Les Garibaldiens/01

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 1-25).
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LES


GARIBALDIENS




I

Le Lombardo et le Piemonte


Gênes, 28 mai 1860.


Il y a douze jours que je suis arrivé à Gênes, sur ma goëlette l’Emma, dont l’entrée dans le port a produit — grâce à la réputation qu’on a bien voulu lui faire — une sensation à rendre jalouse l’escadre du vice-amiral Le Barbier de Tinan, qui croise dans ces parages !

Comme, avant d’y faire cette nouvelle station, j’avais déjà mis pied à Gênes trente ou quarante fois peut-être, ce n’est point la curiosité qui m’y attirait.

Non.

Je venais y écrire la fin des Mémoires de Garibaldi, quand je dis la fin, vous comprenez que c’est la fin de la première partie que je veux dire. Au train dont il va, mon héros promet de me fournir une longue suite de volumes !

À peine débarqué, j’appris que Garibaldi était parti pour la Sicile, dans la nuit du 5 au 6 mai. Il était parti laissant des notes pour moi entre les mains de notre ami commun l’illustre historien Veechi, et priant Bertani, Sacchi et Medici de compléter verbalement les détails qu’il n’avait pas le temps de me donner [1].

Il en résulte que, depuis douze jours, je suis installé à l’hôtel de France, où je travaille seize heures sur vingt-quatre ; ce qui, du reste, ne change pas grand’chose à mes habitudes.

Depuis ces douze jours, les nouvelles les plus contradictoires nous arrivent de Sicile ; on ne sait rien de positif au delà du 9 à six heures de l’après-midi.

Voici ce qui s’est passé dans la nuit du 5 au 6 mai et les Jours suivants, jusqu’au 9.

Le soir du 5, Garibaldi avait adressé au docteur Bertani une lettre que je vais transcrire. Cette lettre, avec deux autres que le général a écrites au colonel Sacchi et au colonel Medici, sont les seules lettres authentiques.

La lettre au colonel Sacchi avait pour but de le consoler de ce que Garibaldi n’eût point accepté ses services. Sacchi, pour suivre Garibaldi, dont, à Montevideo, il était le porte-étendard, voulait donner sa démission de colonel au service de la Sardaigne ; mais Garibaldi, comme il l’a dit-lui-même, fait la guerre pour son compte, et c’est ainsi que, afin de ne point compromettre le roi Victor-Emmanuel dans son expédition, qui peut n’être qu’une échauffourée, il a refusé de prendre avec lui aucun officier ni aucun soldat de l’armée sarde.

La lettre à Medici avait également pour but de le consoler d’être laissé à Gênes. « Mais, à Gênes, lui disait Garibaldi, tu seras plus utile à l’entreprise que tu ne le serais peut-être en Sicile. »

Et, en effet, à Gênes, c’est Medici qui prépare deux nouvelles expéditions : celle d’un premier bateau à vapeur qui est parti hier et qui porte cent cinquante hommes et mille fusils ; celle de deux autres bateaux à vapeur qui doivent porter deux mille cinq cents volontaires, des munitions et des armes, et qui partiront dans quelques jours.

Les deux bâtiments sont achetés et ont coûté sept cent mille francs ; les volontaires se rassemblent ; Medici, qui commandera les deux vapeurs, fait les enrôlements.

Les fonds sont fournis par des souscriptions ouvertes dans les principales villes d’Italie ; en ce moment, ils dépassent un million.

