Les Exilés (Révoil)/Richesse oblige

Pétion, libraire-éditeur (1p. 163-254).

RICHESSE OBLIGE.


I

L’Agonie. — Le Vœu.


On disait autrefois : Noblesse oblige. Aujourd’hui, où l’on ne reconnaît plus d’autre aristocratie que celle de l’argent, on devrait dire (ne serait-ce que pour ennoblir cette aristocratie nouvelle) : Richesse oblige.


Vers le milieu du mois de janvier de l’année 1836, par une de ces nuits si froides où une couche de neige dure et brillante recouvre en entier les toitures et le pavé, un simple coupé peint en noir, sans chiffres et sans armoiries, traversait rapidement la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il était trois heures du matin, et bien que ce fut l’époque la plus brillante de la saison des fêtes, la rue était en ce moment entièrement silencieuse et déserte : aucune file d’équipages ne stationnait devant la porte des grands hôtels. Le robuste cheval qui conduisait le coupé frappait seul en courant la glace et le givre, et en faisait jaillir des étincelles. Arrivée devant un vaste hôtel, à peu de distance de l’Élysée-Bourbon, la voiture s’arrêta ; le cocher demanda la porte qui s’ouvrit aussitôt en tournant silencieusement sur ses gonds ; le coupé franchit, presque sans bruit, une large cour et s’arrêta devant un élégant perron dont les marches, couvertes de neige, ressemblaient, à la clarté d’une pâle lune d’hiver, à d’étincelants degrés de marbre de Paros. La belle et régulière façade de l’hôtel, se détachait blanche sur le fond de la nuit ; deux fenêtres en étaient seules faiblement éclairées. Un vieillard descendit du coupé et monta d’un pas ferme les marches du perron ; il fut introduit par un domestique qui l’attendait sur le seuil de la porte et qui le précéda dans le vestibule où tournait le monumental escalier de l’hôtel. Le vieillard et le domestique n’échangèrent pas un mot. Ce silence, à cette heure avancée de la nuit et dans cette demeure opulente dont les maîtres et les serviteurs veillaient encore, indiquait qu’une scène douloureuse s’accomplissait derrière ces murs en apparence si tranquilles.

Ce bel hôtel, que bien des pauvres avaient envié en passant, appartenait à la duchesse Amélie de Valpreuse, mariée à dix-huit ans au fils du général duc de Valpreuse, qui avait fait, sous Napoléon, une brillante carrière, et avait été ennobli par lui. La jeune duchesse, par ses titres, sa beauté et surtout son immense fortune, occupa, dès son entrée dans le monde, un rang qui faisait bien des jaloux. N’avait-elle pas tous les avantages qui composent ce que le monde est convenu d’appeler le bonheur ? L’éducation de la jeune femme avait été brillamment frivole ; aussi jouissait-elle pleinement, en étourdie et avec une insouciance d’enfant gâté, de tous les plaisirs que sa position lui offrait. Après deux ans de mariage, qui n’avaient été pour elle qu’une longue fête, elle mit au monde une jolie petite fille qui, par un caprice étrange et poétique de sa mère, fut appelée du nom grec et charmant de Cléophée. Cette enfant fit comprendre le bonheur à la jeune duchesse, qui, jusqu’alors n’avait connu que la distraction ; son cœur s’ouvrit à un sentiment profond qui la rendit plus grave et plus sensible, sans toutefois l’initier encore aux misères incurables et aux douleurs sans nombre qui déchirent l’humanité. Pour cette vie constamment riante, le malheur avait été un livre fermé. Si la jeune duchesse entendait parler parfois des souffrances des pauvres, elle les secourait de loin, sans les voir, sans en être frappée ; elle y compatissait matériellement, si je puis m’exprimer ainsi, mais non avec cette émotion qui vient du cœur, qui double la charité ou plutôt qui est toute la charité. Pour bien se pénétrer des peines d’autrui, il faut avoir souffert soi-même ; or, depuis sa naissance, aucune douleur un peu vive n’avait pénétré dans le cœur aimable, mais léger de l’heureuse femme. Son mari, qui parcourait une brillante carrière dans la diplomatie, s’occupait beaucoup d’affaires, et voyait plus souvent la duchesse dans le monde que dans l’intimité. De là cette absence d’une affection sérieuse et tendre qui ne vit guère dans l’atmosphère des salons et des fêtes. Excepté pour son enfant qu’elle idolâtrait, la jeune femme avait donc pour toute chose, même pour son mari, des sentiments instinctifs et superficiels dont jamais elle n’avait cherché à se rendre compte. Vers la fin de la restauration, le duc de Valpreuse fut envoyé dans une cour d’Allemagne pour y remplir une mission importante. Sa femme ne le suivit point ; la santé délicate de la petite Cléophée alarmait la jeune mère : se séparer de cette enfant, c’était impossible à son cœur ; lui faire faire un aussi long voyage, c’était exposer sa vie. Elle laissa donc le duc partir seul, non sans regret, mais en sentant pourtant que la meilleure partie de son cœur restait auprès de sa fille. Après un an de séjour dans une capitale allemande, le duc de Valpreuse fut atteint d’une fièvre inflammatoire qui l’emporta en quelques jours. Il mourut loin de son pays, laissant à sa veuve et à sa fille une des plus grandes fortunes de France. La duchesse de Valpreuse fui vivement affligée en apprenant cette mort ; elle ne pouvait y croire, et il se mêlait à sa douleur un étonnement étrange :

Jamais la grande et terrible pensée de la mort n’avait arrêté un instant le cours riant de son imagination. Mourir ! se demandait-elle parfois ; mais on ne meurt pas lorsqu’on est jeune, beau, riche, heureux !… On ne meurt que quand on est devenu bien vieux, bien cassé, et ce temps est si loin, si loin encore, que ce n’est pas la peine d’y penser.

Son mari était-il bien réellement mort ? Elle en doutait presque, tant elle avait pris l’habitude de repousser toute idée funèbre ; il lui semblait qu’on lui avait donné une fausse nouvelle qui serait démentie. Le deuil ne pouvait pénétrer dans son âme ; elle n’avait jamais vu mourir, aucun souvenir d’agonie ne lui représentait les derniers moments de son mari ; il lui apparaissait toujours vivant, plein de santé, et sa douleur n’avait pas de prise à cette image ; l’état de son âme était une alternative douloureuse entre l’incrédulité du malheur qui l’avait frappée et le sentiment de ce malheur même. Peu habituée à ces luttes pénibles de la pensée, elle résolut d’en sortir en allant, dans les lieux mêmes où son mari était mort, chercher un aliment à une douleur qu’elle se reprochait de ne pas éprouver assez vivement. La santé de sa fille s’était fortifiée ; c’était une belle enfant de cinq ans, encore délicate, mais fraîche et rose.

On était au printemps. La duchesse partit pour l’Allemagne avec sa fille et un nombreux domestique ; elle voyageait à petites journées dans une excellente voiture ; aussi arriva-t-elle dans la grande ville de *** sans avoir senti la fatigue et sans que son enfant se fût douté du voyage, si ce n’est aux paysages mouvants qui se déroulaient incessamment sous ses regards curieux et charmés.

