Les Frères Kip/Première partie/Chapitre IX

Hetzel (p. 183-211).


IX

à travers la louisiade.


Au lendemain, 15 novembre, une trentaine de milles, ce fut tout ce que le James-Cook avait gagné vers le nord-est depuis la veille. La brise était tombée au déclin du jour. Nuit calme et chaude, que passagers et équipage passèrent sur le pont. Dormir dans les cabines par cette température étouffante, cela n'eût pas été possible, même une heure.

Au surplus, le navire suivait alors des parages dangereux, et la surveillance ne devait pas se ralentir un instant.

M. Gibson avait fait établir à l’avant du rouf une tente fixée à des montants le long de la lisse. C'est à l’abri de cette tente que se prenaient les repas, plus agréablement qu’à l’intérieur du carré.

Ce matin-là, pendant le déjeuner, la conversation porta sur ces îles des Louisiades au milieu desquelles le brick devait effectuer la partie périlleuse de sa traversée. Son point le plaçait à quatre cent cinquante milles environ du groupe de la Nouvelle-Irlande. Dans quatre jours, si les calmes ne le retardaient pas, — ce qui arrive fréquemment au cours de la saison chaude entre le Tropique et l’Équateur, — il laisserait tomber l’ancre au mouillage de Port-Praslin.

« Vous avez plusieurs fois parcouru cet archipel des Louisiades ? demanda Pieter Kip en s’adressant au capitaine.

— Oui… plusieurs fois, lorsque j’allais prendre cargaison à la Nouvelle-Irlande, répondit M. Gibson. »

— N’est-ce pas une navigation difficile ?… ajouta Karl Kip.

— Difficile, en effet, monsieur Kip. Vous n’avez jamais eu l’occasion de visiter cette partie du Pacifique ?…

— Jamais, monsieur Gibson, et je n’ai pas encore dépassé en latitude la Papouasie.

— Eh bien, affirma M. Gibson, un capitaine qui serait imprudent ou inattentif risqueraitde jeter son navire sur les innombrables récifs de ces parages. Figurez-vous des bancs madréporiques longs de deux cents milles et larges d’une centaine… À moins d’être bon pratique, on y laisserait son doublage et même sa coque…

— Est-ce que vous avez quelquefois relâché dans les principales îles ?… reprit Pieter Kip.

— Non, répondit M. Gibson. D’ailleurs, quel commerce ferait-on avec Rossel, Saint-Aignan, Trobriant, Entrecasteaux… À moins qu’on ne voulût remplir sa cale de noix de coco, car ce sont ces îles qui possèdent les plus beaux cocotiers de toute la terre ?…

— Cependant, fit observer M. Hawkins, si les navires ne vont pas charger aux Louisiades, ce n’est point que l’archipel soit inhabité…

— En effet, mon ami, déclara M. Gibson. On y trouve une population farouche et cruelle… peut-être même cannibale, malgré les efforts des missionnaires.

— Est-ce qu’il y a eu récemment des scènes d’anthropophagie ?… demanda Pieter Kip.

— Il n’est que trop vrai, affirma le capitaine, des scènes épouvantables. Aussi un bâtiment qui ne se tiendrait pas sur ses gardes risquerait-il d’être attaqué par ces indigènes…

— Et non seulement par les naturels de la Louisiade, mais aussi par ceux de la Nouvelle-Guinée, déclara Karl, Kip. Je crois les Papouas non moins redoutables…

— Tous ces sauvages se valent, répondit le capitaine, également fourbes et sanguinaires !… Voila plus de trois cents ans que ces terres ont été découvertes par le Portugais Serrano, puis visitées en 1610 par le Hollandais Shouten et en 1770 par James Cook, qui y fut reçu à coups de javelines… Enfin le Français Dumont d’Urville, lors du voyage de l’Astrolabe, en 1827, dut répondre par des coups de feu aux démonstrations hostiles de ces Polynésiens… Eh bien, depuis cette époque, la civilisation n’a fait aucun progrès chez ces peuplades…

— Et il en est de même, ajouta Nat Gibson, dans toute la partie du Pacifique comprise entre la Nouvelle-Guinée et les îles Salomon. Il n’y a qu’à se rappeler les voyages de Carteret, de Hunter, de l’Américain Morrel, qui faillit y perdre son navire Australie !… Une de ces îles est nommée « île des Massacres », et nombre d’autres mériteraient de porter le même nom…

— Ma foi, conclut M. Hawkins, c’est à vous, messieurs les Hollandais, de civiliser ces indigènes… Votre pavillon flotte sur les terres voisines… Il abrite l’archipel des Moluques, et l’on vous saura gré d’y avoir assuré la navigation du commerce.

