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Les Frères Trois-Points/VII

VII

GRADE DE MAÎTRE


§ I

Cérémonial de la Réception.

Passer au grade de Maître est un grave évènement dans la vie du Franc-Maçon gobeur : pour l’initié naïf qui sollicite « une nouvelle augmentation de salaire », il s’agit encore ici de dénouer libéralement les cordons de sa bourse ; suivant les Loges, la réception au 3e degré coûte 80, 100 ou 120 francs.

Mettons 100 francs pour la moyenne, et établissons un compte :

Initiation au grade d’Apprenti 
 150 fr.
Faveur d’admission au Compagnonnage 
 50 fr.
Réception aux honneurs de la Maîtrise 
 100 fr.
Total :           
300 fr.

Pour 150 francs, on vous apprend différents secrets, celui-ci entre autres : c’est que le mot sacré des Francs-Maçons est JAKIN (Rite Français).

Au bout de cinq mois, on vous dit, moyennant un nouveau versement de 50 francs :

« — Le mot sacré est BOOZ. »

Et encore, deux mois plus tard, la déclaration que vous fait la Franc-Maçonnerie se résume en réalité à ceci :

« — Vous savez JAKIN, vous savez BOOZ, n’est-ce pas ?… Eh bien, mon très cher Frère, c’est absolument comme si vous n’aviez rien appris du tout… En vous initiant au grade d’Apprenti, nous vous avons mis dedans de la plus joyeuse façon ; cette initiation est une pure moquerie. En vous admettant, par une faveur insigne, au grade de Compagnon, nous vous avons mystifié de plus belle ; le Compagnonnage est une duperie superbe… Le vrai Maçon, aimable et bon garçon que vous êtes, ce n’est ni l’Apprenti ni le Compagnon, c’est le Maître… Le véritable Mot Sacré de la Franc-Maçonnerie, ce n’est ni JAKIN ni BOOZ, c’est MAC-BENAC… Soyez satisfait, mon très cher Frère, MAC-BENAC vaut bien le troisième prélèvement de cent francs que nous opérons avec allégresse sur votre bénévole porte-monnaie. »

Je serais curieux de contempler la grimace que ferait un Vénérable, si un Maître nouvellement reçu lui ripostait, après le versement des cent francs et la révélation sublime de MAC-BENAC :

« — Très bien, Vénérable de mon cœur ; mais, puisque JAKIN et BOOZ sont de simples bagatelles de la porte, n’ayant aucune valeur réelle, et puisque MAC-BENAC est le véritable Mot Sacré de la seule et sérieuse initiation, veuillez avoir l’extrême obligeance de me rembourser tout ce que j’ai eu l’honneur de vous verser jusqu’à ce jour. »

Un raisonnement de ce genre serait simple comme bonjour, et le Vénérable, à qui un nouveau Maître le tiendrait, n’aurait plus qu’à restituer les deux cents francs précédemment filoutés ; seulement, voilà ! nul, quand il est pris dans l’engrenage, ne songe à tenir au président de Loge ce raisonnement limpide. On verse sans maugréer, les cent francs pour MAC-BENAC, comme on en a versé inutilement deux cents pour JAKIN et BOOZ,

Dame, après tout, c’est bien tant pis pour le gobeur Frère Trois-Points ; n’a-t-il pas été prévenu ?

« Pour être un bon Maçon, a-t-il dû lire dans les Statuts[1], il faut pouvoir supporter les charges pécuniaires de l’Ordre. »

Supportez donc ces charges, mon très cher Frère ; c’est le cas de dire que ce sont de vraies « charges d’Atelier ».

Sur ce, venons au fait ; voyons comment le Compagnon que dévore une curiosité insatiable est admis, par une faveur de plus en plus insigne, à connaître les mystères de MAC-BENAC.

Tout Compagnon, — ainsi le stipule le Rituel, — qui, ayant rempli les conditions prescrites, désirera être reçu au grade de Maître, en fera la demande écrite et signée par lui et la déposera dans le sac des propositions.

Le Vénérable, ayant lu à haute voix cette demande et constaté le contenu du Tronc de la Veuve, qui est remis au Frère Hospitalier, dit : — Frères Premier et Second Surveillants, veuillez inviter les Frères Apprentis qui siègent sur la colonne du Nord à couvrir le temple, les travaux de ce jour étant accomplis pour eux ; quant au Frère N…, Compagnon, il voudra bien, lui aussi, couvrir le temple, mais seulement pour attendre dans la salle des pas-perdus les décisions de l’Atelier.

Cet ordre s’exécute.

Le Vénérable. — Mes Frères, vous avez entendu la demande d’une augmentation de salaire faire par le Frère N…, Compagnon. Frères Premier et Second Surveillants, informez les Frères qui auraient des observations à présenter que la parole leur sera accordée.

S’il y a des observations, on les discute, et l’Atelier avise.

Dans le cas où il n’y en a pas, le 1er Surveillant dit : — Vénérable, le silence règne sur l’une et l’autre colonnes.

Le Vénérable. — Frère Orateur, veuillez donner vos conclusions.

L’Orateur. — Puisque aucune observation n’est présentée et que personne ne réclame le scrutin, je conclus à l’admission du Frère N… au grade de Maître.

Le Vénérable demande aux Frères présents le signe d’assentiment (chacun frappe un petit coup sec sur sa cuisse), et fait applaudir à la décision.

Après quoi, l’Atelier fixe le jour de la réception. (Ce jour est indiqué sur des planches de convocation que reçoivent les Maîtres seuls.)

Le Vénérable fait rentrer le Compagnon postulant à la Maîtrise et lui annonce avec effusion de joie que sa demande est accueillie ; il l’invite à se préparer à l’examen qu’il aura préalablement à subir et le fait reconduire à sa place. Et, là-dessus, on ferme les travaux comme d’usage…

Enfin, le grand jour a lui, l’heure solennelle a sonné.

Nous avons vu qu’au grade d’Apprenti et au grade de Compagnon la décoration du temple n’offre aucune différence notable. Il n’en est plus de même pour une tenue de Maîtres ; cette fois, l’aspect de la salle change du tout au tout. La tenture est noire, parsemée de larmes blanches, de têtes de mort avec des tibias entrecroisés au-dessous ; ici est un grand sablier ; les tables sont couvertes de draps noirs portant des ornements lugubres ; les deux colonnes de la porte d’entrée ne sont plus surmontées de grenades entr’ouvertes ni de sphères, mais d’urnes funéraires contenant chacune une branche d’acacia. Pour tout luminaire, la salle n’a que trois bougies de cire jaune à la lueur blafarde, une lampe sépulcrale suspendue au plafond, et, sur l’autel, une hideuse tête de mort ayant dans l’intérieur une chandelle allumée. Le temple, au lieu de porter le nom de Loge, s’appelle « Chambre du Milieu » ; quant au président, on ne lui parle qu’en l’intitulant « Très Respectable ». Sur son autel, puisque autel il y a, se trouvent l’épée flamboyante, l’équerre et le compas ; son maillet est garni de bourre aux deux extrémités, de manière à en assourdir le son. Chaque Surveillant, en guise de maillet, tient à la main un gros rouleau de papier, de neuf pouces de circonférence et de dix-huit pouces de long. Le Premier Surveillant a de plus, sur son autel, une équerre ; le Second Surveillant a sur le sien une règle de vingt-quatre pouces.

Ce n’est pas tout.

Au milieu de la salle, à peu de distance de l’estrade, est un cercueil dans lequel est étendu le dernier Maître reçu, les pieds tournés vers l’Orient ; un mouchoir blanc, taché de sang (sic), est jeté sur son visage ; au surplus, il est recouvert d’un drap noir, sur lequel sont placés, aux pieds, un compas ouvert, à la tête, une équerre, et au milieu, une branche d’acacia.

La tenue de cette séance de réception exige que chaque assistant soit en habit noir, gants blancs, et crêpe au bras. Tous sont assis ; ils conservent sur la tête leurs chapeaux, les bords avancés sur les yeux en signe de tristesse (sic, dans le Rituel), ils tiennent à la main un glaive dont la pointe est tournée vers la terre.

Le Très Respectable est assis par terre, sur les marches qui conduisent à l’autel ; il a l’air absolument navré ; s’il n’a pas appris son rôle par cœur, il n’a, en fait de lumière, pour pouvoir lire son cahier du grade, que l’éclairage sinistre qui s’échappe de l’ouverture des yeux de la tête de mort.

On observe le plus profond silence.

Est-ce assez gai, hein ?

Quant au candidat, il ne faut pas vous imaginer qu’il s’amuse pendant les préliminaires de la séance. On l’a d’abord bouclé, à grand renfort de bousculades, dans le cabinet des réflexions (voilà les bêtises qui recommencent !). Puis, le Frère Expert, préparateur de l’initiation, vient lui ordonner de se déchausser, et il faut qu’il se déchausse ; il lui met à nu le bras et le sein gauches, lui attache une équerre au bras droit, et lui confisque son porte-monnaie et sa montre ; il lui détache aussi son tablier et le lui noue de nouveau, mais de façon à ce qu’il puisse être arraché facilement.

Lorsque tout est prêt, la comédie se joue.

Le président de cette société de croque-morts, après avoir ouvert successivement les travaux aux grades d’Apprenti et de Compagnon, les ouvre au troisième degré. On connaît la ritournelle. (Les Visiteurs ont été introduits, suivant l’habitude, après l’adoption du procès-verbal.)

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Premier Surveillant, quel est le premier devoir d’un Surveillant en Loge de Maître ?

Le 1er Surveillant. — C’est de s’assurer si le temple est couvert.

Le Très Respectable. — Veuillez vous en assurer mon Frère.

Examen de la salle des pas-perdus par le Frère Couvreur.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Second

Surveillant, quel est le second devoir d’un Surveillant dans la Chambre du Milieu ?

Le 2e Surveillant. — C’est de s’assurer si tous les Frères présents sont Maîtres.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Premier et Second Surveillants, veuillez vous en assurer.

Chacun d’eux parcourt sa colonne.

Le 1er Surveillant. — Très Respectable, tous les Frères des deux colonnes sont Maîtres.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Premier Surveillant, avez-vous en Maçonnerie d’autres connaissances que celles de Compagnon ?

Le 1er Surveillant. — Très Respectable, éprouvez-moi.

Le Très Respectable. — Êtes-vous Maître ?

Le 1er Surveillant. — L’acacia m’est connu.

Le Très Respectable. — Quel âge avez-vous ?

Le 1er Surveillant. — Sept ans et plus.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Second Surveillant, à quelle heure les Maîtres ouvrent-ils leurs travaux ?

Le 2e Surveillant. — À midi, Très Respectable.

Le Très Respectable. — Quelle heure est-il ?

Le 2e Surveillant. — Il est midi.

Le Très Respectable. — Puisqu’il est midi et que c’est l’heure à laquelle les Maîtres ouvrent leurs travaux, Très Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Vénérables Frères qui décorent vos colonnes à se joindre à vous et à moi pour ouvrir les travaux de la chambre des Maîtres.

Les Surveillants répètent l’invitation.

Le Très Respectable. — Debout et à l’ordre, Vénérables Frères ! (Il frappe trois fois trois coups de son maillet garni de bourre, et chacun des deux Surveillants l’imite avec son rouleau de papier.)

Tout le monde est debout et à l’ordre du grade.

Le Très Respectable. — À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, j’ouvre les travaux de Maître de cette Respectable Loge par nos mystères accoutumés… À moi, Vénérables Frères, par le signe…, par les batteries…, et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, après avoir, au moment indiqué, fait le signe et exécuté les batteries. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Très Respectable, ayant frappé un coup de maillet. — Vénérables Maîtres, les travaux sont ouverts dans la Chambre du Milieu ; prenez place, mes Frères !

Tout le monde se rassied dans l’attitude morne et désolée qui a été décrite plus haut.

Le Très Respectable. — Mes Frères, le Compagnon N… demande une augmentation de salaire. Il va être introduit dans la Chambre du Milieu ; mais je crois devoir encore une fois m’assurer de votre assentiment, avant de l’admettre à nos travaux. Dites-moi donc si ce Compagnon vous a paru assez instruit et si vous jugez qu’il réunisse les qualités nécessaires pour être élevé au grade de Maître.

Sur l’invitation du Très Respectable, les Surveillants demandent si quelqu’un des Maîtres sur leur colonne respective s’oppose à l’augmentation de salaire ; s’il n’y a aucune opposition, les Surveillants en rendent compte au Très Respectable ; si une opposition se produit, on la discute.

Le Très Respectable, une fois que l’assentiment définitif a été constaté. — Vénérable Frère Grand-Expert, voyez si le Compagnon est dans l’état convenable et amenez-le à la porte du temple.

Le Grand-Expert, armé de son glaive, va rejoindre l’Expert préparateur qui était seul à tenir compagnie au récipiendaire déchaussé et à moitié déshabillé. Sans dire à celui-ci un mot, nos deux Experts lui passent une corde, dont l’un tient l’extrémité et qui lui fait trois fois le tour de la ceinture. Après quoi, l’Expert préparateur tirant sur la corde, et le Grand-Expert ayant saisi le postulant par le bras, on le conduit brutalement à la porte du temple. Là, l’Expert frappe en Compagnon.

À ce bruit, l’Assemblée s’émeut (sic).

Le 1er Surveillant, d’une voix altérée. — Très Respectable, on vient de frapper en Compagnon-Maçon à la porte du temple !

Le Très Respectable, avec une colère sourde. — Quel est le Compagnon assez téméraire pour oser pénétrer en ces lieux ? Vient-il insulter à notre douleur ?… (Un coup de maillet.) Très Vénérable Frère Premier Surveillant, voyez quel est ce Compagnon, et sachez ce qu’il veut.

Le 1er Surveillant répète l’ordre au 2e Surveillant, qui le répète au Frère Couvreur.

Le Frère Couvreur, entr’ouvrant la porte. — Qui est là ?

Le Grand-Expert, dehors. — Nous vous amenons un Compagnon que nous avons surpris aux abords du temple et qui paraissait plongé dans une profonde méditation.

On referme la porte.

Le Très Respectable. — Hélas ! mes Frères, c’est peut-être un des Compagnons coupables du meurtre que nous déplorons !… Demandez-lui son nom et son âge ! (L’ordre s’exécute, la réponse est transmise à travers la porte par le Grand-Expert, et le 1er Surveillant la redit au Très Respectable)… Que faisait-il dans le lieu ou il a été surpris ? Quel était le sujet de ses méditations ?

Cette fois, c’est le récipiendaire qui doit répondre, et, comme il n’est au courant de rien, il balbutie forcément une réponse embarrassée.

Le Très Respectable, faisant gronder toujours une colère de plus en plus sourde. — Cette réponse est insuffisante ; peut-être le ciel livre-t-il en ce moment à notre vengeance un des misérables qui causent notre deuil !… Demandez à ce Compagnon comment il a osé pénétrer dans ce lieu et par où il a passé.

Le Grand-Expert, à travers la porte. — Très Respectable, cet ouvrier, encouragé par les témoignages de satisfaction qu’il a reçus de ses Maîtres, a conçu l’espoir d’obtenir la récompense de son travail. Ce que je sais, c’est qu’il a gravi un escalier divisé en deux repos, l’un de trois degrés, l’autre de cinq.

Le Très Respectable, après un coup de maillet. — C’est bon, nous allons bien voir ce qu’il en est. Introduisez ce Compagnon.

Les portes s’ouvrent. On introduit le récipiendaire, en le faisant marcher à reculons, le dos tourné à l’Orient ; il est retenu entre les deux colonnes par les deux Experts, qui le tiennent étroitement chacun par un bras et qui lui piquent la poitrine avec la pointe de leur épée. On referme les portes du temple. Tout reste dans le plus profond silence pendant un assez long intervalle, et chaque Frère, par son attitude, témoigne d’une grande tristesse.

Le Très Respectable. — Compagnon, avez-vous bien réfléchi à la démarche que vous faites ? Avez-vous les mains pures ? Votre conscience est-elle tranquille ?

Réponse du récipiendaire.

Le Très Respectable. — Ne craignez-vous pas, en vous présentant dans ce temple, de trouver des épreuves que votre courage ne vous permettra pas de supporter ?

Réponse du récipiendaire.

Le Très Respectable. — Apprenez-le donc, Compagnon : une grande calamité a frappé la Franc-Maçonnerie, et c’est à ses propres enfants qu’elle attribue les malheurs qui l’accablent ; ce sont ceux qu’elle a comblés de ses bienfaits qui l’ont indignement trahie !… Seriez-vous du nombre de ces ingrats ? Vous êtes-vous toujours bien pénétré des devoirs qu’elle vous a imposés depuis votre initiation, et les avez-vous fidèlement remplis ?… Soyez sincère !… La vérité, qui toujours se découvre, peut arriver jusqu’à nous, et, si vous nous aviez menti, nous aurions alors à punir deux crimes à la fois… Prenez donc garde à vos paroles… Croyez-vous avoir rempli tous vous devoirs comme Maçon et comme membre de la Société ?

Réponse du récipiendaire, qui a toujours le dos tourné à son interrogateur.

Le Très Respectable. — Quel est votre but en voulant passer Maître ?

Le récipiendaire répond, d’ordinaire, que c’est le désir de s’instruire et de se perfectionner dans la Maçonnerie.

Le Très Respectable, — N’est-ce pas plutôt le désir de connaître ce qui se passe parmi nous ?… L’odieuse trahison dont nous sommes victimes, me rend soupçonneux ; peut-être êtes-vous un des scélérats sur qui doit s’exercer notre vengeance !…

Mouvement dans l’assemblée.

Le Très Respectable. — Ah ! mes Vénérables Frères, veuille le Grand Architecte que le pressentiment qui m’agite ne soit point fondé !… Frère Inspecteur, visitez les mains de ce Compagnon ; enlevez-lui son tablier, peut-être n’est-il plus digne de le porter…

Le 2e Surveillant s’approche du récipiendaire, lui prend les mains et les examine avec soin ; il lui arrache ensuite son tablier, que l’on fait passer au Très Respectable.

Le 2e Surveillant. — Très Respectable, les mains du Compagnon me paraissent pures, et je vous envoie son tablier où je n’ai aperçu aucune tache.

Le Très Respectable, tout en examinant le tablier. — Cependant, comment a-t-il osé espérer être introduit parmi nous ?… Il faut toujours en revenir là, Vénérables Frères… Sans doute, ce Compagnon, jusqu’à présent, a convenablement répondu ; mais qui nous dit que nous pouvons nous fier à la sincérité de ses paroles ?… Interrogeons-le encore… Descendez en vous-même, Compagnon, voyez bien si vous vous sentez exempt de tout reproche… (Brusquement :) Et d’abord, pour entrer, avez-vous donné le mot de passe ?

Le récipiendaire, croyant qu’il s’agit du mot de passe qu’il connaît et qu’on lui a demandé à l’entrée, répond affirmativement.

Le Très Respectable. — Quoi ! vous avez donné le mot de passe !… Mais alors vous êtes un des traîtres que nous recherchons ?… Ah ! mes Vénérables Frères, avez-vous entendu l’aveu qui vient de lui échapper ?… Le mot de passe ! comment peut-il le connaître ?… Ce ne peut être qu’à la suite de son crime… Très Vénérable Frère Premier Surveillant, saisissez ce Compagnon et examinez-le avec le soin le plus scrupuleux.

Le 1er Surveillant bondit sur le récipiendaire, passe un examen attentif et détaillé de ses vêtements, et lui visite la main droite.

Le 1er Surveillant, tenant la main droite du récipiendaire. — Ô ciel ! qu’ai-je vu ?… (Saisissant au collet le postulant, et d’une voix menaçante :) Parle, malheureux ! Comment donneras-tu le mot de passe des Maîtres ? qui a pu te le communiquer ?

