Les Grandes Espérances/II/11

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 122-141).


CHAPITRE XI.


Ce fut heureux pour moi d’avoir à prendre des précautions pour assurer (autant que possible) la sécurité de mon terrible visiteur ; car cette pensée, en occupant mon esprit dès mon réveil, écarta toutes les autres et les tint confusément à distance.

L’impossibilité de le tenir caché dans l’appartement était évidente : et en essayant de le faire, on aurait évidemment provoqué les soupçons. Il est vrai que je n’avais plus mon groom à mon service ; mais j’étais espionné par une vieille femelle, assistée d’un sac à haillons vivant, qu’elle appelait sa nièce ; et vouloir les tenir éloignées d’une des chambres c’eût été donner naissance à leur curiosité et à leurs soupçons. Elles avaient toutes les deux la vue faible, ce que j’avais longtemps attribué à leur manière de regarder par le trou des serrures, et elles étaient toujours sur mon dos, quand je ne le demandais pas ; c’était même, en outre de l’habitude de voler, l’unique qualité qu’elles possédaient. Pour ne pas avoir l’air de faire de mystère avec ces gens-là, je résolus d’annoncer dans la matinée que mon oncle était arrivé inopinément de la province.

Je pris cette résolution, tout en cherchant dans l’obscurité les moyens de me procurer de la lumière. N’en finissant pas, je fus obligé de descendre à la loge pour prier le concierge de venir avec sa lanterne. En descendant à tâtons l’escalier obscur, je tombai sur quelque chose, et ce quelque chose était un homme accroupi dans un coin.

L’homme ne répondit pas quand je lui demandai ce qu’il faisait là ; il se déroba au contact de ma main, sans prononcer une parole : je courus à la loge du concierge du Temple et criai au portier d’accourir promptement, lui disant ce qui venait de m’arriver. Le vent soufflant avec plus de force que jamais, nous n’osâmes pas risquer la lumière de la lanterne pour allumer les lampes de l’escalier, mais nous examinâmes l’escalier du bas en haut, sans trouver personne. Il me vint alors à l’idée que cet homme avait pu se glisser dans mon appartement. J’allumai ma chandelle à celle du portier, et, le laissant à la porte, je visitai avec soin toutes nos chambres, sans oublier celle où dormait mon terrible visiteur. Tout était tranquille, et, assurément, il n’y avait personne que lui dans l’appartement.

Je craignais qu’il n’y eût quelque guet à pens sur l’escalier dans cette nuit terrible, et je demandai au portier, dans l’espoir d’en tirer quelque explication, tout en lui versant à la porte un verre d’eau-de-vie, s’il n’avait pas ouvert à plusieurs individus ayant visiblement bien dîné.

« Oui, dit-il, à trois reprises différentes : l’un demeure dans la Cour de la Fontaine, les deux autres dans la rue Basse, et je les ai vus tous sortir. »

Le seul homme qui habitât la maison dont mon appartement faisait partie était à la campagne depuis plusieurs semaines, et il n’était certainement pas rentré pendant la nuit, car nous avions vu son cadenas à sa porte en montant.

« La nuit est si mauvaise, monsieur, dit le portier en me rendant le verre, qu’il est venu peu de monde à ma porte ; en outre des trois individus dont je vous ai parlé je ne me souviens pas qu’il soit entré personne depuis environ onze heures ; un étranger vous a demandé à cette heure-là.

— Oui, mon oncle, murmurai-je.

— Vous l’avez vu, monsieur ?

— Oui !… oh ! oui…

— Ainsi que la personne qui était avec lui ?

— La personne qui était avec lui ? répétai-je.

— J’ai jugé que la personne était avec lui, repartit le portier, car elle s’est arrêtée en même temps que lui quand il m’a parlé, et l’a suivi lorsqu’il a continué son chemin.

— Quel genre d’homme était-ce ? »

Le portier ne l’avait pas particulièrement remarqué ; il pensait que c’était un ouvrier, autant qu’il pouvait se le rappeler : il avait une sorte de vêtement couleur poussière et par-dessus un habit noir. Le portier faisait moins d’attention à cette circonstance que je n’en faisais moi-même, et cela tout naturellement, car il n’avait pas les mêmes raisons que moi pour y attacher de l’importance.