— Aussi, répondit Karl Kip, le gouvernement de Batavia ne cesse-t-il de s’en préoccuper. Pas une année ne s’écoule sans qu’un bâtiment soit envoyé à la baie de Triton, sur la côte nord de la Nouvelle-Guinée, où nous avons fondé une colonie…

— Et nous chercherons à en fonder d’autres, ajouta Pieter Kip. N’est-ce pas notre intérêt évident depuis que l’Allemagne a mis la main sur les archipels du nord ?…

— Vraiment, toutes les puissances maritimes auraient intérêt à vous y aider, observa Nat Gibson. Est-ce qu’elles n’ont pas, la plupart, un pied dans cette portion du Pacifique ?… Regardez ces noms inscrits sur les cartes : Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Zélande, Nouvelles-Hébrides, Nouveau-Hanovre, Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, sans parler de l’Australie, qui s’est appelée Nouvelle-Hollande, et dont l’Angleterre a l’exclusive possession ! »

Très juste, cette remarque. Les pavillons de toutes couleurs flottent sur ce domaine, colonial, et sa civilisation devrait faire de rapides progrès.

Ce qui n’est pas moins exact, c’est que ledit domaine est insuffisamment protégé jusqu’ici. Principalement entre les Salomon, les Hébrides, la Papouasie et les groupes du nord, la navigation ne s’effectue pas sans grands risques.

On ne s’étonnera donc pas que le James-Cook, destiné à cette navigation, fût armé d’une petite pièce de cuivre qui portait un boulet de quinze livres à six cents mètres, et que le râtelier du rouf possédât une demi-douzaine de fusils et de revolvers. Si quelques pirogues suspectes s’approchaient, on saurait les tenir à distance.

Ces Papouas, ou Papous, ou Negritos d’origine, constituent une race intermédiaire entre les Malais et les nègres. Ils se divisent en Alfakis, qui sont des montagnards, et en — Papouas proprement dits, qui occupent le littoral. Ces indigènes, ni agriculteurs ni pasteurs, forment des tribus isolées, sous le commandement de vieux chefs, auxquels est attribué le nom de « capitans ». Ils n’habitent que des huttes misérables. Ils sont à peine vêtus de peaux de bêtes ou de pagnes en écorce. Du reste, la vie est facile sur ces territoires de la Nouvelle-Guinée et des Louisiades. L’alimentation s’y voit largement assurée : des tortues, des poissons, des taros, des ignames, des coquillages en abondance, des cannes à sucre, des bananes, des noix de coco, du sagou, des choux-palmistes. Dans les magnifiques forêts de l’intérieur, riches en muscadiers, lataniers, bambous, ébéniers, pullulent les cochons, les kangourous, les pigeons kalaos, les ramiers (l’espèce comestible. Là aussi se rencontre, par excellence, l’habitat du monde ornithologique : kakatois, perroquets, koukals, loris, perruches, tourterelles, gouras, nikobars, martins-pêcheurs, ménures-lyres. À citer, entre tous, les plus remarquables spécimens des oiseaux de Paradis, huit espèces admirables, depuis le grand émeraude jusqu’au manucode royal, recherchés à de beaux prix par les marchands de l’Asie orientale. De là vient qu’un voyageur a pu appeler cette région l’Eldorado de l’Océanie, auquel ne manquent ni les bois précieux, ni l’or, ni les perles de grande valeur.

Il n’était pas question que le James-Cook visitât les points principaux de la Nouvelle-Guinée, le havre Dori, le golfe Mac Cluer, la baie Geelwink, la baie Humboldt, la baie du Triton, ou les Hollandais ont quelques établissements. Il se contenterait de doubler le cap Rodney, à l’extrémité la plus orientale de la grand île, en prenant du large, afin d’éviter, ses innombrables récifs.