Le récipiendaire, apprenant ainsi que c’est du mot de passe des Maîtres qu’il s’agit, s’explique. Le 1er Surveillant le lâche et reprend place à son siège.

Le Très Respectable. — Vénérables Frères Experts à qui est confiée la garde de ce Compagnon, veuillez donc donner pour lui le mot de passe au Très Vénérable Frère Premier Surveillant.

Le Grand-Expert va prononcer le mot du 3e grade à l’oreille de l’Officier désigné.

Le 1er Surveillant. — Le mot de passe est juste, Très Respectable.

Le Très Respectable. — Alors, faites asseoir le Compagnon.

On fait asseoir le récipiendaire un peu de côté, de façon à ce qu’il ne puisse voir le cercueil.

Le Très Respectable pose alors au postulant quelques questions : 1° sur le premier et le second degrés, pour connaître comment il envisage la Maçonnerie, ce qu’il pense des emblèmes qui ont été mis sous ses yeux ; 2° sur les études qu’il a faites pour se rendre digne d’être admis au troisième degré. Il lui adresse aussi les observations qu’ont pu faire naître ses réponses.

En outre, comme, depuis son initiation au premier degré, on a eu soin de suivre attentivement ce Frère dans toutes ses démarches, actions et paroles, on lui pose quelques questions personnelles.

Enfin, le Très Respectable y ajoute quatre interrogations, dites morales, sur le Droit, la Justice, la Conscience et la Loi Naturelle. — Que l’on lise bien entre les lignes des répliques du Très Respectable, et l’on verra à quel point, au grade de Maître, la Franc-Maçonnerie fait avancer l’initié dans le chemin qui conduit finalement à l’impiété la plus satanique.

Le Très Respectable, au postulant. — Mon Frère, dites-nous ce que vous entendez par le Droit.

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Très Respectable. — Le Droit est ce qu’il nous est permis de faire par cela seul que la conscience nous y oblige. Chaque homme a le droit d’assurer, de protéger et de développer son existence matérielle, ses facultés intellectuelles et ses qualités morales. Citoyen, il a le droit de surveiller la gestion des affaires de son pays et d’y participer. Père de famille, il a le droit de veiller à l’éducation physique et morale de ses enfants. La limite du droit de chacun est dans le droit d’autrui, qui doit être respecté ; cette limite est déterminée par la loi…

Le Très Respectable. — Qu’est-ce que la Justice ?

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Très Respectable. — La Justice est la première des vertus ; elle nous fait respecter le droit d’autrui, rendre à chacun ce qui lui appartient. « L’idée de Justice est une vérité de premier ordre », a dit Voltaire. « La Justice est la moisson des peuples » a écrit Lamennais, et il ajoute : « Gardez soigneusement en vos âmes la justice et la charité ». Cette vertu est donc essentielle à tout véritable Maçon…

Le Très Respectable. — Qu’est-ce que la conscience ?

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Très Respectable. — La Conscience est le sentiment de la justice que nous avons naturellement en nous en notre qualité d’êtres raisonnables ; c’est le cri du cœur de l’homme, voix merveilleuse qu’il a au fond de son âme, qui lui dit ce qui est juste et bon, et qui l’arrête sur la pente du mal. La Conscience doit rester pure, libre, et préservée de toute atteinte du vice par l’éducation et par l’instruction obligatoire…

Le Très Respectable. — Qu’est-ce que la Loi naturelle ?

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Très Respectable. — La Loi Naturelle est la loi des mondes physiques, intellectuels et moraux ; loi absolue et immuable, elle règle tout dans l’univers, et elle est également la régulatrice de nos âmes et de nos intelligences ; elle doit être la base des lois humaines, si l’on veut que celles-ci soient toujours en rapport avec la raison, le développement de la science et le progrès de l’esprit humain[2].

Le Très Respectable, après un silence suivi d’un coup de maillet. — Frères Introducteurs, faites tourner le Compagnon vers l’Orient.

On exécute l’ordre, et, grâce à sa nouvelle position, le récipiendaire aperçoit le cercueil, d’une part, et, sur l’autel, d’autre part, la tête de mort dans laquelle est une chandelle allumée.

Le Très Respectable. — Lors de votre réception au premier degré, on vous plaça d’abord dans le cabinet des réflexions, et vous y vîtes des larmes et des ossements ; ici, ce sont encore des ossements et des larmes. Ces effets navrants du trépas sont les enseignements qui nous apprennent le mieux la vérité. En voici un exemple frappant dans cette tête de mort… Que nous dit-elle ? « J’ai été, et je ne suis plus ! J’ai commandé, j’ai aimé, j’ai pratiqué la vertu, et pourtant je ne suis plus ! »… Compagnon, une lumière matérielle a été mise là où brillait la lumière divine, là où la pensée méditait !… Qui a détruit ce bel ouvrage ? le savez-vous ? pourriez-vous seulement nous dire ce que vous êtes, d’où vous venez et ce que vous deviendrez ?… Cette tête, terrible symbole de l’égalité humaine, qui nous dira si elle est la dépouille d’un homme puissant ou d’un humble serviteur ?… Tout ce que nous pouvons en savoir, c’est qu’elle nous indique l’abîme où nous devons tous être successivement engloutis. Alors, qu’aura gagné l’imposteur à tromper les hommes, et l’homme pervers à commettre des crimes ?… Mais, ce n’est pas tout, mon Frère ; il me reste à vous faire connaître la cause de notre affliction.

Le Maître des Cérémonies et un des Experts retirent le haut du drap funéraire qui est sur le cercueil, de façon à découvrir la tête du pseudo-cadavre ; il déplace aussi légèrement le mouchoir ensanglanté, afin que le récipiendaire voie bien qu’il y a quelqu’un dans le cercueil, sans pouvoir cependant reconnaître qui. Le Grand-Expert fait lever le postulant.

Le Très Respectable. — Vous voyez, Compagnon, le sujet de notre deuil et de nos larmes… La lumière qui nous éclairait a disparu… Un de nos Frères est tombé sous les coups d’infâmes meurtriers, et nous avons la triste certitude que les Maçons qui ont commis le crime appartiennent à la classe des Compagnons… Avez-vous eu connaissance d’un complot formé contre notre Ordre et contre ses membres ?

Réponse du récipiendaire ; elle est négative, cela va de soi.

Le Très Respectable. — Eh bien ! si vous êtes innocent de ce crime, vous devez nous en donner une preuve à l’instant… Approchez-vous de ce cadavre à peine refroidi. Si vous n’êtes pas l’un des meurtriers ni l’un de leurs complices, vous ne devez pas craindre que notre Frère se lève devant vous pour crier vengeance et vous maudire… Frères Introducteurs, montrez au Compagnon comment il doit s’y prendre.

On fait avancer le récipiendaire par la marche d’Apprenti et de Compagnon, de sorte qu’au dernier pas il se trouve à la tête du cercueil. On lui fait alors enjamber le corps en partant du pied droit pour aller à droite, mouvement qui l’oblige à passer sa jambe gauche sur la tête du pseudo-cadavre. Ensuite, on le fait passer à gauche du cercueil, toujours en enjambant le corps, et cette fois par une traversée complète au-dessus du ventre. Enfin, par un troisième pas partant du pied droit, il doit arriver aux pieds du Frère qui fait le mon et l’ayant ainsi derrière lui[3]. Quand le récipiendaire est dans cette position, le pseudo-cadavre quitte son cercueil sans bruit et va prendre sa place sur les colonnes.

Marche et épreuve du Maître

Le Très Respectable. — Très Vénérables Frères Surveillants, n’avez-vous remarqué rien de suspect pendant la marche du Compagnon ?

Le 1er Surveillant. — Non, Très Respectable.

Le Très Respectable. — Compagnon, puisque cette première épreuve vous a été favorable, notre confiance commence à renaître. Nous allons bientôt vous révéler les circonstances détaillées du crime inouï qui a jeté la consternation parmi nous : mais, auparavant, vous devez nous donner l’assurance que, lors même que vous ne seriez pas admis dans nos rangs, vous ne révèlerez rien de ce que vous allez apprendre, soit aux Profanes, soit aux Apprentis, soir même aux Compagnons vos Frères. Le jurez-vous sur votre foi de Maçon ?

Sur sa réponse affirmative, les Experts quittent le récipiendaire.

Le Très Respectable. — C’est bien, mon Frère, nous nous reposons sur la foi de Maçon que vous nous avez donnée.

Dans ce moment, les deux Surveillants s’avancent près du récipiendaire et se tiennent un peu en arrière de lui ; le 1er Surveillant tient à la main une équerre en fer ; le 2e Surveillant une Règle de vingt-quatre pouces également en fer[4].

Le Très Respectable. — Le Maçon que nous pleurons est notre respectable Maître, celui qui nous éclairait dans nos travaux, qui nous consolait dans nos afflictions, et qui dans nos tribulations soutenait notre courage. Il a péri victime du plus exécrable attentat… La Maçonnerie avait conçu le pieux dessein d’élever un temple à la gloire du Grand Architecte de l’Univers… Hiram, savant dans l’art de l’architecture comme dans la manipulation des métaux, fut choisi pour édifier ce temple et diriger les ouvriers dont il fut nomme Maître. Bientôt, l’édifice presque achevé allait être digne du but que se proposait la Franc-Maçonnerie ; mais les ennemis de l’Ordre maçonnique, jaloux des succès de notre Maître Hiram, nommé aussi Hiram-Abi ou Adon-Hiram, voulurent lui arracher ses secrets, afin de pouvoir continuer et parachever eux-mêmes l’œuvre commencée si heureusement… Ils n’ignoraient pas avec quel scrupule le Maître gardait les secrets qui lui avaient été confiés pour le succès de l’entreprise, et c’est par là qu’ils résolurent de l’attaquer, afin d’avoir un prétexte pour l’éloigner ou l’assassiner… Pour donner au forfait qu’ils méditaient un caractère plus outrageant encore, ils suscitèrent contre notre Respectable Maître trois misérables, déjà initiés aux premiers secrets de l’art. Ils persuadèrent à ces ouvriers animés de pensées ambitieuses, qu’ils étaient trop instruits pour demeurer dans les rangs inférieurs. Dès lors, l’obéissance, si nécessaire dans toutes les sociétés, fut pour ces hommes corrompus un joug insupportable. Ils ne virent plus qu’avec envie ceux que leurs talents et leurs vertus avaient mis au-dessus d’eux, et qui étaient admis dans la Chambre du Milieu. Ils résolurent de pénétrer dans ce lieu sacré et de s’y introduire de gré ou de force. Comme ils ne pouvaient atteindre ce but sans avoir en leur possession le mot sacré des Maîtres, ils se concertèrent sur les moyens de l’arracher à notre père Hiram… D’un commun accord, ils résolurent d’intimider Hiram, afin de surprendre par la crainte ce mot qu’ils n’espéraient pas obtenir de sa libre volonté. Ils étaient décides à lui donner la mort, afin de se soustraire à la juste punition que devait attirer sur leur tête une si criminelle audace. N’espérant aucun pardon, ils tenaient à dérober à tout prix les indices accusateurs qui pouvaient les désigner aux autres ouvriers comme les meurtriers du Maître… Vaine illusion ! les outils employés par eux pour la perpétration de leur crime devaient révéler la classe d’ouvriers à laquelle ils appartenaient… Après avoir pris dans le silence et dans l’ombre toutes les dispositions qui devaient, d’après leurs calculs, faire réussir leur détestable entreprise, ils attendirent l’instant où, à la chute du jour, les ouvriers, ayant rempli leur tâche, quittaient l’atelier pour aller se livrer au repos, parce que alors le Maître, qui demeurait toujours le dernier, se trouverait seul et par conséquent sans défense… Le Temple avait trois portes : l’une à l’Est, qui communiquait à la Chambre du Milieu et était réservée au Maître, une autre au Sud, et la troisième à l’Ouest. Cette dernière servait d’entrée commune à tous les ouvriers ; c’était aussi par là que Hiram avait coutume de se retirer, après avoir inspecté une dernière fois les travaux du jour… Les trois complices, appelés Jubelas, Jubelos et Jubelum, se placèrent à chacune de ces portes, afin que si le Maître échappait à l’un il ne pût éviter les autres : Jubelas s’embusqua à la porte du Sud, Jubelos à celle de l’Ouest, et Jubelum à celle de l’Orient… Après quelques instants d’attente, Hiram sort de la Chambre du Milieu pour visiter les travaux et s’assurer comme de coutume que ses plans ont été exécutés. Il dirige d’abord ses pas vers la porte du Sud et y aperçoit Jubelas armé d’une règle pesante. Le Maître lui demande pourquoi il n’a pas suivi les autres ouvriers et ce qu’il veut de lui. Le Compagnon Jubelas lui répond avec la plus grande audace : « Maître, il y a longtemps que vous me retenez dans les rangs inférieurs ; je veux de l’avancement, admettez-moi au rang des Maîtres. — Je ne puis, dit Hiram avec sa bonté ordinaire, je ne puis, à moi seul, t’accorder cette faveur ; il faut aussi le concours de mes Frères ; lorsque tu auras complété ton temps et que tu seras suffisamment instruit, je me ferai un devoir de te proposer au Conseil des Maîtres. — Je suis assez instruit, reprend le téméraire, et je ne vous quitterai pas que je n’aie reçu le mot des Maîtres. — Insensé ! réplique Hiram, ce n’est pas ainsi que je l’ai reçu ni qu’il doit se demander ; travaille, persévère, et tu seras récompensé. »… Jubelas insiste et va jusqu’à la menace. Hiram, sans se laisser intimider, lui répond avec fermeté qu’en vain il espère obtenir par ce moyen la faveur qu’il sollicite, et d’un mouvement de la main il l’engage à se retirer. Au même instant, le Compagnon, furieux, veut lui asséner sur la tête un violent coup de règle. Le coup est détourné par le geste que fait Hiram, et la lourde règle, la règle de vingt-quatre pouces, portant à faux, atteint le Maître sur la gorge.

Ici, le 2e Surveillant administre un bon coup de sa règle en fer en travers de la gorge du récipiendaire, qui ne s’attendait pas, par exemple, à recevoir celui-là en mémoire du père Hiram.

Le Très Respectable, reprenant gravement son récit, tandis que le postulant suffoqué se remet de sa surprise. — Hiram, justement inquiet, s’avance précipitamment pour sortir par la porte de l’Ouest ; mais là aussi, il est arrêté par Jubelos qui, d’une manière plus menaçante encore, lui demande le mot des Maîtres. Entrevoyant le danger qui s’aggrave, Hiram fait un pas en arrière pour se retirer et gagner la porte de l’Orient ; mais il ne fuit pas assez promptement pour éviter un terrible coup d’équerre que Jubelos lui porte au cœur.

Vlan ! le récipiendaire reçoit, au même moment, sur le sein gauche, un coup de l’équerre en fer que tient le 1er Surveillant[5].

Le Très Respectable, continuant sa petite histoire sans prendre garde à la grimace qu’esquisse le postulant étourdi. — Ébranlé par ce coup, Hiram se dirige en chancelant vers la dernière issue du Temple par laquelle il espère s’échapper. Vain espoir ! il est arrêté de nouveau par le troisième conjuré, Jubelum, qui lui demande aussi le mot des Maîtres. « Plutôt la mort, dit Hiram, que de violer le secret qui m’a été confié ! » Au même instant, le scélérat lui assène sur le front un violent coup de maillet qui le renverse et l’étend à ses pieds.

En disant ces derniers mots, le Très Respectable frappe vivement le récipiendaire au front avec son maillet. Au même instant, les deux Experts culbutent le Compagnon et le font tomber à la renverse dans le cercueil qui se trouve derrière lui et d’où le précédent pseudo-cadavre s’est furtivement évadé.

On couvre le postulant du drap funèbre, après lui avoir jeté son tablier sur la figure ; on lui pose sur les pieds une équerre et un compas ; vers la tête, on relève un peu le drap noir, et l’on plante dans les cheveux de notre homme une branche d’acacia. — Pendant tout ce qui vient de se passer, j’ai oublié de le dire, le récipiendaire a dû se tenir à l’ordre de Compagnon, ainsi que tous les assistants. En l’allongeant dans le cercueil, les deux Experts lui ont placé la main droite en signe de Compagnon, le bras gauche allongé le long du corps, et on lui a mis la jambe droite en équerre eu lui faisant ployer le genou.

Le Très Respectable, avec solennité. — Ainsi périt l’homme juste, fidèle au devoir jusqu’à la mort !

Silence de quelques instants, pendant lequel le Très Respectable et les Surveillants regagnent leur place.

Quant au récipiendaire, s’il ne voit plus rien, du moins il entend très bien, et c’est surtout à son intention que la comédie vu continuer. Pendant qu’il est recouvert de l’épais drap mortuaire, une partie des assistants, sans faire de bruit, remplace la tenture noire de la salle par une verte, ce qui s’opère sans difficultés au moyen d’encadrements qui se retournent.

Le Très Respectable, élevant un peu la voix. — Les trois meurtriers, s’étant rejoints, se demandèrent réciproquement la parole de Maître ; voyant qu’ils n’avaient pu l’obtenir, ils furent désespérés d’avoir commis un crime inutile et ne songèrent plus qu’à en faire disparaître les traces. À cet effet, ils enlevèrent le corps, le cachèrent sous des décombres, et, dans la nuit, ils le portèrent hors de la ville et l’enterrèrent près d’un bois, plantant sur sa tombe une branche d’acacia… L’absence d’Hiram aux travaux ne tarda pas à faire connaître aux ouvriers la terrible catastrophe ; ils songèrent aussitôt à un crime et l’attribuèrent aux trois Compagnons Jubelas, Jubelos et Jubelum qui, depuis ce jour néfaste, manquaient à l’appel… Les Maîtres se réunirent donc dans la Chambre du Milieu, qu’ils tendirent de noir en signe de deuil.

Silence de quelques instants.

Le Très Respectable. — Hélas ! mes Frères, depuis le fatal moment qui nous a privés de notre père Hiram, le monde est demeuré dans les ténèbres les plus épaisses ; tous les travaux ont été suspendus… Ne pourrions-nous donc rien entreprendre pour recouvrer la lumière ?… Voilà pourquoi nous sommes gémissants en présence d’un si odieux forfait. L’homme d’une vertu si rare a succombé ; lui seul possédait le secret de l’œuvre commencée. Qui oserait aujourd’hui se présenter pour lui succéder ?… (Après une pause :) Cependant, mes Frères, ne perdons pas courage. Après avoir pleuré notre Maître, arrachons ses restes à ses meurtriers. Rendons les honneurs funèbres qui sont dus à sa dépouille mortelle… Peut-être recueillerons-nous quelques traces de sa science ; la lumière peut reparaître encore… Allons, Très Vénérable Frère Second Surveillant, prenez avec vous deux Maîtres et faites la recherche en commençant par le Nord.

Le voyage s’exécute, glaive en main, autour de la salle.

Le 2e Surveillant, après le voyage. — Très Respectable, notre recherche a été vaine.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Premier Surveillant, choisissez deux Maîtres et faites ensemble une recherche en commençant par le Sud.

Ce voyage s’exécute, glaive en main, comme le premier.

Le 1er Surveillant, revenu à sa place. — Très Respectable, notre recherche n’a pas eu plus de succès que la première.

Le Très Respectable. — Eh bien, Très Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, prenez avec vous cette fois sept Maîtres et procédez à une nouvelle recherche, jusqu‘à ce que vous ayez découvert le lieu sacré où d’infâmes meurtriers ont déposé le corps de notre bien-aimé Maître Hiram.

Les Surveillants prennent avec eux sept Maîtres, et, après avoir fait le tour de la salle, ils s’approchent du cercueil.

Le 2e Surveillant. — Cet arbre funéraire, cet acacia m’annonce une sépulture ; il n’y a pas longtemps qu’il est planté… Peut-être ombrage-t-il le tombeau de notre Respectable Maître !

