Les Garibaldiens/05

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 69-89).


V

bataille de calatafini


Palerme, 15 juin.

Reprenons le Lombardo et le Piemonte où nous les ayons quittés.

En partant de Talamone, les deux navires marchèrent de conserve sans se perdre de vue, jusqu’au commencement de la seconde nuit, où, sans que l’on pût comprendre pour quelle raison, le Lombardo restait en arrière.

Poussé par la manie du suicide, le volontaire qui s’était déjà jeté deux fois à la mer, transporté du Piemonte sur le Lombardo, venait de s’y jeter une troisième fois.

Mais, avec la même obstination qu’il mettait à se noyer, cette fois encore on le repêcha.

Le général ordonna alors qu’un fanal fût allumé à bord du Piemonte pour rallier le Lombardo.

Mais, en voyant ce fanal, Nino Bixio, qui commandait le Lombardo, crut à l’apparition de quelque bateau à vapeur napolitain, et, au lieu de se rallier, s’éloigna à toute vapeur.

Garibaldi voulait tirer un coup de canon de rappel ; mais Turr, qui avait deviné la pensée de Nino Bixio, le supplia de n’en rien faire.

Le général se contenta de forcer de vapeur de son côté, tout en poursuivant le Lombardo.

Comme le Piemonte était meilleur marcheur que le Lombardo, il finit par rejoindre celui-ci et le reconnaître ; les deux bâtiments se remirent alors à marcher de conserve.

Au point du jour, on aperçut Maritimo ; on eut bientôt joint et dépassé cette île, qui semble une sentinelle placée par la Sicile pour veiller sur sa pointe occidentale ; puis on s’approcha de Favignana et l’on commença de prendre des dispositions pour le débarquement, qui devait avoir lieu à Marsala.

Il fut arrêté dans l’ordre suivant :

Le colonel Turr, suivi de vingt-cinq guides, descendrait dans les trois premiers canots ; avec ses vingt-cinq hommes, il avait ordre de s’emparer de la porte et de s’élancer sur la caserne, qu’on supposait occupée par cinq ou six cents Napolitains.

Le capitaine Bassini, avec la 8e compagnie, devait descendre à son tour et faire toute diligence pour soutenir l’attaque de Turr.

Vers midi, on se trouvait à trois milles de la terre.

Le général ordonna que chacun se couchât à plat ventre sur le pont, ayant son fusil près de lui ; cinq ou six hommes seulement devaient rester pour simuler l’équipage d’un bateau à vapeur.

Les canons étaient recouverts d’un prélart.

On distinguait dans le port deux bateaux à vapeur anglais ; ils étaient immobiles et à l’ancre.

Une petite barque de pêcheur passa ; on gouverna dessus et on lui donna l’ordre de s’arrêter.

On fit monter le patron à bord du Piemonte et on lui demanda des nouvelles.

Il répond que les royaux sont, en effet, venus pour désarmer la population, mais qu’ils sont repartis pour le moment. On ne trouvera donc personne.

On entre droit dans le port ; le Piemonte jette l’ancre à trois cents pas du môle ; le Lombardo, en se laissant porter à gauche, touche le fond ; mais on n’a plus besoin de lui, l’accident est sans importance, et aussitôt le débarquement commence selon l’ordre convenu.

On s’empare d’abord des portes de la ville et du télégraphe.

Mais, comme l’absence des Napolitains rend l’opération moins importante, un simple lieutenant en est chargé.

En s’approchant du télégraphe, dont il a ordre de couper les fils, le lieutenant fait fuir l’employé, qui abandonne son bureau en y laissant le brouillon d’une dépêche conçue en ces termes :

« Deux bateaux à vapeur avec le pavillon sarde viennent d’entrer dans le port et débarquent des gens armés. »

La dépêche est adressée au comité militaire de Trapani.

Au moment où il lit cette dépêche, le lieutenant s’aperçoit que l’on y répond.

