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Anonyme
Les Finances italiennes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 180-193).

L’Italie recueille depuis quelques années les fruits d’une politique financière poursuivie pendant un quart de siècle avec une sage et prudente ténacité, s’avançant résolument, mais patiemment, d’étape en étape, arrivée aujourd’hui, sinon à l’apogée, du moins très près des résultats entrevus et visés dès l’origine. La jeune nation, à peine sortie des événemens révolutionnaires qui venaient de fonder son unité, avait à lutter en 1866 contre l’Autriche. Quand sonna l’heure de cette crise décisive, les ressources financières du royaume étaient bien faibles, son crédit bien mal assuré. Le 5 pour 100 italien valut à ce moment 36 francs à la Bourse de Paris. On croyait à peine à la possibilité, pour cet état formé de la veille, pauvre, accablé de charges, écrasé de déficits, de s’élever jamais au rang des nations solvables. Aujourd’hui le 5 pour 100 italien est coté presque au pair, et ce simple rapprochement, dans son éloquente brièveté, met en un puissant relief l’importance des progrès politiques et financiers accomplis par la nation italienne dans le court espace de moins de vingt années. Le crédit a été, de tout temps, l’une des principales forces des nations. Cette vérité ne s’est pas affaiblie à notre époque ; au contraire. Telle puissance redoutable par le nombre de ses soldats se voit constamment arrêtée par la question d’argent. Telle autre dont les armées sont peu nombreuses emprunte une grande partie de son influence à ses facilités de crédit. L’Italie dispose à la fois d’un bon crédit et d’une armée des plus respectables. Comment est-elle parvenue, en si peu de temps, à réaliser ce desideratum, vainement poursuivi par plus d’un peuple qui l’a précédée dans l’histoire ?

Certes, il faut tenir compte des richesses naturelles de son sol. Mais ces richesses sont loin d’avoir été mises en valeur d’une manière satisfaisante et complète. Son industrie a prospéré ; mais elle n’a pas encore acquis les développemens qu’elle est en droit d’espérer. On doit faire honneur avant tout de la situation actuelle au caractère italien, à sa modération native, à sa discipline, à son endurance. Peut-être en parlant ainsi choquerons-nous quelques préjugés ? Le nombre est grand, en France et ailleurs, des gens qui jugent l’Italie sur la foi des romans, n’attribuant à son peuple que le génie artistique et la violence des passions politiques. N’en déplaise à ces juges absolus, l’Italie n’est point passionnée, du moins en politique. Là est le secret, de son histoire pendant le dernier quart de siècle. L’Italie politique est menée, depuis 1854, par un groupe relativement restreint d’esprits modérés, calmes, instruits, résolus. La foule n’est pour rien dans son gouvernement ; elle n’y apporte que beaucoup de bonne volonté, de résignation aux épreuves et très peu de votes. Ce peuple s’est laissé guider par son élite, et, naturellement, il s’en est bien trouvé. Au nom d’une idée nationale assez mal définie, du moins dans l’esprit des masses, on lui a demandé quantité de sacrifices qu’il a consentis sans hésiter. Aujourd’hui, l’ère des sacrifices parait close. Le plus lourd et le plus odieux des impôts, la taxe sur la mouture, est aboli, et les ministres des finances ont la satisfaction de présenter aux chambres des budgets dont les ressources ordinaires suffisent à solder non-seulement les dépenses de même nature, mais encore les dépenses extraordinaires réclamées soit par les événemens, soit par la nécessité de perfectionner l’outillage national.

La situation des finances de l’Italie, telle que l’ont faite ces laborieuses années consacrées à une tâche qui dut paraître souvent bien ingrate à ceux qui l’avaient entreprise et qui s’y sont adonnés avec le plus remarquable esprit de suite et une infatigable énergie, apparaît, sobrement et lumineusement présentée, dans un discours prononcé, le 7 décembre dernier, devant la chambre des députés, par le ministre des finances, M. Magliani. Les mois qui se sont écoulés depuis la publication de cet exposé magistral n’ont rien enlevé à l’actualité et a la valeur des précieux renseignemens qu’il contient sur le passé et le présent des finances du royaume, sur le fort et le faible des résultats obtenus, sur les conditions essentielles auxquelles la prospérité acquise peut se maintenir et se consolider, sur les périls et sur les fautes qui pourraient la compromettre.

