Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IV/01


Traduction par Henri Mongault.
NRF (1p. 175-184).

I

Le père Théraponte

Aliocha s’éveilla avant l’aube. Le starets ne dormait plus et se sentait très faible ; néanmoins il voulut se lever et s’asseoir dans un fauteuil. Il avait toute sa connaissance ; son visage, quoique épuisé, reflétait une joie sereine ; le regard gai, affable, attirait à lui. « Peut-être ne verrai-je pas la fin de ce jour », dit-il à Aliocha. Il voulut aussitôt se confesser et communier ; son directeur habituel était le Père Païsius. Puis on lui administra l’extrême-onction. Les religieux se réunirent, la cellule, peu à peu, se remplit ; le jour était venu ; il en vint aussi du monastère. Après l’office, le starets voulut faire ses adieux à tout le monde, et les embrassa tous. Vu l’exiguïté de la cellule, les premiers arrivés cédaient la place aux autres. Aliocha se tenait auprès du starets, de nouveau assis dans son fauteuil. Il parlait et enseignait selon ses forces ; sa voix, quoique faible, était encore assez nette. « Depuis tant d’années que je vous instruis par la parole, c’est devenu pour moi une habitude si invétérée que, même dans mon état de faiblesse actuel, le silence me serait presque pénible, mes Chers Pères et frères », plaisanta-t-il en regardant d’un air attendri ceux qui se pressaient autour de lui. Aliocha se rappela ensuite certaines de ses paroles. Mais, bien que sa voix fût distincte et suffisamment ferme, son discours était assez décousu. Il parla beaucoup, comme s’il avait voulu, à cette heure suprême, exprimer tout ce qu’il n’avait pu dire durant sa vie, dans le dessein non seulement d’instruire, mais de faire partager à tous sa joie et son extase, d’épancher une dernière fois son cœur…

« Aimez-vous les uns les autres, mes Pères, enseignait le starets (d’après les souvenirs d’Aliocha). Aimez le peuple chrétien. Pour être venus nous enfermer dans ces murs, nous ne sommes pas plus saints que les laïcs ; au contraire, tous ceux qui sont ici ont reconnu, par le seul fait de leur présence, qu’ils étaient pires que les autres hommes… Et plus le religieux vivra dans sa retraite, plus il devra avoir conscience de cette vérité ; autrement, ce n’était pas la peine qu’il vînt ici. Quand il comprendra que non seulement il est pire que tous les laïcs, mais coupable de tout envers tous, de tous les péchés collectifs et individuels, alors seulement le but de notre union sera atteint. Car sachez, mes Pères, que chacun de nous est assurément coupable ici-bas de tout envers tous, non seulement par la faute collective de l’humanité, mais chacun individuellement, pour tous les autres sur la terre entière. Cette conscience de notre culpabilité est le couronnement de la carrière religieuse, comme d’ailleurs de toutes les carrières humaines ; car les religieux ne sont point des hommes à part, ils sont l’image de ce que devraient être tous les gens en ce monde. Alors seulement votre cœur sera pénétré d’un amour infini, universel, jamais assouvi. Alors chacun de vous sera capable de gagner le monde entier par l’amour et d’en laver les péchés par ses pleurs… Que chacun rentre en lui-même et se confesse inlassablement. Ne craignez pas votre péché, même si vous en avez conscience, pourvu que vous vous repentiez, mais ne posez pas de conditions à Dieu. Je vous le répète, ne vous enorgueillissez pas, ni devant les petits ni devant les grands. Ne haïssez pas ceux qui vous repoussent et vous déshonorent, ceux qui vous insultent et vous calomnient. Ne haïssez pas les athées, les professeurs du mal, les matérialistes, même les méchants d’entre eux, car beaucoup sont bons, surtout à notre époque. Souvenez-vous d’eux dans vos prières ; dites : « Sauve, Seigneur, ceux pour qui personne ne prie ; sauve ceux qui ne veulent pas Te prier. » Et ajoutez : « Ce n’est pas par fierté que je T’adresse cette prière, Seigneur, car je suis moi-même vil entre tous… » Aimez le peuple chrétien, n’abandonnez pas votre troupeau aux étrangers, car si vous vous endormez dans la cupidité on viendra de tous les pays vous enlever votre troupeau. Ne vous lassez pas d’expliquer l’Évangile au peuple… Ne vous adonnez pas à l’avarice… Ne vous attachez pas à l’or et à l’argent… Ayez la foi, tenez ferme et haut l’étendard… »