Le 1er Surveillant. — Oui, il est dit que la science repose à l’ombre de l’acacia. Ce lieu triste et désert, cette terre fraîchement remuée, pourraient être en effet le tombeau de notre père… Mais que vois-je ? une équerre et un compas, qui paraissent y avoir été placés à dessein, ne me laissent plus aucun doute ! Gardons-nous de toucher à cette terre avant d’en avoir averti notre Très Respectable… Que trois d’entre nous demeurent ici, tandis que nous allons rendre compte de notre découverte.

Trois Maîtres armés de glaives se placent autour du cercueil, deux à la tête et le troisième aux pieds, tournés vers le corps. Le Surveillant et les autres Maîtres retournent a leurs places.

Le Très Respectable. — Très Vénérable Frère Premier Surveillant, rendez-moi compte de ce que vous avez appris et découvert.

Le 1er Surveillant. — En voyageant vers l’Est, nous avons aperçu, à la lueur du crépuscule, un acacia qui ombrageait une tombe, dont la terre paraissait encore tout fraîchement remuée ; une équerre et un compas placés sur cette tombe nous ont fait penser que ce pouvait être là que reposait notre respectable Maître Hiram ; mais nous n’avons pas osé troubler le repos de sa cendre et nous nous halons de vous informer de cette découverte, afin que vous veniez avec nous reconnaître si nos conjectures sont fondées… Trois de nos Vénérables Frères sont restés pour garder le lieu de la sépulture.

Le Très Respectable. — Mes Frères, puissiez-vous avoir retrouvé le corps de notre père bien-aimé ! Ne tardons pas davantage, conduisez-moi.

Le Très Respectable se lève ; les Surveillants se joignent à lui. Ils font le tour de la salle et viennent se placer vers la tête du cercueil ; alors, tous les Maîtres, sans armes et à l’ordre du troisième grade, se réunissent autour d’eux.

Le 2e Surveillant. — Je reconnais ceux de nos Frères auxquels nous avons confié la garde du tombeau… Voici le signe qui nous a frappés… Voici l’acacia !

Le Très Respectable. — Approchons-nous.

En disant ces mots, le Très Respectable s’approche de la tête du cercueil et se place sur la droite : il a à sa gauche les deux Surveillants. Le Très Respectable lève d’abord une partie du drap mortuaire, puis le tablier qui recouvre le visage du récipiendaire.

Le Très Respectable. — Oh ! ciel, c'est lui !… (Élevant les deux mains vers le ciel[6] et les laissant ensuite retomber sur son tablier :) Ah ! Seigneur mon Dieu !… (Écartant alors tout à fait le drap et découvrant le corps en entier :) Hélas ! je ne vois que trop, par la manière dont il est placé et par les outils abandonnés sur cette fosse, quelle est la classe d’ouvriers où nous devons rechercher les coupables… On croirait qu’il respire encore ! Son noble visage, respecté par la mort, exprime le calme de la conscience et la paix de l’âme, tant l’empreinte de la vertu était profondément gravée sur ses traits… Transportons dans l’enceinte des travaux ces restes si chers et si précieux, afin de leur donner une sépulture digne de notre Maître.

Pendant ce discours, quelques-uns des Maîtres présents illuminent la salle en silence, de manière à la rendre aussi brillante que possible ; et, afin que le récipiendaire ne s’aperçoive pas de ce changement, on lui recouvre de plus belle la tête avec son tablier et avec le drap au moment où le Très Respectable dit : « Son noble visage respecté par la mort ».

Le Très Respectable ayant cessé de parler, le 2e Surveillant se penche sur le cercueil, prend l’index de la main droite du récipiendaire, le tire légèrement à lui comme s’il voulait relever le cadavre, et dit : « Jakin ». Puis, feignant de voir le doigt lui échapper, il lève les mains au ciel et les laisse retomber avec désespoir en s’écriant : « Ah ! Seigneur mon Dieu ! la chair quitte les os ! Mac-Benac ! »

Le 1er Surveillant prend aussitôt le récipiendaire par le doigt médius de la même main, répète le même jeu, et dit : « Booz ». Puis, feignant à son tour de voir le doigt lui échapper, il lève aussi les mains au ciel et les laisse retomber avec accablement en s’écriant : « Ah ! Seigneur mon Dieu ! tout se désunit ! Mac-Benac ! »

Le Très Respectable. — Ce n’est pas ainsi, mes Frères, que vous parviendrez à relever notre Maître… Ne vous souvenez-vous pas que l’union fait la force et que sans le secours des autres nous ne pouvons rien ?… À moi, mes Frères, aidez-moi !…

Sur ce, le Très Respectable, se plaçant aux pieds du récipiendaire, se penche vers lui, le prend par la main droite, et l’attirant à lui, aidé par les deux Surveillants qui le soulèvent par les épaules, il le place sur son séant. Le Très Respectable lui passe ensuite la main gauche sur le cou, entre les deux épaules, et, aidé des deux Surveillants, le met debout. Le Très Respectable reçoit ainsi le récipiendaire sur son sein, le genou droit touchant son genou droit, les deux pieds l’un contre l’autre sur le côté. Dans cette position qu’il est assez difficile de qualifier, il lui donne le triple baiser fraternel, en lui disant à voix basse, les syllabes scandées : « Moabon ». Puis, à haute voix, il ajoute : « Que le Grand Architecte de l’Univers soit loué ! Le Maître est retrouvé, et il reparaît aussi radieux que jamais. »

Tandis que le récipiendaire est debout, on fait disparaître promptement et sans bruit le cercueil. Les Frères reprennent leurs places.

Le Très Respectable conduit le récipiendaire à l’Orient et le fait asseoir à sa droite.

Le Très Respectable, après un coup de maillet. — Debout et à l’ordre, mes Frères !… Célébrons par des acclamations de joie cet heureux jour qui ramène sur notre Atelier attristé depuis si longtemps la lumière que nous croyions à jamais perdue. Notre Maître a revu le jour ; il renaît dans la personne du Frère N… C’est ainsi que, tour à tour, chaque hémisphère affligé par l’absence du père de la lumière, reprend, lorsqu’il reparaît, son allégresse et sa brillante parure ; et c’est ainsi que le flambeau du génie et de la vérité dissipe les ténèbres de l’ignorance et de l’erreur.

Le 1er Surveillant. — Unissons-nous, mes Frères, au Très Respectable, pour célébrer le retour de la lumière et de la vérité.

Le 2e Surveillant. — Unissons-nous, mes Frères, pour célébrer le retour de la lumière et de la vérité.

Tous les Frères, debout, guidés par le Très Respectable, font le signe de Maître et exécutent une batterie de neuf coups.

Le Très Respectable. — Asseyons-nous, mes Frères.

Tout le monde s’assied.

Le Très Respectable, au récipiendaire. — Vous venez, mon Frère, de représenter un personnage illustre et justement vénéré parmi les Maçons. Il y a là un mythe symbolique que je laisserai à votre intelligence le soin de pénétrer. Vous êtes déjà trop instruit dans notre art pour que je pense nécessaire de vous en dire davantage sur cette touchante allégorie… Lisez l’histoire des siècles passés, jetez les yeux autour de vous ; partout, vous verrez le talent méconnu, la science méprisée, la vertu persécutée, l’ignorance, le fanatisme et l’ambition gouvernant le monde entier… Détruire cet empire pour faire régner à leur place la vérité qui est la science même, la défendre contre des ennemis intéressés à la proscrire, telle est la tâche imposée aux Maçons parvenus au grade de Maître, tel est le devoir qu’ils doivent remplir au péril même de leurs jours… Le Maître doit donc redoubler d’efforts pour s’instruire, afin de se mettre en état d’éclairer les autres ; il doit être constamment debout et armé pour combattre les funestes préjugés qui s’opposent au développement des connaissances humaines comme à leur propagation… Qu’aucune erreur ne puisse plus résister au flambeau de la lumière que nos prédécesseurs ont déposée entre nos mains, et que l’univers, éclairé par nos travaux, cesse enfin de gémir sous le joug honteux de l’esclavage où voudrait le retenir l’aveugle ignorance !… Êtes-vous disposé à coopérer avec vos Frères à cette honorable mission ?

Réponse (affirmative) du récipiendaire.

Le Très Respectable. — Vous allez donc en prendre l’engagement et vous unir à nous par un serment d’autant plus sacré que vous ne l’aurez juré qu’avec une parfaite connaissance des devoirs qu’il vous impose… Y consentez-vous ?

Réponse (affirmative) du récipiendaire.

Le Maître des Cérémonies vient le prendre et le conduit à l’Autel des Serments ; là, le récipiendaire, agenouillé, la main droite étendue sur un glaive, une équerre et un compas, tandis que tous les Frères sont debout et à l’ordre, répète, phrase par phrase, le serment suivant que lui dicte le Très Respectable, debout également et son épée flamboyante à la main :

Serment. — Moi, N…, de ma libre volonté, en présence de tous les Maîtres ici réunis et à la face de tous les Maçons répandus sur le globe, je jure et promets sur l’honneur de remplir fidèlement et avec zèle les obligations imposées par le grade de Maître, qui va m’être conféré. Je promets en outre amitié et attachement à tous mes Frères ; je m’engage à les secourir selon mes facultés dans leurs besoins. Si je manque à ces promesses, que je sois déshonoré à jamais et privé de la société des honnêtes gens[7] !

Le Très Respectable. — Frère Secrétaire, prenez acte du serment… (Posant son épée sur la tête du récipiendaire et frappant avec son maillet neuf coups sur la lame :) À la gloire du Grand-Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, en vertu des pouvoirs qui me sont attribués comme Vénérable Maître de la Respectable Loge constituée sous le titre distinctif de, etc., à l’Orient de, etc., Frère N…, je vous reçois et constitue Maçon au troisième degré, avec pouvoir de commander désormais aux Apprentis et Compagnons.

Le nouveau Maître se relève, tout le monde s’assied. Le Très Respectable donne alors au néophyte le triple baiser fraternel en s’y prenant de la façon que voici : il place sa jambe droite entre les deux jambes du néophyte, son pied et son genou fortement appuyés contre le pied et le genou droits de l’autre ; puis, il le serre corps à corps, en faisant même toucher jusqu’aux épaules ; de sa main gauche il tient l’épaule droite du néophyte, et il fait prendre à celui-ci la même attitude, afin que tous deux soient étroitement attirés et pour ainsi dire collés l’un à l’autre ; de sa main droite, il saisit la main droite du récipiendaire en formant avec ses doigts comme une griffe qui lui chatouille intérieurement la paume. C’est alors que, tenant contre lui le néophyte de cette manière bizarre, le Très Respectable l’embrasse en lui donnant par syllabes le mot sacré : premier baiser sur la joue droite, et première syllabe du mot ; second baiser sur la joue gauche, et seconde syllabe ; troisième baiser sur la bouche, et dernière syllabe du mot sacré.

Ensuite, le Très Respectable, ayant revêtu le récipiendaire du cordon et du tablier de Maître, lui communique les secrets du grade : signe d’ordre, signe de reconnaissance, appel de secours ou signe de détresse, marche, batterie, âge, mot de passe, attouchement, etc. (Voir le chapitre consacré aux Secrets Maçonniques.)

Le Très Respectable. — Mon Frère, vous voilà investi du caractère de Maître ; vous en avez le titre et les droits. N’oubliez jamais que vous devez à vos égaux, respect et dévouement ; à vos inférieurs, protection et abnégation ; à tous, de bons exemples. Vous avez le droit de tenir le maillet, c’est-à-dire de devenir par élection Vénérable de Loge… Allez, mon Frère, allez vous faire reconnaître par les secrets que je viens de vous révéler.

Le Maître des Cérémonies conduit le nouveau Maître au 1er Surveillant, auquel il fait le signe et donne l’attouchement et le mot sacré. Le Grand-Expert fait ensuite exécuter la marche au récipiendaire, lui fait faire le signe de détresse et lui rappelle son âge ; après quoi, il le ramène entre les deux colonnes.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Très Respectable, le nouveau Maître, dont l’instruction est terminée et complète, se trouve entre les deux colonnes.

Le Très Respectable, après un coup de maillet. — Debout et à l’ordre, Vénérables Maîtres !… (On obéit). Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, proclamez sur vos colonnes, comme je le fais à l’Orient, notre très cher Frère N…, comme Vénérable Maître dans cette Respectable Loge ; invitez tous nos Vénérables Frères à le reconnaître pour tel et à le faire jouir de toute l’affection que les Maçons se doivent entre eux ainsi que des droits et prérogatives attachés au troisième degré de la Maçonnerie.

Le 1er et le 2e Surveillants répètent successivement, chacun en s’adressant à sa colonne, la proclamation du Très Respectable.

Le 1er Surveillant. — Très Respectable, la proclamation est faite.

Le Très Respectable. — Applaudissons, mes Frères, et réjouissons-nous de l’heureuse acquisition que la Chambre du Milieu a faite en ce jour… À moi, mes Frères, par le signe !

Tous, en faisant le signe. — Ah ! Seigneur mon Dieu !

Le Très Respectable. — Par la batterie (chacun frappe neuf coups dans ses mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le néophyte remercie (ou le Maître de Cérémonies, à sa place), et le Très Respectable fait applaudir le remerciement.

Le Très Respectable. — Vénérable Frère Maître des Cérémonies, veuillez conduire le nouveau Maître à sa place… (Une fois que le néophyte est placé :) Maintenant, mon Frère, veuillez bien prêter toute votre attention à l’allocution que je vais vous adresser, afin de porter dans votre esprit une première lumière au sujet des travaux symboliques dont vous avez été l’un des ouvriers aujourd’hui.


Allocution du Très Respectable.
Mon Frère,

En Égypte, la Maîtrise, troisième grade de l’Initié, se nommait : « Porte de la mort ». En effet, vous avez touché aux confins de la vie et de la mort, suivant l’expression d’Apulée ; vous êtes descendu dans la tombe noire de l’humanité pour renaître à la lumière et à la vie nouvelle

Cette allégorie, toujours la même, se retrouve dans toutes les religions, dans toutes les légendes, sous des noms différents. Partout, c’est la même idée : un dieu, un héros, un sage, un martyr succombe sous les coups du génie du mal et subit le trépas, pour recommencer bientôt après une vie glorieuse et immortelle… C’est le dogme de la lutte éternelle des deux grands principes opposés qui pèsent sur le monde ; le bien et le mal, la lumière et les ténèbres.

Dans le sens astronomique, la disparition et le retour du soleil sur notre hémisphère indiquent également la mort du Dieu-Lumière expirant en hiver pour ressusciter au printemps.

En lisant les divers ouvrages qui traitent de la Maçonnerie, vous y trouverez, mon Frère, des explications aussi nombreuses que variées des symboles et des allégories du troisième degré. Cette étude ne sera pas sans attrait pour vous. Nos rituels ne peuvent entrer dans de si longs développements ; ils se contentent d’indiquer la voie où l’initié doit marcher avec courage et persévérance.

Quant à moi, je vous ferai connaître, en quelques mots seulement, le héros du drame symbolique auquel vous venez de prendre une part active, je veux dire notre Maître Hiram. Le Vénérable Frère Orateur reprendra ensuite le sujet que je ne vais qu’effleurer et vous le développera avec toutes les ressources de son talent.

L’Orient, ce berceau de la civilisation, mon Frère, est aussi le berceau des légendes et des fables. Sous un ciel d’un azur splendide, dans ces déserts brûlés par les rayons ardents d’un soleil implacable, sur cette terre qui à chaque pas cache ou montre aux yeux éblouis du voyageur des ruines géantes, historiens de pierre des mondes disparus et des civilisations éteintes, dans ce pays de la lumière éclatante, l’imagination des rapsodes et des poètes n’est jamais épuisée, et, dans les villes saintes comme au désert sous la tente qui protège les tribus vagabondes, le conteur sait toujours captiver l’attention de ses auditeurs fanatisés par ses merveilleux récits.

La construction du temple de Salomon ou Soliman, l’une des merveilles du monde, et la mort tragique d’Hiram, qu’on nomme aussi Hiram-Abi ou Adon-Hiram, devaient donc séduire et ont séduit en effet l’imagination de nos pères, qui en ont légué la tradition à leurs successeurs.

Nous empruntons à la Bible, légende profane, quelques fragments où vous retrouverez l’histoire et la figure de notre respectable Maître Hiram.

C’était au temps de la plus grande puissance de Salomon, fils de David. Ce roi renommé par sa sagesse faisait élever un temple magnifique à la gloire de Jéhovah.

L’architecte chargé de cette construction, c’était Hiram.

Quel était cet homme ?… D’où venait-il ?

Son passé était un mystère. Envoyé au roi Salomon par le roi des Tyriens, adorateurs de Moloch, ce personnage aussi étrange que sublime, avait su, dès son arrivée, s’imposer à tous.

Son génie audacieux le plaçait au-dessus des autres hommes ; son esprit échappait à l’humanité, et chacun s’inclinait devant la volonté et la mystérieuse influence de celui qu’on nommait : le Maître.

La bonté et la tristesse étaient peintes sur son visage assombri, et son large front, — écoutez bien, mon Frère, — reflétait à la fois l’Esprit de Lumière et le Génie des Ténèbres.

Grand architecte et grand statuaire, Hiram n’avait jamais connu d’autre maître que la solitude, d’autres modèles que ceux que le désert lui avait fournis parmi les débris inconnus et les figures colossales et grandioses de dieux et d’animaux symboliques, espèces évanouies, spectres d’un monde ancien et d’une société disparue et morte.

Son pouvoir était grand ; il avait sous ses ordres plus de trois cent mille ouvriers, hommes de tous les pays, parlant toutes les langues, depuis l’idiome sanscrit de l’Himalaya jusqu’au langage guttural des sauvages lybiens.

Sur un ordre d’Hiram, la multitude innombrable des travailleurs s’avançait de tous les points de l’horizon, comme les flots d’une mer pressée, prêts à inonder les vallons et les plaines insuffisants pour la contenir ; ou bien encore, présentant à perte de vue l’aspect d’une mosaïque de têtes humaines, elle s’échelonnait en amphithéâtre jusqu’au sommet de l’horizon, aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou que les grains de sable du désert.

Un jour, une grande reine, Balkis, reine de Saba, vint rendre visite au plus grand roi de la terre.

Salomon, pour lui donner une idée de sa puissance, veut lui faire admirer les travaux du superbe édifice élevé par lui à Jéhovah. La reine émerveillée demande à voir l’architecte de génie qui a conçu et dirigé l’édifice de tant de splendeurs ; elle veut voir aussi l’armée des ouvriers.

Quoique a contre-cœur, Salomon mande Hiram. Le Maître, après avoir rendu honneur à Balkis, se dirige vers l’entrée du Temple ; il s’adresse au portique extérieur, et, se faisant un piédestal d’un bloc de granit, il jette un regard assuré sur la foule convoquée qui se dirige vers le centre des travaux… À un signe d’Hiram, tous les visages se tournent vers lui… Le Maître alors lève le bras droit, et de sa main ouverte il trace une ligne horizontale, du milieu de laquelle il fait tomber une ligne perpendiculaire figurant deux angles droits en équerre, signe auquel les Syriens reconnaissent la lettre T.

À ce signe de ralliement, la fourmilière humaine s’agite, comme si une trombe de vent l’avait bouleversée. Puis les groupes se forment, se dessinent en lignes régulières et harmonieuses ; les légions se disposent, et ces milliers d’ouvriers, conduits et dirigés par des chefs inconnus, se partagent en trois corps principaux, subdivisés chacun en trois cohortes distinctes, épaisses et profondes, où marchent :

1° Les Maîtres,
2° Les Compagnons,
3° Les Apprentis.