Un de ses hommes qui connaît la langue télégraphique traduit la réponse ainsi :

« Combien sont ces hommes, et dans quel but débarquent-ils ? »

L’officier répond :

« Je m’étais trompé ; les deux bateaux à vapeur sont des bateaux marchands chargés de soufre et venant de Girgenti. »

Le télégraphe marche de nouveau et rapporte cette réponse :

« Vous êtes un imbécile ! »

L’officier pense alors que le dialogue a assez duré ; il coupe les fils et revient rendre compte à Turr de ce qui s’est passé.

Pendant ce temps, la 8e compagnie a débarqué et s’est postée à la porte de la Marine.

Au même moment, on signale un bateau à vapeur que l’on ne tarde pas à reconnaître pour napolitain.

Le débarquement marchait avec lenteur, faute de canots ; à mesure qu’elle débarquait, la troupe s’alignait sur le môle.

Outre le bateau signalé, arrive bientôt à grande vitesse une frégate à vapeur, qui commence son feu quand les deux tiers des hommes, à peu près, ont débarqué.

Chaque boulet était salué du cri de « Vive l’Italie ! » Le bonheur qui s’attache à tout ce qu’entreprend Garibaldi voulut qu’aucun boulet ne portât. Un pauvre chien qui faisait partie de l’expédition fut le seul mort que l’ont eut à regretter.

Les canons et les troupes sont acheminés vers la ville ; le général Garibaldi et le colonel Turr restent sur le port tout le temps que dure le débarquement.

Au moment où il finit et où les deux chefs vont à leur tour entrer dans la ville, un obus tombe à dix pas d’eux, éclate et les couvre de terre.

Des postes sont placés de tous côtés afin qu’on puisse prendre quelque repos.

Pour ne pas troubler ce repos, les deux bâtiments napolitains, qui craignent sans doute quelque surprise de nuit, s’éloignent de dix-huit à vingt milles.

Au point du jour, on part pour Salemi.

La route était libre.

Le soir, on fait halte autour d’une ferme ; on avait peur de manquer de vivres, mais les paysans y pourvoient ; chacun apporte aux volontaires ce qu’il peut, celui-ci du pain, celui-là du vin, cet autre une poule, des œufs, un mouton.

Dès lors, il était évident qu’à défaut d’aide armée, on aurait la sympathie des populations.

Le lendemain, dès le matin, arrive un courrier qui annonce que les Napolitains sont à Calatafimi, et font mine de vouloir marcher sur Salemi.

On envoie en avant Bixio et sa compagnie ; le général suit immédiatement avec son état-major ; il est suivi lui-même par le reste de l’expédition.

À Salemi, l’on est reçu en triomphe ; on y reste toute la journée. C’est à Salemi que le général se nomme dictateur au nom du roi Victor-Emmanuel ; nous avons cité le décret[1].

Turr, de son côté, profite de ce jour de repos pour faire un décret sur l’organisation de l’armée, décret que signe Garibaldi.

Un peu en avant de Salemi, au moment où le général faisait boire son cheval à une fontaine, un moine de l’ordre de saint François réformé, à la figure intelligente, à l’œil vif, aux cheveux courts et crépus, se fait jour et arrive jusqu’à lui.

Ce moine était au couvent de Sainte-Marie des Anges de Salemi et donnait des leçons de philosophie ; il exprime à la fois au général sa joie de le voir et son étonnement de le voir si simple.

Puis, tombant à genoux :

— Mon Dieu ! s’écrie-t-il, je te remercie de m’avoir fait vivre dans les temps où devait venir le messie de la liberté ; à partir de ce moment, je jure, s’il est besoin, de me faire tuer pour lui et pour la Sicile.

Turr voit à l’instant même tout le parti qu’on peut tirer, au milieu d’une population superstitieuse comme la population sicilienne, d’un prêtre jeune, éloquent et patriote.

— Voulez-vous venir avec nous ? lui demande-t-il.

— C’est mon seul désir, répond le moine.

— Alors, venez, dit Garibaldi en poussant un soupir ; vous serez notre Ugo Bassi.