Le discours de M. Magliani n’a pas seulement rappelé aux Italiens comment ils étaient parvenus à passer de la période des gros déficits à celle de l’équilibre budgétaire. Il ne les a pas seulement autorisés à se féliciter de l’heureux succès d’efforts longuement soutenus et à s’enorgueillir du haut renom financier dont ils sont redevables tant à leur propre génie qu’au travail persévérant de leurs hommes d’état, il leur a en outre enseigné qu’après tout ce qui avait été fait, il restait encore beaucoup à faire. Il leur a montré du doigt les entraînemens qu’il fallait éviter, les illusions dont il fallait se garder, sous peine de voir mal résister aux premiers chocs un édifice dont le temps n’a pas encore consacré la solidité.

Les événemens de l’année 1885 ont apporté leur commentaire utile aux déclarations du ministre, justifié l’optimisme de ses conclusions, éclairé la prudence et la sagacité de ses avertissemens. Il ne saurait donc être inopportun, pour tous ceux qu’intéressent les destinées d’une nation entrée si récemment dans le cercle des grandes puissances européennes, de s’engager, avec M. Magliani pour guide, dans un examen quelque peu détaillé des élémens dont se compose la force financière de l’Italie, des fondemens sur lesquels s’est édifié son crédit.

Le compte-rendu de l’exercice définitif de 1883, déposé en décembre 1884 sur le bureau de la chambre des députés d’Italie, présentait les résultats budgétaires suivans : Recettes prévues : 1,310,600,397 francs ; — recettes réalisées : 1,334,897,982 francs ; soit 24,297,583 francs en sus des prévisions ; — dépenses prévues : 1,308,548,250 francs ; — dépenses effectuées : 1,333, 948,209 francs ; soit 25,399,959 francs en sus des prévisions. — Excédent des recettes sur les dépenses : 949,772 francs.

Ainsi, malgré 25 millions de dépenses supplémentaires, le trésor avait reçu, en 1883, environ 1 million de plus qu’il n’avait dépensé. Ce résultat est particulièrement satisfaisant si l’on observe que le budget ordinaire a suffi, avec ses seules ressources, à acquitter des dépenses extraordinaires pour les travaux publics, la guerre et la marine, auxquelles il était pourvu dans le budget de prévision par un crédit de 19 millions réalisable par l’émission d’obligations spéciales. Il n’a pas été nécessaire de faire appel à ces ressources, et le budget ordinaire a tout payé.

Il faut remarquer encore, dans la comparaison des sources de revenus qui accusent une augmentation et de celles qui sont restées au-dessous des prévisions, que les taxes de fabrication présentent un excédent de 3 millions 1/2 et les douanes un autre de 24 millions, signe évident du développement de l’industrie et de la consommation nationales. Notons, en passant, que la progression des recettes douanières D’est pas un fait isolé, et que les derniers renseignemens sur les premiers mois de 1885 donnent un excèdent de plus de 2 millions sur les prévisions budgétaires.

Voilà, ce nous semble, un compte budgétaire qui n’est pas alarmant : 24 millions de plus que les prévisions de recettes ; 25 millions de dépenses imprévues soldées par les ressources normales du budget : 1 million d’excédent de recettes en définitive, et parmi les causes de plus-values, la douane et les taxes de fabrication, qui témoignent de l’activité industrielle et commerciale. Au point de vue économique et financier, il y a lieu de se déclarer satisfait.

M. Magliani ne l’est pourtant pas d’une manière complète. C’est que les précédens exercices l’avaient gâté. Et, en effet, voici ce qu’ont donné, en excédent de recettes, les exercices 1880, 1881 et 1882. L’exercice 1880 s’est soldé par une avance de 41,936,000 francs ; l’exercice 1881, par 51,369,000 franc3, l’exercice 1882, par 4 millions de francs^ ; tandis que l’exercice 1883, dont nous nous occupons spécialement, ne présente qu’un excédent de 949,772 francs. Le fait mérite qu’on s’y arrête et qu’on l’explique. Faut-il y voir l’indice d’une décroissance des forces productrices du revenu public ? Non, assurément. Nous avons déjà constaté, pour l’exercice 1883, un excédent de 24 millions environ sur les prévisions de recettes budgétaires. Il est vérifié que les revenus publics suivent une progression croissante. Le secret de la décroissance rapide des excédons annuels doit, par conséquent, être demandé au budget des dépenses, et c’est là que nous trouverons l’explication de la situation qui vient d’être indiquée.

La progression des dépenses, ses causes diverses, normales ou transitoires, et la nécessité de la ralentir en l’obligeant à marcher du même pas que la progression des recettes, tel est le sujet principal et aussi la partie la plus intéressante de l’exposé de M. Magliani.