Dans la ville étrangère, la duchesse voulut habiter l’hôtel qu’avait habité son mari ; en y entrant elle le trouva encore meublé comme il l’était du vivant du brillant diplomate. Ces grands salons, bien éclairés et couverts de tentures splendides, n’avaient rien de funèbre : chez les riches, le luxe tempère le deuil. Dans la chambre du duc, la jeune femme retrouva son portrait et celui de sa fille, tous les deux souriants et parés ; les habits, les décorations, les objets de toilette étaient là épars ; hier encore on s’en était servi, ils n’offraient aucune trace de vétusté et de destruction, et ces dépouilles d’un être aimé qui n’était plus ne serrèrent pas le cœur de la jeune femme ; jusqu’alors épargnée par le malheur, elle ne pouvait en être atteinte qu’en le voyant pour ainsi dire face à face. Surprise et presque irritée contre elle même de ne pas souffrir davantage en revoyant ces lieux que son mari avait habités, elle prit sa fille par la main et se dirigea vers le cimetière de la ville où il reposait.

C’était par une belle soirée de mai, les arbres et les buissons étaient en fleurs, le fleuve circulait gaîment entre de vertes prairies qu’il arrosait ; les coteaux couverts de vignes exhalaient de pénétrantes senteurs, la nature fêtait le printemps, et le bon peuple allemand saluait la venue de cette saison riante par une cordiale gaîté. Non loin du champ du repos, une jeunesse insoucieuse dansait dans un wauxhall champêtre. En passant devant la haie d’aubépines fleuries qui cachait à cette salle de bal la vue du cimetière, la duchesse entendit des airs de valse qu’elle avait dansé l’hiver précédent à Paris. Son enfant courait en cadence à cette harmonie et souriait à la beauté de la campagne.

« Mon Dieu ! s’écria la jeune veuve, où est le deuil que je viens chercher ici ? la nature, avec sa sérénité et ses splendeurs toujours renaissantes, sert de voile à notre néant et nous le fait oublier ! »

En pénétrant dans le cimetière elle éprouva une émotion douloureuse ; mais encore ici les objets extérieurs vinrent distraire de son recueillement cette âme dominée par ses sensations beaucoup plus que par ses sentiments. Les tombes étaient couvertes de fleurs et de beaux marbres sculptés ; celle du duc, éclairée en ce moment par les derniers rayons du soleil, s’élevait au-dessus d’un petit tertre de verdure et se couronnait d’un ange agenouillé. La duchesse se mit à prier, elle cacha sa tête dans ses mains pour ne pas voir autour d’elle la nature radieuse. Le rossignol chantait dans les arbres, un ruisseau qui courait près du mur d’enceinte faisait entendre son bruit clair et gai, les notes perdues d’une valse de Strauss traversaient les airs, et sous les pas de la petite Cléophée criait le sable des allées du cimetière au travers desquelles l’enfant poursuivait un beau papillon.

La jeune femme, en qui tous ces doux bruits de la vie endormaient l’image de la mort, pensait sans angoisse à cette heure de séparation déchirante qui ne lui paraissait qu’une absence. Nous l’avons dit, elle n’avait jamais vu mourir ; si elle avait été témoin d’une de ces agonies où nous voyons d’heure en heure se décomposer sous nos yeux un être aimé pour lequel nous donnerions nos jours, où nos larmes et nos prières sont impuissantes pour arrêter le progrès d’un mal inexorable qui pâlit le visage, ternit le regard, suspend l’intelligence et finit par laisser dans nos bras éperdus un corps inanimé qui ne répond plus à notre appel, qui reste inerte et glacé sous nos caresses et qui devient enfin pour nos yeux un objet d’épouvante ; si un pareil tableau avait frappé celle vie qui jusqu’alors avait coulé dans l’ignorance de la douleur, il y aurait empreint à jamais le sceau de la tristesse et de la réflexion.

En sortant du cimetière la duchesse tenait toujours sa fille par la main. L’atmosphère était tiède, les paysages d’alentour avaient une heureuse tranquillité ; malgré elle, elle éprouvait un bien-être qui luttait contre toute pensée lugubre et en triomphait. Ses yeux se plongeaient avec ravissement dans ceux de son enfant, sa jeunesse se ranimait encore au contact de cette riante enfance qui semblait doubler sa vie. Tout à-coup une idée traversa comme un glaive son cœur de mère. Mais si cette enfant aussi lui était enlevée par la mort, si… elle ne put pas soutenir cette pensée, elle en fut frappée de terreur, et, comme pour lui échapper, elle étreignit sa fille dans ses bras et se mit à courir à travers champs.

Depuis ce jour jusqu’au temps où commence ce récit, jamais cette image lugubre ne s’était représentée à l’imagination de la jeune duchesse de Valpreuse, mais sans doute elle en avait été dominée comme à son insu, car depuis ce jour jamais la mère, instinctivement craintive, ne s’était séparée un seul instant de sa fille.

La duchesse aimait les arts, le luxe, les grands monuments, les beaux sites de la nature, tout ce qui embellit et exalte la vie, tout ce qui nous dérobe le spectacle des misères de ce monde ; son immense fortune lui permettait de satisfaire tous ses désirs et de ne s’intéresser qu’à ce qui la charmait. Il est si facile aux riches en se murant dans leur jouissances d’oublier que l’on souffre autour d’eux ! La jeune mère s’efforçait d’inspirer tous ses goûts à sa fille et de faire de leur bonheur réciproque un égoïsme à deux. Emportant ainsi avec elle la douce passion de sa vie, la duchesse voyagea pendant un an dans toute l’Allemagne, dont la petite Cléophée apprit en se jouant la langue. Sa mère lui fit d’abord admirer les vieux châteaux qui dominent les bords du Rhin, puis Vienne, Berlin, Prague, Munich et d’autres capitales.

Pendant les chaleurs de l’été, l’envie prit à la duchesse de parcourir la Russie ; elle passa par Varsovie, se rendit à Saint-Pétesbourg, puis alla visiter Moscou. La mémoire intelligente et précoce de l’enfant se peuplait en courant du souvenir des lieux les plus célèbres. Voyager n’était pas pour la duchesse de Valpreuse une étude sérieuse, mais seulement une poétique distraction, elle se préoccupait beaucoup plus de l’aspect extérieur des lieux qu’elle traversait que de l’organisation de ces sociétés nouvelles pour elle. Le monde était encore pour ce cœur inexpérimenté comme une immense décoration dont elle se plaisait à admirer les différents aspects. Quant aux dissemblances des destinées des peuples, au travail de la civilisation, à la marche de l’humanité, à tout ce qui fait la préoccupation des esprits supérieurs, elle y songeait à peine. Regarder sans pénétrer, recevoir les impressions sans les chercher, telle était la tendance de cet esprit gracieux, mais jusqu’alors borné par le bonheur.

Par un étrange contraste, l’enfant en grandissant témoignait une curiosité inquiète pour connaître ce revers douloureux de la vie que sa mère s’efforçait de lui dérober en le fuyant elle-même. À sept ans, lorsque Cléophée rencontrait sur ses pas un mendiant, ce n’était point assez pour son jeune cœur de lui faire l’aumône, mais la misère de ce pauvre comparée au bien-être dont elle jouissait la préoccupait tristement.

— Pourquoi ces haillons, disait-elle, pourquoi cette existence si rude à côté de la nôtre si douce et si facile ? Il me semble que c’est offenser Dieu que d’être complètement heureux quand on voit souffrir !

