Les Frères Colombe


LES FRÈRES COLOMBE


SIMPLE HISTOIRE


On les appelait aussi Colombe du Moustiers peut-être parce que la famille habitait, depuis un siècle et demi, une façon de vieux couvent, tant de fois raccommodé, rajusté, replâtré, qu’il n’en restait d’autre apparence qu’un pignon surmonté d’un toit pointu, au fronton duquel s’étalait un écusson intact représentant une crosse croisée avec un sceptre et surmontée de deux clefs et d’une mitre.

Peut-être les Colombe étaient-ils quelque peu gentilshommes au fond ; mais cela s’effaçait comme l’architecture du vieux Moustiers.

Au demeurant, ils vivaient en bourgeois demi-paysans. Les femmes se paraient, au jour des grandes fêtes, de leur robe de noce, ample et raide, en quelque étoffe de lourde soie, très soigneusement coffrée dans une poussière d’épices le reste du temps. Et les hommes allaient au collège jusqu’à l’âge de quinze ans ; après quoi, ils passaient une blouse sur leur dernière tunique et travaillaient aux champs.

Ils possédaient une vieille calèche, un vieux cheval blanc, et chacun d’eux conservait soigneusement un chapeau noir haut de forme pour aller à la messe le dimanche. L’hiver, ils portaient des gants de laine et des sabots, et ils se faisaient la barbe tous les huit jours.

Le père Colombe, ayant été soldat, s’habillait d’une redingote étroite, propre, râpée, ornée d’un ruban rouge fané qui durait, toujours le même, depuis vingt ans. Ils étaient considérés dans le pays et, quand on parlait d’eux, on disait : les messieurs du Moustiers. Leurs opinions politiques étaient connues : ils tenaient pour l’Empire.

Le père Colombe avait servi pendant les Cent-Jours. Ses trois fils reçurent les prénoms de Napoléon, Annibal et Scipion ; la fille s’appela Cornélie. Napoléon mourut, et Cornélie, épousant un paysan, devint la mère d’un tas de petits Gracques.

Quant à Annibal et Scipion, ils eurent une destinée pacifique. Une année, la grêle dévasta les récoltes ; l’année suivante, la vigne coula, et, la troisième année qui suivit, Cornélie entra en ménage. Trois fléaux qui endettèrent la maison. On fut obligé de vendre des terres pour faire honneur aux engagements. Dès lors, il n’y avait plus assez de travail aux champs pour Annibal et pour Scipion. Mais, la famille étant bien notée, le député de l’arrondissement intervint et casa d’abord l’aîné, Annibal, à Paris, dans un bureau de ministère où tout de suite, en entrant, il fut appointé à douze cents francs.

L’année suivante son frère Scipion prenait le même chemin ; seulement il dut faire un surnumérariat entièrement gratuit.

Cependant le père et la mère, allégés, vivotèrent encore quelque temps, et puis, l’âge et l’ennui aidant, ils s’en allèrent très près l’un de l’autre rejoindre leurs aïeux dans le petit coin verdoyant où dorment les morts de la commune de Ligneux, en Périgord.




I


Les partages faits, et Cornélie, en excellente mère qu’elle était, ayant poussé les vieux à l’avantager en l’honneur des petits, les deux frères Colombe demeurèrent propriétaires de la maison du Moustiers, tout net, avec un jardinet autour, sans un pré, sans une vigne, sans un champ. Tel quel, ils s’entêtèrent à garder l’antique berceau qui ne leur rapportait rien qu’une location de quelques centaines de francs ; mais la pensée qu’ils reviendraient là, un jour, adoucissait leur exil. Car c’est en exilés qu’ils habitaient Paris. Ils avaient emporté avec eux la candeur des champs, l’innocence de leur éducation mi-partie paysanne et bourgeoise, les vieux principes des anciens, l’inélégance et la rusticité des manières, avec une façon de vivre sobre, correcte, étroite, prudhommesque et sentencieuse, qui était en arrière d’un bon siècle au moins sur les mœurs du jour. Ils n’en souffraient point, s’étant garés de tout contact social ; et, sans cesse face à face l’un de l’autre, ils ne s’étaient jamais aperçus qu’ils différaient du reste du monde. D’ailleurs ils s’aimaient. Scipion, moins âgé que son frère de six années, le traitait avec respect et soumission ; Annibal, pénétré de la gravité de son rôle de frère aîné, morigénait, avec une autorité douce, ce gamin de trente-neuf ans qui ne répliquait pas. Et chacun gardait sa place.

Ils habitaient depuis bientôt dix ans dans un des coins les plus tranquilles du vieux Paris, quai de Béthune, tout en haut, près des toits, un appartement composé de trois pièces assez vastes, ayant vue sur la Seine.

Scipion faisait le ménage. Il se levait le premier, allumait le feu, préparait le déjeuner en balayant et époussetant la maison, alerte et adroit comme une femme, silencieux dans ses chaussons de laine sans semelle. Il descendait aux provisions et remontait chargé comme une abeille, toujours content ; ses yeux bleu-clair à fleur de tête, sa large face piquée irrégulièrement de bouquets de poils roux, son nez camus, lui donnaient l’air d’un bon gros chien très doux.

Annibal était grave, avec une grosse moustache noire, les paupières longues sur ses yeux bruns qu’il s’efforçait de rendre farouches pour mieux marquer son autorité.

Chaque mois, Scipion donnait son argent, et le frère aîné faisait les parts ; tant pour le ménage, tant pour le magot ; le reste passait en argent de poche. Cet argent-là finissait toujours par revenir au magot, le mois suivant, excepté les pièces que Scipion dérobait à la surveillance de son frère pour lui faire, en cachette une surprise le jour de sa fête. Et chaque fois, Annibal s’étonnait, très ému, comme s’il ne s’était douté de rien, ce qui donnait à Scipion une joie immodérée.

Quant au magot, c’était la grande affaire. À eux deux, les frères Colombe gagnaient maintenant cinq mille francs par an, et il s’agissait d’amasser, dans les dix années qui suivraient, une somme assez ronde pour leur permettre de retourner vivre de leur revenu en province, aux champs, dans la maison paternelle. Et l’on se serrait, l’on comptait, l’on acceptait toutes les privations pour arriver à ce but.

Annibal inscrivait la dépense chaque soir, afin de contrôler les prodigalités de Scipion, esprit aventureux et enclin aux dépenses inutiles. Ainsi il lui arrivait parfois d’avoir à confesser un bouquet de violettes de deux sous dont le parfum nouveau, par quelque matinée de printemps, l’avait tenté outre mesure. Et Annibal, doucement, l’accusait de manger son blé en herbe : ils en auraient, des violettes, et fraîches et embaumées, et qui ne leur coûteraient pas deux sous, quand ils seraient dans leur petit jardinet du Moustiers !

— Bien vrai, répondait Scipion confus ; mais que veux-tu ? ç’a été plus fort que moi. Et puis, la bouquetière était gentille…

— Scipion ! si notre sainte mère t’entendait !

Les yeux de Scipion, tout de suite, devenaient pleins de larmes. Annibal s’attendrissait.

— Allons, n’en parlons ? plus ; il faut bien que jeunesse se passe. J’inscris : Frais divers, dix centimes.

— Cela ne m’arrivera plus, murmurait Scipion.

Et Annibal continuait :

— Sirop de tolu, trois francs. À propos, j’ai consulté le docteur : tu prendras deux cuillerées matin et soir.

— Moi !

— Tu as toussé toute la nuit passée.

— La belle affaire ! En voilà une dépense inutile ! Pour le coup, Annibal…

— Paix ! Je sais ce que je fais. Crois-tu que je vais te laisser tomber malade ? Qui prendrait soin de toi, petit, si ce n’était ton frère aîné ?

— Mon bon Annibal !

— Je ne suis pas bon, je suis juste.

Ce mot de justice revenait fréquemment dans les raisonnements d’Annibal. Il avait trouvé cette explication de ses bontés, dont il aurait rougi autrement comme d’une faiblesse. La rudesse de ses aïeux lui paraissait imposée comme une part d’héritage qu’il ne devait pas laisser péricliter, comme une obligation, un devoir de famille et de caste. Les chefs de famille étaient sévères chez lui, impérieux et obéis : chef à son tour, Annibal s’armait de sévérité ; mais, comme ce sentiment n’était pas en lui, comme une bonté, une douceur exquise influait sur toutes ses actions, il s’était avisé de les présenter, de les excuser presque, comme étant des actes de pure justice, résultat d’un jugement motivé de son esprit, et non pas d’une impulsion vive, spontanée, de son cœur. Cette ruse lui avait en partie réussi auprès de Scipion : le « jeune frère » était persuadé de la rudesse d’Annibal comme aussi de son admirable esprit de justice, qui le faisait consentir à tout ce qui était bon quand il l’avait une fois reconnu.

Les deux frères étaient naturellement charitables ; mais, quand il s’agissait de faire l’aumône, c’était Scipion qui plaidait la cause du malheureux, tandis qu’Annibal écoutait, le sourcil froncé, l’air terrible d’un juge. Cependant, au premier argument qu’il pouvait saisir, il acquiesçait vivement du geste, comme un homme qui se rend, avec ces mots :

— C’est juste !

Et Scipion, radieux, éprouvait une double joie.


II


Depuis dix ans qu’ils vivaient ensemble de cette vie simple et touchante, une seule fois la question de mariage s’était élevée entre eux, et elle avait été bizarrement tranchée.

— Moi, je suis trop vieux maintenant, avait déclaré Annibal ; toi, petit, tu es trop jeune (Scipion avait alors trente-cinq ans). Quand nous serons rentrés au Moustiers, tu chercheras une femme, simple et bonne comme était notre mère. D’ici là, motus, et point d’amourettes ; ça nuirait au magot…, au retour.

— Trop jeune ! avait balbutié Scipion rêveur.

Mais Annibal avait parlé, et il ne fut plus question de femme dans le ménage des frères Colombe.

Cependant l’âme tendre de Scipion s’oubliait parfois en des vagabondages chimériques. Il lui prenait des velléités de passion, des besoins d’extase qui le travaillaient, au renouveau surtout, et lui occasionnaient des langueurs qu’il n’osait avouer ; et la tendresse anxieuse d’Annibal soignait ces symptômes morbides avec de la rhubarbe, des toniques, des jus de viande que Scipion avalait sans conviction, par bonté d’âme, le cœur silencieusement navré.

C’est à l’une de ces heures cruelles qu’un innocent bonheur, lequel devait, comme presque tous les bonheurs, se changer en souffrance, tomba dans la vie de Scipion. Un soir qu’il allait aux provisions pour le dîner, il aperçut au coin du quai un misérable chien maigre, écorché, saignant, que des gamins repoussaient à coups de pierres vers la berge, pour le faire se noyer lui-même en reculant éperdu sous les coups. Scipion intervint ; les gamins le huèrent, et l’un d’eux, fanfaron, lança son pied en plein flanc de la malheureuse bête, qui s’abattit hurlante.

Le cœur de Scipion se fendit ; il jeta un cri plus lamentable encore que celui du chien, en se précipitant sur lui et l’enlevant dans ses bras. Et puis, tout d’une course, il l’emporta.

Quand il fut arrivé à sa porte, une inquiétude le prit : qu’allait dire Annibal ?

La bête dégoûtait de sang et de boue ; elle gémissait par petits cris plaintifs, cependant apaisés. Scipion la coucha d’abord sur un linge, dans un coin, et puis, redressé, éloquent, les yeux pleins de larmes, il fit à son frère l’historique exact de son aventure. Il mimait les gestes forcenés des petits voyous et il jetait des cris pour imiter toute l’horrible souffrance du pauvre chien meurtri. C’est alors qu’il était intervenu, lui, comme tout autre l’aurait fait, bien sûr. Il aurait fallu être sans pitié pour passer tranquillement à côté de ce massacre. Et il ajouta, par un de ces coups d’éloquence qui font la fortune des orateurs :

— Ah ! c’est heureux pour ces drôles que tu ne te sois pas trouvé à ma place, toi qui ne peux souffrir qu’on opprime les faibles, les innocents, les petits… Tu aurais fait justice ; tu aurais châtié les coupables tout en protégeant la victime. Moi, j’y ai bien pensé ; mais le courage m’a manqué, et je me suis dit : Faisons du moins la moitié de la besogne que mon frère aurait faite ; et j’ai apporté le chien.

— Tu as bien fait, répondit Annibal. C’est juste ; il faut toujours secourir l’être qui souffre, celui-là serait-il un chien : Dieu l’a fait.

Scipion respira comme si on le déliait, et il courut près de la bête qui gisait, soufflante, geignant tout bas. Il la souleva, compta ses plaies, les lava, y versa l’huile du bon samaritain, et cela avec des délicatesses de main exquises, comme une femme qui aurait soigné un enfant. Même il l’apaisait, lui marmottant des paroles douces, des bégayements de nourrice ; il l’appelait :

— Mamette, Mamette ! ma mie !…

Puis il faillit pleurer parce que la bête, enfin soulagée, lui lécha les mains.

Ensuite, à genoux près d’elle, maintenant couchée sur de molles étoffes, il la fit boire délicatement. Et Annibal, sérieux, tenait la lampe approchée, présentait la tasse avec gravité comme s’il accomplissait un devoir, mais le cœur noyé d’un apitoiement tendre, tout ému du désir de parler, de caresser, lui aussi, comme Scipion, s’il n’avait redouté de laisser voir sa faiblesse.

La présence de Mamette dans le ménage des frères Colombe prit bientôt une importance que ni l’un ni l’autre n’avait prévue.

Mamette était une griffonne blonde, capricieuse et câline très volontaire et d’un caractère fort gai. Dès qu’elle fut guérie, elle devint belle, grasse, et elle témoigna sa joie d’être tombée en si bonne maison par des gambades et des cris dont le silence monacal de l’appartement des deux frères fut singulièrement troublé.

Annibal grondait pour la forme et Scipion affectait de sévir. Mais l’ombre d’une chiquenaude n’effleura jamais le nez fripon de Mamette. Même on s’habitua à sa vie turbulente et bientôt l’on y prit plaisir.

Quand on rentrait le soir du bureau, on marchait vite ; la flânerie des jours passés avait disparu : il s’agissait de délivrer Mamette de sa longue solitude de la journée, et cela devenait le texte de la conversation tout le long du chemin.

— En va-t-elle faire des cris ! disait Annibal.

— Pauvre bête ! songe donc ; enfermée tout le jour, toute seule ; on peut bien lui permettre de s’ébattre un peu.

— Oh ! c’est juste, répondait Annibal.

Et l’on grimpait l’escalier sans souffler, sur les talons l’un de l’autre, Scipion devant, sa clef en mains, depuis le tournant du quai. Et, à travers la porte :

— Chut ! chut !… Mamette, doucement, ma fille… Hé ! là.

Puis, tout de suite entré, il s’abattait sur ses genoux, Mamette dans ses bras tortillant sa fresque petite personne blonde avec des cris aigus qui trouaient l’oreille, tandis qu’Annibal grondait : « Allons ! c’est bon, en voilà assez…, » arrêté lui-même au milieu de l’anti-chambre, les yeux attachés sur les frétillements de Mamette, avec un peu de regret, au fond, que la moitié de ses caresses ne fût pas pour lui.

