Les Frères Kip/Première partie/Chapitre V

Hetzel (p. 94-114).

V

quelques jours de navigation.


Il était six heures du matin lorsque le James-Cook appareilla toutes voiles dehors. Le capitaine dut évoluer pour se dégager de la baie et sortir par le sinueux goulet. Après avoir contourné la pointe Nicholson, grâce à de multiples virements de bord, il donna dans le détroit, où le vent contraire soufflait du nord. Mais, quand il fut à la hauteur d’Orokiva, la brise plus marine de l’ouest lui permit de traverser au plus près la vaste échancrure qui creuse le littoral d’Ika-na-Maoui, entre Wellington et New-Plymouth, au delà du cap Egmont.

Le James-Cook, coupant obliquement cette baie, s’était donc éloigné de la terre, et il ne devait la retrouver qu’en latitude du cap susdit.

La distance à parcourir le long de la côte occidentale de l’île du nord était d’environ cent milles. Avec une brise persistante, elle pouvait être franchie en trois jours. Du reste, étant donnée la direction du vent, il serait impossible de rester en vue du littoral, dont Harry Gibson connaissait parfaitement le relevé hydrographique, et il n’y aurait aucun danger pour le brick de s’en tenir à quelque distance.

Cette première journée s’écoula dans des conditions agréables. M. Hawkins et Nat Gibson, assis près du rouf, s’abandonnaient à cette impression délicieuse de la marche d’un navire. Un peu incliné sous le vent, il se dérobe rapidement aux longues houles et laisse à l’arrière un onduleux sillage d’écume. Le capitaine allait et venait, jetant un rapide regard sur l’habitacle placé devant l’homme de barre, et échangeant quelques paroles avec ses passagers. Une moitié de l’équipage était de quart à l’avant ; l’autre se reposait dans le poste, après avoir reçu la ration du matin. Plusieurs lignes avaient été mises à la traîne, et, à l’heure du repas de midi, elles ne remonteraient point sans ramener quelques-uns de ces poissons si multipliés en ces mers.

Il faut savoir aussi que les parages de la Nouvelle-Zélande sont très fréquentés des baleines. Cette pêche s’y exerce avec grand succès. Autour du brick, dans cette vaste baie, apparurent un certain nombre de souffleurs qu’il eût été facile d’amarrer.

Ce qui conduisit M. Hawkins à dire au capitaine, tandis qu’ils regardaient s’ébattre ces énormes mammifères :

« J’ai toujours eu le désir de mener de pair la pêche et le cabotage, Gibson, et je pense qu’il y a autant de bénéfice à tirer de l’une que de l’autre.

— Possible, répondit le capitaine, et les baleiniers qui visitent ces mers remplissent aisément leurs cales de barils d’huile, de lard et de fanons.

— On racontait à Wellington, fit observer Nat Gibson, que les baleines se laissent capturer plus aisément ici que partout ailleurs…

— C’est vrai, dit le capitaine, et cela tient à ce qu’elles n’ont pas l’ouïe aussi exercée que celles des autres espèces. Il est donc possible de les approcher à portée de harpon. En somme, toute baleine signalée est baleine prise, à moins que le mauvais temps ne s’en mêle. Par malheur, les coups de vent sont non moins nombreux que terribles dans ces mers…

— Entendu, répondit M. Hawkins, un jour ou l’autre, nous armerons en pêche…

— Avec un autre capitaine, alors, mon ami ! Chacun son métier, et je ne suis pas baleinier…

— Avec un autre capitaine, soit, Gibson, et avec un autre navire, car il faut une installation spéciale que notre James-Cook ne comporterait pas.