Et il lui donne la proclamation suivante, que d’avance il avait fait imprimer :

aux bons prêtres

« Le clergé fait aujourd’hui cause commune avec nos ennemis ; il solde des soldats étrangers pour combattre les Italiens. Quoi qu’il arrive, quelque chose que le sort décide de l’Italie, il sera maudit par toutes les générations !

» Ce qui console cependant, ce qui permet de croire que la vraie religion du Christ n’est pas perdue, c’est de voir, en Sicile, des prêtres marcher à la tête du peuple contre ses oppresseurs.

» Les Ugo Bassi, les Verita, les Gusmaroli, les Bianchi ne sont pas tous morts, et, le jour où sera suivi l’exemple de ces martyrs, de ces champions de la cause nationale, l’étranger aura cessé de fouler notre terre, il aura cessé d’être le maître de nos fils, de nos femmes, de nos biens et de nous-mêmes.

» G. Garibaldi.»

— Cette proclamation n’est pas pour moi, dit le moine après l’avoir lue ; car je suis converti d’avance ; mais je la donnerai à ceux dont la foi a besoin d’être soutenue.

Au dîner, qui eut lieu chez le marquis de Torre-Alta, où logeait l’état-major, le général fit placer frère Jean à sa droite.

Tous les officiers dé Garibaldi n’étaient point d’une orthodoxie sans reproche ; on plaisanta quelque peu frère Jean.

Un officier lui dit :

— Puisque vous voilà notre chapelain, frère Jean, il vous faut jeter le froc aux orties et prendre le mousquet.

Mais frère Jean secoua la tête.

— Il n’est pas besoin, dit-il : je combattrai avec la parole et avec la croix ; celui qui porte le christ sur la poitrine ne doit pas porter le fusil sur l’épaule.

Dès lors, Garibaldi vit qu’il avait affaire à un homme intelligent ; il fit un signe, et les plaisanteries cessèrent.

Après le diner, frère Jean partit pour Castel-Veterano, son bourg natal ; il en revint le lendemain avec cent cinquante paysans armés de fusils.

J’ai déjà dit que ces paysans se nommaient des picciotti.

Le 15 au matin, de bonne heure, on se remet en marche pour Calatafimi.

En arrivant à Vita, c’est-à-dire à trois milles en avant de Calatafimi, on trouve, au sortir d’une espèce de défilé, de magnifiques positions devant soi.

On ne doute pas que les Napolitains ne soient là campés quelque part, ayant jugé inutile d’aller plus loin.

Le général ordonne à la troupe de faire halte ; il prend avec lui Turr et deux officiers, le major Tuckery et le capitaine Misori, et gravit une montagne à droite de la route.

Arrivé au sommet, il reconnaît que ses prévisions étaient fondées : on est en face de l’armée napolitaine.

Le gros de cette armée est à Calatafimi même et occupe là ville, située sur le versant d’une montagne.

Les avant-postes sont à un mille en avant de Calatafimi.

À peine les Napolitains ont-ils, de leur côté, reconnu que les légionnaires sont à Vita ; à peine ont-ils vu que, du haut de la montagne, un groupe d’officiers les observe, qu’ils commencent à sortir de la ville, à faire leur descente dans la vallée et à gravir ensuite trois mamelons à gauche et un à droite, d’où ils commandent-le chemin.

Alors le général redescend et ordonne les dispositions suivantes :

Turr prendra les carabiniers génois, excellents tireurs, armés de carabines suisses, et parmi lesquels servent comme volontaires des jeunes gens riches à millions.

Derrière Turr marcheront, à droite, la 7e compagnie, à gauche la 8e.

Enfin, pour les soutenir, viendront la 6e et la 9e compagnie avec les picciotti de Santa-Anna et de Cappolo, qui ont rejoint les volontaires à Salemi, — quatre cent cinquante hommes, à peu près.

À gauche, sur la route, on mettra en batterie les deux seules pièces de canon en état de service ; les deux autres n’ont pas d’affût.

C’est dans cette disposition que l’on attend l’ennemi lequel commence à se former en tirailleurs et s’avance en faisant grand bruit, chaque officier ne disant pas, mais criant à tue-tête ses commandements.