Car Mamette non plus n’avait rien deviné, n’avait rien compris des tendresses cachées d’Annibal : elle le craignait et rampait devant lui, réservant à Scipion tout son amour et ses démonstrations folles. Scipion en était même un peu fâché, et il excitait Mamette à partager ses faveurs. Dès qu’Annibal avait le dos tourné, Scipion la poussait vers lui avec des signes expressifs et des « Va donc ! » murmurés tout bas. Il clignait de l’œil pour lui faire comprendre qu’elle devrait un peu mieux cacher ses préférences. Mais Mamette, franche étourdie pirouettait et revenait se jeter dans les jambes de Scipion avec une familiarité passionnée qui le ravissait malgré tout.

Et puis c’était le dîner auquel assistait Mamette, assise sur sa petite chaise, entre Scipion et Annibal. Comme jamais elle n’était sage et ne savait qu’inventer pour qu’on s’occupât d’elle, il ne pouvait plus y avoir de conversation sérieuse entre les deux frères : tout le temps on riait. Et lorsqu’on riait, Mamette, pour rire aussi, jappait éperdument. Cela faisait un vacarme joyeux, plein de vie et presque aussi bruyant et gai que si quelque enfantelet eût poussé là tout à coup, dans ce gîte morne, pour l’ensoleiller et en réveiller les tendresses endormies.

Mamette vécut deux ans, adorée, choyée, gâtée ; et elle était entrée si avant dans le cœur inoccupé de Scipion, qui épanchait ainsi sur elle ses besoins de tendresse, de soins caressants, d’amour protecteur et paternel, que, lorsque Mamette mourut, Mamette, qu’il appelait tendrement sa « fille, » on le vit se rouler sur le plancher, sanglotant et criant :

— Ma fille est morte, ma fille est morte !…

Elle avait fait toute sa maladie sur les genoux berceurs de Scipion, qui avait pris, en cette circonstance, le premier congé de sa vie de bureaucrate. Mais il aurait donné sa démission, plutôt que de quitter Mamette. Elle agonisa dans ses bras, devenue très intelligente à ses derniers moments et prenant des airs de petite personne qui va mourir. Elle buvait à la cuiller, comme un enfant, et agitait doucement sa petite patte pour dire « merci » quand elle avait bu. Puis ses yeux clairs s’agrandissaient, prenaient une expression, une pensée. Elle paraissait dire : « Je sais que je vais mourir, » et aussi : « J’ai de la peine de te quitter, toi qui m’aimais tant ! » Alors Scipion lui répondait en pleurant, lui faisait des raisons, comme s’il était fou, ne s’apercevant plus qu’il parlait à un chien. Ce n’était pas un être inconscient pour lui : c’était Mamette, sa fille, son trésor, tout ce qui l’avait aimé sur la terre, tout ce qu’il avait pu aimer.

Annibal ne dit pas un mot, lui ; mais, quand on enterra Mamette, soigneusement enveloppée de linges propres, dans le jardin proche d’un ami, quand Scipion eut fait le trou, couché la petite morte, et, tout aveuglé, eut rejeté doucement sur elle la terre enlevée, Annibal qui assistait, morne, à cet ensevelissement, dit, tout à coup, que le soleil lui avait tapé sur la tête, et il s’évanouit. Jamais on ne sut qu’il avait aimé follement Mamette.




III


Le temps passa ; les années vinrent qui apportèrent avec elles leur tristesse accoutumée et cette résignation bête à la vie qui fait qu’on tournerait éternellement la meule, comme un cheval aveugle, si l’usure ne fauchait tout à coup les jambes du tourneur.

La figure poupine de Scipion s’était allongée, émaciée ; ses besoins de cœur s’étaient peu à peu endormis dans le calme de son existence monotone et le crépuscule de sa jeunesse prête à mourir.

Maintenant les frères Colombe, presque aussi graves l’un que l’autre, n’avaient plus qu’un intérêt dans leur vie : celui d’attendre, d’espérer le moment fortuné où ils reprendraient leur vol vers le colombier désert. Leurs épargnes grossissaient : encore quelques années, et ils seraient libres ; ils redeviendraient paysans, avec la blouse et les sabots et le chapeau noir dans un coin de l’armoire, pour assister à la messe du dimanche sur le banc du chœur qui portait gravé dans le bois, depuis des siècles : « Famille du Moustiers. »

Afin d’atteindre plus vite à ce but, ils avaient, d’un commun accord, alloué à leur épargne la dernière augmentation du traitement d’Annibal, passé sous-chef à quatre mille huit cents francs.

Cependant, sur les instances de Scipion, qui conservait toujours une féminité de goûts luxueux et portés à la dépense, quelques embellissements avaient été accomplis dans le ménage : on avait couvert d’un tapis le parquet de la chambre d’Annibal, et deux fauteuils maintenant, au lieu d’un, étalaient le rouge éclatant de leur velours frappé aux deux côtés de la cheminée. Cette chambre était le salon et le sanctuaire. Le chef de famille dormait là, parmi les reliques touchantes, les portraits du père et de la mère défunts, quelques vieux meubles des antiques salles du Moustiers, coffres, armoires, chaises a dossier dentelé, rempaillées blanc et noir, et un crucifix au mur avec la branche de buis bénit, sèche et jaune, perdant chaque jour ses feuilles, mais que la mère avait cueillie et envoyée de là-bas, aux derniers Rameaux avant sa mort.

Dès qu’on lui lâchait la bride sur le chapitre du luxe, tout de suite Scipion s’emportait. Et bientôt les fauteuils et le tapis entraînèrent l’acquisition d’une cave à liqueur superbe, étincelante, qui vint trôner sur la commode en vieux chêne entre les tasses à thé dorées et fleuries de roses et la cafetière en ruolz guilloché, coiffée d’un oiseau qui becquetait le couvercle.

On aurait dit un étalage de marchand ; mais le goût de Scipion n’allait pas jusqu’à l’arrangement des choses : dans sa simplesse, les choses elles-mêmes lui suffisaient. Cependant Annibal fut forcé de s’interposer.

Comme il se plaignait un peu fort, Scipion lui dit :

— Tout ça nous aidera à remeubler le Moustiers comme il était du temps des vieux, tu te souviens ?

— Oui, c’est juste, répondit Annibal attendri et désarmé.

Mais Scipion oublia bientôt cette dernière fièvre d’élégance qui lui avait rendu, pendant quelques jours, les émotions de sa jeunesse ; ce plaisir même s’émoussa, disparut, et plus rien ne troubla l’existence monotone, régulière, sans joie et sans idéal, des frères Colombe. Leurs habitudes monacales et bureaucratiques les avaient à la fin transformés en machines parfaitement réglées, en automates peu à peu vieillissant, s’émiettant et s’usant, ternis par la poussière des années, la tête vide, le cœur éteint.

Ils parlaient peu entre eux, s’étant tout dit. Un jour cependant, Annibal, faisant ses comptes, s’écria :

— Nous n’en avons plus que pour deux ans, deux fois trois cent soixante-cinq jours de bureau.

— Cela fait sept cent trente-un jours, répondit immédiatement Scipion.

— Et tous les jours, un jour de moins, acheva Annibal.

Alors Scipion, sous ce coup de plaisir, eut encore un semblant d’idée. Il s’imposa l’obligation d’écrire chaque soir, sur un carré de papier rayé (quelque rognure du ministère), le chiffre des jours décroissants qu’il leur restait à vivre à Paris. Et cela lui faisait, au bureau, une occupation d’esprit agréable ; que de mouler, en beaux chiffres très gros, le nombre qu’il accrocherait le soir, en rentrant, à la place de celui de la veille, au mur de la salle à manger, près du poêle, sous l’almanach. C’était devenu même une habitude et une allégeance pour les deux frères que de regarder, chaque matin, avant de partir, ce carré de papier, ce chiffre auquel chaque jour qui passait enlevait une unité.

Scipion avait commencé à sept cent trente-un ; maintenant il venait d’épingler le numéro quatre cent quarante-trois.

— Comme cela passe tout de même ! murmura Annibal rêveur.

— Il me semble que c’est déjà fini, répondit Scipion.




IV


Ce jour du numéro quatre cent quarante-trois étant un samedi, les frères Colombe, après leur dîner, s’habillèrent soigneusement, afin de se rendre à l’invitation de leur chef de bureau, qui les avait priés de venir prendre, le thé.

Ils acceptaient une fois l’an cette corvée administrative, et, plusieurs semaines auparavant, ils en parlaient avec la répugnance de deux paysans forcés à des attitudes mondaines, obligés de saluer et de sourire à la petite poupée éventée qui représentait la femme de leur chef et de boire jusqu’à la lie la tasse de liqueur fade qu’elle leur offrait avec des grâces provocantes. La lumière éclatant sur les femmes, les fleurs et les tentures gaies, les gênait ; la musique trop savante leur donnait régulièrement la migraine ; la chaleur les congestionnait. Quand ils sortaient, les derniers, n’osant pas partir à l’anglaise (mode impolie selon leur formulaire), ils avaient un échange de regards dont le ravissement expressif les dispensait de parler.

Aussi devenaient-ils généralement moroses et aussi grincheux que leur belle nature pacifique pouvait le permettre, à l’approche de cet événement annuel.

Donc, ce soir, ils descendaient l’escalier en se poussant les doigts dans la peau neuve et ferme de leurs gants, les coudes écartés, l’effort rude. Ils traversèrent la cour mal éclairée, tapèrent à la vitre embuée du concierge, avec le « Cordon, s’il vous plaît, » qu’ils accentuaient sans diminutif et le ton grave.

Tandis que la porte s’entre-bâillait, Annibal dit :

— Je crois qu’il pleut.

— Il pleut, répondit Scipion : il faut attendre qu’il passe une voiture vide.

L’autre reprit :

— Il fait un froid noir ; cela pourrait bien finir en neige.

— Je suis transi, acheva Scipion.

Et il ouvrit la porte tendant le cou.

Mais, comme un coup de vent qui s’engouffre, une forme humaine toute petite, celle d’une fillette, d’une enfant, s’élança entre eux et se rejeta derrière la porte, le geste suppliant, les mains levées. Presque sans souffle elle dit, la voix grelottante :

— Sauvez-moi ; on me poursuit ; par pitié, cachez-moi !…

Scipion était déjà devant elle, la couvrant de sa silhouette noire ; Annibal allait fermer la porte. Quelqu’un la repoussa. C’était un agent ; son capuchon pointu lui serrait le visage ; il avait refourré ses mains dans ses manches et il disait, balançant d’un pied sur l’autre, pour se réchauffer :

— Il est entré quelqu’un ici, une petite fille qui se sauvait.

— Nous sortons, répondit trop haut Scipion éperdu ; nous n’avons vu entrer personne.

— Personne, ajouta Annibal farouche et prêt à repousser l’agent.

— Ah ! pardon. Merci…

Et l’agent reprit sa marche.

Les frères Colombe, empoignés par une émotion violente, le cœur battant, étonnés et effarés d’avoir menti à la justice, se tenaient immobiles, écoutant se perdre sur le trottoir le pas du gardien qui courait toujours. Quand ils ne l’entendirent plus, Annibal, referma la porte et Scipion se retourna. La petite fille semblait être agenouillée. En réalité, elle défaillait et tombait lentement, le dos au mur, les yeux clos.

— Elle est morte ! murmura Scipion.

— Non, elle s’évanouit. Mon Dieu, que faire ?

— Nous ne pouvons pas la laisser là.

— Évidemment

— Alors, là-haut, chez nous ? interrogea anxieusement Scipion déjà suppliant.

— Soit, répondit très vite Annibal. Ôte-toi de là, petit, tu n’es pas assez fort ; je vais l’emporter, moi. Toi, cache la vitre afin que le concierge ne me voie pas passer ; si l’agent revenait.

Et ils filèrent, se hâtant, avec des mines de voleur. Annibal, sans broncher, grimpa ses cinq étages, le corps trempé par les vêtements humides de la petite fille qui ne bougeait plus.

Scipion, tremblant, ne parvenait pas à rallumer la lampe. Annibal, agenouillé devant le fauteuil où il avait couché l’enfant, près du poële ouvert, les pieds au feu, la regardait, étranglé de peur qu’elle ne revînt pas à la vie. Et tous deux se penchaient sur elle, n’osant y toucher, ne sachant pas, le cerveau troublé d’une souffrance aiguë.

Alors Scipion prit une couverture et l’enveloppa. Elle geignit doucement avec un grand soupir, comme si elle s’endormait, et sa tête glissa : une tête toute blonde, ébouriffée sous un étrange petit bonnet de tulle blanc.

Scipion se retourna vers son frère et, avec une expression de navrante pitié :

— Ça me rappelle Mamette.

Annibal reçut un coup et il ne put répondre qu’au bout d’un instant :

— C’est juste.

Mais la chaleur, qui avait d’abord ensommeillé la fillette, la dégourdit, et elle remua, gigottant sous la couverture, l’écartant de ses petites mains. Enfin elle ouvrit les yeux, des yeux d’enfant qui s’éveille, clairs, vagues, sans pensée, bien larges, comme étonnés et curieux. Puis une inquiétude rapide passa sur son visage qui se rosa, et elle regarda Annibal d’abord, obstinément, avec une envie de pleurer qui éclata tout à coup.

Le pauvre homme murmura en se glissant derrière le fauteuil :

— Je lui fais peur ; parle-lui, toi.

Et Scipion s’accroupit sur ses talons devant la petite, essayant un bon gros sourire niais et faisant de doux yeux avec ses yeux bleus pâles déjà si doux. Et sa voix aussi se faussait pour être câline ; il disait :

— N’aie pas peur, mignonne ; tu es bien là, tu as chaud… Nous ne sommes pas méchants, tu vois ?

Alors la petite sourit aussi, regardant, plus tranquille, ce bon visage épanoui, à l’expression enfantine, et elle lui dit :

— Je vous reconnais ; c’est vous qui m’avez cachée derrière la porte.

— Oui, en bas.

— Ah ! c’est en bas ? Alors, où suis-je ici ?

— Chez nous.

— C’est bien haut ?

— C’est au cinquième. Pourquoi ?

— Il ne montera pas, l’agent ?…

Elle frissonna et dit tout bas :

— C’est peut-être lui qui est là !…

Et elle chercha derrière elle. Scipion eut envie de la gronder.

— Mais non, dit-il ; c’est mon frère : c’est lui qui t’a portée jusqu’en haut.

On eût dit que la petite avait compris ; elle demeura la tête tournée vers Annibal, mais les yeux baissés, et elle murmura :

— Qu’est-ce qu’il te voulait, l’agent ? demanda Scipion.

Elle sanglota sans pleurer, avec une grande douleur :

— Oh ! il voulait me mettre en prison parce que l’on m’avait appelée voleuse.

— Toi ! et qu’avais-tu fait ?