Quant à la lettre écrite par Garibaldi à Bertani, qui, avec La Farina, a le maniement de ces fonds, la voici :

« Gênes, 5 mai.

xxxxxx» Cher Bertani,

» Appelé de nouveau sur la scène des événements de la patrie, je vous laisse la mission suivante : réunir tous les moyens qu’il vous sera possible pour nous aider dans notre entreprise ; faire comprendre aux Italiens que, s’ils s’entr’aident avec dévouement, l’Italie sera faite en peu de temps et avec peu de dépenses, mais qu’ils n’auront point accompli leur devoir lorsqu’ils se seront bornés à prendre part à quelque stérile souscription ; que l’Italie libre d’aujourd’hui, au lieu de cent mille soldats, doit en armer cinq cent mille, nombre qui, certainement, n’est point en disproportion avec la population, et qui est celui des troupes des États voisins qui n’ont point d’indépendance à conquérir ; qu’avec une telle armée, l’Italie n’aura pas besoin de patrons étrangers qui la dévorent peu à peu sous prétexte de la délivrer ; que partout où les Italiens combattent les oppresseurs, il faut encourager les braves et les pourvoir de ce qui est nécessaire pour leur route ; que l’insurrection sicilienne doit être aidée non-seulement en Sicile, mais partout où il y a des ennemis à combattre. Je n’ai point conseillé l’insurrection en Sicile ; mais j’ai cru qu’il était de mon devoir d’aider nos frères dès l’instant où ils en sont venus aux mains. Notre cri de guerre sera : Italie et Victor-Emmanuel ! et j’espère que, cette fois encore, la bannière italienne ne recevra pas d’affront.

» Votre affectionné,
» G. Garibaldi

Le départ était fixé pour dix heures du soir ; à dix heures donc, Garibaldi s’embarquait à la villa Spinola ; c’est là qu’il avait passé, chez Vecchi, le dernier mois de son séjour à Gênes, mois pendant lequel il avait fait tous les préparatifs de son expédition.

Qu’on nous permette d’entrer dans les moindres détails. Si cette expédition réussit, si elle a les immenses résultats qu’en réussissant elle doit avoir, elle sera, avec le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, un des grands événements de notre dix-neuvième siècle, si fécond en événements. Alors, quand l’historien prendra la plume pour écrire cette merveilleuse épopée — du dénoûment de laquelle je ne doute pas en songeant à l’homme prédestiné qui en est le héros — il sera heureux de trouver, chez un témoin à peu près oculaire, des faits pittoresques malgré leur réalité.

À dix heures et quelques minutes, Garibaldi sortait de la villa Spinola, et descendait vers la mer, accompagné d’un grand nombre de ses officiers.

À ses côtés était l’historien La Farina.

Medici était absent. Quand je lui demandai d’où venait cette absence :

— Si j’avais été là, me répondit-il, je n’aurais jamais eu le courage de le laisser partir sans moi.

Descendu par le petit sentier qui conduit de la villa Spinola au bord de la mer, le général y trouva une trentaine de barques qui attendaient les volontaires.

Appel fait, il se trouva qu’ils étaient mille quatre-vingts hommes.

Au fur et à mesure que les barques se remplissaient, elles prenaient le large ; le dernier bateau qui quitta le bord portait le général Garibaldi et Turr, son aide de camp. La mer était parfaitement calme, la lune splendide, le ciel d’azur.

On attendit : les bateaux à vapeur devaient paraître vers onze heures ; à onze heures et demie, pas de bateaux à vapeur ! — À propos, disons quels étaient ces bateaux à vapeur, et de quelle façon on se les était procurés.

À neuf heures, Nino Bixio et une trentaine d’hommes s’étaient embarqués à la Marina à Gênes ; ils avaient ramé dans deux embarcations, quinze hommes vers le Piemonte, quinze hommes vers le Lombardo ; ils avaient grimpé à l’abordage, avaient enfermé dans la chambre de l’avant les matelots, les mariniers et les officiers qui étaient à bord.

Tout avait été à merveille jusque-là.

Mais, quand il avait fallu chauffer, appareiller, lever l’ancre, les premières difficultés s’étaient fait sentir.

Personne n’était mécanicien, personne n’était chauffeur, personne enfin n’était marin à bord de l’un ou de l’autre des deux bâtiments.

De là venait le retard.