Le starets, d’ailleurs, s’exprimait d’une façon plus décousue qu’on ne l’a exposé ci-dessus et qu’Aliocha ne l’écrivit ensuite. Parfois il s’arrêtait complètement, comme pour rassembler ses forces, il haletait, mais demeurait en extase. On l’écoutait avec attendrissement, bien que beaucoup s’étonnassent de ses paroles et les trouvassent obscures… Par la suite, tous se les rappelèrent. Lorsque Aliocha quitta la cellule pour un instant, il fut frappé de l’agitation générale et de l’attente de la communauté qui se pressait dans la cellule et à l’entour. Cette attente était chez certains presque anxieuse, chez d’autres, solennelle. Tous escomptaient quelque prodige immédiatement après le trépas du starets. Bien qu’en un sens cette attente fût frivole, les moines les plus sévères y étaient sujets. Le visage le plus sérieux était celui du Père Païsius. Aliocha ne s’était absenté que parce qu’un moine le demandait de la part de Rakitine, qui venait d’apporter une lettre de Mme Khokhlakov à son adresse. Elle communiquait une curieuse nouvelle qui arrivait fort à propos. La veille, parmi les femmes du peuple venues pour rendre hommage au starets et recevoir sa bénédiction, se trouvait une bonne vieille de la ville, Prokhorovna, veuve d’un sous-officier. Elle avait demandé au starets si l’on pouvait mentionner comme défunt, à la prière des morts, son fils Vassili, parti pour affaires de service à Irkoutsk, en Sibérie, et dont elle était sans nouvelles depuis un an. Il le lui avait sévèrement défendu, traitant cette pratique de quasi-sorcellerie. Mais, indulgent à son ignorance, il avait ajouté une consolation « comme s’il voyait dans le livre de l’avenir » (suivant l’expression de Mme Khokhlakov) : Vassili était certainement vivant, il arriverait bientôt ou lui écrivait, elle n’avait qu’à l’attendre chez elle. Et alors, ajoutait Mme Khokhlakov, enthousiasmée, « la prophétie s’est accomplie à la lettre et même au-delà ». À peine la bonne femme était-elle rentrée chez elle qu’on lui remit une lettre de Sibérie, qui l’attendait. Bien plus, dans cette lettre écrite d’Iékatérinenbourg, Vassili informait sa mère qu’il revenait en Russie, en compagnie d’un fonctionnaire, et que deux ou trois semaines après réception de cette lettre « il espérait embrasser sa mère ». Mme Khokhlakov priait instamment Aliocha de communiquer le nouveau « miracle de cette prédiction » au Père Abbé et à toute la communauté. « Il importe que tous le sachent ! » s’exclamait-elle à la fin de sa lettre, écrite à la hâte, et dont chaque ligne reflétait l’émotion. Mais Aliocha n’eut rien à communiquer à la communauté, tous étaient déjà au courant. Rakitine, en envoyant le moine à sa recherche, l’avait chargé, en outre, d’ « informer respectueusement Sa Révérence, le Père Païsius, qu’il avait à lui communiquer sans retard, une affaire de première importance, et le priait humblement d’excuser sa hardiesse ». Comme le moine avait d’abord transmis au Père Païsius la requête de Rakitine, il ne restait à Aliocha, après avoir lu la lettre, qu’à la communiquer au Père, à titre documentaire. Or, en lisant, les sourcils froncés, la nouvelle du « miracle », cet homme rude et méfiant ne put dominer son sentiment intime. Ses yeux brillèrent, il eut un sourire grave, pénétrant.

« Nous en verrons bien d’autres, laissa-t-il échapper.