Au centre sont les travailleurs de la pierre ; à droite, ceux qui travaillent le bois ; à gauche, ceux qui s’adonnent à l’industrie des métaux.

Ils sont là par centaines de milliers. La terre tremble sous leurs pas ; ils s’approchent, semblables aux hautes vagues de la mer prêtes à envahir le rivage. Point de cris, point de clameurs ; on n’entend que le roulement sourd et cadencé de leur marche, pareil au grondement d’un tonnerre lointain, précurseur de l’ouragan et de la tempête… Qu’un souffle de colère vienne à passer sur ces têtes, et ces flots animés emporteront dans le tourbillon de leur puissance irrésistible tout ce qui voudrait faire obstacle à leur impétueux passage !…

Devant cette force inconnue qui s’ignore elle-même. Salomon a pâli. Il jette un regard effaré sur le brillant mais faible cortège des prêtres et des courtisans qui l’entourent… Son trône va-t-il être submergé et broyé par les flots de cet océan humain ?… Non ! Hiram vient d’étendre le bras : tout s’arrête !… À un signe, cette armée innombrable se disperse ; elle se retire frémissante, mais obéissant à l’intelligence qui la domine et qui la dompte.

— Eh quoi ! se dit Salomon, un seul signe de cette main fait naître ou disperse des armées ?…

Puis, comparant cette force occulte, cette puissance formidable à la sienne, le grand roi, qui croyait avoir reçu de son Dieu le savoir et la sagesse, comprit que ces dons étaient peu de chose auprès de ce qu’il venait de découvrir ; et alors, en son âme, il reconnut l’existence d’un pouvoir supérieur au sien, pouvoir auquel l’avenir, dont il avait la prescience, réservait peut-être une souveraineté plus grande que la sienne et plus universelle…

Salomon était obligé de reconnaître une force nouvelle, à côté de laquelle jusqu’à ce moment il était passé sans même la soupçonner.

Cette puissance, c’était le Peuple !

Quant au chef mystérieux qui commandait à ces légions d’hommes, son génie qui soumettait les éléments et domptait la nature devait soulever contre lui la haine des envieux, des lâches et des traîtres ; il devait succomber et il succomba sous les coups des trois mauvais Compagnons, qui personnifiaient l’ignorance, l’hypocrisie et l’ambition.

Voilà, mon Frère, comment la tradition orientale, dans son langage imagé et sa poésie naïve, a légué à travers les âges le souvenir de celui que nous appelons notre Maître.

Nous autres, Maçons, nous retrouvons dans Hiram la personnification de l’humanité, travaillant et luttant sans cesse, succombant parfois, mais se relevant toujours plus forte, plus vivace et plus vaillante pour continuer sa marche et arriver au but suprême : l’éternelle Vérité !

(Silence de quelques instants.)


Le Très Respectable. — Mon Frère, je pense que vous avez médité et j’espère que vous méditerez encore mes paroles ; je forme des vœux pour que vous vous pénétriez bien de leur véritable sens, pour que vous y trouviez un sujet d’étude sérieuse… Mais votre instruction de ce jour n’est pas complète. En vous narrant l’histoire d’Hiram et de Salomon, je n’ai appelé votre attention que sur ce fait indiscutable de l’existence d’une force inconnue qui s’ignore elle-même, le Peuple. Il vous reste à connaître la part que Salomon a prise dans le meurtre d’Hiram ; il vous reste à apprendre la légende de la reine de Saba, dont je ne vous ai dit qu’un mot ; il vous reste à découvrir, par l’exposé plus détaillé du Vénérable Frère Orateur, les motifs secrets de l’éternelle lutte du Bien et du Mal, de la guerre implacable de l’Esprit de l’Hypocrisie, de l’Ignorance et de la Haine contre le Génie du Travail, de la Science et de l’Amour… Vénérable Frère Orateur, vous avez la parole… Attention, mes Frères.

Le discours de l’Orateur à la réception de Maître est d’une importance trop capitale pour que je néglige d’en donner intégralement la substance. Si la forme de « ce morceau d’architecture » varie, puisque la rédaction en est laissée au harangueur, le fond, par contre, est immuable. Ce discours doit toujours se diviser en trois parties : la première donne censément une explication astronomique de la lugubre comédie de la réception de Maître ; la seconde développe la légende d’Hiram et la présente d’une façon nouvelle et significative ; quant à la troisième partie, qui sert de conclusion, elle est une philippique, courte, mais fort astucieuse, contre les hauts grades, et son but est de donner à croire au nouveau Maître qu’il est parvenu ou dernier degré réel de la Franc-Maçonnerie et que les grades plus élevés sont appelés à disparaître comme étant inutiles, absurdes et sans influence sur les Loges.


Discours du Vénérable Orateur.
Mon Frère,

Avant de parvenir au point d’élévation où votre persévérance vient de vous conduire, quelle n’a pas dû être votre surprise d’assister à une solennité des plus extraordinaires, qui a dû frapper d’étonnement votre raison et dérouter votre sagacité et votre jugement !

À vos regards inquiets s’est offert un spectacle dont vous étiez loin de soupçonner le sinistre appareil et les affligeants motifs, alors que, dans les deux premiers grades, vous passiez d’heureux loisirs entre l’étude des sciences qui honorent l’esprit humain et les épanchements intimes d’une société choisie que la sagesse de notre institution semblait devoir préserver des approches du crime.

Quelle pénible position était la vôtre !… Des symboles de plus en plus graves ; d’épaisses ténèbres ; un seul point de lumière comme un phare lointain, pour unique direction ; un isolement affreux au sein d’une famille de frères ; une accusation, nulle défense ; des juges, plus d’amis ; des courses incertaines ; un guide armé par la défiance ; un silence à peine interrompu par quelques sombres avis ; une catastrophe atterrante, une victime, une narration imprévue ; des recherches singulières, des indices mystérieux, des leçons figurées ; tout cela a dû vous paraître comme un dédale inextricable… Que pouvait-il se passer dans tout votre être que n‘aient dû jadis éprouver les initiés de l’antiquité, ces cœurs vaillants qui, pour connaître la sagesse et la vérité, n’hésitaient pas à se soumettre aux plus terribles épreuves, hommes admirables, premiers néophytes de la vieille et sublime institution dont nous avons tant le droit d’être fiers ?

Notre institution, en effet, mon Frère, remonte aux temps les plus reculés. Elle a subi dans ses formes extérieures l’influence des siècles ; mais son esprit est constamment resté le même.

Les Indiens, les Égyptiens, les Syriens, les Grecs, les Romains, vous le savez, avaient des mystères. Les temples où l’on était initié offraient dans leur ensemble l’image symbolique de l’univers. Le plus souvent la voûte de ces temples, étoilée comme le firmament, était soutenue par douze colonnes, qui figuraient les douze mois de l’année. La plate-bande qui couronnait les colonnes s’appelait zodiaque, et un des douze signes célestes y répondait à chacune des colonnes. Quelquefois aussi, la lyre d’Apollon, emblème de cette mélodie que, selon les anciens initiés, produit le mouvement des corps célestes, mais que nos organes trop imparfaits ne peuvent saisir, y tenait la place des signes du zodiaque. Le corps de cette lyre était formé par le crâne et par les deux cornes du bœuf, animal qui, pour avoir été employé à sillonner la terre, était devenu le symbole de l’astre qui la féconde, Phébus-Apollon ; les cordes, au nombre de sept, faisaient allusion aux sept planètes alors connues, ou encore, représentaient les sept jours de la semaine.

On retrouve les mêmes types symboliques dans les temples des Gaulois et des Scandinaves. L’Edda, recueil vénéré des vieilles traditions des peuples du Nord, rapporte qu’un roi de Suède, appelé Gilfe, nom qui signifie loup ou initié, introduit dans le palais d’Asgard, c’est-à-dire dans le séjour des dieux, vit le toit de ce palais élevé à perte de vue et couvert de boucliers dorés ou d’étoiles ; il avait rencontré sur le seuil un homme qui s’exerçait à lancer en l’air sept fleurets à la fois. Dans le langage hiéroglyphique des initiés, les épées et les poignards se prennent pour les rayons des astres ; ces fleurets se rapportaient donc figurativement au système planétaire, et le palais d’Asgard offrait conséquemment une représentation de l’univers.

L’antre de Mithra ou du Dieu-Soleil était un autre emblème du monde. Les initiés de la Perse consacraient les antres au culte de ce dieu. Ils les partageaient en divisions géométriques, et ils y figuraient en petit l’ordre et la disposition de l’univers. C’est à leur exemple que l’usage s’était établi de célébrer les mystères dans des antres ; et cela explique pourquoi Pythagore et Platon appelaient le monde un antre, une caverne. Dans le cérémonial de la réception, les mithriades montaient une échelle, le long de laquelle il y avait sept portes ; chaque porte figurait une des planètes, à travers lesquelles, selon la doctrine de tous les initiés, passaient successivement les âmes qui s’y purifiaient et parvenaient enfin au firmament, séjour de la lumière incréée, dont elles s’étaient détachées originairement pour venir habiter la terre et s’unir aux corps.

La Franc-Maçonnerie, mon Frère, a des symboles analogues. Je ne vous parlerai pas de cette étymologie qui fait dériver le mot « Loge » du sanscrit loga, qui signifie « monde », bien qu’en considérant l’affinité existant entre le sanscrit et les langues grecque et latine, dont les idiomes modernes sont formés, une telle étymologie ne dût pas paraître forcée. Je vous ferai seulement remarquer que, ainsi que cela vous a été enseigné au grade d’Apprenti, les dimensions de la Loge sont celles de l’univers ; que sa longueur est de l’Orient à l’Occident, sa largeur du Midi au Septentrion, sa profondeur de la surface de la terre au centre, sa hauteur d’innombrables coudées ; que les piliers qui la soutiennent sont : la Sagesse, la Force et la Beauté, attributs principaux de la création ; enfin, qu’il faut monter sept degrés pour parvenir au trône du Vénérable, et que ces sept degrés rappellent l’échelle emblématique de Mithra.

Dans tous les mystères anciens, comme dans les initiations de la Maçonnerie moderne, le cérémonial de la réception figurait les révolutions des corps célestes et leur anion fécondante sur la terre. Ce cérémonial faisait également allusion aux purifications de l’âme pendant son passage à travers les planètes, où elle revêtait des corps plus purs à mesure qu’elle se rapprochait de sa source, la lumière éternelle, la lumière incréée. L’initiation avait une vertu précieuse : elle dispensait l’âme de l’initié des diverses migrations planétaires ; cette âme, à la mort de l’adepte, passait directement dans le séjour de la béatitude sans fin, se fondant pour ainsi dire, en un divin embrasement, dans le sein du Dieu-Lumière, du Dieu-Soleil.

Par une conséquence toute naturelle de ces prémisses emblématiques, les Officiers, qui présidaient autrefois aux initiations, et notamment à celle d’Éleusis, représentaient les grands agents de la création. L’Hiérophante, Vénérable de la Loge antique, figurait le Démi-Ourgos, qui se traduit par Grand Architecte du Monde. Le Dadouque, second ministre, le même que notre Premier Surveillant, représentait le Soleil ; il en portait l’image sur sa poitrine. L’Épibome, ou notre Second Surveillant, représentait la lune ; il était décoré du croissant de cet astre. Enfin, le Céryce ou hérault sacré, l’Orateur de l’initiation maçonnique, symbolisait la parole, c’est-à-dire la vie, dans la langue mystique… On trouve les mêmes Officiers dans l’initiation scandinave. « Gilfe, ayant, comme vous l’avez vu, pénétré dans le palais d’Asgard, aperçut, dit l’Edda, trois trônes élevés l’un au-dessus de l’autre, et, sur chaque trône, un homme assis. Il demanda lequel des trois était le roi, nom du soleil dans le langage figuré des initiés anciens. Son conducteur lui répondit : — « Celui que vous voyez assis sur le premier trône est le roi ; il se nomme Har, c’est-à-dire sublime ; le second se nomme Jafnhar, l’égal du sublime ; mais celui qui est le plus élevé s’appelle Trédie, ou le nombre Trois » Les chrétiens, eux aussi, ont conservé, de leurs mystères primitifs, une hiérarchie symbolique du même genre : le pape, du mot grec pappas, qui veut dire père, créateur ; l’évêque, d’épiskopos, surveillant ; et l’archevêque, d’arché-épiscopos, premier surveillant… Vous devez vous rappeler, en outre, mon Frère, que les Catéchismes maçonniques sont fort explicites en ce qui touche le rôle emblématique des trois premiers Officiers de la Loge ; ils disent, en effet, qu’au moment où l’Apprenti reçoit l’initiation, il aperçoit « trois sublimes lumières de la Maçonnerie : le soleil, la lune et le Maître de la Loge. »

Indépendamment de la hiérarchie des fonctions, les anciens initiés avaient une hiérarchie de grades. Ainsi, les isiades passaient par trois degrés d’initiation : les mystères d’Isis, ceux de Sérapis et ceux d’Osiris. Après le temps d’épreuves, les initiés d’Éleusis devenaient mystes, puis époptes. Les pythagoriciens avaient trois grades : auditeur, disciple, physicien. Les premiers chrétiens, trois grades aussi : auditeur, compétent, fidèle. Les manichéens, trois grades également : auditeur, élu, maître. Les seuls mithriades en avaient sept : soldat, lion, corbeau, perse, bromius, hélios et père. À l’exemple de toutes les initiations, la Franc-Maçonnerie a trois grades : ceux d’Apprenti, de Compagnon et de Maître.

Dans les anciens mystères, tout aussi bien que de nos jours, le cérémonial mystique s’accomplissait secrètement ; et l’on n’était admis à en être témoin qu’après avoir subi de longues et pénibles épreuves et s’être engagé par un serment solennel à n’en divulguer aux profanes ni les détails ni la signification. Macrobe nous explique les motifs de cette réserve : « La nature, dit-il, craint d’être exposée nue à tous les regards. Non seulement elle aime à se travestir pour échapper aux yeux grossiers du vulgaire ; mais encore elle exige des sages un culte emblématique. » Voilà pourquoi les initiés eux-mêmes n’arrivent à l’intelligence des mystères que par les voies détournées de l’allégorie.

Le parallèle auquel je viens de me livrer, mon Frère, était indispensable pour que vous pussiez aisément comprendre et admettre ce que j’ai encore à vous dire.

Bien que beaucoup considèrent Salomon comme fondateur de la Franc-Maçonnerie, le personnage qui joue le principal rôle dans la légende est Hiram, l’architecte du Temple de Jérusalem. Hiram, de même qu’Osiris, que Mithra, que Bacchus, que Balder, en un mot, de même que tous les dieux célébrés dans les mystères d’autrefois et d’aujourd’hui, est une des mille personnifications du soleil. Hiram signifie en hébreu « vie élevée », ce qui désigne bien la position du soleil par rapport à la terre.

Hiram est représenté comme le chef des constructeurs du Temple de Salomon. Cette allégorie maçonnique se retrouve dans les fables du paganisme, et jusque dans la Bible. Dans les premières, on voit Phébus-Apollon, divinité représentant le soleil, travailler comme maçon à la construction des murs de Troie, et Cadmus, qui est aussi le soleil, bâtit Thèbes aux sept portes, qui avaient les noms des sept planètes. L’Edda des Scandinaves parle d’un architecte qui propose aux dieux de leur bâtir une ville et leur demande pour salaire le soleil et la lune. Dans la Bible, on lit au livre des Proverbes ces paroles significatives : « La souveraine Sagesse a bâti sa maison ; elle a taillé ses sept colonnes. » En outre, singularité à noter, on saupoudrait de plâtre le récipiendaire dans certaines initiations anciennes.

Pendant le cérémonial qui s’est accompli, mon Frère, à votre triple réception, nous avons figuré la révolution annuelle du soleil, et vous avez représenté cet astre. Le même rite était en usage dans les primitives initiations.

Le symbole des trois grades maçonniques embrasse les principales divisions de la course annuelle du soleil. Le premier grade se rattache au temps qui s’écoule entre le solstice d’hiver et l’équinoxe du printemps ; le second, au temps compris entre l’équinoxe du printemps et l’équinoxe d’automne ; et le troisième, au temps qui suit, jusqu’au solstice d’hiver,

Aspirant, vous avez d’abord été placé dans un lieu de ténèbres et entoure des images de la destruction, vous en êtes sorti, les yeux couverts d’un épais bandeau, et à moitié nu. Toutes ces circonstances faisaient allusion au soleil d’hiver, sans lumière, sans chaleur et sans force, à la nature triste et dépouillée de ses ornements accoutumés. Vous étiez alors l’Horus des Égyptiens, le Bacchus des Athéniens, le Cadmilus de Samothrace ; en un mot, le soleil à peine renaissant. On vous a introduit dans le temple ; vous y avez fait trois voyages, au milieu du bruit, des secousses réitérées qu’éprouvait le sol sur lequel vous marchiez ; vous avez été purifié par l’eau, par le feu ; vos yeux, enfin, se sont ouverts à la lumière. Ne reconnaissez-vous point là les vicissitudes des trois mois de l’année que traverse le soleil au commencement de sa révolution, les ouragans, les pluies, et enfin le printemps qui rend la paix, la vie et la clarté à la nature ?… Le Frère Terrible qui vous accompagnait et vous soumettait aux épreuves, n’est-il point Typhon, le méchant frère d’Osiris, le mauvais principe, qui lutte constamment contre la lumière et sa chaleur vivifiante ?

La réception au grade de Compagnon offre une continuation de la même allégorie. Là vous n’étiez plus cet Apprenti qui dégrossit la pierre brute, ou le soleil qui jette des sentences de fécondité dans une terre nue et sans grâce ; vous étiez l’ouvrier habile qui donne à la matière des formes élégantes et symétriques. Vous avez accompli cinq voyages, puis un sixième, et alors on vous a communiqué une parole qui signifie « épi », pour vous rappeler l’action fécondante du soleil pendant les six mois qui s’écoulent entre les deux équinoxes.

Au grade de Maître, où vous venez d’être reçu, la scène se rembrunit, et, en effet, à l’époque où l’on est arrivé, le soleil commence à redescendre vers l’hémisphère inférieur. La légende que l’on vous a racontée rapporte que, le Temple étant presque achevé, trois mauvais Compagnons conspirèrent contre les jours d’Hiram ; cela ne semble-t-il pas représenter les trois mois d’automne s’entourant de brumes quand le soleil est parvenu au bout de sa course annuelle ?… Pour consommer leur attentat, ils s’apostent aux trois portes du Temple situées au Midi, à l’Occident et à l’Orient, les trois points du ciel où paraît le soleil ; et, au moment où Hiram se présente pour sortir à la porte du Midi, un des trois Compagnons lui demande la parole sacrée, qu’Hiram est alors dans l’impuissance de donner. La parole, je vous l’ai dit, mon Frère, c’est la vie. La présence du soleil dans sa force provoque, en effet, les acclamations, les chants de tout ce qui respire ; son absence rend tout muet. Hiram, ayant refusé de donner la parole, est aussitôt frappé à la gorge d’un coup de règle de vingt-quatre pouces : ce nombre est celui des heures de la révolution diurne du soleil; n’est-ce point l’accomplissement de cette division du temps, celle du jour en vingt-quatre heures, qui porte le premier coup à l’existence du soleil ?… Hiram s’imagine pouvoir fuir par la porte d’Occident ; mais, là, il rencontre le second Compagnon, qui, sur son refus de lui donner la parole, le frappe au cœur d’une équerre de fer : si vous divisez en quatre parties égales le cercle du zodiaque, et que, de deux points de section les plus rapprochés, vous tirez deux lignes droites convergentes vers le centre, vous aurez une équerre, c’est-à-dire un angle ouvert à 90 degrés ; ce second coup porté au cœur, symbole du centre, ne fait-il pas allusion au préjudice que porte au soleil la seconde distribution du temps, celle de l’année zodiacale en quatre égales saisons ?… Enfin, Hiram, espérant pouvoir fuir par la porte de l’Orient, s’y présente ; il y trouve le troisième Compagnon, qui, après lui avoir, lui aussi, demandé vainement la parole, le frappe au front d’un coup mortel avec un maillet : la forme cylindrique du maillet ne symbolise-t-elle pas admirablement l’année, mot qui veut dire cercle, anneau, troisième distribution du temps dont l’accomplissement porte le dernier coup à l’existence du soleil expirant ?…

Les circonstances qui suivent sortent de ce principal thème, bien qu’elles aient toujours rapport à la mort fictive du soleil.

