Les Frères Kip/Première partie/Chapitre XI

Hetzel (p. 232-256).


XI

port-praslin.


Le premier visiteur qui se présenta à bord du brick fut M. Zieger, négociant de la Nouvelle-Irlande, en relations commerciales avec la maison Hawkins. Encore dans la force de l’âge, installé depuis une douzaine d’années à Port-Praslin, M. Zieger avait fondé ce comptoir avant même que le traité de partage eût imposé à l’île le nom de Neu-Mecklenburg et à la réunion des groupes insulaires celui d’archipel Bismarck.

Les rapports de M. Hawkins et de M. Zieger ne cessèrent jamais d’être excellents. Ils ne se bornaient pas aux seuls échanges de marchandises entre Hobart-Town et Port-Praslin. Plusieurs fois déjà, M. Zieger s'était rendu dans la capitale de la Tasmanie, où l’armateur avait eu grand plaisir à le recevoir. Ces deux commerçants professaient une véritable estime l’un pour l’autre. Nat Gibson n’était pas non plus un étranger pour M. Zieger, ni même pour Mme Zieger, qui accompagnait son mari lors de ses voyages. Tous allaient être très heureux de passer ensemble le temps de la relâche en Nouvelle-Irlande.

Quant au capitaine et à M. Zieger, c’étaient d’anciennes connaissances, des amis, qui se serrèrent affectueusement la main, comme s’ils se fussent quittés de la veille.

M. Zieger, qui parlait couramment la langue anglaise, dit à l’armateur :

« Je compte bien, monsieur Hawkins, vous voir accepter l’hospitalité que Mme Zieger et moi nous entendons vous offrir dans notre maison de Wilhelmstaf…

— Vous voulez que nous abandonnions notre James-Cook ?… répondit l’armateur.

— Assurément, monsieur Hawkins.

— À la condition, monsieur Zieger, que nous ne serons pas une gêne…

— En aucune façon, je vous assure. Votre chambre est déjà préparée, et j’ajoute qu’il y en a une aussi pour Gibson et son fils. »

L’offre était faite de si bon cœur que l’on ne pouvait y répondre par un refus. D’ailleurs M. Hawkins, peu habitué de vivre dans l’étroit carré d’un navire, ne demandait pas mieux que d’échanger sa cabine contre une confortable chambre de la villa Wilhelmstaf.

Cette proposition fut également acceptée par Nat Gibson. Toutefois, le capitaine la déclina, ainsi qu’il l’avait toujours fait jusqu’alors.

« Nous nous verrons chaque jour, mon cher Zieger, dit-il. Toutefois, ma présence est nécessaire à bord, et j’ai pour principe de ne point quitter mon navire pendant toute la durée des relâches.

— Comme il vous plaira, Gibson, répondit M. Zieger. Mais il est entendu que nous nous rencontrerons à ma table matin et soir…

— C’est entendu, dit M. Gibson. Dès aujourd’hui, j’irai rendre visite avec Hawkins et Nat à Mme Zieger, et je prendrai ma part de votre déjeuner de famille. »

Puis, présentation fut faite des deux naufragés, dont l’armateur raconta l’histoire en quelques mots. M. Zieger accueillit les frères Kip avec grande sympathie et exprima le désir de les recevoir le plus souvent possible à Wilhelmstaf. S’il n’avait pas de chambre à leur offrir, ils trouveraient à Port-Praslin une auberge convenablement tenue, et ils pourraient s’y loger, s’ils le désiraient, jusqu’au départ du James-Cook.

Pieter Kip répondit alors :

« Nos ressources sont bornées ou plutôt nulles… Nous avons perdu dans ce naufrage tout ce que nous possédions, et, puisque M. Hawkins a bien voulu nous accepter comme passagers, il est préférable que nous restions à bord…

— Vous êtes chez vous, mes amis, déclara l’armateur. Le brick est toujours en cours de navigation… J’ajouterai même que, si vous avez besoin de vous procurer des vêtements, du linge, je me mets à votre disposition…

— Moi aussi, messieurs, dit M. Zieger.

