement de bien dîner. L’ennui, c’est encore une invention qu’ils ont faite dans ces derniers temps. Autrefois personne ne s’ennuyait. »

Mais le plus curieux de ces types, le plus laborieusement calculé, c’est le héros du poème. Tchilchikof n’est pas, comme on pourrait le croire, un cousin de Robert Macaire, un vulgaire filou ; c’est un Gil Blas sérieux et sans esprit. Ce pauvre diable est né sous une mauvaise étoile : « La vie le regarda, dès le début, d’une fenêtre chargée de neige. » Fonctionnaire chassé de quelque bureau, il exploite sa trouvaille, dont il ne paraît pas sentir l’immoralité ; au fond, il ne fait de tort à personne, il compte bien mourir dans la peau d’un honnête homme ; exact et correct en toutes choses, il est sans portée et sans énergie quand on le sort de son affaire d’âmes mortes. Le signalement physique du personnage est purement négatif ; rien en lui que d’ordinaire et d’indéterminé. « Un monsieur ni beau ni laid, pas trop gros, pas trop mince ; on ne pouvait pas dire qu’il fût vieux, mais ce n’était plus un jeune homme… » Et tout le reste à l’avenant. Gogol s’efforce d’élargir le type pour y faire rentrer une série plus nombreuse d’individus, et nous devinons bientôt l’intention de l’auteur. Tchitchikof doit avoir aussi peu de personnalité que possible, car ce n’est pas tel ou tel homme qu’on veut nous montrer en lui : c’est une image collective, c’est le Russe, irresponsable de sa dégradation. Comme le héros principal, la plupart des louches comparses qui l’environnent ne sont pas foncièrement mauvais ; ce sont des produits nécessaires, excusables : produits de l’histoire, des mœurs publiques, du gouvernement, de toutes les fatalités qui déforment le busse ; car le Russe est un être excellent, corrompu par l’état social où il vit. Voilà la théorie sous-entendue dans les Ames mortes comme dans le Reviseur ; Tourguénef la reprendra dans les Récits d’un chasseur. Chez tous les moralistes de ce temps, vous reconnaissez le sophisme fondamental de Rousseau, qui a empoisonné la raison européenne.

A la fin de la première partie, en racontant les origines de Tchitchikof, l’auteur essaie de le de fendre dans un plaidoyer moitié ironique, moitié sérieux :


Qu’il ne fût pas un héros, rempli de perfections et de vertus, c’est évident. Qu’était-il donc ? Un gredin ? Pourquoi un gredin ? Pourquoi cette sévérité à juger autrui ? Aujourd’hui, il n’y a pas de gredins chez nous ; il n’y a que des gens aimables, bien intentionnés… Le lecteur, qui est l’ami de Tchitchikof dans la vie quotidienne, qui fraternise avec lui et le trouve d’un commerce agréable, ce même lecteur va le regarder de travers, en tant que personnage d’un drame ou d’un poème. Le sage ne s’indigne d’aucun caractère ; il les pénètre tous d’un regard attentif et les décompose en leurs élémens premiers… Les passions de l’homme sont nombreuses comme le sable de la mer, aucune d’elles ne ressemble aux autres ; nobles ou basses, toutes commencent par obéir à l’homme et finissent par prendre sur lui une domination terrible… Elles sont nées avec lui, dès la première minute de son apparition en ce monde, et il est sans force pour leur résister. Sombres ou lumineuses, elles accompliront toute leur carrière…


De cet essai de psychologie positiviste, l’écrivain remonte par un adroit circuit aux desseins de la Providence, qui a tout ordonné pour le mieux et saura se retrouver dans ce chaos. — Je ne fais qu’indiquer la marche des idées ; il faudrait citer en entier le fragment, indispensable pour bien entendre la conception de Gogol. Je découvre avec stupéfaction que le traducteur français l’a retranché. Les traducteurs ont parfois un singulier critérium pour les mutilations qu’ils croient devoir pratiquer.

Ce que j’eusse voulu montrer dans ce livre, c’est le réservoir de la littérature contemporaine, l’eau more où sont déjà cristallisées toutes les inventions de l’avenir. Forme et fond. Gogol a tout digéré pour ses successeurs.