Le cadavre d’Hiram a d’abord été caché sous des décombres, image des frimas et de la destruction désordonnés qu’amène l’hiver ; puis il est enterré sur le mont Liban… Il est à remarquer, mon Frère, que cette montagne joue aussi un rôle important dans la légende d’Adonis, nom païen qui est le même que l’hébreu Adonaï. Adonis était adoré à Tyr, pays d’où vient Hiram. C’est sur le mont Liban que, d’après le paganisme, Adonis a été mis à mort par un sanglier, emblème de l’hiver ; c’est là qu’il est retrouvé par Vénus en pleurs.

Lorsque la disparition d’Hiram fut constatée, Salomon, dont je vais vous expliquer tout à l’heure la complicité dans le crime en vous révélant toute la légende de notre Respectable Maître, Salomon, dis-je, envoie à sa recherche. Les recherches, faites par trois Maîtres, n’aboutissent pas. Pour obtenir un résultat, il faut l’envoi de neuf Maîtres, figure des neuf bons mois de l’année. Arrivés sur le mont Liban, ils découvrent une tombe qu’ombrage une branche d’acacia ; là est le corps inanimé d’Hiram… Or, qu’est-ce que l’acacia, mon Frère ?… C’est l’arbre que les anciens Arabes[8] avaient consacré au soleil ! C’est le rameau de myrte de l’initiation grecque ! le rameau d’or de Virgile ! le gui sacré des Gaulois et des Scandinaves ! l’aubépine des mystères des premiers chrétiens !

Telle est, au point de vue astronomique, mon Frère, cette allégorie de la Maîtrise, dont les traits fondamentaux se retrouvent dans les fables d’Osiris, d’Adonis, de Bacchus, de Balder, et de tous les autres dieux célébrés dans les mystères d’autrefois. Dans toutes, c’est un personnage vertueux qu’on assassine, dont on place le cadavre dans un endroit situé hors de la ville ; ce sont des recherches, des visites au tombeau par des amis ou des disciples ; c’est un Dieu qui ressuscite au bout de quelque temps de sépulture ; partout, c’est, en un mot, la même pensée.

Quant aux ornements, dont notre Très Respectable vient de vous décorer, mon Frère, ils rentrent, eux aussi, dans l’allégorie solaire, comme toutes les circonstances de votre réception. Votre tablier, par sa forme semi-circulaire, figure l’hémisphère inférieur. Le cordon que vous portez de l’épaule gauche à la hanche droite est la bande zodiacale ; la couleur en est bleue, comme l’azur du ciel, parce que, de même que les anciens initiés, les Francs-Maçons modernes affectent cette couleur aux signes inférieurs du zodiaque. Le bijou suspendu au bas de votre cordon se compose d’un compas et d’une équerre : le compas est l’emblème du soleil, la tête figure le disque de cet astre, les branches en représentent les rayons ; l’équerre fait allusion à cette portion de la circonférence de la terre que le soleil éclaire de son zénith.

Dans toutes les cérémonies qui s’accomplissent en Loge, vous reconnaîtrez constamment la même pensée. Ainsi, notre association s’est mise sous l’invocation de saint Jean, parce que saint Jean figure Janus, le soleil des solstices. C’est en effet au solstice d’été que vous trouvez la fête de saint Jean dit Baptiste et au solstice d’hiver que vous trouvez celle de saint Jean dit l’Apôtre, et c’est aussi à ces deux époques de l’année, à ces solstices que nous célébrons la fête de notre patron, avec un cérémonial tout astronomique.

Me voici arrivé, mon Frère, à la partie la plus délicate de mon discours, aux lignes de ce morceau d’architecture les plus difficiles à tracer.

En ce moment, peut-être, vous vous considérez comme suffisamment pénétré du drame allégorique dans lequel vous avez joué un rôle, et pourtant, malgré l’allocution de notre Très Respectable, malgré l’explication astronomique dont je viens de vous donner quelques aperçus, vous ne savez encore rien ou presque rien ; car la légende, telle qu’elle est, ne vous a été jusqu’à présent qu’incomplètement communiquée. C’est cette légende, tout entière, mon Frère, qu’il vous faut méditer.

(Ici l’Orateur s’arrête et prend quelques instants de repos.)

La réputation de sagesse de Salomon et le bruit de ses magnifiques travaux s’étaient répandus par toute la terre ; la renommée, à la voix puissante, en avait fait retentir tous les échos jusqu’aux extrémités du monde. C’est alors que Balkis, reine de Saba, vint à Jérusalem, — la Bible le constate, — pour saluer le grand monarque et admirer les merveilles de son règne.

Balkis arrive. Elle trouve Salomon tout vêtu d’or, assis sur un trône fait en bois de cèdre doré, les pieds posés sur un tapis d’or. Il lui semble voir d’abord une statue du plus précieux des métaux avec un visage et des mains d’ivoire. Mais la statue, s’animant, s’avance au devant de Balkis. Le roi la fait asseoir à ses côtés sur ce trône qui éblouirait tout autre que la Reine du Midi.

Balkis, après avoir offert à Salomon des présents somptueux, lui propose, à la mode orientale, trois énigmes. Le Sage, — c’est le nom que Salomon se fait donner, — ayant corrompu le grand-prêtre des Sabéens et en ayant reçu de lui d’avance les trois énigmes à prix d’argent, en a fait préparer la solution par Sadoc, le grand-prêtre des Hébreux. Aussi peut-il répondre à la Reine aussitôt qu’elle a parlé.

Salomon promène Balkis à travers ses palais, dont il lui fait admirer les magnificences. Puis, il la conduit au temple qu’il s’occupe d’élever au Dieu d’Israël. Quand ils sont arrivés aux fondations de l’autel, la Reine remarque un pied de vigne arraché de terre et jeté à l’écart. Un oiseau merveilleux qui accompagne partout Balkis, une huppe appelée Hud-Hud, lui fait comprendre par ses cris plaintifs quel est ce signe méprisé, quel dépôt sacré cette terre recouvre, cette terre violée par l’orgueil de Salomon. « Tu as élevé ta gloire sur le tombeau de tes pères, dit Balkis au Roi ; et ce cep, ce bois sacré… — Je l’ai fait arracher, interrompt Salomon, pour élever ici un autel de porphyre et de bois d’olivier que je ferai décorer de quatre séraphins d’or. — Cette vigne, poursuit Balkis, avait été plantée par Noé, le père de ta race. Un descendant de Noé n’a pas pu sans impiété faire arracher ce cep vénérable. C’est pourquoi le dernier prince de ta race sera cloué comme un criminel à ce bois qui devait être sacré pour toi ! »

Cependant, le feu des yeux de la Reine du Midi a embrasé le cœur de Salomon, et il est devant elle comme un serviteur, comme un esclave devant le maître de qui dépend sa vie. D’abord, l’orgueil de Salomon avait révolté Balkis ; mais bientôt elle a été touchée de voir que le Roi est devenu par l’amour un autre homme, et, fière d’avoir changé ce cœur superbe et hautain, elle a fait au Roi qui l’implorait la promesse de l’épouser.

Mais, soit qu’elle visite le palais du Roi ou le Temple qui s’élève en l’honneur du Dieu des Hébreux, soir que Salomon lui montre quelqu’une des autres merveilles qui ont porté si haut sa gloire, chaque fois qu’elle demande le nom de l’ouvrier qui a conçu, qui a exécuté ces chefs-d’œuvre admirables, le Roi lui répond : « C’est un certain Hiram, personnage bizarre et farouche, que m’a envoyé le roi des Tyriens. »

Balkis veut qu’Hiram lui soit présenté. Salomon essaie de la distraire de cette idée. Mais, comme il lui fait voir des colonnes, des statues d’animaux et des statues de chérubins, comme il lui montra le trône d’ivoire et d’or qu’il s’est fait ériger en face de l’autel, comme il lui parle de la mer d’airain qu’il va faire exécuter, la Reine de Saba lui demande : « Qui a élevé ces colonnes ? qui a ciselé ces statues ? qui a dressé ce trône ? qui va couler cette mer d’airain ? » Salomon est toujours obligé de lui répondre : « C’est Hiram ». Balkis est donc impatiente de le voir, et Salomon, pour ne pas offenser la Reine, cède à ses désirs et ordonne qu’Hiram soit amené.

Nul ne sait la patrie ni l’origine de ce sombre personnage, que son génie élève au-dessus de tous les hommes et qui a la vulgaire multitude en mépris profond. Mais celui qui vit ainsi comme un étranger au milieu des enfants d’Adam n’est pas en effet un descendant du premier homme. Si leur première mère est aussi sa mère, Adam ne fut que le nourricier de Caïn.

Écoutez bien, mon Frère, la généalogie d’Hiram, le vrai fondateur de la Franc-Maçonnerie, et vous comprendrez que les fils d’Hiram forment au milieu de la société humaine une race d’élite.

Reportons-nous aux premiers jours du monde, à l’époque où Adam et Ève étaient encore dans l’Éden, Éblis[9], l’Ange de Lumière, n’a pu voir la beauté de la première femme sans la convoiter. Ève pouvait-elle résister à l’amour d’un ange ?… Caïn naquit. Son âme, étincelle de l’Ange de Lumière, Esprit du Feu, l’élevait infiniment au-dessus d’Abel, le fils d’Adam… Cependant il fut bon pour Adam dont il soutint la vieillesse débile et impuissante, bon pour Abel dont il soutint les premiers pas. Mais Dieu, jaloux du génie communiqué par Éblis à Caïn, a banni Adam et Ève de l’Éden pour les punir tous deux, et après eux leurs descendants, de la faiblesse d’Ève.

Adam et Ève détestaient Caïn, cause involontaire de cette sentence inique, et la mère elle-même reportait toute son affection sur Abel ; quant à Abel, le cœur enflé par cette injuste préférence, il rendait à Caïn mépris pour amour. Une épreuve plus cruelle devait briser bientôt le cœur du noble fils d’Éblis. Aclinia, la première fille d’Adam et d’Ève, était unie à Caïn par une profonde et mutuelle tendresse, et, malgré leurs vœux et leurs prières, Aclinia fut donnée pour épouse à Abel, par la volonté de Jéhovah Adonaï ; ce Dieu jaloux avait pétri le limon pour en faire Adam et lui avait donné une âme servile, aussi redoutait-il l’âme libre de Caïn !…

Poussé à bout par l’injustice de Dieu, par celle d’Adam, d’Ève et d’Abel, Caïn frappa le mauvais frère. Adonaï, ce Dieu qui devait noyer tant de milliers d’hommes dans les eaux du déluge, fit de la mort d’Abel un crime indigne de pardon.

Cependant, Caïn, pour racheter sa faute, cette faute excusable, commise dans un mouvement de légitime colère, mettait au service des enfants du limon cette âme supérieure qu’il tenait de l’Ange de Lumière, Éblis. Il leur apprenait à cultiver la terre. Hénoch, son fils, les initiait à la vie sociale. Mathusaël leur enseignait l’écriture. Lamech leur donnait l’exemple de la polygamie. Tubalcaïn, son fils, trouvait l’art de forger les métaux, perfectionnait ses découvertes et les propageait pour le bien des humains. Nohéma, qui connut charnellement son frère Tubalcaïn, leur apprenait l’art de filer et de faire de la toile pour s’en vêtir…

Admirez, mon Frère, à quel point le ressentiment contre l’injustice est faible dans les âmes supérieures. C’est Hiram, le descendant de Caïn, de Mathusaël, de Lamech, de Tubalcaïn et de Nohéma, qui emploie tout son génie, toute son industrie et toute son activité dans le plan et la construction de ce Temple que l’orgueil de Salomon élève à cet Adonaï, à ce Dieu implacable dont la haine poursuit, depuis le commencement des siècles, la race de Caïn de génération en génération.

Mais le fils de l’Esprit du Feu[10], des Génies du Travail, vit triste et solitaire au milieu des enfants d’Adam, et il n’a dit à aucun d’eux le secret de sa sublime origine. Tous le redoutent, et Salomon plus qu’aucun autre. La crainte qu’il inspire étouffe l’affection dans tous les cœurs avant qu’elle naisse, et Salomon, qu’un secret instinct avertit de la grandeur mystérieuse d’Hiram et qui se sent humilié devant lui, le hait de toute la force de son orgueil.

Que la honte demeure sur le despote, prétendu Sage, fils de l’impudique David ! Les destins s’accompliront… Quand Hiram, l’artisan de tant de merveilles, parait devant la Reine de Saba et qu’il élève sur elle sans crainte comme sans vanité son regard de flamme, Balkis se sent troublée dans tout son être. Après qu’elle a retrouvé quelque assurance, elle questionne Hiram sur ses travaux et défend cet ouvrier modèle, exemple de toutes les perfections, contre les critiques qu’inspire à Salomon une basse jalousie.

Comme elle demande à voir rassemblée sous ses yeux cette armée innombrable de maçons, de charpentiers, de menuisiers, de mineurs, de fondeurs, de forgerons, de ciseleurs, de tailleurs de pierre, de sculpteurs, que dirige Hiram, Salomon lui dit que ces ouvriers, venus de tous les pays et parlant toutes les langues, sont dispersés de tous les côtés, et qu’il est impossible de les réunir. Mais Hiram monte sur un bloc de granit pour être vu de toutes parts ; puis levant la main droite, il trace dans l’air un T mystérieux, initiale de Tyr, où l’on adore l’Esprit du Feu, initiale de Tubalcaïn, le grand ancêtre du Travail… Aussitôt accourent de tous les points de l’horizon ces ouvriers divers de nation, de langue, d’origine. Ils sont plus de trois cent mille, et ils se rangent eux-mêmes comme une armée en bataille : l’aile droite est composée des charpentiers et ce tous ceux qui façonnent le bois ; à l’aile gauche sont les mineurs, les fondeurs et tous les ouvriers qui appliquent leur art aux métaux ; au centre, les maçons et tous ceux qui travaillent la pierre… Hiram étend le bras, et cette armée demeure immobile.

À cette vue, la Reine comprend qu’Hiram est plus qu’un homme, et Salomon comprend que toute sa puissance n’est que faiblesse devant la puissance d’Hiram. Balkis regrette l’engagement téméraire qui la lie à Salomon, et celui-ci surprend les yeux de la Reine fixés sur l’ouvrier.

Mais cette puissance d’Hiram, si grande qu’aucune entreprise ne semblait en dépasser l’étendue, éprouve un échec d’autant plus cruel que la Reine, venue pour assister à son triomphe, est témoin de son humiliation.

Un Compagnon maçon, nommé Jubelas, un Compagnon charpentier, nommé Jubelos, et un Compagnon mineur, nommé Jubelum[11], ont réclamé le titre et le salaire des Maîtres, et Hiram leur a refusé cette augmentation de salaire à laquelle ils n’avaient pas droit… Pour se venger, le Compagnon maçon a mêlé le calcaire à la brique dans les préparatifs de la coulée de la Mer d’airain[12] ; le Compagnon charpentier a prolongé les traverses des poutres pour les exposer à la flamme ; le Compagnon mineur a pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves sulfureuses qu’il a traîtreusemcnt mêlées à la fonte… Un jeune ouvrier, nommé Benoni, qui a pour Hiram l’amour dévoué d’un enfant pour son père, a surpris ce complot infâme, et il va le révéler à Salomon pour qu’il arrête la coulée de la Mer d’airain. Mais Salomon, heureux de voir Hiram humilié devant la Reine, veut que rien ne soit interrompu.

L’heure solennelle a sonné. Les obstacles qui retenaient l’airain liquide sont écartés et des torrents de métal fondu se précipitent dans le bassin immense qui doit être le moule de la Mer d’airain. Mais ce moule trop chargé se déchire, et le liquide de feu ruisselle de tous côté… Hiram croit que l’action du feu vitrifie le sable, et pour l’arrêter il dirige une colonne d’eau sur la base des contre-forts du moule… L’eau et le feu se mêlent pour se combattre ; l’eau brûlante n’est plus qu’une vapeur qui se dégage de l’étreinte du feu en faisant jaillir dans les airs le métal fondu, et cette pluie retombe sur la multitude innombrable accourue pour voir ce spectacle et sème partout l’épouvante et la mort.

Le grand artisan déshonoré cherche autour de lui et ne retrouve plus son fidèle Benoni. Dans sa douleur, il l’accuse, et ne sait pas que le pauvre enfant a péri victime de son dévouement en essayant encore de prévenir cette grande catastrophe après le refus de Salomon d’étendre son sceptre pour tout arrêter…

Hiram n’a pas quitté le théâtre de sa défaite et de sa honte. Accablé par la douleur, il ne prend pas garde que cette mer d’airain fondu que la vapeur a soulevée tout entière, et qui est encore agitée jusque dans ses profondeurs, peut à chaque instant l’engloutir. Il ne songe qu’à la Reine de Saba qui est là, qui se préparait à saluer un grand triomphe et qui n’a vu qu’un grand désastre…

Tout à coup, il entend une voix étrange et formidable qui sort du fond de l’abîme de feu et qui l’appelle trois fois : « Hiram ! Hiram ! Hiram ! » Il lève les yeux, et il voit au milieu du feu une forme humaine, mais bien plus grande que les hommes qui vivent sur la terre… L’être surhumain s’avance vers lui en disant : « Viens, mon fils, viens sans crainte ; j’ai soufflé sur toi, et tu peux respirer dans la flamme »… Enveloppé de feu, Hiram trouve, dans l’élément où un fils d’Adam aspirerait la mort, des délices inconnues. Un attrait mystérieux l’emporte, et, sans plus résister, il demande à celui qui vient de l’appeler et qui l’emmène ainsi : « Où m’entraînes-tu ? — Au centre de la terre, dans l’âme du monde, dans le domaine d’Éblis et de Caïn, où règne avec eux la liberté. Ici expire la tyrannie jalouse d’Adonaï. Ici nous pouvons, en nous riant de sa fureur, goûter les fruits de l’Arbre de la Science. Ici est le domaine de les pères. — Qui suis-je donc ? et qui es-tu ? — Je suis le père de tes pères, je suis le fils de Lamech et le petit-fils de Caïn, je suis Tubalcaïn. »

Tubalcaïn introduit Hiram dans le sanctuaire du Feu, et là il lui explique la faiblesse d’Adonaï et les basses passions de ce Dieu ennemi de sa créature et qui l’a condamnée à mourir pour se venger des bienfaits que les Génies du Feu ont répandus sur elle… Hiram avance, et il se trouve en présence de l’auteur de sa race, de Caïn… L’Ange de Lumière, qui a engendré Caïn, a laissé tomber un reflet de son ineffable beauté sur la face de ce fils dont la grandeur irrite la jalousie d’Adonaï. Caïn raconte à ce dernier-né de sa race ses fautes, ses vertus plus grandes que ses fautes, et ses malheurs qui, par la persécution d’Adonaï, ont égalé ses vertus.

Hiram voit tous ceux de la race de Caïn qui sont morts avant le déluge. Pour ceux qui sont morts depuis cet acte de vengeance impitoyable, tous sont là présents, et pourtant Hiram ne peut les voir ; car la terre retient leurs corps ; mais leurs âmes sont rentrées dans ce domaine de Caïn et d’Éblis, qui est l'âme du monde.