Un jour, en Russie, un élégant briska faisait traverser rapidement une steppe à la mère et à la fille, tout-à-coup Cléophée aperçut dans la campagne déserte de lourds charriots où l’on avait entassé de pauvres proscrits polonais que l’on menait en Sibérie. L’enfant par un cri fit arrêter le briska, elle voulut descendre et voir de près ces malheureux exilés, il y en avait de tout âge.

— Ma mère, demanda Cléophée, qu’ont donc fait ces hommes pour être enchaînés de la sorte ?

— Ils sont coupables, répondit la duchesse qui pour bien des choses se servait des réponses de convention, monnaie courante, langue banale qui est rarement l’expression de la vérité.

— Coupables ! reprit sa fille ; mais, voyez, ma mère, il y a là des enfants de six à sept ans, comme moi : est-ce qu’on fait du mal à notre âge ?

La duchesse, espérant satisfaire sa fille, voulut faire distribuer de l’or à ces proscrits qui le refusèrent.

— Il y a donc, reprit Cléophée, d’autres souffrances que celles de la pauvreté ? Pourquoi ne m’en parlez-vous jamais, ma mère ?

En effet, la duchesse, que l’exquise sensibilité de sa fille effrayait, s’efforçait de lui éviter toute impression douloureuse, et de renfermer sa vie dans la sphère privilégiée dont elle-même n’était jamais sortie.

Les arts d’agrément, les lectures riantes remplissaient les heures de l’enfant ; mais rien ne modifiait sa nature rêveuse et triste. Elle vécut deux ans en Italie ; ces grands monuments, ce soleil sans nuages, ces sites enchanteurs la frappaient moins que l’aspect misérable et dégradant des haillons du lazzaroni. Sa mère, ne comprenant rien à cette mélancolie, s’en inquiétait parfois.

— Que te manque-t-il donc pour être heureuse ? lui disait-elle un jour.

— Il me manque le bonheur de ceux qui n’en ont pas, répondit l’enfant vivement émue.

Quand la duchesse revint en France, sa fille avait dix ans ; elle était plus grande qu’on ne l’est à son âge ; sa taille s’élançait gracieuse et svelte, son visage était d’une beauté angélique ; tandis que sa bouche mignonne avait encore le sourire naïf de l’enfance, ses yeux, d’un bleu sombre, exprimaient déjà des pensées sérieuses ; toute sa physionomie révélait une sympathique bonté et une intelligence rare. À Paris, comme en voyage, la duchesse de Valpreuse chercha pour elle et pour sa fille le mouvement, les plaisirs, les fêtes. À l’âge qu’avait alors Cléophée, on ne va point encore dans le monde, cependant sa mère, espérant distraire ainsi son enfant si grave, la conduisait avec elle au spectacle et au bal. Mais la danse et la musique joyeuse n’attiraient point l’enfant, elle restait indifférente à cet éclat et à ce bruit, telle qu’un ange exilé. Elle préférait prier sous les voûtes de Notre-Dame ou de Saint-Étienne-du-Mont, à l’harmonie des orgues qui plongeait son cœur dans une pure extase. Si elle rencontrait des pauvres en sortant de l’église, elle accourait vers eux, elle prenait leurs mains dans les siennes, et, en leur faisant l’aumône, elle accompagnait ses dons de paroles touchantes. C’était là ses distractions les plus chères, puis elle retombait dans ses rêveries.

Dans la soirée qui précéda la nuit où commence notre récit, Cléophée avait suivi sa mère dans une fête brillante. Une tunique de crêpe blanc couvrait de plis nombreux sa taille charmante ; une couronne de roses virginales s’entrelaçait à son admirable chevelure blonde ; elle était si belle que malgré son extrême jeunesse on vint la prier à danser, elle refusa. Sa mère la gronda tendrement et la pressa d’accepter. L’enfant céda, et fut aussitôt entraînée dans une de ces danses agitées et rapides qui étaient alors à la mode. À peine la figure fut-elle terminée que Cléophée, plus blanche que sa blanche robe, vint tomber presque sans connaissance dans les bras de sa mère. Le grand air la rappela à la vie ; mais une fièvre effrayante s’empara d’elle. La duchesse revint à son hôtel soutenant son enfant dans ses bras ; elle la déposa sur son lit encore toute parée de ses habits de bal. La fièvre augmentait, des paroles incohérentes s’échappaient de la bouche de Cléophée. On avait été prévenir le célèbre docteur Derville ; la pauvre mère l’attendait avec anxiété, et chaque minute redoublait sa terreur ; les traits de son enfant se décomposaient, ses membres, tout-à-l’heure brûlants, devenaient froids et se roidissaient. La duchesse poussa un cri déchirant, et saisissant ce corps presque inerte, elle l’étendit sur un matelas devant la flamme vive du foyer ; mais la chaleur du feu, l’empreinte des baisers maternels ne réchauffaient point cette chair glacée : la malheureuse mère éprouvait tout le désespoir de l’impuissance humaine. Elle eut une aspiration sublime vers Dieu :

« Seigneur ! Seigneur ! s’écria-t-elle, prenez-moi toute ma fortune, rendez-moi misérable entre les plus misérables d’ici-bas, mais laissez-moi mon enfant ! »

Et les bras tendus vers le ciel, elle semblait attendre que la voix de Dieu lui répondît. En ce moment la voiture du docteur s’arrêta dans la cour de l’hôtel, et quelques minutes après un vieillard, à figure respectable et à chevelure blanche, entra dans la chambre où Cléophée se mourait. Cette enfant inanimée, en habits de fête, cette mère au désespoir, couverte de diamants et d’une parure éclatante, présentèrent au docteur un des plus sinistres tableaux qu’il eût jamais vus. À son arrivée, la duchesse ne fit pas un mouvement, elle ne proféra pas une parole, sa vie était suspendue. Le docteur souleva le corps de la jeune fille, il appliqua alternativement sa main sur ses tempes et sur son cœur, et une expression d’effroi se trahit malgré lui sur son visage ; les battements avaient presque cessé. La duchesse, toujours agenouillée, les regards levés vers le ciel, semblait prier avec égarement et oublier ce qui se passait autour d’elle. Le docteur découvrit le bras de la jeune mourante et pratiqua une saignée. Le sang fut une seconde sans couler ; mais tout~à-coup il se fit jour et quelques gouttes vinrent jaillir sur le front de la malheureuse mère.

« Elle est sauvée ! s’écria le docteur

— Elle est sauvée ! répéta la mère ; Dieu m’a exaucée, docteur ; j’ai voué cet enfant à la charité ! »

En cet instant les lèvres pâles de Cléophée s’agitèrent et elle murmura d’une voix douce et faible.

« Ma mère, j’ai eu une vision ; je sais maintenant ce qu’il faut faire sur la terre pour être agréable à Dieu et pour trouver le bonheur ; je vous le dirai. »


II

La Vision.