Son argumentation a pour but de démontrer que les excèdens de recettes ayant un caractère normal et permanent sont supérieurs aux excédons de dépenses de même nature, et que, par conséquent, si l’on a le bon sens de supprimer, ou du moins de restreindre, dans les limites des disponibilités budgétaires, les dépenses ayant un caractère exceptionnel et transitoire, l’équilibre du budget ne courra plus aucun risque.

De là une classification des dépenses et des recettes en normales ou permanentes, el extraordinaires ou transitoires. Les chiffres principaux ressortent comme suit pour les dépenses :


Augmentations normales 10.000.000 fr.
Augmentations extraordinaires 25.728.000
Ensemble, environ 36.000.000 fr.
Cet excédent de 25 millions est produit par des causes accidentelles, notamment par les inondations des provinces vénitiennes et le désastre de Casamicciola, qui ont eu pour résultat non-seulement des dépenses imprévues, mais des déficits de perception. Il faut y ajouter le montant, relativement considérable, des crédits supplémentaires nécessités par le développement de l’instruction publique et des services du ministère de l’agriculture ; enfin, le service des prisons, celui de la sûreté publique, la réforme des chancelleries judiciaires, ont entraîné des dépenses nouvelles et imprévues. Mais tout cela est peu de chose à côté des dépenses exceptionnelles de la guerre, de la marine et des travaux de défense du territoire, qui se chiffrent par 38 millions environ. Voilà le grand fardeau du budget italien dans ces dernières années.

Si l’on fait le même travail pour les excédens de recettes, on obtient :


Augmentations normales 24.587.000 fr.
Augmentations extraordinaires 8.688.000
Ensemble, environ 33.000.000 fr.

Soit, en comparant entre elles les deux catégories :


Augmentation.
Dépenses ordinaires 10.000.000 fr.
Recettes ordinaires 24.587.000
Différence, environ 14.000.000 fr.


Augmentation.
Dépenses extraordinaires 25.728.000 fr.
Recettes extraordinaires 8.688.000
Différence, environ 17.000.000 fr.

La conclusion est facile à tirer. La progression de l’ensemble des dépenses l’emporte sur la progression de l’ensemble des recettes. D’autre part, la progression normale et permanente est en faveur des recettes ; seules, les dépenses extraordinaires dépassent les recettes de même nature.

Or, s’il est démontré que les dépenses extraordinaires dont il s’agit ont un caractère exceptionnel et transitoire, qu’elles doivent sinon disparaître, du moins se ralentir avec le temps et qu’elles peuvent, en tout cas, être ramenées dès à présent à la proportion des disponibilités budgétaires, l’on devra reconnaître que l’équilibre du budget italien est essentiellement stable et solide. Cette preuve, M. Magliani n’a pas de peine à la fournir. Dans le compte des dépenses extraordinaires, prévues en partie au budget, mais qui aboutissent en définitive à un excédent de 25 millions environ, les dépenses relatives à l’armée et à la marine s’élèvent à environ 38 millions justifiés par l’application de nouveaux règlemens d’organisation ou par la construction de travaux de défense. Ce sont là des circonstances qui ne sont pas destinées à se reproduire. L’Italie traverse, comme toutes les nations militaires de l’Europe, une période de transformation dont le point de départ remonte aux guerres de 1866 et 1870. L’organisation générale, l’armement, les effectifs, les systèmes de fortifications, tout a été renouvelé ou développé dans les proportions les plus larges. Il n’est pas un budget qui n’en ait été cruellement éprouvé. Si nous en croyons les connaisseurs, les dépenses du gouvernement italien, surtout en ce qui concerne l’armée de terre, ont été judicieuses et efficaces. Les plus vieilles armées ont trouvé d’utiles exemples dans les progrès de la jeune armée d’Italie. Mais, sans aborder ces questions techniques qui ne sont pas de notre ressort, il est permis de penser que le plus fort est fait, et de dire que la source des dépenses extraordinaires de cette nature disparaîtra pour un temps plus ou moins long. Il en est de l’outillage d’un gouvernement comme de celui d’un industriel quelconque. De grandes crises commandent, à de certains momens, des transformations radicales ; quand elles sont opérées, il n’y a plus qu’à entretenir le matériel nouveau. M. Magliani et le cabinet italien ne se font donc probablement pas illusion quand ils affirment que désormais les dépenses extraordinaires peuvent être proportionnées aux ressources ordinaires du budget, ce qui revient à dire que l’excédent normal des recettes dont nous avons démontré la progression devra suffire à combler la différence éventuelle entre les dépenses prévues et les dépenses effectuées. Or, le relevé des augmentations de recettes et de dépenses ordinaires pour les trois années 1881, 1882 et 1883 donne, pour les augmentations de recettes, 69,034,000 francs, et pour les augmentations de dépenses, 21,887,000 francs. De ces diverses constatations il résulte, dit M. Magliani, deux conséquences évidentes ; la première est la démonstration de la solidité de l’équilibre financier par la supériorité constante des recettes ordinaires sur les dépenses de même nature ; la seconde est que non-seulement il ne faudrait plus parler de progrès, mais que le déficit serait inévitable, si l’on ne renfermait étroitement les dépenses extraordinaires dans les limites des disponibilités du budget.