— Nous vous remercions, répondit Karl Kip, et, dès notre retour en Hollande, nous vous ferons adresser…

— Il n’est pas question de cela, maintenant, reprit Hawkins. On s’arrangera plus tard, et il ne faut pas que cela vous préoccupe.

M. Gibson demanda au négociant combien de temps, à son avis, le brick devrait séjourner à Port-Praslin pour décharger la cargaison et en recevoir une nouvelle.

« Trois semaines environ, affirma M. Zieger, si une suffit à débarquer vos marchandises que je me charge de placer avantageusement dans la colonie.

— Certes… une semaine suffira, dit M. Gibson, à la condition que nos trois cents tonnes de coprah soient prêtes…

— J’en ai cent cinquante ici dans les magasins du comptoir, déclara M. Zieger. Quant aux cent cinquante autres, on les embarquera à Kerawara…

— Entendu, répliqua le capitaine. La traversée est courte. Nous irons à Kerawara, puis le James-Cook reviendra à Port-Praslin compléter sa cargaison…

— Les caisses de nacre sont préparées, mon cher Gibson, dit M. Zieger, et, de ce chef, vous n’aurez aucun retard à subir…

— Il y a plaisir à traiter les affaires avec votre maison, monsieur Zieger, ajouta M. Hawkins, et je vois que notre relâche ne se prolongera pas au delà. de trois semaines.

— Nous sommes au 20 novembre, conclut M. Gibson. Le brick n’a point d’avaries à réparer, et le 14 décembre il sera en mesure de mettre à la voile.

— Et, pendant ce temps, monsieur Hawkins, vous pourrez visiter les environs de Port-Praslin. Ils en valent la peine. D’ailleurs, Mme Zieger et moi nous ferons tout notre possible pour que le temps ne vous semble pas trop désagréable. »

M. Hawkins, les frères Kip et Nat Gibson débarquèrent, laissant à ses occupations le capitaine, qui retrouverait tout le monde à l’habitation de Wilhelmstaf pour l’heure du déjeuner.

Ainsi que l’avait pensé M. Gibson, aucun bâtiment n’était mouillé en ce moment à Port-Praslin, ni attendu avant la nouvelle année. On n’y voyait que les embarcations appartenant aux factoreries et des pirogues indigènes. Les navires sous pavillon allemand séjournaient de préférence au chef-lieu des archipels germaniques, à l’île Kerawara, qui est située dans le sud de l’île d’York, actuellement île de Neu-Lauenburg.

Cependant Port-Praslin est très abrité au fond de sa baie. Il offre d’excellents ancrages aux bâtiments de fort tonnage. La profondeur de l’eau y est égale partout. Au surplus, entre Birara et Tombara, les sondes accusent jusqu’à quatorze cents mètres. Le brick avait pu mouiller par trente brasses. La tenue était bonne — un de ces fonds de sable madréporique, semés de débris de coquilles, où les ancres mordent solidement.

Port-Praslin ne renfermait à cette époque qu’une centaine de colons, en grande majorité d’origine allemande, et quelques émigrants de nationalité anglaise. Ils occupaient des habitations disséminées à l’est et à l’ouest du port, sous les magnifiques ombrages riverains du littoral.

La maison de M. Zieger était bâtie à un mille environ plus à l’ouest en remontant la côte. Mais le comptoir et les magasins se groupaient sur une petite place irrégulière au fond du port, ou d’autres commerçants avaient établi leurs factoreries et leurs bureaux.

Les indigènes de la Nouvelle-Irlande vivent à part de la population coloniale. Leurs villages sont de simples agglomérations de cases élevées la plupart sur pilotis. Ils fréquentent assez volontiers Port-Praslin et les agents qui représentent l’autorité dans la Mélanésie allemande. Aussi, en débarquant, M. Hawkins et ses compagnons rencontrèrent-ils plusieurs de ces indigènes.