— Sans doute, Hawkins, un bâtiment qui puisse embarquer deux mille barils d’huile pendant une campagne dont la durée va jusqu’à deux ans quelquefois, et des pirogues pour la poursuite des animaux, et un équipage qui occupe de trente à quarante hommes, harponneurs, tonneliers, forgeron, charpentier, matelots, novices, au moins trois officiers et un médecin…

— Père, affirma Nat Gibson, M. Hawkins ne négligerait rien de ce que nécessite ce genre d’armement…

— Grosse affaire, mon enfant, répondit le capitaine, et, à mon avis, en cette partie du Pacifique, le cabotage donne des bénéfices plus assurés… Il est telles de ces campagnes de pêche qui ont été ruineuses… J’ajoute que les baleines, trop pourchassées, tendent à s’éloigner vers les mers polaires. Il faut aller les chercher jusque dans les parages du détroit de Behring, du côté des îles Kouriles, ou dans les mers antarctiques, voyages longs et périlleux dont plus d’un navire n’est jamais revenu.

— Après tout, mon cher Gibson, dit l’armateur, ceci n’est qu’un projet… Nous verrons plus tard… Tenons-nous-en au cabotage, puisqu’il a toujours été heureux, et ramenons le brick à Hobart-Town avec une belle cargaison dans sa cale. »

Vers six heures du soir, le James-Cook eut connaissance de la côte par le travers de la baie Waimah, à la hauteur des petits ports d’Ohawe. Quelques nuages se levant à l’horizon, le capitaine fit amener les perroquets et prendre les ris dans les huniers. C’est d’ailleurs une précaution qui s’impose à tous les bâtiments dans ces parages, où les coups de vent sont aussi subits que violents, et, chaque soir, l’équipage diminue la voilure par crainte d’être surpris.

Et, en effet, le brick fut passablement secoué jusqu’au matin. Il dut gagner de quelques milles au large, après avoir relevé les feux du cap Egmont. Le jour venu, il laissa arriver, repiqua vers la terre, dont M. Gibson ne voulait pas s’éloigner, et vint passer à l’ouverture de New-Plymouth, une des villes importantes de l’Île du nord.

La brise avait plutôt fraîchi pendant la nuit. Il ventait grand frais. On ne put rétablir les perroquets qui avaient été serrés la veille, et M. Gibson dut se contenter de larguer les ris des huniers. Le brick filait à la vitesse de douze milles à l’heure, incliné sur tribord, soulevé longuement par la houle du large, Parfois les lames, heurtant sa joue, le couvraient d’embruns à l’avant. Son étrave plongeait jusqu’à noyer la figure de proue, puis il se relevait aussitôt.

Ces coups de tangage et de roulis n’étaient point pour gêner M. Hawkins et Nat Gibson. Ayant déjà navigué, l’accoutumance ne leur manquait pas, et le mal de mer n’avait pas prise sur eux, Ils respiraient avec volupté cet air vivifiant, imprégné des salures marines, dont les poumons peuvent si largement s’emplir. En même temps, leurs regards prenaient plaisir à contempler ces sites infiniment variés de la côte occidentale.

Cette côte est peut-être plus curieuse que celle de l’Île du sud. Ika-na-Maoui — ce nom signifie en langue polynésienne « le Poisson de Maoui » — se montre plus riche en criques, en baies, en ports que Tawai-Pounamou, nom que les indigènes donnent au lac dans lequel se recueille le jade vert. Du large, la vue s’étend sur la chaîne montagneuse, toute verdoyante, d’où jaillissaient autrefois les éruptions volcaniques. Elle forme la charpente osseuse ou plutôt la colonne vertébrale de l’île, dont la largeur moyenne est d’une trentaine de lieues. Au total, la surface de la Nouvelle-Zélande n’est pas inférieure à celle des Îles-Britanniques, et c’est comme une seconde Grande-Bretagne que le Royaume-Uni possède à ses antipodes dans le Pacifique. Seulement, si l’Angleterre n’est séparée de l’Écosse que par cet étroit fleuve de la Tweed, c’est un bras de mer qui sépare l’Île du nord de l’Île du sud.