Cette utile démonstration se continue par l’examen des résultats du premier semestre de 1884. Nous devons rappeler ici qu’en vertu d’une loi récente, les exercices italiens auront désormais pour point de départ le 1er juillet de chaque année et se trouveront ainsi composés de deux semestres appartenant à deux années consécutives. De là la nécessité d’un exercice exceptionnel, celui du premier semestre de 1884. Au moment où parlait le ministre, cet exercice spécial était clos. Il en étudie les comptes et y trouve de nouveaux argumens en faveur de sa thèse.

Tout d’abord il faut remarquer que cet exercice semestriel présente deux particularités importantes. La première est la disparition des revenus provenant de l’impôt sur la mouture, désormais aboli ; la seconde, le retour à l’état du monopole des tabacs concédé jusqu’à cette époque à une compagnie fermière.

A première vue, les résultats du premier semestre de 1884 ne paraissent pas favorables. Ils se chiffrent, en effet, de la manière suivante :


Recettes 658.021.595 fr.
Dépenses 666.793.054
Différence, environ 8.750.000 fr.

Le premier semestre de 1884 se solde donc en déficit ; mais ce déficit n’est qu’apparent. Il est, en effet, une conséquence du caractère exceptionnel de l’exercice. Personne n’ignore que le premier semestre de l’année solaire est particulièrement lourd pour les finances publiques. Une grande partie des échéances du trésor se concentre sur cette période ; d’autre part, les perceptions, au commencement de l’année, sont plus difficiles, les rentrées moins abondantes. Le nombre des contribuables en retard est toujours considérable. Beaucoup d’entre eux attendent pour s’acquitter la réalisation des récoltes ; ceux dont la fortune consiste en valeurs mobilières ne touchent fréquemment leurs revenus qu’au commencement du second semestre. De là un désavantage marqué, au point de vue de l’administration financière, pour la première moitié de l’année.

M. Magliani a établi, par un calcul très complet, que ce budget semestriel, ramené à sa compétence normale, c’est-à-dire aux évaluations rationnelles de recettes et de dépenses, aurait dû laisser un déficit de 25 millions environ. En réalité, le déficit n’a été que de 8,000,000 fr. Si l’on fait au premier semestre en dépenses et en recettes la part égale par rapport au second semestre, ce premier semestre laisserait, d’après le calcul de M. Magliani, une avance de 19 millions, dont 15 millions provenant de recettes ordinaires et d’économies.

Il y a donc lieu de considérer comme très encourageans les résultats de ce premier semestre, surtout si l’on veut bien ne pas oublier ce point essentiel que, pour la première fois, le trésor était privé des ressources de l’impôt sur la mouture qui a produit jusqu’à 83 millions par an et qui, en 1882, après plusieurs dégrèvemens, en donnait encore 51. L’histoire de l’impôt sur la mouture, le courage avec lequel il a été proposé par divers ministres des finances et appliqué par l’un d’eux, M. de Cambray-Digny, l’énergie et le bon sens des populations qui l’ont accepté et supporté pendant de longues années, constituent l’un des épisodes qui font le plus d’honneur à l’Italie moderne. Il est bon de le rappeler à certains gouvernemens auprès desquels la théorie commode de la banqueroute trouve trop facilement accès. Ils y apprendront que la bonne foi et la fidélité aux engagemens profitent plus à une nation que de coupables défaillances. En 1868, époque de l’établissement de l’impôt sur la mouture, le 5 pour 100 Italien était à 42. Il est aujourd’hui au pair ou peu s’en faut. Les capitaux ont répondu, quand l’occasion s’en est présentée, à l’appel d’un pays qui avait montré une si ferme intention de tenir sa parole. La prospérité a été la conséquence de la loyauté ; et aujourd’hui l’odieux impôt sur la mouture disparaît sans produire le déficit dans le budget ; les circonstances se présentant de même pendant l’exercice 1884-85 que dans le premier semestre de 1884, le trésor italien était autorisé à compter sur un excédent de recettes de 30 millions environ.