Ce que voyant le général et pensant que dix minutes s’écouleront bien encore avant qu’on soit à portée de fusil, il ordonne à tout le monde de s’asseoir à son rang en disant :

— Reposons-nous, nous avons bien le temps de nous fatiguer.

Et il donne l’exemple en s’asseyant entre les carabiniers génois et les deux compagnies destinées à les soutenir.

Lorsque les Napolitains ne sont plus qu’à deux portées de fusil, le général ordonne aux clairons de se lever et de sonner sa diane favorite.

Aux premiers sons de la trompette, les tirailleurs napolitains s’arrêtent ; quelques-uns font trois ou quatre pas en arrière.

En ne moment, sur le sommet d’un monticule, à droite des volontaires, à gauche des royaux, apparaît une forte colonne napolitaine qui met en batterie deux pièces de canon.

Les Napolitains reprennent leur marche offensive, interrompue un instant par les sons de la trompette.

À portée de fusil, ils commencent à faire feu.

Les volontaires essuient le premier feu assis et sans bouger ; seulement, à ce premier feu, une partie des picciotti disparaît.

Cent cinquante, à peu près, tiennent ferme, retenus par Santa-Anna et Cappolo, leurs chefs, et deux franciscains qui, armés chacun d’un fusil, combattent dans leurs rangs.

Alors le général pense qu’il est temps de commencer ; il se lève et crie :

— Allons, enfants, à la baïonnette !

Aussitôt l’ordre donné, Turr se jette en avant, conduisant la première ligne.

Nino Bixio, avec deux compagnies, opère le même mouvement.

Un instant après, le général remplace Turr et l’envoie porter l’ordre d’une attaque générale.

Mais l’ordre était devenu inutile, le combat s’était engagé de lui-même.

Les Napolitains se repliaient, la baïonnette des légionnaires sur la poitrine ; mais, immédiatement, ils se rallient dans une position meilleure que celle qu’ils viennent de quitter.

Alors, au milieu du combat général, s’exécutent d’admirables charges particulières,

Tout officier qui rallie cent hommes, soixante hommes, cinquante hommes, charge à leur tête,

Ces charges sont conduites par Garibaldi, par Turr, par Bixio, par Schiafini.

À chaque charge, les Napolitains tiennent bon, font feu, rechargent leurs fusils, font feu de nouveau, jusqu’à ce qu’ils voient briller à dix pas d’eux les baïonnettes des légionnaires, d’autant plus terribles qu’elles semblent emmanchées à des canons muets.

Ils reculent alors, mais se reforment aussitôt, toujours dans une position meilleure, sous le feu de leurs canons, qui crachent mitraille et grenades.

Le général, au milieu du feu, donne ses ordres avec son calme ordinaire ; son fils Menotti, qui fait ses premières armes, — celui-là même qui est né dans le Rio-Grande, et que son père, pendant une retraite de huit jours, a porté à son cou dans un mouchoir, afin de le pouvoir réchauffer de son haleine, — Menotti prend un guidon tricolore orné de rubans, sur lesquels est écrit le mot Liberté, et s’élance en avant des tirailleurs, le revolver d’une main, le guidon de l’autre.

À vingt pas de l’ennemi, il est atteint d’une balle, à la main même dont il porte le drapeau.

Le drapeau lui échappe de la main.

Schiafini ramasse le pennon, s’élance en avant et est tué roide à dix pas du premier rang napolitain.

Deux autres légionnaires ramassent à leur tour le drapeau et sont tués tous deux, Les Napolitains s’en emparent. Le guide Damiani se précipite au milieu d’eux, arrache le drapeau et les rubans, ne laissant aux mains des Napolitains que la hampe nue.

Pendant ce temps, l’artillerie des légionnaires à démonté un des canons des royaux ; trois étudiants de Pavie et un guide s’élancent sur le canon qui reste et tuent les artilleurs sur la pièce, dont ils s’emparent.

Ordre est alors donné à l’artillerie des légionnaires de s’avancer et de tirer toutes les fois que les légionnaires ne lui masqueront pas les Napolitains.