— Nous en verrons bien d’autres ! » répétèrent les moines ; mais le Père Païsius, fronçant de nouveau les sourcils, pria tout le monde de n’en parler à personne, « jusqu’à ce que cela se confirme, car il y a beaucoup de frivolité dans les nouvelles du monde, et ce cas peut être arrivé naturellement », conclut-il comme par acquit de conscience, mais presque sans ajouter foi lui-même à sa réserve, ce que remarquèrent fort bien ses auditeurs. Au même instant, bien entendu, le « miracle » était connu de tout le monastère, et même de beaucoup de laïcs, qui étaient venus assister à la messe. Le plus impressionné paraissait être le moine arrivé la veille de Saint-Sylvestre, petit monastère situé près d’Obdorsk, dans le Nord lointain, celui qui avait rendu hommage au starets aux côtés de Mme Khokhlakov, et lui avait demandé d’un air pénétrant, en désignant la fille de cette dame : « Comment pouvez-vous tenter de telles choses ? »

Il était maintenant en proie à une certaine perplexité et ne savait presque plus qui croire. La veille au soir, il avait rendu visite au Père Théraponte dans sa cellule particulière, derrière le rucher, et rapporté de cette entrevue une impression lugubre. Le Père Théraponte était ce vieux moine, grand jeûneur et observateur du silence, que nous avons déjà cité comme adversaire du starets Zosime, et surtout du « starétisme », qu’il estimait une nouveauté nuisible et frivole. Bien qu’il ne parlât presque à personne, c’était un adversaire fort redoutable, en raison de la sincère sympathie que lui témoignaient la plupart des religieux ; beaucoup de laïcs aussi le vénéraient comme un juste et un ascète, tout en le tenant pour insensé : sa folie captivait. Le Père Théraponte n’allait jamais chez le starets Zosime. Bien qu’il vécût à l’ermitage, on ne lui imposait pas trop la règle, eu égard à sa simplicité d’esprit. Il avait soixante-quinze ans, sinon davantage, et habitait derrière le rucher, à l’angle du mur, une cellule en bois, tombant presque en ruine, édifiée il y a fort longtemps, encore au siècle dernier, pour un autre grand jeûneur et grand taciturne, le Père Jonas, qui avait vécu cent cinq ans et dont les exploits faisaient encore l’objet de récits fort curieux, tant au monastère qu’aux environs. Le Père Théraponte avait obtenu d’être installé dans cette cellule isolée, une simple masure, mais qui ressemblait fort à une chapelle, car elle contenait une masse d’icônes, devant lesquelles des lampes brûlaient perpétuellement ; elles provenaient de dons et le Père Théraponte semblait chargé de leur surveillance. Il ne mangeait que deux livres de pain en trois jours, pas davantage ; c’était le gardien du rucher qui les lui apportait, mais il échangeait rarement un mot avec cet homme. Ces quatre livres, avec le pain bénit du dimanche, que lui envoyait régulièrement le Père Abbé, constituaient sa nourriture de la semaine. On renouvelait tous les jours l’eau de sa cruche. Il assistait rarement à l’office. Ses admirateurs le trouvaient parfois des journées entières en prière, toujours agenouillé et sans regarder autour de lui. Entrait-il en conversation avec eux, il se montrait laconique, saccadé, bizarre et presque toujours grossier. Dans certains cas, fort rares, il daignait répondre à ses visiteurs, mais le plus souvent il se contentait de prononcer un ou deux mots étranges qui intriguaient toujours son interlocuteur, mais qu’en dépit de toutes les prières il se refusait à expliquer. Il n’avait jamais été ordonné prêtre. S’il fallait en croire un bruit étrange, qui circulait, à vrai dire, parmi les plus ignorants, le Père Théraponte était en relations avec les esprits célestes et ne s’entretenait qu’avec eux, ce qui expliquait son silence avec les gens. Le moine d’Obdorsk, qui était entré dans le rucher d’après l’indication du gardien, moine également taciturne et morose, se dirigea vers l’angle où se dressait la cellule du Père Théraponte. « Peut-être voudra-t-il te parler en tant qu’étranger, peut-être aussi ne tireras-tu rien de lui », l’avait prévenu le gardien. Le moine s’approcha, comme il le raconta plus tard, avec une grande frayeur. Il se faisait déjà tard. Le Père Théraponte était assis sur un petit banc, devant sa cellule. Au-dessus de sa tête un vieil orme gigantesque agitait doucement sa ramure. La fraîcheur du soir tombait. Le moine se prosterna devant le reclus et lui demanda sa bénédiction.