Depuis que le James-Cook avait quitté le port de Wellington, les chances de pouvoir s’en emparer étaient assurément diminuées. Flig Balt et Vin Mod s’entretenaient souvent à ce sujet. Et, ce jour-là, à l’heure du déjeuner, qui réunissait dans le rouf M. Hawkins, Nat Gibson et le capitaine, ils en causèrent encore. Vin Mod tenait la barre et ils ne couraient pas le risque d’être entendus des matelots de quart à l’avant.

« Ah ! cet aviso de malheur !… ne cessait de répéter Vin Mod. C’est lui qui a empêché le coup !… Pendant vingt-quatre heures ce satané bâtiment est resté par notre travers !… Si son commandant est jamais envoyé à bout de vergue, je demande à haler sur la corde qui lui serrera le cou !… Ne pouvait-il donc pas continuer sa route au lieu de marcher de conserve avec le brick ?… Sans lui, le James-Cook serait maintenant débarrassé du capitaine et de ses hommes !… Il rallierait les mers de l’Est, avec une bonne cargaison pour les Tonga ou les Fidji…

— Tout ça… c’est des mots ! observa Flig Balt.

— On se soulage comme on peut !… répondit Vin Mod.

— La question est de savoir, reprit le maître l’équipage, si la présence à bord de l’armateur et du fils Gibson ne nous oblige pas à renoncer…

— Jamais ! s’écria Vin Mod. Nos compagnons n’entendent pas ce refrain-la ! Len Cannon et les autres auraient bien trouvé le moyen de filer à Wellington, s’ils avaient pensé que le brick reviendrait tranquillement à Hobart-Town !… Ce qu’ils veulent, c’est naviguer pour leur propre compte, et non pour le compte de M. Hawkins !

— Tout ça… des mots, je le répète… dit Flig Balt, qui haussait les épaules. Pouvons-nous espérer que l’occasion se présentera ?…

— Oui !… oui !… affirma Vin Mod, que la colère prenait à voir le découragement du maître d’équipage, et l’on saura bien en profiter !… Et si ce n’est pas aujourd’hui ni demain… plus tard… dans ces parages de la Papouasie… au milieu de ces archipels où la police ne vous gêne guère !… Une supposition, par exemple… l’armateur et quelques autres, le fils Gibson, deux ou trois matelots ne reviennent pas à bord un soir… On ignore ce qu’ils sont devenus… Le brick repart, n’est-ce pas ?… »

Et ces criminelles pensées, Vin Mod, parlant à voix basse, les soufflait pour ainsi dire dans l’oreille de Flig Balt. Décidé à ne point le laisser faiblir, résolu à le pousser jusqu’au bout, il ne put retenir un formidable juron, lorsque le maître d’équipage lui envoya pour la troisième fois sa peu encourageante réponse :

« Des mots, tout ça… rien que des mots ! »

Vin Mod lança encore un horrible juron qui, cette fois, se fit entendre jusque dans la salle du rouf. M. Gibson, se levant de table, parut à la porte de l’arrière.

« Qu’y a-t-il donc ?… demanda-t-il.

— Rien, monsieur Gibson, répondit Flig Balt, une embardée qui a failli étaler Vin Mod sur le pont…

— J’ai cru que j’allais être envoyé par-dessus les bastingages !… ajouta le matelot.

— Le vent est vif, la mer dure, dit M. Gibson, après avoir examiné d’un rapide coup d’œil la voilure du brick.

— La brise tend à haler l’est, fit observer Flig Balt.

— En effet, arrive un peu, Mod… Il n’y a pas d’inconvénient à se rapprocher de terre. »

Puis, cet ordre donné et exécuté, M. Gibson rentra dans le rouf.

« Ah ! murmura Vin Mod, si vous commandiez le James-Cook, maître Balt, au lieu de laisser porter, il loferait plutôt…

— Oui… mais je ne suis pas le capitaine ! répondit Flig Balt, qui se dirigea vers l’avant.

