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Les Excentriques anglais

Les Excentriques anglais

LES EXCENTRIQUES




§ I. POSTSCRIPTUM


Presque toujours chacun suit son caprice.
Heureux est le mortol que les destins amis
Ont partagé d’un caprice permis !
(Mme DE VILLEDIEU.)


O lecteur bénévole (ainsi disait ce bon XVIe siècle ), vous qui allez parcourir les pages frivoles consacrées dans mes loisirs aux Excentriques [1], ou gens bizarres de l’Angleterre ; — si ces bizarreries vous étonnent, ne me les imputez pas. — C’est de l’histoire. — L’invention n’a point fait les frais de mon œuvre. La voilà, pure de tout alliage romanesque. — Est-ce ma faute si l’humanité est ainsi ? — De ces anecdotes, pas une qui ait le moindre degré de vraisemblance, et pas une qui ne soit attestée, contrôlée, paraphée par bons et solides témoins.

Voulez-vous que je traîne à la suite de ce livret sans conséquence, une armée d’annotations, ou que je cloue au pied de mes pages, un monde de citations ? Tant de pédantisme pour si peu ! Des poids de plomb dans une gaze ? Il ne tiendrait qu’à moi de vous dérouler les autorités sur lesquelles cet article repose, de montrer les colonnes, froissées et salies par mes doigts curieux, de l’Annual Register (soixante-dix volumes !), du Wonderful Magazine, de l’Omniana, du Retrospective Review, du Newgate Calendar (trente volumes), des vieux journaux, des Repositories of Knowledge, des Diaries et des Reminiscences, des anecdotes de Miss Seward, de Spence, de Cibber, d’Aikin, de Jonah Barrington, de Bubb Doddington, de Cumberland, et de cent autres. — Vous ouvrir des sources inconnues, entourées de vieux lichens ou couvertes de sable : à quoi bon et quel gré m’en sauriez-vous ?

Voici l’eau de la source. Bonne ou mauvaise, — buvez frais — et riez !

Dans ce postscriptum, — dont la seule place était ici — hors de sa place, — il me suffira d’affirmer que le fait peu important qui concerne le narrateur est vrai dans tous ses détails, et que ni les personnages que j’introduis, ni les noms des acteurs qui peuplent mes chapitres — baroques, fous, pathétiques, burlesques, hétéroclites, — de deux lignes, de trois pages, — ne s’écartent de la vérité pure et simple. Ces hommes ont vécu ; les uns, je les ai vus, et je l’atteste ; les autres vivent encore ; quelques-uns sont historiques comme Louis XV, comme Marlborough, comme Alberoni. J’invoque pour eux les dates, les attestations contemporaines, les témoignages des écrivains de leur temps. L’histoire sérieuse a-t-elle d’autres preuves et une plus haute certitude ? — Et que peut faire de mieux cette humble et mienne histoire, pauvre petite, bateleuse et grotesque, ramassant çà et là les miettes des folies humaines, si ce n’est d’imiter sa grave sœur, l’histoire des grandes folies, — l’histoire des empires.... ?

Je voudrais qu’on ajoutât foi à ces modestes récits, par exemple à mon cher Jemmy Cower, que je crois voir encore (?????) dule reléguera peut-être, à ma grande peine, parmi ( ??????)


§. II.
Le Voleur de New-Road.

Vous voyez en moi l’Alexandre du grand
chemin !
(Chœur des Gueux, par R. Burns.)


(1819.)

New-Road est une pauvre imitation de nos boulevards. Aussi, dans nulle ville d’Europe vous ne retrouvez les boulevards de Paris, ceinture verte, zone admirable de la grande Babylone, ornement et signe distinctif de la capitale du plaisir autrefois, métropole éternelle de l’intelligence et de la sensation, Paris ! Cette ceinture de feuillage et de lumière, de poussière ondoyante et de riches clartés, ne va-t-elle pas bien à la prostituée des temps modernes, à la folle ville qui dissout et éparpille la vie, sans vous laisser le temps (qui que vous soyez, quelque larges que soient votre esprit et votre âme) ou d’aimer, ou dépenser ? Voici des arbres, mais qui n’ont pas d’ombre, et des feuilles aux fibres desséchées, usées et raccornies, comme l’esprit et l’âme de ceux qui se promènent sous ce menteur abri ! Le soir vient, et mille clartés fantasques sortent de ces boutiques, pointent au loin, se croisent sous ces arcades, percent la verdure jaunâtre, flamboient autour de Paris, éclairent ce fragment de forêt toujours mourante et cette foire perpétuelle de marchandises, de promeneurs, de plaisirs sans joie, d’agitation sans résultat et d’oisiveté sans repos. Ils sont beaux d’irrégularité, nos boulevards ! Ils montent, ils descendent, ils s’élargissent, ils se rétrécissent, ils s’abaissent, ils tournent, ils rampent, ils cessent tout à coup, ils reprennent ensuite ; théâtres, palais, bouges, estaminets, portes triomphales sous lesquelles le bourgeois se carre ; fontaines sans eau, cascades murmurantes, tréteaux infects, repaires dramatiques, bazars, tavernes, temples aux mille colonnes, ils ont tout ; ils étaient plus beaux encore il y a dix ans, quand le niveau, la toise, l’alignement, la contagion de la régularité américaine, n’avaient pas gâté leur pittoresque fantaisie.

