Les Grandes Espérances/I/27

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 1p. 323-334).


CHAPITRE XXVII.


« Mon cher monsieur Pip,

« Je vous écris la présente, à la demande de M. Gargery, pour vous faire savoir qu’il va se rendre à Londres, en compagnie de M. Wopsle. Il serait bien content s’il lui était permis d’aller vous voir. Il compte passer à l’Hôtel Barnard, mardi, à neuf heures du matin. Si cela vous gênait, veuillez y laisser un mot. Votre pauvre sœur est toujours dans le même état où vous l’avez laissée. Nous parlons de vous tous les soirs dans la cuisine, et nous nous demandons ce que vous faites et ce que vous dites pendant ce temps-là. Si vous trouvez que je prends ici des libertés, excusez-les pour l’amour des jours passés. Rien de plus, cher monsieur Pip, de

« Votre reconnaissante et à jamais affectionnée servante,

« Biddy.

« P. S. Il désire très-particulièrement que je vous écrive ces deux mots : What larks [1]. Il dit que vous comprendrez. J’espère et je ne doute pas que vous serez charmé de le voir, quoique vous soyez maintenant un beau monsieur, car vous avez toujours eu bon cœur, et lui, c’est un digne, bien digne homme. Je lui ai tout lu, excepté seulement la dernière petite phrase, et il désire très-particulièrement que je vous répète encore : What larks. »

Je reçus cette lettre par la poste, le lundi matin. Le rendez-vous était donc pour le lendemain. Qu’il me soit permis de confesser exactement avec quels sentiments j’attendis l’arrivée de Joe.

Ce n’était pas avec plaisir, bien que je tinsse à lui par tant de liens. Non ; c’était avec un trouble considérable, un peu de mortification et un vif sentiment de mauvaise humeur en pensant à son manque de manières. Si j’avais pu l’empêcher de venir, en donnant de l’argent, j’en aurais certainement donné. Ce qui me rassurait le plus, c’est qu’il venait à l’Hôtel Barnard et non pas à Hammersmith, et que conséquemment il ne tomberait pas sous la griffe de Drummle. Je n’avais pas d’objection à laisser voir Joe à Herbert ou à son père, car je les estimais tous les deux ; mais j’aurais été très-vexé de le laisser voir par Drummle, pour lequel je n’avais que du mépris. C’est ainsi que, dans la vie, nous commettons généralement nos plus grandes bassesses et nos plus grandes faiblesses pour des gens que nous méprisons.

J’avais commencé à décorer nos chambres, tantôt d’une manière tout à fait inutile, tantôt d’une manière mal appropriée, et ces luttes avec le délabrement de l’Hôtel Barnard ne laissaient pas que d’être fort coûteuses. À cette époque, nos chambres étaient bien différentes de ce que je les avais trouvées, et je jouissais de l’honneur d’occuper une des premières pages dans les registres des tapissiers voisins. J’avais été bon train dans les derniers temps, et j’avais même poussé les choses jusqu’à m’imaginer de faire mettre des bottes à un jeune garçon ; c’était même des bottes à revers. On aurait pu dire que c’était moi qui étais le domestique, car lorsque j’eus pris ce monstre dans le rebut de la famille de ma blanchisseuse, et que je l’eus affublé d’un habit bleu, d’un gilet canari, d’une cravate blanche, de culottes beurre frais et des bottes susdites, je dus lui trouver peu de travail à faire, mais beaucoup de choses à manger, et, avec ces deux terribles exigences, il troublait ma vie.

Ce fantôme vengeur reçut l’ordre de se trouver à son poste, dès huit heures du matin, le mardi suivant, dans le vestibule ; c’étaient deux pieds carrés, garnis de tapis ; et Herbert me suggéra l’idée de certains mets pour le déjeuner, qu’il supposait devoir être du goût de Joe. Bien que je lui fusse sincèrement obligé de l’intérêt et de la considération qu’il témoignait pour mon ami, j’avais en même temps un vague soupçon que si Joe fût venu pour le voir, lui, il n’aurait pas été à beaucoup près aussi empressé.