— Il le sera, cependant, se répétait Vin Mod. Il faut qu’il le soit… quand je devrais être pendu ! »

Durant cette journée, on vit moins de baleines que la veille, ce qui expliquait la rareté des baleiniers dans ces parages. C’est plutôt le long du littoral de l’est qu’on cherche à les amarrer, du côté d’Akaroa et de la baie des îles de Tawai-Pounamou. Mais la mer n’était point déserte. Un certain nombre de caboteurs descendaient ou remontaient, abrités par la terre, à travers et au delà de la baie Taranaki.

Dans l’après-midi, toujours servi par une forte brise, ayant perdu de vue la cime du Whare-Orino, haut de deux mille pieds, dont la base trempe dans la mer, le James-Cook passa devant les ports de Kawhia et d’Aotea, où rentrait une flottille de bateaux de pêche qui ne pouvait plus tenir le large.

M. Gibson dut alors prendre un ris dans les huniers tout en conservant la misaine, la grande voile, la brigantine et les focs. Si la mer devenait plus dure, si le vent tournait à la tempête, il aurait toujours un refuge pour la nuit, puisque, vers six heures du soir, le bâtiment serait à l’ouvert d’Auckland. Aussi préféra-t-il ne point s’écarter de sa route.

À supposer que le James-Cook eût été contraint de chercher un abri contre le mauvais temps du large, il l’aurait trouvé sans peine à Auckland. La baie, dont cette ville occupe le fond vers le nord, est l’une des plus sûres de cette partie du Pacifique. Lorsqu’un navire a franchi son étroit goulet entre les roches de Parera et le « Manukan hafen », il navigue à l’intérieur d’une rade protégée sur tout son périmètre. Nulle nécessité même de gagner le port. Cette rade suffit, et des flottes prendraient partout bon mouillage.

Avec de tels avantages pour le commerce maritime, on ne s’étonnera pas que la cité ait rapidement conquis une grande importance. En y comprenant ses faubourgs, elle compte environ soixante mille âmes. Étagée sur les
« bon voyage, capitaine foucault ! » (Page 114.)
collines du côté méridional de la baie, elle est très variée d’aspect. Superbement aménagée avec ses squares et ses jardins que décore la flore tropicale, ses rues larges et propres, bordées d’hôtels et de magasins, cette curieuse ville, industrielle et commerçante, peut exciter l’envie de Dunedin et de Wellington.

Si M. Gibson se fût réfugié dans son port, il y aurait rencontré cent navires en arrivage et en partance. En cette portion nord de la Nouvelle-Zélande, l’attraction des mines d’or se faisait moins sentir que sur la partie méridionale d’Ika-na-Maoui et surtout que dans les provinces de Tawai-Pounamou. Là le brick eût pu sans trop de peine se débarrasser des recrues embarquées à Dunedin et les remplacer par quatre ou cinq matelots à choisir parmi ceux que le désarmement des navires laisse libres d’engagement. Il n’est pas moins. douteux, tant il prisait peu Len Cannon et ses camarades, que le capitaine s’y fût décidé, au grand ennui de Flig Balt et de Vin Mod, s’il eût jeté l’ancre à Auckland. Mais, pour éviter de nouveaux retards, il crut bon de rester sous petite voilure pendant toute la nuit. Quelquefois, même, il se mit en cape courante afin de faire tête aux lames de l’ouest et s’éloigner de la côte dont les feux lui paraissaient trop rapprochés sur tribord.

Bref, le James-Cook se comporta à merveille, grâce à l’habile manœuvrier qui le dirigeait. Il n’éprouva d’avaries sérieuses ni dans sa coque ni dans sa mâture.

Le lendemain 2 novembre, par un vent plus modéré et une mer plus maniable, le brick passait grand largue à l’ouvert d’une autre rade, plus vaste que celle d’Auckland, la rade de Kaipara, au fond de laquelle s’est fondé Port-Albert.