Résumons-nous maintenant et jetons un regard sur le chemin que nous avons parcouru à la suite de M. Magliani. De 1880 à 1883 inclusivement, une série de budgets se soldant par des excédens considérables que viennent absorber des dépenses extraordinaires de caractère exceptionnel et transitoire de façon à ne laisser en 1883 qu’un excédent définitif de 949,772 fr. Pour le premier semestre de 1884, un budget intermédiaire se soldant par un déficit apparent de 8 millions qui disparaîtrait pour faire place à une avance de 19 millions si ce semestre n’était pas isolé. Telle est, à la fin de 1884, la situation budgétaire du royaume.

Pour en finir avec les questions purement techniques, nous allons rapidement passer en revue les budgets de prévision de 1884-85 et 1885-86. Il ne faut pas oublier que ces budgets ont été présentés aux chambres et votés par elles sous l’empire de décisions antérieures qui ne permettaient pas l’application du principe proclamé par M. Magliani, c’est-à-dire la réduction des dépenses extraordinaires aux proportions des ressources du budget ordinaire. Les dépenses extraordinaires relatives aux travaux publics, à la guerre, à la marine, à la défense du territoire résultent de lois spéciales auxquelles il faut bien conformer le budget pendant une période donnée. Celui de 1884-85, approuvé en 1883, présente une prévision de recettes de 1,349,821,007 francs et autorise 1,359,121,408 francs de dépenses ordinaires et extraordinaires, soit un déficit de 9,300,401 francs. Mais dans les dépenses figure une somme de 25,456,400 francs, provenant de dépenses ultra-extraordinaires, c’est-à-dire de celles qui sont consacrées aux transformations militaires, dépenses de caractère transitoire devant disparaître dans un temps prochain. C’est ce genre de dépenses que visent les projets économiques de M. Magliani et le principe de conduite qu’il s’est désormais imposé. Mais, pour le moment, il est impossible de se soustraire à la nécessité d’y pourvoir. On le fait, comme dans les budgets précédens, en autorisant l’émission d’obligations gagées sur les biens ecclésiastiques, avec l’espoir qui s’est déjà réalisé pour l’exercice 1883, que les plus-values des recettes permettront de renoncer à cette émission. Abstraction faite de ces dépenses, le budget présenterait un excédent de recettes d’environ 16 millions de francs.

Les mûmes observations s’appliquent au budget de prévision de l’exercice 1885-86. Les recettes y figurent pour 1,371 millions et les dépenses de tout ordre pour 1,401 millions ; mais ce dernier chiffre comprend 41 millions de dépenses ultra-extraordinaires se répartissant de la manière suivante : 26 millions pour travaux publics et 15 millions de dépenses militaires. Si ces dépenses, de caractère transitoire, nous le répétons, ne s’imposaient pas actuellement au budget, celui de 1885-86 présenterait un excédent de recettes de plus de 10 millions. Comme pour le précédent exercice, il est pourvu à ces dépenses extraordinaires par une autorisation d’émission d’obligations ecclésiastiques que les plus-values de recettes rendront peut-être superflue.

Pour compléter l’ensemble du tableau, il nous reste à examiner la situation du trésor et de la dette. L’on sait que le trésor public, chez les nations régulièrement organisées, n’est pas seulement la caisse qui touche les recettes et paie les dépenses. Le trésor fonctionne en outre comme un grand établissement de crédit. Il a son papier, c’est-à-dire les bons du Trésor ; il a des comptes-courans avec les grandes administrations, il est crédité de toutes les recettes qui ne sont pas encore entrées dans ses caisses et débité des dépenses qui restent à payer. Le bilan du Trésor italien s’établit de la manière suivante. A l’actif on inscrit : les fonds en caisse ; les créances du trésor ; les recettes constatées, mais non versées, autrement dit les résidus actifs. — On inscrit au passif : les dettes du trésor ; les dépenses dont le terme est échu, mais qui ne sont pas encore payées, autrement dit les résidus passifs.

Le bilan présente généralement un solde débiteur. A la fin de 1883, l’excédent au passif atteignait la somme de 235,425,025 francs. Il n’était, au 1er janvier 1877, que de 197,940,232 francs.