— Rien, monsieur ; oh ! je n’ai rien volé, bien sûr. Seulement j’étais arrêtée, comme cela, devant la boutique d’un boulanger où il y avait des petits pains dans une corbeille devant la porte. Je les regardais, voilà tout.

— Et pourquoi les regardais-tu ?

— Dame !… j’avais faim et cela me faisait plaisir, un peu, rien que de les voir…

— Elle a faim ! cria malgré lui Annibal.

Mais déjà Scipion était sur ses pieds et il courait au buffet, accrochant les chaises, faisant un bruit d’enfer avec ses bottes neuves. Et Annibal poussait la table auprès de la petite, qui, effarée, les yeux élargis, voyait s’empiler devant elle tous les restes et toutes les provisions du garde-manger.

— Oh ! je n’ai pas tant d’appétit que cela ! dit-elle en souriant.

Et elle se jeta sur le pain, qu’elle dévora à grandes bouchées, sans rien dire, ne touchant pas aux viandes, apaisant d’abord la cruelle faim qui la tenait.

Elle s’interrompit tout à coup, un peu honteuse, regardant ses deux mains pleines ; et puis elle murmura d’une voix douce, tendre comme une caresse, en relevant les yeux vers les deux frères qui la contemplaient :

— Vous êtes bien bons ; merci.

Ils se détournèrent un peu l’un de l’autre pour se cacher les pleurs qui leur étaient venus.

Elle touchait maintenant aux mets qu’on avait placés devant elle, mais timidement et comme pour faire plaisir à ses hôtes. Sa faim était apaisée et elle se mettait à penser, le cœur gros. Alors Scipion reprit :

— Tu n’avais donc pas mangé, ce soir ?

— Depuis hier, répondit-elle plus triste.

— Pourquoi ?

— Parce que maman, est morte.

Et la petite, repoussant son assiette, se reprit à pleurer.

— Et ton père ? demanda tout doucement Annibal.

— Il est mort aussi, monsieur, mais il y a longtemps.

— Où habites-tu ?

Elle ne répondit pas. Il y eut un silence coupé des seuls soupirs très gros de l’enfant ; les frères Colombe, anxieux, se regardaient. Annibal recommença :

— Où voudras-tu qu’on te ramène ?

Elle murmura :

— Je ne sais pas : je n’ai pas de maison…

Et puis, reprenant courage, elle finit par tout dire.

Son père, un ouvrier de village, était venu tenter la fortune à Paris. Peu de temps après, il mourut. La mère avait travaillé tant et tant qu’elle avait pris du mal, un mal très long qui emporta toutes les économies. Brin à brin, on vendait chaque jour. On finit par aller se loger en garni, dans un grenier : c’est là que sa mère était morte. Maintenant, elle ne savait plus que devenir : le logeur l’avait mise à la porte la veille.

— Tu n’as donc pas de parents, personne ? demanda Scipion déjà intervenant.

— Je ne sais pas ; je ne l’ai pas entendu dire à maman.

— Mais de quel pays étiez-vous ?

— Du Périgord.

— Tu dis ? s’écria Annibal.

Elle eut peur et protesta :

— Bien vrai, monsieur ; des environs de Saint-Apre ; mais vous ne connaissez pas…

Scipion était revenu s’accroupir devant elle, assis sur ses talons, la face rayonnante.

— Mais si, nous connaissons ; et toi, connais-tu Ligueux ?

— Bien sûr, dit-elle étonnée ; c’est là que l’on va en pèlerinage à Saint-Siméon.

— Eh bien, nous en sommes, nous.

— Oh ! comme ça se trouve ! dit-elle en riant, les paupières encore trempées.

— Oui, et nous devons te protéger, puisque tu es notre compatriote. N’est-ce pas, Annibal ?

— C’est juste, répondit gravement le frère aîné, qui n’attendait que cette requête.

— Tu vois, mignonne, tu n’as plus besoin de t’inquiéter maintenant.

Scipion exultait. Il se leva et se mit à gesticuler, parlant à tort et à travers de choses oiseuses : du temps qu’il faisait (la neige tombait, blanchissant les toits), du pays que l’on ne devrait jamais quitter… Annibal l’interrompit.

— Il nous sera bien difficile de la garder ici, dit-il, éprouvant le besoin de se faire forcer la main.

— Pourquoi ? Rien de plus simple, au contraire. Je vais transporter mon lit dans la cuisine ; je l’enlèverai chaque matin ; la petite prendra ma chambre.

— Mais tu seras mal, tandis que moi…

— Tu plaisantes ! J’aurai plus chaud. Il y a longtemps, d’ailleurs, que je voulais coucher dans la cuisine ; une idée.

— Alors, si tu y tiens… concéda Annibal.

— Tu vas voir ; ça ne traînera pas.

Et Scipion, enlevant rapidement son habit, s’en alla trimbalant dans la pièce voisine, tirant le lit, faisant le ménage, leste comme une femme, et le cerveau tout enflammé d’un plaisir de dévouement qu’il n’avait pas éprouvé depuis Mamette et qui le réveillait comme d’un long et pénible engourdissement.

— Là, dit-il reparaissant, les draps sont au lit. Tu vas t’en aller dormir, petite. À propos, comment t’appelles-tu ?

— Je m’appelle Manuon.

— Manon…, Mamette balbutia encore Scipion, on dirait que ça se ressemble…

Et une tristesse inexplicable lui traversa le cœur.

— Et vous ? disait la petite fille, les regardant, un peu inquiète, ses grands yeux clairs vaguement songeurs.

— Mon frère aîné se nomme Annibal, et moi Scipion. Allons, quitte ton beau bonnet blanc et viens te coucher.

— Mon bonnet, dit-elle en le retirant vivement ; je l’avais oublié. Il n’est pas gâté au moins par la pluie ? C’est celui de ma première communion, voyez-vous. Je n’en avais pas d’autre ; je l’ai pris pour le deuil de maman. Le blanc est deuil, n’est-ce pas, pour les jeunes filles ?

— Une jeune fille ! exclama Scipion en riant. Peste ! tu te mets bien. Et quel âge as-tu, mademoiselle ?

— Treize ans et demi, monsieur.

— Déjà ! mais tu es toute petite !

— C’est que j’ai souffert.

— Pauvre mignonne, va ! Allons, n’y pense plus.

— Oh ! si, j’y penserai toujours, puisque maman est morte ! Les deux frères se regardèrent, échangeant le même douloureux ressouvenir, le rappel de la même perte qu’ils avaient faite, eux aussi, deuil cruel, inoubliable. Manon comprit qu’elle les embarrassait de sa tristesse ; elle secoua sa tête blonde décoiffée, comme pour chasser son ennui, et, rappelant son courage :

— Le bon Dieu l’a voulu, n’est-ce pas ? dit-elle en se dirigeant vers la porte ouverte qu’on lui avait désignée. Je m’en vais le prier avant de m’endormir, afin qu’il dise à maman de ne pas se tourmenter là-haut, que je suis, à l’abri, que je n’ai plus faim… et pour qu’il vous bénisse !…

Elle passa devant Scipion et lui donna la main d’un geste affectueux et déjà timide de petite femme ; puis elle salua gravement Annibal, baissant la tête avec respect.

Annibal avait éprouvé le désir spontané de lui tendre la main ; il n’osa pas et balbutia :

— Bonsoir.

Il n’en voulait pas à Manon, pas plus qu’il n’avait eu de rancune contre Mamette. C’était juste : il était trop grave, trop vieux ; il faisait peur à ces petits êtres délicats et tendres que son « jeune frère » apprivoisait si bien. Et cependant il eut encore pour Manon une pensée douce.

— Elle n’a rien pour prier, dit-il bas à Scipion ; si tu lui donnais…

— Quoi ?

— Ce crucifix, tu sais, qui est dans ma chambre ?…

— Au-dessus du portrait ?… (Et Scipion, effaré, regarda son frère.) Quoi ! la relique sacrée ?…

— Oui, cela rassurera Manon et l’aidera bien à dormir. Nous sommes des étrangers pour elle. Avec Dieu elle se sentira comme en famille. Donne-le-lui.

Quand ils se retrouvèrent seuls, ils demeurèrent silencieux, les esprits troublés, éprouvant le besoin de se reprendre après les émotions de cette aventure ainsi tombée dans leur vie si calme. Tout à coup Scipion aperçut son habit étalé sur une chaise, et le souvenir lui revint :

— Eh bien ! et notre soirée ? dit-il.

Annibal regarda l’heure.

— Dix heures ; il est trop tard maintenant. Tant mieux ; c’est une corvée de moins.

— Et puis regarde donc comme il neige, reprit Scipion. On est mieux chez soi que dehors par un temps pareil.

Ce « chez soi » venait de prendre une douceur inaccoutumée, semblait-il. Il paraissait plus tiède et plus doux depuis que la petite fille y était entrée avec le charme de sa voix gazouillante et de sa tête blonde coiffée du petit bonnet blanc. Ses petits pieds humides avaient laissé des traces sur le parquet ciré, et il y avait comme un doux parfum d’enfant dans la salle à manger chaude où elle avait pleuré. Elle serait là demain, tous les jours maintenant. Cette pensée n’était pas précise dans l’esprit des frères Colombe ; cependant elle influait sur le bien-être, l’attrait, le plaisir du « chez soi » qu’ils ressentaient ensemble en ce moment et qui les faisaient vaguement sourire en regardant autour d’eux.

Ils n’avaient point envie de dormir encore, l’esprit éveillé, au contraire, par un va-et-vient de pensées inaccoutumées, une agitation mentale qui les surprenait et les secouait comme s’ils avaient pris une fièvre dont les rêves eussent été anxieux et deux. Cet ébranlement nouveau de leur âme engourdie, momifiée agitait tous leurs sens et leur donnait un besoin d’action, de paroles. Maintenant ils tenaient un sujet pour un échange d’idées intarissables.

Scipion se rapprocha du poële pour ranimer le feu et Annibal tira un fauteuil afin de s’installer près de son frère. D’ailleurs ils avaient à causer et leurs voix s’élevèrent…

Mais un bruit léger se fit entendre dans la chambre à côté, un bruit très net : Manon se couchait.

Les deux frères tressaillirent et baissèrent la voix, puis demeurèrent immobiles, n’osant bouger, gênés tout à coup de ne plus se sentir seuls, troublés de la peur de réveiller Manon : c’était une responsabilité, cela ! On n’était plus libre maintenant ; des devoirs nouveaux leur étaient venus. Ils avaient pris charge d’âme. Et quelle âme ! Une petite fille de treize ans et demi, une enfant encore, une jeune fille demain.

Toutes ces idées leur venaient à la débandade pendant qu’ils n’osaient remuer ni parler, pris d’une inquiétude indéfinie. Tant de pensées leur amenait presque de la souffrance.

— Je crois que j’ai mal à la tête, murmura à peine Scipion.

— Alors, bonsoir, répondit plus bas encore Annibal.

Ils se retirèrent, marchant sur leurs pointes, lentement, silencieusement, Annibal vers sa chambre, Scipion dans la cuisine. Et leurs portes se refermèrent sans un craquement, tant ils mettaient une précaution tendre à ne point troubler le sommeil de Manon.



V


Le lendemain, qui était un dimanche, commença le bouleversement des habitudes qui étaient si chères cependant aux frères Colombe. Ce jour-là ils faisaient d’habitude la grasse matinée. Oui, mais alors ils n’avaient à s’occuper que d’eux-memes !

Ils dormirent mal et s’éveillèrent de très bonne heure, pressés de se revoir pour s’entendre, car toutes sortes d’idées nouvellesi leur étaient venues pendant la nuit. Cependant lorsque Annibal poussa lentement sa porte et avança le cou dans la salle à manger, il aperçut son frère, en chaussons, qui déjà faisait le ménage avec un silence de farfadet. Le balai glissait, le plumeau volait : on eût entendu battre l’aile d’un papillon. Et le poêle allumé brûlait, ses portes ouvertes pour l’empêcher de ronfler. La cuisine était propre, le lit de Scipion avait disparu dans un cabinet, et sur le fourneau à gaz bouillottait le lait tout blanc de crème soufflée.

— Tu ne t’es pas couché ? murmura Annibal surpris.

— Et j’ai même fort bien dormi, répondit Scipion menteur. Mais si la petite s’était réveillée de bonne heure ? On ne savait pas. Alors, voilà, tout est prêt.

Ils s’accotèrent dans un coin pour causer plus à l’aise et l’on délibéra sur la situation. D’abord, que dirait-on à la concierge ? C’était Annibal que le mensonge désarçonnait tout de suite ; mais Scipion savait mieux se plier aux circonstances. On ne pouvait pas charitablement révéler la chose aux gens de la maison : cela serait trop humiliant pour Manon.

— C’est juste, répondait Annibal.

— Alors quoi ? Puisqu’on gardait la petite, autant valait tout de suite sauvegarder son amour-propre en la faisant passer pour une parente, une orpheline arrivée de leur pays hier au soir et confiée à leurs soins…

— Nous la gardons, décidément ? demanda Annibal sérieux.

— Dame ! qu’en veux-tu faire ? la jeter dans la rue ?

— Je ne dis pas.

— Eh bien ! puisqu’elle est toute seule dans le monde et que le hasard…

— Ou Dieu…

— … l’a jetée dans nos bras, gardons-la.

— Gardons-la, conclut Annibal avec un soupir de soulagement.

Manon loquetait sa porte ; on devinait qu’elle n’osait pas entrer, Scipion courut, et la petite, toute rougissante, s’arrêta sur le seuil.

Elle avait peigné très fort ses beaux cheveux rudes pour les aplatir en deux petits bandeaux virginals, très propres autour de son visage maigre, mais frais comme une rose de mai, et elle tiraillait sur ses épaules un méchant fichu de laine noire troué qui la laissait grelottante. Elle murmura : « Bonjour, messieurs, » bien timide et honteuse et un peu effrayée aussi, les yeux baissés, détournant le front.

Les frères Colombe avaient mal vu, la veille au soir, le visage de Manon, qui s’était effacé dans leurs rêves ; c’était comme une nouvelle apparition, car la petite fille leur paraissait plus grande, plus sérieuse et plus étrangement jolie avec sa coiffure de petite femme et ses airs doucement effarouchés. Scipion l’avait prise par la main et il l’amena près de la table où il y avait trois chaises et trois couverts, avec, au milieu, le lait fumant et le café qui embaumait.

Elle s’assit sur le bord de son siège, tenant ses mains croisées, le front bas. Elle aussi avait beaucoup pensé dans la nuit quand elle s’était réveillée, surprise d’abord, ne sachant pas où elle était, mais se souvenant tout à coup et prise d’une vague angoisse. Où était-elle tombée ? dans quelles mains ? Quels étaient ces hommes qui paraissaient si bons, cette maison où il n’y avait pas de femme ? Était-il convenable qu’elle reçût leurs soins ? Mais que pourrait elle faire pour gagner sa vie ! Elle ne savait aucun métier, bien que sa mère l’eût fait coudre avec elle. Le peu qu’elle avait appris ne suffisait pas pour la faire recevoir dans un atelier où elle pourrait gagner quelque argent. Peut-être trouverait-elle à se placer comme… servante. Oh ! cela lui paraissait bien dur d’aller en service, toute petite et délicate comme elle était, et avec les goûts de petite demoiselle qu’elle avait pris à Paris, dans le ménage où le travail du père avait apporté pendant quelque temps une aisance relative. Bien dur certainement, et son cœur était gros de cette perspective, la seule cependant qu’elle pût raisonnablement envisager.