Quand je me fus débarrassé de lui, ce que je crus bon de faire sans prolonger davantage ces explications, j’eus l’esprit fort troublé par ces deux circonstances coïncidant ensemble, bien qu’on pût leur donner séparément une innocente solution : l’inconnu de l’escalier pouvait être quelque dîneur en ville attardé, qui s’était trompé de maison et qui pouvait être monté jusque sur mon escalier et là s’être assoupi ; peut-être aussi mon visiteur sans nom avait-il amené quelqu’un avec lui pour lui montrer le chemin. Cependant tout cela avait un vilain air pour moi, porté à la méfiance et à la crainte comme je l’étais depuis les événements survenus pendant ces dernières heures.

J’activai mon feu, qui brûlait avec un faible éclat à cette heure matinale, et je m’assoupis devant la cheminée. Il me semblait avoir sommeillé toute une nuit, quand les horloges sonnèrent six heures. Comme l’aurore ne devait paraître que dans une grande heure et demie, je m’assoupis de nouveau, tantôt m’éveillant accablé, entendant des conversations diffuses sur des riens, tantôt prenant pour le tonnerre le vent qui grondait dans la cheminée, et finissant enfin par tomber dans un profond sommeil, dont je fus réveillé en sursaut par le grand jour.

Pendant tout ce temps, il m’avait été impossible de bien considérer ma situation, et je ne pouvais encore le faire. Je n’avais pas encore la faculté de fixer mon attention, ou je ne le faisais que d’une façon tout à fait incohérente. Quant à former un plan pour l’avenir, j’aurais plutôt formé un éléphant. En ouvrant les volets, en voyant la triste et humide matinée, le ciel gris de plomb, en passant d’une chambre à l’autre, en me rasseyant ensuite en grelottant devant le feu pour attendre ma servante, je songeais bien combien j’étais malheureux, mais je me rendais à peine compte pourquoi, ni depuis combien de temps je l’étais, ni à quel jour de la semaine je faisais cette réflexion, ni même qui j’étais, moi qui la faisais.

À la fin, la vieille femme et sa nièce arrivèrent. Cette dernière avait une tête assez difficile à distinguer du plumeau qu’elle tenait à la main. Elles parurent surprises de me voir déjà levé et auprès du feu. Je leur dis que mon oncle était arrivé pendant la nuit, qu’il dormait encore, et que le menu du déjeuner devait être modifié en conséquence. Puis je me lavai et m’habillai pendant qu’elles roulaient les meubles çà et là en faisant de la poussière, et c’est ainsi que, dans une sorte de rêve ou de demi-sommeil, je me retrouvai assis devant le feu, l’attendant, lui, pour déjeûner.

Bientôt sa porte s’ouvrit et il parut. Je ne pouvais prendre sur moi de le regarder, et je trouvais qu’il avait encore plus mauvais air au grand jour.

« Je ne sais même pas, dis-je à voix basse pendant qu’il prenait place à table, de quel nom vous appeler. J’ai dit que vous étiez mon oncle.

— C’est cela, mon cher enfant, appelez-moi votre oncle.

— Vous aviez sans doute pris un nom à bord du vaisseau ?

— Oui, mon cher ami, j’avais pris le nom de Provis.

— Avez-vous l’intention de conserver ce nom ?

— Mais, oui, mon cher enfant, il est aussi bon qu’un autre, à moins que vous n’en préfériez un plus convenable.

— Quel est votre vrai nom ? lui demandai-je à voix basse.

— Magwitch, me répondit-il sur le même ton, et Abel est mon nom de baptême.

— Pour quel état avez-vous été élevé ?

— Pour l’état de vermine, mon cher enfant. »

Il répondait tout à fait sérieusement en se servant de ce mot comme s’il indiquait une profession.

« En venant dans le Temple, hier soir… dis-je m’arrêtant soudain pour me demander intérieurement si c’était bien la soirée précédente, car cela me semblait bien éloigné.

— Oui, mon cher enfant…

— Quand vous vous êtes arrêté à la porte pour demander au portier où je restais, y avait-il quelqu’un avec vous ?

— Avec moi ?… Non, mon cher ami.

— Mais y avait-il quelqu’un à la porte ?… dis-je.

