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Les Français dans l’Inde


LES FRANÇAIS DANS L’INDE


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History of the French in India, by major G. B. Malleson ; London 1868.


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Dire que les Français ne savent pas créer une colonie, c’est aujourd’hui énoncer une opinion que peu de gens sont disposés à contredire. De fait, les gouvernemens issus de la révolution de 1789 ne nous ont rien laissé qui soit comparable aux grandes colonies de la Hollande, de l’Espagne ou de l’Angleterre. Ces gouvernemens, doués de plus de cohésion que de force expansive, n’ont eu ni le loisir d’agir au loin ni l’insouciance de permettre à des aventuriers d’agir à leur place. D’un autre côté, les événemens contemporains tiennent une telle place dans notre histoire nationale, que nous regardons rarement ce qui s’est passé avant 1789. Habitués à tout dater du XIXe siècle ou à considérer avec dédain ce qui l’a précédé, nous oublions que nos aïeux ont accompli des actes qui maintenant seraient peut-être au-dessus de nos forces. Il est incontestable que la France avant la révolution ne le cédait comme nation colonisatrice à aucune puissance européenne. Le Canada, la Louisiane et Saint-Domingue en sont la preuve en Amérique ; les établissemens de l’Inde le témoignent vers l’extrême Orient. On s’est surpris à regretter plus d’une fois que l’histoire de ces anciennes colonies ne fût pas écrite avec autant de soin que celle de la France continentale. Il y eut là des actions d’éclat dignes d’être rappelées à la mémoire, des hommes de génie dont le souvenir doit être honoré. Les archives coloniales peuvent fournir non-seulement des récits pleins d’intérêt, mais encore les leçons que le passé a coutume de donner à ceux qui le consultent avec conscience et scrupule. C’est une étude à faire tout entière avec les ressources de l’érudition moderne. Un officier anglais de l’armée des Indes, le major Malleson, vient de l’entreprendre en partie. Avec l’aide des mémoires du temps et des archives locales, il a refait l’histoire de nos succès et de nos revers dans l’Hindoustan depuis les premières expéditions des marins français dans ces parages jusqu’à la prise de Pondichéry par les Anglais en 1761. Que le récit des événemens qui remplissent cette période n’ait pas été exposé d’une façon impartiale par les écrivains du siècle dernier, on ne s’en étonnera guère. Les contemporains, prévenus ou mal informés, se laissent entraîner aisément à juger les faits d’un point de vue trop exclusif. Aussi M. Malleson a-t-il trouvé moyen de rectifier, chemin faisant, plus d’une opinion erronée. Il a rendu aux personnages leur vrai caractère. Disons tout de suite que nos compatriotes sortent de cette épreuve à leur honneur. A voir en quelle estime l’auteur du livre que nous allons analyser tient les fondateurs des colonies rivales de celles de l’Angleterre, avec quelles couleurs il peint les grandes figures de Martin, de Dupleix et de Bussy, on ne dirait pas que cet ouvrage a été écrit par un étranger.


I.

De nos jours, on va de Paris à Madras en vingt-huit ou trente jours, et cette année même les journaux du 22 août nous donnaient, grâce au télégraphe électrique, des nouvelles de l’éclipsé observée trois jours auparavant à Masulipatam. Il y a deux cents ans, un voyage dans l’Inde n’exigeait pas moins de six ou huit mois pour l’aller et autant pour le retour. Il ne se rencontrait guère de gens assez audacieux pour braver les hasards d’une si longue traversée. Aussi les Portugais, après avoir découvert la route du cap de Bonne-Espérance, conservèrent-ils longtemps le monopole du commerce avec les contrées de l’extrême Orient, qui avait alors la réputation de receler des richesses merveilleuses. Ils en tiraient des aromates, des épices, des cotonnades, des tissus et bien des marchandises précieuses que l’on achetait à vil prix aux Indes pour les revendre en Europe avec un bénéfice considérable. Lisbonne resta longtemps l’entrepôt de ce grand trafic ; mais les Portugais furent toujours maladroits dans leurs relations avec les populations natives. Ils avaient établi leurs comptoirs par la force des armes, ils les conservaient par la terreur, et ne songeaient qu’à exploiter les malheureux indigènes. Les Hollandais surent à leur tour se frayer un chemin vers l’Inde. Le peuple hindou les accueillit en libérateurs ; toutefois ces nouveau-venus ne se montrèrent pas moins âpres au gain que leurs devanciers. Après avoir chassé les Portugais, auxquels il ne resta bientôt que Goa, ils se firent donner toute sorte de privilèges dans les places dont ils s’étaient emparés, et ils affichèrent la prétention d’exclure des rivages de l’Asie les autres nations européennes. Ces procédés égoïstes leur réussirent quelque temps.

En France, on n’était pas indifférent aux merveilleux récits qui avaient cours sur ces pays lointains. Dès les premiers temps de son arrivée au pouvoir, Colbert comprit quels avantages l’Angleterre, la Hollande et le Portugal, seules puissances alors établies dans l’Inde, retiraient de leurs échanges avec cette contrée. Il résolut de faire naître un commerce régulier entre la France et l’Orient, et ne vit pas de meilleur moyen d’y parvenir que de créer, suivant l’usage du temps, une grande compagnie à privilège exclusif. La compagnie française des Indes orientales se constitua en 1664 au capital de 15 millions de livres tournois avec une concession de cinquante années. L’état lui faisait la part belle : il accordait une avance de 3 millions, et prenait à sa charge toutes les pertes que la compagnie subirait pendant les dix premières années de son exercice. Afin que toutes les classes de la société pussent s’y intéresser, Louis XIV déclara par un édit assez naïf que la noblesse ne dérogeait pas en prenant part au commerce avec les Indes. Une première expédition qui se composait de 4 gros navires armés en guerre, avec 520 hommes d’équipage, partit de Brest le 7 mars 1665, et atteignit Madagascar le 10 juillet suivant. Les directeurs de la compagnie voulaient installer d’abord un établissement dans cette île, première étape entre l’Europe et l’Inde. Cette colonie ne prospéra point. Les indigènes étaient hostiles, le terrain médiocrement fertile. Après quelques années de misères et de luttes contre les natifs, les colons survivans se retirèrent dans les îles de France et de Bourbon, qui étaient restées désertes jusqu’alors, bien qu’elles fussent découvertes depuis fort longtemps.

Toutefois l’expédition de Madagascar n’avait pas épuisé les ressources de la compagnie française. Colbert avait alors sous la main François Caron, qui, né en Hollande de parens français, avait été embarqué pour le Japon dès l’âge le plus tendre, s’était fait remarquer par son intelligence, son application au travail, et, les circonstances aidant, était devenu l’un des gros personnages de la compagnie hollandaise des Indes orientales. S’étant brouillé avec les directeurs de cette compagnie, qui le trouvèrent à la longue trop ambitieux, il revint en Europe et se produisit en France avec la réputation d’un homme habitué aux entreprises lointaines. On le nomma directeur-général du commerce français en Orient. Il partit avec une nouvelle expédition au commencement de 1667. En passant à Madagascar, il reconnut le mauvais état de la colonie qui y avait été fondée deux ans auparavant ; il ne voulut pas s’arrêter sur un terrain si défavorable, et se dirigea vers Surate, où il établit le premier comptoir que les Français aient eu dans l’Inde. Cette ville était déjà fréquentée par des navires hollandais et portugais. Caron y conduisit si bien les premières opérations commerciales que la compagnie lui conseilla d’étendre ses entreprises. La côte de Coromandel était alors le but de toutes les ambitions. Grâce aux progrès de la navigation, les navires d’Europe y allaient chercher les marchandises précieuses, dont les ports de Surate et de Cambaye avaient eu le monopole au temps reculé où le trafic des Indes se faisait par la Mer-Rouge. Le Coromandel possédait d’excellens ports qui servaient de débouchés aux fameux royaumes de Golconde et de Visapour. Il en partait de nombreux vaisseaux non-seulement pour l’Europe, mais aussi pour les îles aux épices, la Chine et le Japon. C’est là que les Français avaient hâte de s’établir.

Caron avait emmené un Persan, Marcara, homme d’un esprit insinuant, habitué par son origine et par des voyages antérieurs aux façons des monarques asiatiques. Marcara fut envoyé à la cour du roi de Golconde pour demander à ce souverain l’autorisation de créer un comptoir dans ses états, à Masulipatam. La négociation eut un plein succès : la compagnie obtint de pouvoir faire le commerce dans le royaume de Golconde sans être assujettie à aucun droit de douane à l’entrée ou à la sortie ; mais cet avantage ne parut pas suffisant au chef de l’expédition française. Caron ne cessait de représenter à Colbert l’absolue nécessité d’avoir quelque part dans ces parages des forteresses, des ports de relâche, des lieux de ravitaillement, où les vaisseaux de la compagnie fussent indépendans des indigènes. Les Hollandais occupaient ainsi Trincomalé, sur la côte orientale de Ceylan ; les Portugais s’étaient de même fortifiés à Saint-Thomé, sur la côte de Coromandel, et en avaient ensuite été chassés par les Hollandais. Les Français, renforcés par une escadre nouvellement arrivée d’Europe, s’emparèrent sans scrupule de ces deux établissemens. Ils furent incapables de se maintenir à Trincomalé, en sorte que d’une expédition fort coûteuse ils ne tirèrent qu’un assez mince résultat. Au reste Caron était, paraît-il, d’un caractère difficile. Il n’avait pu vivre en bon accord avec Marcara, dont les services avaient été très utiles à la compagnie au début de l’entreprise ; celui-ci était parti pour Java, emmenant une partie des colons venus de France. Les directeurs prétendirent que Caron avait abusé de sa position pour amasser, au détriment de ses commettans, une fortune considérable. Il fut rappelé en Europe, et, comme il se doutait des persécutions qu’on lui réservait à son retour, il eut la prudence de se diriger sur Lisbonne ; mais en entrant dans le Tage son navire s’entr’ouvrit sur un rocher, il y périt avec tous ses compagnons.

C’était en 1673. Les Hollandais, furieux de s’être laissé surprendre, avaient déjà reconquis Trincomalé, qui ne leur avait guère été disputé ; puis ils vinrent mettre le siège devant Saint-Thomé avec le concours du roi de Golconde, sur le territoire de qui ce poste se trouvait. Ils annonçaient très haut l’intention de ne pas tolérer sur le continent de l’Inde des rivaux trop remuans et trop ambitieux. Après quelques mois de blocus, les Français, n’ayant plus de vivres, furent obligés de se rendre. La capitulation leur laissait la liberté de se retirer où bon leur plairait. Or peu de temps auparavant ils avaient acquis d’un chef indigène un assez vaste emplacement au bord de la mer, à l’embouchure de la rivière Coleroun, vers le 12e degré de latitude. À l’évacuation de Saint-Thomé, tandis que le gros de la troupe repartait pour Surate sur les navires de la compagnie, 60 hommes sous la conduite de François Martin vinrent se fixer sur le lieu de cette nouvelle acquisition. La petite colonie conservait un vaisseau, un matériel de quelque importance et une assez grosse somme d’argent. Ce François Martin qui la commandait avait commencé sa carrière au service de la compagnie hollandaise. On suppose qu’il y avait connu Caron, qui l’enrôla sous les drapeaux de la compagnie française. C’était un homme énergique, entreprenant et discret, qui avait le talent de plaire aux monarques indigènes et à ses supérieurs hiérarchiques.