La forme, c’est le réalisme, instinctif dans les œuvres précédentes, conscient et doctrinal dans les Ames mortes. J’emploie ce terme parce qu’il est d’un commun usage ; je ne me dissimule pas qu’il est mal défini et je ne prétends point trancher les débats qu’il soulève. Le réalisme, diront ses adeptes, est la méthode d’observation et de représentation littéraires par laquelle nos contemporains voient la vie telle qu’elle est. Le sceptique répondra : telle qu’elle est pour eux, c’est-à-dire telle qu’il leur plaît de la voir. Si le mot se flatte d’exprimer un résultat certain, je le récuse ; on n’a pas encore démontré que la réalité objective puisse être saisie et rendue autrement que par une âme humaine, par un instrument saturé d’impressions et d’idées préconçues, variable à chaque instant, différemment préparé dans chaque génération et dans chaque individu. Laissons donc à ce mot un sens plus modeste ; il exprime une tendance, un effort pour décrire les phénomènes dans leur ensemble et leur complexité, avec le moindre parti-pris possible ; effort aujourd’hui général, souvent sincère, et qui nous parait plus heureux que celui de nos devanciers. A défaut d’une définition rigoureuse, recourons au grand maître de la métaphysique, à Molière : le réalisme est la doctrine des réalistes. Les réalistes, en Russie, s’appellent Tourguénef, Tolstoï, Dostoïevsky. Vous les avez lus, vous connaissez leurs traits communs : abondance et minutie du détail, analyse perpétuelle des sentimens et des actes, préférence marquée pour les caractères moyens et changeans, par opposition aux types nobles et absolus de l’ancienne école ; indifférence morale apparente de l’écrivain, vue triste et désabusée sur les choses ; seulement, et c’est là qu’ils se séparent de leurs frères d’Occident, on devine sous leur représentation de la vie une sourde protestation d’espérance, une certitude consolante que la vue rationnelle peut nous tromper, et que sa faiblesse avérée permet toujours de supposer un horizon meilleur.

Tous ces traits sont réunis dans les Ames mortes. On pourrait donner pour épigraphe à la littérature contemporaine cette fine remarque de l’auteur sur « les petites choses qui ne paraissent petites que racontées dans un livre, mais qu’on trouve très importantes dans le train de la vie réelle. » et Gogol a conscience de la direction nouvelle qu’il imprime à l’art d’écrire : il en formule la rhétorique dans vingt endroits, d’abord avec timidité, puis avec plus de hardiesse :


L’auteur s’excuse d’occuper si longtemps le lecteur avec des gens de petite condition, sachant par expérience combien il répugne à la fréquentation des basses classes. (Chant I.)

Ingrat est le sort de l’écrivain qui ose mettre en évidence tout ce qui passe à chaque minute sous nos yeux, tout ce que ne remarquent pas ces yeux distraits : tout l’affreux et dégoûtant limon de petites misères où notre vie est empêtrée, tout le dessous de ces caractères tièdes, ordinaires, hachés menu, qui encombrent et ennuient notre route terrestre… Il ne recueillera pas les applaudissemens de la foule ; le juge contemporain traitera ses créations d’inutiles et de basses, on lui assignera une place dédaignée outre les écrivains diffamateurs de l’humanité, on lui refusera tout, âme, cœur, talent. Car le juge contemporain n’admet pas que ce soient des verres également merveilleux, celui qui fait voir le soleil et celui qui révèle les mouvemens des insectes invisibles ; il n’admet pas qu’il faut beaucoup de profondeur d’âme pour éclairer un tableau emprunté aux côtés méprisables de la vie, pour en faire un chef-d’œuvre. (Chaut VII).


J’emprunte aux Lettres sur les âmes mortes deux passages tout à fait significatifs :


Ceux qui ont disséqué mes facultés d’écrivain n’ont pas su discerner le trait essentiel de ma nature. Ce trait n’a été aperçu que du seul Pouchkine. Il disait toujours qu’aucun auteur n’a été doué comme moi pour mettre en relief la trivialité de la vie, pour décrire toute la platitude d’un homme médiocre, pour faire apercevoir à tous les yeux les infiniment petits qui échappent à la vue. Voilà ma faculté maîtresse. — Le lecteur est révolté de la bassesse de tous mes héros ; il lui semble, en fermant le livre, qu’il sort d’une cave asphyxiante et revient à la lumière du jour. On m’eût pardonné si j’avais montré des scélérats pittoresques ; on ne me pardonne pas leur bassesse. L’homme russe s’est effrayé de voir son néant. (Lettre III.)

Mon ami, si vous voulez me rendre le plus grand service que j’attende d’un chrétien, ramassez pour moi ces trésors (les petits faits quotidiens) partout où vous les trouverez. Que vous coûterait-il d’écrire chaque soir, sous forme de journal, des notes dans ce genre : — Entendu aujourd’hui telle opinion, causé avec tel homme : il est de telle condition, de tel caractère, convenable et de bonne mine, ou bien le contraire ; il tient ses mains ainsi, il se mouche ainsi : il prise son tabac ainsi… En un mot, tout ce que votre œil perçoit, des plus grosses choses aux plus petites. (Postface des Lettres'.)


On voit que le « document humain » était inventé en Russie il y a beau temps.