Cela se fit dans la journée du 15 novembre. De cette distance on put apercevoir la chaîne de l’Astrolabe, élevée de trois à quatre mille pieds, et les pitons qui la dominent, le Simpson, le Sucking. Puis, sous une voilure réduite, rapidement manœuvrable, toujours prête à être masquée ou éventée, le brick donna dans cette mer hérissée d’écueils, comprise entre l’archipel des Salomon et la longue pointe que la Papouasie détache vers le sud-est.

Il n’y avait aucun navire en vue, aucune embarcation indigène ne se montrait de ce côté.

Pendant la nuit, tout le monde à bord s’imposa une extrême vigilance. Les hautes voiles avaient été carguées, bien que la brise fût molle, et le James-Cook ne navigua que sous ses deux huniers, sa trinquette, son grand foc et sa brigantine.

Au delà du cap Rodney, des feux assez nombreux furent aperçus le long de la côte, au revers de la pointe papouasienne et sur l’île d’Entrecasteaux, qu’un détroit de quelques milles sépare du cap. L’obscurité était profonde, le temps couvert. Pas une étoile au ciel. Une heure après le coucher du soleil, le croissant de la lune avait disparu derrière les nuages de l’horizon.

Peut-être, entre onze heures et minuit, les hommes de quart entrevirent-ils quelques pirogues à proximité du James-Cook ; mais ils n’auraient pu l’affirmer. Dans tous les cas, il n’y eut pas lieu de se mettre sur la défensive et la nuit s’écoula sans incidents.

Le lendemain, le vent, qui avait fraîchi au lever du jour, tomba soudain. La mer prit une apparence huileuse. Comme les nuages se dissipèrent vers dix heures, il fallait s’attendre à subir une haute température, ces parages étant situés à dix degrés seulement de l’Équateur, et le mois de novembre correspondant au mois de mai de l’hémisphère septentrional.

Un peu avant midi, par le travers de l’île d’Entrecasteaux laissée sur bâbord, la vigie signala l’approche d’une pirogue. Cette embarcation venait probablement de la grande terre, après avoir contourné le sud de l’île, et marchait en direction du James-Cook, immobilisé par le calme.

Dès que Karl Kip eut aperçu la pirogue, il dit à M. Hawkins :

« Ou je me trompe fort, ou cette embarcation cherche à nous accoster…

— Je le crois comme vous », répondit l’armateur, M. Gibson, son fils, et Pieter Kip, sortis du rouf, se dirigèrent sur l’avant.

La pirogue, faite d’écorce d’arbre, non munie de balancier, était de petite dimension. Elle marchait à la pagaie, sans trop de hâte, manœuvrant entre les têtes de roches qui s’étendent au sud-est de l’île d’Entrecasteaux.

Dès qu’il l’eut observée avec sa longue vue :

« Elle n’est montée que par deux hommes, déclara M. Gibson.

— Deux hommes ?… répéta M. Hawkins. Eh bien, si leur intention est de venir à bord, je ne crois pas qu’il y ait grand inconvénient à les recevoir…

— Et je serais curieux, ajouta Nat Gibson, d’examiner d’un peu près le type papoua…

— Laissons approcher, répondit le capitaine. Dans dix minutes, la pirogue sera bord à bord, et nous saurons ce que veulent ces indigènes.

— Trafiquer sans doute… dit M. Hawkins.

— Il n’y a pas d’autre embarcation en vue ?… demanda Pieter Kip.

— Aucune », répliqua M. Gibson, qui venait d’examiner la mer du côté du large, puis au nord et au sud de l’île d’Entrecasteaux.

La pirogue gagnait vers le brick, poussée par la double pagaie dont les palettes se levaient et s’abaissaient avec une régularité mécanique.

Lorsqu’elle ne fut plus qu’à une cinquantaine de pieds du James-Cook, un des indigènes se redressa et cria ce mot :

« Éboura… éboura ! »

Le capitaine, penché au-dessus du bastingage, se retourna vers ses compagnons et dit :

« C’est un mot qui signifie « oiseau » dans le langage des naturels de la Nouvelle-Irlande, et je suppose que les Papouas de la Nouvelle-Guinée lui donnent la même signification. »

M. Gibson ne se trompait pas. Le sauvage tenait de la main droite un oiseau qui valait sans doute la peine de figurer dans une collection ornithologique.

