Les Farfadets

A. Quentin (p. couv).


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A. MÉLANDRI



LES
FARFADETS
CONTE BRETON



Illustrations de Henri RIVIÈRE


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PARIS
A. QUENTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, rue saint-benoît

1886


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LES FARFADETS
conte breton


Depuis bien des centaines d’années, le vieux pays d’Armor était l’apanage de nos seigneurs les ducs de Bretagne. Mais ces nobles sires ne frayaient point avec le paysan.

À peine les voyait-on passer en tumultueuses chevauchées, comme un nuage d’or et de fer, lorsqu’ils allaient guerroyer contre ceux de Normandie, ou quand ils déployaient leur bannière pour rompre quelques lances en l’honneur des dames au clair visage.


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« les korrigans nos amis se sont esjouis en ce pré. »


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« et quand au soleil couchant les filles s’en allaient rêver par les bruyères… »


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aussi les habitants de l’heureuse bretagne vivaient dans le calme de l’esprit

La bataille gagnée, ils rentraient à son de trompes dans leur château de pierres, et leur souvenir restait comme un éblouissement en la mémoire des pauvres gens.

Cependant, d’autres seigneurs plus puissants tenaient la contrée, qu’ils gouvernaient de par Dieu seul, depuis le temps où le premier chêne avait poussé dans nos forêts.

Ceux-là, moins fiers, bien que d’une plus noble essence que les ducs, vivaient en contact presque continuel avec le pauvre peuple des campagnes. Aussi les appelait-on familièrement les bons Korrigans.

Ils n’étaient faits ni de chair, ni d’os, ni de muscles. Pourtant chacun d’eux était aussi redoutable à lui seul qu’une armée de Bretons. N’avaient-ils pas levé les pierres fabuleuses de Karnak, dressé les dolmens, creusé les cavernes ? Pour s’ébattre, s’ils l’eussent voulu, ils auraient, disait-on, transporté la plus grosse tour de Rennes au fin fond de la mer.

Et si menus, pourtant ! Ils pouvaient se poser sur un épi de seigle, sans en courber la tige !

Ni pâtre ni métayer ne les redoutait, quand à la nuit tombante on les apercevait rassemblés en conclave sur les marches des vieux calvaires. Chacun savait que l’influence de ces bons génies était, pour les villages, bénigne et bienfaisante.

Et quelle plaisante chose que d’entendre au loin, dans la vapeur vespérale, s’élever leur chant grêle rythmant la ronde, et de penser le lendemain devant les sainfoins foulés en cercle : Les Korrigans nos amis se sont esjouis en ce pré.

Oui-da ! on les aimait fort en notre hameau de Lesneven. Devant l’âtre, au chant du grillon, pas de causerie où leur nom ne revînt comme un refrain, toujours adorné de tendres sobriquets qui affirmaient l’intime alliance de nos villageois et des Korrigans.


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l’armée des farfadets

De vrai, sans eux, qui donc aurait veillé sur les bestioles égarées ? Qui gardait les moissons des maléfices ? Et quand, au soleil couchant, les filles s’en allaient rêver par les bruyères, n’étaient-ils point là, les gentils lutins, pour protéger la pureté de leurs amours ?

Aussi les habitants de l’heureuse Bretagne vivaient dans le calme de l’esprit, mouraient avec la paix du cœur, qui est le plus grand de tous les biens.

Cela dura des ans et puis des ans encore…

Près des chaumines où l’on chantait la douce Ananigous, devant chaque haie dorée, le vieux berger Bos, qui passait pour avoir des rapports nocturnes avec les fées, ramenait son troupeau de pécores, tout en psalmodiant l’antique chanson des bardes :

« Ni zo bepred Bretonned ! Bretonned tud Kaled. »

( Nous sommes toujours Bretons, Bretons de race forte ! )

Les branches lasses des pommiers craquaient sous leurs grappes rouges, tandis que chaque commère, tout en filant son chanvre fin, surveillait la cuisson des gâteaux de maïs qui bruissaient moult joyeusement dans la poêle.

La bande hardie des gars courait après l’essaim des filles en coiffes blanches.


le sorcier bos

Et, le labeur du jour fini, ces jeunes gens s’ébattaient comme linots et fauvettes sous l’œil attendri des anciens, rêvant, le regard perdu dans le passé, le menton appuyé sur leur pen-bas.