Avec la forme, Gogol laisse à ses héritiers le fond commun où ils vont puiser. La plupart des types généraux sur lesquels vit le roman russe ont leur embryon dans les Ames mortes. Voyez surtout, dans le chant VII, ce propriétaire rural, Tentétnikof. Son histoire intellectuelle nous est contée dans toutes ses phases, éducation, jeunesse, stage dans l’administration, Lassé « d’administrer sur le papier des provinces distantes de 1,000 verstes et où il n’a jamais mis le pied, » Tentétnikof revient s’établir dans sa terre, tout brûlant de grands projets, d’amour pour ses paysans, de zèle pour l’agronomie et les réformes. L’idylle s’évanouit vite ; la mésintelligence naît entre les paysans et le seigneur, qui se méconnaissent réciproquement ; ce dernier, pris de dégoût, abandonne ses beaux desseins, jette le manche après la cognée et tombe dans la torpeur finale. Toute l’activité des Russes s’est réfugiée dans l’idéal de Candide, mais ils n’ont même pas la possibilité ou la force de cultiver leur jardin, — Nous connaissons cet homme : où l’avons-nous vu ? Partout. C’est le Lavretzky de Tourguénef, le Bézouchof et le Lévine de Tolstoï. On le creusera à l’infini, ou le dessinera sous toutes ses faces, mais on ne changera rien aux cinq ou six traits générateurs de l’ébauche jetée par Gogol. Ainsi pour beaucoup d’autres, le fonctionnaire, l’officier retraité, le domestique ; quant au paysan, toutes les monographies futures ajouteront peu de chose à ce qu’a dit de lui l’écrivain qui l’a le mieux pénétré.

Fond de caractères et fond d’idées. Les grands courans qui vont féconder l’esprit russe sortent du livre initiateur. Je ne m’attacherai qu’au principal, à celui qui donne à la littérature slave sa physionomie particulière et sa haute valeur morale. Nous trouvons dans maint passage des Ames mortes, palpitant sous le sarcasme du railleur, ce sentiment de fraternité évangélique, d’amour pour les petits et de pitié pour les souffrans, qui animera toute l’œuvre d’un Dostoïevsky. Ce n’est, plus chez Gogol, comme chez quelques-uns des poètes ses prédécesseurs, l’instinct vague de la race qui affleure ; l’écrivain a observé la vertu nationale, il l’analyse et la vante en connaissance de cause. Impossible de la mieux décrire et différencier qu’il ne fait dans une des Lettres. L’auteur de la Maison des morts ne trouvera pas de termes plus justes :


La pitié pour la créature tombée est un trait bien russe. Rappelle-toi le touchant spectacle qu’offre notre peuple quand il assise les déportés en route pour la Sibérie. Chacun leur apporte du sien, qui des vivres, qui de l’argent, qui la consolation d’une parole chrétienne. Aucune irritation contre le criminel ; rien non plus de cet engoûment romanesque qui ferait de lui un héros ; on ne lui demande pas son autographe ou son portrait, on ne vient pas le voir par curiosité, comme cela se passe dans l’Europe civilisée. Ici, il y a quelque chose de plus ; ce n’est pas le désir de l’innocenter ou de le soustraire au pouvoir de la justice, c’est le besoin de réconforter son âme fdéchue, de le consoler comme on console un Frère, comme le Christ nous a ordonné de nous consoler les uns les autres. (Lettre X.)


Et, plus loin encore, qui s’égare dans un songe trop beau ? N’est-ce pas Dostoïevsky ?


On entend déjà les sanglots de souffrance morale de toute l’humanité ; le mal gagne tous les peuples d’Europe, ils s’agitent, les malheureux, ne sachant pas comment se soulager ; tous les remèdes, tous les secours que leur raison invente leur sont insupportables et ne procurent aucun bien, Ces gémissemens vont encore augmenter, jusqu’au jour où le cœur le plus dur se brisera de pitié, où une force de compassion inconnue jusqu’ici suscitera une force d’amour également inconnue. L’homme s’enflammera pour l’humanité d’un amour plus ardent que le monde n’en vit jamais. (Ibidem.)


Dans les Ames mortes, le sentiment est plus contenu, presque toujours masqué ; c’est dire qu’il émeut davantage. Je crains de lasser en multipliant les exemples : je cours au plus probant, au morceau qui est à mon sens le point culminant du livre. Tout y est réuni, fantaisie éblouissante, entrain endiablé, sourd grondement de passion, et une langue à rendre jaloux Michelet, toute en mouvemens imprévus, tour à tour populaire, éloquente, précise comme l’image ou fuyante comme le rêve. Je suis sans doute incompétent, mais je ne sais rien dans la langue russe qu’on puisse opposer à ces pages. J’eusse voulu les citer en entier : elles sont intraduisibles ; chaque mot éveille et déroule une vision de mœurs trop lointaines ou une douleur d’esclave ; grâce à Dieu, nous ne connaissons pas celles-là.