Après avoir prononcé ces paroles, la jeune fille s’endormit d’un sommeil paisible. Les couleurs de la vie avaient reparu sur ses joues, et sa respiration égale annonçait qu’elle ne souffrait plus. Sa mère et le docteur passèrent la nuit assis à son chevet, échangeant de rares paroles à voix basse ; un sourire de joie ineffable errait sur les lèvres de la duchesse de Valpreuse : ce sourire exprimait toute une action de grâce à Dieu ; il semblait dire avec ferveur : « Soyez béni de me l’avoir rendu ! » Pourtant son regard interrogatif trahissait parfois un reste d’inquiétude ; mais d’un geste le docteur rassurait cette mère tremblante dont l’âme était suspendue à la vie de son enfant. Le jour se leva vif et éclatant, et ses premiers rayons traversèrent les rideaux de damas rouge de ce riche salon et vinrent frapper avec des reflets de pourpre sur la couche improvisée de Cléophée. La jeune fille dormait encore, la tête gracieusement affaissée sur un de ses bras, tandis que ses longs cheveux blonds à demi déployés, s’éclairant de la lumière naissante du jour, projetaient sur sa tête comme une auréole ; les teintes roses du ciel se jouaient sur les blanches couvertures de son lit, et ainsi encadrée elle ressemblait à un ange voilé par un nuage du soleil levant. Quand ses yeux s’entr’ouvrirent, qu’elle tendit les bras à sa mère et lui parla avec un céleste sourire, l’illusion fut complète : on eût dit qu’elle s’était tout-à-fait transfigurée.


« Oh ! ma mère, écoutez ce que j’ai vu, dit-elle comme ayant hâte d’initier un cœur aimé à ce que le sien venait d’éprouver dans un songe ; écoutez ce que j’ai ressenti durant ces heures où vous m’avez crue morte. J’ai vécu un siècle partout ce que j’ai souffert, par tout ce que j’ai appris hier, et maintenant, ma mère, la sérénité est revenue dans mon âme. Dieu m’a instruite du bien que je pouvais faire. Écoutez ! écoutez ! et quand vous m’aurez entendue, nous irons ensemble vers les malheureux. »

Elle parut rassembler un instant ses souvenirs, puis elle reprit :

« Vous le savez, ma mère, la tristesse est née en moi en même temps que la pensée ; aussitôt que j’ai compris qu’il y avait des êtres qui souffraient par la pauvreté, par l’absence de ces biens dont nous étions comblées vous et moi, par la privation des sentiments élevés et des affections tendres, je n’ai pu me réjouir d’être parmi les heureux, parmi les privilégiés ! Je sentais que mon bonheur était une offense envers ceux qui n’en avaient pas, et que je ne pouvais être agréable à Dieu qu’en me dévouant à consoler ceux qui sont affligés. Que pouvais-je pour leur porter secours ? que pouviez-vous vous-même, ma mère ? toutes deux nous vivions presque dans l’ignorance des angoisses de la pauvreté ; quand vous étiez enfant, on vous avait dérobé le spectacle de ces affreuses souffrances, comme vous-même vous me l’aviez caché, ma mère. Mais maintenant je sais tout : hier, à cette fête, tandis qu’on dansait autour de moi, j’étais tombée dans une rêverie profonde. Ces beaux salons resplendissants de lumière et de fleurs, ces femmes couvertes des plus riches parures ; ce buffet surchargé de vaisselle d’argent, de rafraîchissements et de mets exquis, me faisaient penser involontairement aux mansardes sombres et glacées où des femmes et des enfants couverts de haillons attendent, souvent en vain, de la charité du riche, quelques aliments grossiers pour apaiser leur faim. Hélas ! ma mère, ce douloureux tableau je l’avais plutôt deviné qu’entrevu lorsque l’hiver, après une agréable promenade au Jardin-des-Plantes, notre élégant équipage nous faisait traverser quelques rues étroites et noires de la Cité ; parfois une vieille femme malade, ou un pauvre enfant pâle et chétif, se montrait à une fenêtre qui me laissait apercevoir toute la misère de ces demeures délabrées. En vain la voiture rapide nous emportait-elle sur les quais bruyants et gais, devant les riches hôtels et les palais somptueux ; l’image triste et désolée d’une pauvreté voisine me poursuivait encore. Ce soir-là elle s’interposait obstinément entre moi et les plaisirs qui m’entouraient, et tandis que les quadrilles joyeux se formaient auprès de moi, j’étais tout entière à mes tristes préoccupations. Au moment où l’on vint me prier à danser, je venais de gravir, en pensée, l’humide escalier d’une misérable maison où des indigents se mouraient. J’étais entrée dans une chambre au plafond bas, noirci par la fumée d’une lampe qui en éclairait à peine les parois. Là, sur un matelas déchiré, sans draps, sans couverture, deux petites filles jumelles, de dix ans, se tordaient dans les convulsions ; une femme, agenouillée auprès d’elles, s’efforçait en vain de soulager leurs souffrances ; à ses larmes, à ses gémissements, à l’égarement de ses regards, aux baisers dont elle couvrait le corps des deux enfants, on devinait que c’était leur mère ; elle implorait tout haut quelque secours humain ou quelque miracle du ciel qui ranimât ces vies si chères ; mais comme elle se tournait vers moi qui entrais, (suivez bien ma vision, ma mère), les deux petites mourantes se roidirent dans une dernière convulsion et expirèrent entre ses bras. C’est en ce moment qu’un cavalier m’entraînait dans une danse rapide ; corps sans âme, je dansais à mon insu, car mon esprit éperdu était près du grabat où venaient de mourir les deux pauvres filles ; la mort en les frappant, sembla me toucher aussi, ma mère, et ce fut alors que je tombai évanouie dans vos bras. Ma vision continua : sur un blanc nuage éclairé de reflets d’or et qui s’élevait vers le ciel, les deux âmes délivrées montaient à Dieu ; je les sentais près de moi et les suivais sans les voir. Arrivées dans des régions inconnues, sereines et lumineuses, nous nous arrêtâmes ; des milliers d’âmes, sous la figure d’anges revêtus de blanches tuniques et dont les traits resplendissaient d’un bonheur inaltérable, m’apparurent alors. À peine parvenue dans ces lieux sans limites et où la présence de Dieu se faisait sentir par un bien-être ineffable, les âmes des deux pauvres petites filles, jusqu’alors si tourmentées par les misères de la terre, s’étaient tout-à-coup transfigurées, et calmes et souriantes étaient venues se ranger parmi ces légions d’anges qui portaient au front le signe d’une félicité éternelle. Je les suivais pas à pas, mais comme j’allais prendre place auprès d’elles, un bras invisible me retint. Je tournai la tête, et vis-à-vis ces légions aux figures radieuses, j’en vis d’autres aussi innombrables formées d’esprits mornes et abattus, portant tous les signes d’une tristesse ineffaçable. Je voulus m’avancer vers ces âmes qui paraissaient tant souffrir, mais comme si les deux régions m’étaient également interdites, le même bras invisible m’arrêta, et une voix pleine de douceur et d’autorité dit auprès de moi :