Mais, le matin, elle s’était coiffée et attifée sérieusement, pour se vieillir et imposer plus de confiance quand elle allait prier les… personnes chez qui elle était de lui trouver une place de servante.

— À quoi penses-tu, petite ? lui demanda Scipion en plaçant devant elle une tasse remplie.

Alors elle leva les yeux et demeura sans répondre, un peu surprise, elle aussi, du visage de ce vieux garçon et de celui de son frère, qu’elle osa examiner d’un coup d’œil et qui lui parut vieux…, mais vieux à lui donner envie de rire sans qu’elle sût pourquoi.

En même temps le courage lui revenait ; elle se sentait rassurée. Oh ! si ces deux-là voulaient la garder pour servante, elle resterait bien avec eux, elle n’aurait pas peur ! Et puis ils avaient un air si bêtement bons, tous les deux, le vieux aussi, malgré sa grosse moustache, un air… paysan, un air du pays qui est presque une ressemblance de famille. Cette idée même lui passa rapidement dans l’esprit (et elle se retint pour n’en pas rire aux éclats), que le plus jeune ressemblait traits pour traits à la statue de saint Siméon dans la chapelle de Ligneux : il avait comme elle de gros yeux bleus fixes, une face ronde et bouffie avec un peu de barbe roussotte au bas du menton.

— Je vais vous dire, répondit-elle en souriant et trempant dans son bol une tartine beurrée que venait de lui glisser Annibal ; c’est que j’ai pensé cette nuit à ce que je pourrais bien faire pour gagner ma vie…

— Tu n’as pas à t’occuper de cela ! s’écria Scipion ; ça nous regarde.

— Laisse-la parler, pour voir, interrompit Annibal.

La petite reprit, la bouche pleine :

— Je voudrais me placer servante.

— Où ça ?

— Chez vous, si vous le voulez bien.

— Et pourquoi veux-tu te mettre en service ?

— Dame ! je n’ai point de rentes, ni de métier. Je ne veux pas qu’on me fasse la charité. Oh ! le bon pain ! On dirait du gâteau. C’est peut-être bien de la brioche, dites, monsieur ?

Annibal s’était tourné vers son frère :

— Elle a de beaux sentiments, dit-il. Tant mieux. Néanmoins…

— C’est bien meilleur que ça, la brioche, répondit à Manon Scipion, qui se délectait à la voir manger. Tu en auras une ce soir, toute chaude.

Et il oubliait de déjeuner, lui, accoudé sur la table, le cœur si plein de plaisir qu’il n’avait pas faim. Annibal reprit lentement.

— Néanmoins, comme nous nous sommes chargés de toi, il ne serait pas convenable que nous te traitions en servante…

— D’autant moins, interrompit Scipion, que nous allons te présenter comme notre parente, une orpheline arrivée de province…

— Moi ? s’écria Manon laissant tomber sa cuiller. Mais puisque ce n’est pas vrai ! Pourquoi mentir ?…

Les frères Colombe se regardèrent suffoqués.

Annibal avait rougi et Scipion toussait pour se donner le temps de chercher une réponse.

— D’abord, dit-il, tu es orpheline et tu arrives de province, n’est-ce pas ? Il n’y a pas de mensonge là-dedans. Ensuite… c’est à cause de l’histoire d’hier, tu te rappelles bien ? le boulanger, l’agent qui te poursuivait…

— Oh ! cria Manon avec frayeur, je comprends ; c’est pour mieux me cacher…

— Précisément. Si l’on venait nous demander : « Quelle est cette petite fille que vous avez-là ? d’où vient-elle ? », nous répondrions : « Elle vient du Périgord, c’est notre parente ; bien le bonjour, messieurs les gendarmes. » Autrement il nous faudrait dire : « Mais c’est la petite fille, vous savez bien… de l’autre soir…

— Oh ! non, non, monsieur, ne dites pas cela…

— Tu vois bien ! conclut Scipion radieux, mais un peu essoufflé et etourdi de sa puissance imaginative.

— Mais, c’est égal, reprit Manon au bout d’un moment de grande réflexion : si je reste avec vous, je veux vous servir ; autrement…

— Autrement ?…

— Je n’oserais pas manger de votre pain, voilà.

— N’aie pas peur, on te le fera gagner, ton pain…

— Et on t’apprendra à le gagner surtout, reprit Annibal. Tu ne sais aucun métier : on te fera instruire. Qu’aimerais-tu faire ?

— Des fleurs…, des fleurs peintes sur des assiettes. C’est gentil, et puis c’est… Je ne sais pas comment on dit ; enfin on est… artiste. Mais ça coûterait cher pour apprendre et je ne puis pas… Vous voyez bien qu’il faut que je me mette en service.

— Mais, dit Scipion dont l’ingéniosité poussait rapide comme les plantes arrosées de l’effluve magnétique des fakirs, comprends donc bien ceci : quand on est en service, on gagne de l’argent, tant par mois, pas vrai ?

— Oui, monsieur, disait Manon très intéressée, les yeux bien ouverts sur le visage de Scipion.

— Eh bien, au lieu de te donner de l’argent pour payer tous les petits services que tu vas nous rendre ici, nous emploierons cet argent à t’habiller, à t’instruire, à te faire apprendre la peinture sur porcelaine… C’est toi-même qui te gagneras les moyens de devenir artiste, et tu ne nous devras rien.

— Oh ! si, monsieur !

— Comment, si ? Mais je te prouverai que non, quand tu sauras compter.

— Je sais bien, dit-elle. Je sais écrire aussi, et je mets bien l’orthographe.

— Tu es allée en classe ?

— Jusqu’à la mort de papa, il y a deux ans.

— Et depuis !

— Depuis, j’ai cousu avec maman, qui faisait des confections pour les magasins ; et puis je n’ai plus rien fait… que la soigner jusqu’à ce qu’elle…

Mais Scipion l’interrompit brusquement :

— Alors tu dois t’entendre un peu aux choses du ménage ?

— Bien sûr ! dit-elle, retenant les soupirs qui revenaient lui gonfler le cœur.

Même elle ajouta un peu fièrement :

— Je fais la cuisine.

— C’est moi qui vais me reposer ! s’écria Scipion feignant une grande joie.

— Comment ! vous faites la cuisine, vous ?

— Moi-même, et prends garde à toi : je suis un cordon bleu.

Manon le regarda d’abord sérieuse et puis elle lui rit au nez d’une poussée irrésistible. C’est qu’il devait avoir presque l’air d’une vieille femme avec un tablier et remuant ses casseroles. Et cette idée de Scipion marmitonnant l’égayait comme une bouffonnerie. Pour lui, il aurait dansé de joie d’avoir fait rire Manon au moment où elle allait pleurer, et ce rire d’enfant lui remuait dans le cœur des délices inconnues. C’était plus beau qu’une musique céleste. Il avait envie de s’extasier.

Annibal baissait plus bas ses lourdes paupières, cachant le ravissement, ému qui entrait en lui avec ce bruit inaccoutumé, avec cette sonnerie joyeuse, ce réveil de printemps.

— Eh bien ! dit Manon en se levant, qu’est ce que je vais faire pour commencer ?

Mais alors les frères Colombe arrêtèrent leurs yeux sur la défroque misérable qui couvrait l’enfant, sa jupe fanée, effilochée, si mince qu’on avait froid rien qu’à la regarder aller et venir là-dedans, traînant un peu ses pieds ensavatés.

— Pour commencer, déclara Annibal tout tremblant de pitié, il te faut vêtir, Manon, et nous allons chercher ce qu’il te faut. »

— Le fait est, dit-elle en regardant sa jupe, que je suis un peu mal tenue. Mais ce n’est pas ma faute, voyez-vous : j’ai vendu ma dernière robe pour mettre un bouquet sur la fosse…, là-bas. Si j’avais des aiguilles et du fil…

— Et de l’étoffe…, ajouta Scipion.

— Oh ! je coudrais bien une robe, moi toute seule.

— Eh bien, tu la coudras.

— C’est qu’il faut un tas de choses avec cela, grommela Scipion suivant son frère dans sa chambre, et tu en oublieras sûrement la moitié ! Va pour la robe, toi ; moi, je me chargerai du reste.

Ils sortirent tous les deux, très affairés, laissant Manon mettre de l’ordre dans la maison, où déjà elle furetait avec des façons de petite ménagère qui trouve beaucoup de choses à reprendre dans un ménage tenu par des garçons.

Lorsqu’ils rentrèrent, elle frottait les vitres, perchée sur un escabeau. Par le carreau brillant entrait la blancheur éclatante des neiges qui couvraient le toit des bâtiments rapprochés en cercle autour de la petite cour, noire au fond comme un puits, et sur laquelle la salle à manger ouvrait ses deux fenêtres. Les frères Colombe s’arrêtèrent, ébahis, le nez en l’air, contemplant Manon active dont le poing volait sur la vitre et la faisait chanter.

— Qu’est ce que tu fais là ? cria Scipion alarmé. Veux-tu bien descendre ! Pour te rompre le cou !

— Et te geler les doigts, continua Annibal grondeur.

— Oh ! c’était d’un malpropre ! déclara Manon : on n’y voyait pas. Bon Dieu ! que vous êtes donc chargés ! Attendez que je vous aide.

— C’est qu’ils étaient embarrassés et de la belle façon, les frères Colombe ! Les bras arrondis, avec des paquets jusque sous les aisselles, les mains entortillées dans des poignées de ficelle qui soutenaient d’énormes ballots enveloppés dans des papiers de toutes les couleurs, sans compter les poches gonflées qui bâillaient. Ce fut un vrai déballage. Et Manon, muette, les bras pendants, regardait cela comme si elle eût assisté à quelque féerie où tout à coup les merveilles que l’on a souhaitées surgissent d’une trappe, à portée de la main.

Cependant, Annibal paraissait confus de s’être laissé entraîner à cette débauche d’acquisitions, tandis que Scipion essayait de dissimuler une partie des siennes, se sentant coupable d’une dépense peut-être exagérée.

— Voici la robe, dit d’abord Annibal : il y a quinze mètres en grande largeur.

— C’est trop, observa Scipion qui prenait l’offensive. Manon est toute petite. Elle en fera deux, dit-il au bout d’un instant.

C’était bien ainsi que l’avait compris Annibal. Cependant il passa vite à un autre article :

— Voici la doublure et puis un coupon de drap pour un manteau…

— Moi, j’ai là une pèlerine toute faite, interrompit négligemment Scipion en déballant une mignonne mante ouatée ; mais on pourra utiliser le drap. J’ai couru au plus pressé : ainsi voilà des jupes, des bas…

— Et des bottines, poursuivit Annibal.

— Des pantoufles fourrées pour la maison…

— Un tablier…

— Des gants…

— Un fichu…

— Des aiguilles, du fil, un dé…

— Une chaufferette…

— Un miroir…

— Un miroir ! s’écria Annibal étourdi.

— Puisqu’elle coudra sa robe elle-même, il faut bien qu’elle voie à se l’essayer. Et il n’y en avait pas dans ma chambre.

— C’est juste.

La table disparaissait maintenant sous les papiers froissés et les étoffes déployées. Les frères Colombe, très rouges, chacun d’eux un peu suffoqué de la rage d’acquisitions qui avait emporté l’autre, n’osaient pas se regarder dans la crainte d’apercevoir un vague reproche dans leur mutuel étonnement. Quant à Manon, pétrifiée par une surprise qui tenait du rêve, elle ne bougeait pas, les mains jointes devant elle, dans une extase sérieuse ou plutôt l’effort d’une pensée qui lui échappait. C’était si étrange aussi, si invraisemblable, ce qui lui arrivait là ! Elle en éprouvait l’envie de pleurer et de rire en même temps, le cœur gonflé, très heureuse au fond, avec un coup d’orgueil.

— Eh bien, tu ne dis rien ? lui demanda Scipion.

Elle tressaillit, balbutia, ne put rien dire et se mit à pleurer.

— Tu pleures ! s’écria Annibal troublé. Pourquoi ?

— C’est…, c’est de plaisir, sanglota Manon. Oh ! que je suis heureuse !…

— À la bonne heure ! dit-il en souriant, très ému sous sa grosse moustache terrible, qui n’en laissa rien voir.

— Je vous remercie, oh ! je vous remercie… cent mille fois, mes bons messieurs ; mais je vous rendrai tout plus tard, quand je saurai gagner de l’argent.

C’est entendu, déclara Scipion. Pour le moment, à l’ouvrage, hein ! que nous voyions comment tu es habile. Allons, attrape tes ciseaux et coupe… Où les ai-je fourrés, les ciseaux ?

Et, pour les trouver, l’on fut obligé de bouleverser toutes les acquisitions, brouillant tout, jetant la moitié des choses par terre. Cela mit une gaieté folle dans cette débandade d’atelier, Scipion courant après un dé, et Annibal, prosterné, ramassant gravement les aiguilles éparpillées. Manon riait du haut de sa tête, en petite fille des champs qui n’a pas encore perdu la franche expansion de ses joies. Et c’était comme un ressouvenir de leur jeunesse qui bruissait aux oreilles des frères Colombe comme une ondée refraîchissante qui leur tombait dans l’âme où commençait à croitre et germer un bonheur inconnu

Cette journée leur fut radieuse. L’intimité ne devait pas être longue à venir entre ces trois cœurs candides : un égal enfantillage les rapprochait. Mais la camaraderie ne se desssina bien qu’avec Scipion. Il bavardait sans cesse avec Manon, il s’occupait de son ouvrage et lui donnait des conseils. Même il tenait l’étoffe tendue pendant qu’elle coupait, d’un petit air crâne et entendu, les morceaux qui devaient composer son corsage. Quand elle l’eut épinglé sur elle, elle se montra, très fière, et Scipion se piqua héroïquement les doigts pour indiquer une pince à l’épaule et une retouche dans le dos.

Annibal se sentait un peu triste, sans qu’il sût pourquoi. Cependant il demeurait là, à s’emplir les yeux du spectacle charmant de Manon assise près de la fenêtre, ses petits pieds bien chauds juchés sur la chaufferette que Scipion tenait toujours garnie, perdue jusqu’au cou dans le fichu de laine tout neuf, d’un joli gris de tourterelle et d’où sa tête ensoleillée sortait comme d’un nid de plumes.

Elle était si contente, Manon, qu’elle était toute rosée, les yeux brillants, éclatante dans la clarté des vitres claires, sur le fond de neige des toits voisins.

Et Annibal songeait. Où serait-elle à cette heure, par ce froid, déguenillée, affamée, si on ne l’avait pas recueillie ? Misérable en un coin, sinon emprisonnée, jetée à l’infamie, ou bien morte peut-être ! Quel crime social que ces abandons d’êtres fragiles, innocents, si beaux, d’une promesse de vie si rayonnante, de ces petites merveilles de grâce, de sentiment, qui ne demandent qu’à s’épanouir dans la tiédeur du foyer et que la misère, la faim jettent au vice de la rue ! Ne devrait-on pas battre les pavés, nuit et jour, pour recueillir ces précieuses épaves ?