Tchitchikof est de retour dans son auberge, après une fructueuse tournée d’achats. Il se frotte les mains, il danse de joie devant la précieuse cassette : puis il se met à recopier les listes d’âmes mortes qu’elle contient. « Quand il regarda de nouveau ces petits feuillets, ces moujiks, qui étaient jadis de vrais moujiks, qui travaillaient, labouraient, charriaient, qui se soûlaient et volaient leur maître, à moins qu’ils ne fussent loin, simplement de bons et braves paysans, — un sentiment étrange et indéfinissable s’empara de lui. Chacune de ces fiches semblait avoir un caractère particulier, comme si elles trahissaient les caractères respectifs des moujiks. » Tel nom est suivi de la mention : « Bon menuisier ; » tel autre de celle-ci : « Intelligent, ne boit, pas. » Sous un troisième on lit : « Né de père inconnu et d’une fille à mon service : bonne conduite, pas voleur. » — « Tous ces détails précis communiquaient aux paperasses quelque chose d’animé : on eût dit que la veille encore ces gens-là étaient vivans. Tchitchikof inspecta longuement tous les noms : un attendrissement lui vint, il s’écria en soupirant : « Y en a-t-il d’inscrits là-dessus ! Dites-moi, mes petits chéris, qu’avez-vous bien pu faire dans votre temps : comment vous êtes-vous débrouillés ? » — Et le drôle, mis en bonne humeur, s’ingénie à reconstituer la vie de ces hommes dont les noms obscurs ou baroques défilent sous ses yeux. Les divers métiers y passent, des scènes de meurs rapides et justes, des traits touchans où l’âme résignée du paysan se révèle d’un mût. De cette cassette, devant cet escroc, nous voyons surgir le fantôme géant du peuple russe, vivre et prendre corps le bétail dont on trafique. Endurcis par l’habitude, les mots de la langue rudoient ou caressent les pauvres serfs comme on fait pour les petits des animaux ; mais, sous le ton familier, on sent la tendresse émue de l’écrivain. Peut-être songe-t-il à cette heure que trente ans auparavant ces âmes serves et mortes étaient les héros de 1812 ; que, sans rien demander ni espérer, par un exemple unique dans l’histoire, ces esclaves ont libéré la patrie envahie, arrosé de leur sang la glèbe où on les retenait attachés.

L’acquéreur continue son inventaire ; voici des listes de serfs marrons, des fuyards qu’on lui a cédés au même taux que les morts, car ils ne valent pas plus. Où sont-ils maintenant ? L’imagination du poète vagabonde à leurs trousses, dans les forêts où ils battent l’estrade, en Sibérie, sur les grands fleuves. « — Abakum Thyrof ! Que fais-tu, frère ? Dans quels lieux flânes-tu ? Le vent t’aurait-il porté sur le Volga ? As-tu goûté de la vie libre, enrôlé parmi les haleurs de barques ? — ici Tchitchikof s’interrompit, pensif. A quoi pensait-il ? Au sort d’Ahakum Thyrof ? Ou bien rêvait-il sur lui-même, comme rêve chaque Russe, quels que soient son âge, son rang et sa fortune, quand il évoque l’image de la vie d’aventures, de la folle vie au hasard ? » Et Gogol trace le tableau de cette vie, il dit les plaisirs, les danses, les querelles furieuses des bourlakis, ce ramassis de forçats, d’outlaws et de serfs en fuite qui liaient les bateaux sur le Volga. Ce tableau s’achève par une image où se concentrent toutes les misères et les aspirations du peuple dont nous venons d’entendre le bruit souterrain ; les pages précédentes sont comme ramassées dans cette dernière phrase, superbe et impossible à rendre, qui fuit au loin avec le chaut de peine des aventuriers : « C’est là que vous peinez, bourlakis ! Fraternellement, comme vous étiez tout à l’heure au plaisir et à la folie, vous êtes maintenant au travail et à la sueur, tirant votre cordeau sous votre chanson toujours la même, et comme toi sans fin, ô Russie ! »