C’était, en effet, un paradisier de l’espèce manucode, comme on le vit bientôt, le paradisier royal, plumage rouge brun velouté, tête partiellement couleur orange, tache noirâtre à l’angle de l’œil, gorge mordorée, traversée d’une raie brunâtre et d’une raie d’un vert métallique, le reste du corps d’une parfaite blancheur, le flanc garni de plumes émeraude à, leur extrémité, les unes rouges, les autres jaunes, avec filets cornés, armés de fines barbules, enroulés à leurs pointes. Cet oiseau, d’une longueur d’environ six pouces, est de ceux, prétend-on, qui ne perchent nulle part et dont les indigènes n’ont jamais pu découvrir le nid. C’est l’un des plus curieux, des plus intéressants en ce pays papoua, où ils se rencontrent en grand nombre.

« Ma foi, dit M. Hawkins. je ne serais pas fâché de me procurer un de ces paradisiers, dont Gibson m’a parlé si souvent…

— Ce sera facile, répondit Pieter Kip, car ce sauvage vient certainement pour l’échanger…

— Qu’il monte à bord », ordonna le capitaine.

Un des matelots déploya l’échelle de corde. La pirogue accosta et l’indigène, son oiseau à la main, s’élança lestement sur le pont, répétant :

« Éboura… éboura… »

Son compagnon était resté dans la pirogue, dont la bosse fut tournée à un taquet, et il ne cessa de regarder attentivement le brick sans répondre aux signes que lui faisaient les matelots.

Le naturel qui venait d’embarquer présentait le type distinctif de cette race de papouas-malais qui occupent les parties littorales de la Nouvelle-Guinée : taille moyenne, corps trapu, constitution vigoureuse, nez grossièrement épaté, large bouche aux lèvres épaisses, traits anguleux, cheveux rudes et droits, peau d’un jaune sale à coloration peu foncée, physionomie dure, mais non dépourvue d’intelligence et même d’astuce.

Cet homme, dans l’opinion de M. Gibson, devait être un capitan, un chef de tribu. Âgé d’une cinquantaine d’années, à peu près nu, il n’avait pour tout vêtement qu’une peau de kangourou autour des reins, un pagne d’écorce sur les épaules.

Comme M. Hawkins n’avait pu retenir un geste admiratif à la vue de l’oiseau, ce fut à lui que l’indigène s’adressa tout d’abord. Après avoir élevé le paradisier à la hauteur de sa tête, il le balança et le retourna pour le montrer sous toutes ses faces.

M. Hawkins, très décidé à faire l’acquisition de ce magnifique manucode, se demandait ce qu’il pourrait donner en échange. Très probablement le Papoua ne serait point sensible à l’offre d’une piastre dont il ne connaissait sans doute pas la valeur.

Celui-ci l’eut bientôt tiré d’embarras, en répétant, la bouche grande ouverte :

« Wobba… wobba ! »

Ce mot, M. Gibson le traduisit par : À boire ! à boire !… et il fit monter de la cambuse une bouteille de wisky.

Le capitan la prit, s’assura qu’elle était pleine du liquide blanchâtre qu’il connaissait bien, et, sans la déboucher, il la mit sous son bras. Puis, le voici qui arpente le pont du brick de l’avant à l’arrière, regardant moins l’acastillage et les agrès que les matelots, les passagers et le capitaine. On eût dit qu’il cherchait à se rendre compte du nombre de personnes qui se trouvaient à bord. C’est ce que crut remarquer Karl Kip, et il en toucha un mot à son frère.

Nat Gibson eut alors l’idée de photographier ce type. Non point qu’il songeât à lui faire cadeau de son portrait, car le temps lui aurait manqué pour obtenir l’épreuve. Il voulait enrichir sa collection en y introduisant un Papoua authentique.

« C’est une bonne idée, dit M. Hawkins, mais comment empêcher ce diable-là de bouger ?

— Essayons », répondit Nat Gibson.