— Je ne l’ai pas remarqué, répliqua-t-il d’un air équivoque, ne connaissant pas les êtres de la maison ; mais je pense qu’il est entré quelqu’un en même temps que moi.

— Êtes-vous connu dans Londres ?

— J’espère que non, » dit-il en traçant sur son cou une ligne avec son doigt.

Ce geste me fit éprouver une chaleur et un malaise indicibles.

« Étiez-vous connu dans Londres autrefois ?

— Pas énormément, mon cher ami, j’étais presque toujours en province.

— Avez-vous été… jugé… à Londres ?

— Quelle fois ? dit-il avec un regard rusé.

— La dernière fois ? »

Il fit un signe de tête affirmatif et ajouta :

« C’est comme cela que j’ai fait connaissance avec Jaggers : Jaggers était pour moi. »

J’allais lui demander pour quel crime il avait été condamné ; mais il prit un couteau, lui fit faire le moulinet en disant :

« Mais peu importe ce que j’ai pu faire ; c’est réglé et payé. »

Il se mit à déjeûner.

Il mangeait avec une avidité tout à fait désagréable, et, dans toutes ses actions, il se montrait grossier, bruyant et insatiable. Il avait perdu quelques-unes de ses dents depuis que je l’avais vu manger dans les marais ; et en retournant ses aliments dans sa bouche et mettant sa tête de côté pour les faire passer sous les dents les plus fortes, il ressemblait terriblement en ce moment à un vieux chien affamé. Si j’avais eu de l’appétit en me mettant à table, il me l’aurait certainement enlevé, et je serais resté loin de lui comme je l’étais alors, retenu par une aversion insurmontable et les yeux tristement fixés sur la nappe.

« Je suis un fort mangeur, mon cher ami, dit-il en manière d’excuse polie, quand il eut fini son repas, mais je l’ai toujours été ; s’il eût été dans ma constitution d’être moins fort mangeur j’aurais éprouvé moins d’embarras. Pareillement, il me faut ma pipe. Quand je me suis mis à garder les moutons de l’autre côté du monde, je crois que je serais devenu moi-même un mouton fou de tristesse si je n’avais pas eu ma pipe. »

En disant cela, il se leva de table, et, mettant sa main dans la poche de côté de son vêtement, il en tira une pipe courte et noire, et une poignée de ce tabac appelé tête de nègre. Ayant bourré sa pipe, il remit le surplus du tabac dans sa poche, comme si c’eût été un tiroir. Alors il prit avec les pincettes un charbon ardent et y alluma sa pipe, puis il tourna le dos à la cheminée, en renouvelant son mouvement favori de tendre ses deux mains en avant pour prendre les miennes.

« Et voilà, dit-il, en levant et abaissant alternativement mes mains prises dans les siennes, tout en fumant sa pipe, et voilà le gentleman que j’ai fait ! C’est bien lui-même ! Cela me fait du bien de vous regarder, Pip. Tout ce que je demande, c’est d’être près de vous et de vous regarder, mon cher enfant ! »

Je dégageai mes mains dès que cela me fut possible, et je découvris que je commençais tout doucement à me familiariser avec l’idée de ma situation. Je compris à qui j’étais enchaîné, et combien fortement je l’étais, en entendant sa voix rude, et en voyant sa tête chauve et ridée, avec ses touffes de cheveux gris fer de chaque côté.

« Je ne veux pas voir mon gentleman à pied dans la boue des rues, il ne faut pas qu’il y ait de boue à ses souliers. Mon gentleman doit avoir des chevaux, Pip, des chevaux de selle et des chevaux d’attelage, des chevaux de tout genre pour que son domestique monte et conduise tour à tour ! Bon Dieu ! des colons auraient des chevaux, et des chevaux pur-sang, s’il vous plaît, et mon gentleman, à Londres, n’en aurait pas ! Non, non ; nous leur montrerons ce que nous savons faire !… N’est-ce pas, Pip ? »

Il sortit de sa poche un grand et épais portefeuille tout gonflé de papiers et le jeta sur la table.