« Regarde ! ces âmes qui aujourd’hui t’apparaissent si sombres et si désolées sont celles qui sur la terre eurent le plus d’allégresse et de joies. Insouciantes des misères d’autrui, elles jouirent en avares de leur bonheur égoïste, oubliant qu’une part de ce bonheur était due aux êtres qui n’en avaient pas. La mort les surprit dans cet oubli de la charité, de cette vertu divine que tout homme est tenu de pratiquer sur la terre sous peine d’être frappé dans une seconde vie des douleurs qu’il n’a pas su consoler dans la première. En s’éveillant à la vérité, ces âmes autrefois sans sympathie ont tout-à-coup compris l’horreur de cette absence de bonté et de commisération qu’elles eurent sur la terre ; accablées à leur tour d’une indigence qui les éloigne de Dieu, dénuées des vertus qu’elles n’ont point pratiquées, des bonnes œuvres qu’elles ont négligé de faire, elles sentent toutes les angoisses de la pauvreté et du délaissement, qui les trouvèrent jadis indifférentes. Privées de l’amour, de l’intelligence et de la vue de Dieu, elles aspirent incessamment à lui sans pouvoir s’y réunir, car Dieu, souveraine bonté, n’est point accessible à ceux qui n’ont pas été bons. Le supplice de ces âmes leur fait penser à celui des malheureux qu’elles oubliaient dans le monde et qui aspiraient en vain à une part des jouissances dont elles s’enivraient. Regarde ces lignes sans fin de fronts soucieux et tristes, ils portent tous le reflet d’un regret éternel, le regret du bien que ces âmes n’ont point accompli. Elles comprennent maintenant tout ce qu’il y a de désespoir et de déchirement dans le cœur du pauvre et du persécuté. Vois celles-là : ce sont des âmes de rois qui furent implacables ; ils sentent aujourd’hui toutes les souffrances de l’exil, de la prison, des supplices qu’ils ont infligés ; et ces autres âmes d’usuriers, spéculateurs sans entrailles, qui ne connurent que l’amour de l’or, qui convoitèrent le bien d’autrui et se l’approprièrent ; qui voyaient à leur porte des hommes sans vêtements, sans asile, sans pain, tandis qu’ils se gorgeaient à la table des festins dans l’abondance, dans la satiété ; et ces autres encore, les plus nombreuses, qui se croient innocentes parce qu’elles jouirent avec sécurité, sans trouble, sans dépouiller leurs frères des richesses que le hasard leur avait données : âmes sans vertus qui ont fait le mal sans passion, qui restèrent plongées dans la torpeur d’une enivrante prospérité, oubliant qu’auprès d’elles d’autres âmes se débattaient sous les coups réitérés de l’infortune ! Et ce n’est pas seulement aux souffrances de la pauvreté que ces âmes indifférentes ont négligé de porter secours, mais aux peines secrètes et délicates du cœur qu’elles pouvaient consoler d’une parole ; parole sainte de charité enseignée par le Christ et que désormais ces âmes regrettent éternellement de n’avoir pas prononcée. Vois comme elles sont aujourd’hui honteuses et navrées de ce qui faisait autrefois leur sérénité, l’ignorance du malheur ! Dieu ne veut pas que durant leur exil sur la terre les hommes se séparent en doux camps, ceux qui gémissent et ceux qui se réjouissent. Selon Dieu, ce n’est pas aux pauvres à crier vers ceux qui ont tout, mais à ceux-ci à appeler les pauvres et à leur ouvrir les bras. Malheur à ceux qui n’ont pas donné de larmes sympathiques aux affligés, qui furent sans pitié pour les cœurs malades, qui se jouant des sentiments sacrés de l’amour, de l’amitié, de la foi, de la candeur, ont foulé aux pieds les divins préceptes de la charité ! »

« Tandis que la voix me parlait, j’étais pénétrée de l’immense tristesse de ces âmes aveuglées durant leur vie et que la mort avait tout-à-coup dessillées. Je comprenais que tous les supplices infligés à la chair, que toutes les tortures matérielles n’ont rien d’aussi affreux que ce châtiment muet et incessant de la conscience ; le deuil de ces âmes humiliées s’étendait jusqu’à moi, je me sentais défaillir en pénétrant leurs angoisses, et comme j’allais tomber sans connaissance, le bras invisible s’étendit vers moi et me soutint. Mes regards alors se tournèrent vers la région des âmes heureuses et la voix reprit :

« Regarde, parmi tous ces fronts rayonnants, ceux qui s’élèvent plus rayonnants encore : ils sont le signe des âmes compatissantes à qui l’exercice de la charité fit trouver sur la terre un avant-goût des délices du ciel. Car, pour les âmes faites à l’image de Dieu, être heureuses c’est aimer, c’est secourir, c’est ramener le sourire sur les lèvres contractées par la douleur, l’espérance dans les cœurs qui désespéraient ; c’est participer à toutes les souffrances et faire part de toutes les consolations. Pour ces âmes les sentiments et les vertus étaient des trésors préférables à toutes les richesses de la terre. Elles donnaient tout ce qu’elles pouvaient en aumône, en amour, en mansuétude ; elles n’étaient jamais arrêtées par cette réflexion orgueilleuse des égoïstes : Je puis si peu, à quoi bon ? Elles sentaient qu’une pensée généreuse, un mot de pitié, une obole, leur seraient comptés par l’Être incommensurable ! Et maintenant regarde quel éclatant bonheur les environne, la foule innombrable des âmes secourues par elles leur fait cortége, une bénédiction éternelle monte vers elles, et pour joie suprême elles sentent la présence adoré de Dieu auquel elles ont satisfait par leurs œuvres ! »

« Tandis que la voix me parlait ainsi, les plus radieuses de ces âmes, sous d’adorables figures d’anges, me faisaient des signes de bienvenue et me tendaient les bras pour m’attirer. J’allais m’élancer vers elles quand tout-à-coup, ma mère, j’entendis vos cris et vos sanglots qui me rappellaient sur la terre ; je ne pus résister à cet appel : l’être invisible qui guidait mes pas devina le mouvement de mon cœur.

« Va, me dit-il, retourne vers ta mère, mais souviens-toi de ta vision. »

« Il me sembla alors que je traversais des régions ténébreuses et glacées, long et pénible voyage dont je ne pouvais mesurer l’espace et dont je ne compris le but qu’en me retrouvant dans vos bras, ô ma mère !

— Oui, c’est une vision divine, s’écria la duchesse de Valbreuse en pressant sa fille dans ses bras quand elle eut cessé de parler ; oui, docteur, c’est Dieu qui m’a rendu cette jeune âme déjà montée vers lui, lorsqu’à l’instant où elle me quittait pour le ciel j’ai fait vœu de la vouer à la charité !… Oui, docteur, c’est un miracle, répétait l’heureuse mère avec une foi exaltée ; oui , je crois à sa vision !

— Ce n’est peut-être qu’un songe, osa objecter à voix basse le vieux docteur un peu sceptique, mais le surnaturel est un aliment nécessaire aux jeunes esprits et aux cœurs tendres ; n’enlevons rien à cette pure et sainte enfant de ses convictions touchantes. C’est à nous à la suivre dans la voie où sa céleste bonté et sa foi candide l’attirent. »

Cléophée n’avait entendu que les dernières paroles du docteur, et se soulevant de nouveau, elle prit sa main et celle de sa mère :

« Non, c’est à vous, dit-elle, à me guider et à m’instruire des misères de ce monde. J’ai compris qu’elles existaient et j’en ai été émue, mais je ne les connais point ; vous, ma mère, vous, mon ami, dirigez-moi, afin que j’accomplisse ma mission.

— Oui, docteur, dit à son tour la duchesse de Valpreuse, partageant la ferveur de charité de son enfant bien-aimé, vous qui par votre profession, êtes appelé à voir de près tant de misères, et qui par la bonté de votre cœur savez y compatir, donnez-nous vos conseils. Faut-il, pour bénir Dieu qui m’a rendu ma fille, faire comme on faisait autrefois, une fondation pieuse, élever une hospice pour les malades, ouvrir des ateliers pour les ouvriers sans travail, créer une école où les jeunes intelligences viendront se former aux vertus et à ces idées généreuses qui, fructifiant d’année en année, répandent dans le monde l’esprit de fraternité ?