Il faut ajouter que, du 1er janvier 1877 à la fin de 1881, il se produisit une amélioration notable et que le déficit du trésor fut ramené à 100,811,888 francs ; aujourd’hui, il se chiffre par 235 millions environ. C’est donc une augmentation de 134 millions. Au premier aspect, la situation parait fâcheuse. Si l’on remonte aux causes, elle s’explique aisément.

A la fin de 1876, l’actif au trésor présentait les articles suivans :


Recouvremens douteux 39.000.000 fr.
Intérêts arriérés sur obligations romaines converties en rentes 8.494.650
Créance du trésor contre la Société des chemins de fer romains 46.499.427
Total 93.994.077 fr.

Ces sommes étant, ou non disponibles ou irréalisables au fur et à mesure des besoins du trésor, il en résultait que la véritable différence entre l’actif et le passif s’élevait à 291,934,309 francs.

A la fin de 1883, par suite de circonstances que nous n’avons pas à rappeler ici, la créance contre les chemins de fer romains disparut ; de plus, les recouvremens douteux descendirent à 28,590,475 francs.

Par conséquent, tandis que le déficit total, à cette époque, est augmenté de 37 millions, l’excédent du passif sur la partie vraiment disponible de l’actif diminue de près de 28 millions et l’actif non disponible descend de 94 millions à 28 millions 1/2.

Si l’on veut bien réfléchir que toutes les dettes du Trésor viennent à l’échéance dans un délai plus ou moins rapproché et que, par conséquent, il est de principe de réduire au minimum les non-disponibilités, l’on reconnaîtra que le résultat que nous venons d’indiquer est favorable à la situation générale.

En 1882, les créances contre les chemins de fer romains, s’élevant ensemble à 97 millions environ, furent comprises dans le rachat. Le ministre aurait pu rembourser le trésor, comme il l’a fait pour les autres créanciers, en lui donnant des titres de rente. Il en avait l’autorisation légale. M. Magliani ne voulut pas user de cette autorisation et fit bien. Mieux vaut, en effet, présenter un compte du trésor moins favorable en apparence et ne pas surcharger inutilement le budget de la dette publique. Mais il n’en est pas moins vrai que ce chiffre considérable disparut de l’actif, ainsi que 2,900,000 francs de créances irrécouvrables ; si bien que l’augmentation du déficit du trésor, de 1881 à 1883, soit 134,600,000, se compose pour 99,720,000 des élémens que nous venons d’indiquer. Cette augmentation du déficit du trésor ne représente aucune perte pour la situation financière en général, au contraire : les fonds du Trésor ont servi à l’acquisition de chemins de fer, et, au lieu de créer 24 millions d’obligations ecclésiastiques, c’est-à-dire une dette nouvelle, on s’est passé de cette ressource, et, par conséquent, on en a fait disparaître l’inscription de la comptabilité publique.

Si nous considérons maintenant la situation de la dette publique, nous voyons qu’elle présente, pendant la période du 1er janvier 1883 au 30 juin 1884, soit dix-huit mois, une augmentation de 5,716,658 francs dont il faut déduire 4,757,068 francs représentant l’amortissement des dettes rachetables, ce qui réduit l’augmentation de la rente consolidée à 959,590 francs. En regard de cette nouvelle charge, peu considérable, il suffit de placer l’emploi du capital obtenu par l’émission de rente dont nous venons de parler, soit 113,817,678 francs consacrés à des constructions de chemins de fer. Le ministre a donc le droit de dire que, si la rente s’est accrue, le patrimoine de la nation s’est augmenté au grand profit de la civilisation et du bien-être général.

L’exposé financier de M. Magliani aurait été incomplet s’il n’avait entretenu la chambre de l’abolition du cours forcé et des conditions actuelles de la circulation monétaire Le ministre a fourni de nombreux détails sur cette opération, qui, dit-il, mériterait à elle seule les développemens d’un long discours. Sans entrer dans les particularités du sujet, il n’est pas possible de passer sous silence la facilité avec laquelle cette grande opération s’est accomplie. Les populations italiennes ont donné là une nouvelle preuve de ce calme et de ce bon sens dont nous parlions au début de ce travail. On se souvient qu’il s’agissait de rembourser 644 millions de papier-monnaie, avant cours forcé, émis à l’époque des grandes épreuves politiques et financières de la péninsule. Cette somme colossale fut fournie par un certain nombre de grandes maisons de banque italiennes, anglaises et françaises en échange de titres de la dette consolidée. Le retrait du papier-monnaie commença le 12 avril 1883. La confiance dans le crédit de l’état est si générale et si solide, qu’au 20 novembre 1884 le total des billets présentés à l’échange dépassait à peine 366 millions. Pendant la période du cours forcé, et sauf quelques exceptions passagères, le public avait accepté le papier-monnaie avec une confiance inébranlable dans l’avenir et un sang-froid que bien peu de nations auraient égalé en pareille circonstance. Quand l’heure du remboursement en espèces est venue, le même bon sens pratique, le même calme ont empêché la foule de se précipiter aux guichets du gouvernement. Il est impossible de n’être pas frappé de cet exemple ; il dénote une rare intelligence et des qualités politiques non moins exceptionnelles. Dans cette occasion, les Italiens ont affirmé, plus peut-être que dans d’autres circonstances plus retentissantes, leur droit à figurer parmi les grandes nations.