Quoi qu’il en soit, je vins en ville le lundi soir pour être prêt à recevoir Joe. Je me levai de grand matin pour faire donner à la salle à manger et au déjeuner leur plus splendide apparence. Malheureusement, la matinée était pluvieuse, et un ange n’aurait pu s’empêcher de voir que Barnard répandait des larmes de suie en dehors des fenêtres, comme si quelque ramoneur gigantesque avait pleuré au-dessus des toits.

À mesure que le moment approchait, j’aurais voulu fuir, mais le Vengeur, suivant les ordres reçus, était dans le vestibule, et bientôt j’entendis Joe dans l’escalier. Je devinais que c’était Joe, à sa manière bruyante de monter les marches, ses souliers de grande tenue étant toujours trop larges, et au temps qu’il mit à lire les noms inscrits sur les portes des autres étages pendant son ascension. Lorsqu’enfin il s’arrêta à notre porte, j’entendis ses doigts suivre les lettres de mon nom, et ensuite j’entendis distinctement respirer, à travers le trou de la serrure ; finalement, il donna un unique petit coup sur la porte, et Pepper, tel était le nom compromettant du Vengeur, annonça :

« M. Gargery ! »

Je crus que Joe ne finirait jamais de s’essuyer les pieds, et que j’allais être obligé de sortir pour l’enlever du paillasson ; mais à la fin, il entra.

« Joe, comment allez-vous, Joe ?

— Pip, comment allez-vous, Pip ? »

Avec son bon et honnête visage, ruisselant et tout luisant d’eau et de sueur, il posa son chapeau entre nous sur le plancher, et me prit les deux mains et les fit manœuvrer de haut en bas, comme si j’eusse été la dernière pompe brevetée.

« Je suis aise de vous voir, Joe… Donnez-moi votre chapeau. »

Mais Joe, prenant avec soin son chapeau dans ses deux mains, comme si c’eût été un nid garni de ses œufs, ne voulait pas se séparer de cette partie de sa propriété, et s’obstinait à parler par-dessus de la manière la plus incommode du monde.

« Comme vous avez grandi ! dit Joe, comme vous avez gagné !… Vous êtes devenu tout à fait un homme de bonne compagnie. »

Joe réfléchit pendant quelques instants avant de trouver ces mots :

« … À coup sûr, vous ferez honneur à votre roi et à votre pays.

— Et vous, Joe, vous avez l’air tout à fait bien.

— Dieu merci ! dit Joe, je suis également bien ; et votre sœur ne va pas plus mal, et Biddy est toujours bonne et obligeante, et tous nos amis ne vont pas plus mal, s’ils ne vont pas mieux ; excepté Wopsle qui a fait une chute. »

Et pendant tout ce temps, prenant toujours grand soin du nid d’oiseaux qu’il tenait dans ses mains, Joe roulait ses yeux tout autour de la chambre et suivait les dessins à fleur de ma robe de chambre.

« Il a fait une chute, Joe ?

— Mais oui, dit Joe en baissant la voix ; il a quitté l’église pour se mettre au théâtre ; le théâtre l’a donc amené à Londres avec moi, et il a désiré, dit Joe en plaçant le nid d’oiseaux sous son bras gauche et en se penchant comme s’il y prenait un œuf avec sa main droite, vous offrir ceci comme je voudrais le faire moi-même. »

Je pris ce que Joe me tendait. C’était l’affiche toute chiffonnée d’un petit théâtre de la capitale, annonçant, pour cette semaine même, les premiers débuts du célèbre et renommé Roscius, amateur de province, dont le jeu sans pareil, dans les pièces les plus tragiques de notre poëte national, venait de produire dernièrement une si grande sensation dans les cercles dramatiques de la localité.

« Étiez-vous à cette représentation, Joe ? demandai-je.

— J’y étais, dit Joe avec emphase et solennité.

— A-t-il fait une grande sensation ?