Garibaldi, ne voyant rien paraître, s’impatienta ; il fit passer Turr sur une autre barque, et, avec six rameurs seulement, il se dirigea vers le port de Gênes, distant de trois milles, à peu près.

Il trouva les deux bâtiments capturés, mais les captureurs dans le plus grand embarras.

En un instant les bâtiments furent chauffés, les ancres se trouvèrent à leur chaîne, et l’on fut prêt à se mettre en route.

Pendant ce temps, une barque montée par un seul homme entrait dans le port de Gênes.

Cet homme, c’était Turr, qui, s’impatientant à son tour, voulait voir ce qu’était devenu son général, comme son général avait voulu voir ce que devenaient ses bâtiments.

Turr monta à bord du Piemonte, qui devait être commandé par Garibaldi.

Nino Bixio, le plus marin de la troupe après le général, commandait le Lombardo.

On se mit en route et on rejoignit les barques vers trois heures et demie du matin.

La plupart des hommes, balancés sur les vagues depuis cinq heures, avaient le mal de mer et étaient tombés au fond des barques ; d’autres, restés sains et saufs, — c’était le petit nombre, — se tenaient debout ; quelques-uns avaient eu la chance de s’endormir.

On fit passer les hommes des barques sur les bâtiments ; dans la confusion inséparable d’une pareille opération, une barque s’égara.

C’était celle qui portait la poudre, les balles et les revolvers ; personne ne fit attention à sa disparition.

On mit le cap sur Talamone.

On devait y descendre une soixantaine d’hommes.

Ces soixante hommes avaient une mission fort dangereuse, fort ingrate et fort importante.

Ils devaient faire irruption dans les États romains, en criant : « Vive le roi Victor-Emmanuel ! vive Garibaldi ! »

La nouvelle se répandrait rapidement qu’un coup de main avait été tenté sur les États pontificaux, de sorte que, lorsque le départ de Garibaldi serait connu, le roi de Naples, rassuré par les nouvelles qui lui viendraient des États romains, ne regarderait même pas du côté de la Sicile.

Voilà le véritable motif de cette irruption dans les États romains, qui eût été une stupide folie si elle n’eût été une habile ruse de guerre.

Le temps demeura assez beau jusqu’à onze heures du matin ; vers onze heures, il se gâta et la mer commença de grossir. Le Piemonte marchait le premier ; le Lombardo suivait à trois ou quatre milles.

Garibaldi commandait en réalité les deux bâtiments, le sien avec la voix, celui de Nino Bixio avec des signaux ; il n’y avait à bord ni une carte, ni un sextant, ni un chronomètre.

La mer continuait de grossir ; les trois quarts des volontaires étaient couchés sur le pont des deux bâtiments, incapables de faire un seul mouvement ; le sirocco soufflait.

Tout à coup, vers le soir, un cri se fit entendre :

— Un homme à la mer !

En un instant, tout ce qui pouvait se tenir sur ses jambes se précipita du côté où le cri avait retenti.

Garibaldi avait sauté sur un tambour et avait donné l’ordre de descendre un canot.

Quatre hommes et un officier s’y élancèrent pendant que Garibaldi, descendant du tambour et courant vers la machine, faisait stopper le bâtiment.

Il était tout à bord.

Le canot volait sur la mer dans la direction où l’homme avait disparu ; chacun le suivait des yeux avec anxiété. Tout à coup un des rameurs abandonne son aviron, plonge dans l’eau son bras et une partie de sa poitrine, et amène un homme par les cheveux.

Un seul cri sortit de toutes les poitrines :

— Vivant ? demandèrent cinq cents voix.

— Vivant ! répondirent les hommes de la barque.

— Bravo ! s’écria Garibaldi ; cela nous eût porté malheur, si cet homme se fût noyé.

L’homme fut remonté sans connaissance sur le bâtiment ; alors on reconnut qu’il n’était point tombé à la mer, mais qu’il s’y était jeté volontairement.