Il prit donc l’indigène par le bras afin de le conduire à l’arrière. Et comme celui-ci, ne comprenant pas ce qu’on attendait de lui, opposait quelque résistance :

« Assaï », lui dit M. Gibson.

Ce mot est le vocatif du verbe « venir » dans le langage papouasien, et le capitan y répondit en se dirigeant vers le rouf.

Nat Gibson apporta son appareil à l’arrière et le disposa sur le trépied. Puis, avant de le braquer sur le sauvage, il chercha à placer celui-ci dans une pose convenable de manière à obtenir un bon cliché.

Mais le capitan, fort agité, fort démonstratif, se mit à, remuer la tête, les bras, et comment l’obliger à rester tranquille pendant les quelques secondes nécessaires à l’opération ?… Par bonheur, lorsqu’il eut vu Nat Gibson disparaître sous le voile noir de l’objectif, la surprise lui donna une immobilité complète.

Cet instant suffit pour la pose, et, l’opération terminée, le capitan, sa bouteille à la main, gagna aussitôt vers l’échelle de tribord.

Mais, en passant sur l’avant du rouf, dont la porte était ouverte, il y entra comme pour s’assurer qu’il ne s’y trouvait personne. Et ce fut le même sentiment qui le conduisit jusqu’au poste de l’équipage, dont le capot était rabattu. Enfin ses regards s’arrêtèrent sur la petite pièce de cuivre braquée à l’avant, et dont il n’ignorait pas la puissance, car il s’écria :

« Mera… mera ! »

Mot du vocabulaire indigène qui signifie tonnerre, comme « oura » signifie éclair ou lumière vive.

À ce moment, l’œil du capitan brilla d’une flamme qui s’éteignit presque soudain, et sa physionomie reprit cette insignifiance qui distingue les représentants de la race andamène.

Revenu enfin près de l’échelle, le Papoua franchit le bastingage, descendit dans la pirogue, promena une dernière fois son regard de l’avant à l’arrière du brick, et saisit une des pagaies, tandis que son compagnon saisissait l’autre. L’embarcation, rapidement manœuvrée, ne tarda pas à disparaître au tournant de l’île d’Entrecasteaux pour rallier la pointe de la grande terre.

« Avez-vous vu, demanda alors Karl Kip, avec quelle attention cet homme observait le James-Cook, et surtout son équipage ?…

— Cela m’a frappé », répondit M. Hawkins.

De son côté, le capitaine Gibson avait fait la même remarque. Toutefois, que le Papoua fût venu à bord se rendre compte des forces dont le brick disposait, rien de moins certain. Il avait un oiseau à vendre, il l’avait vendu, on le lui avait payé d’une bouteille de wisky, il s’en était montré satisfait, la pirogue l’avait reconduit la d’où il venait… Avant une heure il serait ivre-mort, et on ne le reverrait plus.

Soit, mais, en somme, il était à regretter que le James-Cook fût a peu près encalminé à cette place par le travers de l’île d’Entrecasteaux. La brise ne se faisait plus sentir qu’en souffles intermittents. Les dernières rides de la mer s’effaçaient, et sa surface se gonflait à peine d’une longue houle. M. Gibson se demandait donc s’il n’y aurait pas lieu de mouiller avec cinquante brasses de chaîne. En se rapprochant de l’île, il trouverait une bonne tenue et pourrait attendre la reprise des vents du sud-est.

Il s’entretint à ce sujet avec le maître d’équipage, qui ne vit aucun inconvénient à jeter l’ancre.

Flig Balt avait ses raisons pour approuver le capitaine, ou plutôt, Vin Mod lui avait dit :

« Le temps est couvert, la nuit sera pluvieuse, une de ces pluies sans vent qui tombent du soir jusqu’au matin… Il est probable que M. Hawkins, les deux Hollandais, le fils Gibson iront dormir dans leurs cabines… Il ne restera sur le pont que le capitaine et les hommes de quart… Lorsque viendra le tour de Len Cannon, de Sexton, de Kyle et de Bryce, les autres seront dans le poste… C’est peut-être l’occasion qui nous a manqué jusqu’ici de surprendre M. Gibson, de nous débarrasser de lui, et, si nous ne parvenons pas à nous emparer du brick, d’avoir du moins Flig Balt pour capitaine… »