Il allait prouver aussi qu’il avait le talent plus rare de savoir commander. La jeune colonie avait été baptisée du nom de Pondichéry. Les débuts en furent difficiles ; lorsque Martin vint s’y réfugier au mois d’avril 1674, les Hollandais étaient maîtres de la mer, on ne recevait rien de la métropole ; le lieu était désert, il y fallait tout créer. Par compensation, le site était facile à défendre, bien abrité contre les vents terribles de la mousson d’hiver, salubre et en relation commode avec les marchés de l’intérieur. À cette époque, l’Inde fournissait à l’Europe d’énormes quantités de tissus. Dès que Martin put écrire en France que Pondichéry était en mesure d’expédier d’amples approvisionnemens de marchandises, les directeurs de la compagnie s’applaudirent de posséder ce nouveau comptoir, et reprirent confiance en l’avenir de la petite colonie. Il est à propos de dire quel était alors l’état politique de l’Inde. Des conquérans tartares convertis à la religion musulmane s’étaient emparés de la péninsule presque entière. Leur empereur régnait à Delhi sous le titre de Grand-Mogol. Les négocians qui s’étaient aventurés dans l’intérieur du pays faisaient des récits merveilleux du faste de ce souverain et des splendeurs de sa cour. Les provinces éloignées obéissaient à des soiibhadars, vassaux du Grand-Mogol. Le Deccan, vaste espace au centre de la péninsule, entre le Godaveri et la Cristnah, était l’une de ces provinces. Le Carnatic, qui s’étend le long de la côte de Coromandel entre les montagnes et la mer, était considéré comme une dépendance du Deccan ; mais à mesure que l’on s’éloignait de Delhi, l’autorité de l’empereur devenait de plus en plus faible, en sorte que le pouvoir impérial était assez mal assis dans le Deccan, et que le Carnatic appartenait en réalité à de petits potentats à peu près indépendans, les nababs d’Arcot, de Golconde, de Tanjore. Plus à l’ouest, au nord du Malabar, les confédérés mahrattes faisaient revivre les vestiges presque éteints de la nationalité hindoue. Sous la conduite d’un chef fameux, Sivadji, ils avaient créé un grand royaume aux dépens de l’empire du Grand-Mogol ; mais ils traitaient leurs conquêtes plutôt en brigands qu’en libérateurs. Au fond, il n’y avait nulle stabilité dans ces souverainetés éphémères, hindoues ou musulmanes, qui se disputaient le terrain avec acharnement.

Le seul moyen pour les colons de se faire respecter dans ce conflit de prétentions diverses consistait à être bien armés. Aussi, quoique la paix eût été conclue entre la France et la Hollande, Martin ne trouvait pas que sa petite garnison d’Européens suffît à protéger la ville naissante de Pondichéry. Il enrôla 300 indigènes qu’il instruisit et disciplina à l’européenne ; ce fut le germe des régimens de cipayes que les gouverneurs eurent plus tard à leur solde. En même temps, il leur faisait défricher le sol et construire des maisons, il entourait les établissemens français de fortifications improvisées, et il y attirait bon nombre de natifs autant par de bons traitemens que par l’appât du gain. Cet homme possédait toute la finesse nécessaire pour se maintenir en paix sur un terrain si menacé. Il avait réussi à se faire bien venir des petits souverains du Carnatic. Quand Sivadji envahit la province à la tête d’une nombreuse armée de ses irrésistibles Mahrattes, qui ravageaient tout sur leur passage, il sut encore s’arranger avec ce redoutable conquérant. Quinze ans après sa fondation, Pondichéry était une colonie prospère, quoiqu’un peu négligée par la compagnie, qui voulait bien en recevoir des marchandises, mais qui se souciait peu d’y envoyer de nouvelles recrues. Cependant la guerre éclata de nouveau entre la France et la Hollande. Il n’y avait à ce moment que 30 ou 40 Européens dans les murs de Pondichéry.

Les Hollandais, qui avaient toujours des forces importantes dans l’Océan indien, résolurent d’en profiter pour détruire les colonies rivales qui leur faisaient ombrage. Au mois d’août 1693, une flotte de 19 vaisseaux montée par 1,500 soldats et 2,000 matelots parut sur la rade. L’amiral hollandais avait acquis à prix d’argent le concours du Grand-Mogol, dont les troupes vinrent bloquer la ville du côté de la terre. Martin n’était pas en état de résister à tant d’adversaires à la fois ; après douze jours de siège, il dut capituler. L’ennemi prit possession de Pondichéry, et, ayant apprécié les avantages de cette situation, il en améliora les fortifications, tandis que Martin et ses compagnons étaient reconduits en Europe avec les honneurs de la guerre. Quoique vaincu, il fut bien reçu par le ministre et par les directeurs de la compagnie. On avait confiance en ses talens d’administrateur, en son aptitude à coloniser. Aussi, lorsque la paix de Ryswick rendit Pondichéry à la France, il reprit le commandement de la place. Une escadre chargée de troupes, de munitions et d’approvisionnemens de toute sorte l’accompagna sur la côte de Coromandel. Après avoir reconnu l’utilité de cette colonie, on voulait l’armer de telle façon qu’elle fût dorénavant à l’abri d’un coup de main.

Toutefois les affaires de la compagnie, mal dirigées sans doute en Europe, étaient dans une situation précaire ; quinze années après son début, cette association avait perdu la moitié de son capital, et trente ans plus tard elle était à peu près ruinée. Si quelques-uns de ses comptoirs prospéraient, d’autres, et c’étaient les plus importans, n’étaient d’aucun profit. Elle avait mis d’abord à Madagascar le principal de ses établissemens, puis, lorsque les colons abandonnèrent cette île, le centre de ses opérations fut transféré à Surate ; mais le commerce y était si languissant que cette place fut abandonnée à son tour au commencement du XVIIIe siècle. Pondichéry devint alors la capitale des possessions françaises dans l’Inde, et Martin en fut nommé directeur-général par lettres patentes de Louis XIV en date de février 1701. C’était un honneur bien acquis et bien mérité. On lui donnait par là autorité sur divers autres comptoirs plus ou moins éloignés : la factorerie de Masulipatam, fondée par le Persan Marcara, était un des meilleurs de ces postes secondaires. Au Bengale, les Français s’étaient montrés dans l’Hougly vers 1676. L’empereur Aureng-Zeb leur avait concédé le village de Chandernagor, ainsi que deux ou trois autres points, Balasore, Kassimbazar, où il y avait un peu de trafic ; mais sous la ferme et habile direction de Martin Pondichéry conservait la suprématie. Lorsque cet excellent administrateur mourut le 30 décembre 1706, il y avait 40,000 indigènes groupés autour de la ville qu’il avait fondée ; l’influence française était reconnue et aimée par les souverains du voisinage. Ce qui n’est pas moins louable, Martin mourait pauvre ; il avait enrichi ses compatriotes sans s’enrichir lui-même. Ceux qui lui succédèrent ne montrèrent pas toujours le même désintéressement.

Il serait superflu de parler des gouverneurs fort insignifians qui se succédèrent à Pondichéry pendant vingt ans après la mort de François Martin. Il ne serait pas moins inutile de rappeler l’incroyable agiotage qui de 1716 à 1720 se fit dans la rue Quincampoix sur les actions de la compagnie des Indes. Law avait fait entrer la Louisiane et le Canada, les Indes orientales et la Mer-Rouge, la Chine et le royaume de Siam, dans une compagnie unique qui monopolisait le commerce du monde entier. Cette monstrueuse association fondait en France le port de Lorient, battait monnaie, faisait la banque, et finalement disparaissait, comme chacun sait, dans une banqueroute gigantesque. Des débris de ce grand désastre financier sortit une compagnie perpétuelle des Indes avec un capital d’environ 100 millions, dont la presque totalité était dévorée d’avance. À peine les directeurs pouvaient-ils armer chaque année trois ou quatre navires. En même temps les gouverneurs de la colonie manquaient de cet esprit d’initiative qui pousse aux grandes entreprises. Les factoreries françaises languissaient. Par bonheur, elles eurent alors une longue période de paix pour se consolider. Leur splendeur date de l’époque où nous allons voir les gouverneurs se mêler aux affaires intérieures du Carnatic, faire alliance avec les souverains natifs, passer par degrés du rôle de vassaux à celui de protecteurs des royaumes indigènes.

Benoît Dumas, qui prenait en main le gouvernement de Pondichéry au mois de septembre 1735, était arrivé dans l’Inde à l’âge de dix-sept ans pour tenir l’un des emplois secondaires de l’ancienne compagnie. Appelé peu d’années après à siéger dans le conseil suprême, puis chargé d’administrer les îles de France et de Bourbon, Dumas revenait à Pondichéry avec la réputation d’un homme plein d’expérience, prudent et néanmoins résolu. Par caractère, il inclinait vers une politique de paix et de tranquillité ; les circonstances lui dictèrent une conduite bien différente. Dès les premiers temps de son séjour, il obtenait du souverain de Tanjore la ville de Karikal, dix villages situés aux alentours de cette ville et les terrains en dépendant. Cela mettait les Français en face de l’ancienne et importante colonie hollandaise de Négapatam et de Tranquebar, possession danoise. Aucune nation d’Europe ne possédait sur la côte de Coromandel un établissement aussi considérable ni aussi étendu. Ce qui valait mieux encore qu’une extension de territoire, cela donnait aux monarques indigènes l’habitude de recourir à l’autorité française lorsqu’un appui extérieur leur devenait nécessaire. Dumas allait avoir une occasion sérieuse de montrer aux natifs ce que valait la protection du drapeau français. Les Mogols avaient beaucoup étendu leurs conquêtes vers le sud sous le règne d’Aureng-Zeb ; toutefois ils avaient laissé subsister à Trichinopoly, à Tanjore, à Madura, à Mysore, divers petits royaumes indigènes gouvernés par des princes hindous qui payaient tribut à l’empereur. Les tributs étant en retard, Dost-Ali-Khan, vice-roi ou nabab du Carnatic, voulut en réclamer le paiement par la force. Une nombreuse armée sous le commandement de Sabder-Ali, fils du nabab, et de Chunder-Sahib, son gendre, emporta d’assaut Trichinopoly, qui devint la capitale d’une principauté au profit de Chunder-Sahib ; puis l’état de Tanjore succombait à son tour. Les autres princes hindous, que les progrès des mahométans effrayaient, firent appel au maharajah des Mahrattes en lui représentant qu’ils allaient être tous écrasés, s’ils n’étaient promptement secourus. Ce monarque était capable de mettre sur pied une force considérable. On l’avait déjà vu envahir les états du Grand-Mogol avec 150,000 cavaliers et autant de fantassins. Au reste, ses sujets aimaient la guerre à cause du butin qu’ils avaient coutume d’en rapporter. Les plaintes des petits souverains hindous furent écoutées avec complaisance. Ragodji-Bousla, fils du maharajah, se mit donc en route pour le Carnatic avec une troupe de 50,000 de ces fameux guerriers dont le nom faisait trembler tous les peuples de la péninsule. Dost-Ali rassembla tout ce qu’il avait de troupes, et, se portant au-devant de cette invasion, il essaya de lui fermer les passes des montagnes qui bordent le Carnatic à l’ouest. Peut-être y eût-il réussi ; mais, en sa qualité de mahométan, il avait contre lui une partie de ses propres sujets qui faisait cause commune avec les Mahrattes. Un de ses généraux ouvrit par trahison un défilé à l’armée ennemie ; une grande bataille s’ensuivit, Dost-Ali fut tué dans la mêlée, ainsi que l’un de ses fils, et ses troupes furent taillées en pièces. En un jour, Ragodji se trouva maître du Carnatic, sauf les places fortes où les débris de l’armée vaincue s’étaient réfugiés (mai 1740).