Le combat durait depuis deux heures, à peu près ; il faisait horriblement chaud ; les hommes qui avaient toujours chargé n’en pouvaient plus. Au milieu d’une charge contre un mamelon plus élevé, ils s’arrêtent et se couchent.

— Eh bien, dit le général, que faisons-nous donc là ?

— Nous reprenons haleine, disent les légionnaires ; soyez tranquille, cela va recommencer et n’en ira que mieux.

Garibaldi seul reste debout, au milieu de ses hommes couchés ; sans doute les Napolitains l’ont reconnu, car tout leur feu se concentre sur lui.

Quelques légionnaires se relèvent et veulent faire à leur général un rempart de leur corps.

— Allons donc, dit Garibaldi en les écartant, je ne trouverai jamais meilleure compagnie ni plus beau jour pour mourir.

Enfin, après avoir soufflé un instant, chacun se relève et charge avec un nouvel acharnement. Sirtori a son cheval tué sous lui et est blessé légèrement à la jambe ; il continue de s’avancer. Les royaux sont délogés de ce mamelon comme des autres.

Deux restent encore à prendre.

— À moi, les étudiants de Paie ! s’écrie Turr.

Une cinquantaine de jeunes gens se présentent.

— Mais, colonel, vous dites toujours que c’est le dernier ! lui répondent-ils exténués.

Et ils le suivent, tout exténués qu’ils sont.

Les Napolitains, débusqués de toutes leurs positons, enlevées à la baïonnette les unes après les autres, abandonnent enfin le champ de bataille et se retirent à Calatafimi.

Chaque légionnaire reste où il est et se couche ; on croirait l’armée de Garibaldi entièrement détruite.

Elle se repose de sa victoire, victoire terriblement achetée, comme le constate cet ordre du jour du général, lu le soir même sur le champ de bataille :

« Soldats de la liberté italienne !

» Avec des compagnons tels que vous, je puis tout tenter ; je vous l’ai prouvé en vous mettant en face d’un ennemi quatre fois plus fort que vous et maître de positions inexpugnables pour tous autres que vous.

» Je comptais sur vos baïonnettes, et je vois que je ne m’étais pas trompé !

» En déplorant cette dure nécessité de combattre des soldats italiens, confessons que nous avons trouvé chez eux une résistance digne d’une cause meilleure, et réjouissons-nous-en, car c’est une preuve de ce que nous pourrons faire lorsque nous serons tous réunis sous le glorieux drapeau de la rédemption.

» Demain, le continent italien préparera la fête de votre victoire, victoire remportée par ses enfants libres et par les preux Siciliens.

» Vos mères et vos fiancées sont déjà fières de vous ; demain, elles en seront orgueilleuses, et elles marcheront leur chemin la tête haute et le front radieux.

» Le combat coûte la vie de bien des frères aimés, mais morts au premier rang ; les noms de ces martyrs de la cause italienne seront recueillis et écrits sur les tables d’airain de l’histoire.

» Ces noms, je les signalerai à la reconnaissance du pays, ainsi que ceux de ces vaillants qui ont conduit au combat nos jeunes et inexpérimentés soldats, et qui, demain, conduiront de nouveau, sur de plus illustres champs de bataille, ces hommes qui doivent rompre les derniers anneaux de la chaîne de notre Italie bien-aimée.

 » G. Garibaldi. »

Et, en effet, les Napolitains s’étaient si bien battus, qu’à la défense de ce mamelon à la moitié duquel les assaillants avaient été obligés de s’arrêter, les Napolitains, après avoir usé leurs cartouches, avaient combattu à coups de pierre ; Garibaldi reçut une de ces pierres, qui faillit lui luxer l’épaule.

La bataille gagné, la position était telle, que l’on pouvait, par un dernier effort, couper la retraite aux Napolitains.

Mais on ne put faire un pas de plus ; l’armée était fort éprouvée. Les guides seuls, que commandait Misori, blessé d’un coup de mitraille à l’œil, avaient eu, sur dix-huit hommes, un tué et cinq blessés.