« Veux-tu, moine, que moi aussi je me prosterne devant toi ? proféra le Père Théraponte. Lève-toi. »

Le moine se leva.

« Bénissant et béni, assieds-toi là. D’où viens-tu ? »

Ce qui frappa le plus le pauvre petit moine, c’est que le Père Théraponte, en dépit de son grand âge et de ses jeûnes prolongés, semblait encore un vigoureux vieillard, de haute stature et de constitution athlétique. Il avait le visage frais, bien qu’émacié, la barbe et les cheveux touffus et encore noirs par places, de grands yeux bleus lumineux mais fort saillants. Il accentuait fortement les o[1]. Son costume consistait en une longue blouse roussâtre, de drap grossier, comme en portent les prisonniers, avec une corde en guise de ceinture. Le cou et la poitrine étaient nus. Une chemise de toile fort épaisse, presque noircie, qu’il gardait durant des mois, apparaissait sous la blouse. On disait qu’il portait sur lui des chaînes d’une trentaine de livres. Il était chaussé de vieux souliers presque effondrés.

« J’arrive du petit monastère d’Obdorsk, de Saint-Sylvestre, répondit d’un ton humble le nouveau venu, tout en observant l’ascète de ses yeux vifs et curieux, mais un peu inquiets.

— J’ai été chez ton Sylvestre. J’y ai vécu. Est-ce qu’il se porte bien ? »

Le moine se troubla.

« Vous êtes des gens bornés ! quel jeûne observez-vous ?

— Notre table est réglée d’après l’ancien usage des ascétères. Durant le carême, les lundi, mercredi et vendredi, on ne sert aucun aliment. Le mardi et le jeudi, on donne à la communauté du pain blanc, une tisane au miel, des mûres sauvages ou des choux salés, et de la farine d’avoine. Le samedi, de la soupe aux choux, du vermicelle aux pois, du sarrasin à l’huile de chènevis. Le dimanche, on ajoute à la soupe du poisson sec et du sarrasin. La Semaine Sainte, du lundi au samedi soir, du pain, de l’eau, et seulement des légumes non cuits, en quantité modérée ; encore ne doit-on pas manger, chaque jour, mais se conformer aux instructions données pour la première semaine[2]. Le vendredi saint, jeûne complet ; le samedi, jusqu’à trois heures, où l’on peut prendre un peu de pain et d’eau, et boire une tasse de vin. Le jeudi saint, nous mangeons des aliments cuits sans beurre, nous buvons du vin et observons la xérophagie. Car déjà le concile de Laodicée s’exprime ainsi sur le jeudi saint : « Il ne convient pas de rompre le jeûne le jeudi de la dernière semaine et de déshonorer ainsi tout le carême. » Voilà ce qui se passe chez nous. Mais qu’est-ce que cela en comparaison de vous, éminent Père, ajouta le moine qui avait repris courage, car toute l’année, même à Pâques, vous ne vous nourrissez que de pain et d’eau ; le pain que nous consommons en deux jours vous suffit pour la semaine entière. Votre abstinence est vraiment merveilleuse.

— Et les mousserons ? demanda soudain le Père Théraponte.

— Les mousserons ? répéta le moine, stupéfait.

— Oui. Je me passerai de leur pain, je n’en ai nul besoin ; s’il le faut, je me retirerai dans la forêt, je m’y nourrirai de mousserons ou de baies. Mais eux ne peuvent pas se passer de pain, ils sont donc liés au diable. Au jour d’aujourd’hui, les mécréants prétendent qu’il est inutile de tellement jeûner. C’est là un raisonnement arrogant et impie.

— Hélas oui ! soupira le moine.

— As-tu vu les diables chez eux ? demanda le Père Théraponte.