En voici une de sauvée, au moins ! Et comme c’était bon de la sentir là, n’ayant plus froid, n’ayant plus faim, rassurée, consolée, avec la perspective d’un avenir honnête et doux ! Elle paraissait si tranquille sous leur protection, si joyeuse, la mignonne, de tous ces dons, de toutes ces surprises qui lui étaient arrivées comme par miracle, au plus fort de sa triste misère ! Elle était heureuse maintenant.

Et Annibal aussi était heureux. Cela lui irradiait l’âme d’une joie infinie que de contempler là, de ses yeux mi-clos, tout ce bonheur qu’il avait fait.

Quand la nuit fut venue, la robe de Manon se trouva fort avancée, point finie cependant ; mais il fallut qu’elle la revêti pour le souper, tant il leur tardait de ne plus revoir les guenilles de la petite meurt-de-faim.

La robe ne tenait encore qu’à un fil : n’importe, elle tint sur les épaules de la fillette toute flambante sous le lustre neuf du beau cachemire noir qu’Annibal avait payé très cher.

Elle s’assit à table, avec de grandes précautions, tandis que Scipion, rouge de la cuisine sérieuse qu’il avait faite, courait de la table au fourneau, très drôle sous son immense tablier bleu de cuisinière. Et on servait Manon comme une princesse, Manon qui commençait à se laisser faire, gagnée par tant de naïves bontés, émerveillée du festin, tout engourdie de bien-être et de chaleur.

Après le dîner, on parla de l’avenir. Annibal ébauchait des projets d’éducation ; Scipion promettait les plaisirs du dimanche. Quand il ferait beau, on irait à Saint-Cloud, à Meudon, à Versailles…

— Pour étudier la peinture, disait Annibal.

— Et cueillir des violettes dans le parc, ajoutait Scipion.

Et c’était lui que Manon écoutait et regardait en souriant.

Ils finirent par jouer tous les deux à pigeon-vole sur un coin de la table, dans les grands rires de Manon qui venait de pousser l’irrévérence jusqu’à fairevoler le propre nez de Scipion.

Quand elle eut sommeil, ce fut à lui qu’elle le confia tout bas.

— Eh bien ! va te coucher, petite. Bonsoir ! As-tu les pieds bien chauds ?

Manon tressaillit :

— Vous m’avez dit ça comme maman : ça m’a donné un coup. Pauvre maman !…

— Dis donc, interrompit vivement Scipion, c’est un peu vrai que je te servirai de mère, moi ! J’ai des idées de femme. Tu vois bien, c’est moi la femme de ménage ici…

Et, pour faire rire Manon, il se drapa jusqu’au menton dans son grand tablier.

— Maman Scipion, murmura la petite. C’est ça qui serait amusant !

— Vrai ? Eh bien, c’est dit : appelle-moi maman. J’aime mieux ça d’ailleurs ; ça ne me va pas que tu me dises môssieu

Annibal ne remuait pas, les yeux presque fermés. Scipion le regarda, pris d’un subit remords, et il ajouta vite :

— Et mon frère qui t’aime bien aussi, te permettra de l’appeler papa.

La petite fille avait fait un mouvement comme pour s’en défendre ; mais Scipion d’un signe rapide lui fit comprendre qu’elle allait blesser Annibal. Alors elle sourit et murmura :

— Bonsoir… papa… Nibal.

Celui-ci, tout étranglé, répondit d’une voix chevrotante :

— Bonne nuit, ma petite Manon.

Mais déjà Manon sautait au cou de l’autre frère en criant cette fois, dans son rire brouillé d’enfant qui s’endort :

— …Soir, maman Pion.

La famille était constituée : c’était comme un acte d’adoption qui venait d’être signé là par les deux frères. Manon leur appartenait, où plutôt ils appartenaient désormais, eux, leur cœur, leur âme, leurs biens, leur vie, leur avenir, à la petite fille blonde qui dormait là, tout près d’eux, dans son petit lit blanc, sous la relique bénie du crucifix d’ivoire, et qu’ils avaient ramassée par pitié, au coin de la rue, demi-morte, comme un pauvre petit chien perdu. Manon ! Mamette !




VI


Bien des jours avaient passé depuis celui où Scipion écrivit le n° 443 pour le coller au mur ; et ce numéro n’avait pas été remplacé. Il était toujours là, vieilli, jauni ; 443 !… Les frères Colombe n’osaient pas l’arracher du mur, mais ils évitaient de le regarder, d’en parler surtout. C’est que les jours qui s’étaient écoulés depuis n’avaient apporté aucun appoint aux épargnes qui devaient, d’après leur calcul, les libérer de leur existence de bureaucrates, les rendre à la vie des champs à une époque déterminée, fixée, impatiemment attendu jadis. Maintenant les économies journalières s’en allaient rejoindre les épargnes passées : tout cela se dépensait pour Manon. Le magot s’allégeait ; mais Manon croissait en science, en beauté. Sa petite personne délicate, fatiguée par la misère, s’épanouissait dans le bien-être et la joie. Elle grandissait ; ses formes de fillette disparaissaient sous la radieuse ampleur d’une maturité précoce. La fille des champs réaparaissait dans sa robustesse saine et vigoureuse, faisant éclater de partout la première robe, maintenant écourtée, dont les frères Colombe avaient revêtu tout d’abord leur chétive enfant trouvée.

Ils s’effaraient bien un peu à la voir pousser si vite, comme s’ils eussent éprouvé l’angoisse de cet emplumement rapide qui allait mettre aux ailes de l’oisillon quelque fantaisie d’envolement. Et cependant ils étaient fiers de leur œuvre : une fierté paternelle dont ils se grisaient et s’aveuglaient. Ils ne se refusaient rien pour la satisfaire, toujours d’accord sur ce point et n’entrant en discussion que pour se prouver l’un à l’autre l’opportunité de leurs folies.

— Maintenant que nous nous sommes chargés de son avenir, expliquait Scipion, ce n’est pas pour la rendre malheureuse, n’est-ce pas ?

— C’est juste, répondait Annibal.

Et les épargnes des frères Colombe s’en allaient, brin à brin effeuillées, au courant de la généreuse tendresse qui les emportait.

Manon apprenait la peinture sur porcelaine. Chaque matin, une femme de charge l’emmenait à un atelier célèbre, fort bien tenu, où l’on payait fort cher, et la ramenait le soir. D’abord elle s’était occupée du ménage ; mais Annibal craignit qu’elle ne se gâtât la main, et Scipion jurait qu’elle y perdrait ses goûts artistiques. En conséquence il continua à faire la cuisine et à servir Manon. Elle, cependant, s’amusait à faire de la couture comme une petite demoiselle bourgeoise, bien tranquille, avec ses mains blanches. Elle raccommodait le linge de la maison, et cela jetait les deux frères dans une extase ininterrompue de la voir empiler devant elle, d’un air de ménagère sérieuse, les tas de serviettes reprisées et les draps retournés cousus d’un beau surjet très fin. Il semblait qu’elle les comblât en daignant faire cet ouvrage ; ils arrivaient à persuader qu’elle réalisait des trésors d’économie en supprimant l’envoi de cet ouvrage au dehors.

Du reste, on l’en détournait souvent pour la ramener aux travaux propres à son instruction, laquelle était devenue la préoccupation constante des deux frères. Ils s’étaient mutuellement persuadés d’une sorte de devoir, d’une obligation, pour eux, de développer tous les dons naturels de l’enfant dont ils s’étaient chargés. Lorsqu’ils délibéraient sur un point de cette éducation et qu’Annibal contestait pour la forme, Scipion avait une façon de dire : « Ce serait un crime que d’y renoncer ! » qui amenait immédiatement l’assentiment d’Annibal ; et le projet était voté.

Chaque soir, Annibal enseignait à Manon tout ce qu’il savait d’histoire, de géographie et d’arithmétique. La table était couverte de mappemondes, de cartes, de livres, avec une belle écritoire en porcelaine du Japon que Scipion avait jugée indispensable pour stimuler le goût et le plaisir d’étude de l’écolière.

En dépit de ce soin, Manon regimbait parfois, ennuyée de ces choses que l’on apprend plus volontiers à dix ans que lorsqu’on marche sur ses quinze, surtout quand on y marche si délibérément que Manon, qui n’avait plus dix ans ni l’air d’une pensionnaire maintenant, avec sa coiffure élégante et frisottée, comme elle apprenait à la faire avec ces demoiselles du cours de peinture, et dont le corsage rebondi gênait l’application pour la dictée ou le devoir écrit, le nez sur la table, les coudes à l’écart.

Elle s’impatientait quelquefois en brouillant les dates d’histoire, et Annibal suait d’angoisse à la voir le sourcil froncé, tapotant la table de ses petits doigts agacés, refusant de répondre, prête à bouder. Mais Scipion intervenait, maman Scipion, qui remplissait divinement son rôle : il soufflait le mot ou la date, ou bien trouvait une réplique drôle qui faisait rire Manon en délivrant Annibal de son cruel devoir de pédagogue.

Et l’on se prenait à jacasser autour de la table, sous la lampe qui faisait au plafond un rond de clarté dansante. Manon racontait des histoires de l’atelier, pas toutes, mais où il y avait toujours des amourettes. Et les frères Colombe frissonnaient, les yeux bien ouverts, effarés de cette science précoce, si parisienne et si dangereuse. Papa Annibal sentait croître sa responsabilité, et maman Scipion s’évertuait à détourner et à fausser les idées de Manon sur le chapitre de l’amour. Volontiers il lui aurait expliqué que cela voulait dire l’affection que l’on éprouve pour les petits chats et les petits oiseaux, et que l’on se moque des gens quand on leur applique cette forme du sentiment ; voire même que c’était une injure dont il fallait se fâcher et se plaindre.

Mais Manon riait. Elle riait avec sa bouche toute rose, un peu grande, où toutes ses fines dents éclatantes riaient aussi comme si elles se moquaient de maman Pion et de papa Nibal par-dessus le marché, qui rognonnait dans sa grosse moustache. Alors ils perdaient un peu la tête, les pauvres frères Colombe : un malaise indicible, plein de trouble et d’un étrange émoi, les faisait échanger un regard d’angoisse, comme s’ils voyaient déjà s’entre-bâiller la cage par où l’oiseau, le cher oiseau, s’envolerait. Et cela leur causait une douleur sourde, inavouée qui s’en allait grandissant.

En même temps ils s’appliquaient à distraire Manon, essayant de tous les jeux d’enfant, affectant de la traiter toujours en petite fille, lui promettant des brioches ou des jouets. Mais elle répondit quelquefois : « Je préférerais aller au spectacle, » ou bien : « J’aurais besoin de poudre de riz, avec une patte de lièvre pour l’étendre. » Cela faisait des discussions interminables entre les deux frères.

— De la poudre ! s’écriait Annibal.

— Mon Dieu, il n’y a pas grand mal à cela, au fond, expliquait Scipion qui avait déjà la poudre dans sa poche. Si on la refuse, elle y attachera une importance plus grande. Et quelque camarade d’atelier lui en donnera. C’est plus dangereux encore !

— C’est juste, répondait Annibal.

Et Manon, le soir, en rendant, trouvait sur sa table une jolie boîte pomponnée avec tout un attirail de houppes et de flacons.

Pendant huit jours, elle s’enfarina. Et puis, se trouvant laide décidément ainsi défraîchie, elle renonça à la poudre et Scipion triompha.

Mais ce furent d’autres fantaisies qui lui poussaient maintenant, inconsciemment, et qu’elle avouait sans vergogne, habituée à se faire donner la becquée par sa nouvelle famille, et comme si elle eût été réellement la fille de papa Nibal et de maman Pion.

Elle voulut apprendre la musique. Sa voix était fraîche, agréable.

— Ce serait dommage, disait-elle, de ne pas cultiver cela.

Elle avait pris les façons d’apprécier de Scipion.

On lui fit enseigner la musique.

Le jour de ses quinze ans, tandis qu’Annibal la promenait dans Paris, Scipion faisait installer un piano dans la salle à manger. Il l’orna de fleurs, en alluma les bougies. Et lorsque Manon rentra, il y eut une grosse émotion dans le ménage, car elle faillit s’évanouir de surprise et de joie.

Et puis commença un tapage auquel les frères Colombe eurent d’abord quelque mal à s’habituer ; mais l’habitude vint, car Manon s’amusait, Manon était heureuse. Manon chantait, en tapant faux : mais sa voix était juste et douce et gaie, comme un gazouillement éperdu de rossignol un soir d’été. Et les frères Colombe, silencieux et charmés, oubliaient les heures dans le ravissement de leur extase, la mine béate, les mains croisées, tournant les pouces, écoutant rossignoler Manon qui jouait faux et tapait fort.

La date était passée maintenant du jour qu’ils avaient fixé pour leur libération du travail quotidien. Mais ils n’y songeaient plus, ou du moins ils n’en parlaient jamais. Chaque matin, ils partaient vaillamment, soutenus par ce divin courage du labeur qui gagne le pain des êtres chers qu’on laisse au logis. Jamais ils n’avaient travaillé de meilleur cœur, jamais ils n’avaient reçu avec plus de joie leur salaire mensuel. Autrefois ils travaillaient pour eux ; maintenant ils travaillaient pour elle. Autrefois ils épluchaient leurs comptes pour entasser leurs économies ; maintenant ils devenaient durs et âpres pour eux, économisant sur tout pour faire la part de Manon plus large. Et c’étaient eux qui se trouvaient ses obligés, tant sa venue dans la maison avait apporté d’ensoleillement et de joie. Leur cœur vide s’était peuplé : leur esprit sans pensée s’était réveillé ; leur vie sans plaisir s’était subitement remplie de jouissances délicates, exquises. Tous les besoins engourdis, mais inapaisés de leur être aimant s’étaient enfin assouvis dans leur dévouement à ce petit être charmeur qui les avait pris par toutes ses séductions de faiblesse, d’enfance, de grâce, de beauté, et maintenant par un attrait inconnu qui les attachait encore plus passionnément à elle.

Pour les achever, Manon, après quinze ans passés, fit une maladie. Ils faillirent la perdre, et leur douleur fut presque aussi cruelle que s’ils l’avaient perdue. Pendant les heures de l’anxiété suprême, leur raison manqua de s’effondrer, comme si le fil qui la retenait s’était subitement rompu. Cette pensée qu’ils pourraient ne plus voir Manon aller et venir, rire et chanter, là, autour d’eux, leur donnait une sensation de cécité, comme si tout devenait noir, comme si quelque néant allait les prendre, comme s’ils allaient rouler au fond d’un abîme, les membres mous, rompus, le cœur vide.