C’était une espèce de fou, atteint de la manie du suicide ; déjà il s’était, pendant la nuit, jeté à la mer du haut d’une barque ; c’était la seconde fois qu’on le repêchait[2].

Un instant après cet accident, Garibaldi faisait au Lombardo le signal de se rallier à lui.

Le Lombardo se rapprocha jusqu’à portée de la voix.

— Combien de fusils as-tu à bord ? cria Garibaldi à Nino Bixio.

— Mille, répondit celui-ci.

— Et de revolvers ?

— Pas un.

— Et de munitions ?

— Aucune.

Ce fut alors qu’on s’aperçut que la barque portant les munitions et les revolvers n’avait pas déposé son chargement à bord.

Cette réponse fit passer un nuage sur le visage ordinairement si serein du chef ; il demeura un instant soucieux ; puis il cria à Nino Bixio :

— Navigue bord à bord avec moi.

Et tout fut dit ; le général resta pensif, mais reprit sa sérénité. Il cherchait un moyen de retrouver les munitions perdues.

Il alla au timonier, lui mit le cap dans la direction où il voulait qu’il fût, et lui dit :

— Toujours ainsi.

Il ne s’agissait pas de dire à cet homme : « Est, sud, ou sud-est ; » le timonier, très-bon soldat à terre, était exécrable marin ; il n’eût rien compris à une recommandation faite dans les termes techniques.

Puis Garibaldi appela les officiers dans sa chambre.

— Messieurs, dit-il, vous avez entendu ? pas de revolvers, pas de munitions ! Les revolvers, ce n’est rien encore ; mais que faire avec des fusils sans cartouches ?… Il faut donc se procurer ce qui nous manque.

— De quelle façon ? demandèrent les officiers.

— Je crois qu’il n’y en a qu’une. Une fois arrivé à Talamone, nous ne serons plus qu’à douze milles d’Orbitello ; il faut que l’un de nous aille à Orbitello, séduire par son éloquence le gouverneur de la forteresse, et que le gouverneur de la forteresse nous donne ce qui nous manque,

Les officiers se regardèrent.

— Mais si le gouverneur fait arrêter celui qui se présentera ? reprit l’un d’eux.

— Il est évident, dit Garibaldi, qu’il y a cela à craindre.

Les officiers gardèrent le silence.

— C’est bien, dit le général, j’ai quelqu’un qui ira.

— Mais nous irons tous ! dirent les officiers. C’était une simple observation que nous vous faisions dans l’intérêt de la cause.

— Je le prends ainsi, dit le général ; mais ne vous inquiétez pas, j’ai quelqu’un qui ira. Où est Turr ?

— Turr est couché sur le pont.

— C’est bien, dit le général.

— Général, reprit un des officiers, ne comptez pas sur Turr tant que nous serons en mer ; tout à l’heure, quand j’ai passé près de lui, il m’a dit d’une voix mourante : « Sais-tu pourquoi le pauvre diable que l’on vient de repêcher s’était jeté à l’eau ? — Non, lui ai-je répondu. — Je le sais, moi : c’est qu’il avait le mal de mer. Si je me jette à l’eau, obtiens du général qu’on ne m’en retire pas ; c’est ma dernière volonté, et la volonté d’un mourant est sacrée. » Après quoi, il est retombé immobile et muet.

Garibaldi se mit à rire, sortit de la chambre et, parmi les hommes couchés plus où moins sans connaissance sur le pont, se mit en quête de Turr.

À son costume hongrois, il le reconnut bientôt.

— Turr, lui dit-il, quand nous serons à terre, j’ai un mot à te dire.

Turr entr’ouvrit un œil.

— Et quand y serons-nous, à terre ?

— Ce soir, dit le général.

Turr poussa un soupir et referma l’œil.

Il avait fait tout ce qu’il pouvait faire en ce moment pour la cause de la Sicile.

Aussitôt à Talamone, Turr reprit son équilibre et se présenta devant le général.