Bien que ces naturels soient peu travailleurs de leur nature, que la plupart passent la journée à ne rien faire, l’envie de gagner quelques piastres les prend parfois. Il n’est pas rare alors qu’ils se proposent pour aider au chargement et au déchargement des navires. On les y emploie volontiers et, à la condition de les surveiller d’un peu près, car ils sont enclins au vol, on n’a pas lieu de le regretter.

Le Néo-Irlandais n’est pas de haute taille, une moyenne de cinq pieds deux pouces seulement. Il est brun jaunâtre de peau, et non pas noir comme le nègre. Son ventre est proéminent, ses membres sont plutôt grêles. Sa chevelure est laineuse et il la laisse retomber sur ses épaules en nattes frisées, en tire-bouchons folâtres, coiffure qui, dans les pays plus civilisés, est l’apanage du sexe féminin. À noter que, chez ces indigènes, le front est rétréci, le nez épaté, la bouche large, la denture rongée par l’abus du bétel. À la cloison et aux ailes du nez comme aux lobes des oreilles, percés de trous, pendent des bâtonnets auxquels sont attachées des dents d’animaux, des touffes de plumes, sans compter nombre d’ustensiles d’un usage courant. Ces indigènes sont à peine vêtus de pagnes en étoffe, qu’ils ont depuis quelques années substitués aux pagnes d’écorce. Pour compléter cet habillement, ils recourent à la peinture sur diverses parties de leur corps. Avec l’ocre, délayée dans l’huile de coco, ils se teignent les joues, le front, l’extrémité nasale, le menton, les épaules, la poitrine et le ventre. Il en est peu qui ne soient tatoués, et ce tatouage est obtenu, non par piqûres, mais par entailles au moyen de pierres et de coquilles coupantes. Toute cette ornementation ne parvient pas à dissimuler la lèpre qui affecte leur épiderme, malgré les frictions huileuses auxquelles ils se soumettent, ni les cicatrices de blessures reçues dans des combats fréquents, surtout avec leurs voisins de Birara. Que les naturels de cet archipel aient été anthropophages, nul doute à cet égard. Qu’ils le soient encore à l’occasion, cela peut être. Quoi qu’il en soit, les pratiques du cannibalisme ont beaucoup diminué, grâce aux missionnaires qui se sont installés à l’île Roon, dans le sud-ouest de Neu-Pommern.

Les naturels, groupés sur le quai, appartenaient au sexe fort. Aucune femme ne les accompagnait, aucun enfant. C’est dans les villages et dans la campagne, ou les Néo-Irlandaises sont occupées aux travaux des champs, que l’on peut les rencontrer, car elles viennent rarement aux abords des factoreries.

« Nous ferons quelques excursions à l’intérieur, dit M. Zieger, et vous aurez le loisir d’étudier ces peuplades.

— Ce sera très volontiers, acquiesça M. Hawkins.

— En attendant, ajouta M. Zieger, j’ai hâte de vous présenter à Mme Zieger, qui doit être quelque peu impatiente…

— Nous vous suivons », répondit l’armateur.

Très ombragée, la route qui côtoyait le littoral dans la direction de Wilhelmstaf. Les
les premier objet qui frappa sa vue. (Page 254.)
plantations, étagées vers l’intérieur, ne s’arrêtaient qu’à la limite même du ressac sur les extrêmes roches des criques. À droite, d’épaisses forêts montaient jusqu’aux dernières cimes de la chaîne centrale, que dominent les deux ou trois pics des Lanut. Lorsqu’un obstacle, rio ou marécage, obligeait à s’écarter du rivage, on s’engageait sous bois, le long de sentes à peine frayées. Là abondaient les areks, les pandanus, les baringtonias, les figuiers-banians. Un filet de lianes, quelques-unes d’un jaune éclatant comme de l’or, entouraient le tronc de ces arbres, s’entortillaient à leurs branches, grimpaient jusqu’à leur sommet. Il fallait prendre garde aux épines déchirantes, et M. Zieger de répéter à ses hôtes :

« Faites attention, je vous le recommande, sinon vous arriverez à la maison demi-nus, ce qui n’est pas convenable, même, à Neu-Mecklenburg. »