« Il y a dans ce portefeuille quelque chose qui vaut la peine d’être dépensé, mon cher enfant ; c’est à vous ; tout ce que j’ai n’est pas à moi, mais bien à vous, usez-en sans crainte : il y en a encore au lieu d’où vient celui-ci. Je suis venu du pays là-bas pour voir mon gentleman dépenser son argent en véritable gentleman ; ce sera mon seul plaisir ; mais il sera grand, et malheur à vous tous ! continua-t-il en faisant claquer ses doigts avec bruit. Malheur à vous tous, depuis le juge avec sa grande perruque, jusqu’au colon faisant voler la poussière au nez des passants ; je vous ferai voir un plus parfait gentleman que vous tous ensemble !

— Arrêtez, dis-je, presque dans un accès de crainte et de dégoût. J’ai besoin de vous parler ; j’ai besoin de savoir ce qu’il faut faire ; j’ai besoin de savoir comment vous éviterez le danger, combien de temps vous allez rester, et quels sont vos projets.

— Tenez, Pip, dit-il en mettant tout à coup sa main sur mon bras d’une manière attristée et soumise ; d’abord, tenez, je me suis oublié il y a une demi-minute. Ce que j’ai dit était petit, oui, c’était petit, très-petit. Tenez, Pip, voyez, je ne veux plus être si petit.

— D’abord, repris-je en soupirant, quelles précautions peut-on prendre pour vous empêcher d’être reconnu et arrêté ?

— Non, mon cher enfant, dit-il du même ton que précédemment, cela ne peut pas passer ; c’est de la petitesse ; je n’ai pas mis tant d’années à faire un gentleman sans savoir ce qui lui est dû. Tenez, Pip, j’ai été petit ; voilà ce que j’ai été, très-petit, voyez-vous, mon cher enfant. »

J’étais sur le point de céder à un rire nerveux et irrité, en répliquant :

« J’ai tout vu. Au nom du ciel, ne vous arrêtez pas à cela.

— Oui ; mais, tenez, continua-t-il ; mon cher enfant, je ne suis pas venu de si loin pour me montrer petit. Voyons, continuez, mon cher ami : vous disiez…

— Comment vous préserver du danger qui vous menace ?

— Mais, mon cher enfant, le danger n’est pas si grand que vous le croyez. Si l’on ne m’a pas encore reconnu, le danger est insignifiant. Il y a Jaggers, il y a Wemmick, il y a vous : quel autre pourrait me dénoncer ?

— Ne risquez-vous pas qu’on vous reconnaisse dans la rue ? dis-je.

— Mais, répondit-il, ce n’est pas trop à craindre. Je n’ai pas l’intention de me faire mettre dans les journaux sous le nom de A. M…, revenu de Botany Bay. Les années ont passé, et quel est celui qui y gagne ? Cependant, voyez-vous, Pip, quand même le danger aurait été cinquante fois plus grand, je serais venu vous voir tout de même, voyez-vous, Pip.

— Et combien de temps comptez-vous rester ?

— Combien de temps ? fit-il en ôtant sa pipe noire de sa bouche et en laissant retomber sa mâchoire pendant qu’il me regardait ; je ne m’en retournerai pas, je suis venu pour toujours.

— Où allez-vous demeurer ? dis-je. Que faut-il faire de vous ?… Où serez-vous en sûreté ?

— Mon cher ami, répondit-il, il y a des perruques qu’on peut se procurer pour de l’argent, et qui vous changent totalement ; il y a la poudre, les lunettes et les habits noirs, et mille autres choses. D’autres l’ont fait déjà avec succès, et ce que d’autres ont fait, d’autres peuvent le faire encore. Quant à mon logement et à ma manière de vivre, mon cher enfant, donnez-moi votre opinion.

— Vous voyez les choses d’une manière plus calme, aujourd’hui, dis-je ; mais vous étiez plus sérieux hier, en jurant qu’il y allait de votre mort.

— Et je le jure encore, dit-il en remettant sa pipe dans sa bouche ; et la mort par la corde, en pleine rue, pas bien loin d’ici, et il est nécessaire que vous compreniez parfaitement qu’il en est ainsi. Eh ! quoi ? quand on en est où j’en suis, retourner serait aussi mauvais que de rester, pire même ; sans compter, Pip, que je suis ici, parce que depuis des années, je désire être près de vous. Quant à ce que je risque, je suis un vieil oiseau maintenant, qui a vu en face toutes sortes de pièges, depuis qu’il a des plumes, et qui ne craint pas de percher sur un épouvantail. Si la mort se cache dedans, qu’elle se montre, et je la regarderai en face, et alors seulement j’y croirai, mais pas avant. Et maintenant, laissez-moi regarder encore une fois mon gentleman ! »

Il me prit de nouveau par les deux mains, et m’examina de l’air admirateur d’un propriétaire, en fumant tout le temps avec complaisance.