Et je vous affie qu’il faisait bon vivre ?

Ce fut ainsi jusqu’au soir de malheur où le père Bos revint du fond des bois, en prononçant des paroles étranges, la face plus pâle qu’un suaire, les yeux ardents ainsi que deux chandelles.

Comme chacun s’enquérait à lui s’il n’avait point eu quelque malencontre, il grimpa jusqu’au plus haut du clocher, regarda tout au fond de la plaine, battit l’air de ses grands bras, pareil à un coq noir qui va chanter.

Puis on l’entendit crier d’une voix rauque :

« Ils viennent ! Ils viennent ! Terre et ciel ! Ah ! pauvres de nous ! »

Après quoi il traversa le village sans ajouter un mot, et disparut dans une « cavée » qui menait aux bois.

Or, mes amis, ce que vit le sorcier Bos, cette nuit-là, était un spectacle trop terrible pour des yeux humains.

Car, pour en comprendre l’horreur, il est nécessaire d’avoir deviné l’esprit des choses.

Il faut savoir comme le sylvestre vieillard cet admirable langage que murmurent les feuillages remués, l’eau qui sourd, l’insecte qui vole.

On doit, avant de pouvoir en pénétrer le mystère, s’être perdu durant de longues heures dans cette forêt : une touffe d’herbe : avoir eu le
de petits gnomes bruns
vertige à regarder cet océan : une goutte d’eau ; avoir assisté aux effroyables combats que se livrent ces monstres si diaboliquement armés : les libellules !

Il faut enfin avoir sondé avec les yeux de l’esprit ce gouffre habité par un peuple irréel pour nos sens, mais dont l’influence bonne ou mauvaise ne prouve que trop bien l’existence : la bulle d’air !

Certains esprits ne voient que la face des choses. D’autres, plus subtils, en voient aussi la pile. Le Bos était de ceux-là.

Il savait ce que pensent les fleurs, qui sont des âmes simples et rustiques matérialisées. Pourquoi la petite rose du mûrier a des griffes, et comment la pâle ortie défend son lait sucré avec ses dards vénéneux. Il avait lu dans le grand livre ouvert des champs et des bois.

Les ombres biscornues à forme de bouc que dessinent les halliers pendant les minuits pleins d’étoiles, ne l’intimidaient aucunement.

Pourtant, cette fois-là, ainsi qu’il le raconta depuis à Joël le Sonneur, en humant un piot de cidre, cette fois-là, il faillit quasiment rendre l’âme de male peur.

Adoncques, connue il remontait par une sente devers la forêt ombreuse, le vieux barde avait cru voir de petits yeux luisants clignoter au creux des roches.


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un grand papillon de nuit…

ombreuse, le vieux barde avait cru voir de petits yeux luisants clignoter au creux des roches.

D’abord, il les prit pour des rayons de soleil égarés, qui faisaient étinceler la gemme et le silex. Mais leur mobilité lui prouva qu’il se trompait.

« Ce sont, pensa-t-il, des lézards. Ils écoutent craquer leurs écailles sur la pierre rose. De jolis lézards et rien de plus. »

Mais, quand il s’approcha davantage, il vit très distinctement un, deux, trois farfadets à tête noire, trois petits gnomes bruns et velus à forme de crapauds, qui sautelaient folâtrement.

Le Bos connaissait de longue date le pouvoir occulte, la férocité de ces esprits ténébreux. Il sentit la moelle se figer dans ses os.

Il voulut continuer son chemin sans paraître les avoir remarqués, de peur d’attirer leur maligne attention. Mais, à chaque pas, il en découvrait d’autres, mussés au plus profond des mousses, tapis sous les larges feuilles du
le pâtre doubla le pas.
plantin, embusqués derrière chaque caillou.

Le sol de la forêt sacrée en était couvert, et l’on sentait grouiller l’ombre des marécages.

Ils avaient bardé leur ventre de triples feuilles de lierre. Ils s’étaient casqués avec l’écorce hérissée des châtaignes. Le dur gland de chêne à pointe aiguë servait de projectile à leur fronde.