Les Français avaient sur les autres nations européennes établies à la côte de Coromandel l’avantage d’avoir acquis le territoire qu’ils possédaient par une concession gracieuse et volontaire du prince à qui ce territoire appartenait jadis, tandis que les Portugais, les Hollandais et les Anglais s’étaient emparés de leurs comptoirs par la ruse et la violence ; en outre les indigènes avaient pu apprécier depuis quelques années l’énergie et la sagesse du gouverneur de Pondichéry. Aussi, à la suite de cette grande déroute de l’armée de Dost-Ali, les natifs accoururent-ils en foule vers la ville française avec les richesses et les récoltes qu’ils voulaient mettre en sûreté. La veuve de Dost-Ali vint en grand appareil demander asile à Dumas, qui lui ouvrit les portes de la place et la reçut avec honneur. La femme de Chunder-Sahib prit le même chemin, et fut aussi bien accueillie. Dès que Ragodji eut appris que la colonie française recelait tant de butin, il bloqua Pondichéry en même temps qu’il faisait le siège de Trichinopoly et qu’il pillait toutes les villes sans défense. Trichinopoly ne tint pas longtemps : Chunder-Sahib, qui s’était enfermé dans cette forteresse, fut fait prisonnier et emmené par les Mahrattes à Sattara, leur capitale, en attendant une rançon ; Sabder-Ali, fils du malheureux Dost-Ali, fit la paix avec les vainqueurs moyennant le paiement de grosses sommes d’argent. Les Mahrattes, après avoir occupé le Carnatic pendant plus d’un an, retournèrent enfin dans leur pays. Pondichéry avait été tout ce temps le refuge des vaincus. Aussi Sabder-Ali se crut obligé à une marque spéciale de reconnaissance. Dès qu’il se revit en possession paisible du royaume paternel, il agrandit d’une façon notable le territoire de la compagnie française ; en même temps l’empereur mogol conférait à Dumas et à ses successeurs le titre de nahab, et lui donnait le commandement de 1,500 cavaliers équipés et entretenus aux frais de la cour de Delhi. Aucun Européen n’avait encore obtenu une telle faveur. Avec le rang de nabab, le gouverneur de la colonie française acquérait les prérogatives d’un souverain indigène vassal du Grand-Mogol. Dumas quittait Pondichéry au moment où ces honneurs venaient de lui être conférés. Il avait singulièrement accru la puissance de la colonie qu’il administrait depuis six ans. Il eut de plus la bonne fortune d’avoir pour successeur Dupleix, l’homme le plus capable de développer ces germes de prospérité.


II.

À qui étudie l’histoire du XVIIe siècle d’un point de vue général, Dupleix se présente comme un aventurier d’une hardiesse remarquable, mais parfois peu scrupuleux. Lorsqu’on examine ses actes de plus près, on trouve en lui l’étotfe d’un général, d’un diplomate, d’un administrateur. Doué de grands talens, placé sur un théâtre assez vaste pour user les forces du plus puissant génie, il ne lui a manqué que d’être soutenu par son pays et d’avoir des successeurs qui fussent dignes de lui. Né à Landrecies en 1697, il était fils d’un fermier-général et fut destiné dès l’enfance au commerce. Une campagne dans l’Atlantique et l’Océan indien lui inspira de bonne heure un ardent désir d’entrer au service de la compagnie des Indes. À vingt-trois ans, il tenait déjà un haut rang à Pondichéry. Les officiers de la compagnie avaient à cette époque la licence de faire le commerce en leur propre nom. Quoique les affaires fussent alors dans un déplorable état de stagnation, Dupleix se lança audacieusement dans les spéculations commerciales et y réussit. En 1730, il était intendant de Chandernagor ; cette colonie, trop négligée dès l’origine par les directeurs de la compagnie, était sans ressources ; le nouvel intendant y introduisit des habitudes d’activité et d’énergie, si bien que quelques années plus tard le port de Chandernagor envoyait des navires sur toutes les côtes de l’Asie, depuis Bassorah jusqu’en Chine. Dès le début de son installation à Pondichéry, il montra la même ardeur ; il ne perdit pas non plus une occasion de se concilier l’amitié des princes indigènes du voisinage. Arborant les insignes du grade de nabab, dont son prédécesseur avait été doté, il se posait aux yeux des habitans du Carnatic moins comme le représentant d’une puissance étrangère que comme l’un des lieutenans de l’empereur de Delhi.

Cette politique prévoyante ne fut pas longue à porter des fruits. En 1744, la guerre de la succession d’Autriche mit aux prises la France et l’Angleterre. Pour la première fois, ces deux nations rivales se disputèrent l’empire de l’Inde. Madras, à 30 lieues au nord de Pondichéry, était le centre des établissemens anglais. Le lieu avait été assez mal choisi ; la rade, qui n’est abritée ni des vents ni des courans, est surtout dangereuse durant la mousson d’hiver, d’octobre à janvier. Le pays d’alentour ne dédommage pas de ces inconvéniens : le sol est sec et stérile, la population rare. Nonobstant, cette ville, fondée depuis un siècle et gouvernée avec prudence, s’était peuplée à la longue d’une grande quantité d’indigènes qui venaient vivre en paix ou faire fortune à l’abri du pavillon britannique. Le gouverneur, Morse, vieil employé de la compagnie, avait été occupé toute sa vie d’opérations commerciales, et se souciait peu des affaires politiques, auxquelles il n’entendait rien. Entre lui et Dupleix, la partie n’était pas égale ; mais le gouvernement britannique avait bien pris ses mesures. Tandis que Pondichéry était presque dégarni et que nul vaisseau de guerre de notre nation n’était en état de se montrer sur la côte de Coromandel, une escadre anglaise croisait dans les mers de l’Inde et menaçait d’y anéantir la marine française. Si l’ennemi se présentait en forces devant Pondichéry, la place, fortifiée à la hâte, était incapable d’offrir une longue résistance. Dupleix fit appel aux sentimens d’estime et d’amitié que le nabab du Carnatic avait témoignés de tout temps aux immigrans français. Ce souverain était alors un certain Anwaroudin ; il se souvint des services que Dumas avait rendus au pays lors de l’invasion des Mahrattes ; il était prévenu d’ailleurs en faveur du nabab Dupleix par ce titre honorifique qui rangeait le commandant français au nombre des officiers du Grand-Mogol. Tout bien considéré, il vint s’interposer entre les deux nations ennemies : il notifia au gouverneur de Madras, qui était trop faible et trop peu entreprenant pour passer outre, une défense formelle d’attaquer les établissemens français.

La situation allait changer bientôt par l’entrée en scène d’un homme qui, non moins que Dupleix, mérite d’être compté parmi les créateurs de notre puissance coloniale. Au commencement de 1746, Mahé de La Bourdonnaye arrivait de l’Île de France à la tête d’une nombreuse escadre. Rien de plus accidenté que la vie de ce vaillant navigateur. Embarqué à dix ans pour les mers du sud, lieutenant à vingt ans dans la flotte de la compagnie des Indes, il avait trouvé le loisir, tout en parcourant les mers, d’étudier tantôt la navigation avec ses compagnons de bord, tantôt les sciences exactes avec un jésuite, ou l’art des constructions avec un ingénieur du roi. En 1725, — il avait vingt-cinq ans, — nous le retrouvons commandant d’une frégate dans l’escadre qui, sous les ordres de M. de Pardailhan, s’empare de la petite ville de Maïhi sur la côte de Malabar. Il s’y conduisit avec tant de bravoure que l’amiral donna à la nouvelle conquête le nom du jeune capitaine. C’est la colonie de Mahé, qui appartient encore à la France. Après ce brillant fait d’armes, réduit par la paix à l’inactivité, La Bourdonnaye achète un navire et fait le commerce pour son compte sur les côtes de l’Arabie ; puis il passe au service du roi de Portugal, et dirige une expédition contre le Mozambique ; enfin il rentre en France et repart en 1735 pour les mers de l’Inde en qualité de commandant de l’Île de France et de Bourbon.

Ces deux îles avaient été peuplées, comme on sait, par des colons revenus ruinés de Madagascar, ainsi que par les déserteurs des navires qui s’y arrêtaient en se rendant aux Indes et par d’anciens pirates dégoûtés de leur métier. Le climat était sain, le sol fertile, ces établissement avaient prospéré. Ils s’administrèrent longtemps eux-mêmes, et l’on ne dit pas que leurs affaires en allassent plus mal. En 1723, Dumas en devint gouverneur. Douze ans plus tard, quand cet intelligent officier fut nommé directeur-général des colonies situées sur le continent, il eut pour successeur Mahé de La Bourdonnaye. La population était turbulente ; La Bourdonnaye sut lui inspirer du respect en même temps que de la confiance. La main-d’œuvre faisait défaut pour les cultures du sucre et du café, que l’on avait introduites ; il y suppléa par des esclaves noirs recueillis sur les côtes d’Afrique et de Madagascar. Les ports furent améliorés et fortifiés, des chantiers de construction s’ouvrirent, le commerce prit de l’essor. Lorsque La Bourdonnaye reparut dans sa patrie au bout de cinq ans, la guerre était imminente. Il eut l’éloquence de convaincre le cardinal Fleury, alors ministre tout-puissant, et les directeurs de la compagnie des Indes que rien ne serait plus avantageux, en cas de collision avec l’Angleterre, que de se montrer avec des forces supérieures dans les mers de l’Asie, et d’y ruiner les établissements anglais. On eut confiance en lui, il repartit pour l’Île de France avec une flotte de cinq navires armés et équipés pour la guerre ; mais à peine avait-il eu le temps de faire voir à cette escadre la côte de Coromandel que le timide cardinal, effrayé d’un armement qui ressemblait à une manifestation belliqueuse, lui expédia l’ordre de renvoyer ses navires en Europe. Peu de mois après, la guerre était déclarée ; les croiseurs anglais saisissaient les bâtimens français dans toutes les directions. Dupleix, menacé dans Pondichéry, réclamait avec instance l’aide de La Bourdonnaye. L’amiral, posté sur la route de l’Inde, se voyait avec douleur hors d’état de secourir ses compatriotes. On eut alors l’exemple de ce qu’un gouverneur habile et énergique est capable de faire dans les circonstances les plus défavorables. Les guerres duraient longtemps au XVIIIe siècle. La Bourdonnaye improvisa une flotte, partie en construisant lui-même des navires, partie en retenant, bon gré, mal gré, ceux qui relâchaient à l’Île de France. Par bonheur, du renfort lui vint de la métropole. Au mois de mars 1746, il mit à la voile avec neuf bâtimens ; les canons n’étaient pas en nombre suffisant pour garnir les sabords, les vivres manquaient, les équipages étaient composés de nègres pour un tiers ; en dépit de ces contre-temps, La Bourdonnaye se dirigeait vers Pondichéry, comptant sur la fortune pour suppléer à ce qui lui manquait. À peine a-t-il perdu de vue l’Île de France, qu’un de ces effroyables ouragans, comme on en éprouve trop souvent dans l’Océan indien, disperse la flotte ; elle se rallie dans la baie d’Antongil, au nord-est de Madagascar. Après quarante-huit jours perdus en réparations, elle met de nouveau à la voile ; au large de Négapatam, elle livre un combat indécis aux Anglais ; ceux-ci, mal commandés et trop prompts à perdre courage, se replient sur Trincomalé. La route de Pondichéry est libre ; l’escadre aux ordres de La Bourdonnaye mouille devant cette ville le 8 juillet 1746.