Tel avait été préalablement le sujet d’une conversation entre Vin Mod et Len Cannon, à laquelle prirent part Kyle, Sexton et Bryce. Oui… tout d’abord, en finir avec le capitaine Gibson, puis on aviserait…

Or, les circonstances allaient être favorables, si le brick jetait l’ancre au lieu de passer la nuit sous voiles. M. Gibson serait seul à veiller sans doute, et, par accident, il aurait disparu…

Or, ce qui déjoua les plans de Vin Mod, c’est que le capitaine Gibson voulut avoir l’avis de Karl Kip sur la convenance de mouiller ou non jusqu’au lever du jour.

Et Karl Kip lui répondit sans hésiter :

« Je n’en ferais rien à votre place, monsieur Gibson… Ces parages ne sont pas sûrs… Une attaque des indigènes est toujours à craindre… Si cela arrive, mieux vaut ne pas être au mouillage et, pour peu que la brise se déclare, pouvoir s’éloigner sans perdre du temps à lever l’ancre et à hisser les voiles. »

Le capitaine, comprenant la justesse de ces raisons, s’y rendit. Donc, à l’extrême mécontentement du maître d’équipage et de ses complices, le James-Cook conserva sa voilure de nuit, lorsque le soleil fut couché, et il demeura en vue de l’île d’Entrecasteaux, distante de deux à trois milles.

D’autre part, la pluie, qui avait commencé vers cinq heures du soir, ne dura pas. L’orage se manifestait par des éclairs de chaleur et de lointains roulements. La température était très élevée, le thermomètre Farenheit marquant quatre-vingt-dix degrés [1]. Aussi, ni M. Hawkins, ni Nat Gibson, ni Karl et Pieter Kip n’allèrent-ils occuper leurs cabines. Tous, comme les matelots qui n’étaient pas de quart, s’étendirent sur le pont.

Décidément, la malchance se déclarait une fois de plus contre Flig Balt, Vin Mod et leurs partisans.

Il va sans dire que M. Gibson avait donné des ordres et pris ses mesures pour que les approches du brick fussent surveillées avec le plus grand soin. Les hommes durent se tenir à l’avant et à l’arrière. Quoi qu’eût dit M. Hawkins, l’observation de Karl Kip subsistait. Le capitan n’était-il venu à, bord que dans le but d’échanger son oiseau de Paradis contre un objet quelconque, ou pour reconnaître les forces du James-Cook ?…

Précisément, devant le rouf, on causa de l’incident, tout d’abord, puis de choses et autres. La tente avait été serrée afin de donner plus d’air. Un profond silence régnait autour du navire. Au large, pas un feu n’attirait les regards, ni du côté de l’île d’Entrecasteaux, certainement inhabitée.

Puis la conversation tomba peu à peu. Les paupières s’alourdirent, et, sans doute, le sommeil allait vaincre les plus résistants, lorsqu’une voix se fit entendre, — la voix de Jim, qui se promenait le long de la coursive.

« Pirogues… pirogues ! » criait le mousse.

Tous furent immédiatement sur pied, capitaine, passagers, équipage, et se portèrent du côté de bâbord.

C’était dans cette direction, en effet, que Jim avait aperçu ou cru apercevoir des embarcations en marche vers le brick.

Au milieu de cette obscure nuit, peut-être s’était-il trompé ?…

On le pensa au premier moment. Un trouble des eaux, tel qu’en produit une pagaie, eut bientôt montré que le mousse n’avait point fait erreur, et Nat Gibson de s’écrier à son tour :

« Là… là… des embarcations ! »

Un des matelots projeta alors la lumière d’un fanal en cette direction, ce qui permit de distinguer plusieurs pirogues à une trentaine de pieds du navire. Sans la vigilance de Jim, le brick eût été surpris par une brusque attaque, et on n’aurait pas eu le temps de se mettre sur la défensive.

« Aux fusils… aux revolvers ! » ordonna aussitôt M. Gibson.

Les matelots accoururent vers le rouf, les armes furent distribuées. Chacun reçut un fusil ou un revolver avec cartouches de rechange, et alla se poster le long du bastingage de bâbord, de manière à repousser ceux des assaillants qui tenteraient de s’élancer sur le pont.