Ils éclatent à maintes reprises, au travers des récits réalistes élans de fantaisie et de lyrisme. On a cité partout le plus célèbre, la comparaison de la Russie avec sa troïka, emportée dans l’espace, ivre de sa vitesse et de sa force. Presque toujours, c’est un patriotisme ardent qui les inspire ; il eût dû faire beaucoup pardonner au satirique ; mais il y avait trop à pardonner. Quand la première partie des Ames mortes parut, en 1842, ce fut un cri de stupeur chez les uns, d’indignation chez les autres, C’était donc cela, la patrie ! Une caverne de coquins, d’idiots et de misérables, sans une exception consolante ! Un mot fameux de Pouchkine avait déjà averti l’auteur : « Je lui lisais les premiers chapitres de mon livre. Il s’apprêtait à rire, comme il faisait toujours quand il entendait quelque chose de moi. Mais je le vis devenir soucieux, son visage s’assombrit par degrés. Quand j’eus fini, il s’écria d’une vois accablée : « Dieu ! que notre Russie est triste ! » — Chacun répéta l’exclamation du poète. Beaucoup de lecteurs refusèrent de se reconnaître aux portraits noirs de leur ressemblance ; ils accusèrent l’écrivain de les avoir vus à travers sa bile de malade, ils le traitèrent de diffamateur et de renégat. On lui objectait avec raison que, malgré les mœurs du servage et la corruption administrative, il ne manquait pas de braves cœurs et d’honnêtes gens dans l’empire de Nicolas. Le malheureux Gogol comprit qu’il avait frappé trop fort. A partir de ce moment, il multiplie les lettres publiques, les explications, les préfaces : il conjure ses lecteurs d’attendre pour le juger la seconde partie de son poème, le contraste de la lumière avec les ténèbres du début. Mais cette partie réparatrice ne venait pas ; les douces visions se refusaient à naître sous le crayon attristé du caricaturiste. Nous le voyons assez par les fragmens que nous possédons. Quelle différence de relief entre les noires mais vigoureuses créations du premier livre, et les pâles figures qu’on leur oppose dans le second ! Le prince-gouverneur, ce prince « ennemi de la fraude » qui anéantit les fonctionnaires coupables et ramène le règne de l’équité dans sa ville, l’auteur l’a ressuscité des vieux contes moraux. De même pour Mourasof, le riche et pieux industriel. Mourasof, c’est M. Madeleine des Misérables, dégonflé du grand souffle épique : un saint laïque et millionnaire, qui prêche, pardonne, influence et arrange tout. Ces deux justes ont tout au plus la vie des mornes béatifiés qu’on voit sur les anciennes fresques des couvens de Moscou. Julienne, la jeune fille qui devait venger la femme russe, assez maltraitée jusque-là, traverse la scène comme une ombre ; à peine née, elle échappe aux mains de Gogol ; il n’a jamais su créer une figure de femme attrayante, c’est la grande lacune de son œuvre.

Malgré tout, cette œuvre incomplète s’emparait des imaginations ; elle n’a cessé d’y grandir et d’y personnifier la Russie du temps jadis. Depuis quarante ans, elle fait le fond de l’esprit national ; chaque boutade est passée en proverbe, chaque personnage est grandement établi dans la société idéale que tout pays se compose avec sa littérature classique. L’étranger qui n’a pas lu les Ames mortes est souvent arrêté dans la conversation ; il ignore les traditions de la famille et les ancêtres auxquels on se réfère à tout propos. Tchilchikof, le cocher Séliphane et leurs trois chevaux, ce sont là pour un Russe des amis aussi présens que peuvent l’être pour l’Espagnol don Quichotte, Sancho et Rossinante. Vous les rencontrerez surtout dans les vieilles provinces, où Gogol les a perdus sans achever leur histoire. Car Tchitehikof n’est pas mort ; le prévaricateur et l’intrigant attendent toujours sa visite. Que de lois, durant les longues traites sur les routes de la steppe, en croisant dans le brouillard la britchka solitaire du marchand ou de l’officier, je me suis surpris à regarder sous le tas de fourrures’, pensant que c’était lui ! Et dans l’aigre carillon des sonnettes qui riaient ou sanglotaient, — on ne sait jamais avec les sonnettes russes, — je croyais entendre l’écho du rire mystérieux, dominant le bruit de la pluie d’automne, le murmure inquiet des trembles.