Et Hiram entend la voix de celui qui est né des amours de Tubalcaïn et de sa sœur Nohéma, et qui lui-même connut charnellement la femme de Cham et eut d’elle Chanaan, père de Nemrod : « Un fils naîtra de toi, que tu ne verras pas et qui te donnera une innombrable postérité. Ta race, bien supérieure à la race d’Adam, sera par elle foulée aux pieds. Pendant de longs siècles, ta race emploiera tout son courage et tout son génie à combler de bienfaits la race ingrate et stupide d’Adam. Enfin, les meilleurs deviendront les plus forts, ils établiront par toute la terre le culte du Feu. Tes enfants, se rallient à ton nom, détruiront le pouvoir des Rois et de tous les ministres de la tyrannie d’Adonaï. Va, mon fils, l’Ange de la Lumière et les Génies du Feu sont avec toi ! »

Hiram est transporté du sanctuaire du Feu sur la terre. Tubalcaïn y est revenu avec lui pour un instant… Avant de quitter son petit-fils, il achève de relever son courage, il lui donne le marteau dont il s’est servi lui-même dans les travaux qui l’ont rendu si fameux, et il lui dit : « Par ce marteau qui a ouvert le cratère des volcans, et avec l’aide des Génies du Feu, tu vas réaliser l’œuvre que tu as conçue et faire admirer aux témoins de ta défaite la Mer d’airain. »

Après que Tubalcaïn a disparu, Hiram se sert du marteau précieux pour réparer son œuvre…

Quelques instants ont suffi, et les premières lueurs du jour éclairent cette nouvelle merveille accomplie par le génie d’Hiram… Tout le peuple d’Israël célèbre sa gloire, et la Reine de Saba, dont les contradictions de Salomon ont irrité l’amour naissant, a le cœur inondé de joie.

Comme elle se promène, accompagnée de ses femmes, hors des murs de Jérusalem, un secret instinct conduit auprès d’elle Hiram qui se dérobe à son triomphe et qui croit toujours chercher la solitude. Ils se font l’un à l’autre l’aveu de leur amour. Hud-Hud, l’oiseau qui est auprès de la Reine de Saba le messager des Génies du Feu, et qui en toutes circonstances a manifesté une grande aversion pour Salomon, Hud-Hud, voyant Hiram tracer dans les airs le T mystérieux, vient voltiger au-dessus de sa tête et se pose avec complaisance sur son poing. À ce signe, Sarahil, la nourrice de la Reine, s’écrie : « L’oracle est accompli ! Hud-Hud a reconnu l’époux que les Génies du Feu destinent à Balkis, le seul dont elle puisse sans crime accueillir l’amour. »

Ils n’hésitent plus, ils se prennent mutuellement pour époux et cherchent les moyens de dégager la parole que Balkis a donnée au Roi des Hébreux. Hiram s’éloignera le premier de Jérusalem. Peu après, la Reine, impatiente de se réunir à lui en Arabie, trompera la vigilance de Salomon…

Mais les trois mauvais Compagnons, dont la trahison a été déjouée par l’intervention des Génies du Feu et qui épient sans cesse Hiram pour se venger de lui, surprennent le secret de ses amours.

Ils se présentent devant Salomon… Jubelos lui dit : « Hiram a cessé de venir dans les chantiers, dans les ateliers et dans les usines ». Jubelos lui dit : « Vers la troisième heure de la nuit, un homme a passé devant moi, qui se dirigeait vers la tente de la Reine de Saba ; j’ai reconnu Hiram ». Jubelum lui dit : « Éloignez mes compagnons et ceux qui vous entourent, le Roi seul doit entendre ce que j’ai à dire »… Resté seul avec Salomon, Jubelum poursuit : « J’ai profité des ombres de la nuit pour me mêler aux eunuques de la Reine ; j’ai vu Hiram se glisser auprès d’elle, et, quand je me suis esquivé un peu avant l’aube, il était encore seul avec elle. »

Salomon s’entretient avec le grand-prêtre Sadoc de ce qu’il vient d’apprendre, et ils cherchent ensemble le moyen de tirer vengeance d’Hiram. Mais celui-ci a demandé une audience à Salomon pour obtenir de lui son congé… Salomon l’interroge sur le pays où il veut aller en quittant Jérusalem. « Je veux retourner à Tyr, répond Hiram, auprès du Roi qui m’avait envoyé vers vous ». Salomon lui annonce qu’il est libre… Cependant, Hiram doit encore, avant son départ, distribuer la paye aux ouvriers. Salomon lui demande qui sont ces trois Compagnons nommés Jubelas, Jubelos et Jubelum. « Ce sont, dit Hiram, des ouvriers sans talent qui voulaient avoir le titre et le salaire des Maîtres ; mais j’ai repoussé leur injuste réclamation. »

Salomon congédie Hiram, en protestant de l’affection qu’il lui gardera toujours ; et il rappelle les trois Compagnons… Il annonce qu’Hiram se retire, et il ajoute : « Plusieurs Maîtres sont morts, qu’il faut remplacer. Ce soir, après la paye, allez trouver Hiram, et demandez-lui votre initiation au grade de Maître. S’il vous l’accorde, s’il vous donne sa confiance, vous aurez aussi la mienne. S’il vous refuse l’initiation, demain vous comparaîtrez avec lui devant moi ; je l’entendrai justifier son refus, et je vous entendrai vous défendre contre lui ; et je prononcerai entre lui et vous, à moins toutefois que Dieu l’abandonne et marque par quelque signe éclatant qu’Hiram n’a pas trouvé grâce devant lui. »

Hiram et Balkis vont se séparer pour se réunir bientôt. La Reine de Saba dit à l’époux de son cœur : « Soyez deux fois heureux, mon seigneur et mon maître bien-aimé ; votre servante est impatiente de se réunir pour toujours à vous, et vous retrouverez avec elle en Arabie un fruit de votre amour qu’elle porte dans son sein ». Il s’arrache des bras de celle que ces paroles viennent de lui rendre encore plus chère.

Salomon, averti par la délation de Jubelas, de Jubelos et de Jubelum, veut hâter son mariage avec la Reine de Saba. Le soir, à la suite d’un souper, il la presse de céder à son amour. C’est le moment que Balkis attendait. Elle l’excite à boire, et Salomon s’y prête, espérant trouver dans le vin l’audace de faire violence à Balkis. Il est plein de confiance et d’espoir, voyant qu’elle-même a vidé sa coupe toute pleine d’un vin qui se change, quand on l’a bu, en une flamme ardente, embrasant tous les sens. Mais, attentive sur elle-même, elle n’a que feint de boire, pour le tromper… Bientôt, Salomon est plongé dans le sommeil de l’ivresse, et la Reine en profite pour retirer du doigt du monarque l’anneau qu’elle lui avait donné en gage de sa foi. Un cheval d’Arabie est tout préparé ; il emporte Balkis loin de Jérusalem, au pays de Saba où elle doit retrouver Hiram…

Hélas !… Hiram a rencontré Jubelas à la porte du Midi, Jubelos à la porte de l’Occident, et Jubelum à la porte de l’Orient… Les trois Compagnons lui ont demandé le Mot sacré des Maîtres, et, comme il a refusé de le livrer, il est tombé sous les traîtres coups de ces infâmes assassins… Pour cacher les traces de leur crime, les trois scélérats ont enfoui le cadavre d’abord parmi des décombres, puis sous un tertre solitaire du Liban, et Jubelum a planté une tige d’acacia dans la terre fraîchement remuée.

Quand les fumées de l’ivresse se sont dissipées et que Salomon s’est retrouvé seul, abandonne par Balkis, il s’est d’abord laissé emporter par la colère et il a menacé Sadoc et son dieu Adonaï. Mais le prophète Ahias de Silo arrête court cette fureur, en rappelant à Salomon que le meurtrier de Caïn fut puni sept fois et le meurtrier de Lamech septante fois sept fois, et il ajoute que celui qui a versé le sang de Caïn et de Lamech sera puni sept cents fois sept fois… Salomon, pour détourner de lui cette condamnation, ordonne qu’on recherche le corps d’Hiram. Neuf Maîtres le retrouvent où les trois Compagnons l’avaient enfoui, et Salomon le fait inhumer sous l’Autel du Temple…

Cependant, la crainte assiège toujours le grand Roi sur son trône d’ivoire et d’or massif. Il conjure toutes les puissances de la nature de lui faire grâce… Mais il a oublié de conjurer le plus petit de tous les insectes, le ciron… Le ciron, patient dans l’accomplissement de la vengeance due au Génie du Feu, ronge, sans s’arrêter jamais, pendant deux cent vingt-quatre ans, le trône de Salomon, et ce trône sous lequel la terre semblait fléchir s’écroule avec un fracas épouvantable !

Telle est, mon Frère, dans son entier, la légende de notre Maître Hiram… À vous, d’en dégager les enseignements qu’elle comporte ; à vous, de démêler, parmi tout ce qui vient de vous être dit, ce qu’il faut prendre et ce qu’il convient de laisser… Oui, mon Frère, il est nécessaire que vous méditiez avec recueillement les paroles de notre Très Respectable et les miennes. Vous songerez à la légende de votre nouveau grade, légende qui renferme trois idées qui, bien que très distinctes, ne s’excluent pas les unes les autres : 1° une idée de morale politique, basée sur la puissance formidable qu’aura le Peuple le jour ou il connaîtra bien toute sa force ; 2° une idée de morale scientifique, basée sur le rôle si bienfaisant que le Soleil remplit dans la Nature ; 3° une idée de morale philosophique, basée sur la légitimité des revendications du Bien méconnu et persécuté contre l’éternel despote nommé le Mal… À notre première tenue de Maîtrise, vous nous ferez connaître le résultat de vos méditations, vous nous communiquerez vos impressions maçonniques.

Je termine, mon Frère, en vous félicitant d’avoir atteint ce grade de Maître, qui, dans tous les rites réguliers, est le dernier mot de l’initiation. Là s’arrête, en effet, la véritable Franc-Maçonnerie, héritage précieux que nous a légué la vénérable antiquité. Au-delà, vous ne trouverez que vanité, déraison et mensonge. Les prétendus hauts grades ne sont que d’inutiles réduplications de la Maîtrise, ou que des compositions dans lesquelles le ridicule le dispute à l’absurde… Les doctrines les plus décrites en forment généralement la base ; on y enseigne, sous le voile d’indigestes allégories, la théosophie, la magie, l’art de faire de l’or ; en un mot, on y professe les sciences occultes, exactement nommées, il faut le reconnaître, car elles sont si bien cachées que ceux-là même qui les enseignent ne sauraient les définir. Voilà pour les grades qu’on appelle capitulaires et philosophiques… Quant aux grades historiques, vous ne sauriez croire ce qu’ils renferment d’assertions fausses et contradictoires et de honteux anachronismes. Certes, s’ils révèlent quelque chose, c’est, à coup sûr, l’ignorance de leurs auteurs. Je ne vous décrirai pas le cérémonial qui en accompagne l’initiation : si ceux de nos Frères qui ont eu la vaniteuse faiblesse d’en ambitionner les rubans et les croix osaient se rappeler les formalités auxquelles il leur a fallu se plier lors de leur réception, ils rougiraient de ce qu’elles offrent de dégradant pour la dignité et l’intelligence humaines… Aussi, faut-il attribuer la création de la majorité de ces grades aux secrets ennemis de la Franc-Maçonnerie. Le Rose-Croix, entre autres, est l’œuvre de la société des jésuites, au temps où elle eut accès dans les Loges. Le Kadosch et presque tous les grades Chevaleresques ont été imaginés pour servir des intérêts politiques en opposition flagrante avec les doctrines fondamentales de notre institution… Enfin, en ce qui concerne les grades dits hermétiques, ils ont eu pour motif un mercantilisme éhonté ; et les indignes Maçons qui les ont inventés y ont trouvé en réalité cet art de faire de l’or dont ils promenaient vainement le secret à leurs adeptes.

Déjà, mon Frère, par les conférences que vous avez eu l’occasion d’entendre dans cette Loge en tenue d’Apprenti, vous avez été prémuni contre ces déplorables innovations. J’insisterai aujourd’hui sur ce point avec plus de force encore, parce que vous devez mieux comprendre, d’après ce que vous a dévoilé notre Très Respectable, et d’après ce que je viens de vous apprendre, combien est pressante la nécessité de débarrasser la Franc-Maçonnerie des superfétations qui la défigurent et la déshonorent, et qui entravent sa marche, au grand préjudice du progrès social.

À l’œuvre donc, mon Frère, si, comme je n’en doute pas, l’intelligence que vous avez du but de l’institution maçonnique vous a pénétré de l’enthousiasme du bien, de l’amour ardent de l’humanité, de ce saint dévouement qui fait entreprendre et réaliser les grandes choses !… À l’œuvre ! ralliez-vous au faisceau de ceux de vos Frères qui veulent ramener la Franc-Maçonnerie à sa simplicité, à sa pureté primitives, pour la rendre capable d’accomplir en entier et dans un temps plus prochain la sublime mission qu’elle s’est donnée !


Le Frère Orateur, ayant terminé son discours, se rassied. Le Très Respectable fait applaudir ; puis, il donne l’ordre de faire circuler le sac des propositions et le Tronc de la Veuve. L’esquisse des travaux du jour est lue et adoptée. Si l’on en a le temps, on fait l’instruction du grade (récitation du Catéchisme de Maître entre le Très Respectable et le Premier Surveillant). Après quoi, on ferme les travaux ainsi qu’il va être dit.

Le Très Respectable. — Très Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, demandez aux Vénérables Maîtres qui décorent vos colonnes s’ils ont encore quelque chose à proposer pour le bien de l’Ordre en général ou pour celui de ce Respectable Atelier en particulier.

Les Surveillants font cette annonce.

Le Très Respectable, après un coup de maillet. — Debout et à l’ordre de Maître, Vénérable Frères !… À moi, mes Frères, par le signe (tout le monde fait le signe et pousse l’exclamation : Ah ! Seigneur mon Dieu), par la batterie (chacun frappe neuf coups dans ses mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houzé ! Houzé ! Houzé !

Le Très Respectable. — Les travaux sont fermés dans la Chambre du Milieu ; nous allons reprendre ceux du second degré à mon premier coup de maillet.

Coup de maillet, qui, transformant la Loge en Atelier de Compagnons, change le Très Respectable en Vénérable.

Le Vénérable. — À l’ordre de Compagnon, mes Frères !

Tous les assistants se mettent à l’ordre du second degré.

Le Vénérable. — Frère Premier Surveillant, quel âge avez-vous ?

Le 1er Surveillant. — Cinq ans, Vénérable.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, donnez-moi le mot de passe de Compagnon.

Le 2e Surveillant. — Schibboleth.

Le Vénérable. — Frères Premier et Second Surveillants, demandez aux Frères qui décorent vos colonnes s’ils ont quelque chose à proposer dans l’intérêt de l’Atelier du second degré.

Les Surveillants font cette annonce.

Le Vénérable. — Attention ! nous allons fermer les travaux de Compagnon… À moi, mes Frères, par le signe (on fait le signe du second degré), par la batterie (chacun frappe cinq coups dans ses mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable. — Les travaux de Compagnon sont fermes, et nous allons reprendre ceux l’Apprenti à mon premier coup de maillet… (Frappant un coup de maillet :) À l’ordre d’Apprenti, mes Frères !

Tous les assistants se mettent à l’ordre du premier degré.

Le Vénérable. — Frères Premier et Second Surveillants, demandez aux Frères qui décorent vos colonnes s’ils ont quelque chose à proposer dans l’intérêt de l’Atelier du premier degré.

Les Surveillants font cette annonce.

Le Vénérable. — Frère Premier Surveillant, à quelle heure les Maçons ont-ils coutume de fermer leurs travaux ?

Le 1er Surveillant. — À minuit, Vénérable.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, quelle heure est-il ?

Le 2e Surveillant. — Minuit plein. Vénérable.

Le Vénérable. — Puisqu’il est minuit et que c’est l’heure à laquelle, etc., nous allons clore définitivement nos travaux… (Il frappe trois coups de maillet que répètent successivement les deux Surveillants.) À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, je déclare tous les travaux fermés dans la Respectable Loge constituée sous le titre distinctif de, etc., à l’Orient de (nom de la ville)… À moi, mes Frères, par le signe (on fait le signe d’Apprenti), par la batterie (on frappe trois coups dans les mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable. — Jurons, mes Frères, de garder le silence sur nos travaux du ce jour (chacun, sans dire un mot, étend la main droite horizontalement), et retirons-nous en paix.

Là-dessus, on se sépare en silence, suivant l’habitude.

§ II

Catéchisme du Maître.




RITE FRANÇAIS

D. Êtes-vous Maître ? — R. Éprouvez-moi, l’acacia m’est connu.

D. Où avez-vous été reçu ? — R. Dans la Chambre du Milieu.

D. Qu’est-ce que la Chambre du Milieu ? — R. L’Atelier des Maîtres, le lieu de leurs réunions, de leurs travaux et de leurs délibérations.

D. Comment êtes-vous parvenu dans cette Chambre ? — R. Par un escalier que j’ai monté par trois, cinq et sept degrés.

D. Que signifie cette division des degrés ? — R. Elle rappelle les différentes phases de l’initiation et les nombres mystérieux de chaque grade.

D. Qu’avez-vous vu en entrant ? — R. Deuil et désolation… Une faible lueur éclairait la chambre et permettait à peine de distinguer les murs tapissés de tentures noires parsemées de larmes blanches, et les Maîtres placés de chaque côté d’un tombeau dans une attitude de profonde douleur.

D. Pourquoi cet appareil lugubre ? — R. En commémoration de la mort du Respectable Maître Hiram.

D. De quelle grandeur était le tombeau ? — R. Il avait trois pieds de largeur, cinq de profondeur, sept de longueur.

D. Qu’avez-vous appris dans la Chambre du Milieu ? — R. Les circonstances de la mort d’Hiram, assassiné dans le Temple par trois Compagnons qui voulaient lui arracher la parole de Maître.

D. Pouvez-vous dire ce qu’était Hiram ? — R. Hiram était, selon la légende, un Tyrien que le roi de Tyr envoya à Salomon pour diriger la construction du temple de Jérusalem. Il était fils d’une veuve de la tribu de Nephtali.

D. Comment fut-il assassiné ? — R. Hiram n’était pas seulement un habile architecte, un savant distingué, un parfait ouvrier ; c’était encore un homme sage et juste, aimant avec passion la Vérité, pratiquant en toutes circonstances la Justice, et toujours prêt à mourir plutôt que de manquer à ses engagements et à son devoir… Le nombre des ouvriers placés sous ses ordres était considérable. Par ses soins, ils avaient été divisés en trois classes : Apprentis, Compagnons et Maîtres. Chaque classe avait pour se faire reconnaître des mots, des signes, des attouchements particuliers, et il était impossible aux Apprentis de passer Compagnons et aux Compagnons de passer Maîtres sans avoir subi de sérieux examens, constatant que les candidats avaient mérité cette récompense par leur conduite et par leurs connaissances professionnelles… Tout marchait avec un ordre admirable et les travaux touchaient à leur fin, quand trois mauvais Compagnons, désespérant d’obtenir la Maîtrise, résolurent d’arracher par la force au Respectable Maître Hiram les mots et les signes des Maîtres. Les misérables savaient qu’Hiram visitait tous les soirs les travaux après le départ des ouvriers. Ils s’armèrent l’un d’une règle, l’autre d’une équerre, le troisième d’un maillet, et s’étant embusqués aux trois portes du temple, ils attendirent leur victime… Hiram, ayant terminé sa visite, se dirigeait vers la porte d’Occident pour sortir, quand le premier Compagnon l’arrêta et lui demanda, en le menaçant, les mots, signes et attouchements du grade de Maître. Hiram lui dit : « Malheureux ! que fais-tu ? Tu sais bien que je ne puis ni ne dois te les donner, ce n’est pas ainsi que je les ai reçus. Efforce-toi de les mériter et tu peux être assuré de les obtenir. » À l’instant même le Compagnon tenta de lui fendre le crâne avec la lourde règle en fer dont il était armé ; mais le mouvement que fit Hiram pour se garantir du coup fit que la règle ne frappa que sur la gorge. Le Respectable Maître essaya de sortir par la porte du Midi ; mais il y trouva le second Compagnon, qui lui fit la même demande et qui, ayant obtenu la même réponse, lui porta au cœur un violent coup de son équerre en fer. Hiram, blessé et étourdi, eut encore assez de force pour courir vers la porte d’Orient, où il trouva le troisième Compagnon, qui lui répéta la même demande et qui, ayant obtenu le même refus, le frappa d’un coup de maillet qui l’étendit mort à ses pieds.