— Mais oui, dit Joe ; on lui a jeté certainement beaucoup de pelures d’oranges : particulièrement au moment où il voit le fantôme. Mais je m’en rapporte à vous, monsieur, est-ce fait pour encourager un homme et lui donner du cœur à l’ouvrage, que d’intervenir à tout moment entre lui et le fantôme, en disant : Amen. Un homme peut avoir eu des malheurs et avoir été à l’église, dit Joe en baissant la voix et en prenant le ton de l’étonnement et de la persuasion, mais ce n’est pas une raison pour qu’on le pousse à bout dans un pareil moment. C’est-à-dire que si l’ombre du propre père de cet homme ne peut attirer son attention, qu’est-ce donc qui le pourra, monsieur ? Encore bien plus quand son affliction est malheureusement si légère, que le poids des plumes noires la chasse. Essayez de la fixer comme vous pourrez. »

À ce moment, l’air effrayé de Joe, qui paraissait aussi terrifié que s’il eût vu un fantôme, m’annonça qu’Herbert venait d’entrer dans la chambre. Je présentai donc Joe à Herbert, qui avança la main, mais Joe se recula et continua à tenir le nid d’oiseaux.

« Votre serviteur, monsieur, dit-il, j’espère que vous et Pip… »

Ici ses yeux tombèrent sur le groom qui déposait des rôties sur la table, et son regard semblait indiquer si clairement qu’il considérait ce jeune gentleman comme un membre de la famille, que je le regardai en fronçant les sourcils, ce qui l’embarrassa encore davantage.

« Je parle de vous deux, messieurs ; j’espère que vous vous portez bien, dans ce lieu renfermé ? Car l’endroit où nous sommes peut être une excellente auberge, selon les goûts et les opinions que l’on a à Londres, dit Joe confidentiellement ; mais quant à moi, je n’y garderais pas un cochon, surtout si je voulais l’engraisser sainement et le manger de bon appétit. »

Après avoir émis ce jugement flatteur sur les mérites de notre logement, et avoir montré incidemment sa tendance à m’appeler monsieur, Joe, invité à se mettre à table, chercha autour de la chambre un endroit convenable où il pût déposer son chapeau, comme s’il ne pouvait trouver une place pour un objet si rare : il finit par le poser sur l’extrême bord de la cheminée, d’où ce malheureux chapeau ne tarda pas à tomber à plusieurs reprises.

« Prenez-vous du thé ou du café, monsieur Gargery ? demanda Herbert, qui faisait toujours les honneurs du déjeuner.

— Je vous remercie, monsieur répondit Joe en se roidissant des pieds à la tête ; je prendrai ce qui vous sera la plus agréable à vous-même.

— Préférez-vous le café ?

— Merci, monsieur, répondit Joe, évidemment embarrassé par cette question, puisque vous êtes assez bon pour choisir le café, je ne vous contredirai pas ; mais ne trouvez-vous pas que c’est un peu échauffant ?

— Du thé, alors ? » dit Herbert en lui en versant.

Ici, le chapeau de Joe tomba de la cheminée ; il se précipita pour le ramasser et le posa exactement au même endroit, comme s’il eût fallu absolument, selon les règles de la bienséance, qu’il retombât presque aussitôt.

« Quand êtes-vous arrivé ici, monsieur Gargery ?

— Était-ce bien hier dans l’après-midi ? répondit Joe après avoir toussé dans sa main, comme s’il avait eu le temps d’attraper un rhume depuis qu’il était arrivé. Non, non… Oui, oui…, c’était hier dans l’après-midi, dit-il avec une apparence de sagesse mêlée de soulagement et de stricte impartialité.

— Avez-vous déjà vu quelque chose à Londres ?

— Mais oui, monsieur, fit Joe. M. Wopsle et moi, nous sommes allés tout droit au grand magasin de cirage, mais nous n’avons pas trouvé que cela répondît aux belles affiches rouges posées sur les murs. Je veux dire, ajouta Joe en matière d’explication, quant à ce qui est de l’archi-tec-ta-to-ture… »

Je crois réellement que Joe aurait encore prolongé ce mot, qui exprimait pour moi un genre d’architecture de ma connaissance, si son attention n’eût été providentiellement détournée par son chapeau qui roulait de nouveau à terre. En effet, ce chapeau exigeait de lui une attention constante et une vivacité d’œil et de main assez semblable à celle d’un joueur de cricket [2].