V

Gogol revint de Rome vers 1846. Sa santé déclinait rapidement, les accès de fièvre lui rendaient tout travail difficile. Il se reprenait avec une passion désespérée à ses Ames mortes : sa plume, errante au gré de ses nerfs, le trahissait Ce fut dans une des crises de son mal qu’il brûla tous ses livres et le manuscrit de la seconde partie du poème. Les choses de la foi l’absorbèrent bientôt tout entier, II désirait faire le pèlerinage de terre-sainte ; pour se procurer les fonds nécessaires, dit-il dans une préface, et pour solliciter les prières de ses lecteurs, il publia son dernier écrit. Les Lettres à mes amis. Ce sont des épîtres de direction spirituelle, entremêlées de plaidoyers littéraires auxquels j’ai fait plusieurs emprunts. Aucun de ses ouvrages satiriques ne lui valut autant d’ennemis et d’injures que ce traité de morale religieuse. J’aurais bien de la peine à faire comprendre l’émoi qu’il suscita et les polémiques prolongées jusqu’à nos jours : pour y réussir, il faudrait esquisser une histoire des idées durant cette période si peu connue, la seconde moitié du règne de l’empereur Nicolas. La matière déborderait mon sujet ; je me borne à de courtes indications, en renvoyant les curieux aux excellens travaux de M. Schébalsky[8]. Au cours des années qui allèrent de 1840 à la guerre de Crimée, on vit se constituer les deux grandes écoles intellectuelles qui se disputent la Russie contemporaine et y tiennent lieu de partis politiques. L’école « libérale » se manifestait à l’aide de subterfuges et triomphait presque sans contradicteurs. Tous ceux qui se piquaient de penser professaient une philosophie transcendantale, empruntée à Hegel et à Feuerbach pour L’Allemagne, à Saint-Simon, à Fourier, à Proudhon pour la France. « Je me passerais plutôt de souliers que des livres de ces apôtres, » écrivait un étudiant. La jeunesse était ralliée tout entière derrière Herzen et Biélinsky, les promoteurs du mouvement. Bien entendu, cette philosophie masquait des revendications politiques et sociales, dont elle n’était que le langage hiéroglyphique. La question religieuse n’existait pas. Pour les classes cultivées, l’Église était une institution d’état, inviolable comme les autres, ignorée en dehors des jours où l’on accomplissait ses rites par devoir d’étiquette. Ce devoir civil rempli, l’athéisme reprenait ses droits, à peu près avec les nuances qu’il offrait chez nous au XVIIIe siècle : doctrinal et insidieux chez les philosophes, déférant et discret dans la société polie. Si l’un des fonctionnaires ecclésiastiques avait interrompu sa psalmodie pour jeter l’idée religieuse dans les batailles intellectuelles, on eût trouvé cette intrusion du plus mauvais goût.

Qu’on juge maintenant du scandale. Un laïque dressait son livre comme une chaire de vérité pour gourmander l’indifférence de ses concitoyens, pour leur rappeler que l’esprit de l’évangile devait pénétrer toute leur vie intime et leur vie sociale ; dans la lettre sur le clergé, il prenait la défense d’un corps universellement méprisé ; dans les lettres politiques, il formulait le catéchisme slavophile, il préconisait le pouvoir nécessaire du tsar comme « un pouvoir d’amour » adoucissant la dureté de la loi ; selon lui, le « tsar d’amour » était seul capable de guérir les souffrances exaspérées du peuple : les vaines inventions des philanthropes d’Occident s’étaient montrées impuissantes à cette fin. Le prédicateur parlait beaucoup de ce peuple, tout comme Herzen et Biélinsky ; mais, au lieu de revendiquer ses droits et d’en faire un levier d’opposition, il rappelait aux classes intelligentes leur devoir étroit de tutelle et d’assistance envers le paysan ; enfin, il prodiguait les conseils aux gens de tous les états, il déclarait que, pour lui, il n’écrirait plus, parce qu’il était uniquement occupé de chercher le bien de son âme et le bien des autres. Il insinuait, d’ailleurs, qu’il fallait admirer ses œuvres précédentes et développait longuement les raisons qu’il y avait de le faire.

On trouve de tout dans cet écrit : pas mal de fatras philosophique, aussi nuageux que celui du camp adverse ; des vérités anciennes, toujours bonnes à dire parce qu’elles sont toujours oubliées, et quelques idées nouvelles, sur lesquelles on vit aujourd’hui dans le monde slave. Comme il est d’usage, ce fut précisément pour ces dernières qu’on traita l’auteur de réactionnaire. La presse, représentée alors par les revues littéraires, se déchaîna contre l’imprudent qui remontait le courant du jour. Elle avait beau jeu. Pensez donc ! L’homme qui prêchait ainsi sur le ton d’un père de l’Eglise, c’était l’auteur comique chargé jusque-là de faire rire, le détracteur satirique de la Russie officielle, applaudi la veille par toutes les oppositions ! Gogol était vulnérable en un point ; il s’arrogeait naïvement la direction des consciences au nom de la royauté intellectuelle qu’on lui avait décernée. Ses épitres présentent un singulier alliage, assez fréquent d’ailleurs, d’humilité chrétienne et de bouffissure littéraire.

On décréta qu’il était tombé dans le mysticisme, on l’enterra sous ce mot. Le mysticisme de Gogol est un fait acquis. L’opinion fut si bien prévenue que je crains d’étonner les Russes en demandant la révision du procès. Je relis attentivement les Lettres de l’accusé ; j’ai recueilli le témoignage de personnes qui vécurent à cette époque auprès de lui. Si les mots de notre langue ont un sens défini, Nicolas Vassiliévitch ne fut pas un mystique. Je voudrais traduire et citer les lettres sur l’aumône, sur la maladie ; on les taxerait plutôt de jansénisme, elles sont telles qu’auraient pu les rédiger un Arnauld ou un Saci. Les théories politiques et sociales répugnent aux conceptions françaises, c’est une autre question ; mais M. Aksakof et les coryphées de l’école slavophile développent aujourd’hui les mêmes thèmes avec plus d’exaltation encore ; personne en Russie ne les accuse de mysticisme. Le fait de renoncer à écrire pour se consacrer à son salut a semblé à d’autres époques tout naturel et raisonnable ; je n’ai jamais vu la qualification de mystique accolée au nom de Racine ; quant à Pascal, on ne la lui prodigue plus que dans la pharmacie de M. Bornais. Tolstoï, qui a agi comme Gogol, proteste alors qu’on lui applique cette épithète ; pourtant il nous propose une théologie nouvelle ; son prédécesseur s’en tenait docilement au dogme établi. Mais peut-être les mots n’ont-ils qu’une valeur de relation et de moment ; ce qui était mystique en 1840 ne le fut pas deux siècles plus tôt et ne l’est plus après un demi-siècle.