— Voyons, es-tu prêt à te faire fusiller ? lui demanda Garibaldi.

— Ma foi, dit Turr, j’aime mieux cela que de me remettre en mer.

— Eh bien, prend un calessino, appelle à ton secours tout ce que tu as d’éloquence diplomatique, et fais-toi donner par le gouverneur d’Orbitello toutes les munitions qui nous manquent, et il nous en manque pas mal : nous n’avons pas une cartouche.

Turr se mit à rire.

— Et vous croyez, dit-il, qu’il me donnera une capsule, le gouverneur d’Orbitello ?

— Qui sait ? répondit Garibaldi ; essayons.

— Donnez-moi un ordre pour lui.

— En quelle qualité veux-tu que je te donne un ordre pour un gouverneur de forteresse toscane ?

— Tout au moins recommandez-moi à lui.

— Oh ! quant à cela, bien volontiers.

Garibaldi prit un morceau de papier et écrivit :

« Croyez à tout ce que vous dira mon aide de camp Turr, et aidez-nous de tous vos moyens dans l’expédition que j’entreprends pour la gloire du Piémont et la grandeur de l’Italie.
xxxx

» Vive Victor-Emmanuel ! Vive l’Italie !
» G. Garibaldi.»

— Avec cela, dit Turr, j’irais réclamer Proserpine à Pluton. Donnez. Un quart d’heure après, Turr volait dans un calessino sur la route de la forteresse.

Turr fut éloquent comme Cicéron et persuasif comme M. de Talleyrand.

Cependant le pauvre gouverneur hésitait encore. Turr lui dit :

— Je me doutais de votre refus et j’avais pris mes dispositions en conséquence. Donnez-moi un homme sûr, qui portera cette dépêche au marquis de Trecchi, l’aide de camp de confiance du roi. Toute la question est de nous faire donner une seconde fois par Sa Majesté ce qu’elle nous a déjà donné une fois et que nous avons eu la bêtise d’égarer ; seulement, voyez les conséquences du retard : trois jours pour aller à Turin, deux jours pour faire passer les munitions à Gênes ou y expédier l’ordre d’en donner, deux jours pour que les munitions puissent nous joindre ; sept jours perdus ! sans compter que, par tous ces ordres transmis de l’un à l’autre, nous compromettons le roi, qui ne peut paraître officiellement dans tout ceci ; je ne vous parle pas de ces malheureux Siciliens qui nous attendent comme le Messie ! Enfin, voyons, réfléchissez. Voici la lettre pour le marquis de Trecchi, aide de camp du roi.

Le gouverneur prit la lettre et la lut ; elle était conçue en ces termes :

« Mon cher marquis,

» Je ne sais comment la chose s’est faite ; mais, en nous embarquant, nous avons perdu le canot qui portait armes et munitions. Veuillez donc redemander pour nous, à Sa Majesté, cent cinquante mille cartouches, et, s’il est possible, un millier de fusils avec leurs baïonnettes.

» Colonel Turr. »

La façon dont Turr parlait à l’aide de camp particulier du roi ne laissa aucun doute au gouverneur.

— Prenez tout ce que vous voudrez, dit-il à Turr ; je sais que, militairement parlant, je fais une faute ; mais, cette faute, je la commets pour le bien de mon roi et le bonheur de l’Italie.

Turr fut un instant prêt à tout avouer au gouverneur, c’est-à-dire que le roi Victor-Emmanuel ne savait pas un mot de l’expédition ; mais il réfléchit aux conséquences d’un pareil aveu et pensa que mieux valait qu’un homme fût réprimandé, puni même, que de laisser un peuple sans secours. Il remercia le gouverneur au nom de Garibaldi, prit cent mille cartouches, trois cents gargousses et quatre canons.