— Il faut moins et plus, reprit le docteur ; pas de bienfaits ostensibles, pas d’aumônes fastueuses et d’une exécution facile, qui n’imposent qu’un acte de générosité récompensé par l’éclat et les suffrages du monde ; mais des actes de charité cachés, actifs, intelligents, chaque jour renouvelés et qui tiennent en haleine la sensibilité. Je ne dédaigne point les utopies humanitaires, elles élèvent l’esprit et améliorent le cœur, mais elles ne sont point d’une application immédiate, tandis que la charité sur une moindre échelle peut se pratiquer tous les jours, à toute heure. Si chaque homme dans sa sphère exerçait cette divine vertu, l’indigence et la douleur disparaîtraient presque de la terre.

— Eh bien ! docteur, que faut-il faire ? dit la duchesse de Valpreuse.

— Oh ! oui, que faut-il faire ? hâtez-vous de nous l’apprendre, répéta vivement Cléophéé.

— Vous avez en Bourgogne un magnifique château ; avec d’immenses dépendances, reprit le docteur ; jusqu’à ce jour, duchesse, vous n’avez pensé qu’à toucher les revenus de ces vastes domaines ; et pourtant dans ces terres où votre nom est connu et répété comme celui d’une personne heureuse et puissante, puissante par la richesse, il doit y avoir, il y a certainement beaucoup de nécessiteux ; honnêtes travailleurs que le labeur épuise, qui parfois implorent un peu de répit et ne l’obtiennent point de vos régisseurs ; il y a parmi toutes ces familles de paysans une foule d’enfants sur lesquels il faudrait répandre un peu de charité morale. Ce serait une noble tâche, madame, de faire pénétrer dans ces jeunes âmes une tendre et pure lumière, et d’en chasser les préjugés et les superstitions que l’ignorance y introduit. Vous le voyez, chez vous, sans difficultés, sans efforts, dans ces campagnes qui vous béniraient, il y a toute une douce révolution de bienfaisance à opérer.

— Partons aujourd’hui même ! s’écria Cléophée.

— Écoutez-moi, poursuivit le docteur, en prenant la main de la noble jeune fille prête à s’élancer de son lit où un reste de faiblesse la retenait encore : Sans doute ces pauvres de la campagne souffrent beaucoup, mais ceux de la ville, ceux d’une grande cité comme Paris, souffrent plus encore. Il souffrent d’abord des privations, et ils souffrent encore du contact de leur misère avec l’opulence des riches, de leur désespoir avec la quiétude des heureux ; ils souffrent en secret, et parfois même ils meurent de chagrin et de pauvreté. La loi contre la mendicité est surtout cruelle dans les grandes villes ; dans les champs on s’y dérobe ; d’ailleurs chaque maison de village, chaque ferme, chaque chaumière est connue par le pauvre qui s’y présente sans honte et obtient à coup sûr son pain de chaque jour. Certes ce n’est pas là un sort heureux, et je ne suis pas de ceux qui disent que cela suffit à des hommes qui sont nos frères ; mais enfin c’est la vie sauve, et souvent ce peu qu’il faut pour subsister, les pauvres des villes ne l’ont pas. Puis comme l’ange qui guidait votre fille dans le ciel le disait : « Il est d’autres douleurs que celles de la faim. Il est d’autres misères que celles de l’indigence. » Les misères morales se multiplient surtout dans les centres de civilisation ; le luxe, les plaisirs, l’oisevité des uns ne sont que trop souvent encore le résultat des privations et du travail des autres. Le travail, l’ouvrier s’y soumet avec fierté ; mais que de mécomptes dans ce travail qui est sa vie, quel désespoir quand les efforts héroïques de son courage sont impuissants ! Il y a, madame, bien des luttes secrètes et mortelles que l’agonie seule révèle au médecin et au prêtre. Une charité active doit savoir découvrir les peines qui se cachent. Vous cherchez en pensée, je le vois à vos regards, quel bien vous pourrez faire ici autour de vous avant d’aller pratiquer la charité dans ces campagnes, dont vous et votre fille serez désormais la providence. Eh bien ! n’avez-vous pas aussi à Paris une grande propriété, une maison dans un des quartiers les plus populeux, où sont entassés une foule de locataires de diverses fortunes, de diverses professions, et parmi eux…

— Quoi ! vous pensez que nous trouverons des pauvres dans ma maison de la rue Saint-Denis ? interrompit la duchesse avec un sourire ; non, docteur, ce n’est pas là que nous devons en chercher ; tous mes locataires sont dans l’aisance, jamais aucune réclamation ne m’a été faite pour eux par mon homme-d’affaire, à qui tous ont payé jusqu’ici leur loyer avec une parfaite exactitude.

— Et parce qu’ils sont honnêtes, vous en concluez qu’ils sont heureux, poursuivit le docteur que Cléophée écoutait avec émotion. Qui nous dit par combien de privations et de sacrifices ils sont arrivés à cette exactitude qui vous a fait croire à leur bien-être ? Et savez-vous encore si votre homme d’affaires, qui probablement n’a pas le cœur plus tendre que les gens de son métier, n’a pas à votre insu usé de toute la rigueur des lois contre les plus pauvres de vos locataires ?

— Cela se pourait-il ? s’écrièrent à la fois la duchesse et sa fille.

— Cela n’est peut-être pas, mais cela pourrait être, poursuivit le docteur ; d’ailleurs, si, mettant en pratique mon modeste système de charité, chacun faisait autour de soi tout le bien qu’il peut faire, peut-être découvririez-vous, à défaut de la pauvreté, d’autres heurs dans cette maison qui vous appartient.

— Connaissez-vous quelqu’un de mes locataires qui ait besoin de consolation ? parlez, docteur.

— Je n’en connais aucun, mais je connais l’humanité. Hélas ! dans cette grande ville, il n’est pas une maison qui n’abrite des douleurs qui ne sont point consolées.

— Oh ! quelle mission sainte à accomplir ! murmura Cléophée.

— Mais comment s’y prendre, poursuivit la duchesse, comment aller vers ces étrangers qui souffrent et les convaincre qu’on s’intéresse à eux ?

— L’esprit de charité inspirera vos paroles, répliqua le docteur ; quant à votre démarche, elle peut s’exécuter tout naturellement. Visitez chaque appartement de cette maison, et sous prétexte de réparations à faire, entretenez-vous, comme un propriétaire en a le droit, avec chacun de vos locataires. Cet ange vous suivra, ajouta-t-il en désignant Cléophée, et aidée de l’instinct de son cœur, vous découvrirez ensemble bien des souffrances.

— Oh ! docteur, quelle bonne et sainte pensée vous nous suggérez là !

— Aujourd’hui même, s’écria Cléophée, il faut, ma mère, visiter cette maison.

— Pas aujourd’hui, reprit le docteur ; mais demain, ma chère enfant, quand vos forces seront tout-à-fait revenues, et après qu’une promenade au bois de Boulogne aura rendu à vos joues les fraîches couleurs que votre subite indisposition d’hier en a momentanément chassées.