Je laisse ces querelles obscures. On sera plus curieux d’apprendre ce que devenait le pauvre écrivain au milieu de la tempête qu’il avait soulevée. Il fit le voyage de Jérusalem, il erra quelque temps à travers ces ruines grises, paysage tentant et dangereux pour les âmes en détresse. De retour à Moscou, il fut recueilli dans des maisons amies. Le Cosaque ne pouvait parvenir à se fixer. Il ne possédait rien, donnant tout aux pauvres. Dès 1844, il avait abandonné le produit de ses œuvres à la caisse des étudians nécessiteux. Ses hôtes le voyaient arriver avec une petite valise, bourrée d’articles de journaux, de critiques et de pamphlets dirigés contre lui ; ce bagage de gloire et d’amertume était tout son avoir. Une personne qui grandissait alors dans une des familles où il fréquentait le plus me retrace le portrait de Gogol à cette époque. C’était un petit homme, trop long de buste, marchant de travers, gauche et mal mis, assez ridicule avec sa mèche de cheveux battant sur le front et son grand nez proéminent. Il se communiquait peu, avec difficulté. Par instans, il retrouvait des éclairs de son ancienne gaîté, surtout près des enfans, qu’il aimait. Bientôt il retombait dans son hypocondrie ; des souvenirs concordent avec des notes écrites par Tourguéuef, après sa première visite à l’auteur des Ames mortes. — « De petits yeux bruns, une pointe de malice encore dans le regard fatigué ; une physionomie de renard ; dans toute la tournure, quelque chose du répétiteur d’une école de province[9]. » De tout temps. Nicolas Vassiliévitch avait eu cet extérieur ingrat et cette gaucherie, avec la timidité qu’elle engendre. Cela explique peut-être pourquoi les biographes n’ont trouvé dans sa vie aucune trace du passage d’une femme ; et l’on comprend ensuite l’absence de la femme dans son œuvre.

Une légende universellement acceptée, comme celle du mysticisme, veut que Gogol soit mort halluciné, épuisé par les macérations et par les jeûnes. Ou m’assure de bonne source qu’il fut emporté par une complication typhoïde, survenue pendant une recrudescence de son mal. La nature de ses souffrances est imparfaitement connue, comme l’état de son esprit durant les dernières années. On avait cessé de regarder dans ce puissant cerveau, depuis longtemps vide d’images et de joie. A l’âge où d’autres commencent leur tâche. Il terminait la sienne ; la rapide usure de l’homme russe avait triomphé de lui. Une fatalité mystérieuse a pesé sur tous les écrivains de sa génération, balle ou coup d’épée, désordre nerveux ou consomption, quand ce n’est pas un accident tragique, c’est une langueur inexpliquée qui les abat aux environs des quarante ans. Cette hâtive et prodigue Russie traite ses enfans comme ses plantes ; elle les fait magnifiques, les presse de fleurir, elle ne les achève pas et les engourdit en pleine sève. D’elle, de ses fils et de leurs idées, on peut dire ce que le philosophe écrivait à une pauvre femme : » Vous êtes sacrifiée d’avance, parce qu’il n’y a pas d’équilibre entre votre esprit et votre action. » — A trente-trois ans, après la publication des Ames mortes, les facultés productrices étaient déjà ruinées chez Nicolas Vassiliévitch ; à quarante-trois, il finissait, de s’éteindre, le 21 février 1852. L’incident fit peu de bruit. La faveur impériale avait oublié ce littérateur ; depuis 1848, ils portaient tous ombrage. On blâma le gouverneur de Moscou, qui avait revêtu les cordons de ses ordres et accompagné le cercueil. Tourgnénef fut exilé dans ses terres en punition d’une lettre où il appelait le défunt : grand homme.