Il joua avec ce couvre-chef d’une manière surprenante, et déploya une grande adresse, tantôt se précipitant sur lui et le rattrapant au moment où il glissait à terre, tantôt l’arrêtant à moitié chemin, le heurtant partout, et le faisant rebondir comme un volant à tous les coins de la chambre, et contre toutes les fleurs du papier qui garnissait le mur, avant de pouvoir s’en emparer et le sentir en sûreté ; puis, finalement, le laissant tomber dans le bol à rincer les tasses, où je pris la liberté de mettre la main dessus.

Quant à son col de chemise et à son col d’habit, c’étaient deux problèmes à étudier, mais également insolubles. Pourquoi faut-il qu’un homme se gêne à ce point, pour se croire complètement habillé ! Pourquoi faut-il qu’il croie nécessaire de faire pénitence en souffrant dans ses habits de fête. Alors Joe tomba dans une si inexplicable rêverie, que sa fourchette en resta suspendue, entre son assiette et sa bouche. Ses yeux se portaient dans de si étranges directions ; il était affligé d’une toux si extraordinaire et se tenait si éloigné de la table, qu’il laissa tomber plus de morceaux qu’il n’en mangeait, prétendant ensuite qu’il n’avait rien laissé échapper ; et je fus très-content, au fond du cœur, quand Herbert nous quitta pour se rendre dans la Cité.

Je n’avais ni assez de sens ni assez de sentiment pour reconnaître que tout cela était de ma faute, et que si j’avais été plus sans cérémonie avec Joe, Joe aurait été plus à l’aise avec moi. Je me sentais gêné et à bout de patience avec lui ; il avait ainsi amoncelé des charbons ardents sur ma tête.

« Puisque nous sommes seuls maintenant, monsieur… commença Joe.

— Joe, interrompis-je d’un ton chagrin, comment pouvez-vous m’appeler monsieur ? »

Joe me regarda un instant avec quelque chose d’indécis dans le regard qui ressemblait à un reproche. En voyant sa cravate de travers, ainsi que son col, j’eus conscience qu’il avait une sorte de dignité qui sommeillait en lui.

« Nous sommes seuls, maintenant, reprit Joe, et comme je n’ai ni l’intention ni le loisir de rester ici bien longtemps, je vais conclure dès à présent, en commençant par vous apprendre ce qui m’a procuré l’honneur que vous me faites en ce moment. Car si ce n’était pas, dit Joe avec son ancien air de bonne franchise, que mon seul désir est de vous être utile, je n’aurais pas eu l’honneur de rompre le pain en compagnie de gentlemen tels que vous deux, et dans leur propre demeure. »

Je désirais si peu revoir le regard qu’il m’avait déjà jeté, que je ne lui fis aucun reproche sur le ton qu’il prenait.

« Eh bien ! monsieur, continua Joe, voilà ce qui s’est passé ; je me trouvais aux Trois jolis bateliers, l’autre soir, Pip… »

Toutes les fois qu’il revenait à son ancienne affection, il m’appelait Pip, et quand il retombait dans ses ambitions de politesse, il m’appelait monsieur.

« Alors, dit Joe en reprenant son ton cérémonieux, Pumblechook arriva dans sa charrette ; il était toujours le même… identique… et me faisant quelquefois l’effet d’un peigne qui m’aurait peigné à rebrousse poil, en se donnant par toute la ville comme si c’était lui qui eût été votre camarade d’enfance, et comme si vous le regardiez comme le compagnon de vos jeux.

— Allons donc ! mais c’était vous, Joe.

— Je l’avais toujours cru, Pip, dit Joe en branlant doucement la tête, bien que cela ne signifie pas grand’chose maintenant, monsieur. Eh bien ! Pip, ce même Pumblechook, ce faiseur d’embarras, vint me trouver aux Trois jolis bateliers (où l’ouvrier vient boire tranquillement une pinte de bière et fumer une pipe sans faire d’abus), et il me dit : « Joseph, miss Havisham désire vous parler.

— Miss Havisham, Joe ?

— Elle désire vous parler ; ce sont les paroles de Pumblechook. »

Joe s’assit et leva les yeux au plafond.

« Oui, Joe ; continuez, je vous prie.