On avait eu, en tout, cent dix hommes tués ou blessés, parmi lesquels seize officiers.

Pendant la nuit, les royaux quittèrent Calatafimi, où les soldats de l’Italie entrèrent à la pointe du jour.

On trouva, depuis, cette lettre, écrite par le général Landi au prince de Castelcicala, dont j’occupe, à l’heure qu’il est, l’appartement au palais royal.


TRÉS-URGENT

À Son Excellence le prince de Castelcicala.


« Calatafimi, 15 mai 1860.

» Très-excellent prince !

» Secours, prompt secours ! La bande armée, qui a quitté Salemi ce matin, a enveloppé toutes les collines du sud au sud-est de Calatafimi.

» La moitié de ma colonne avancée a été disposée en tirailleurs et a attaqué les rebelles ; le feu a été bien soutenu ; mais les masses des rebelles, unies avec les troupes siciliennes, étaient en nombre immense.

» Les nôtres ont tué le grand commandant des Italiens et pris leur bannière, que nous conservons ; malheureusement, une pièce de notre artillerie, tombée de mulet, est restée entre les mains des rebelles, et cela me brise le cœur.

» Notre colonne a été obligée de battre un peu en retraite et de prendre son poste à Calatafimi, où je me trouve en ce moment sur la défensive.

» Comme les rebelles, en très-grand nombre, font mine de vouloir nous attaquer, je supplie Votre Excellence de m’envoyer sans retard un puissant renfort d’infanterie, ou tout au moins une demi-batterie, les masses des rebelles étant énormes et obstinées au combat.

» Je crains d’être assailli dans les positions que j’occupe ; je m’y défendrai autant qu’il me sera possible ; mais, si un prompt secours ne m’arrive, je déclare ne pas savoir comment l’affaire tournera.

» Les munitions de l’artillerie sont presque consommées ; celles de l’infanterie sont considérablement diminuées ; si bien que notre position est des plus critiques, et que la nécessité des moyens de défense et le manque de ces moyens me mettent dans la plus grande consternation.

» J’ai soixante-deux blessés ; je ne puis vous donner un compte exact de mes morts, vous écrivant immédiatement après notre retraite. Dans un autre rapport, je donnerai à Votre Excellence des détails plus précis.

» En somme, j’avertis Votre Excellence que, si les circonstances m’y contraignent, je devrai, pour ne pas compromettre mes colonnes, me retirer dans un lieu élevé.

» Je me hâte de soumettre tout cela à Votre Excellence, afin qu’elle sache que ma colonne est entourée d’ennemis considérables, lesquels se sont emparés des moulins et ont pris la farine préparée pour les troupes.

» Que Votre Excellence ne conserve pas de doute sur la façon dont notre pièce a été perdue : je répète à Votre Excellence que cette pièce de canon était sur le dos d’un mulet qui fut tué au moment de notre retraite. Il a donc été impossible de la reprendre. J’achève, en vous affirmant que toute la colonne a combattu sous le feu le plus vif, de dix heures à cinq heures après midi, moment auquel a commencé notre retraite.

 » Le général commandant,
 » Landi. »

Au bas de cette lettre, Turr, dans les mains duquel elle était tombée, écrivit :

Observations de l’adjudant général Stefano Turr.

« Le canon fut pris au moment où il faisait feu et étant sur ses roues ; preuve que le mulet ne fut pas tué, c’est qu’au contraire, les deux mulets appartenant au canon tombèrent entre nos mains.

» Le grand commandant ne fut pas tué, heureusement pour l’Italie. Quant au drapeau, ce n’était pas celui du bataillon, c’était un simple guidon de fantaisie que le brave Schiafini avait apporté avec lui à la colonne, dans les rangs de laquelle il est tombé frappé de deux balles.

» Le général Landi peut-il montrer dans les annales de la guerre un porte-bannière semblable ?

» Il faut lire son rapport pour savoir de lui-même comment il fut secoué par ces hommes vêtus en paysans, mais qui combattent avec toute leur âme pour la liberté de la patrie. »

  1. V. page 38.