Il y avait vraiment lieu d’admirer, et pour leur diversité et pour leur magnifique venue, les essences de ces forêts néo-irlandaises. À perte de vue se massaient les hibiscus, dont le feuillage rappelle celui du tilleul, des palmiers enguirlandés de festons volubiles, des callophyllums dont le tronc mesurait jusqu’à trente pieds de circonférence, des rotangs, des poivriers, des cycas à stipe droit, dont les indigènes recueillent la moelle pour fabriquer une sorte de pain, des lobélias à demi plongés dans l’eau, des pancratiums aux hampes agrémentées de corolles blanches, entre les feuilles desquels va se nicher le scarabe, qui n’est point un oiseau, mais un coquillage.

Tout ce domaine forestier affectait des proportions colossales, cocotiers, sagoutiers, arbres à pain, muscadiers, lataniers, areks, dont le bourgeon terminal se coupe comme le chou-palmiste, comestible autant que lui ; puis d’innombrables plantes arborescentes, fougères au léger feuillage, épidendrons parasites, inocarpes d’une taille supérieure à celle que leurs similaires acquièrent dans les autres îles du Pacifique et dont les racines, émergeant du sol, forment des cabanes naturelles ou cinq ou six personnes peuvent trouver place.

Parfois s’étendaient des clairières, bordées d’énormes buissons, arrosées de rios aux eaux claires, qui sont réservées à la culture ; des champs de cannes à sucre, de patates douces, de taros, soigneusement entretenus, ou travaillaient plusieurs femmes indigènes. Il n’y avait, d’ailleurs, à s’inquiéter ni des fauves ni d’autres animaux dangereux, pas même de venimeux reptiles. La faune était moins variée que la flore. Rien que des porcs sauvages, moins redoutables que ne le sont les sangliers, et pour la plupart réduits à l’état domestique, des chiens désignés sous le nom de « poulls » en langue tombarienne, des couscous, des sarigues, des larcertins, et aussi une multitude de rats de petite espèce. Enfin pullulaient ces termites ou fourmis blanches qui suspendent leurs nids spongieux aux branches des arbres, entre lesquelles sont parfois tendues, comme un filet, des toiles tissées par des légions d’araignées aux couleurs pourpre et azur.

« Est-ce que je n’entends pas des chiens ?… fut amené à demander Nat Gibson, à un moment où ses oreilles furent frappées par des aboiements lointains.

— Non, répondit M. Zieger, ce ne sont pas des chiens qui aboient, mais des oiseaux qui crient…

— Des oiseaux ?… reprit M. Hawkins, assez surpris de cette réponse.

— Oui, dit M. Zieger, un corbeau qui est spécial à l’archipel Bismarck. »

Nat Gibson et M. Hawkins s’y étaient trompés comme l’avait été Bougainville, la première fois qu’il s’engagea à travers les forêts, néo-irlandaises. En effet, ce corbeau imite, à s’y méprendre, les aboiements du chien.

Du reste, dans ces îles, l’ornithologie compte de nombreux et curieux représentants, des « mains », pour employer le mot indigène.

De tous côtés voltigent des loris, sortes de perroquets écarlates, des papous, à la voix aussi rauque que celle des Papouas, des perruches de diverses espèces, des pigeons Nicobar, des corneilles à duvet blanc et à plumage noir que les naturels nomment « cocos », des loucals, des perroquets teints d’un vert lustre, des colombes-pinons, la tête et le cou gris rose, les ailes et le dos vert doré en dessous, avec reflets de cuivre et dont la chair est extrêmement savoureuse.

Lorsque M. Zieger et ses compagnons se rapprochaient du rivage, il s’envolait des troupes de stournes et d’hirondelles, des martins-pêcheurs de plusieurs espèces, entre autres l’alcyon, auquel les indigènes ont donné le nom de « kiou-kiou », tête et dos vert brun, ailes aigue-marine et queue, de même couleur, longue de six pouces ; puis s’échappaient aussi des souismangas olivâtres à queue jaune, des échenilleurs, des chevaliers gris, des gobe-mouches, « conice, tenouri, kine et roukine », suivant la dénomination mélanésienne. Et, tandis que les tortues rampaient sur le sable, les crocodiles bicarénés, les requins à ailerons, se mouvaient entre les passes, et les aigles océaniques planaient dans les airs, leurs larges ailes presque immobiles.