— Le lendemain, monsieur, dit Joe en me regardant comme si j’étais à une grande distance de lui, après m’être fait propre, je fus voir miss A.

— Miss A, Joe, miss Havisham ?

— Je dis, monsieur, répliqua Joe avec un air de formalité légale, comme s’il faisait son testament, miss A ou autrement miss Havisham. Elle s’exprima ainsi qu’il suit : « Monsieur Gargery, vous êtes en correspondance avec M. Pip ? » Ayant en effet reçu une lettre de vous, j’ai pu répondre que je l’étais. Quand j’ai épousé votre sœur, monsieur, j’ai dit : « Je le serai ; » et, interrogé par votre amie, Pip, j’ai dit : « Je le suis. » — Voudrez-vous lui dire alors, dit-elle, qu’Estelle est ici, et qu’elle serait bien aise de le voir ? »

Je sentais mon visage en feu, en levant les yeux sur Joe. J’espère qu’une des causes lointaines de cette douleur devait venir de ce que je sentais que si j’avais connu le but de sa visite, je lui aurais donné plus d’encouragement.

« Biddy, continua Joe, quand j’arrivai à la maison et la priai de vous écrire un petit mot, Biddy hésita un moment : « Je sais, dit-elle, qu’il sera plus content d’entendre ce mot de votre bouche ; c’est jour de fête, si vous avez besoin de le voir, allez-y. » J’ai fini, monsieur, dit Joe en se levant, et, Pip, je souhaite que vous prospériez et réussissiez de plus en plus.

— Mais vous ne vous en allez pas tout de suite, Joe ?

— Si fait, je m’en vais, dit Joe.

— Mais vous reviendrez pour dîner, Joe ?

— Non, je ne reviendrai pas, » dit Joe.

Nos yeux se rencontrèrent, et tous les « monsieur » furent bannis du cœur de cet excellent homme, quand il me tendit la main.

« Pip ! mon cher Pip, mon vieux camarade, la vie est composée d’une suite de séparations de gens qui ont été liés ensemble, s’il m’est permis de le dire : l’un est forgeron, un autre orfèvre, celui-ci bijoutier, celui-là chaudronnier ; les uns réussissent, les autres ne réussissent pas. La séparation entre ces gens-là doit venir un jour ou l’autre, et il faut bien l’accepter quand elle vient. Si quelqu’un a commis aujourd’hui une faute, c’est moi. Vous et moi ne sommes pas deux personnages à paraître ensemble dans Londres, ni même ailleurs, si ce n’est quand nous sommes dans l’intimité et entre gens de connaissance. Je veux dire entre amis. Ce n’est pas que je sois fier, mais je n’ai pas ce qu’il faut, et vous ne me verrez plus dans ces habits. Je suis gêné dans ces habits, je suis gêné hors de la forge, de notre cuisine et de nos marais. Vous ne me trouveriez pas la moitié autant de défauts, si vous pensiez à moi et si vous vous figuriez me voir dans mes habits de la forge, avec mon marteau à la main, voire même avec ma pipe. Vous ne me trouveriez pas la moitié autant de défauts si, en supposant que vous ayez eu envie de me voir, vous soyez venu mettre la tête à la fenêtre de la forge et regarder Joe, le forgeron, là, devant sa vieille enclume, avec son vieux tablier brûlé, et attaché à son vieux travail. Je suis terriblement triste aujourd’hui ; mais je crois que, malgré tout, j’ai dit quelque chose qui a le sens commun. Ainsi donc, Dieu te bénisse, mon cher petit Pip, mon vieux camarade, Dieu te bénisse ! »

Je ne m’étais pas trompé, en m’imaginant qu’il y avait en lui une véritable dignité. La coupe de ses habits m’était aussi indifférente, quand il eut dit ces quelques mots, qu’elle eût pu l’être dans le ciel. Il me toucha doucement le front avec ses lèvres et partit. Aussitôt que je fus revenu suffisamment à moi, je me précipitai sur ses pas, et je le cherchai dans les rues voisines, mais il avait disparu.


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  1. « What larks, » intraduisible ; manière de demander à Pip des nouvelles de sa vie de garçon.
  2. Cricket, jeu de paume ressemblant assez à notre jeu de barres.