Et pressant la main de la duchesse et celle de Cléophée, le docteur les quitta pour aller donner des soins aux malades qui l’attendaient.

Alors la mère et la fille se jetèrent avec effusion dans les bras l’une de l’autre ; puis, s’agenouillant, elles demandèrent à Dieu de les guider dans cette mission de charité à laquelle elles venaient de consacrer leur double vie.


III.

La Charité.


Il faisait, le lendemain, une de ces belles journées d’hiver par lesquelles tout ce qui compose le Paris élégant et oisif se donne rendez-vous au bois de Boulogne. À deux heures, la duchesse de Valpreuse et sa fille descendaient le perron de leur hôtel pour monter dans une charmante calèche qui les attendait dans la cour. Cléophée portait une simple robe de velours noir recouverte d’une chaude pelisse d’hermine ; un frais chapeau bleu-pâle encadrait ses blonds cheveux ; ses yeux étaient vifs, ses joues animées, et le mal de la veille n’avait pas laissé de traces sur ses traits charmants. Sa mère, par une touchante fantaisie de la tendresse presque religieuse que lui inspirait son enfant depuis le récit de sa vision, avait choisi une toilette tout-à-fait pareille à la sienne, et belle et jeune comme elle l’était encore, on l’aurait prise, ainsi vêtue, pour la sœur aînée de sa fille. Au moment où elles montaient toutes deux en voiture, le coupé du docteur entra dans la cour.

— Oh ! que c’est aimable à vous ! s’écria la duchesse ; vous venez à la promenade avec nous ?

— J’aurai ce plaisir, répondit le bon vieillard en saluant cordialement la mère et la fille ; grâce au ciel, tous mes malades se portent mieux aujourd’hui et j’ai quelques heures de loisir ; je ne pourrais mieux les employer qu’à vous suivre. Qui sait, ajouta-t-il, si sur notre chemin nous ne rencontrerons pas quelqu’un qui aura besoin de mon ministère ?

Ils se placèrent tous trois dans la calèche : le docteur, cédant aux instances de Cléophée, s’assit dans le fond auprès de la duchesse, et la jeune fille se posa gracieusement sur la banquette de devant.

— Au bois, dit le docteur au valet de pied.

— Oui, au bois, répéta Cléophée en souriant, mais seulement quelques instants pour suivre votre ordonnance, puis bien vite à cette maison que nous devons explorer ; c’est là le but de notre journée, peut-être demain serait-il trop tard pour secourir des infortunes que nous ignorons aujourd’hui. La voiture vola rapidement dans l’avenue des Champs-Élysées où déjà se pressaient une foule d’équipages.

— Remarquez, disait le docteur à Cléophée, l’ennui empreint sur le visage de toutes ces femmes qu’on dit heureuses : il suffirait du sentiment de charité qui vous anime pour donner la vie à ces physionomies mornes ; mais ce sentiment, le plus divin de tous, elles ne l’ont pas encore compris.

— Ainsi qu’à moi, répliqua la duchesse, une douleur profonde peut le leur suggérer ; je le sens aujourd’hui, docteur, hier j’étais comme toutes ces femmes, vaine, égoïste ; jetais indigne de cette sainte enfant dont Dieu m’a bénie.

La voiture était arrivée au bois de Boulogne. Cléophée, gaie et insoucieuse comme un enfant de son âge depuis que les aspirations de son âme avaient trouvé à s’exercer, mit pied à terre et s’élança dans les sentiers qui croisent les allées. Le ciel était bleu et doux comme un ciel de printemps, le soleil brillait de tout son éclat. La nature encore endormie avait un calme imposant ; nul bruit dans l’air, aucun bourgeon aux arbres, et pourtant ces arbres vivaient et l’air était animé par la lumière.

Cléophée contemplait avec ravissement les profondeurs de ce beau ciel où son âme, pensait-elle dans sa candeur, s’était déjà frayé un passage. Tout-à-coup un vieillard courbé par l’âge, et peut-être aussi par la misère, passa auprès d’elle.

— Que cette journée est belle ! lui dit-elle avec douceur, espérant lui faire partager l’impression heureuse qu’elle éprouvait.

— Elle est belle pour ceux qui sont riches comme vous, madomoiselle, murmura le vieillard d’un air chagrin.

— Oh ! oui, elle est belle pour ceux qui possèdent, puisqu’ils peuvent donner, répondit la jeune fille avec émotion ; et déposant sa bourse dans la main du vieillard, elle prit la fuite comme une biche effrayée. Arrivée près de la voiture, elle s’y élança légère, et dit avec vivacité :

— Il est temps ! rue Saint-Denis n. 120.

— En effet, répondit le docteur après avoir consulté sa montre, nous n’avons plus que trois heures d’ici au dîner, et ce n’est pas trop pour visiter cinq étages.

Une demi-heure après, l’équipage de la duchesse de Valpreuse s’arrêta devant une des plus grandes maisons de la rue Saint-Denis.

— C’est donc là ma maison ? dit la duchesse en riant ; je vous avoue, docteur, que je l’avais entièrement oubliée ; voilà plus de douze ans que je ne l’ai vue, et l’on aurait pu la remplacer par une autre que je ne m’en serais pas aperçue.

— Et vous ne savez rien de vos locataires ?

— Absolument rien ; sinon que ce sont toujours les mêmes depuis douze ans, à ce que m’assure mon régisseur.

— Cela se peut-il ? dit avec étonnement le docteur ; quoi ! la mort depuis douze ans n’est venue rompre aucun bail ? c’est là un rare bonheur.

— Il paraît, reprit la duchesse, que j’ai pour locataires des négociants et des ouvriers dont les entreprises et l’industrie se sont toujours continuées dans les mêmes familles. C’est ainsi que durant douze ans tout est resté inamovible, même le concierge dans cette maison.

— Ceci annonce une certaine prospérité, et surtout beaucoup de probité, répliqua le docteur ; et il me semble, madame, que tous ces braves gens ne vous sont pas étrangers, puisqu’ils habitent depuis si longtemps un toit qui vous appartient.

— Cette réflexion est juste et touchante, et je m’étonne qu’elle ne m’ait pas plus tôt frappée, dit la duchesse. Ah ! c’est que mon ange ne m’avait pas encore éclairé le cœur, ajouta-t-elle en baisant sa fille au front.

Cléophée et sa mère s’approchèrent de la loge de la concierge qui, surprise de voir d’aussi belles dames, s’empressa de leur demander ce qu’il y avait pour leur service. La duchesse de Valpreuse se nomma.

— Je dois faire des réparations, peut-être des reconstructions dans cette maison, ajouta-t-elle, et je désire la visiter depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux combles.

— Je vais vous accompagner, madame la duchesse, répondit la concierge en s’inclinant. Perrine, garde la loge en mon absence continua-t-elle en se tournant vers une petite fille pâle et chétive, qui se tenait courbée plutôt qu’assise sur un vieux fauteuil.

— Quel âge a mademoiselle ? dit Cléophée en s’avançant près d’elle et en lui prenant gracieusement la main.

— Douze ans, répondit la petite fille d’une voix faible.

— C’est plus que mon âge, dit Cléophée à voix basse en se tournant vers sa mère, et pourtant je suis bien plus grande, bien plus forte. Oh ! cette pauvre petite doit souffrir.

Le docteur s’était approché de la fille de la concierge et l’examinait.

Depuis quand cette enfant est-elle malade ? dit-il.