Quant aux grèves, couvertes ou découvertes suivant l’heure des marées dont la hauteur est peu considérable, elles eussent fourni aux conchyliologues d’intarissables richesses en crustacés ou en mollusques, cancres, palémons, crevettes, paqures, ocypodes, cônes, éponges, madrépores, tubipores, disques, casques, trocheus, tridacnes, hyppopes, porcelaines, ovules, haliondes, murex, patelles, huîtres, moules, et, en fait de zoophytes, des holothuries, des actinies, des salpas, des méduses, des acalèphes d’une espèce remarquable.

Mais les coquillages dignes d’attirer plus spécialement l’attention de M. Hawkins et de Nat Gibson furent le scarabe, qui se réfugie de préférence entre les feuilles humides du pancratium, sur le bord des criques, le bulime et l’hélice, qui recherchent également l’abri des branchages, et une nérite fluviatile dont on retrouve parfois les échantillons à une grande distance des cours d’eau, attachés aux rameaux les plus élevés des pandanus.

Et Nat Gibson de répondre à M. Zieger, à propos de l’un de ces coquillages voyageurs :

« Mais, ce me semble, il est un poisson qui pourrait accompagner la nérite dans ses promenades terrestres, et que MM. Kip ont vu à l’île Norfolk, si je ne me trompe…

— Vous voulez parler du blennie sauteur… répondit M. Zieger.

— Précisément, confirma M. Hawkins.

— Eh bien, déclara M. Zieger, ils ne manquent point ici, et vous rencontrerez, dans la baie de Port-Praslin, des amphibies qui vivent sous les eaux douces et les eaux salées, qui courent sur les grèves en sautant comme une sarigue, qui grimpent aux arbrisseaux comme des insectes ! »

L’habitation de M. Zieger apparut au tournant d’une petite futaie. C’était une sorte de villa, bâtie en bois, au milieu d’un vaste enclos de haies vives, dans lequel s’alignaient des orangers, des cocotiers, des bananiers et nombre d’autres arbres. Ombragée sous leurs hautes frondaisons, Wilhelmstaf ne se composait que d’un rez-de-chaussée surmonté d’une toiture en toile goudronnée, nécessitée par la fréquence de ces pluies qui rendent très supportable le climat d’un archipel presque situé sous l’Équateur.

Mme Zieger était une femme de quarante ans environ, Allemande comme son mari. Dès que la porte de l’enclos eut été ouverte, elle s’empressa de venir au-devant de ses invités et de ses hôtes :

« Ah ! monsieur Hawkins, s’écria-t-elle en tendant la main à l’armateur, que je suis heureuse de vous voir…

— Et moi tout autant, chère dame, répondit M. Hawkins, qui embrassa Mme Zieger sur les deux joues. Votre dernier voyage à Hobart-Town date de quatre ans déjà…

— De quatre ans et demi, monsieur Hawkins !

— Eh bien, déclara l’armateur en souriant, malgré ces six mois de plus, je vous retrouve telle que vous étiez…

— Je ne dirai pas cela de Nat Gibson, reprit Mme Zieger. Il est changé, lui !… Ce n’est plus un jeune garçon… c’est un jeune homme…

— Qui vous demandera la permission d’imiter M. Hawkins, répliqua Nat Gibson en l’embrassant à son tour.

— Et votre père ?… demanda Mme Zieger.

— Il est resté a bord, répondit M. Hawkins, mais il ne manquera pas d’être ici pour l’heure du déjeuner. »

M. et Mme Zieger n’avaient point d’enfant. Ils habitaient seuls cette villa de Wilhelmstaf avec leurs domestiques, un ménage, allemand comme eux, et une famille de colons logée dans un bâtiment annexe. Ces cultivateurs faisaient valoir le domaine agricole, auquel on employait aussi des femmes indigènes. Champs de cannes à sucre, de patates, de taros et d’ignames avaient une étendue d’un mille carré.