Il me sembla que je n’avais rien de mieux à faire que de lui retenir dans les environs un logement tranquille, dont il pourrait prendre possession au retour d’Herbert, que j’attendais sous deux ou trois jours. Je jugeai que, de toute nécessité, je devais confier ce secret à Herbert. En laissant même de côté l’immense consolation que je devais éprouver en le partageant avec lui, cela me paraissait tout simple. Mais cela ne paraissait pas simple à M. Provis (j’avais résolu de lui donner ce nom) et il ne voulut consentir à ce que j’avertisse Herbert qu’après l’avoir vu et avoir jugé favorablement de sa physionomie.

« Et encore, alors, mon cher enfant, dit-il en tirant de sa poche une graisseuse petite Bible noire à fermoir, nous lui ferons prêter serment. »

Déclarer que mon terrible protecteur portait ce petit livre noir partout avec lui dans le seul but de faire jurer les gens dans les circonstances importantes, ce serait déclarer ce dont je n’ai jamais été parfaitement sûr ; mais ce que je puis dire, c’est que je ne l’en ai jamais vu en faire un autre usage. Le livre lui-même semblait avoir été dérobé à quelque cour de justice, et peut-être la connaissance de cette origine, combinée avec la propre expérience de Provis en cette matière, le faisait-il compter sur le pouvoir de sa Bible, comme sur une sorte de charme ou de sortilège légal. En le voyant tirer ce livre de sa poche, je me souvins comment il m’avait fait jurer fidélité dans le cimetière, il y avait longtemps, et comment il s’était représenté lui-même, la veille au soir, jurant sans cesse, dans sa solitude, qu’il accomplirait ses résolutions.

Comme il portait pour le moment une espèce de vareuse de marin, qui lui donnait l’air d’un marchand de perroquets ou de cigares, je discutai ensuite avec lui le vêtement qu’il pourrait mettre le plus convenablement. Il avait une foi extraordinaire dans la vertu des culottes courtes comme déguisement, et il avait, dans son idée, esquissé un costume qui devait faire de lui quelque chose tenant le milieu entre un doyen et un dentiste. Ce fut après des difficultés extrêmes que je l’amenai à prendre des habits qui lui donnèrent l’air d’un fermier aisé ; et il fut convenu qu’il se ferait couper les cheveux courts, et qu’il se mettrait un peu de poudre. Enfin, comme il n’avait encore été vu, ni de ma femme de ménage ni de sa nièce, nous conclûmes qu’il devait se dérober à leurs regards, jusqu’à ce que son changement de costume fût complet.

Il semblait qu’il était bien simple de prendre une décision sur ces précautions ; mais dans l’état d’éblouissement, pour ne pas dire de folie où je me trouvais, je n’en vins à bout que vers deux ou trois heures de l’après-midi. Il devait rester enfermé dans l’appartement pendant que je serais sorti, et n’ouvrir la porte sous aucun prétexte.

Il y avait à ma connaissance, dans Essex Street, une maison meublée convenable, dont les derrières donnaient sur le Temple, et étaient presque à portée de voix de ma fenêtre. C’est à cette maison que je me rendis tout d’abord, et je fus assez heureux pour retenir le second étage pour mon oncle, M. Provis. Je fus ensuite de boutique en boutique pour les achats nécessaires à son déguisement. La chose faite, je me rendis pour mon propre compte à la Petite Bretagne. M. Jaggers était à son bureau ; mais, en me voyant entrer, il se leva immédiatement et se fut mettre auprès du feu.

« Maintenant, Pip, dit-il, soyez circonspect.

— Je le serai, monsieur, répondis-je, car j’avais bien songé pendant la route à ce que j’allais dire.