Voilà Dupleix et La Bourdonnaye réunis ; que vont-ils faire ? Les événemens qui suivent méritent d’être racontés avec quelque étendue, parce que le récit qu’en présente M. Malleson diffère notablement des idées courantes. Les historiens incriminent la conduite de Dupleix ; c’est au contraire à La Bourdonnaye que l’auteur anglais, après une étude attentive des documens authentiques, inflige un blâme. Pour en bien juger, il importe d’abord de se pénétrer de la situation relative de ces deux hommes. La Bourdonnaye était seul maître sur la flotte et seul responsable des opérations navales ; mais les instructions qu’il avait reçues lui prescrivaient de s’entendre avec Dupleix pour la défense de Pondichéry. Ce dernier, en qualité de gouverneur des établissemens de l’Inde, avait la haute main sur les opérations dont la côte de Coromandel devait être le théâtre. Il n’était, il est vrai, qu’un administrateur civil, le représentant d’une compagnie commerciale. Or les militaires ont à toute époque supporté avec impatience le contrôle d’un homme étranger à leur profession ; mais par compensation Dupleix s’appuyait de l’avis d’un conseil supérieur qui se composait des principales autorités de la colonie, et dans lequel l’élément militaire était convenablement représenté. L’amiral avait deux partis à prendre, ou se mettre à la recherche de l’escadre anglaise et la détruire dans un combat naval, ou s’emparer de Madras. Après quelques jours d’une croisière infructueuse, convaincu que les vaisseaux ennemis refusaient le combat, il résolut d’entreprendre le siège de Madras. Les arsenaux de Pondichéry donnèrent les canons de gros calibre qui manquaient à l’armement de la flotte ; la garnison de cette ville fournit des troupes de débarquement. La colonie anglaise était de son côté assez mal défendue ; le fort Saint-George, qui la protège, se trouvait en mauvais état, les soldats étaient peu nombreux ; ce qu’il y a de pis, le gouverneur Morse n’avait aucune velléité belliqueuse. Au bout de six jours, la place capitula sans que les assaillans eussent perdu un seul homme.

On ne doit pas perdre de vue que La Bourdonnaye était au service d’une compagnie de marchands qui agissait en temps de guerre à la façon des corsaires, et que d’ailleurs les usages du temps admettaient des compromis qui nous paraissent aujourd’hui contraires au droit des gens. Voici les termes de la capitulation : la garnison devenait prisonnière de guerre ; les officiers civils et employés de la compagnie anglaise étaient libres de se rendre où bon leur semblait, même en Europe, sur leur parole de ne pas porter les armes contre la France. Quant à la place elle-même, marchandises, approvisionnemens, navires, arsenaux et établissemens de tout genre qui s’y trouvaient étaient le butin du vainqueur ; le tout passait à l’actif de la compagnie victorieuse. Qu’allait-on faire de cette conquête ? Devait-on transformer Madras en colonie française ou bien en raser les murs, ou encore revendre cette ville moyennant rançon aux négocians anglais, qui ne demandaient pas mieux que de la racheter. Dupleix, en fin politique, avait déjà tranché la question. Le nabab Anwaroudin, qui s’était si complaisamment interposé deux ans plus tôt en faveur des Français, lorsque ceux-ci n’étaient pas en état de se défendre, prenait à cette heure, quoique avec plus de mollesse, les intérêts de la partie adverse. Le nabab aimait peu les Anglais, chez qui il ne rencontrait pas les qualités chevaleresques de nos compatriotes. Toutefois il lui déplut de laisser les Français se poser en triomphateurs sur un terrain qui dans ses idées était le domaine de leur maître à tous, le Grand-Mogol. Dupleix ne put l’apaiser qu’en promettant de lui livrer Madras ; mais l’habile administrateur ne fit cette promesse qu’en se réservant, par une restriction implicite, de détruire auparavant les fortifications qui rendaient la place redoutable. Dupleix faisait en ce moment un beau rêve : il voyait La Bourdonnaye se diriger avec sa flotte victorieuse vers l’embouchure de l’Hougly, ruiner les établissemens naissans de Calcutta. Les Anglais expulsés du Bengale aussi bien que de la côte de Coromandel, la compagnie française restait seule maîtresse du commerce de l’Inde. Si ce plan, dont l’exécution était alors possible, avait été suivi, qui sait si les progrès de la Grande-Bretagne en Asie n’eussent pas été à jamais enrayés ?

Par malheur, La Bourdonnaye n’avait ni tant d’ambition ni des vues si lointaines ; il songeait au profit actuel. Aussi Madras ne fut pas plus tôt en son pouvoir qu’il traita avec le gouverneur Morse de la rançon de cette ville. Le prix, à vrai dire, en valait la peine : il s’élevait à 1, 100, 000 pagodes, ce qui équivaut à environ 11 millions de francs. Dupleix protesta énergiquement contre cet acte de vente ; l’amiral n’en tint aucun compte. Dupleix, fort de l’avis conforme du conseil supérieur, envoya des employés civils à Madras en leur déléguant le pouvoir d’administrer cette conquête ; La Bourdonnaye mit aux arrêts les fonctionnaires de la compagnie. Qui pouvait trancher le conflit entre les deux commandans ? Il eût fallu quinze mois pour demander et recevoir les instructions du gouvernement français. Cependant le temps s’écoulait, et la mauvaise saison arrivait à grands pas. La Bourdonnaye n’ignorait pas que l’escadre ne pouvait sans danger prolonger son séjour sur la rade mal abritée de Madras. Il ne sut pas céder à temps. Le 15 octobre, un effroyable ouragan vint assaillir ses vaisseaux ; les uns, jetés à la côte, se perdirent corps et biens ; d’autres éprouvèrent les plus graves avaries ; 1, 200 hommes de ses équipages périrent dans cette tempête. Quinze jours après, il repartait à la hâte pour l’Île de France avec les débris d’une flotte qu’il avait eu tant de peine à organiser.

Il faut dire que M. Malleson explique la conduite de La Bourdonnaye en cette circonstance par un acte qui entacherait le nom de l’amiral d’une honte indélébile. Les partisans de Dupleix ne s’étaient pas fait faute d’attribuer le traité de restitution de Madras à des sentimens cupides ; ils n’en avaient produit aucune preuve. M. Malleson prétend qu’il existe dans les archives de India-House un témoignage certain que La Bourdonnaye reçut des Anglais à cette occasion un présent personnel de 100, 000 pagodes. En eut-on quelque soupçon en France ? Il serait possible, car La Bourdonnaye fut enfermé à la Bastille dès son retour, sous l’accusation assez vague d’avoir employé à son profit les fonds de la compagnie. Il y resta trois ans au secret, réduit, faute d’encre et de papier, à écrire sa justification sur un mouchoir avec du marc de café ; il en sortit comme il y était entré après un semblant de jugement qui proclama son innocence, et mourut peu après, le 9 septembre 1753. Il nous répugne de croire que ce grand homme fut aussi coupable que le dit l’historien anglais. Du moins on peut affirmer que, s’il a passé dans l’histoire de l’Inde comme un brillant météore, il n’y a rien accompli d’utile pour les intérêts de sa patrie.

Le départ de l’amiral mettait fin à un dangereux conflit : les Anglais étaient abattus, Dupleix était maître de la situation ; mais de nouveaux dangers menaçaient la colonie française. Le nabab Anwaroudin n’avait consenti à laisser les Français entrer à Madras que sur la promesse qui lui avait été donnée que cette conquête lui serait remise. Pendant un mois entier que La Bourdonnaye fut maître de la ville, Dupleix ne put tenir ses engagemens. Le nabab s’impatientait de ce retard. Se croyant bravé, il réunit une armée de 10, 000 hommes sous les murs de Madras, et prit une attitude menaçante envers les Européens. Rien n’était plus contraire à la politique du gouverneur que l’idée d’entrer en lutte avec les natifs. Fidèle aux traditions de ses prédéceseurs, il avait toujours manifesté le désir de n’étendre les possessions françaises qu’en conservant une entente intime et cordiale avec les monarques indigènes. Cependant, en présence d’une attaque imminente, il eût été imprudent de conserver un rôle purement défensif. Un des meilleurs officiers de la colonie, le capitaine Paradis, se porta à la rencontre de l’armée ennemie avec un détachement de 230 Européens et 700 cipayes. La lutte était singulièrement disproportionnée, car le général Marphuz-Khan, fils d’Anwaroudin, s’était retranché près de Saint-Thomé dans une excellente position couverte par plusieurs batteries de canon, tandis que Paradis n’avait pas même une pièce d’artillerie. Néanmoins ce vaillant officier eut l’audace d’attaquer un adversaire dix fois supérieur en nombre. Secondé par une sortie opportune de la petite garnison de Madras, il culbuta les indigènes, qui s’enfuirent dans le plus complet désordre.

Ce combat fut livré le 4 novembre 17466. C’est une date mémorable dans l’histoire de l’Inde, M. Malleson le remarque avec raison. Ce jour-là en effet, les positions respectives des colons et des souverains asiatiques se trouvèrent tout à coup renversées. Jusqu’alors Portugais et Hollandais, Anglais et Français ne s’étaient établis sur la côte de Coromandel qu’avec l’autorisation du nabab du Carnatic, dont ils s’avouaient les vassaux. On avait bien quelque raison de soupçonner que les soldats européens possédaient, grâce à leur armement et à leur discipline, une énorme supériorité sur les troupes de l’Asie ; mais les aventuriers qui venaient dans l’Hindoustan pour faire le commerce et non pour se battre n’avaient pas encore eu l’idée d’entrer en lutte contre les armées innombrables que l’empereur de Delhi ou ses lieutenans pouvaient mettre en ligne. La victoire de Saint-Thomé leur montra qu’il n’était plus besoin de trembler devant les indigènes. Ceux-ci commencèrent à reconnaître de leur côté que ces étrangers devaient plutôt être des maîtres que des sujets.