Au large, d’ailleurs, à l’opposé de l’île d’Entrecasteaux, on n’apercevait rien de suspect, on n’entendait aucun bruit de pagaies. Pas la moindre agitation à la surface de la mer, et il n’était pas probable que d’autres embarcations vinssent de l’est.

Les indigènes, cependant, voyant la lumière du fanal braquée sur eux, comprirent qu’ils étaient découverts. Plus de surprise possible. Aussi l’attaque commença-t-elle a l’instant. Une volée de flèches et une pluie de pierres, lancées à la fronde, vinrent s’abattre contre les flancs du brick ou passèrent au-dessus du pont entre les agrès.

Personne ne fut touché, mais, à la quantité de projectiles, il fallut bien reconnaître que les assaillants devaient être nombreux. Et, de fait, ils n’étaient pas moins d’une soixantaine, embarqués sur une dizaine de grandes pirogues. Or le capitaine ne disposait que d’une quinzaine d’hommes, en comptant le mousse Jim.

« Feu ! » commanda-t-il.

Et de multiples coups de feu, répondant à l’agression des Papouas, accueillirent les embarcations. Nul doute que plusieurs balles n’eussent atteint leur but. Des cris de blessés s’élevèrent, en même temps qu’une seconde nuée de flèches tombait sur le navire.

« Attendons maintenant, dit le capitaine. Ne tirez plus qu’à bout portant sur les premiers de ces coquins qui voudront franchir le bastingage ! »

Cela ne tarda guère. Un instant après, les pirogues heurtaient la coque du brick. Puis les Papouas, s’accrochant aux armatures des haubans, essayèrent de se hisser jusqu’à la lisse, afin d’envahir le pont et d’y engager une lutte corps à corps.

Évidemment, dans ces conditions, une fois à bord, les indigènes ne pourraient plus employer ni l’arc ni la fronde. Mais ils ne seraient pas désarmés. Leurs bras brandissaient cette sorte de couperet de fer, nommé « parang » en langue insulaire, qu’ils savent manier avec autant de vigueur que d’habileté.

Donc, nécessité de repousser l’assaut à coups de fusil, à coups de revolver, à coups de coutelas, nécessité de rejeter les sauvages à la mer, avant qu’ils eussent pu mettre le pied sur le pont.

En premier lieu, les Papouas parurent à la hauteur de la lisse, en s’arc-boutant aux porte-haubans du grand mât et du mât de misaine. Aussitôt repoussés, ils retombèrent au fond des pirogues.

Du reste, à la lueur des détonations, on avait reconnu l’un d’eux.

C’était le capitan, chef de toute cette bande, venu à bord en vue de cette attaque.

Cependant le nombre des assaillants était si considérable, les forces si disproportionnées, que la situation ne laissait pas d’être des plus graves. Si le capitan et les Papouas envahissaient le pont, le personnel du James-Cook, malgré la supériorité de ses armes, finirait par être accablé. Réduit à se réfugier à l’intérieur du rouf à l’arrière, ou dans le poste à l’avant, il y serait bientôt forcé. Un massacre s’ensuivrait dans lequel tous succomberaient. Impossible d’employer la petite pièce d’artillerie. Excellente lorsqu’il s’agissait de tirer à distance sur une pirogue, elle était sans utilité du moment que les pirogues se trouvaient bord à bord.

D’ailleurs, ils se défendirent avec autant de vigueur que de courage, les passagers et les matelots du James-Cook. Au début, cinq ou six indigènes avaient pu se hisser contre la coque. Les pieds appuyés sur le liston, ils tentèrent d’enjamber le bastingage ; mais, revolvers et coutelas aidant, ils furent contraints de s’abattre, les uns dans les embarcations, les autres dans la mer.

Il est vrai, du côte des assaillis, quelques-uns ne tardèrent pas à être blessés — entre autres Pieter Kip et le matelot Burnes, atteints d’un coup de parang, celui-ci au bras, celui-là à l’épaule. Ces blessures, légères fort heureusement, ne les obligèrent même pas à abandonner leur poste. En somme les armes à feu firent des ravages plus sérieux parmi les indigènes.