— Chez qui ? s’informa timidement le moine.

— L’année dernière, je suis allé chez le Père Abbé à la Pentecôte, je n’y suis pas retourné depuis. J’ai vu alors un diable caché sur la poitrine d’un moine, sous le froc, seules les cornes apparaissaient ; un second moine en avait un dans sa poche, qui épiait, les yeux vifs, parce que je lui faisais peur ; un troisième donnait asile à un diablotin dans ses entrailles impures ; enfin un autre en portait un, suspendu à son cou, accroché, sans le voir.

— Vous les avez vus ? insista le moine d’Obdorsk.

— Oui, te dis-je, de mes yeux vus. En quittant le Père Abbé, j’aperçus un diable qui se cachait de moi derrière la porte, un gaillard long d’une aune ou davantage, la queue épaisse et fauve ; le bout se prit dans la fente, je fermai violemment la porte et lui pinçai la queue. Mon diable de gémir, de se débattre, je fis sur lui trois fois le signe de la croix. Il creva sur place comme une araignée écrasée. Il a dû pourrir dans un coin ; il empeste, mais eux, ils ne le voient ni ne le sentent. Voilà un an que je n’y vais plus. À toi seul, en tant qu’étranger, je révèle ces choses.

— Vos paroles sont terribles ! Dites-moi, éminent et bienheureux Père, est-il vrai, comme on le prétend dans les terres les plus lointaines, que vous seriez en relation permanente avec le Saint-Esprit ?

— Il descend parfois sur moi.

— Sous quelle forme ?

— Sous la forme d’un oiseau.

— D’une colombe, sans doute ?

— Ça c’est le Saint-Esprit ; mais je parle de l’Esprit Saint, qui est différent. Il peut descendre sous la forme d’un autre oiseau : une hirondelle ou un chardonneret, parfois une mésange.

— Comment pouvez-vous le reconnaître ?

— Il parle.

— Quelle langue parle-t-il ?

— La langue des hommes.

— Et que vous dit-il ?

— Aujourd’hui, il m’a annoncé la visite d’un imbécile qui me poserait des questions oiseuses. Tu es bien curieux, moine.

— Vos paroles sont redoutables, bienheureux et vénéré Père. »

Le moine hochait la tête, mais la méfiance apparaissait dans ses yeux craintifs.

« Vois-tu cet arbre ? demanda, après une pause, le Père Théraponte.

— Je le vois, bienheureux Père.

— Pour toi, c’est un orme, mais pour moi, tout autre chose.

— Et quoi donc ? s’enquit le moine anxieux.

— Tu vois ces deux branches ? La nuit, parfois, ce sont les bras du Christ qui s’étendent vers moi, qui me cherchent ; je les vois clairement et je frémis. Oh ! c’est terrible !

— Pourquoi terrible, si c’est le Christ lui-même ?

— Une nuit, il me saisira, m’enlèvera.

— Vivant ?

— Tu ne sais donc rien de la gloire d’Élie ? Il vous étreint et vous enlève… »

Après cette conversation, le moine d’Obdorsk regagna la cellule qu’on lui avait assignée ; il était assez perplexe, mais son cœur l’inclinait davantage vers le Père Théraponte que vers le Père Zosime. Notre moine prisant par-dessus tout le jeûne, il n’était pas surpris qu’un aussi grand jeûneur que le Père Théraponte « vît des merveilles ». Ses paroles semblaient absurdes, évidemment, mais Dieu savait ce qu’elles signifiaient, et souvent les innocents, pour l’amour du Christ, parlent et agissent d’une manière encore plus étrange. Il prenait plaisir à croire sincèrement au diable, et à sa queue pincée, non seulement dans le sens allégorique, mais littéral. De plus, dès avant son arrivée au monastère, il avait une grande prévention contre le starétisme, qu’il considérait avec beaucoup d’autres comme une innovation nuisible. Pendant la journée passée au monastère, il avait pu remarquer le secret murmure de certains groupes frivoles, opposés à cette institution. En outre, c’était une nature insinuante et subtile, qui témoignait pour toutes choses une grande curiosité. Aussi la nouvelle du nouveau « miracle » accompli par le starets Zosime le plongea-t-elle dans une profonde perplexité. Plus tard, Aliocha se rappela, parmi les religieux qui se pressaient autour du starets et de sa cellule, la fréquente apparition de cet hôte curieux qui se faufilait partout, prêtant l’oreille et interrogeant tout le monde. Il n’y fit guère attention sur le moment, car il avait autre chose en tête. Le starets, qui s’était recouché, éprouvant de la lassitude, se souvint de lui à son réveil et réclama sa présence. Aliocha accourut. Autour du mourant, il n’y avait alors que le Père Païsius, le Père Joseph et le novice Porphyre. Le vieillard, fixant Aliocha de ses yeux fatigués, lui demanda :