Une fois l’armée du nabab taillée en pièces, Dupleix devenait libre de traiter Madras à sa guise. Il n’eut rien de plus pressé que de rompre l’engagement pris par La Bourdonnaye pour la rançon de cette ville. Les historiens ont voulu voir un manque de foi dans cette rupture d’un traité déjà conclu et en partie exécuté. M. Malleson n’a pas de peine à démontrer que le gouverneur n’était tenu à rien par une convention conclue sans son aveu, bien plus, malgré son opposition. Dupleix déclara au gouverneur Morse et aux autres officiers civils ou militaires de la compagnie anglaise qu’ils étaient prisonniers de guerre, et il expulsa tous les habitans qui ne voulaient pas se soumettre à l’autorité française. Il ne crut pas avoir encore assez fait pour anéantir l’influence de ses adversaires dans le Carnatic. Il restait aux Anglais deux comptoirs sur la côte, le fort Saint-David et la ville de Cuddalore. Le rêve de Dupleix était de leur enlever ces dernières places de refuge afin de les exclure complètement. Par malheur, le commandant en chef des troupes de Pondichéry était alors le général de Bury, vieil officier incapable. Le capitaine Paradis, à qui revenait l’honneur des premiers succès, occupait un rang si secondaire qu’il était impossible de lui donner la direction de l’armée active. Les trois ou quatre vaisseaux qui étaient demeurés dans l’Inde obéissaient à l’amiral Dordelin, qui n’avait également ni audace ni activité. Plusieurs attaques dirigées contre Cuddalore avec toutes les forces disponibles de la garnison échouèrent. Quand la flotte anglaise, qui s’était réparée et renforcée au Bengale, apparut sur la côte de Coromandel au mois de mars 1747, Dupleix fut contraint de rappeler autour de Pondichéry tous les détachemens épars. Lorsque peu de temps après une seconde escadre, sous les ordres de l’amiral Boscawen, l’un des meilleurs marins de la Grande-Bretagne, arriva d’Europe avec d’importans renforts d’hommes et d’argent, les Français se trouvèrent dans la situation précaire où ils avaient mis leurs adversaires alors que La Bourdonnaye dominait sur mer. Bientôt après, Boscawen mit le siège devant Pondichéry ; il avait une armée nombreuse et bien approvisionnée ; par compensation, il était assez ignorant, dit-on, en opérations militaires. De son côté, le gouverneur français perdit dans une sortie le capitaine Paradis, le seul officier en qui il eût confiance ; mais Dupleix avait, en dépit de son éducation civile, le tempérament militaire. Il dirigea si bien les travaux de défense que l’amiral anglais fut réduit à lever le siège au bout de sept semaines. Ce fut la dernière opération de cette longue guerre qui se poursuivait depuis cinq ans avec des résultats bien divers. La paix était faite en Europe. La France et l’Angleterre convinrent par le traité d’Aix-la-Chapelle de se restituer réciproquement les conquêtes qu’elles avaient faites. Madras fut donc rendu aux Anglais ; mais les aventuriers des deux nations avaient trop de motifs de rivalité pour se calmer ainsi sur un signe venu de Paris et de Londres. Nous les verrons maintenant continuer les hostilités sous une forme indirecte en même temps qu’ils convieront à leurs luttes les souverains de tout l’Hindoustan.


III.

Lorsque la paix survint, les deux compagnies anglaise et française possédaient chacune un assez grand nombre de soldats en Asie ; elles en avaient en réalité beaucoup trop pour la défense de leurs intérêts et pour l’équilibre de leurs budgets. Aussi elles trouvèrent tout naturel de prêter leurs troupes aux princes qui voulaient bien consentir à en payer l’entretien. Les indigènes avaient eu maintes occasions d’éprouver la valeur des Européens ; ils étaient disposés à faire intervenir ces ambitieux alliés dans leurs querelles intestines. Or ces querelles étaient fréquentes, car, l’autorité lointaine du Grand-Mogol ayant perdu beaucoup de son efficacité et par conséquent de son prestige, les petits vassaux du Deccan et du Carnatic se débattaient en de perpétuels conflits. Il arriva naturellement que les Anglais et les Français, au lieu de s’entendre afin de rendre le calme au pays, prirent toujours parti pour des prétendans opposés. Le fameux Nizam Oul-Moulk, vice-roi du Deccan, était mort au mois de juin 1748, laissant une nombreuse famille ; mais deux de ses enfans étaient seuls en état d’aspirer au trône qu’il laissait vacant : c’était Mozuffer-Jung, son petit-fils, qu’il avait désigné lui-même comme son héritier, et Nadir-Jung, l’un de ses fils, homme violent et débauché qui avait tenté plus d’une fois de s’emparer du pouvoir du vivant même du vieux Nizam. Nadir-Jung était seul présent à la mort de son père ; sans perdre de temps, il saisit ses trésors et se fit proclamer par l’armée vice-roi ou soubhadar du Deccan au préjudice de son neveu Mozuffer-Jung. Ce dernier eut aussitôt l’idée d’invoquer l’appui des Mahrattes ; il se rendit donc à la cour de Pounah, et y fit la rencontre d’un ancien compétiteur à la royauté du Carnatic, Chunder-Sahib, qui était resté prisonnier depuis sept ans, faute de pouvoir payer une rançon. Ce Chunder-Sahib était, on s’en souvient, un fidèle ami des Français ; sa femme et ses trésors étaient même en dépôt à Pondichéry depuis le commencement de cette longue captivité. À l’arrivée de Mozuffer-Jung, il s’en fit un allié et prévint Dupleix que deux fugitifs, deux compétiteurs, l’un au trône du Deccan, l’autre à la seigneurie du Carnatic, sollicitaient l’appui de la compagnie française. Le gouverneur de Pondichéry comprit tout de suite quel avantage il y aurait à faire arriver sur les principaux trônes de la péninsule deux prétendans qui seraient ses obligés et les défenseurs des idées françaises ; mais il se souciait médiocrement de ramener les Mahrattes dans une contrée où leur souvenir était abhorré. Il s’empressa donc de payer une rançon de 700,000 roupies pour la mise en liberté de Chunder-Sahib. Ce chef fut bientôt en marche sur Arcot à la tête de 6,000 hommes ; Mozuffer-Jung le rejoignit avec 30,000 soldats. Comme sur ces entrefaites la paix avait été conclue entre les deux puissances européennes, Dupleix, ayant des forces disponibles, fit appuyer Chunder-Sahib par une troupe de 400 Européens et 2,000 cipayes que commandaient de Bussy et d’Auteuil, les meilleurs officiers de la colonie. Le Carnatic appartenait encore à Anwaroudin, envers qui Dupleix se croyait dégagé de tout lien de reconnaissance depuis les hostilités qui avaient suivi la prise de Madras. Ce vieux nabab, âgé de cent sept ans, dit-on, attendait l’armée ennemie près d’Ambour avec 20,000 soldats natifs et un renfort de quelques aventuriers européens. Le 3 août 1749, une grande bataille fut livrée. Anwaroudin périt dans la mêlée ; ses partisans s’enfuirent en désordre, laissant aux vainqueurs éléphans, chevaux, bagages et toute leur artillerie.

Cette victoire fut décisive. Mozuffer-Jung et Chunder-Sahib devenaient par le fait maîtres du Carnatic ; mais Nadir-Jung tenait encore la campagne avec des forces considérables, et Mahomed-Ali, fils d’Anwaroudin, échappé au désastre d’Ambour, s’était réfugié dans la citadelle de Trichinopoly. Les alliés se mirent à la poursuite de ce dernier. Par malheur, les deux conjurés indigènes n’étaient ni l’un ni l’autre à la hauteur de leur situation, et Dupleix ne trouvait dans la garnison de Pondichéry aucun officier capable de mener avec vigueur les opérations militaires. L’un était trop vieux, un autre succombait aux atteintes du climat, un troisième manquait tout à la fois de capacité et d’énergie. Certain jour, à la veille de livrer une grande bataille, d’Auteuil se vit abandonné par la moitié de ses soldats, qui se plaignaient de n’avoir pas obtenu une part suffisante dans le butin de la précédente victoire. Appuyés par un contingent anglais, les partisans de Nadir-Jung ramenèrent les Français jusque sous les murs de Pondichéry. Cette guerre était assez bizarre. Les deux principaux compétiteurs, Chunder-Sahib et Mahomed-Ali, disposaient chacun de 15 ou 20,000 soldats ; quelques centaines d’Européens, des Français d’un côté, des Anglais de l’autre, n’avaient qu’à paraître sur les champs de bataille pour donner une supériorité temporaire à l’un ou l’autre parti. Sur les derrières, Nadir-Jung, soubhadar du Deccan, tenait en réserve une innombrable armée ; seulement ce prince paresseux et débauché se tenait tranquille dans Arcot. Ajoutons que la lutte était confinée dans le triangle que forment les trois villes d’Arcot, Madras et Pondichéry, sur un espace qui mesure à peine 150 kilomètres dans sa plus grande dimension. Les petits souverains du voisinage, hindous, mahrattes ou mahométans, s’y mêlaient tour à tour au gré de leur ambition, et passaient d’un parti à l’autre suivant l’inspiration du moment. Dupleix s’avisa de faire attaquer la forteresse de Gingee, qui passait pour imprenable parmi les indigènes. Bussy, dont la réputation naissante allait grandir bien vite, emporta cette place d’assaut malgré les 12,000 hommes que Mahomed-Ali lui opposait. Alors Nadir-Jung se décida enfin à intervenir avec toutes ses forces. Ayant convoqué tous ses vassaux à Arcot, il entra en campagne avec 60,000 fantassins, 45,000 cavaliers, 700 éléphans et 300 pièces de canon. Le général français ne pouvait lui opposer que 800 Européens et 3,000 cipayes façonnés à l’européenne ; mais Dupleix avait bien pris ses mesures. La discorde était au camp des ennemis. Au jour de la bataille, quelques petits rajahs abandonnèrent la cause de Nadir-Jung, qui périt dans la mêlée. Mozufler-Jung, à qui revenait sans conteste le trône du Deccan, se proclama l’ami des Français, et leur promit toutes les faveurs qu’ils pouvaient désirer.