D. Que firent ensuite les Compagnons ? — R. Ils tentèrent d’effacer la trace de leur crime en cachant le corps d’Hiram dans une fosse creusée à la hâte. Mais les Maîtres s’aperçurent bientôt de son absence, et s’étant réunis pour délibérer sur ce qu’ils devaient faire, ils choisirent parmi eux neuf hommes déterminés qu’ils envoyèrent à sa recherche, après avoir décidé que si Hiram était mort, le premier mot qui serait prononcé et le premier signe qui serait fait en découvrant son corps seraient à l’avenir le mot et le signe des Maîtres[13].

D. Le corps d’Hiram fut-il retrouvé ? — R. Oui… Les démarches faites par les neuf Maîtres furent couronnées d’un plein succès. Sous une couche de terre fraîchement remuée et surmontée d’une branche d’acacia, ils trouvèrent le corps d’Hiram et reconnurent qu’il avait été assassiné.

D. Quel effet produisit la mort d’Hiram ? — R. Ce cruel événement causa une douleur immense dans toute la population, et particulièrement parmi les travailleurs du temple, qui prirent le deuil pour honorer la mémoire de leur maître vénéré et lui firent de magnifiques funérailles.

D. Que signifie cette légende ? — R. Elle rappelle la lutte incessante du Bien et du Mal. Hiram est le génie du Bien. Il joue dans le cérémonial maçonnique le rôle que jouaient dans les mystères anciens Osiris, Mithra, Adonis, etc… Comme ces créations mythologiques, on l’a pris souvent pour une personnification du soleil, sans doute parce qu’il symbolise, aux yeux des Francs-Maçons, le foyer le plus ardent et le plus élevé des lumières intellectuelles et morales… Les trois mauvais Compagnons qui lui arrachent la vie représentent le Mensonge, l’Ignorance et la Superstition, ennemis naturels de toute vérité et de toute lumière. À d’autres points de vue, ils représentent l’Envie, l’Hypocrisie et la Cupidité, adversaires impitoyables du génie qui triomphe et de l’homme de bien qui a su conquérir l’estime de ses contemporains.

D. Hiram mort, le principe du Bien a-t-il été vaincu pour toujours ? — R, Non ; les Maçons pensent que le triomphe du mal ne peut être que passager, et que le règne de la justice, qui est le souverain bien, arrivera un jour. Hiram, d’ailleurs, n’est pas descendu tout entier dans la tombe. Son cœur et son esprit, ce qu’il y avait de meilleur en lui, ce qui le désignait au respect et à l’admiration de tous, ce qui en fait le modèle du parfait Maçon, a passé dans les Maîtres qui ont été les confidents de ses projets, les collaborateurs de son œuvre, dans les travailleurs choisis, parmi les plus dignes, pour être initiés à sa science. Des Maîtres, ses vertus et ses connaissances, augmentées chaque jour de connaissances nouvelles, se sont étendues aux Compagnons et aux Apprentis, en attendant que les efforts réunis de tous les initiés en aient doté l’humanité entière.

D. Que représente l’acacia dans les symboles maçonniques ? — L’acacia, dont les feuilles se redressent au soleil levant et s’inclinent au soleil couchant, était considéré par les Égyptiens et les anciens Arabes, comme un arbre sacré. Il était dédié au dieu du jour, c’est-à-dire à la lumière. Dans le symbolisme de la Franc-Maçonnerie moderne, il remplit le rôle que remplissaient, dans les mystères de l’antiquité, le palmier des Indiens, le saule des Chaldéens, le lotus des Égyptiens, le myrte des Grecs, le gui des Druides. L’acacia est le rameau d’or de l’initiation moderne.

D. Quel rapport existe-t-il entre les trois degrés de la Maçonnerie ? — R. La Franc-Maçonnerie est une institution d’ordre purement moral. Elle a pour objet le bonheur des hommes par le perfectionnement des individus et des institutions sociales. Elle a pour base le respect de la dignité humaine et pour idéal le règne de la Justice dans le monde, par la pratique de la Liberté, de l’Égalité et du la Fraternité. Ses études, ses enseignements, tous ses travaux, ont la même empreinte et tendent au même but… Au premier degré, elle indique au néophyte les devoirs qui lui seront imposés, et s’applique à lui montrer la nécessité qu’il y a pour lui, à se dégager des préjugés et des superstitions qui lui restent. Elle le fait voyager, pour qu’il apprenne à connaître les difficultés, les agitations et les misères de la vie. Elle le prépare ainsi aux luttes qu’il aura à soutenir, contre les méchants et contre ses propres passions, pour être homme de bien et pour acquérir les qualités indispensables à celui qui veut travailler efficacement à l’édifice du bonheur commun… Au grade de Compagnon, elle excite le candidat à continuer l’œuvre de sa perfection, et lui trace, sous le voile des symboles, la méthode rationnelle qu’il doit suivre pour enrichir son esprit des connaissances qui lui sont nécessaires… Au troisième degré, la Maçonnerie rappelle à ses élus, par l’exemple d’Hiram, qu’il ne suffit point d’être un savant et un érudit ; mais qu’il faut être encore, et avant tout, un homme juste et moral, résolu à tous les sacrifices, à toutes les douleurs, à la mort même, plutôt que de faillir à l’honneur et au devoir… Des enseignements contenus dans ces trois degrés de l’initiation, il résulte que la Maçonnerie tend essentiellement à faire des hommes justes, instruits, dévoués et véritablement dignes de servir d’assises au Temple de l’humanité.

D. Pourquoi les Francs-Maçons ont-ils adopté l’usage des symboles ? — R. Par imitation des initiations anciennes, et aussi parce que les symboles parlant à la fois aux sens et à l’esprit, gravent dans la mémoire, plus aisément que les mots, la pensée qu’ils veulent exprimer.

D. Donnez-moi le mot de passe des Maîtres ? — R. Ghiblim.

D. Que signifie-t-il ? — R. Il signifie : « terme, fin ». C’est aussi le nom d’une montagne d’où Salomon fit tirer les pierres pour la construction du Temple.

D. Dites-moi le mot sacré, la parole. — R. MAC-BENAC.

D. Que signifie ce mot ? — R. « La chair quitte les os ». Ces mots sont, d’après la légende, les premiers qui furent prononcés par les Maîtres, au moment où ils découvrirent le corps d’Hiram après l’assassinat dont il avait été la victime.

D. Quelles sont les véritables marques d’un Maître ? — R. La parole et les cinq points parfaits de la Maîtrise. Ces cinq points sont rappelés par les attouchements du grade. Le pédestre indique que les Maçons doivent toujours être prêts à accourir au secours de leurs Frères ; l’inflexion des genoux, qu’il faut savoir allier à la dignité une sage humilité ; la jonction des mains droites, que nous devons une franche amitié à nos frères ; la main gauche sur l’épaule, que nous leur devons de bons conseils ; l’accolade, que l’affection fraternelle qui unit les Maçons doit être inaltérable.

D. Faites-moi le signe. — R. (On le fait.)

D. Que représente ce signe ? — R. Il rappelle l’horreur que manifesteront les Maîtres envoyés à la recherche d’Hiram, quand ils retrouvèrent son corps. On le nomme : signe d’horreur.

D. Si un Maçon se trouve dans un grand danger que doit-il faire ? — R. Le signe de détresse, en disant : « À moi, les Enfants de la Veuve ! » Mais cet appel suprême ne doit être fait que dans les cas extrêmes, et quand la vie est véritablement en danger.

D. Faites le signe de détresse ? — R. (On le fait.)

D. Pourquoi dites-vous : À moi les Enfants de la Veuve ? — R. Parce que tous les Maçons se considèrent comme les frères d’Hiram, qui était fils d’une Veuve (Autre réponse : Parce que tous les Maçons se considèrent comme les fils d’Hiram, mort assassiné ; Hiram pouvant être pris comme symbolisant le Soleil, sa veuve est la Nature.)

D. Sur quoi travaillent les Maîtres Maçons ? — Sur la planche à tracer.

D. Où reçoivent-ils leur récompense ? — R. Dans la Chambre du Milieu.

D. Quels sont les avantages attachés à la qualité de Maître ? — R. La Maîtrise étant le complément de l’initiation, ceux qui la possèdent sont seuls aptes à constituer les Loges et à y remplir des fonctions. Les Apprentis et les Compagnons ne peuvent exercer d’offices dans leur atelier qu’à titre d’adjoints.

D. Combien faut-il de Maîtres pour constituer une Loge ? — R. Sept, munis de diplômes délivrés par le Grand-Orient ou régularisés par lui.

D. Si un Maître était perdu, où le retrouveriez-vous ? — R. Entre l’équerre et le compas, deux symboles de la Justice.

D. Quel est l’âge d’un Maître ? — R. Sept ans et plus.

D. Pourquoi dites-vous sept ans et plus ? — R. Parce que le nombre sept est le nombre mystérieux des Maîtres. J'ajoute les mots « et plus » pour indiquer que celui qui possède la Maîtrise connaît non seulement les mystères de ce grade, mais encore tous ceux qu’on peut en faire dériver.

D. Sur quelle base l’autorité du Grand-Orient de France est-elle établie ? — R. Sur un mode entièrement conforme à ses principes et à son idéal. Au Grand-Orient de France, la souveraineté réside dans l’universalité des Maçons, qui, groupés librement, composent les Ateliers ou Loges… Les Loges sont des corps autonomes, administrant leurs finances et leurs affaires intérieures, en toute liberté et sans contrôle. Elles forment ainsi des groupes indépendants, bien que liés entre eux par un lien fédéral puissant, que représente une Assemblée Générale, composée des présidents de toutes les Loges, ou à leur défaut de délégués spéciaux… C’est cette Assemblée, réunie annuellement en session et investie du pouvoir législatif, qui fixe la loi qui nous régit et qui règle les intérêts communs de l’institution. En son absence, une commission, désignée par le nom de Conseil de l’Ordre, composée de trente-trois membres, élus par l’Assemblée Générale et renouvelables tous les ans par tiers, administre les affaires courantes. C’est une commission exécutive dont les attributions sont très restreintes et nettement définies.

D. Toutes les puissances maçonniques sont-elles organisées de la même manière ? — R. Non. Le but de la maçonnerie est toujours et partout le même ; mais son organisation varie selon les temps, selon les lieux et suivant les règles établies par les différents rites.

D. Quels sont les principaux rites pratiqués par la Franc-Maçonnerie ? — R. Le Rite Anglais dit Rite d’York que professent la Grande Loge d’Angleterre et les Grandes Loges des États-Unis d’Amérique, c’est-à-dire les trois quarts des Maçons du globe ; le Rite Français que pratiquent le Grand-Orient de France, et, avec quelques modifications, les Loges de Belgique et de Hollande[14] ; le Rite Écossais Ancien Accepté ; le Rite de Zinnendorf.

D. Comment voyagent les Maîtres Maçons ? — R. De l’Orient à l’Occident, du Midi au Nord et sur toute la surface de la terre.

D. Pourquoi ? — R. « Pour répandre la lumière et rassembler ce qui est épars. » En d’autres termes, pour apprendre ce qu’ils ignorent, enseigner ce qu’ils savent et hâter par la propagation de la Vérité le triomphe du Droit et de la Justice.


(Les deux questions suivantes ne figurent pas dans le Catéchisme rédigé par le F∴ Caubet ; elles sont extraites du Catéchisme également officiel rédigé par le F∴ Ragon, à qui le Grand-Orient de France a décerné le titre d’ « auteur sacré de la Franc-Maçonnerie ».)


D. L’étude des grades maçonniques conduit-elle à la connaissance de la Vérité ? — R. Aucun grade connu n’enseigne ni ne dévoile la Vérité ; seulement, chacun désépaissit le voile, et le néophyte qui sait profiter des enseignements qu’il reçoit, au fur et à mesure de ses progrès dans la Maçonnerie, sait plus et mieux que celui qui sort d’un collège profane de philosophie. Les grades pratiqués jusqu’à ce jour ont fait des Maçons et non de simples initiés.

D. Pouvez-vous me dire le secret de la Franc-Maçonnerie ? — R. Le secret de la Franc-Maçonnerie est, par sa nature même, inviolable ; car le Maçon qui le connaît ne peut que l’avoir deviné. Il l’a découvert en fréquentant des Loges instruites, en observant, en comparant, en jugeant. Une fois parvenu à la découverte de ce secret, il le gardera, à coup sûr, pour lui-même, et ne le communiquera pas même à celui de ses Frères en qui il avait le plus de confiance ; car, dès que celui-ci n’a pas été capable de faire cette découverte, il est aussi incapable de tirer parti du secret, s’il le recevait oralement.




RITE ÉCOSSAIS

D. Êtes-vous Maçon ? — R. Mes Frères me reconnaissent pour tel.

D. Que se propose la Maçonnerie ? — R. Éclairer les hommes et les rendre meilleurs.

D. Où travaillez-vous ? — R. Dans un Atelier que l’on nomme la Chambre du Milieu.

D. Que signifie cette dénomination ? — R. Elle signifie que les Maçons parvenus au dernier degré de l’instruction sont chargés de tracer les plans que doivent suivre les ouvriers placés sous leur surveillance.

D. Quels sont les ouvriers places sous votre surveillance ? — R. Ce sont les Compagnons et les Apprentis.

D. Seriez-vous Maître ? R. — L’acacia m'est connu.

D. Comment êtes-vous parvenu à la Chambre du Milieu ? — R. En montant un escalier divisé en trois repos, l’un de trois marches, l’autre de cinq, et le dernier de sept.

D. Que signifient ces repos et le nombre de marches que vous avez montées ? — R. Le premier repos, où l’on arrive par trois marches, est la figure de l’initiation aux mystères de la Maçonnerie ; le second repos, où l’on parvient par cinq marches, est l’emblème des connaissances acquises dans le Compagnonnage et symbolisées par l’Étoile Flamboyante ; et le troisième repos, après avoir monté sept marches, figure les sept arts libéraux dont la connaissance m’a fait trouver digne d’être reçu au grade de Maître.

D. Quelle instruction vous a-t-on donnée dans le premier degré ? — R. On m’a fait connaître l’existence des lois immuables qui régissent les mondes, c’est-à-dire l’œuvre du Grand Architecte de l’Univers.

D. Qu’avez-vous appris dans le second degré ? — R. On a commencé par m’apprendre à me connaître moi-même ; ensuite, on m’a dirigé vers l’étude des arts utiles à la société.

D. Quelle idée morale avez-vous tirée de ces premières connaissances ? — R. J’ai reconnu que l’instruction était indispensable à l’homme, parce qu’elle met en nous le germe de toutes les vertus et qu’elle est un moyen d’union, et enfin qu’elle fait connaître à chacun ses droits et ses devoirs.

D. Qu’avez-vous vu dans le troisième degré ? — R. On m’a raconté une légende touchante dans son symbolisme : la fin tragique de notre Respectable Maître Hiram.

D. Quelle fut donc cette fin ? — R. Notre Respectable Maître succomba sous les coups de trois mauvais ouvriers qui voulaient obtenir par la violence les récompenses qui ne pouvaient être accordées qu’à l’instruction et à la capacité.

D. Qu’était le Respectable Maître Hiram ? — R. Un homme célèbre dans la connaissance de l’architecture et dans l’art de fondre et façonner les métaux ; c’est à lui que Salomon avait confié la direction des ouvriers employés à l’érection du premier Temple dédié au Grand Architecte de l’Univers.

D. Comment avez-vous été informé de cet évènement funeste ? — R. Par la tradition de nos prédécesseurs.

D. Cette histoire ne cache-t-elle pas quelque mystère ? — R. Je le crois ; car la Bible, en parlant de notre Respectable Maître Hiram, ne fait aucune mention de sa fin.

D. Que signifie donc l’histoire d’Hiram ? — R. Je pense que, dans la vérité, cette histoire est une figure de la marche apparente du soleil dans les signes inférieurs du zodiaque pendant les trois mois qui coulent depuis l’équinoxe d’automne ; que ces trois mois sont les trois conspirateurs, causes immédiates de sa fin apparente au solstice d’hiver.

D. À quelle circonstance reconnaissez-vous cela ? — R. Le soleil, à cette époque de deuil pour toute la nature, parait vouloir fuir à jamais notre hémisphère ; cependant, il semble bientôt se relever, retourner vers l’équateur et reparaître dans tout son éclat. De même, nous voyons notre Respectable Maître Hiram retiré des bras de la mort et revenir à la vie.

D. Cette allégorie n’aurait-elle pas encore quelque autre signification ? — R. Au moral, elle nous représente les persécutions de l’injustice contre le droit, les luttes éternelles entre la vérité, la science, la vertu, d’une part, et l’ignorance, le fanatisme, la superstition, d’autre part ; car le nom même d’Hiram signifie la vie et la vérité.

D. Dans quelles vues a été institué le grade de Maître ? — R. Pour combattre l’erreur et les préjugés qui s’opposent au développement des connaissances humaines, pour briser le joug du mensonge et faire régner la vérité.

D. Les deux premiers degrés de la Maçonnerie ne se proposent-ils pas la même fin ? — R. Oui, sans doute ; mais ils sont plus spécialement destinés à instruire et préparer l’initié pour le mettre en état d’accomplir ce devoir que la Maçonnerie va exiger de lui.

D. Comment, dans nos mystères, se fait la résurrection du Respectable Maître Hiram ? — R. Par le concours de trois Maçons éclairés.

D. Dites-moi comment ils s’y prennent — R. Le Très Respectable et les deux Vénérables Surveillants vont pour relever Hiram et le retirer du tombeau : l’un d’eux, en lui prenant la main avec l’attouchement d’Apprenti, sent qu’il lui échappe, parce que la chair quitte les os ; le second, le prenant avec l’attouchement de Compagnon, ne réussit pas davantage ; mais, ayant réuni tous trois leurs efforts, ils parviennent à le mettre debout et saluent avec joie son retour à la vie.

D. Que signifie cela ? — R. C’est l’image des trois premiers jours qui suivent le solstice d’hiver, pendant lesquels les anciens ont dû être incertains sur la marche qu’allait suivre l’astre lumineux ; car ce n’est qu’au troisième jour que l’on reconnaît visiblement son retour apparent vers l’hémisphère supérieur.

D. Comment avez-vous été reçu Maître ? — R. Par les cinq points parfaits de la Maîtrise et par un mot qu’a prononcé le Très Respectable.

D. Donnez-moi cet attouchement et ce mot. — R. (On donne l’attouchement et le mot sacré.)

D. Que signifie le mot sacré ? — R. Il veut dire « le fils du père », ou la vie nouvelle, par allusion au retour apparent de l’astre lumineux bienfaiteur de la nature.

D. Les Maîtres ont-ils d’autres signes de reconnaissance ? — R. Oui, ils ont encore un signe de surprise ou d’horreur, un mot de passe, un signe d’ordre et de salut.