Enfin, vingt-quatre heures plus tard, car la brise avait notablement calmi, les hauteurs des Mannganni-Bluff, la baie Hokianga, la pointe Beef, le cap Van Diemen, après un parcours de soixante-dix à quatre-vingts milles, restaient en arrière. On laissait sur la gauche les récifs des Three-Kings. La mer s’ouvrait librement devant l’étrave jusqu’au fouillis de ces archipels des Tonga, des Hébrides, des Salomon, qui sont compris entre l’Équateur et le Tropique du Capricorne.

Il n’y avait donc plus qu’à mettre le cap au nord-ouest sur les terres de la Nouvelle-Guinée, encore éloignée de dix-neuf cents milles, pour avoir connaissance des Louisiades, et, au delà, des groupes actuellement entrés dans le domaine colonial de l’Allemagne.

Si le vent et la mer le favorisaient, M. Gibson comptait effectuer cette traversée dans le plus court délai. À remonter vers la ligne équinoxiale, les mauvais temps sont moins fréquents, moins redoutables que dans les parages de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. D’autre part, il est vrai, un bâtiment est exposé à des calmes qui peuvent retarder pendant de longs jours la navigation à voile, alors qu’ils rendent si rapide et si sûre la navigation à vapeur. Mais celle-ci est trop coûteuse, et, quand il s’agit du grand et du petit cabotage en ces lointaines mers du Pacifique, mieux vaut user de la toile que de dépenser du charbon.

Quoi qu’il en soit, la brise, faible et intermittente, menaçait de réduire à deux ou trois milles à l’heure la vitesse du brick. Cependant il avait tout dessus, jusqu’à ses voiles d’étai, ses ailes de pigeon, ses bonnettes. Mais si le calme blanc survenait, calme sans un souffle qui puisse rider la surface de la mer, alors que les longues houles bercent un navire et ne le déplacent pas, tout son échafaudage de voilure ne lui servirait à rien. M. Gibson ne pourrait s’aider que des courants qui portent généralement vers le nord en cette portion du Pacifique.

Toutefois, le vent ne tomba pas complètement. Un grand soleil semblait mettre la mer en ébullition, comme si elle eût été surchauffée dans ses couches inférieures. Les hautes voiles se gonflaient et le James-Cook laissait un léger sillage derrière lui.

Et, dans la matinée, comme M, Hawkins, Nat Gibson et le capitaine causaient de ce dont il est si naturel de s’entretenir en cours de navigation, du temps qu’il fait et du temps qu’il fera, M. Gibson dit :

« Je ne crois pas que cela dure…

— Et pourquoi ?… demanda l’armateur.

— Je vois à l’horizon certains nuages qui nous donneront bientôt du vent… ou je me trompe fort.

— Mais ils ne s’élèvent pas, ces nuages, fit observer M, Hawkins, ou, s’ils montent un peu, ils se dissipent…

— N’importe, mon ami, ils finiront par prendre corps, et les nuages, c’est de la brise…

— Qui nous serait favorable, ajouta Nat Gibson.

— Oh ! fit le capitaine, nous n’avons pas besoin d’une brise à trois ris !… Seulement de quoi remplir nos bonnettes et arrondir nos basses voiles…

— Et que dit le baromètre ?… demanda M. Hawkins.

— Il a une légère tendance à baisser, répondit Nat Gibson, après avoir consulté l’appareil placé dans la salle du rouf.

— Qu’il baisse donc, dit le capitaine, mais lentement, et ne fasse pas des bonds de singe qui grimpe puis dégringole sur son cocotier !… Si les calmes sont ennuyeux, les coups de vent sont redoutables, et je crois qu’il est, en somme, préférable…

— Je vais te dire ce qui serait préférable, Gibson, déclara M. Hawkins : ce serait d’avoir à bord une petite machine auxiliaire, quinze à vingt chevaux, par exemple… Cela servirait à faire de la route lorsqu’il n’y a plus un souffle dans l’espace, puis à entrer dans les ports et à en sortir.