— Ne vous compromettez pas, dit M. Jaggers, et ne compromettez personne… Vous entendez… personne… Ne me dites rien… je n’ai besoin de rien savoir… je ne suis pas curieux… »

Tout de suite, je m’aperçus qu’il savait que l’homme était venu.

« J’ai simplement besoin, monsieur Jaggers, dis-je, de m’assurer que ce qu’on m’a dit est vrai. Je n’ai pas le moindre espoir que ce ne soit pas vrai, mais je puis au moins tâcher de le vérifier. »

M. Jaggers fit un signe d’assentiment.

« Mais n’avez-vous pas dit : « On m’a dit ou on m’a informé ? » me demanda-t-il en tournant la tête de l’autre côté sans me regarder, et en fixant le plancher comme quelqu’un qui écoute. « Dit » impliquerait une communication verbale. Vous ne pouvez pas avoir eu, vous le savez, de communication verbale avec un homme qui se trouve dans la Nouvelle-Galles du Sud.

— Je dirai alors : « on m’a informé », monsieur Jaggers.

— Bien.

— J’ai été informé, par un homme du nom d’Abel Magwitch, qu’il est le bienfaiteur resté si longtemps inconnu.

— C’est bien l’homme, dit M. Jaggers, de la Nouvelle-Galles du Sud.

— Et lui seul ? dis-je.

— Et lui seul, dit M. Jaggers.

— Je ne suis pas assez déraisonnable, monsieur, pour vous rendre le moins du monde responsable de mes erreurs et de mes suppositions erronées, mais j’ai toujours supposé que c’était miss Havisham.

— Comme vous le dites, Pip, repartit M. Jaggers, en tournant froidement les yeux vers moi et en mordant son index, je n’en suis pas du tout responsable.

— Et cependant cela paraissait si probable, dis-je, le cœur brisé.

— Il n’y avait pas la moindre preuve, Pip, dit M. Jaggers en secouant la tête et en rassemblant les basques de son habit, ne jugez pas sur l’apparence, ne jugez jamais que sur des preuves. Il n’y a pas de meilleure règle.

— Je n’ai plus rien à dire, fis-je avec un soupir, après avoir gardé un moment le silence. J’ai vérifié les informations que j’avais reçues, et c’est tout.

— Et Magwitch de la Nouvelle-Galles du Sud s’étant enfin fait connaître, dit M. Jaggers, vous devez comprendre, Pip, avec quelle rigidité, dans mes rapports avec vous, j’ai toujours gardé la stricte ligne du fait… Je n’ai jamais dévié, si peu que ce soit, de la stricte ligne du fait… vous le savez parfaitement.

— Parfaitement, monsieur.

— Je communiquai à Magwitch… de la Nouvelle-Galles du Sud… la première fois qu’il m’écrivit… de la Nouvelle-Galles du Sud… l’avis qu’il ne devait pas s’attendre à me voir jamais dévier de la stricte ligne du fait. Je lui communiquai aussi un autre avis. Il me paraissait avoir fait une vague allusion dans sa lettre à quelque espoir lointain de venir vous visiter en Angleterre. Je le prévins que je ne voulais plus entendre parler de cela ; qu’il n’était pas probable qu’il obtînt sa grâce, qu’il était expatrié pour le reste de sa vie, et qu’en se présentant en ce pays il commettait un acte de félonie, qui le mettait sous le coup du maximum de la peine prononcée par la loi. Je donnai cet avis à Magwitch, dit M. Jaggers en me regardant sévèrement. Je lui écrivis à la Nouvelle-Galles du Sud, et, sans doute, il aura réglé sa conduite là-dessus.

— Sans doute, dis-je.

— J’ai appris par Wemmick, continua M. Jaggers, sans cesser de me regarder sévèrement, qu’il a reçu une lettre, datée de Portsmouth, d’un colon du nom de Parvis ou…

— Ou Provis, dis-je.

— Ou Provis… Merci, Pip… peut-être est-ce Provis… peut-être savez-vous ce qu’est Provis ?

— Oui, dis-je.

— Vous savez que c’est Provis ; il a reçu, disais-je, une lettre datée de Portsmouth, d’un colon du nom de Provis qui demandait quelques renseignements sur votre adresse, pour le compte de Magwitch. Wemmick lui a envoyé ces détails, à ce que je pense, par le retour du courrier. C’est probablement par Provis que vous avez reçu les explications de Magwitch… de la Nouvelle-Galles du Sud ?

