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Michel Lévy frères (p. 303-).

LES FLEURS DE MAI




Belles fleurs de mai, orgueil et jeunesse de la terre, je ne vous aime plus, vous que j’ai tant aimées ! Vos parfums ne m’enivrent plus ; les brises qui vous caressent ne réveillent plus l’ange de ma poésie, qui reposait naguère au fond de vos riants calices. Gardez-le parmi vous, cet ange trop jeune qui ne me connaît plus ! qu’il consacre avec vous, dans le secret des nuits printanières, ces divins hyménées que je savais surprendre et chanter autrefois ; initiez quelque autre enfant des hommes à vos chastes mystères. Mon esprit a perdu sa candeur ; la sainte ignorance du poëte n’habite plus avec moi. Belles fleurs de mai, je ne vous aime plus, vous que j’ai tant aimées !

Jacinthe blanche au cœur vert, toi qui me parus un symbole d’espérance et de pureté, et qui me fis verser des larmes sur ma colère, je ne t’ai point oubliée ! tu naquis et mourus pour moi seul ; tu fus pour moi plus qu’une fleur, plus qu’un ami, tu fus le mystérieux langage de Dieu. Tu me parlas pendant trois nuits, et tu m’enseignas des choses que je ne savais pas. Mais tes sœurs fleurissent loin de moi, et je n’ai rien à leur demander qu’elles puissent me donner ; car le temps n’est plus où j’étais poëte, c’est-à-dire seul dans la nature avec la beauté. Je suis homme ; l’homme a besoin des autres hommes ; sa vie est liée à celle de ses frères, et, si les hommes tuent son âme, c’est en vain que la nature sera féconde, c’est en vain que la terre reverdira et que les fleurs seront belles. Jacinthe blanche au cœur vert, je ne t’ai point oubliée ; tu m’as enseigné bien des choses du ciel, mais tu ne m’as rien révélé des maux de la terre.

Cyclamen de la Brenta, sauge du Tyrol, gentiane du mont Blanc, je vous ai confié des douleurs que je n’aurais pas essayé de raconter aux hommes. J’étais seul avec mon ennui ; je ne demandais rien, je n’aspirais à rien dans la société de mes semblables ; j’étais naïf, j’étais égoïste comme l’une d’entre vous. Je ne souffrais que de me sentir froissé par le vent ; je n’avais d’ennemi que l’orage qui courbait ma tête, ou que la sécheresse qui flétrissait mon sein. Vous pouviez, dans ce temps-là, me comprendre et me consoler ; je ne demandais au ciel que ce qu’il vous accorde : la puissance d’exister, la faculté d’être par soi-même et pour soi-même. Je n’avais d’autre besoin que celui qui vous fait éclore, vivre afin de vivre. Vos grâces éternellement jeunes, votre beauté éternellement riche répondaient aux aspirations de ma jeunesse aveugle. Je pouvais reprendre confiance en Dieu, comme le fait chaque créature bornée au sentiment de sa propre existence. Fleurs du torrent, filles des montagnes et des glaciers, je ne saurais plus vous confier les douleurs que l’on peut raconter aux hommes.

Bruyère blanche, qui étales tes grappes de perles avec tant d’orgueil, d’où vient que je ne pense plus à toi en te regardant ? que m’importent tes mille fleurons semés comme une neige légère sur ta palmette flexible ? est-il un seul de ces petits êtres qui s’inquiète de la vie de son frère, et qui se sente issu de la même tige, nourri de la même séve, soumis à la même loi ? Vous n’êtes que de vains fantômes de l’immortelle beauté, vous n’êtes que de froids emblèmes de l’impérissable harmonie, êtres charmants et stupides que la poésie adore et que l’amour ne peut invoquer. Vous ne pouvez parler à la pensée humaine que par des signes glacés et des manifestations vagues ; vous n’aimez pas, vous ne sentez pas, vous ne connaissez pas. Bruyères fleuries, quand le sang des hommes vous arrose sur les champs de bataille, vous vous teignez de pourpre, et la rosée du soir lave vos souillures ; mais vous ne demandez point aux cieux si c’est une pluie qu’ils épanchent pour vous purifier, ou si ce sont des larmes répandues d’en haut sur les crimes de l’humanité.

Belles fleurs de mai, orgueil et jeunesse de la terre, je ne vous aime plus, vous que j’ai tant aimées ! Vous ne savez pas ce que souffrent les hommes, et vous n’avez rien à leur enseigner pour les rendre purs et tranquilles comme vous. Vous ne savez pas que les plus nobles et les plus vivantes créatures de Dieu se haïssent et se déchirent. Vous ne savez pas qu’elles se disputent le moindre coin de cette terre où vous naissez, où vous vivez toutes libres et à l’aise sous l’œil de la Providence ; vous ne croissez pas sur nos tombes pour consacrer la douleur de nos mères et pour couronner la dépouille de nos héros. Vous vous nourrissez de nos cadavres, et nos entrailles ne sont pour vous qu’un engrais ! Mais, hélas ! l’inévitable main de la destinée vous menace vous-mêmes ; le temps approche, peut-être, où l’humanité tout entière sera une armée, où la terre tout entière sera un champ de bataille. Alors, des hordes de spectres affamés ravageront ces jardins où vous croissez pour les délices du poëte. La charrue tranchera vos racines ; la hache nivellera peut-être ces buissons où vous entrelacez vos guirlandes ; et il se passera quelques jours avant que la terre songe à sa beauté, avant que l’homme avide de pain lui redemande des roses. — Ou bien, je fais un plus doux rêve ! Sur les sommets nus et chauves des collines incultes, sur ces vastes landes désertes où vos humbles sœurs, les pâles asphodèles et les sombres fougères croissent au bord des tristes marécages, le trop-plein de la famille humaine, les enfants déshérités de la civilisation, les mendiants et les parias, troupeau du Christ, iront planter dans les terres vierges, avec le pic et la bêche, armes des conquérants pacifiques, le signe sacré d’une religion nouvelle. Là fleuriront alors, sous l’œil de Dieu et sous la main des hommes purifiés, ces dons immortels, la foi, l’amour, l’idéal. Alors nos vieilles sociétés dissoutes et dévastées par les éléments de destruction qu’elles nourrissent fièrement dans leur sein, ne paraîtront plus que comme d’affreuses solitudes, d’où s’exileront par milliers les âmes pieuses, d’où se détourneront à jamais les grâces d’en haut. Alors, vous aussi, reines orgueilleuses et délicates, roses des parterres, jacinthes sans taches, tulipes enflammées, vous irez dans la demeure des hommes réconciliés vous marier aux naïves fleurs de la solitude, et des races plus charmantes et plus parfaites naîtront de vos hyménées ! Oh ! alors, riantes conquêtes de la civilisation nouvelle, symboles de la poésie ressuscitée, palmes aux mains de l’esclave affranchi, couronnes au front de la Liberté, je vous rendrai mon culte et mes soins, ô belles fleurs que j’ai tant aimées !