— Depuis un an, monsieur ; elle a toujours été délicate ; mais depuis un an elle est devenue pâle comme vous la voyez.

— L’exercice et le grand air de la campagne la sauveraient.

— Elle est donc bien malade ? s’écria la pauvre mère dont les yeux se remplissaient de larmes.

— Puisqu’elle peut être sauvée, elle le sera, dit affectueusement la duchesse. L’air de la Bourgogne est excellent : voulez-vous aller passer quelques mois dans une de mes fermes ?

— Le laitage et les fruits sont parfaits à Valpreuse, ajouta gentiment Cléophée en s’adressant à la petite malade.

— Oh ! ma bonne dame, oh ! ma bonne demoiselle, quelle généreuse pensée vous avez là ! s’écria la concierge ; mais voyez ce que c’est que le pauvre monde : mon enfant ne pourrait se passer de moi ; et moi je ne puis quitter ma loge.

— Et votre mari ? reprit la duchesse.

— Il est obligé de travailler de son état de graveur chez madame veuve Finelli, dont les ateliers sont au deuxième.

— Tout s’arrangera, répliqua la duchesse, je vous ferai remplacer tout le temps que vous serez en Bourgogne pour soigner votre enfant. Ce soir même faites vos préparatifs, demain vous partirez dans ma voiture. »

La concierge se confondit en remercîments.

On sortit de la loge.

« Eh bien ! madame, dit le docteur, voilà déjà une bonne œuvre accomplie.

— Que j’en suis heureuse, docteur, je devais à Dieu, qui m’a rendu ma fille, de sauver celle de cette bonne femme. »

On était arrivé dans les magasins du rez-de-chaussée occupés par M. Dubois, marchand en gros de fleurs et de plumes. Dans une première pièce les plus délicieux bouquets, les plus fraîches guirlandes étaient étalés dans des armoires d’acajou vitrées ; une arcade donnait passage dans un second magasin où étaient rangés avec art des monceaux de marabouts, d’aigrettes, d’oiseaux de paradis et de plumes d’autruche ; c’était un coup-d’œil charmant. Deux demoiselles de magasin, habillées avec goût, reçurent la duchesse de Valpreuse, et répondirent à ses questions, que monsieur et madame Dubois étaient au premier étage à leur manufacture de fleurs. Toute la compagnie s’y rendit précédée de la concierge qui annonça la visite de la duchesse. Lorsque celle-ci entra avec sa fille et le docteur dans la grande salle où se confectionnaient les fleurs, ils furent charmés par un délicieux spectacle. Autour d’une grande table de bois d’ébène couverte de pétales, de boutons, de feuillage et de tiges inachevés, six jeunes filles étaient assises et travaillaient ; la plus jeune avait à peine dix ans et l’aînée n’en avait pas plus de vingt ; absolument vêtues de même, elles portaient toutes les six une robe de mérinos gros bleu ornée de bandes de velours noir, un petit col et des manchettes en batiste plissées. Leurs cheveux blonds ou noirs étaient soigneusement tordus en torsades et lissés en bandeaux ; toutes six elles avaient d’agréables et fraîches figures.

« Voilà toute la famille de M. Dubois, » dit la concierge à la duchesse de Valpreuse.

L’aînée des six jeunes sœurs se leva et tenant encore à la main une branche de camélias blancs qu’elle montait en ce moment, elle salua et s’approcha de Cléophée et de sa mère. Après avoir adressé à la jeune fille quelques paroles aimables, la duchesse dit à demi-voix au docteur :

« Ici, mon ami, je crois que nous chercherons en vain la pauvreté et le chagrin ; ces jeunes filles sont heureuses et riantes comme les fleurs qui sortent de leurs mains.

Monsieur votre père et madame votre mère sont-ils chez eux ? demanda avec intérêt la duchesse à la jeune fille qui se tenait debout devant elle.

— Mon père est souffrant et ma mère lui donne des soins ; mais je crois bien, madame, qu’ils pourront avoir l’honneur de vous recevoir, car mon bon père heureusement n’est pas alité. »

Et s’éloignant, la jeune fille revint après quelques instants suivis de sa mère.

Madame Dubois était une grande femme à la tournure distinguée, au maintien décent ; sa figure exprimait en ce moment une grande tristesse.

« Puisque madame, dit-elle à la duchesse, désire visiter tout l’appartement et juger par elle-même des réparations qu’on pourrait y faire, je vais l’introduire dans la chambre de mon mari.

— Permettez que mon docteur m’y suive ; monsieur est le premier praticien de Paris, et peut-être pourra-t-il prescrire à M. Dubois quelque remède salutaire.

— Hélas ! c’est le moral qui souffre, » murmura madame Dubois. Et ils entrèrent tous dans la chambre.

Un homme maigre, pâle, d’une honnête et douce figure, était affaissé sur un fauteuil ; il voulut se lever, mais ses forces lui firent défaut.

« Restez assis, monsieur, dit obligeamment le docteur, nous voudrions vous soulager et non vous incommoder.

— Oh ! mon mal n’est rien ; plût au ciel que tout fut réparable comme ma santé !

— Mon ami, de la résignation, dit madame Dubois comme conseillant le silence à son mari.

— Et pourquoi me tairais-je, répliqua-t-il en faisant pourtant un effort pour parler ; aussi bien il faudra que madame la duchesse sache le malheur qui nous arrive, puisqu’au terme prochain nous serons forcés de lui demander un délai, ce qui ne nous est jamais arrivé durant douze ans.

— J’y souscris à l’avance, s’écria la duchesse ; comptez sur un délai d’un an et de plus, s’il vous le faut. N’êtes-vous pas mes plus excellents locataires ? Mais de quel malheur avez-vous été frappé, monsieur Dubois ? voyons, parlez ; je pourrai peut-être vous être utile.

— J’ai reçu depuis huit jours la nouvelle du plus affreux et du plus imprévu des malheurs. L’infidélité de plusieurs de mes correspondants va me forcer à la fin du mois de suspendre mes paiements.

— Et quelle somme vous faudrait-il pour prévenir ce désastre.

— Une somme considérable, madame, six mille francs. »

À ces mots la duchesse tira de son sac un petit portefeuille en cuir de Russie qu’elle remit à Cléophée. L’enfant comprit d’un signe l’intention de sa mère ; et sortant du portefeuille six billets de banque, elle les présenta Page:Revoil - Les Exiles.djvu/242 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/243 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/244 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/245 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/246 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/247 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/248 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/249 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/250 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/251 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/252 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/253 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/254 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/255 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/256 Page:Revoil - Les Exiles.djvu/257 pas les parités d’intelligence et de sentiments qui devaient la rendre sainte et heureuse. Le mariage fut célébré au château de Valpreuse. Cléophée, charmante sous sa parure de mariée, portait une guirlande et un bouquet d’oranger offerts par les demoiselles Dubois.

Un vieux prêtre du village voisin, qui souvent avait distribué les aumônes de Cléophée et de sa mère, bénit les jeunes époux et leur recommanda, dans une touchante allocution, de ne jamais négliger la pratique de la charité et de rapporter à Dieu, c’est-à-dire à ses pauvres, les biens dont la Providence les avait comblés.

— Oui, mon père, dit pieusement Cléophée en regardant celui qui allait être son époux, nous nous souviendrons toujours que « Richesse oblige. »