La postérité s’est chargée de ratifier ce titre. Quelle place faut-il assigner à Gogol dans le panthéon littéraire ? Mérimée la trouvait « entre les meilleurs humoristes anglais. » Le rang me semble modeste, à moins que le critique ne fît allusion à Swift, ce qui serait honorable et juste. Je voudrais rapprocher l’écrivain russe de ses maîtres naturels et le rencontrer à mi-hauteur entre Cervantes et Le Sage. Mats il est encore trop tôt. Goûterions-nous le Don Quichotte, si les choses d’Espagne n’étaient pas entrées depuis trois siècles dans notre littérature ? Dès l’enfance, nous nous apprêtons à rire quand on nous parle d’un alguazil ou d’un alcade. Gogol nous entretient d’un monde trop nouveau. Je préviens avec loyauté le lecteur français qu’il sera rebuté par ces livres. L’abord en est pénible ; des mœurs ignorées, une armée de personnages sans lien commun, des noms d’autant plus étranges qu’ils comportent des intentions comiques. Qu’on ne s’attende pas à trouver là ses séductions qui ont recommandé Tolstoï et Dostoïevsky. Ceux-ci nous montrent des résultats et non des origines ; ils nous touchent surtout parce qu’ils sont humains, au moins pour ce moment de l’histoire européenne ; les maladies dont ils souffrent ont débordé hors de leur pays, l’état d’âme qu’ils étudient tend à se généraliser en Occident ; sur certains points ils nous côtoient, et sur d’autres ils nous devancent. Gogol est plus loin, plus attardé, quand on ne le regarde pas avec la loupe de l’historien ; par le fond et par l’accessoire, il est exclusivement russe. Pour le faire aimer des lettrés, il faudrait d’excellentes traductions ; c’est malheureusement le contraire qu’on nous offre.

Laissons-le donc en Russie. Là, tous les plus grands entre les nouveau-venus saluent en lui le père et le maître. Ils lui doivent leur langue ; plus subtile et plus harmonieuse chez Tourguénef, elle a plus de jet, de variété et d’énergie chez le prosateur qui l’a façonnée le premier. Quant aux idées, j’ai assez dît ce qu’il en fallait rapporter à Gogol. Il a surgi au moment où sa patrie, incertaine de ce qu’elle allait être, s’ignorait elle-même et enfantait obscurément ; ce médecin brutal l’a délivrée, il lui a montré ce qu’elle devait aimer en flétrissant ce qu’elle devait haïr. L’écrivain réaliste, au meilleur sens de ce terme, a fourni l’outil convenable à la pensée et à l’art de notre temps ; il en a vu l’emploi futur d’un regard très clair ; il a même aperçu l’aboutissement dernier, au moins en Russie, de cette enquête exacte sur les phénomènes et sur l’homme, inaugurée par lui. Si l’on en doute, qu’on retienne cette phrase, l’une des dernières tombées de sa plume, dans la Confession d’un auteur : « J’ai poursuivi la vie dans sa réalité, non dans les rêves de l’imagination, et je suis arrivé ainsi à Celui qui est la source de la vie. »


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUÉ.

  1. Les Ames mortes furent traduites en 1858 par Eug. Moreau, 1 vol. in-4°, chez Havard, et en 1859 par E. Charrière, 2 vol. In-12. Ces deux éditions sont introuvables aujourd’hui, et pourtant les Ames mortes ont été fort peu lues en France. La consomption lente de certains livres que personne ne lit tient du mystère. C’est la seconde de ces traductions que la maison Hachette réimprime dans la collection des romans étrangère. Je crois devoir indiquer les autres œuvres de Gogol traduites dans notre langue : Tarass Boulba, traduction de Viardot, dans la collection des romans étrangers, même librairie. — Chez C. Levy : l’Inspecteur général (le Reviseur), traduction de Mérimée ; le Manteau, traduction de X. Marmier, dans le volume intitulé Au bord de la Néva.
  2. Dans cet essai de traduction et dans les suivans, je me suis attaché à transposer la phrase russe mot pour mot, avec ses répétitions et sa redondance. Le lecteur jugera ainsi le fort et le faible de ce style.
  3. Voir la Revue du 15 novembre 1881.
  4. Pane, seigneur ; panna, dame de qualité, en polonais et en petit-russien.
  5. Lettres à mes amis, lettre X.
  6. Ode à N.., tome I des Œuvres complètes, édition de Gennadi, p, 471.
  7. Il est regrettable que, dans la traduction française, rien n’indique cette division si nécessaire pour l’intelligence des Ames mortes. Je crois devoir avertir le lecteur que la première partie, la seule que l’auteur ait jugée digne d’être publiée, finit avec le chant XI, à la page 47 du tome II. M. Charrière a complété la seconde avec un épilogue imaginé par un professeur de Kief. Les éditions russes écartent toutes ce pastiche ; en revanche, elles donnent les deux rédactions successives de Gogol et de nombreuses variantes, où l’on peut surprendra le travail acharné de l’écrivain.
  8. Messager russe, novembre-décembre 1884, février 1885.
  9. Tourguénef, t. I. p. 64 des Œuvres complètes, édition de Moscou.