L’épine des églantiers, qui se recourbe comme un kriss malais, était leur poignard. En guise de lance, ils brandissaient la longue et vénéneuse épine noire qui rampe dans les ruines.

En attendant la nuit prochaine, propice aux mauvais coups, ils pressaient le jus des mûres dans le rose calice de la mauve sauvage et buvaient la tête renversée, riant de l’une à l’autre oreille.

Mais déjà le globe écarlate du soleil avait à demi disparu derrière les fougères dentelées. Les bruyères et les marjolaines reçurent son tiède baiser d’adieu.

Puis, une à une, les étoiles clairettes se mirent à contempler la terre.

Le pâtre doubla le pas, n’osant regarder en arrière. Il entendait la voix des oiseaux qui s’enfuyaient à tire d’aile, loin des voûtes enténébrées de la forêt.

« Malheur ! malheur ! » glapissait la mésange.

« Hélas ! hélas ! » clamait le grillon.

Et voilà que comme il débouchait au carrefour de la Croix-qui-Penche, le Bos vit voler à sa rencontre le sphinx-tête-de-mort, un grand papillon de nuit aussi large que les souris chauves. À cheval, jambe de ci, jambe de là, sur l’affreux hippogriffe, le roi des farfadets sonnait du cor dans la coquille creuse d’un limaçon, s’interrompant pour chanter à pleine voix les terribles paroles de la danse du glaive :


Tan ! tan ! dir ! oh ! dir ! tan ! tan ! dir ha tan !
Tann tann tir ha tonn ! tonn tir ha tir hatann !


Le vieillard épouvanté tomba le front dans la poussière.



Comme l’infernal boute-selle retentissait encore, toute la forêt des herbes hautes s’animait à la fois d’une vie étrange et terrible.

Enfourchant des sauterelles en vert corselet, précédés de libellules à gueule de dragon et de bourdons en pourpoint de velours qui servaient de clairons, les farfadets cruels s’élancèrent au massacre. Sous leur vol vertigineux, on voyait au loin onduler les folles avoines. On voyait se courber les seigles verts.


la reine miranda, qui se baignait dans l’étang bleu
Ils s’abattirent comme une pluie de crapauds sur les prairies, et surprirent au milieu de leurs jeux nos tant doux Korrigans.

La reine Miranda, qui se baignait dans l’étang bleu, fut tuée avec ses filles d’honneur. Et c’est depuis lors que les rainettes, chaque nuit, se lamentent.

Et le roi des Korrigans larmoya bien fort sur sa mie, car il l’avait obtenue du ciel pour une chanson. Puis il cria d’une voix claire, et ses fidèles vinrent se ranger autour de lui.

— Hurrah ! Les génies de la terre d’Armor sont des braves !

Bien promptement, ils se sont coiffés des campanules bleues. Pour javelines ils ont coupé les ajoncs pointus qui croissaient autour de l’étang. La marguerite au cœur d’or leur sert de bouclier. Les agiles grillons tout enfiévrés de colère sont leurs montures et sonnent la charge.

— Hurrah ! Les génies de la terre d’Armor sont des braves !

Et les vers luisants éperdus, éclairent le combat.

Le roi Korrigan, ayant revêtu sa cotte de genévrier balsamique hérissée de pointes, s’élança au-devant des envahisseurs, sans regarder s’il était ou non suivi des siens.

Alors commença l’ardente mêlée. Il semblait que la nature entière prît part à cette lutte. Les abeilles, réveillées par le bruit, se ruèrent sur l’ennemi.

Les fourmis marchèrent en noirs bataillons. Des larves sortirent de terre, et des escarbots trottèrent lourdement vers le front de bandière pour donner leur coup de pince.

On vit de rouges limaces se traîner sur le ventre parmi les rangs, répandant une bave visqueuse où glissaient les combattants que l’on achevait à terre, sans merci.

La petite étoile rose nommée Digitale devint pourpre, cette nuit-là. Et le lotus corniculé, jaune fleurette, ouvrit toute grande sa gueule de loup pour mordre les farfadets au talon.
…les antiques dolmens profanés

Les baies empoisonnées du sorbier pleuvaient en grappes écarlates, lancées par des frondes d’écorce de bouleau.