Ils souffrirent donc horriblement, autant l’un que l’autre : Annibal muet, les dents serrées, attaché au pied du lit, n’en bougeant ni le jour ni la nuit, et si sombre qu’on s’attendait à le voir suivre Manon si Manon trépassait. Scipion, fou, courait, criait, vociférait en répétant avec une naïveté navrante, une obstination enfantine, et pleurant à sanglots, que Manon ferait comme Mamette, qu’elle lui mourrait dans les bras.

Cependant Manon guérit ; elle échappa à l’odieuse petite vérole sans qu’il en restât d’autre trace sur son joli visage qu’un petit trou au coin de la bouche, mignon comme une fossette et qui lui fut comme un attrait de plus. Même elle devint superbe, florissante, avec un regain de santé qui la faisait plus bruyante et plus gaie, dans un éclatant épanouissement de vie et de beauté.




VII


Néanmoins, la peur qu’elle leur avait causée fit redoubler les soins des frères Colombe autour de la précieuse santé de Manon. Chaque dimanche, maintenant, on l’emmenait à la campagne aux environs de Paris, tantôt ici, tantôt là. Scipion portait les châles et les manteaux pour l’envelopper quand elle aurait couru. Annibal charriait les herbes et les fleurs qu’elle ravageait. Et l’on dînait au restaurant après que Manon s’était balancée toute droite sur l’escarpolette du jardin, se lançant très haut pour faire crier d’effroi les frères Colombe éperdus. Elle s’endormait quelquefois dans le train, au retour, sur l’épaule de maman Pion immobile. On la regardait beaucoup, car elle était belle, fraîche et blonde comme les blés mûrs ; mais Annibal, d’un regard de dogue, écartait les galants, et Scipion obligeait Manon à porter des voiles épais qui lui cachaient un peu les yeux. Même les frères Colombe convinrent un jour que Manon avait assez de talent en peinture pour se passer des leçons de l’atelier et qu’elle devait désormais demeurer à la maison.

On lui installa une petite table auprès de l’une des deux fenêtres de la salle à manger avec un grand fauteuil capitonné et des coussins pour ses petits pieds toujours, frileux, un mignon chevalet sur la table et tout un attirail de godets et de pinceaux de la dernière élégance. Manon se proposait d’exposer au prochain Salon une copie de John Russel : La petite fille aux cerises. Elle peignait avec assez de goût et sa couleur ne manquait ni de justesse ni d’éclat. Le dessin seul laissait à désirer ; mais elle se faisait esquisser ou retoucher les lignes par son professeur. Ensuite, très capricieuse, elle entreprenait plusieurs ouvrages à la fois, afin de les reprendre et de les quitter suivant sa fantaisie du moment qu’elle nommait gravement : l’inspiration. Bientôt les plats, les vases, les tasses de porcelaine aux dessins ébauchés encombrèrent la salle à manger, tous profondément respectés par le plumeau de maman Pion et admirés sans réserve par Annibal. C’était une émotion pour eux de se dire chaque soir, en chemin, revenant du bureau :

— Voyons ce qu’elle aura fait aujourd’hui !

— C’est qu’elle a du talent ! exclamait Scipion.

— Elle obtiendra certainement une récompense au Salon, ajoutait Annibal. Son dessin se perfectionne.

— C’est vrai ; elle vous a un coup de crayon ! C’est même surprenant pour une fillette !

— Oh ! elle, est artiste !

Et ils se rengorgeaient, se frottaient les mains, les pauvres frères Colombe ; et ils respiraient d’aise, heureux d’une joie profonde, sans mélange, ayant trouvé pour eux le summum du bonheur dans l’attachement de tout leur être à cette fillette qui était leur œuvre et qui était devenue maintenant leur unique raison de travailler et de vivre.

Quand ils arrivaient à leur porte, ils écoutaient une seconde avant d’entrer, la face rayonnante si Manon chantonnait, vaguement inquiets s’ils n’entendaient aucun bruit. Vite on ouvrait. Peut-être Manon était-elle sortie ! Et, on ne sait pas ! tant de choses arrivent. Les rues de Paris ne sont pas sûres pour une fillette, seule…

Mais elle était là, penchée, la tête un peu sur le côté, très sérieuse, travaillant.

C’était une grande joie. On venait l’embrasser sur le front et l’arracher à son ouvrage. Elle se fatiguait, ses yeux étaient rouges, elle se rendrait malade. Voilà que ses joues flambaient. Si c’était la fièvre ! Il n’y avait pas de bon sens à travailler comme cela ! Elle pouvait bien se reposer, se distraire, aller, venir…

— Oui, comme un ours en cage, répondit un jour Manon un peu triste. Je préfère m’occuper.

— Eh bien ! lis…

— Quoi ? Vous ne voulez pas que je lise de romans.

— Certes ! une petite fille…, commença Annibal.

— Je vais sur mes dix-sept ans.

— Fais de la musique.

— Cela m’ennuie.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

On dîna mal le soir de cette explication. Même Manon s’étant mise à manger du bout des lèvres, personne n’eut faim. Alors maman Pion fit un coup d’État.

— Si nous allions au spectacle ? dit-il brusquement.

— Oh ! oui, oui, cria Manon subitement égayée ; allons au théâtre… Vous voulez bien, papa Nibal ?…

Annibal hochait gravement la tête, hésitant. Mais Scipion fit signe à Manon d’aller s’habiller, et, dès qu’elle eut disparu dans sa chambre, il dit à son frère :

— Tu comprends qu’elle ne s’amuse guère, enfermée toute la journée seule, ici. Il faut la distraire. On aime les plaisirs à son âge. Si elle allait s’ennuyer avec nous !

— C’est juste, répondit vite Annibal effrayé.

Et l’on mena au théâtre Manon triomphante. C’était une féerie qu’on lui montra ; mais il y avait une intrigue tout de même, comme dans les romans : les amours d’un jeune paysan avec une princesse, amours traversées, contrariées. Et Manon trépignait de rage, montrant le poing au Génie du mal qui séparait constamment les amoureux. Enfin ils se rejoignirent au dernier acte et ils montèrent ensemble sur un trône d’or dans une apothéose. Manon possédait maintenant une théorie de l’amour.

Il lui fallut toutes les chansonnettes qu’elle avait entendues dans la pièce. Pendant huit jouis, le piano marcha, et aussi le gosier de Manon, qui roucoula toutes les bêtises sentimentales et les drôleries idiotes dont le refrain devient une obsession. Les frères Colombe y perdaient un peu de leur raison à écouter Manon imitant les chanteuses légères avec une perfection inquiétante, souligner les mots à effet et traîner les vocables amoureux sur des points d’orgue qui n’en finissaient plus.

Ils trouvaient cela charmant et terrible : ils en avaient le cœur retourné, attendri, en même temps qu’une inquiétude les poignait à leur faire mal. Cette Manon qui s’exprimait comme une femme maintenant, leur apparaissait sous un jour nouveau, presque inattendu et cruel. Ces mots d’amour criés passionnément à travers ce ménage chaste et paisible y réveillaient comme un vent d’orage dont le souffle les suffoquait.

Le soir, quand Manon fut couchée, les frères Colombe se retirèrent dans la chambre sanctuaire du frère aîné pour délibérer sur ce cas ; mais ils furent obligés de se quitter sans s’être rien dit, embarrassés, émus, avec un besoin de se retrouver seuls, chacun avec ses pensées. Et d’un accord tacite ils ne s’en parlèrent point le lendemain, ni les jours suivants : mais un peu de leur gaieté, de leur joie, était partie.




VIII

Vers ce même temps, les frères Colombe furent pris d’une recrudescence de folie pour la dépense qui les amena à une catastrophe prévue. Ils avaient fait des dettes, prenant à crédit quand ils étaient au bout de leurs ressources avant la fin du mois. Le ménage ne pouvait plus marcber rien qu’avec les revenus courants. On emprunta sur la vieille maison du Moustiers. Première hypothèque : cinq mille francs.

Quand les dettes furent payées, il y avait un reliquat que l’on se proposait de conserver pour les besoins futurs. Mais, par précaution, on se partagea la somme, et, chacun d’eux, comptant sur l’autre, crut pouvoir se laisser aller à quelques acquisitions jugées indispensables. Ainsi Annibal offrit à Manon une armoire à glace, et Scipion une montre en or. Il y avait une excuse : c’était pour son anniversaire. Manon entrait dans sa dix-huitième année.

Mais une jeune fille ne pouvait aller vêtue comme une fillette ; les toilettes de Manon furent renouvelées. Quand elle se montra, grande et élégante, dans son costume de bourgeoise riche, les frères Colombe s’avouèrent qu’ils lui feraient déshonneur en l’escortant dehors dans la simplicité quelque peu paysanne de leur costume habituel. Et un tailleur du boulevard les habilla.

Maintenant Scipion, rasé de frais tous les jours, cravaté de couleur claire, soigneusement peigné pour dissimuler un commencement de calvicie, paraissait rajeuni de dix ans et pouvait n’en avouer que quarante ; tandis qu’Annibal, demeuré svelte, c’est-à-dire maigre, bien pincé dans sa redingote, la moustache amincie et d’un noir douteux, les cheveux ras, ressemblait à un officier à la retraite, mais encore vert et bien portant. Leur tenue, même dans la maison, était plus soignée, Annibal en vareuse élégante, Scipion en veston court et faisant la cuisine sans tablier.

On avait installé des jardinières toujours fleuries dans les quatre coins de la salle à manger tout égayée déjà par les porcelaines coloriées de Manon. Il semblait qu’un printemps eût soufflé tout à coup sur le vieux ménage des frères Colombe, balayant de sa tiède haleine les toiles grises des années, ces arraignées infatigables. Tout rajeunissait, tout reverdissait ; les vieux meubles s’en allaient, chassés par des nouveautés fraîches et gaies ; les tentures fleuries de roses s’accrochaient aux murs ; on marchait sur des tapis. Tout rayonnait au soleil de la beauté blonde de Manon épanouie. D’un geste de son doigt de déesse, elle avait accompli, comme dans la féerie, le changement du décor qui ne lui plaisait plus.

Tant que ces transformations s’accomplirent, elle fut charmée, occupée, satisfaite ; mais après ? Manon revenait toujours à s’ennuyer.

Puis son ennui devint poétique. Elle chanta des morceaux dramatiques terribles qui faisaient fondre en larmes les deux frères bouleversés. Les adieux de Lucie leur crevaient le cœur ; le grand air de Marguerite dans la prison les rendait malades, encore qu’il fût chanté comme par une serinette, Manon manquant des cordes vocales nécessaires à ces grandes exécutions. Mais elle exprimait, et cela suffisait à faire souffrir horriblement les frères Colombe. Ensuite elle voulut déclamer et la maison s’emplit de volumes de vers. Elle apprenait par cœur, dans la journée, de grandes tirades qu’elle leur débitait le soir, debout dans un angle, avec des gestes faux et des intonations douteuses. Mais jamais Rachel ne fut tant admirée que Manon tragédienne ne le fut par son naïf auditoire.

— Elle réussirait partout, murmurait Scipion. Ah ! si on l’entendait !

Mais on bourrait le dessous des portes afin que personne n’entendît Manon, afin que nul ne convoitât ce trésor.

Quand Manon se fut bien divertie à ce jeu, elle s’en dégoûta et, passant à un autre, elle imagina un soir de se faire faire la lecture par Annibal, qui avait une belle voix sonore. Scipion s’offrit vivement, comme jaloux du choix de Manon ; mais elle insista :

— Nom non, papa Nibal. Maman Pion ne sait pas lire.

Une fierté passa dans le regard d’Annibal et il prit le livre. Manon, renversée dans un fauteuil, jouait avec ses nattes dorées défaites et regardait vaguement en l’air avec un sourire comme si elle voyait passer sur l’écran de clarté mobile que la lampe jetait au plafond une silhouette, une ombre, l’ombre d’un rêve ou d’une réalité entrevue.

Et Annibal, scandant trop le rythme, mais exprimant avec un feu bizarre, lisait ou plutôt déclamait lentement ce charmant sonnet de Leconte de Lisle : Sommeil de Léïlah :

    Ni bruit d’aile, ni son d’eaux vives, ni murmures.
    La cendre du soleil nage sur l’herbe en fleur,
    Et de son bec furtif le bengali siffleur
    Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.

    Dans le verger royal où rougissent les mûres,
    Sous le ciel clair qui brûle et n’a plus de couleur,
    Leïlah languissante et rose de chaleur
    Clôt ses yeux aux longs cils à l’ombre des ramures.

Annibal s’interrompit, ayant perdu la ligne pour avoir jeté un coup d’œil rapide sur Manon qui baissait ses longs cils en souriant toujours.

— Va donc ! cria irrespectueusement Scipion, très agacé. Annibal rougit et continua :

    Son front ceint de rubis presse son bras charmant ;
    L’ambre de son pied nu colore doucement
    Le treillis emperlé de l’étroite babouche.

    Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé.

Ici le livre trembla dans la main du lecteur, lui échappa et roula par terre. Scipion le ramassa vivement, l’ouvrit et acheva :

    Telle qu’un fruit de pourpre ardent et parfumé
    Qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche.

Manon s’était subitement retournée :

— Tiens ! maman Pion ! comme vous avez dit cela !

— Je sais lira aussi, répondit Scipion rouge jusqu’aux oreilles, troublé, bouleversé, éperdu, qu’il se leva pour aller tirer les volets qui étaient clos cependant depuis la nuit.

Mais il rafraîchit son front à l’air une seconde et rentra.

Manon avait repris l’effilochement rêveur de sa natte et son attitude renversée, le nez au plafond. Annibal feuilletait un livre, gravement, sans voir, le front penché, les yeux presque clos.

Tout à coup Manon soupira, étendit les bras et balbutia :

— Dieu ! que je voudrais aller là-bas !

— Où ça, là-bas ? demanda Scipion.

Elle murmura :

— Là où les bengalis boivent les mangues mûres.

— Tu aimerais donc à voyager ?

— Oui. Je voudrais aller bien loin, bien loin, dans quelque pays où il y aurait…

— Quoi ?

— Je ne sais pas.

Et Manon subitement éclata en sanglots. Les deux frères la regardèrent un instant, effarés, stupides d’étonnement, d’effroi.

— Qu’as-tu ? murmura Annibal.

Mais Scipion s’était agenouillé près du fauteuil et essayait de prendre la main de Manon qui s’en couvrait le visage.

— Voyons, voyons, ma petite Manon, tu n’es donc pas heureuse avec nous ? Qu’est-ce qui te manque ? Dis-le. Tu sais que nous t’aimons bien. Allons, sois franche. Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu rêves ?

— Rien, répondit Manon farouche, se faisant lâcher et se levant.

Elle était toute rouge, comme honteuse, et elle se sauva dans sa chambre en pleurant plus fort.

Au bout d’un silence, les frères Colombe se regardèrent, non pas franchement, mais l’œil baissé, demi-oblique. Annibal, embarrassé, demanda :

— Qu’a-t-elle ?

Alors Scipion s’enhardit, et, s’approchant, il lui souffla :

— Elle a…, elle a qu’elle veut un mari, voilà.

Annibal avait courbé la tête sans répondre, sans protester : c’était bien sa pensée aussi.