D. Donnez-moi le signe d’horreur. — (On fait le signe, en disant : Ah ! Seigneur mon Dieu !)

D. Donnez-moi le mot de passe. — R. Tubalcaïn.

D. Que signifie ce mot ? — R. C’est le nom d’un descendant de Caïn, le nom de celui de nos ancêtres qui le premier sut mettre les métaux en œuvre ; il signifie « possession du monde », et en effet, la découverte et l’emploi des métaux utiles, tels que le fer, le cuivre, etc., mit l’homme en possession de tous les biens de la terre.

D. Quel est le signe d’ordre et de salut ? — R. (On fait ce signe.)

D. Que signifie-t-il ? — R. La main étendue et placée horizontalement, le pouce appuyé sur le côté gauche, est la marque du niveau et de l’égalité de tous les hommes ; l’équerre que l’on décrit ensuite enseigne que toutes les actions des Maîtres doivent être réglées par la justice et l’équité.

D. Quelle est la marche mystérieuse des Maîtres ? — R. (On exécute la marche du troisième degré.)

D. Que signifient les trois derniers pas de cette marche ? — R. Ces trois derniers pas, caractérisant la marche du troisième degré, figurent la marche du soleil depuis l’équinoxe d’automne, quand cet astre semble se précipiter jusqu’au terme apparent de sa course ; c’est encore l’image de la prudence et de la circonspection que l'on doit apporter dans la propagation de la vérité.

D. Quel âge avez-vous ? — R. Sept ans et plus.

D. Que veut dire cela ? — R. Sept ans et plus est un nombre indéterminé qui exprime l’âge de la sagesse et figure la maturité du Maître Maçon.

D. Lorsque vous réclamez le secours de vos Frères, quel signe faites-vous ? — R. (On fait le signe de détresse, en disant : À moi les Enfants de la Veuve !)

Conclusion : Et vos Frères ne manqueront jamais de répondre à cet appel !


§ III

Impressions de l’Initié Maître.


Un mois après sa réception, le nouveau Maître est convoqué à une tenue spéciale au troisième degré, pour communiquer à la Loge « ses Impressions Maçonniques » ; c’est le terme consacré.

Il a eu le temps de méditer la légende d’Hiram, et il faut que l’on sache ce qu’il en pense, qu’il dise ce qui l’a surtout frappé.

Le Tableau en toile peinte, qui est étalé sur le sol, représente un drap mortuaire, parsemé de larmes, avec six têtes de mort ; au milieu, sur un cordon croisé, une branche d’acacia ; au bas, un compas et une équerre ; les broderies sont en argent.

Les Frères haut gradés, qui appartiennent à la Loge, assistent toujours à cette séance. Si, par impossible, la Loge ne compte parmi ses membres ni 32es ou 33es ni au moins des Chevaliers Kadosch, l’autorité centrale a soin de prévenir un Frère haut gradé habitant la ville ou une commune voisine ; et celui-ci se présente à la tenue en simple Visiteur.

Le Très Respectable, après avoir rappelé qu’il y a trois façons distinctes d’interpréter la légende d’Hiram, donne la parole au nouveau Maître, pour qu’il veuille bien dire à quelle interprétation il s’est arrêté et développer les motifs qui ont déterminé son choix.

Ces trois interprétations, qui ne s’excluent pas les unes les autres, a dit l’Orateur lors de la réception, comportent : 1° une idée de morale politique ; 2° une idée de morale scientifique ; 3° une idée de morale philosophique.

C’est cet examen du nouveau Maître, qui, sans que celui-ci s’en doute, va décider de son avenir dans la Franc-Maçonnerie.

Les neuf dixièmes des initiés au troisième grade symbolique choisissent la premier interprétation. Dans les discours qui leur ont été tenus, ils n’ont remarqué que l’insistance mise par le Très Respectable à signaler la puissance formidable du Peuple, force énorme s’ignorant elle-même ; ce qui les a frappés dans la légende, c’est la description vivement colorée de cette armée innombrable d’ouvriers qui s’avance, comme une marée humaine, vers le trône où siège le roi entouré de ses courtisans et de ses prêtres.

« — Voilà, dit en général l’initié Maître, ce que j’ai retenu ; voilà, à mon sens, la vraie signification de l’allégorie. C’est dans la masse des ouvriers des villes et des campagnes, c’est dans le Peuple, que réside la plus grande puissance politique. Mais elle existe à l’état de force inconsciente ; il faut donc que des hommes actifs, éclairés, ennemis des minorités qui jusqu’à présent ont régné soit comme Rois soit comme Pontifes, dirigent cette puissance, sans se faire connaître d’elle, et en vue du progrès de l’humanité. C’est le Peuple qui doit être le réel souverain, ayant pour âme la Franc-Maçonnerie. »

Les Maîtres applaudissent l’explication de leur nouveau collègue, et les Frères haut gradés ne sont pas les moins zélés à le féliciter.

Quelquefois l’initié, tout en déclarant trouver à la légende cette signification politique, ajoute qu’il est loin de dédaigner l’interprétation scientifique, et que cette seconde manière d’envisager la mort d’Hiram l’a même particulièrement impressionné.

« — Hiram, dit-il, figure le soleil, c’est évident ; or, le soleil est l’étincelle toujours vive qui anime l’univers. C’est lui qui féconde la terre, d’on nous sortons et à laquelle nous retournons. Être les fils d’Hiram c’est être les fils du soleil ; c’est comme enfants de la nature que nous sommes les Enfants de la Veuve. Au soleil donc, nos plus reconnaissants hommages ! à la terre, notre plus profond amour ! En conséquence, mon avis est que la Franc-Maçonnerie, en même temps qu’elle doit mettre tous ses efforts politiques à diriger le Peuple, a le devoir d’établir, au-dessus de toutes les religions métaphysiques dites révélées, le culte matérialiste de la Nature. »

À l’initié qui vient de s’exprimer en ces termes, on adresse, comme aux autres, de chaleureuses félicitations ; le Très Respectable lui dit qu’il parle d’or, et la Loge salue la communication de ses impressions maçonniques par des batteries répétées et des joyeux Houzé. Il se trouve même toujours un Rose-Croix pour déclarer à ce Maître panthéiste qu’il s’associe pleinement à sa manière de voir et que, pour sa part personnelle, sans engager l’opinion des autres, il est tout à fait d’accord avec lui.

Enfin, il se trouve, mais assez rarement, des nouveaux Maîtres qui annoncent à l’assemblée que les trois interprétations résumées par l’Orateur leur ont paru également acceptables ; qu’ils adoptent le point de vue politique de l’allégorie ; qu’ils approuvent l’idée de morale scientifique, en vertu de laquelle la Nature doit être l’objet d’un culte spécial ; mais, que ce qui, avant tout, les a attirés, intéressés, séduits, exaltés, c’est le côté philosophique de la légende.

L’initié de cette troisième espèce est, comme individu, un esprit farouche, d’un caractère à la fois violent et sombre, au cœur sec, à l’âme haineuse.

« — Oui, s’écrie-t-il, telle est l’explication complète qu’il convient de donner à la légende d’Hiram. Je n’en retranche rien, je l’accepte dans son entier ; je me demande même si ce n’est là qu’une légende !… Ce récit, que je proclame admirable, projette, à mon avis, une lumineuse clarté sur tous les points obscurs de la Bible… C’est surtout depuis ma réception au grade de Maître que je suis heureux d’être Maçon… Jusqu’à ce jour, je ne voyais pas dans notre institution ce que j’avais compté y trouver en m’enrôlant au nombre de ses membres ; maintenant, j’ai vu, j’ai compris. Point n’est besoin de m’apprendre autre chose, ce serait ne rien me révéler ; je vois, je sais, je suis satisfait… Mes Frères, je me félicite d’être des vôtres… Nous sommes les soldats de la Science, nous combattons la Superstition. Enfants d’Hiram, de Chanaan, de Tubalcaïn, de Lamech, de Caïn et de l’Ange de Lumière, fils de Celui à qui les anciens rendaient un culte en adorant le Soleil, nous avons une grande mission à remplir, nous luttons pour la plus noble des causes : une puissance inique a foulé aux pieds le Droit dès le commencement des siècles et l’opprime encore ; nous avons donc à reconquérir l’indépendance qui nous fut ravie aux premiers jours du monde, nous avons à abaisser l’orgueil de la tyrannie éternelle, nous avons à prendre une éclatante revanche… Persécutés, mais non vaincus, nous sommes indomptables. Notre armée grossit tous les jours ; l’ennemi est obligé de reconnaître que le nombre de ses élus est faible auprès du nombre des nôtres ; chaque heure ou travaille la grande faucheuse augmente et fortifie nos phalanges ; à notre tour, nous aurons la force, et le moment n’est peut-être pas loin où Éblis sera vengé des iniquités d’Adonaï ! »

En entendant ce langage, les Frères des hauts grades relèvent la tête avec superbe ; dans leurs yeux brillent des éclairs de joie ; leur bouche est prête à s’ouvrir pour acclamer l’initié qu’une étrange passion transporte. Mais le moment n’est point venu ; ils se taisent, et ils laissent les simples Maîtres calmer le frénétique, que néanmoins toute l’assistance applaudit.

Dès le lendemain, un rapport rédigé par un 33e ou un Kadosch est expédié à l’autorité centrale.

L’avenir maçonnique du nouveau Maître est à peu près fixé.

S’il n’a vu que le côté politique de la légende d’Hiram, il a de nombreuses chances de ne jamais s’élever au-dessus du troisième degré.

Si, pour lui, la Franc-Maçonnerie est non seulement une organisation politique occulte, mais encore une secrète religion panthéiste, il deviendra un de ces Rose-Croix dont Volney fut un des pontifes.

Si, enfin, il a montré nettement qu’il se considère comme un fils militant de l’Ange de Lumière, il sera bientôt au nombre de ces ténébreux Chevaliers Kadosch dont le prototype est Proudhon.

Les Loges, en effet, donnent le pas, dans leurs programmes, à la politique.

Les Chapitres pratiquent le culte du panthéisme.

Quant aux Aréopages, ils vont plus loin dans la voie de l’impiété ; leur liturgie est satanique, sans aucun voile, sans nulle réticence.

Il me suffira, ici, pour en donner une idée, de révéler dès à présent le mot sacré des Chevaliers Kadosch.

Ce mot est : NEKAM, ADONAÏ !

(Nekam, en hébreu, veut dire « vengeance » ; Adonaï est le nom du Seigneur Dieu, dans la Bible.)

À l’ouverture de leurs séances, les Chevaliers Kadosch saisissent un poignard qu’ils portent suspendu à leur écharpe, et tous ensemble, l’élevant à la hauteur de la tête, la pointe tournée contre le ciel, font le geste d’en frapper Dieu, en s’écriant :

« — Nekam, Adonaï ! » (Vengeance, Seigneur !)

Et le président de l’Aréopage ayant fait, en même temps que les autres Kadosch, ce geste de défi sacrilège et poussé la même imprécation ajoute :

« — Pharasch chol ».

Deux mots hébreux, dont la traduction est : « Tout est expliqué ».

Est-ce clair ?

  1. Article 258, du Rite Français, page 193 au 1er volume. — Article 326, du Rite Écossais, page 264 du 1er volume.
  2. Ces questions, dites morales, en rappellent quelques-unes de l’initiation. La réplique relative à la loi naturelle, principalement, n’est qu’une réédition. Voir au 1er volume, page 368.
  3. Voyez, à la page ci-contre, la figure qui représente cette marche, compliquée d’enjambées de cercueil. Cette figure servira en même temps à bien faire comprendre à mes lecteurs la marche de Maître qui contient celles d’Apprenti et de Compagnon. Les trois premiers pas en ligne droite constituent la marelle d’Apprenti. Ces trois mêmes pas, plus les deux qui suivent (dont l’un oblique à droite et l’autre revient à gauche) constituent la marche du Compagnon. Les huit pas complets constituent la marche de Maître, en ayant soin, à chacun des trois derniers, de bien élever la jambe, comme si l’on franchissait le cercueil du jour de la réception. Ces marches sont les mêmes pour le Rite Français et pour le Rite Écossais ; seulement, dans le premier de ces rites, on part du pied droit, au lieu de partir du pied gauche. La figure reproduite ci-contre est celle qui se trouve dans les Rituels officiels du 3e degré du Rite Écossais.
  4. C’est dans le Rite Français que l’un des acteurs de la comédie tient une équerre. Au Rite Écossais, c’est une forte pince ou levier.
  5. Au Rite Écossais, a-t-il été dit dans une note précédente (page 69), le 1er Surveillant tient un levier, au lieu d’une équerre. En conséquence, le récit varie à ce Rite : c’est sur la nuque que Hiram, et à son tour le récipiendaire, reçoit le coup de levier.
  6. Ce qui est décrit dans cet alinéa est conforme au Rite Écossais. Dans les Loges du Rite Français on ne pousse pas l’exclamation : « Ah ! Seigneur mon Dieu ! » Le Très Respectables, en découvrant la tête du pseudo-cadavre, dit, avec le signe d’horreur : « C’est bien le corps de notre père Hiram, je vois la lettre G briller sur sa poitrine. Mes Frères, gémissons ! » Les deux Surveillants répètent à tour de rôle : « Gémissons ». Et alors toute l’assistance se met à pousser des gémissements pendant un quart de minute. Après quoi, on reprend la comédie de la même manière dans les deux rites.
  7. Le serment ci-dessus est celui du Rite Écossais.
    Voici le serment de Maître au Rite Français : — En présence du Grand Architecte de l’Univers et devant les Vénérables Maîtres qui m’entendent, je jure et prends l’engagement d’honneur de pratiquer les principes maçonniques qui m’ont été et me seront enseignés ; d’aimer la vérité scientifique, source de tout bien ; de fuir le mensonge, source de tout mal ; de chercher tous les moyens de m’instruire, d’éclairer mon esprit, de fortifier ma raison. Je promets de chérir mes Frères et de secourir au besoin les Enfants de la Veuve, même au péril de ma vie ; je promets, en outre, de ne jamais révéler à qui que ce soit les secrets du grade de Maître qui vont m’être confiés.
    Le Très Respectable, en plaçant son épée sur la tête du récipiendaire, dit, avant de frapper les neuf coups sur la lame : — Que vos vues soient pures ! Que vos serments vous soient sacrés !
  8. Ici, malgré toute sa science, la Franc-Maçonnerie, à force de vouloir mettre le soleil partout, fait preuve d’une ignorance superbe. « L’acacia est un arbre qui nous vient d’Amérique, et il n’était pas connu dans les anciens continents, avant la découverte du nouveau monde ». (Traité sur l’arbre nommé Acacia, Bordeaux, 1762.)
  9. Il est à remarquer qu’ici la Franc-Maçonnerie ne garde plus qu’un voile bien facile à soulever. Éblis, corruption de diabolos, diable, est un des noms de Satan ; c’est exactement le nom sous lequel les Mahométans désignent l’ange déchu.
  10. Dans quelques rituels, l’architecte du Temple de Salomon est désigné ainsi : « Le Tyrien Hiram, fils d’Ur. » Ur veut dire « feu ». Cette désignation est rapportée, notamment, par le F∴ Clavel.
  11. Dans le rituel de la Maçonnerie Adonhiramite, rite qui s’est fondu dans les Loges Françaises, les noms de Jubelas, Jubelos et Jubelum, sont remplacés par ceux de Phanor, Amrou et Méthousaël.
  12. L’historien juif Flavius Josèphe donne la description suivante de cette Mer d’airain attribuée à Hiram :
    « Cet admirable ouvrier fit aussi un vaisseau de cuivre en forme d’un demi-rond, auquel on donna le nom de Mer à cause de sa prodigieuse grandeur ; car l’espace d’un bord à l’autre était de dix coudées, et ses bords avaient une palme d’épaisseur. Ce grand vaisseau était soutenu par une base faite en manière de colonne torse en dix replis, dont le diamètre était d’une coudée. À l’entour de cette colonne étaient douze bouvillons opposés de trois en trois aux quatre principaux vents, vers lesquels ils regardaient, de telle sorte que la coupe du vaisseau portait sur le dos. Les bords de ce vaisseau étaient recourbés en dedans, et il contenait deux mille baths, qui est une mesure dont on se sert pour mesurer les liquides. Il fit, outre cela, dix autres vaisseaux soutenus sur dix bases de cuivre carrées, et chacune de ces bases avait cinq coudées de long, quatre de large et six de haut. Toutes étaient composées de diverses pièces fondues et fabriquées séparément. Elles étaient jointes en cette sorte : quatre colonnes carrées, disposées en carré dans la distance que j’ai dite, recevaient dans deux de leurs faces creusées à cet effet les côtes qui s’y emboitaient. Or, quoiqu’il y eût quatre côtés à chacune de ses bases, il n’y en avait que trois de visibles, le quatrième étant appliqué contre le mur ; dans l’un était la figure d’un lion en bas-relief, dans l’autre celle d’un taureau, dans le troisième celle d’un aigle. Les colonnes étaient ouvragées de même manière. Tout cet ouvrage ainsi assemblé était porté sur quatre roues de même métal ; elles avaient une coudée et demie de diamètre depuis le centre du moyeu jusqu’à l’extrémité des rais ; les jantes de ces roues s’appliquaient admirablement bien aux côtes de cette base, et les rais y étaient emboîtés avec la meme justesse.
    « Les quatre coins de cette base, qui devaient soutenir un vaisseau ovale, étaient remplis par le haut de quatre bras de plein relief qui en sortaient, les mains étendues, sur chacune desquelles il y avait une console où devait etre emboîté le vaisseau qu’il portait tout entier sur ces mains, et les panneaux ou côtés sur lesquels étaient ces bas-reliefs de lion et d’aigle étaient tellement ajustés à ces pièces qui remplissaient les coins qu’il semblait que tout cet ouvrage ne fût que d’une seule pièce. Voilà comme ces dix bases étaient construites.
    « Il mit dessus dix vaisseaux ou lavoirs ronds et de fonte comme le reste. Chacun contenait quarante congés ; car ils avaient quatre coudées de hauteur, et leur plus grand diamètre avait aussi quatre coudées. Ces dix lavoirs furent mis sur ces dix bases qu’on appelle Mechonoth. Cinq furent placés au côté gauche du Temple qui regardait le Septentrion, et cinq au côté droit qui regardait le Midi.
    « On mit en ce même lieu ce grand vaisseau nommé la Mer d’airain, destiné pour servir à laver les mains et les pieds des sacrificateurs, lorsqu’ils entraient dans le Temple pour y faire des sacrifices, et les cuves étaient pour laver les entrailles et les pieds des bêtes qu’on offrait en holocauste. »
    (Antiquités judaïques, livre VIII, chap. ii.)
  13. Au Rite Français, le mot sacré de Maître n’est pas le même qu’au Rite Écossais. Aussi, pour justifier cette différence, on a ajouté, dans les Loges du Grand-Orient de France, cette particularité du choix du premier mot prononcé à la découverte du cadavre d’Hiram, c’est-à-dire Mac-Benac, « la chair quitte les os ». — Au Rite Écossais, le mot sacré est la parole que le Très Respectable dit à l’oreille du récipiendaire en le relevant du cercueil, c’est-à-dire Moabon. C’est en haine de la Divinité que ce nom a été choisi. Moab, d’après la Bible, est un des fils de Loth, fils maudit ; et l’on sait que les Moabites, adorateurs du démon, ont été constamment au nombre des ennemis les plus acharnés du peuple de Dieu.
  14. Le Catéchisme du Grand-Orient de France commet ici une erreur : le rite suivi par la presque unanimité des Loges belges et hollandaises se rapproche beaucoup plus du Rite Écossais que du Rite Français. (Voir à notre premier volume, chapitre IV, page 301.)