Des lambeaux d’antennes pendaient aux pics des chardons farouches. Au bord de chaque mare, les roseaux balançaient des têtes coupées, qui les faisaient ressembler à d’énormes pavots.

Le pauvre petit papillon gris bleu, tel qu’un myosotis volant, planait sur tout cela d’une aile désespérée. De pâles volubilis s’étaient refermés d’horreur.

La clarissime lune de Landerneau, qui est, comme chacun sait, la plus lumineuse de toutes les lunes, ne voulut point assister à cette tuerie.

Elle s’alla cacher derrière un grand nuage qui se mit à gronder.

Et le tonnerre de Brest, le plus bruyant de tous les tonnerres, cuidant frapper les farfadets, foudroya plus d’un chêne !

Ah ! mes amis, pleurons les champs ravagés, les tombes foulées, les antiques dolmens profanés

Car les gnomes à la peau brune, les durs farfadets ont vaincu !

Désormais, ils vont régner sur la lande et sur les bois, sur le castel et le village ; sur la mare, sur les coteaux !

Quand le matin aux yeux gris mouillés de rosée regarda le champ de bataille, l’armée des ténèbres, entonnant une marche triomphale, rentrait en forêt.

Ils emportaient le gros bourdon de Lesneven pour en faire un chaudron à préparer leurs maléfices.

Et la croix qui se trouvait sur leur chemin, la vieille croix ne penche plus, car oncques ne fut-elle revue depuis…

À l’aube naissante, le dieu tatoué des Bretons, que les Gaulois nomment Arc-en-Ciel, apparut dans les airs, traçant une route lumineuse de l’occident à l’orient.
alors commença l’ardente mêlée.

Les bons Korrigans dirent à la terre d’Armor un long, un très long et très doux adieu.

Rasant le sol, une arondelle s’en vint s’abattre aux pieds du roi.

« Cher prince, sifflota la toute jolie en déployant ses ailes :


Oyez mon humble ramage,
Montez sur moi. Je m’engage,
Sans bride et sans éperons,
À vous porter au rivage
Où dans l’ombre du feuillage
Luit la jauneur des citrons.
Là, suivant un vieil adage,
Au soleil, dont le visage
Fait pâmer les liserons,
Oiseaux de même plumage
Hanterons même parage
Et mêmes fleurs aimerons. »


et la croix qui se trouvait sur leur chemin…

Déjà le génie des bons jours avait sauté sur le dos de l’oiseau qui, fendant l’air pareil à une flèche empennée, se perdait au fond de l’azur.

Les Korrigans s’accrocheront des deux mains à ces flocons errants que sainte Marie laisse flotter sur terre, quand elle raccommode les braies des petits anges pauvres, et que l’on appelle pour cela les fils de la Vierge.

Une brise les emporta bien loin, par delà les mers…

Par delà les villes du Nord, bâties avec de la fumée, pleines d’ombres qui s’agitent comme des hommes, en des brumes éternelles…

Par delà les cités bizarres qui dressent leurs toits dentelés pareils à des énigmes de pierre… Par delà les fleuves glauques où s’ouvre à fleur d’eau le large sourire des crocodiles…
ils emportent le gros bourdon de lesneven


Dans une tiède terre d’exil, au pays des roses, au radieux pays des tours en porcelaine bleue, où les muezzins chantent comme les oiseaux, dès la pointe du jour.

Or c’est depuis ce temps-là que, dans notre contrée, la lavandière de nuit sanglotte.

Que les forêts sont pleines de formes étranges, et que des feux follets égarent nos moissonneurs quand ils rentrent pour la nuitée.

Souventes fois, conduit par son rêve, le vieux Bos est allé revoir les carrefours, les plaines qui furent témoins de ces choses.


les fils de la vierge


Sur les murs croulants où rampe le capillaire, plante louche semblable au cadavre d’un mille-pattes, des grands-ducs de nuit songent et regardent fixement.

Quelques vaches étiques arrachent avec peine du sol pelé leur maigre pitance.

Une tristesse indéfinissable s’étend sur la campagne.

Seules, les vitres des cabarets rutilent dans l’ombre…

Les paysans ont oublié la belle et douce ballade d’autrefois qui leur apprenait à aimer.