Ils restèrent là un moment à respirer fortement, gênés, anxieux, se détournant l’un de l’autre. À la fin Annibal prit son bougeoir et rentra chez lui, se butant un peu aux meubles comme s’il n’y voyait pas clair.

Scipion demeurait adossé au mur, perdu dans une rêverie profonde. Tout à coup il se parla bas, avec des gestes, comme pour s’encourager, et, secouant le front d’un air déterminé, il se dirigea à pas muets vers la chambre de son frère. Il ouvrit et s’arrêta. Annibal n’avait pas entendu. La lampe levée près de son visage, il se penchait vers la glace de sa cheminée, et, attentif, immobile, le regard dévoilé, ardent, il s’examinait.

Scipion referma lentement et sans bruit la porte entre-bâillée et rentra se jeter sur son lit, pris d’un désespoir subit, le cœur navré, brisé, les yeux ruisselants.




IX


Le lendemain, les frères Colombe évitèrent de se parler de l’incident de la soirée précédente. Il n’y fut fait aucune allusion, et même le nom de Manon ne fut pas prononcé. Au reste, ils se parlèrent peu, paraissant enfoncés dans leurs pensées, graves, un peu tristes.

De son côté, Manon, muette et pincée, les yeux baissés, mais secs, ne demanda rien. On ne fit ni lecture ni déclamation à partir de ce jour ; les soirées se passaient presque silencieuses dans une gêne qu’on ne dissimulait même pas. Manon dessinait, ou rêvait dans de longues immobilités. Les frères Colombe faisaient semblant de feuilleter un journal ou un livre, ou bien tisonnaient machinalement, brouillant le feu qui s’éteignait. Cependant, si Manon laissait rouler à terre une règle, un crayon ils l’avaient vu et se précipitaient ensemble.

Le printemps vint, écourtant les veillées ; le malaise se dissipait peu à peu. L’instinctive espérance que le renouveau met dans les cœurs allégeait, semblait-il, toutes ces tristesses, chassait tous ces ennuis. On avait repris les promenades du dimanche ; Manon recommençait à sourire, mais d’un sourire inquiétant qui attirait les regards sur elle. Cet appel inconscient de sa jeunesse robuste à quelque bonheur espéré, attendu, la rendait séduisante et dangereuse. Dès qu’elle s’arrêtait en chemin, toujours quelque galant s’arrêtait auprès d’elle ou tournait bêtement comme un papillon affolé. Mais les frètes Colombe faisaient bonne garde, le visage empreint d’une sourde colère. Sans se parler, ils se comprenaient pour cela, et d’un regard ils s’étaient désigné l’ennemi.

Un dimanche, comme on allait partir, Manon déclara qu’elle était lasse et ne sortirait pas. Elle avait laissé parachever la toilette de ses gardiens et ne se prononça que lorsqu’ils furent près de la porte, coiffés, gantés, attendant que Manon sortît équipée de sa chambre. Elle vint en peignoir et en pantoufles leur apporter sa décision ; mais elle ajouta qu’on lui ferait plaisir d’aller sans elle des champignons dans les bois de Chaville : elle les adorait, les champignons, et s’en régalerait le soir même.

Elle disait cela de sa plus douce voix, avec son plus charmant sourire. Mais Annibal fronçait les sourcils et Scipion soufflait, très colère. Cependant il fallait répondre.

— Nous n’avons pas besoin d’aller si loin, et d’aller à deux pour cette besogne, dit enfin Scipion d’un ton bourru. Si Annibal veut s’en charger, j’aime autant rester, moi aussi.

— Tu sais bien que je ne m’entends pas à chercher cela, moi, répliqua Annibal très sec.

— C’est vrai, ajouta Manon ; papa Nibal n’y entend rien. Mais il aidera maman Pion à porter la cueillette. Je veux beaucoup de champignons, beaucoup, beaucoup…

— Et toi, que vas-tu faire, toute la journée, seule ainsi ?

— Moi ? Oh ! que vous restiez ou que vous partiez, ce sera même chose : je vais rentrer dans ma chambre et me jeter sur mon lit, jusqu’à ce soir ; je suis lasse.

Cela les décida. Puisqu’on ne devait pas la voir de la journée, autant valait satisfaire son caprice.

— Allons, on va t’en chercher, des champignons, grommela Annibal.

Et il poussa Scipion devant lui pour sortir.

Ils avaient l’air véritablement funèbres, les pauvres frères Colombe, en prenant le bateau qui devait les descendre à Meudon. Et c’eût été pitié que de les voir courir les bois, d’une mine toute bourrue, emplissant leurs mouchoirs, Scipion de champignons larges, bruns, que Manon adorait, et Annibal de violettes sans parfum, mais fraîches et gaies avec leurs cœurs d’or.

Tout de même, le grand air les débarbouilla quelque peu de leur mélancolie, et le retour fut presque riant. D’abord on revenait ; et puis Manon allait se régaler avec ses jolies mines de chatte gourmande, le menton avancé sur son assiette, par-dessus une grosse poignée de violettes plantée au milieu de son corsage.

Ils arrivèrent à la maison vers cinq heures, ayant beaucoup marché, mais se hâtant pour grimper l’escalier comme si leurs jambes étaient toutes fraîches.

Scipion mit la clef dans la serrure lentement, en écoutant, par habitude ; puis il sursauta et regarda Annibal : Manon, parlait. Elle parlait comme dans un gazouillement un peu lointain, avec de petits rires.

Brusquement Annibal poussa la porte, fit deux enjambées énormes et aperçut Manon penchée à l’une des fenêtres de la salle à manger, le buste en dehors, se rapprochant de la croisée qui faisait face dans l’angle du mur de retour, très près.

Elle se retourna au bruit, jeta un petit cri effarouché et, se retirant vivement, voulut, refermer la fenêtre. Mais Annibal avait saisi l’un des battants et Scipion se penchait par-dessus l’épaule de Manon. Un store se rabattit d’un coup sec, en face, laissant à peine entrevoir le profil fin d’un très jeune homme blond.

— À qui parlais-tu ? demanda violemment Annibal.

Manon s’était remise, calmée. Elle leva son regard tranquille, légèrement agressif cependant, et répondit :

— À mon voisin, le graveur, celui qui retouche mes dessins depuis quelque temps, M. Marcel.

— Depuis quelque temps ? balbutia Scipion.

— Depuis que je ne vais plus à l’atelier.

— Il vient donc ici ? s’écria Annibal furieux.

— Il n’y a jamais mis les pieds.

— Mais alors ?…

— Eh bien, vous avez vu ; c’est par la fenêtre.

— Tu ne nous l’avais pas dit… ajouta Scipion d’un ton de vif reproche.

Manon ne répondit pas. Annibal commença :

— Ces relations ne sont pas convenables.

— Parce que ?… dit Manon très douce.

— Parce qu’une jeune fille…, une jeune fille…

Et il demeura là, cherchant des mots qui ne lui venaient pas à cause de Manon qui le regardait bien en face, légèrement souriante. Scipion lui vint en aide :

— D’ailleurs nous sommes responsables et… cette fenêtre demeurera fermée ; voilà tout.

— Voilà tout, acheva Annibal, qui fut pris d’une grosse émotion en voyant Manon qui pâlissait.

Elle murmura, prête à pleurer :

— Je ne fais pas de mal.

— On ne sait pas ! cria Scipion très méchant.

— Oh ! soupira Manon.

Et elle éclata en sanglots.

Les deux frères se regardèrent, pris de remords comme s’ils venaient de battre Manon, de lui faire du mal. C’étaient eux qui la faisaient pleurer maintenant : il ne manquait plus que cela ! Leur colère se fondait dans un désespoir immense ; ils auraient donné tout au monde pour la consoler. Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre, très près, se regardant dans les yeux cherchant leur pensée : une pensée navrante qui les torturait, allongeait leurs traits, faisait trembler leurs lèvres. Cela prolongeait cruellement un silence terrible coupé des seuls pleurs de Manon suffoquée. À la fin, Scipion passa violemment la main sur son front, en soupirant comme si on lui arrachait l’âme, et, regardant une dernière fois son frère avec des yeux brouillés de larmes, affermit sa voix pour lui dire très bas d’un ton presque plaintif :

— Nous n’avons pas le droit de la faire souffrir. D’ailleurs, elle n’aurait pas la force de supporter une grande douleur, elle ! Tandis que nous…

— C’est juste, murmura Annibal, étouffé.

Alors Scipion se retourna vers Manon et d’un ton très doux :

— Si tu l’aimes, Manon, il faut nous le dire.

Les poings d’Annibal se crispèrent ; mais il répéta sourdement :

— Il faut nous le dire, Manon.

Manon enfonça sa tête décoiffée dans ses petites mains nerveusement crispées et pleura plus fort sans répondre. Et Scipion reprit, devenant calme, avec une physionomie de martyr :

— Dis-nous au moins s’il t’aime, lui !

Manon remua la tête pour répondre oui. Mais, honteuse, elle fourrageait ses cheveux pour cacher plus avant son visage.

— Il te l’a dit ? reprit Scipion héroïque.

— Oui, fit encore Manon.

Annibal regarda vers la fenêtre close avec deux yeux terribles et une menace de sa tête qu’il secouait. Il cria presque :

— T’a-t-il dit, aussi, qu’il voulait t’épouser ?

— Certainement, répondit Manon de dessous ses cheveux.

Cette fois, le silence reprit, pendant lequel l’âme des frères Colombe entra dans une agonie mortelle. Ils ne se regardaient plus, écrasés, vaincus, n’ayant plus rien à se dire : leur malheur était consommé.

Alors Manon tira de son corsage une lettre froissée et la jeta devant elle sur la table, où elle se tenait la tête couchée entre ses bras repliés. Scipion avait happé la lettre comme une proie et il la lisait sans s’occuper de son frère qui se penchait sur lui, le cou tendu, les yeux brûlants. Il y avait :

“ Voilà bien des jours que je ne vous ai vue, Manon ! Restez seule dimanche et consentez enfin à m’ouvrir votre porte ; j’ai à vous parler, sérieusement. J’arrive de Vienne ; les propositions que l’on m’a faites sont superbes : il s’agit de graver toute une collection de vieilles estampes, ce qui demande un art parfait. On me juge capable de faire ce travail, on me le confie ; mais il me faut quitter Paris. Le courage me manque de m’en aller sans vous. D’autre part, je n’ai pas une avance, qui me permette de vous dire : Marions-nous tout de suite, je vous emmène. Que faire ? Ensemble nous causerions, nous délibérerions ; mais vous ne voulez pas me recevoir. Le temps presse cependant. Manon, je vous aime. Quoi qu’il arrive, comptez sur moi toujours : je serai votre mari. Je suis votre fiancé, votre ami pour la vie,

“ Marcel. ”

Manon ne pleurait plus ; elle écoutait, retenant son souffle. Mais, bien qu’ils eussent achevé de lire, les frères Colombe ne bougeaient pas, absorbés dans leurs pensées. Alors Manon leva résolument la tête, toute rouge, les yeux baissés, et se mit à rattacher ses cheveux qui l’embroussaillaient de leur toison fauve, emmêlée. Elle y mettait de la malice, les tordant furieusement et piquant les épingles à plein poing. Enfin elle se décida à couler un regard en dessous et s’aperçut que les deux frères étaient perdus, immobilisés dans leur sombre rêverie. Elle recula sa chaise : ils tressaillirent et la regardèrent avec une telle expression de désespoir que Manon en fut remuée jusqu’au cœur ; elle se leva et courut se jeter dans leurs bras les tenant tous les deux dans une même étreinte. Elle disait :

— Pardon, maman Pion ; pardon, papa Nibal ; je ne voudrais pas vous faire de peine ; mais je serai bien malheureuse si je n’épouse pas Marcel !

— Tu l’aimes ? lui dit doucement Scipion.

— Oh ! oui, maman.

— Tu l’aimes… plus que nous ? reprit très bas Annibal.

— Ce n’est pas la même chose, répondit Manon en souriant.

— Il est jeune, lui !… soupira inconsciemment Scipion.

Manon répondit sans comprendre :

— Il a vingt cinq ans.

Annibal murmura :

— C’est juste.

— Vous n’êtes plus fâches ? leur dit-elle en se câlinant sur l’épaule d’Annibal, tandis qu’elle accrochait de ses petits doigts blancs la manche de Scipion en lui souriant.

Il répondit bravement :

— Non, ma fille.

Ma petite fille, ajouta gravement Annibal qui ferma les yeux et mit un baiser paternel sur le front de Manon.

Elle s’écria en s’en volant :

— Oh ! que je suis heureuse ! que je suis heureuse !

Et maintenant elle courait par la chambre y mettant le frou-frou joyeux de ses jupes et la mouvante clarté de son visage rayonnant. Elle sauta sur la cueillette de champignons et fit des cris de joie ; puis les violettes des bois volèrent en l’air, éparpillées par les gestes follement ravis de Manon. Elle en fourra des poignées dans ses cheveux, à son corsage, toute couverte bientôt de feuilles menues et de brindilles d’herbe qui la paraient comme une nymphe et l’embaumaient d’une fraîcheur de printemps. Elle babillait d’une voix, gazouillante comme un ramage de fauvette ; elle chantait et voletait, étourdie de joie se cognant sans le voir aux barreaux de sa cage, dont la porte enfin entr’ouverte lui laissait respirer l’air enivrant de la liberté.

Les frères Colombe la regardaient, essayant de se réconforter à la voir si joyeuse. Ils souriaient tristement, d’un air navré, mais résigné, semblait-il.

Ils échangèrent d’abord quelques mots, tout bas, comme s’ils voulaient s’encourager mutuellement, se pousser, l’un l’autre, encore plus avant dans le chemin du sacrifice. Enfin ils causèrent dans un coin, à demi-voix, s’échauffant peu à peu d’une ardeur de dévouement presque surnaturelle. Et puis ils disparurent : Manon, revenant de la cuisine, ne les trouva plus.

Elle se mit à éplucher ses champignons et, se voulant faire tout à fait aimable, elle songea à préparer le dîner en leur absence. Maman Pion gronderait pour la forme ; mais on serait content d’elle tout de même. D’ailleurs, elle n’aurait pu demeurer en place maintenant ; elle éprouvait le besoin de s’occuper pour faire passer le temps jusqu’au lendemain, ce lendemain où elle en aurait long à dire à Marcel par leurs fenêtres qui se touchaient de si près : Manon n’avait qu’à allonger un peu le bras pour que Marcel lui baisât le bout des ongles. Cela n’arrivait pas souvent à cause des voisins. Mais sans doute un jour viendrait bien où elle le verrait là, près d’elle, et où ils arrangeraient ensemble leurs projets d’avenir. Un avenir encore lointain, hélas ! puisqu’ils n’étaient riches ni l’un ni l’autre et qu’il fallait attendre que Marcel eût gagné quelque argent là-bas, bien loin, avant de songer à se mettre en ménage !

“ Oh ! le joli petit ménage, pensait Manon en retournant sur le feu sa friture de crêpes qui embaumait ; et comme ce serait gentil de se mettre à table tous les deux, tout seuls, bien près, au coin d’un bon feu, la petite femme bien installée dans son grand fauteuil où elle s’étalerait après dîner, tandis que le petit mari, très poétique, étant très amoureux, lui réciterait des vers bien tendres, bien chauds, bien parfumés, comme le sonnet de Leconte de Lisle : le Sommeil de Leïlah !…

   Elle rit et sommeille, et songe au bien-aimé.