Devant la maison, le sol se tapissait d’une pelouse verdoyante semée de bouquets de casuarinas et de lataniers, arrosée d’un filet d’eau douce qui se détachait d’un rio du voisinage. En arrière des communs, très ombragés également, une basse-cour et une volière, celle-ci renfermant les plus beaux oiseaux de l’archipel, celle-là peuplée de pigeons, de colombes, et de ces poules domestiques auxquelles les indigènes donnent le nom de « coq », par onomatopée, en raison de leur cri guttural.

Il va sans dire que M. Hawkins et ses compagnons trouvèrent des rafraîchissements préparés dans le salon de la villa.

Karl et Pieter Kip avaient été présentés à Mme Zieger, et celle-ci fut très émue en apprenant dans quelles conditions les deux frères avaient été recueillis à bord du James-Cook. L’excellente dame se mit à leur disposition en tout ce qui pourrait être utile à l’un ou à l’autre, et ils la remercièrent de son sympathique accueil.

M. Hawkins et Nat Gibson allèrent visiter les chambres qui leur étaient destinées, garnies simplement de gros meubles de fabrication allemande, confortables comme le salon et la salle à manger. Mme Zieger s’excusa de ne pouvoir offrir l’hospitalité aux deux Hollandais. Mais il était convenu, on le sait, et sur leur demande, qu’ils ne quitteraient point leur cabine du brick.

Un peu avant midi, arriva M. Gibson, accompagné du matelot Burnes. Celui-ci portait différents objets offerts par M. Hawkins à Mme Zieger, des étoffes, de la lingerie, un joli bracelet, qui lui fit grand plaisir. Inutile de dire que le capitaine fut reçu, lui aussi, à bras ouverts.

On se mit à table, et ce déjeuner, bien servi, fut particulièrement goûté de convives doués d’un furieux appétit. Les plats de résistance, c’étaient la basse-cour et la baie de Port-Praslin qui les avaient fournis. Quant aux légumes : choux-palmistes, ignames, patates douces, laka, succulent produit de l’inocarpe, et aux fruits : bananes, oranges, noix de coco, c’est de l’enclos même qu’ils venaient. Pour les boissons fermentées, il n’y avait eu qu’à les monter d’une bonne cave, qu’alimentaient de vins de France et d’Allemagne les navires a destination de Neu-Mecklenburg.

On fit compliment à Mme Zieger sur l’excellence de sa table, qui pouvait rivaliser avec les meilleures d’Hobart-Town, et l’aimable hôtesse parut très sensible à ces compliments.

« Il n’y a qu’un mets que je ne puisse plus vous offrir, mes chers amis, dit M. Zieger, parce qu’on ne le fabrique plus dans le pays.

— Et lequel ? s’informa M. Hawkins.

— Un pâté composé de sagou, de noix de coco et de cervelle humaine…

— Et c’était bon ?… s’écria Nat Gibson.

— Le roi des pâtés !

— Vous en avez mangé ?… demanda en riant M. Hawkins.

— Jamais, et je n’aurai plus jamais l’occasion de le faire…

— Voilà ce que c’est, s’écria le capitaine, que d’avoir détruit le cannibalisme dans l’archipel !…

— Comme vous dites, mon cher Gibson ! » répondit M. Zieger.

Le capitaine devait retourner à bord du James-Cook dès que le déjeuner serait terminé. Il n’aimait pas s’absenter, bien qu’il eût confiance en son maître d’équipage. Sa grande crainte était toujours d’être embarrassé par des désertions nouvelles, et il faisait peu de fond sur les matelots recrutés à Dunedin.

Et, de fait, la question fut encore reprise ce jour-là par Len Cannon dans une conversation que ses camarades et lui eurent avec Flig Balt et Vin Mod. Ils en revenaient toujours à leur résolution de débarquer. En vain Vin Mod employait-il son éloquence en faisant intervenir le gibet, suivant son habitude… Il ne parvenait point à les persuader. Ces entêtés persistaient à vouloir quitter le bord.