De tous les refrains où leurs ancêtres célébraient l’amour et la guerre, ils ne se rappellent plus que celui-ci :



Gwell eô Gwin ar gal
nag aval.
Gwell eô gwin ar gal.


Mieux vaut vin de Gaulois
que de pommes.
Mieux vaut vin de Gaulois !


Aussi, chaque soir, n’ouït-on parler que de côtes enfoncées ou de têtes cassées…

Sur les plages sablonneuses, tous les jours, la mer s’enfle.

Du fond de l’horizon, les nuages s’avancent comme des troupes de cavaliers montés sur des coursiers gris qui reniflent de froid.

Puis, au cri lamentable des goëlands, on voit passer dans la tempête quelque noire épave fantôme qui ne lutte plus.

Et le lendemain, d’autres partent ! Aux flots s’en vont les vrais Bretons de race forte, car la mer les prend tous.

« Bientôt, il ne restera plus dans la contrée que les ivrognes, les paillards, les éclopés… Ah ! misère de nous !

Un tas de loqueteux qui cheminent, traînant la patte le long des voies, pour y marmonner leurs complaintes…

« Pour y gueuser des sous à tout venant. L’un brandissant ses faux moignons, l’autre étalant ses ulcères postiches.

Tous s’engraissant dans la fainéantise, au pardon de la bonne sainte Anne d’Auray qui n’en peut mais !… »

Ainsi le vieux barde se désole par les sentiers déserts. Il regrette sa jeunesse, car, sous le règne des farfadets, tout va de mal en pis.

« Au temps des Korrigans, morbleu ! On avait les cheveux noirs et drus, l’œil vif, le jarret souple.

« On était un fier gars, ma foi ! La petite Jeanne-Marie en savait quelque chose,


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les korrigans s’en vont par delà les villes enfumées du nord.

elle qui m’attendit fidèlement, sept années

durant, pour m’épouser… À présent, on n’a plus que trois dents :

Une qui cloche, l’aut’ qui hoche,
L’autre qui s’envole au vent.


par delà les cités bizarres…
« Et les pauvres genoux s’entre-choquent comme des os de pendu quand souffle la rafale. Au diable la vie ! Est-ce que les filles savent attendre maintenant ?… Eh ! ne monte-t-il pas des herbes foulées un parfum puissant qui leur met le trouble au cœur ? Farfadets maudits, voilà votre ouvrage… ! »

Et le pâtre que les vieillards appellent l’Ancien, et que les autres hommes ont surnommé le Fou, s’égare à travers les halliers.

Insoucieux de la pluie qui tombe ou des chaleurs torrides, il bat le pays de mont en plaine, de val en forêt.

Passant devant les grottes obscures hantées par les ennemis de sa race, compère Lebos trace dans l’air un signe cabalistique pour conjurer leur maligne influence.

Puis il s’étend sur l’herbe drue, et, tout en faisant mine de dormir, il prête l’oreille aux bruits à peine perceptibles que l’on entend au ras de terre.



Parfois il croit ouïr au loin des clameurs confuses. Alors il se redresse, il agite son pen-bas qui siffle en tournoyant. — Et, d’un cri strident, il acclame la venue de ceux qu’il attend depuis maintes et maintes années.

« Mais non, vieux fou, tu t’es trompé. C’est un vol d’abeilles qui passe. »

Infatigablement il interroge les rides du lac : peut-être ceux dont il espère l’arrivée vont-ils apparaître debout sur les larges feuilles des nénuphars flottants, pour aborder la terre aimée et pour la délivrer ?… Le Bos croit voir le long des rives des myriades de casques ondoyer au soleil.

« Eh non ! Vieux fou ! Ce sont des boutons d’or qui se penchent par touffes pour se mirer dans l’eau. »

S’ils ne viennent ni par terre ni par mer, sans doute advoleront-ils par le chemin des aigles ?

Et le Bos, se faisant un abat-jour de sa main osseuse, interroge les flocons de brume que chassent les vents alizés. Un sourire d’espérance se creuse sur son visage.