Au commencement de 1751, Dupleix avait enfin réussi à faire triompher les deux prétendans auxquels il s’était intéressé. Régner sur le Deccan, c’était être le maître de 35 millions de sujet. La reconnaissance de Mozufîer-Jung se traduisit par des avantages appréciables : il fit cadeau de 500,000 roupies aux troupes françaises qui l’avaient soutenu ; une somme d’égale importance fut versée dans les caisses de la compagnie en compensation des subsides qu’elle avait fournis ; les villes de Masulipatam, Yanaon, Karikal, avec des territoires de grande étendue, furent abandonnées en toute propriété à la compagnie. Les vainqueurs promettaient de se conduire dorénavant par les conseils et les avis de Dupleix. Ce fut en vérité le beau moment de ce grand administrateur ; il avait atteint le but de ses désirs, qui était de dominer dans la péninsule sous le couvert des monarques natifs ; du cap Comorin jusqu’à Delhi, l’influence française était toute-puissante ; en regard, les Hollandais et les Portugais conservaient à peine quelques ports de relâche, et les Anglais, bloqués dans Madras et Saint-Thomé, n’avaient plus de partisans sérieux. Après avoir passé quelques jours à Pondichéry et conféré à son allié Chunder-Sahib le gouvernement du Carnatic, Mozuffer-Jung voulut se rendre dans les provinces septentrionales du Deccan afin d’y consolider son pouvoir et d’en réorganiser l’administration, que la guerre avait jetée dans une grande confusion ; mais il n’osait se livrer tout seul à ses sujets indigènes, dont la soumission était trop récente pour mériter une entière confiance. Il représenta donc à Dupleix qu’il ne pouvait entreprendre un si long voyage avec sécurité à moins d’emmener une escorte de soldats français. La paix paraissait assurée sur la côte de Coromandel. Les directeurs de la compagnie reprochaient à Dupleix de maintenir l’armée sur un pied de guerre ruineux pour les finances. Le gouverneur vit dans la demande de Mozuffer-Jung un excellent moyen d’alléger les charges d’entretien des troupes en même temps que d’affermir la prépondérance française au centre de la péninsule. Une petite armée de 300 Européens et 2,000 cipayes fut mise à la disposition du vice-roi ; elle était commandée par Bussy. Ce général s’était déjà distingué en plusieurs affaires importantes. Il était jeune encore. Né en 1718, près de Soissons, d’une famille noble, mais pauvre, le marquis de Bussy avait été chercher fortune à l’Île de France au temps où La Bourdonnaye en était gouverneur. Il avait pris part à l’expédition dirigée contre Madras en 1746, et avait alors quitté l’amiral pour se mettre sous les ordres de Dupleix, qu’il admirait beaucoup. C’était un homme ardent sur le champ de bataille, calme dans le conseil, rompu aux finesses de la diplomatie indigène. À peine était-il depuis trois semaines avec Mozuffer-Jung, que ce prince périt par accident dans une querelle avec un vassal dont son armée traversait les états. Bussy choisit aussitôt dans la famille du vice-roi défunt un certain Salabut-Jung, dont les droits au trône étaient peut-être contestables, mais dont la docilité ne devait rien laisser à désirer. Ce nouveau souverain confirma toutes les faveurs que son prédécesseur avait accordées aux Français ; ce point réglé, Bussy reprit avec lui sa route vers le nord. Sous l’escorte des Européens, Salabut-Jung atteignit Hyderabad le 12 avril : après un court séjour, il se remit en marche, fit le 29 juin 1751 une entrée triomphale à Aurengabad, capitale du Deccan, et reçut dans une cérémonie solennelle l’investiture, que l’empereur de Delhi n’osa lui refuser.

Salabut-Jung, menacé d’un côté par les Mahrattes, de l’autre par des intrigans de sa propre famille, ne se serait pas maintenu longtemps sur le trône, s’il n’avait eu l’appui de Bussy. Les prétendans, nombreux comme dans tous les états musulmans, avaient des partisans jusque dans le palais et les conseils du vice-roi. Quant aux Mahrattes, leur chef, Badji-Rao, pouvait mettre en ligne une armée de 100,000 hommes, cavaliers pour la plupart, d’une bravoure à toute épreuve, d’une sobriété exemplaire, habitués à se mouvoir sans les énormes bagages dont les troupes mahométanes s’embarrassaient. Les bandes du Grand-Mogol et de ses vassaux, mal conduites et encore plus mal organisées, tremblaient d’avance à la pensée d’une rencontre avec ces terribles adversaires. Dès qu’il fut à Aurengabad, Bussy eut le talent de se faire respecter par tous les partis. Il n’était pas difficile de persuader au faible monarque du Deccan que les Français étaient ses plus fidèles défenseurs ; mais comment avec quelques centaines d’hommes influer d’une manière sérieuse sur les affaires du pays ? Bussy se fit livrer une forteresse qui commandait la ville ; il y caserna ses soldats et les soumit à la plus rigoureuse discipline, si bien que les riches Hindous, exposés aux ravages de la guerre, et le menu peuple, opprimé par les seigneurs, s’habituèrent vite à considérer ces Européens comme des protecteurs. On les aimait pour leur sagesse en même temps qu’on les redoutait à cause de leur énergie. Lorsque les Mahrattes menacèrent de trop près les possessions du vice-roi, Bussy porta la guerre, par une manœuvre hardie, au cœur des états de Badji-Rao ; grâce au tir perfectionné de l’artillerie française, il battit les cavaliers mahrattes et leur imposa une paix avantageuse. Après trois ans de séjour au centre du Deccan, il avait rendu de tels services que Salabut-Jung reconnaissant concédait à la compagnie un vaste territoire, la province des Circars, qui s’étend le long de la mer, de l’embouchure de la Cristnah aux frontières du Bengale. Les Français pouvaient se croire alors les maîtres de presque toute la péninsule, car tout leur obéissait ou subissait leur influence.

Cependant, depuis le départ de Bussy pour Aurengabad, les affaires étaient en mauvaise voie dans le Carnatic. Après le grand désastre où Nadir-Jung avait péri, Mahomed-Ali s’était réfugié dans la ville de Trichinopoly. On espéra quelque temps qu’il serait forcé de se rendre à merci, car il paraissait n’avoir plus ni soldats ni argent ; mais les Anglais, auxquels il eût été trop pénible de voir des partisans de la France occuper tous les trônes de l’Inde méridionale, se décidèrent bientôt à le soutenir. La guerre reprit donc avec un nouvel acharnement entre Chunder-Sahib et Mahomed-Ali, appuyés l’un par Dupleix, l’autre par le gouverneur de Madras. Le premier avait plus d’audace et d’intelligence, le second était mieux secondé. Les directeurs de la compagnie française, qui assistaient de loin à ce long conflit, n’aimaient pas la guerre, parce qu’il en résultait de grosses dépenses ; ils auraient préféré que le chef des établissemens français se livrât à de tranquilles et fructueuses opérations commerciales qui auraient produit de gros dividendes. Ainsi, lorsque Dupleix demandait des soldats, la métropole lui envoyait le rebut des casernes ; s’il réclamait des officiers habiles, on expédiait des coureurs d’aventures. D’Auteuil, qui s’était quelque peu distingué les années précédentes, était retenu par la goutte ; de La Touche, à qui l’on avait dû de beaux succès, revenait de l’Île de France avec un renfort de 700 hommes : le navire qui le portait, incendié en pleine mer, périt corps et biens. Un nouveau général venait d’arriver de France, c’était Law, un neveu du fameux financier ; mais il ne sut que perdre les troupes qui lui étaient confiées. Du côté des Anglais au contraire, on comptait plusieurs officiers de mérite, entre autres le major Lawrence, qui resta, sauf un court intervalle, à la tête de l’armée, et surtout le jeune Robert Clive, en qui l’on discernait déjà les grands talens dont il donna plus tard tant de preuves. Clive était venu aux Indes en qualité de commis de la compagnie anglaise vers 1744 ; il était à Madras lorsque cette ville fut prise par La Bourdonnaye. Au bruit des armes, il sentit naître sa vocation belliqueuse et troqua bientôt son emploi de commis contre un brevet d’enseigne. Il n’était encore que lieutenant ; mais il montrait une bravoure et une intelligence de la guerre que les chefs de la colonie anglaise ne méconnaissaient pas.

Pendant trois ans, Trichinopoly fut le centre des opérations stratégiques. Située à 150 kilomètres de la côte, à peu près par la latitude de Karikal, cette ville occupe le milieu d’une large plaine couverte de villages et de plantations, et commande le cours d’une rivière, le Cauveri. Elle était protégée à cette époque par deux enceintes flanquées de tours et des fossés profonds ; à l’intérieur de la forteresse se dressait un rocher de 100 mètres de haut, et sur la cime de ce rocher il y avait une pagode d’où les vigies observaient sans cesse les mouvemens de l’ennemi. C’était en somme une place qui pouvait être défendue longtemps avec une artillerie bien servie et une garnison disciplinée à l’européenne. Il y avait toujours à l’intérieur d’assez gros détachemens de troupes anglaises, la force principale de l’assiégeant consistait surtout dans les contingens que Dupleix fournissait avec générosité à Chunder-Sahib. Une première fois, Trichinopoly fut serrée de si près que la reddition semblait inévitable. Clive eut l’audace de se jeter avec une poignée d’hommes sur Arcot, la capitale du Carnatic, une cité de 100,000 âmes, et il s’y maintint avec tant de persévérance que cette diversion fit lever le siège de Trichinopoly. L’année d’après, Law, qui était revenu devant cette ville, commit la sottise de se laisser envelopper par le major Lawrence, auquel il fut contraint de se rendre avec 800 soldats européens et 2,000 cipayes. Cette fois Chunder-Sahib tomba entre les mains de son compétiteur, qui le fît mettre à mort. Après chacun de ces désastres, Dupleix réparait avec une nouvelle énergie les fautes de ses ineptes généraux. Que n’avait-il Bussy pour l’opposer à Clive et à Lawrence ! mais rappeler Bussy, c’eût été renoncer à la position magnifique que cet officier avait conquise au cœur de la péninsule. Il eût été facile de terminer la lutte par un traité, puisque l’un des prétendans à la souveraineté du Carnatic avait disparu. Les Anglais s’y seraient prêtés volontiers ; ils demandaient seulement que Dupleix voulût bien reconnaître les droits de leur protégé, Mahomed-Ali ; ce point obtenu, ils ne se seraient pas inquiétés des avantages très réels que la compagnie française avait obtenus en d’autres parties de l’Inde. Par malheur, Dupleix était animé d’une haine violente contre ses adversaires ; le but qu’il poursuivait au fond était de les expulser de tous leurs établissemens, ou tout au moins de leur retirer tout contrôle sur les affaires indigènes. Il refusa la paix honorable qui lui était offerte.

En France, les ministres du roi aussi bien que les directeurs de la compagnie s’impatientaient de cette interminable guerre. Dupleix remportait-il quelque avantage, on l’en félicitait ; mais au premier revers on lui faisait entendre que la compagnie avait été instituée pour réaliser des bénéfices, non pour faire des conquêtes. Les actionnaires eussent préféré de gros dividendes à la gloire que faisait rejaillir sur eux la création d’un grand empire français en Asie. La compagnie des Indes dont le siège était à Londres ne désirait pas moins la paix que celle de Paris ; de part et d’autre on convenait qu’il serait sage de ne plus s’ingérer dans les affaires intérieures des souverains hindous, et l’on s’accordait des deux côtés, à Paris comme à Londres, à rendre Dupleix responsable de la prolongation des hostilités. C’était, disait-on, l’ambition du gouverneur de Pondichéry, son humeur belliqueuse, son esprit d’intrigue, qui maintenaient les deux compagnies rivales, mais non ennemies, en un état de guerre permanent. La plupart de ces accusations pouvaient être rétorquées avec presque autant de vérité contre le gouverneur Saunders, commandant de Madras ; mais Dupleix avait contre lui le défaut d’être un homme supérieur et, ce qui est pis encore, le crime de le faire sentir à ceux dont il dépendait. On était jaloux de lui ; sa perte fut résolue.