— On s’en est passé jusqu’à présent, et l’on s’en passera longtemps encore, répondit le capitaine.

— C’est que tu es resté, mon ami, le marin de l’ancienne marine de commerce…

— En effet, Hawkins, et je ne suis pas pour ces navires mixtes !… S’ils sont bien construits pour la vapeur, ils sont mal construits pour la voile, et inversement…

— En tout cas, père, dit Nat Gibson, voici là-bas une fumée qu’il ne serait pas désagréable d’avoir en ce moment à notre bord. »

Le jeune homme montrait de la main un long panache noirâtre allongé au-dessus de l’horizon du nord-ouest. On ne pouvait le confondre avec un nuage. C’était la fumée d’un steamer qui marchait rapidement dans la direction du brick. Avant une heure les deux bâtiments seraient par le travers l’un de l’autre.

La rencontre d’un navire est toujours chose intéressante à la mer. On cherche à en reconnaître la nationalité par les formes de sa coque, la disposition de sa mature, en attendant qu’il ait hissé son pavillon en signe de salut. Harry Gibson avait donc sa longue vue aux yeux, et, une vingtaine de minutes après que le steamer eut été signalé, il se crut en mesure d’affirmer que c’était un français.

Il ne se trompait pas, et, alors que le bâtiment n’était plus qu’à deux milles du James-Cook, le pavillon tricolore monta à la corne de sa brigantine.

Le brick répondit aussitôt en arborant le pavillon du Royaume-Uni.

Ce steamer de huit à neuf cents tonneaux, très probablement un charbonnier, devait être à destination de l’un des ports de la Nouvelle-Hollande.

Vers onze heures et demie, il se trouvait à quelques encablures du brick, et il s’en approcha davantage, comme s’il avait l’intention de le « raisonner ». Du reste, la mer très calme favorisait cette manœuvre, qui ne présentait aucun danger. À bord du bâtiment, on ne se préparait pas à mettre une embarcation à la mer et les demandes et réponses s’échangeraient au moyen du porte-voix, suivant l’usage.

Et voici ce qui fut dit entre le steamer et le brick, en anglais :

« Le nom du navire ?…

James-Cook, d’Hobart-Town.

— Capitaine ?…

— Capitaine Gibson.

— Entendu.

— Et vous ?…

— L’Assomption, de Nantes, capitaine Foucault.

— Vous allez ?

— À Sydney, Australie.

— Entendu.

— Et vous ?…

— À Port-Praslin, Nouvelle-Irlande.

— Et vous venez d’Auckland ?…

— Non, de Wellington.

— Entendu.

— Et vous ?…

— D’Amboine des Moluques.

— Bonne navigation ?…

— Bonne… Un renseignement. À Amboine, on est très inquiet de la goëlette Wilhelmina, de Rotterdam, qui devait être arrivée depuis un mois, venant d’Auckland. Vous n’en avez eu aucune nouvelle ?…

— Aucune.

— J’ai fait route par l’ouest à travers la mer de Corail, déclara le capitaine Foucault, et je ne l’ai pas rencontrée… Est-ce que vous comptez chercher par l’est la Nouvelle-Irlande ?

— C’est notre intention.

— Il est possible que la Wilhelmina, se trouve désemparée à la suite de quelque tempête…

— Possible, en effet.

— On vous prie de veiller en traversant ces parages…

— Nous veillerons.

— Et, maintenant, bon voyage, capitaine Gibson.

— Bon voyage, capitaine Foucault ! »

Une heure après, le James-Cook, qui avait perdu de vue le steamer, remontait cap au nord-nord-ouest, en se dirigeant vers l’île Norfolk.