Il n’a donc pas en vain gardé dans sa dure cervelle l’image vénérée des elfes et des fées ! Voici donc arrivé le jour de la délivrance où


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… au radieux pays


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des tours en porcelaine bleue


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la lavandière de nuit sanglotte

le beau pays de Bretagne, affranchi d’une

obsession maligne, va, sous le règne de ses anciens protecteurs, retrouver les triomphes du brenn Artus !
les champs sont pleins de formes étranges…

Oui ! Cette fois, ce sont eux ! Il en est sûr ! Ils s’avancent dans les gloires de l’aurore.

Les voici chevauchant des nuages légers. — L’air, les arbres sont endiamantés de leurs armes étincelantes.


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le vieux bos est allé revoir les carrefours


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on voit passer dans la tempête quelque noire épave fantôme qui ne lutte plus

N’entendez-vous pas leur chant de combat qui se rapproche, pareil aux fredons

de cent musettes ?

« Tais-toi, vieux fou ! C’est la rosée qui brille.

Ce sont des ramiers qui roucoulent sur les branches.

Alors le barde, désespéré, regagne en grommelant sa chaumine, si triste qu’il fait pleurer les petits enfants.


un tas de loqueteux qui cheminent…

Assis sous le manteau de la cheminée, la tête entre ses poings, il songe, tandis que son chien aussi hagard que lui le couve de ses yeux sympathiques.

Il a vu cent fois les aubépines refleurir au front des haies. Sa fin n’est pas loin. Il a peur de la vieille horloge dont le tic-tac lui chuchote des avertissements dans un coin. En proie à son unique souci, il s’écrie :

« Hélas ! Les bons Korrigans reviendront-ils jamais sur la terre de Bretagne ? »

Et, du creux de l’âtre, la voix consolante de ses amis les grillons lui répond joyeusement :

« Peut-être, ô notre compère le Bos. Ne vous lamentez pas si fort. Avant que mort vous prenne, peut-être les reverrez-vous.

« Regardez l’humble foyer où nous grelottons : il semble éteint pour toujours. À peine avons-nous la force de chanter pour saluer votre rentrée au logis, tant le froid nous engourdit.

« Écartez ces cendres. Soufflez sur ces braises. Les voilà qui rutilent comme des yeux de loup dans la nuit. Soufflez plus fort… vous avez encore les poumons solides. Placez quelques brindilles emmi les charbons. Déjà des étincelles fugaces partent en pétillant. Allez dans ce coin querir une grosse bourrée sèche. Couchez-la en travers des landiers.

« Allons, notre ami. N’y a-t-il point dans la huche un pain frais de pur froment, et là-bas un fût de cidre vieux ? Il ne sonne mie creux, le tonneau ! Sa panse est gonflée de ce benoît jus de pommes que jadis vous fêtiez si bien. Versez hardiment. La claire lueur fait trembler des escarboucles dans le verre… Quelques rasades encore, et une douce chaleur va ragaillardir vos membres las.

« Et, tant que vous boirez, que le feu réchauffera l’antique demeure, nous, ses hôtes familiers, nous chanterons de toutes nos forces :

« Ne pleurez plus, compagnon. Avant que mort vous prenne, peut-être les reverrez-vous. »

Car, chaque hiver, les arondelles, nos amies communes, s’enfuient au loin de l’autre côté des mers. Elles nous quittent avec de petits cris d’« au revoir ! », — et s’en vont, ivres d’espace, droit vers l’Orient.

Sous leur ventre blanc glissent comme en un rêve les rives, les bois, les villes.


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un parfum puissant qui leur met le trouble au cœur


à chaque printemps, les hirondelles…
Elles vont toujours, fauchant le bleu à grands coups d’ailes.

Jusqu’à ce qu’elles aperçoivent des tours en porcelaine et des minarets blancs.

Alors les chères petites descendent au milieu d’oasis parfumées, où vivent dans le regret du passé les génies protecteurs du pays d’Armor.

Et, les régalant d’une aubade joyeuse, ces gentils messagers leur donnent le salut de la prime patrie.

Puis, au printemps, elles reviennent vers nos grèves, nous rapportant sur leurs ailes rapides le souvenir des bons Korrigans, les rayons du soleil et le parfum des roses.


Mélandri


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IMPRIMÉ PAR A. QUANTIN, RUE SAINT-BENOÎT, PARIS

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