« Est-ce que les tiens t’attendent, mon fils ? »

Aliocha se troubla.

« N’ont-ils pas besoin de toi ? As-tu promis à quelqu’un d’aller le voir aujourd’hui ?

— J’ai promis à mon père… à mes frères… à d’autres aussi…

— Tu vois ! Vas-y tout de suite et ne t’afflige pas. Sache-le, je ne mourrai point sans avoir prononcé devant toi mes suprêmes paroles ici-bas. C’est à toi que je les léguerai, mon cher fils, car je sais que tu m’aimes. Et maintenant, va tenir ta promesse. »

Aliocha se soumit immédiatement, bien qu’il lui en coûtât de s’éloigner. Mais la promesse d’entendre les dernières paroles de son maître, tel un legs personnel, le transportait d’allégresse. Il se hâta, afin de pouvoir revenir plus vite, après avoir tout terminé. Quand ils eurent quitté la cellule, le Père Païsius lui adressa, sans aucun préambule, des paroles qui l’impressionnèrent profondément.

« Souviens-toi toujours, jeune homme, que la science du monde s’étant développée, en ce siècle principalement, elle a disséqué nos livres saints et, après une analyse impitoyable, n’en a rien laissé subsister. Mais en disséquant les parties, les savants ont perdu de vue l’ensemble, et leur aveuglement a de quoi étonner. L’ensemble se dresse devant leurs yeux, aussi inébranlable qu’auparavant, et l’enfer ne prévaudra pas contre lui. L’Évangile n’a-t-il pas dix-neuf siècles d’existence, ne vit-il pas encore maintenant dans les âmes des individus comme dans les mouvements des masses ? Il subsiste même, toujours inébranlable, dans les âmes des athées destructeurs de toute croyance ! Car ceux qui ont renié le christianisme et se révoltent contre lui, ceux-là mêmes sont demeurés au fond fidèles à l’image du Christ, car ni leur sagesse ni leur passion n’ont pu créer pour l’homme un modèle qui fût supérieur à celui indiqué autrefois par le Christ. Toute tentative en ce sens a honteusement avorté. Souviens-toi de cela, jeune homme, car ton starets mourant t’envoie dans le monde. Peut-être qu’en te rappelant ce grand jour tu n’oublieras point ces paroles, que je t’adresse pour ton bien, car tu es jeune, grandes sont les tentations du monde, et tu n’as sans doute pas la force de les supporter. Et maintenant va, pauvre orphelin. »

Sur ce, le Père Païsius lui donna sa bénédiction. En réfléchissant à ces paroles imprévues, Aliocha comprit qu’il avait trouvé un nouvel ami et un guide indulgent dans ce moine jusqu’alors rigoureux et rude à son égard. Sans doute, le starets, se sentant à l’article de la mort, avait-il recommandé son jeune ami aux soins spirituels du Père Païsius, dont cette homélie attestait le zèle : il se hâtait d’armer ce jeune esprit pour la lutte contre les tentations et de préserver cette jeune âme qu’on lui léguait, en élevant autour d’elle le rempart le plus solide qu’il pût imaginer.

  1. Prononciation des gens du Nord. Dans la Russie centrale, l’o non accentué équivaut à un son très voisin du a. À Moscou même, l’oreille perçoit nettement un a : par exemple, Moskva est prononcé Maskva.
  2. De carême, où le jeûne est également très sévère.