— C’est par Provis, répondis-je.

— Adieu, Pip, dit M. Jaggers en me tendant la main ; je suis bien aise de vous avoir vu. En écrivant par la poste à Magwitch… de la Nouvelle-Galles du Sud… ou en communiquant avec lui par le canal de Provis, ayez la bonté de lui dire que les détails et les pièces justificatives de notre long compte vous seront envoyés en même temps que la balance de compte, car il existe encore une balance. Adieu, Pip ! »

Nous échangeâmes une poignée de main, et il me regarda sévèrement, aussi longtemps qu’il put me voir. En arrivant à la porte, je tournai la tête : il continuait à me regarder sévèrement pendant que les deux affreux bustes de la tablette semblaient essayer d’ouvrir leurs paupières, et de faire sortir de leur gosier ces mots :

« Oh ! quel homme ! »

Wemmick était sorti, mais eût-il été à son pupitre, il n’aurait rien pu faire pour moi.

Je rentrai tout droit au Temple, où je trouvai le terrible Provis en train de boire du grog au rhum et de fumer tranquillement sa tête de nègre.

Le lendemain, on apporta les habits que j’avais commandés. Il me sembla (et j’en éprouvais un grand désappointement), que tout ce qu’il mettait lui allait moins bien que tout ce qu’il ôtait. Selon moi, il y avait en lui quelque chose qui enlevait tout espoir de le pouvoir déguiser. Plus je l’habillais, mieux je l’habillais, et plus il ressemblait au fugitif à la démarche lourde que j’avais vu dans nos marais. L’effet qu’il produisait sur mon imagination inquiète était sans doute dû à son vieux visage et à ses manières qui me devenaient plus familières, mais je crois aussi qu’il traînait une de ses jambes comme si le poids des fers y eût été encore ; je crois que, des pieds à la tête, il y avait du forçat jusque dans les veines de cet homme.

Les influences de la vie solitaire, sous la hutte, se voyaient aussi dans tout son extérieur et lui donnaient un air sauvage qu’aucun vêtement ne pouvait atténuer. Ajoutez-y les traces de la vie flétrie qu’il avait menée parmi les hommes, et par-dessus tout le sentiment intime qui le possédait d’être épié et d’être obligé de se cacher. Dans toutes ses façons de s’asseoir et de se tenir debout, de manger et de boire, d’aller et de venir en haussant les épaules malgré lui, de prendre son grand coutelas à manche de corne, de l’essuyer sur ses jambes et de couper son pain, de lever à ses lèvres des verres légers et des tasses légères avec le même effort de la main que si c’eussent été de grossiers gobelets, de couper un morceau de son pain et d’essuyer avec le peu de sauce qui restait sur son assiette comme pour ne rien perdre de sa portion, puis d’essuyer avec ce même pain le bout de ses doigts, ensuite d’avaler le tout ; dans ces manières et dans une foule d’autres petites circonstances sans nom, qui se présentaient à toute minute de la journée, on devinait très-clairement le prisonnier, le criminel, l’homme qui ne s’appartient pas !

C’est lui qui avait eu l’idée de mettre un peu de poudre, et j’avais cédé la poudre après l’avoir emporté pour les culottes courtes ; mais je n’en puis mieux comparer l’effet qu’à celui du rouge sur un mort, tant ce qui avait le plus besoin d’être atténué reparaissait horriblement à travers cette légère couche d’emprunt. Cela fut abandonné aussitôt qu’essayé, et il garda ses cheveux gris et courts. Outre cette impression, les mots ne peuvent rendre ce que me faisait ressentir, en même temps, le terrible mystère de sa vie, encore scellé pour moi. Quand il s’endormait, étreignant de ses mains nerveuses les bras de son fauteuil, et que sa tête chauve, sillonnée de rides profondes, retombait sur sa poitrine, je le regardais, je me demandais ce qu’il avait fait, je l’accusais de tous les crimes connus jusqu’à ce que ma terreur fût au comble ; alors, je me levais pour le fuir. Chaque heure augmentait l’horreur que j’avais de lui, et je crois que, malgré tout ce qu’il avait fait pour moi et malgré les risques qu’il pouvait courir, j’aurais cédé à l’impulsion qui m’éloignait de lui sans retour, si je n’avais eu la certitude qu’Herbert devait revenir bientôt.

