Les Garibaldiens/24

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 369-374).


ÉPILOGUE


Palais de Chiatamone, 15 novembre 1860.

Je donnai à l’instant l’ordre de lever l’ancre ; mais l’embarquement de nos armes traîna en longueur, et ce ne fut en réalité qu’à midi que la goëlette se mit en mouvement avec une jolie brise du sud-sud-ouest. Cette brise nous porta, en trois quarts d’heure, hors du détroit de Messine.

Une fois au large, le vent fraîchit, le ciel se couvrit, le tonnerre gronda. Le capitaine fit prendre un ris, puis deux, puis abattre la misaine.

Toute la nuit, le vent souffla avec assez de violence pour que la situation ne fût pas tout à fait exempte de dangers. Si la tempête nous avait poussés du côté de Naples, je m’en fusse consolé ; mais elle nous ballottait dans le triangle formé par la côte de Sicile, la côte de Calabre et Stromboli.

Deux jours, nous restâmes en vue de Stromboli. Pendant ces deux jours, à peine fîmes-nous six milles ; dans la nuit du troisième jour depuis notre départ, le vent se leva, et, lentement, mille par mille, nous arrivâmes à filer quatre à cinq nœuds.

Dans la journée du 12, nous approchâmes de Capri à deux encâblures à peine ; mais, là, nous fûmes repris par un calme plat qui nous retint entre la grotte d’Arno et le cap Campanella. Je voyais avec désespoir le soir arriver sans un souffle de vent, lorsque je distinguai, longeant la côte de Sorrente, un bateau à vapeur que notre capitaine reconnut pour être le Pytheas. Nous lui fîmes des signaux d’appel. Il vint à nous.

Il allait chercher des troupes à Sapri, mais avait, en même temps, reçu l’ordre, s’il me rencontrait, de se mettre à ma disposition.

Chose bizarre ! c’était un des bateaux loués par le roi François II à la compagnie Altaras.

Il était commandé par le capitaine Faci.

J’acceptai avec reconnaissance la remorque qu’il était chargé de m’offrir de la part du dictateur. Nous lui jetâmes un câble, il l’attacha à son arrière, doubla de vapeur, nous fit traverser en une heure et demie l’espace qui s’étend de Capri à Naples, nous abandonna au milieu de la flotte franco-anglaise, et, en croisant son adieu contre notre remercîment, vira de bord, remit le cap sur Capri et disparut dans l’obscurité.

Il pouvait être neuf heures du soir, à peu près. Nous avions une houle violente ; nous remîmes à la voile et allâmes jeter l’ancre tout près du môle.

Le lendemain, en m’éveillant, je trouvais Muratori qui m’attendait sur le pont, un télégramme à la main. Garibaldi avait donné l’ordre que l’Emma fût signalée dès qu’elle serait en vue, et, la veille au soir, un télégramme conçu en ces termes avait été envoyé au général et transmis par lui à Muratori :

« Le bateau à vapeur le Pytheas vient de Capri, remorquant une goëlette française que l’on suppose être l’Emma. »

Muratori nous avait cherchés le même soir, mais n’avait pu nous trouver. Au jour, il s’était remis en quête et avait été plus heureux.

Garibaldi m’attendait aussitôt mon arrivée.

Il va sans dire que don Liborio Romano m’attendait aussi. Nous le prîmes en passant.

Don Liborio était encore dans tout le feu de la victoire ; il me conduisit tout courant au palais d’Angri.

Nous trouvâmes le général au quatrième étage, dans la mansarde, selon son habitude.

— Ah ! te voilà, cria-t-il en m’apercevant. Dieu merci, tu t’es fait assez attendre !

C’était la première fois que le général me tutoyait. Je me jetai dans ses bras en pleurant de joie.

— Allons, dit le général, il n’y a pas de temps à perdre. Don Liborio, nos fouilles et notre permis de chasse.

On se rappelle que c’étaient les deux faveurs que j’avais demandées. Seulement, ce que je n’avais pas demandé et ce que le général m’accordait, c’était de diriger les fouilles.

Don Liborio fut chargé de faire signer, le lendemain, le décret qui me nommait directeur des musées et des fouilles.

— Et maintenant, dit Garibaldi, conduisez Dumas a son palais. — Car tu te doutes bien, n’est-ce pas, que j’ai tenu la parole que je t’avais donnée à Palerme ? Seulement, je t’ai choisi mieux qu’une chambre au palais royal, d’où il t’aurait fallu déloger un jour ou l’autre. Je t’ai choisi un petit palais où tu pourras rester tant que tu voudras.

Je remerciai le général.

— Et l’on est prévenu au palais ? demandai-je.

— Oui ; d’ailleurs, demain, je t’enverrai par Cattabene une autorisation en règle.

Nous nous embrassâmes encore une fois, le général et moi ; puis nous nous quittâmes.

Don Liborio eut la complaisance de me conduire et de m’installer lui-même au palais de Chiatamone.

Des ordres avaient été donnés à l’hôtel des Crocelles, pour qu’on fît, deux fois par jour, traverser la rue à mon déjeuner et à mon dîner, en attendant que je pusse m’installer confortablement. C’est ce qui à fait croire à certaines personnes que j’étais nourri aux frais de la municipalité. La municipalité n’a pas eu l’idée de m’offrir cette aumône ; je n’ai pas eu, par conséquent, besoin de la refuser. Au bout de sept jours, je devais mille francs aux Crocelles. Je trouvai que c’était assez comme cela. Je payai les mille francs et fis venir mon cuisinier de l’Emma.

On a fait beaucoup de bruit de ces mille francs dépensés en sept jours. Naples me nourrissait, disaient les bonnes âmes ; et, moi qui ne bois que de l’eau, je ruinais Naples par mes orgies !

On alla dire à Garibaldi que je dépensais cinquante piastres par jour, et que j’avais vingt personnes en permanence à ma table. Mais Garibaldi se contenta de répondre de sa voix mélodieuse :

— Si Dumas a vingt personnes à sa table, je suis au moins sûr d’une chose, c’est que ce sont vingt amis à moi.

M. N…, qui avait envie de la place de directeur des fouilles et musées, et qui probablement ignorait que cette place fût purement honorifique, lui adressa une requête contre moi.

Le général me renvoya la requête.

On vint lui dire que j’avais chassé deux fois à Capo-di-Monte, que j’avais emporté mon gibier dans une charrette, et que j’avais tout tué, poules et poussins. Il répondit :

— Dumas est chasseur… Je suis sûr d’une chose, c’est qu’il n’a tué que des coqs.

Le lendemain de mon installation au palais de Chiatamone, comme il me l’avait promis, le général m’envoya mon bail en règle.

La lettre était conçue en ces termes :

« Naples, 14 septembre 1860.

» M. Dumas est autorisé à occuper, d’ici à un an, le petit palais de Chiatamone, en sa qualité de directeur des fouilles et musées.

» G. Garibaldi. »


Cette décision produisit un grand scandale à Naples. Les journaux se récrièrent ; un d’eux me reprocha de me faire garder comme un roi par la garde nationale.

Lorsque Garibaldi me donna, au palais royal de Palerme, l’appartement du vice-roi Castelcicala, Palerme applaudit, et la municipalité, par une décision unanime, me fit citoyen de Palerme. Il est vrai que je n’avais absolument rien fait pour Palerme, étant arrivé à Palerme quand tout était fini ; tandis qu’au contraire j’avais risqué ma vie pour Naples.

Dieu n’en garde pas moins Naples ! Et puissé-je y faire tout le bien que je rêve, et pour l’accomplissement duquel je risquerai encore ma vie s’il le faut.


FIN