Le 1er août 1754, un navire mouillait en rade de Pondichéry, ayant à bord le nouveau gouverneur-général des établissemens français dans l’Inde, Godeheu, qui portait en outre une commission du roi pour rétablir la paix et vérifier la gestion de son prédécesseur. Ce Godeheu était un ancien membre du conseil de Chandernagor devenu l’un des directeurs de la compagnie depuis son retour en France. D’un naturel faux et envieux, il avait longtemps affiché une complète admiration pour Dupleix, auquel il avait de grandes obligations, et néanmoins il avait recherché et accepté la mission de le supplanter. Il annonçait en débarquant que plusieurs gros navires avec 2,000 hommes de troupes fraîches le suivaient à peu de jours de distance. On craignait en effet que Dupleix ne voulût résister à l’autorité du commissaire du roi. Toutefois Godeheu fut reçu avec toute la pompe et la déférence que comportait sa double dignité. Il prit tout de suite la direction des affaires ; pour commencer l’enquête dont on l’avait chargé, il mit sous le séquestre la fortune personnelle de son infortuné prédécesseur. Il est vrai de dire qu’il existait une singulière confusion entre la caisse particulière de Dupleix et le trésor de la compagnie. Passionné dans ses entreprises jusqu’au point de leur sacrifier sans mesure ses propres intérêts, Dupleix, qui possédait une fortune princière, payait au besoin de ses deniers la solde des troupes, et faisait d’énormes avances aux alliés de la compagnie. À l’époque où il fut rappelé en Europe, il lui était dû 7 ou 8 millions de francs par le trésor public et 22 millions par des princes indigènes. Lorsqu’il reparut en France, triste et ruiné, les ministres regrettaient déjà de l’avoir sacrifié à d’injustes rancunes. Ils lui laissèrent quelque temps l’espérance d’être remis à la tête des colonies qu’il avait gouvernées avec tant d’éclat, et qui dépérissaient depuis son retour ; mais à la fin ses réclamations incessantes, les mémoires justificatifs qu’il écrivait, impatientèrent le gouvernement frivole de Louis XV. Il mourut dix ans plus tard, pauvre et presque oublié, après avoir régi des millions d’hommes et avoir vu en rêve l’immense empire que les Anglais devaient, moins d’un siècle après, fonder sur le même terrain par les procédés dont il leur avait donné l’exemple.


IV.

Au moment où Dupleix s’éloignait pour la dernière fois des rivages de l’Inde, la politique française était plus que jamais en veine de réussir ; en réalité, le moindre détachement de la petite armée de 2,000 hommes que Godeheu amenait avec l’intention de ne s’en pas servir eût suffi pour assurer à jamais la suprématie de Pondichéry sur Madras. Le Deccan subissait l’ascendant de Bussy, les Mahrattes étaient devenus de fidèles alliés, le nabab de Mysore, Hyder-Ali, qui devait plus tard devenir si redoutable, marchait sous notre drapeau. Le brusque rappel de Dupleix produisit un étrange effet sur l’esprit des souverains indigènes. « Les Français n’ont pas autant de puissance qu’ils voulaient nous le faire croire, se dirent-ils. Le roi d’Angleterre a enjoint au roi de France de faire revenir Dupleix en Europe, et celui-ci a obéi. » Ce fut bien pis lorsqu’ils virent la conduite que tenait le nouveau gouverneur. Par bonheur, Godeheu n’osa pas rappeler Bussy d’Hyderabad ; mais il mit à la tête de l’armée du Carnatic un nouveau commandant, homme timide et irrésolu, en lui recommandant d’éviter autant que possible une rencontre avec l’ennemi. De ce coup, la forteresse de Trichinopoly, qui était assiégée pour la quatrième fois, fut encore sauvée. Au reste, Godeheu croyait très fin d’agir ainsi : il était venu avec la mission de conclure la paix à tout prix, et il s’acquittait de sa mission. D’autre part, le gouverneur Saunders, qui commandait toujours à Madras, eut l’esprit de deviner quelle bonne fortune c’était pour l’Angleterre que le départ de son illustre adversaire. Deux ans plus tôt, Saunders ne demandait à Dupleix que de renoncer au titre de nabab, qui lui conférait une sorte de vague primauté dans toute l’étendue du Carnatic. Cette condition admise, il eût volontiers conclu la paix en reconnaissant la souveraineté des Français sur les vastes territoires dont ils étaient devenus maîtres. Le traité conclu par Godeheu dans les derniers jours de 1754 n’était pas, tant s’en faut, aussi favorable. Les deux compagnies renonçaient pour l’avenir à toute dignité conférée par le Grand-Mogol ; chaque nation ne conservait que des districts de très faible superficie autour des comptoirs de commerce, et les Français abandonnaient les belles provinces des Circars, que Dupleix et Bussy étaient si fiers d’avoir arrachées au vice-roi du Deccan. « Le but de notre compagnie, pensait Godeheu, est le commerce ; nous devons nous abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures des royaumes indigènes. » Abdiquer toute influence morale sur les populations de l’Inde, renoncer au prestige de supériorité que les Européens avaient acquis si vite sur ces royaumes en dissolution, c’était saper par la base l’empire franco-indien que Dupleix et ses prédécesseurs s’étaient flattés d’édifier. Deux mois après avoir signé ce traité honteux, Godeheu repartit pour la France. Sa mission était accomplie.

De Leyrit, qui vint le remplacer, était un ancien employé civil de la compagnie, bon négociant peut-être, mais à coup sûr mauvais diplomate et faible administrateur. Le traité de paix n’était pas définitif, car il devait s’écouler plus d’un an avant qu’il n’eût été soumis en Europe à la ratification des deux compagnies, et déjà on commençait à l’enfreindre. C’est qu’au fond la politique de nonintervention dans les affaires indigènes que Godeheu s’était vanté de faire prévaloir était une chimère. Les deux puissances rivales établies sur la côte de Coromandel, possédant l’une et l’autre des troupes éprouvées et des places fortes, sollicitées à toute heure par les princes indolens dont elles étaient entourées, ne pouvaient faire autrement que de prendre un parti dans les querelles intestines de la péninsule. Malgré la convention récente, les Anglais soutenaient Mahomed-Ali contre des vassaux rebelles ; Bussy conservait sa position à la cour du soubhadar. Une nouvelle rupture était imminente, lorsqu’au mois de mai 1756 la guerre éclata en Europe entre la France et l’Angleterre. En même temps que la nouvelle en arrivait à Pondichéry, le gouvernement métropolitain notifiait à de Leyrit l’intention de tenter un énergique effort pour rétablir l’influence française dans l’Inde et en expulser définitivement les Anglais. En attendant que l’expédition projetée parût dans les mers de l’Inde, de graves événemens survenaient dans le nord de la péninsule. À Hyderabad, une révolution de palais avait failli coûter la vie à Bussy et à ses compagnons ; toutefois, après quelques mois de disgrâce où il eut l’occasion de déployer la bravoure et l’habileté dont il était doué, ce brillant officier reprenait auprès du soubhadar le poste d’un favori et d’un ministre tout-puissant. Au Bengale, le nabab Seurajou-Doulah avait enlevé aux Anglais la factorerie de Kassimbazar et la ville de Calcutta ; mais Clive, non content d’avoir écrasé le nabab à la sanglante bataille de Plassy, avait repris Calcutta, enlevé Chandernagor aux Français, et se disposait à recommencer la lutte avec le prestige que lui donnaient le souvenir de ses anciens succès et les ressources de ces nouvelles conquêtes.

Depuis près d’un siècle que les Français avaient pris pied dans l’Inde, les gouvernemens successifs de Louis XIV et de Louis XV n’avaient vu dans ces colonies naissantes que des stations de commerce et des repaires d’aventuriers. Elles étaient régies par une compagnie financière dont les actionnaires étaient mus par le désir du lucre, elles étaient administrées par des employés de l’ordre civil chez qui les ministres ne s’inquiétaient guère de trouver des capacités diplomatiques ou militaires. Cependant, par la force des circonstances et grâce à deux ou trois gouverneurs de génie, les événemens dont cette région du globe était le théâtre s’imposaient tellement à l’attention publique que personne ne doutait plus que la côte de Coromandel ne fût à l’avenir l’un des principaux champs de bataille de la France et de l’Angleterre. Dupleix, à qui il n’avait manqué pour réussir que de recevoir le moindre secours de la métropole, Dupleix n’avait jamais été en état d’opposer un millier d’hommes à l’ennemi. On ne lui avait même jamais accordé quelques officiers de mérite. Les temps étaient changés. En 1756, le gouvernement du roi résolut d’envoyer en une fois une armée de 3, 000 hommes appuyée d’une escadre nombreuse. C’était l’élite de l’armée française ; les noms les plus aristocratiques de la noblesse figuraient dans les cadres de cette petite expédition. Le commandement en chef était dévolu au comte de Lally-Tollendal, l’un des généraux les plus remarqués de l’Europe. Fils d’un Irlandais réfugié, Lally avait fait ses premières armes en Espagne et sur le Rhin ; l’opinion publique attribuait la victoire de Fontenoy à une manœuvre hardie dont il aurait eu l’inspiration au milieu de la bataille. Chargé d’une mission diplomatique en Russie, il s’en était acquitté avec bonheur. M. Malleson manifeste pour ce héros infortuné une admiration rétrospective qu’il nous serait difficile de partager. Raide, arrogant, confiant en lui-même, Lally avait l’aplomb superbe des gens heureux qui n’ont jamais lutté contre les difficultés de la vie, et se font honneur de triomphes dus à des circonstances propices. Il y a comme cela des favoris de la fortune pour lesquels l’épreuve décisive vient tard ; quelquefois elle ne vient jamais. Ignorant des affaires de l’Inde autant qu’homme du monde, ce général partait avec la double qualité de commandant en chef et de commissaire du roi pour toutes les possessions françaises de l’extrême Orient. La seule idée nette qu’il nourrît sur la contrée où il allait faire la guerre était un profond sentiment de défiance contre tous les représentans et fonctionnaires de la compagnie des Indes ; à l’en croire, c’étaient des agens infidèles, ineptes et négligens, qui ne songeaient qu’à s’enrichir par des voies illicites. Leur expérience des hommes et des choses du pays, il n’en parlait qu’avec dédain, persuadé que l’on réussissait sous tous les climats à la condition d’agir promptement et de bien se battre. Il paraît au reste que les directeurs de la compagnie en France avaient contribué à le maintenir dans cette opinion. Par un contraste étrange, le comte d’Aché, qui commandait l’escadre, était aussi timoré que Lally était présomptueux.

Partie de France le 2 mai 1757, l’expédition ne débarquait à Pondichéry que le 28 avril de l’année suivante, après avoir perdu plusieurs mois par des relâches prolongées et des erreurs de route impardonnables. Une partie de l’armée avait précédé le gros de l’escadre ; mais le chevalier de Soupir, qui était à la tête de ce détachement, était dépourvu d’initiative, le gouverneur de Leyrit n’en avait qu’une dose médiocre, et ces deux hommes en eussent eu davantage qu’ils se seraient encore abstenus d’agir, tant le caractère ombrageux de Lally les effrayait. Bien plus, ils n’avaient préparé ni vivres, ni munitions, ni bêtes de somme ou de trait, et le trésor était vide. Il n’y avait donc pas moyen d’entrer tout de suite en campagne. Cet ajournement était regrettable, car les Anglais n’étaient pas prêts à soutenir la lutte : toutes leurs forces se trouvaient alors dans le Bengale sous les ordres de Clive. Seulement une de leurs escadres tenait la mer. D’Aché en fît la rencontre au large de Négapatam, et en revint avec de telles avaries que, déjà trop prudent, il se promit de ne plus exposer aux hasards d’un combat naval les vaisseaux qui lui étaient confiés. Lally, qui arrivait avec l’intention de trouver en faute les officiers de la compagnie, ne se gênait pas pour leur faire des reproches de leur négligence ; dès les premiers jours, il se les aliéna. Néanmoins il voulut marcher en avant. Se trouvant dépourvu de moyens de transport, n’ayant aucun soupçon des préjugés de caste qui dominent la société hindoue, il fit une levée en masse des natifs pour assurer le service de ses équipages. Dès lors il n’eut plus seulement contre lui les autorités de Pondichéry ; la population indigène lui fut aussi hostile que la société coloniale.