Le gouverneur avait fini par être aussi enthousiaste que Turr pour la cause de la Sicile ; il voulut venir avec lui à Talamone et consigner en personne toute sa livraison d’armes, de poudre et de balles entre les mains de Garibaldi ; ce qu’il fit en souhaitant au général une heureuse réussite.

Le lendemain, 9 mai, Garibaldi remettait à la voile, et le gouverneur d’Orbitello était destitué.

Quant aux nouvelles que nous recevons passé la date du 9, elles sont, comme je vous l’ai dit, des plus contradictoires.

Vous allez en juger :


NOUVELLES OFFICIELLES TRANSMISES PAR LE GOUVERNEMENT NAPOLITAIN.
NOUVELLES TRANSMISES PAR DÉPÊCHES PARTICULIÈRES.


«13 mai au Soir.

» Devant Marsala, deux frégates napolitaines ont fait feu et tué quelques flibustiers. Le vapeur le Lombardo a été coulé à fond. »

« Naples, 17 mai au soir.

» Les dernières nouvelles qui nous sont arrivées, annoncent qu’une colonne royale a attaqué valeureusement et battu les révoltés, qui ont pris la fuite en laissant sur le champ de bataille un de leur chefs, Rosolino Pilo ; ils ont été forcés d’abandonner leur position de San-Martino.

» Notre colonne n’a pas cessé de les poursuivre ; elle leur a livré un second et glorieux combat à Partanico, d’où elle se disposait à les poursuivre sans trêve.


« Turin, 14 mai,

» La nouvelle du débarquement de Garibaldi en Sicile est officiellement confirmée. Le débarquement a été disputé ; il y a eu quatre morts. »

« 17 Mai au matin.

» Garibaldi a attaqué les royaux et les à battus à Calatafimi, près Montreale. La bataille s’est engagée sur toute la ligne ; les royaux sont complètement en déroute. Beaucoup d’étendards, de canons et d’hommes pris. »

« Naples, 17 mai au soir,
» Les royaux ont été battus dans les combats du 15 et du 16 ; la position de Montreale, qui domine Palerme, est bloquée par les troupes de Garibaldi. »


« Naples, 19 mai.

» Les résultats du combat de Calatafimi n’ont pas été décisifs ; les troupes napolitaines se sont retirées à Palerme, d’où l’on a fait repartir deux colonnes de chacune trois mille hommes pour poursuivre les insurgés. »

« 20 mai.
» Pas d’autres nouvelles ; les colonnes royalistes sont sur les traces de Garibaldi. »


« Palerme, 18 mai.

» Les royaux ont évacué la province de Trapani et de Palerme ; ils se sont retirés en complet désordre sur cette dernière ville. »

« 20 mai au soir.
» Garibaldi a attaqué Palerme avec neuf mille hommes et douze canons. Un escadron de cavalerie napolitaine à déposé les armes. Garibaldi est entré à Palerme. Joie générale. »

On criait cette dernière dépêche dans les rues de Gênes le cinquième jour après mon arrivée ; tout était illuminé, des groupes stationnaient devant toutes les portes, des drapeaux aux couleurs de l’Italie unitaire flottaient à toutes les fenêtres.

Je courus chez Bertani, ne pouvant croire à l’authenticité de la nouvelle. Bertani non plus n’y croyait pas ; il regardait comme impossible cette marche si rapide et si heureuse.

Je voulais partir dès le lendemain pour Palerme ; il me conseilla d’attendre.

En effet, le lendemain au soir, la nouvelle fut démentie, et, ce qui parut certain, c’est que Garibaldi était maître de Montreale et se préparait à marcher sur Palerme.

Partout, dans les rues, des cartes de la Sicile sont étendues et clouées sur les murailles ; de petits drapeaux tricolores indiquent la marche triomphale de Garibaldi ; les drapeaux blancs sont réfugiés dans Palerme et couvrent les environs.

Les souscriptions et les représentations à bénéfice en faveur des insurgés vont leur train.