Le combat ne dura qu’une dizaine de minutes, et les Papouas ne parvinrent pas à prendre possession du brick. Pendant un instant, le capitan et deux sauvages, le couperet en main, étaient parvenus et se hisser par les porte-haubans, et ils allaient franchir la lisse, tandis que deux ou trois pirogues se dirigeaient vers l’arrière. Alors Karl Kip, secondé par Nat Gibson, s’élançant sur le capitan, lui troua la poitrine de deux balles, tandis que le jeune homme tirait sur les embarcations.

Lorsque les Papouas virent tomber leur chef, dont le corps disparut sous les eaux, ils ralentirent l’attaque et parurent disposés à l’abandonner. N’ayant pu surprendre le navire, ils se rendaient compte qu’elle ne réussirait pas, bien qu’ils fussent au moins quatre contre un. Ceux qui voulaient encore sauter sur le pont, soit par la proue, soit par le couronnement, ne tardèrent pas à lâcher pied. Obligés de se défendre à leur tour, ils tentèrent de se rembarquer dans les pirogues. Quelques-uns, grièvement frappés, se noyèrent. Et si deux ou trois matelots furent encore blessés à coups de parang, du moins n’y eut-il pas un mort de leur côté.

Il était à peine dix heures et quart lorsque les embarcations commencèrent à s’éloigner du brick.

Alors les derniers coups furent dirigés sur elles, tant qu’on put les apercevoir. À ce moment, sans doute par la faute d’un maladroit, — et la profonde obscurité eût été son excuse, — une balle vint frôler la tête de M. Gibson de si près que son chapeau fut emporté jusqu’à l’arrière du rouf.

Le capitaine ne s’en inquiéta pas autrement, bien que la balle eût failli lui traverser la tête. Il se précipita vers l’avant, suivi de son fils, qu’il venait d’appeler, et tous deux eurent rapidement mis en position la petite pièce de cuivre.

Les pirogues, à une encâblure du James-Cook, présentaient encore une masse confuse vers laquelle le matelot Hobbes dirigea la lumière du fanal.

La pièce, chargée, étoupillée, était prête à faire feu par le sabord, qui fut relevé de ce côté.

Le coup partit, et des hurlements répondirent à la détonation.

Si on ne le vit pas, aucun doute que l’un des canots n’eût été atteint par le projectile et coulé avec les Papouas qui le montaient.

La pièce fut aussitôt rechargée, non pour servir une seconde fois, mais en prévision d’un retour offensif qui ne se produisit pas.

Le faisceau lumineux du fanal, promené dans la direction de l’ouest, n’éclairait plus qu’une surface de mer absolument déserte, et déjà les pirogues s’étaient abritées derrière l’île d’Entrecasteaux.

Maintenant le James-Cook n’avait plus rien à craindre, ou du moins il ne serait pas surpris. Les précautions seraient maintenues, et l’on veillerait, toutes armes en état, jusqu’au lever du jour.

Les blessures de Pieter Kip, de Burnes et de trois autres des matelots furent alors visitées. M. Hawkins, qui s’y connaissait, put assurer qu’elles ne présentaient aucune gravité. La pharmacie du bord permit de leur appliquer un premier pansement et aucun des
le combat ne dura qu’une dizaine de minutes… (Page 206.)
blessés ne songea même à regagner ni sa cabine, ni le poste d’équipage.

Lorsque Flig Balt et Vin Mod se retrouvèrent seuls à l’avant du brick, le matelot dit à voix basse :

« Manqué… on l’a manqué ! »

Et, si FIig Balt, suivant son habitude, ne répondit pas, Vin Mod savait bien ce que signifiait ce silence…

« Que voulez-vous, maître Balt, ajouta-t-il, au milieu d’une nuit si noire, on ajuste mal !… Après tout, il n’a même pas l’air de s’en être aperçu !… Une autre fois… on sera plus heureux ! »

Puis, se penchant à l’oreille de son compagnon :

« Fâcheux, tout de même !… murmura-t-il. À cette heure, Flig Balt serait le capitaine du brick, et Vin Mod son maître d’équipage ! »

  1. 32°22 centigrades.