« Enfin, dit-il, à bout d’arguments, ce n’est pas le navire qui vous déplaît ?…

— Si, répondit Len Cannon, du moment qu’il est commandé par son capitaine…

— Et si ce capitaine venait à disparaître ?…

— C’est la vingtième fois que tu nous chantes ce refrain, Mod, riposta le matelot Kyle, et nous voici à Port-Praslin, et dans trois semaines on en repartira pour Hobart-Town…

— Où nous ne voulons pas aller, dit Bryce.

— Et, déclara Sexton, nous sommes décidés à filer dès ce soir.

— Attendez au moins quelques jours, dit alors Flig Balt… jusqu’au départ du brick !… on ne sait ce qui peut arriver.

— Et puis, observa Vin Mod, déserter, c’est très bien… mais qu’est-ce que vous deviendrez ici ? »

En ce moment, le mousse Jim, qui se défiait de ces conciliabules entre le maître d’équipage et les recrues, s’approcha du groupe. Flig Balt, qui l’aperçut, lui cria aussitôt :

« Que fais-tu là, mousse ?…

— Je venais pour le déjeuner…

— Tu déjeuneras plus tard !

— Et je suis sûr, ajouta Vin Mod, que la cabine des frères Kip n’est pas encore rangée !… Tu finiras par la potence, méchant moussaillon !…

— Va-t’en au carré, ordonna le maître d’équipage, et à ta besogne ! »

Vin Mod regarda partir le jeune garçon, et fit à Flig Balt un signe que celui-ci comprit sans doute. Puis, l’entretien reprit son cours. Quant à Jim, sans répondre, il se rendit à l’arrière et, comme il était en effet chargé des cabines, entra dans celle des frères Kip.

Le premier objet qui frappa sa vue, fut un poignard malais déposé sur l’un des cadres et qu’il n’avait jamais vu jusqu’alors.

C’était précisément celui que Vin Mod avait volé sur l’épave de la Wilhelmina, et que les deux frères ne savaient pas être en sa possession.

Était-ce donc intentionnellement que ce kriss avait été placé là, de manière que le mousse ne pût ne point l’apercevoir ?…

Jim prit le poignard, en examina la lame dentelée, la poignée ornée de clous de cuivre, et le remit sur la tablette de la cabine. Ce qui lui vint à l’idée, c’est que l’un des frères avait rapporté ce kriss avec les quelques objets recueillis sur l’épave, et, sans y attacher plus d’importance, il acheva sa besogne.

Cependant Flig Balt, Vin Mod et les autres continuaient à discuter, mais de manière à n’être entendus ni de Wickley ni de Hobbes, que le maître d’équipage avait envoyés dans la mâture. Burnes, on le sait, avait accompagné M. Gibson à la villa Wilhelmstaf.

Len Cannon s’obstinait, Vin Mod essayait de le convaincre. Au moins pendant la relâche du brick, ses compagnons et lui ne manqueraient de rien… Il serait toujours temps de débarquer… Durant la traversée du James-Cook de Port-Praslin à Kerawara pour compléter sa cargaison, peut-être une occasion se présenterait-elle ?… Il était possible que ni M. Hawkins ni Nat Gibson ne fussent du voyage… Qui sait même si les frères Kip… Et alors…

Bref, Len Cannon, Kyle, Sexton, Bryce, consentirent à rester jusqu’au jour où le brick mettrait à la voile pour Hobart-Town.

Et, lorsque Flig Balt et Vin Mod furent seuls :

« Ça n’a pas été sans peine !… dit celui-ci.

— Nous n’en sommes pas plus avancés !… répondit l’autre.

— Patience, conclut Vin Mod du ton d’un homme dont la résolution est prise, et lorsque le capitaine Balt fera choix d’un maître d’équipage, je compte bien qu’il n’oubliera pas Vin Mod ! »