Cependant, grâce au nombre et à la vigueur des troupes fraîches qu’il avait amenées, il obtint d’abord quelques succès en dépit de la malveillance ou de l’inertie du gouvernement local et de sa propre ignorance des affaires du pays. Il prit sans trop de résistance l’avant-poste de Cuddalore. Cinq semaines après être débarqué, il enlevait encore aux Anglais le fort Saint-David, l’un des plus anciens et des mieux défendus de leurs établissemens. Il voulait alors marcher sur Madras, profiter de ce que l’ennemi n’avait pas encore reçu de renforts, et par un coup de main hardi les expulser de cette ville, qui était le siège de leur gouvernement. S’il réussissait cette fois, les Anglais étaient par le fait exclus du Carnatic. Par malheur, il n’y avait plus d’argent pour payer la solde des troupes ; les magasins étaient vides, les arsenaux dégarnis. De Leyrit et ses collègues, les membres du conseil de la compagnie, répondaient à toutes les réquisitions du général en chef en alléguant l’impossibilité de lever de nouveaux impôts ou de réunir des approvisionnemens. On vit alors se produire un fait sans précédent dans l’histoire de la compagnie : Dupleix et ses prédécesseurs avaient soutenu la lutte pendant de longues années sans recevoir aucun subside de la mère-patrie ; le pays fournissait à tous leurs besoins. Lally au contraire, qui avait apporté de France des sommes considérables et qui en recevait encore de temps à autre, se voyait menacé par la famine. Lorsqu’un détachement de ses troupes était en marche, les natifs fuyaient de toutes parts et faisaient le vide devant les Français par crainte du pillage et de mauvais traitemens, tandis que les Anglais trouvaient partout à se nourrir. Tant bien que mal, Lally parvint enfin à organiser un corps expéditionnaire composé de 2,000 Européens et 5,000 cipayes. Ce fut avec cette armée qu’il vint mettre le siège devant Madras, que défendait une garnison presque d’égale force. Bussy, récemment rappelé du Deccan, avait l’un des principaux commandemens de l’armée ; mais, mécontent d’avoir reçu l’ordre de quitter la cour de Salabut-Jung, où il jouait le premier rôle depuis dix ans, lié par d’anciennes et étroites relations avec les membres du conseil colonial, qui étaient déjà en état de sourde hostilité contre Lally, enveloppé comme eux tous dans le commun dédain que Lally manifestait pour les Franco-Indiens qui avaient su faire fortune et gérer avantageusement leurs affaires en même temps que celles de la compagnie, cet officier n’était pas en veine de prêter un entier concours au général en chef. D’un autre côté, d’Aché, dont l’escadre avait été endommagée dans deux ou trois rencontres, refusait avec obstination de soutenir l’armée de terre ; il osait à peine montrer son pavillon sur la côte de Coromandel. Aussi, après trois mois de siège. Madras tenait encore. À la première apparition d’une flotte anglaise, Lally se vit obligé de rétrograder sur Pondichéry ; cette ville, dégarnie de troupes, était en effet à la merci d’un coup de main.

Ainsi s’était passée la campagne de 1758-1759. À l’automne de 1759, comme la lutte allait reprendre, l’armée française, que les désertions, les maladies et les pertes sur les champs de bataille avaient déjà bien affaiblie, fut menacée d’un danger plus grave. L’esprit d’hostilité contre Lally dont le gouverneur et les conseillers de Pondichéry avaient donné l’exemple avait également pénétré les troupes de la compagnie et surtout les anciens bataillons franco-indiens, qui servaient avec les troupes du roi sous les ordres immédiats du général en chef. Le gros de nos forces était alors campé près de Wandewash, à moitié chemin entre Arcot et Pondichéry. Les soldats n’avaient rien reçu depuis dix mois. Le 17 octobre, ils se mutinèrent, sortirent du camp en prenant la direction de Madras et firent dire à leurs officiers qu’ils allaient passer à l’ennemi, si l’arriéré de solde ne leur était payé sans délai. Le trésor était vide, comme il était toujours arrivé depuis deux ans. Néanmoins on réunit par des souscriptions particulières une somme suffisante pour satisfaire les révoltés ; mais on comprend quels sentimens de défiance de tels incidens faisaient naître entre les généraux et les soldats. Le 21 janvier 1760, Lally fut attaqué dans son camp de Wandewash par des forces supérieures que commandait le colonel Coote. Les Français, battus et mis en déroute, ne se rallièrent que sous les murs de Pondichéry.

Bien qu’il n’y ait eu de chaque côté que 15 ou 1800 Européens en ligne, la bataille de Vandewash doit être comptée comme l’une des plus décisives du XVIIIe siècle ; elle a donné l’Inde aux Anglais et ruiné à jamais l’empire franco-indien, qui avait été le rêve de Dupleix et de Bussy. À la suite de cette fatale journée, les Français perdirent l’une après l’autre toutes les places qu’ils occupaient. Arcot, Davicotta, Karikal, tombèrent au pouvoir de l’ennemi presque sans résistance. Nul renfort n’arrivait d’Europe. D’Aché, que l’on savait s’être réfugié à l’Île de France pour y réparer ses avaries, persistait à ne plus revenir sur le Coromandel. Pondichéry fut investi au mois de septembre 1760. Les habitants de cette ville étaient plus divisés que jamais. Tandis que Lally et les officiers venus dans l’Inde à sa suite s’occupaient avec un grand courage d’organiser la défense, les représentans de la compagnie et les colons ne songeaient qu’à sauver du naufrage la fortune amassée dans des temps plus prospères. Les finances publiques étaient ruinées sans ressources, mais les habitans étaient riches, et ils n’avaient pas le patriotisme de soutenir au moment suprême un général qu’ils avaient toujours abhorré. Lally attribuait tous les désastres des deux dernières campagnes à l’apathie, à l’indifférence et aux concussions du gouverneur civil et de ses collègues du conseil. Ceux-ci rejetaient la faute sur l’ignorance et la maladresse de Lally. La famine sévissait au dedans ; les assiégeans resserraient leurs attaques. La situation était désespérée. Le 15 janvier 1761, Pondichéry capitula ; la garnison et les habitans se rendaient sans conditions.

On connaît la fin de Lally. Revenu en France un an après, il fut en butte aux représailles de tous ceux qu’il avait accusés : Bussy, de Leyrit, d’Aché, se réunirent contre lui. On lui fit un procès qui traîna en longueur, car on ne savait trop quel crime lui reprocher ; condamné à la fin par la justice sommaire de l’époque, il expia sur l’échafaud la faute de ceux qui l’avaient choisi pour une entreprise à laquelle il ne convenait pas et la négligence des ministres qui l’avaient abandonné. Cette sanglante expiation ne rendait pas l’Inde à la France. À la paix de Paris, en 1763, Pondichéry fut restitué, mais avec des fortifications démantelées, un commerce anéanti. Les Anglais reprirent encore cette ville sans peine à chacune des guerres qu’ils soutinrent contre nous, et lorsqu’elle nous fut laissée définitivement en 1815, les exploits de Bussy et de Dupleix n’étaient plus qu’un souvenir ; il n’y avait plus place pour l’induence que ces deux grands hommes avaient voulu exercer au profit de leur patrie, car Hyder-Ali, le dernier partisan des Français, avait succombé depuis longtemps, et nos adversaires commandaient en maîtres dans le Deccan, aussi bien que sur les côtes de Coromandel et de Malabar.

Et maintenant, après avoir vu l’issue de cette longue lutte qui s’était prolongée pendant dix-sept années sans interruption et avec les succès les plus divers, on peut terminer, comme M. Malleson, en se demandant quelles sont les causes qui ont empêché la France de partager avec sa rivale l’immense empire de l’Inde. Sont-ce les hommes qui ont fait défaut ? Non, les Anglais n’ont pas eu en Asie à cette époque un administrateur qui fût l’égal de Dupleix ni un officier qui fût supérieur à Bussy. Le gouverneur Saunders n’avait guère d’autre qualité que la persévérance ; Lawrence ne fut si souvent victorieux que parce que les généraux qu’on lui opposait manquaient de nerf et d’habileté. La compagnie anglaise n’eut qu’un homme de génie, Robert Clive, et encore il ne paraissait que par occasion sur le théâtre de la guerre, et les actes qui ont fait sa réputation ont tous été accomplis sur un autre terrain. Faut-il attribuer au caractère propre des deux nations les désastres de l’une et la victoire de l’autre ? Encore moins ; nul n’a mieux compris que Dupleix et Bussy comment il convient de manier les populations natives. Les indigènes se sentaient attirés par l’esprit chevaleresque, le désintéressement et la bravoure de nos compatriotes, qui devinèrent, bien avant que les Anglais n’en aient eu l’idée, que les royaumes de l’Hindoustan avaient besoin d’un appui extérieur, et que les Européens, sans exercer en apparence aucun pouvoir, par le seul fait d’un protectorat bénévole, pouvaient régner en maîtres sur la péninsule tout entière. C’est en France même, et non ailleurs, que nous découvrirons le motifs de l’échec que la politique française a subie dans l’extrême Orient au XVIIIe siècle. Depuis la fondation de Pondichéry en 1674 jusqu’à la prise de cette ville en 1761, le gouvernement royal ne s’occupa des affaires de l’Inde que pour y intervenir d’une manière funeste. Les premiers directeurs de la colonie ne recevaient rien de la mère-patrie, ni troupes ni subventions. Leurs petites armées se composaient de soldats d’aventure ; elles étaient commandées par des officiers incapables : à l’exception de Bussy, jamais Dupleix ne put mettre à leur tête un général de quelque talent. Lorsque les ministres daignèrent porter leur attention sur ces établissemens lointains, ce fut pour restituer aux Anglais Madras, que La Bourdonnaye avait conquis, pour remplacer Dupleix par Godeheu, pour y envoyer Lally, un général brave sans contredit, mais d’une inexpérience déplorable ; encore Lally fut-il abandonné à lui-même en face d’un adversaire dont les ressources se renouvelaient sans cesse. Cette histoire est triste. Cependant, si la politique française fut à cette époque de notre vie coloniale faible et maladroite, on s’en console en songeant à ces brillans aventuriers qui représentèrent leur pays avec tant d’éclat pendant près d’un siècle, et qui ont laissé dans la mémoire des peuples de l’Hindoustan le souvenir durable de leurs infructueuses entreprises.

H. Blerzy.