“ Le bien-aimé serait là. Comme ce serait bon ! Oh ! si le temps pouvait passer bien vite ! ”

Et Manon se hâte, se presse, range le couvert. La nuit est venue, maintenant. Où donc ont-ils passé, les frères Colombe ?

Mais on chuchote dans la pièce à côté. Elle court pour appeler et se heurte à Scipion chargé de provisions étranges, inattendues. Elle avance : Papa Nibal tire la table dans la chambre sanctuaire et étend soigneusement, comme un dessus d’autel, une nappe toute neuve. Les flambeaux dorés de la cheminée sont allumés : cela fait une illumination.

Manon ouvre de grands yeux. Que se passe-t-il ? D’ordinaire on ne mange dans la chambre d’Annibal que le jour de sa fête, où l’on célèbre en même temps l’inoubliable fête des aïeux. Mais ce n’est pas le jour. Et Manon, stupéfaite, les regarde. Ils ont des airs mystérieux ; ils vont et viennent, couvrant la table des porcelaines de gala, des cristaux qui, servent une fois l’an, de la vieille argenterie bossélée qui a deux siècles.

Et puis le rôtisseur vient d’entrer, sa manne sur la tête, toute pleine de choses gourmandes qui ont un fumet exquis. Le pâtissier survient. La table s’encombre ; il y a des bouteilles coiffées d’argent.

Manon s’est adossée au mur, les bras ballants, la bouche bée. Elle incline la tête, sa tête ensoleillée, coiffée de violettes et couronnée d’herbes folles ; elle essaye de comprendre.

Tout est prêt, les flambeaux sont sur la table : c’est un éblouissement. Les frères Colombe sont restés vêtus comme pour la ville, boutonnés, sérieux.

On sonne encore et Scipion éprouve cette fois une secousse qui lui fait entre-choquer les verres pointus qu’il allait poser près des grands verres. Une angoisse le pâlit ; il regarde Annibal d’un regard suppliant, éperdu ; il se sent faiblir. Alors Annibal se raidit et marche vers la porte, assez ferme. Il ouvre ; Manon étouffe un cri ; c’est Marcel qui est entré.

Il est en grande tenue, ganté ; son visage est blême d’émotion ; il s’arrête, n’osant faire un pas, ne trouvant pas un mot. Mais Annibal est superbe :

— Entrez, monsieur, dit-il ; voilà votre fiancée.

— Oh ! Manon, quel bonheur !… s’écrie enfin le jeune homme courant à Manon qui défaille, et la soutenant dans ses bras.

Devant eux Annibal, très raide, cache Scipion qui est tombé assis sur une chaise.

Marcel croit rêver ; jamais il n’aurait osé espérer que Manon fût aussi délicieusement belle. Sa robe flottante où s’accrochent les violettes, son front couronné, toute cette poésie qui chante la jeunesse, le printemps et l’amour le transporte. Il dit des mots sans suite, il balbutie des admirations passionnées, il est fou, il voudrait s’agenouiller.

Manon se débat doucement avec de petits mots qui sont des rires et qui sont des pleurs. Et les frères Colombe écoutent cette musique céleste qui leur était inconnue. Dans le balbutiement de ces enfants il y a pour eux quelque chose de l’art et du génie qui les troublaient dans les sonates d’Haydn ou de Mozart, qu’ils admiraient sans comprendre et sans s’expliquer comment on pouvait exécuter cela. C’est une surprise : ils sont confus de n’avoir pas deviné comment s’exprimait l’amour. Peut-être aussi qu’il y a des âmes artistes dans la passion comme dans les arts. Manon leur avait toujours paru une personne supérieure. Les paroles incohérentes que lui murmurait Marcel semblaient avoir pour elle un sens particulier, car elle en éprouvait un ravissement qui la transfigurait.

Comme ils se comprenaient ! C’était la première fois qu’ils se voyaient ainsi, tout près, les mains dans les mains, et ils paraissaient si bien l’un à l’autre, si à l’aise dans leur effarement si bien appareillés dans leur jeunesse, dans leur beauté, dans la sveltesse de leurs deux corps juvéniles et charmants ! Une inquiétude troublait la conscience des frères Colombe pour avoir osé faire un rêve monstrueux, insensé, comme s’ils eussent convoité quelque union intime avec un rayon de soleil, une étoile, un lis. Leurs yeux s’ouvraient : ils comprenaient. L’ordre éternel des choses avait pénétré dans le chaos de leurs sentiments pour tout remettre en place. S’ils avaient résisté, ils eussent été criminels. Une vague consolation, presque un soulagement leur vint à la pensée du devoir accompli, du sacrifice accepté vaillamment et tout de suite par un élan de leur cœur qui les avait sauvés.

Scipion s’était mis debout, faible comme un convalescent, mais résolu. Il fit asseoir les enfants à table côte à côte, et le repas des fiançailles commença.

Annibal parla des affaires d’intérêt. Manon avait une dot : ce qui restait du Moustiers. On vendrait ; cela donnerait bien, toute hypothèque payée, une dizaine de mille francs. Avec cela ils pouvaient entrer en ménage tout de suite.

— Et je pourrai emmener Manon à Vienne ? conclut Marcel radieux.

Les deux frères échangèrent un rapide coup d’œil d’encouragement, car cette pensée ne leur était pas encore venue, que Manon, en se mariant, quitterait la France. Décidément elle était tout à fait perdue pour eux.

— Quel bonheur ! s’écria Manon.

Et ce cri fit monter une larme invincible dans les yeux baissés de Scipion.

Mais Annibal remplit les verres et leva le sien, tandis que ses yeux cherchaient en face de lui le portrait auguste des aïeux, ces simples et ces bons qui lui avaient donné une âme doucement héroïque.

— Je bois à votre santé, mes enfants, dit-il d’une voix un peu rude, mais ferme ; soyez heureux !

Marcel avait pris sa fiancée à la taille et il ne tenait qu’un verre pour deux. Quand il l’eut levé, très haut, d’un geste fou, comme s’il voulait choquer son verre, par delà les murs et l’espace, aux étoiles de cette divine nuit de printemps, il le rabaissa doucement aux lèvres souriantes de Manon avant de le porter aux siennes. Et tandis que les futurs époux se repassaient cette coupe emblématique de l’éternel mélange de leurs cœurs et de leur vie, Annibal chercha sous la table la main de Scipion, qui perdait le souffle, tout blême comme s’il allait mourir, et la lui serra dans une étreinte violente, à la fois pour le ranimer et pour exhaler lui-même son épouvantable souffrance.

Scipion retint un moment la main crispée de son frère ; puis, quand il put parler, il se pencha avec un sourire navré, plus poignant que des larmes, et désignant d’un regard Manon morte pour eux, qui allait les quitter pour toujours, il balbutia :

— Ça me rappelle Mamette.

Annibal, sans force pour répondre, baissa affirmativement le front.


X


Les saisons maintenant succédaient aux saisons sans apporter aucun changement dans la monotone existence des frères Colombe ; et les années succédaient aux années, toutes pareilles, à ne pas savoir les distinguer les unes des autres, si ce n’est par la vieillesse croissante qu’elles leur amenaient.

Depuis le jour où ils s’étaient retrouvés seuls dans leur tête-à-tête fraternel, tristes comme des abandonnés, ils avaient repris leurs allures de vieux bonshommes finis, et ils s’étaient figés là-dedans comme dans une coquille que la mort seule devait briser.

Ils n’avaient même plus la fatigue de penser au lendemain, tout lendemain pour eux devant forcément ressembler à la veille, tout espoir d’affranchissement de leur labeur quotidien, étant désormais perdu. Le Moustiers vendu, leurs économies envolées, un reliquat de dettes à éteindre peu à peu par des versements réguliers et prolongés, ce bilan, établi après la liquidation de leur bonheur, leur enlevait jusqu’à la possibilité de se laisser entraîner à des projets d’avenir. Ils n’y songèrent même pas et continuèrent à vivre par habitude, par l’impulsion acquise, comme une machine qui s’en va jusqu’au bout de sa chaîne, fatalement.

Ils allaient à leur bureau, revenaient, mangeaient, attendaient près du feu ou près de la fenêtre ouverte l’heure du coucher, se couchaient, et recommençaient le lendemain, tous les jours. Ils ne sortaient plus le dimanche, n’en éprouvant pas le besoin ni le désir.

Une ou deux émotions leur arrivaient chaque année avec les lettres de Manon, de Manon établie à Vienne, heureuse, déjà mère, et en train de devenir riche grâce au talent et à l’industrie de son mari.

Il ne restait rien d’elle à la maison — on lui avait donné à emporter tout le luxe acquis pour elle, — si ce n’est un beau portrait, une photographie qu’on avait fait faire le jour de son mariage. Ce portrait, où Manon s’étalait toute droite et toute blanche dans la raideur de son voile d’épousée, était entouré d’un beau cadre en or qui reluisait comme un soleil dans le pauvre appartement des frères Colombe. On l’avait placé au milieu de la pièce commune que les deux frères habitaient le soir : la salle à manger, là où Manon avait vécu ; travaillé, chanté, pleuré. Maintenant elle hantait le logis sous la forme d’une étoile accrochée au mur.

Quand ils étaient à table, les frères Colombe faisaient face à Manon ; cela les dispensait de parler : ils levaient les yeux et rêvaient.

Un soir d’hiver, au moment où la nuit venait, toute claire parce que la neige qui tourbillonnait, encore qu’elle fût tombée très épaisse sur les toits, remplissait l’espace d’une clarté molle, comme un jour tamisé par des dentelles, les frères Colombe furent distraits de leur souper silencieux par un bruit léger frappé aux carreaux de la fenêtre.

Ils tournèrent la tête en même temps et aperçurent un oiselet demi-mort, qui essayait de voleter pour gagner le haut de la fenêtre, où il y avait, pour l’abriter, un vieux nid d’hirondelle, et il retombait, épuisé, rayant la vitre de son aile engourdie.

Cette petite ombre éperdue passa une ou deux fois sur la clarté de la vitre et finit par s’aplatir, sans plus bouger dans le bourrelet de neige qui tapissait l’appui.

Annibal avait fait un mouvement pour se lever ; mais il se rassit brusquement. Scipion le regarda avec surprise et se leva lui-même ; son frère le retint.

— À quoi bon ? dit-il. Celui-là encore ? Laisse-le donc.

— Pauvre petite bête, répondit Scipion. C’est le froid. Et si nous la réchauffons…

— Elle s’envolera au printemps, ajouta amèrement Annibal.

Scipion ne répliqua pas ; mais il alla ouvrir la fenêtre et ramassa dans la neige un pierrot mouillé, ébouriffé, qui ne bougeait presque plus. Mais son petit cœur battait et son œil était vif.

Il ne l’eût pas plus tôt mis sur la table qu’Annibal s’en empara, l’enferma dans ses deux mains et se mit à le réchauffer de son haleine, doucement, avec une peur de le blesser entre ses gros doigts.

Et, tandis qu’il soufflait, ses yeux levés regardaient Manon toute blanche dans son cadre étincelant. Scipion souriait.

L’oiseau s’ébroua, remua, picota les mains qui l’enfermaient, et Annibal fut obligé d’écarter les doigts. Alors le pierrot dégourdi sauta sur la table et se mit à picorer les miettes, en petit vagabond qui en a vu bien d’autres et ne s’étonne pas pour si peu qu’une nappe et un couvert, quand il y a quelque chose à piller dessus.

Les deux frères s’égayaient, ce qui ne leur arrivait plus souvent maintenant ; ils oubliaient leurs habituelles tristesses pour jouer avec l’oiseau, lui jetant, comme des graines, du pain roulé très fin, qui disparaissait à miracle dans le bec du petit affamé. Et puis il s’étirait, se prélassait, secouait ses plumes, s’imbibait de la bonne chaleur de la pièce, d’un air qui semblait dire : « Peste, il fait meilleur ici gue dehors ! » Mais d’une façon précieuse, effarouchée, il sautillait quand on voulait le reprendre, piquant du bec, faisant des cris méchants.

Quand il fut bien repu, il se décida à s’envoler, cherchant un gîte qu’il trouva dans le propre bonnet de Scipion posé sur un meuble. Il s’y roula en boule en jacassant, comme s’il eût répété, narquois : « Bonsoir, bonsoir, messieurs… »

Ce moineau récréa durant tout l’hiver les soirées des frères Colombe. On n’ouvrait pas les fenêtres à cause de lui et l’on pensait qu’il s’habituerait assez au logis pour ne pas s’enfuir un jour, quand on ouvrirait. Il était devenu familier, se laissait prendre et baiser sur sa petite tête brune.

Les frères Colombe n’auraient donné leur pierrot pour rien au monde : cette petite vie les intéressait, réveillait, réchauffait un peu leur vieux cœur endolori. C’était encore quelque chose à aimer, et, rien qu’à s’occuper du pierrot, il leur semblait qu’ils étaient devenus moins tristes.

Mais, un jour, le printemps venu, on se décida à tenter l’épreuve, à offrir à l’oiseau sa liberté. On choisit le moment, on attendit le coucher du soleil afin de l’embarrasser s’il éprouvait la moindre fantaisie de fuir. Car c’est l’heure où les oiseaux cherchent et gagnent leur abri pour la nuit ; celui-là, se trouvant au gîte, y resterait.

Néanmoins, ils étaient presque émus, les pauvres frères Colombe, en entr’ouvrant doucement la fenêtre ; le cœur leur battait vraiment, et ils suivaient d’un regard anxieux tous les mouvements du pierrot. Oh ! ce ne fut pas long : dès que celui-ci eut compris que la cage était enfin ouverte, il tourna vivement de çà de là son petit œil rusé ; puis, jetant un grand cri de joie, il battit des ailes et s’envola tout droit devant lui, comme une flèche, piquant vers l’horizon qui rougeoyait. Il ne s’arrêta pas aux toits voisins : il monta, monta, planant, point noir bientôt invisible, puis disparut.

Les deux frères s’étaient penchés ensemble hors de la fenêtre, haussant le cou, regardant en l’air, ne disant rien. Ils attendirent, comme s’ils pensaient que l’oiseau allait revenir. Mais la nuit tomba et le pierrot ne revint pas.

Alors Annibal rentra, tira son frère et tapa brusquement la fenêtre.

— Pas de chance encore une fois ! dit-il en jetant un coup d’œil amer sur le portrait de Manon.

— Au contraire, répondit doucement Scipion qui, lui aussi, regardait resplendir dans son cadre d’or la bienheureuse mariée.

Puis il ajouta, s’appuyant à l’épaule d’Annibal, avec un ton de doux reproche et un sourire d’une consolation céleste :

— Nous ne devons pas nous plaindre de la destinée puisqu’elle nous a fourni l’occasion de faire un peu de bien.

Annibal répondit aussitôt en baissant la tête :

— C’est juste.