Terminant son exposé par des considérations générales d’une grande élévation et d’une haute portée, M. Magliani constate qu’aucun emprunt n’est nécessaire et qu’aucun emprunt ne se fera pour équilibrer le budget ; il proclame sa ferme intention de fermer le grand-livre.

« J’avouerai, dit-il, que je me sens envahi d’une indéfinissable tristesse lorsque je pense que l’Italie ne prend place encore que parmi les grandes ou petites nations dont le crédit est classé en seconde ligne. Nous avons réussi à conquérir l’estime et la sympathie du monde civilisé. Nos efforts pour maintenir l’équilibre dans nos finances ont été dignes d’un grand peuple. Nous avons acquis l’indépendance, la liberté, l’unité. Nous avons réalisé, après l’émancipation politique, l’émancipation économique. Nous avons effacé l’opprobre du papier-monnaie, tout en soulageant les populations du fardeau d’impôts odieux. Nous avons mis notre dignité sous la sauvegarde de nos armes. Tout cela a contribué à relever notre crédit ; mais ce n’est pas encore assez. Nous sommes encore loin du but que nous devons atteindre et que nous atteindrons si, par un effort d’énergique volonté, nous tenons la main à consolider le budget, si nous persistons dans une politique sage et modérée, si nous inaugurons une politique d’ordre et de sévérité dans les finances.

« Après avoir puissamment relevé le crédit, nous pourrons donner pleine application à la loi du 8 mars 1874 sur la conversion des dettes rachetables. L’élévation des cours du consolidé 5 pour 100 pourrait seule rendre plus facile et plus profitable l’exécution, jusqu’à présent insuffisante et inefficace, de cette loi du 8 mars 1874, qui a autorisé la conversion, à égalité de rente et d’avantages, des dettes rachetables en rente constituée. Nous aurions alors pour garantie de l’opération l’intérêt même des porteurs et, dans tous les cas, la substitution d’une rente à l’autre pourrait être faite par le gouvernement par voie d’administration intérieure en respectant religieusement, à l’égard des tiers, les stipulations des contrats.

« De cette façon, l’on mettrait un terme au système actuel d’amortissement limité à certaines catégories de dettes, système incertain, irrégulier et soumis aux éventualités des disponibilités budgétaires, système qui pèse sur le budget sans profiter au crédit. Et alors viendrait le moment de fonder une institution organique et permanente de toute la dette consolidée.

« L’utilité de l’amortissement ne repose pas sur une théorie absolue. Parmi les raisons d’ordre scientifique qui tendent à l’exclure, la principale est la diminution progressive de la valeur des monnaies, grâce à laquelle le cours du temps suffit à éteindre une grande partie de la dette publique sans aggraver par des remboursemens prématurés la condition des contribuables. Par suite du chiffre énorme de la dette des états modernes, ceux-ci doivent viser avant tout à éviter la dépression du crédit, auquel ils sont obligés de recourir dans les momens difficiles de leur histoire. J’espère que nous pourrons rendre hommage à la sagesse du premier parlement italien, qui a fondé, par la loi du 10 juillet 1861, le grand livre de la dette publique et établi en mairie temps le principe de l’amortissement annuel. L’avenir du crédit est entre vos mains. Le parlement italien a toujours su s’élever aux conceptions les plus hautes, et celle-ci est la plus forte garantie de la prospérité et de la grandeur de la patrie. »