Une fois, pendant la nuit, je sautai positivement à bas de mon lit, et je commençai à mettre mes plus mauvais habits avec l’intention de l’abandonner précipitamment, en lui laissant tout ce que je possédais, et de m’enrôler comme simple soldat dans un des régiments partant pour les Indes. Nul fantôme ne m’eût causé plus de terreur dans ces chambres isolées, pendant ces longues soirées et ces nuits sans fin, avec le vent qui soufflait et la pluie qui battait sans relâche la fenêtre. Un fantôme d’ailleurs n’aurait pu être arrêté et pendu à cause de moi, et la considération que cet homme pouvait l’être et la crainte qu’il le fût, n’ajoutaient pas peu à mes terreurs.

Quand il ne dormait pas, il jouait le plus souvent à une espèce de Patience très-compliquée avec un paquet de cartes toutes déchirées, qui était sa propriété, jeu que je n’avais jamais vu jusqu’alors et que je n’ai jamais revu depuis, et il marquait ses coups en fichant son coutelas dans la table ; quand il ne jouait pas, il me disait :

« Lisez-moi quelque chose… dans une langue étrangère… mon cher enfant ! »

Il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lisais, mais il se tenait devant le feu en m’examinant de l’air d’un homme qui montre un prodige, et le suivant de l’œil entre les doigts de la main avec laquelle je garantissais mon visage de l’éclat de la lumière, je le voyais faire un appel muet aux meubles et les inviter à prendre note des progrès que j’avais faits. Le savant de la légende, poursuivi par la créature difforme qu’il a eu l’impiété de créer, n’était pas plus malheureux que moi, poursuivi par la créature qui m’avait fait, et je me reculais de lui avec une répulsion d’autant plus forte qu’il m’admirait davantage et était plus épris de moi. J’insiste sur ces détails ; je le sens comme si cela avait duré une année, et cela ne dura environ que cinq jours.

J’attendais Herbert à tout moment, et je n’osais pas sortir, si ce n’est pour faire prendre l’air à Provis quand la nuit était venue. Enfin, un soir après dîner que j’étais très-fatigué et que je m’étais laissé aller à un demi-sommeil, car mes nuits avaient été agitées et mon repos troublé par des rêves affreux, je fus réveillé par le pas tant désiré qui montait l’escalier. Provis, qui, lui aussi, avait dormi, se leva au bruit que je fis, et en un moment je vis son coutelas briller dans sa main.

« Ne craignez rien, c’est Herbert », dis-je.

Et Herbert entra aussitôt, portant sur lui la vive fraîcheur de deux cents lieues de France.

« Haendel, mon cher ami, comment allez-vous ? comment allez-vous ? et encore une fois comment allez-vous ? Il me semble qu’il y a douze mois que je suis parti ! Mais j’ai dû être longtemps absent, en effet, car vous êtes devenu tout maigre et tout pâle. Haendel, mon… Oh ! je vous demande pardon ! »

Il fut arrêté dans son babil et dans son effusion de poignées de mains par la vue de Provis, qui le regardait fixement et qui préparait son coutelas tout en cherchant autre chose dans une autre poche.

« Herbert, mon ami, dis-je en fermant les portes pendant qu’Herbert restait étonné et immobile ; il est arrivé quelque chose de bien étrange, c’est une visite pour moi.

— C’est bien, mon cher enfant, dit Provis en s’avançant avec son petit livre noir à fermoir. Et alors, s’adressant à Herbert : Prenez-le dans votre main droite, et que Dieu vous frappe de mort sur place si jamais dans aucun cas vous vous parjurez. Baisez-le !

— Faites ce qu’il désire, » dis-je à Herbert.

Herbert me regardait avec étonnement et paraissait très-mal à l’aise ; néanmoins, il fit ce que je lui demandais, et Provis lui dit en lui serrant aussitôt les mains :

« Maintenant vous êtes lié par votre serment, vous savez, et ne croyez jamais au mien si Pip ne fait pas de vous un gentleman. »


----