À cinq heures du soir, aujourd’hui 28 mai, je reçois ce mot de Bertani :


« Lisez cette dépêche imprimée et qui s’affiche sur tous les murs de Gênes ; elle paraît sûre, puisque le gouvernement piémontais permet qu’elle soit rendue publique. » En voici la source : » Le consul anglais de Palerme a fait passer une dépêche à son confrère de Naples, lequel, par la ligne télégraphique, l’a transmise à Londres. » À son passage à Gênes, elle a été copiée et envoyée au gouvernement. » À trois heures de l’après-midi, le gouvernement l’a rendue publique.

» A. Bertani. »

L’affiche portait ce qui suit :

« Une dépêche de Naples, en date de ce matin, neuf heures et demie, annonce que Garibaldi, à la tête des siens, est entré à Palerme le 27 et a placé son quartier général au centre de la ville.

» Il y a eu plusieurs heures de bombardement.

» Les forces assiégeantes étaient bien peu nombreuses ; mais, conduites par leur valeureux chef, elles ont, dit-on, remporté la victoire.

» Il y a eu un grand nombre de morts. »

Je vais passer la nuit pour finir le deuxième volume des Mémoires de Garibaldi, et, que cette nouvelle soit vraie ou non, je pars demain pour Palerme.

Mais la nouvelle est vraie, j’en suis sûr ; il y a des hommes que je crois capables de tout ; Garibaldi est de ces hommes-là. Il me dirait : « Je pars demain pour prendre la lune, » que je lui répondrais : « C’est bien, partez ; seulement, écrivez-moi aussitôt que vous l’aurez prise, et indiquez-moi, par un petit post-scriptum, comment je dois faire pour aller vous retrouver. »

Or, la Sicile n’est pas encore si difficile à prendre que la lune.

D’ailleurs, je mets un certain amour-propre personnel à voir prendre la Sicile par Garibaldi : il y a longtemps que, de même qu’Hernani était en guerre avec Charles-Quint, je suis en guerre avec le roi de Naples, et je dirai, comme le banni espagnol :

Le meurtre est, entre nous, affaire de famille !

Je n’ai tué personne de la famille du roi de Naples ; mais mon père, à son retour d’Égypte, fait prisonnier par surprise à Tarente, fut enfermé dans les cachots de Brindisi avec le général Manscourt et le savant Dolomieu.

Là, tous trois furent empoisonnés par ordre de l’aïeul du roi actuellement régnant ; Dolomieu en mourut, Manscourt en devint fou, mon père y résista et ne succomba que six ans après, d’un cancer à l’estomac. Il avait quarante ans.

En 1835, j’entrai en Sicile malgré le père du roi régnant ; je m’y mis en communication avec les carbonari de Palerme, et particulièrement avec le savant historien Amari, ministre depuis en 1848.

À cette époque, je reçus, des mains des patriotes siciliens, tout un plan d’insurrection, un état des forces dont la Sicile pouvait disposer, un relevé des sommes auxquelles pouvait monter l’impôt. J’avais mission de remettre ces documents au frère du roi, le comte de Syracuse, qui, un instant lieutenant de son frère en Sicile, s’y était fait adorer.

Je rapportai à Naples ce plan, cousu dans la doublure de mon chapeau ; j’eus un rendez-vous avec le comte de Syracuse, la nuit, sur la promenade de Chiaïa, au bord de la mer, sans qu’il sût le motif de ce rendez-vous.

Là, je lui communiquai d’une main le plan des patriotes siciliens, tandis que, de l’autre main, je lui montrais, à cinquante pas de nous, mon speromare prêt à le conduire en Sicile.

Je lui dois, à son point de vue, cette justice de dire qu’il n’hésita même pas un instant ; tout en me racontant ce qu’il avait à souffrir de la part de son frère, tout en m’avouant les craintes qu’il avait pour sa propre vie, tout en me priant de demander au duc d’Orléans si, à un moment donné, il pourrait se réfugier à la cour de France, il refusa net et absolument d’entrer dans aucune conspiration contre son frère.