La nation italienne a le droit de se montrer fière d’une situation qui a permis à M. Magliani de tracer ainsi les grandes lignes d’une politique financière qui ne saurait avoir d’autre conséquence qu’un accroissement de puissance et de prospérité. Si, comme il n’y a pas lieu d’en douter, les ministres italiens persévèrent dans l’exécution de ce programme, si le parlement et la nation continuent à l’approuver et à fournir les moyens d’en réaliser les vues, dans peu d’années le régime financier de l’Italie sera tel que celui de bien peu de nations pourra lui être comparé. Mais, nous ne saurions trop le répéter, il importe que la plus grande rigueur, la plus inexorable résolution, président à l’accomplissement des détails et de l’ensemble des projets de M. Magliani. Il faut que, dès que les prescriptions légales auront été satisfaites et qu’il aura été pourvu à l’exécution des dépenses militaires ou des travaux publics, soit par les ressources ordinaires du budget, soit par l’émission d’obligations gagées sur le domaine, le budget extraordinaire soit strictement réduit aux proportions des disponibilités. Nous avons démontré, chiffres en mains, que l’accroissement régulier des principaux revenus publics rendait, sous ce rapport, la résignation facile et qu’il n’était pas à craindre qu’aucun service eût à souffrir de la stricte observation du principe tutélaire que le ministre des finances a pris soin d’affirmer hautement. Dès lors la clôture du grand livre, l’amortissement périodique et régulier, ces deux bases essentielles du crédit, passeront définitivement, comme articles de foi, dans les traditions gouvernementales de l’Italie. Nous savons mieux que personne ce qu’il en coûte à l’équilibre budgétaire et au crédit d’une nation de se laisser aller à la tentation des vastes combinaisons qui, sous le titre pompeux d’outillage industriel ou pédagogique, engagent le trésor dans une interminable série de dépenses dont l’utilité pratique ou l’opportunité ne tardent pas à être démenties dès que le mirage des premiers jours s’est dissipé ; il faut revenir en arrière, réduire les plans primitifs, et en définitive se décharger sur autrui de leur achèvement plus ou moins prorogé. La comparaison entre l’état et les simples particuliers est banale ; comme tous les lieux-communs, elle renferme une grande part de vérité. Plus d’une fortune privée a succombé à la manie des constructions prématurées et des travaux de luxe. Les Italiens ne paraissent pas disposés à tomber dans cet excès. Nous l’avons déjà dit ; l’excès n’est pas dans leur caractère ; l’esprit de mesure et de sage atermoiement leur plaît davantage ; ils lui doivent, en somme, leur unité et leur force actuelle. Il y a quelques mois, par le vote des fameuses conventions, vote que des considérations parlementaires, souvent mesquines, n’avaient que trop longtemps retardé, ils ont donné une nouvelle preuve de cette sagesse en confiant à l’industrie privée l’exécution des réseaux complémentaires des chemins de fer de la Méditerranée et de l’Adriatique. Cette mesure allégera dans de larges proportions les budgets futurs ; son adoption définitive était le corollaire indispensable du plan de M. Magliani.

Faut-il considérer ce plan comme un beau rêve sujet à plus d’une déception ? Ce point de vue pessimiste ne nous parait pas justifié. Le système de M. Magliani est fondé sur l’expérience des dernières années, sur des résultats constatés officiellement, et qui doivent nécessairement se reproduire, pour peu que les circonstances s’y prêtent et que des imprudences politiques n’y mettent pas obstacle. Les progrès accomplis sont certains. Il nous suffira de rappeler la suppression de l’impôt sur la mouture et du cours forcé, les dépenses extraordinaires soldées en majeure partie sur des ressources ordinaires, la progression des recettes normales dépassant celle des dépenses de même ordre. Pourquoi l’Italie serait-elle moins heureuse, dans des conditions aussi favorables, que lorsque les événemens et les nécessités de son élévation subite lui rendaient la tâche incomparablement plus ardue ? Pourquoi les Italiens montreraient-ils moins de sagesse, de persévérance et de résolution patriotique que par le passé ? Nous ne voyons aucun motif de le craindre, et nous sommes persuadés, au contraire, que l’avenir récompensera une série d’efforts plus difficiles, aussi glorieux et souvent plus fructueux que ceux qui préparent, sur un autre terrain, de retentissantes victoires. Inutile d’ajouter qu’il y a une liaison intime entre les succès financiers et ceux auxquels nous venons de faire allusion. Nous sommes loin de souhaiter à l’Italie l’occasion de courir ces grands hasards ; nous espérons au contraire qu’elle les évitera avec la plus rigoureuse prudence. On n’en a pas moins appris à reconnaître au dehors que les forces de ce jeune royaume, ses ressources et ses moyens d’action ont acquis des développemens qui ne permettent aucune comparaison avec le passé.


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