En conséquence, le plan de révolte sicilien que je venais de lui remettre, et qu’il ne lut même pas, fut, à sa prière, déchiré par moi en parcelles imperceptibles que le vent emporta dans le golfe de Naples, où s’engloutirent avec elles et l’espoir et la sympathie que les Siciliens avaient pour ce cœur plus loyal qu’ambitieux.

Ce que je ne pouvais pas raconter du vivant de l’ancien roi de Naples, qui n’avait cependant, en cette circonstance, qu’à se louer de la conduite de son frère, je puis le dire aujourd’hui.

C’est ce même comte de Syracuse qui a écrit dernièrement à son neveu cette lettre si pleine de sentiments libéraux et de judicieux conseils que, par bonheur, il n’a pas suivis.

Quos vult perdere Jupiter dementat !

Aujourd’hui, 28 mai 1860, on peut donc dire de la maison de Naples ce que Napoléon disait en 1808 de la maison de Bragance : « À partir de ce jour, la maison de Bragance a cessé de régner. »

Pour moi, je ne désire qu’une chose, c’est d’arriver à temps à Palerme pour lui voir arracher Palerme, c’est-à-dire le plus beau joyau de sa couronne.

31 mai, à trois heures de l’après-midi.

Nous partons de Gênes par un temps exécrable ! La mer est grosse et le vent de bout. Le capitaine, un vieux marin nommé Beaugrand, pour mettre sa responsabilité à couvert, me demande une attestation portant que c’est sur mon ordre qu’il part.

La goëlette vient de refuser deux fois de sortir du port. Je fais demander deux embarcations au commandant de la rade ; elles nous remorqueront jusqu’en pleine mer. Arrivée là, il faudra bien que l’Emma se décide à marcher dans un sens ou dans un autre.

Le capitaine essaye d’une dernière observation ; pour toute réponse, je fais hisser la flamme sur laquelle est écrite cette devise :

Au vent la flamme !
Au Seigneur l’âme !

Nous sommes à trois milles du port. La goëlette marche au plus près.

Adieu, Gênes ! Salut, Palerme !

  1. Certains journaux de France et de l’étranger ont, m’a-t-on dit, non-seulement nié l’authenticité de ces Mémoires, mais prétendu même qu’ils n’étaient que la traduction pure et simple d’une biographie de Garibaldi publiée, il y a quelques années, en Amérique. Pour toute réponse à ces assertions charitables, je mettrai sous les yeux de mes lecteurs les deux pièces suivantes :
    « Naples, 29 septembre 1860.

    » C’est moi qui ai remis à M. Alex. Dumas une grande partie des autographes de Garibaldi, d’après l’autorisation du général lui-même.
    xxxx» Sur ce fait, M. Alex. Dumas n’avait pas besoin de rien emprunter à d’autres, certainement moins bien renseignés que lui.

    » A. Bertani,xxxxxxxxxx
    » Secrétaire général de la dictature de l’Italie méridionale. »

    « Je certifie que non-seulement M. Alex. Dumas n’a pas emprunté les Mémoires de Garibaldi à un éditeur américain ou anglais, mais que c’est M. Bertani qui, de la part du général Garibaldi, les lui a remis, écrits de la propre main du général.
    xxxx» Quant à moi, j’ai remis à M. Dumas les biographies d’Anita, de Daverio, d’Ugo Bassi et de la plupart des amis du général qui sont morts autour de lui.

    » C.-A Vecchi,xxxxxxxxxx
    » Major, aide de camp du général Garibaldi.

     » Naples, ce 16 octobre 1860. »

  2. Transporté à bord du Lombardo, il se jeta à la mer une troisième fois, et fut encore repêché ; on lui fit observer alors que, s’il voulait absolument mourir, rien ne l’empêchait de se faire tuer à la première affaire ; il comprit la logique de l’observation et demeura tranquille.