En 1819, le boulevard nain de New-Road me semblait triste. Je n’apercevais là qu’une percée bien droite de vingt pieds de large ; un double rang de petits arbres de six pieds, au tronc cacochyme, à la tête décharnée et tombante ; de hautes grilles monotones et noires, placées des deux côtés du chemin ; un vaste carré de gazon devant chaque édifice ; une grande cage de briques noires, en face de chaque carré de gazon ; voilà tout. Le cordeau n’avait pas épargné un seul pouce de terrain : tout était mesuré fort exactement. Rien de perdu ; rien ne s’arrondissait, rien ne fuyait, rien n’était imprévu, rien n’appartenait au caprice ; le hasard et la fantaisie avaient cédé à la toise et au niveau. Je comparais cela aux boulevards parisiens. J’avais dix-neuf ans. Cette parodie de boulevard, cette exactitude rectiligne, carrés, losanges, parallélogrammes, me semblaient lugubres.

Cependant il fallait me rendre à une fête splendide et bourgeoise, que donnait, pour son birth-day, ou anniversaire de naissance, un négociant de la cité, devenu très riche et assez « orgueilleux de sa bourse, » comme on dit là-bas. Le birth-day est une coutume raisonnable et touchante ; la famille s’assemble pour fêter le jour où vous êtes né ; amis, visiteurs, dandies, accourent ensuite et remplissent vos salons ; après le bal, grand souper. La fête se donnait dans une de ces boites de briques, aux stores verts et aux dalles bien polies, qui faisaient triste sentinelle, des deux côtés de New-Road. Le maître de la maison avait mille anecdotes à me conter, sur Pitt et Fox, sur Louis XVIII, sur les émigrés français, sur le duc d’Aiguillon, sur Delille, sur M. de Chateaubriand qu’il avait beaucoup connu, sur les premiers jours de la lutte atroce que le monde fit subir à ce célèbre athlète. Pendant qu’il parlait, la contredanse anglaise déroulait ses replis pesans : le quadrille continental ne l’avait pas encore dégrossie ; elle était lourde, naïve, ardente, pleine de verve et de ferveur, sans grâce, toute paysanne, dansée ou plutôt lourée avec une forte et vive joie, par trente femmes blanches, aux blanches épaules, au col nu, au sein palpitant et vibrant sous le regard que nul voile n’arrêtait. La volupté n’était pas là, non, ni la délicatesse ; mais je ne sais quelle franchise énergique, je ne sais quel abandon de liberté, je ne sais quel génie d’indépendance saxonne et à demi sauvage, dont la saveur étrange me charmait. Elle a déjà disparu, cette saveur antique et insulaire. L’Angleterre n’est plus ce qu’elle était, après le blocus, après la guerre, avant que les mœurs de l’Europe l’eussent envahie et saturée : elle était alors magnifique d’originalité, d’audace, de développement individuel et de bizarrerie involontaire. Aujourd’hui elle cède à la civilisation commune. Old England, « la vieille Angleterre » va finir : adieu, vieille Angleterre, mère de Shakspeare, si isolée et si étrange ! Tu ne seras bientôt plus qu’un fragment de l’Europe.

Et je comparais ce que je voyais à nos bals de la place Vendôme et de la rue Bleue. Dans les intervalles des contredanses, j’allais m’asseoir près des danseuses fatiguées, sylphides sans voile ou caryatides vivantes, dont le costume extraordinaire laissait si peu de place à l’imagination. Une jeune miss, aux lèvres bien découpées, au sourire mélancolique, à la taille fine, délicate et souple, parlait, comme un professeur, chimie et physiologie, gaz et phrénologie ; elle dissertait sur le système de Werner et sur les aérolithes. J’écoutais stupéfait ; j’essayais en vain de ramener la conversation à des sujets moins graves. Le pédantisme féminin était à la mode à Londres : le Bas-Bleu y dominait ; Byron ne l’avait pas détrôné. J’admirais donc ces douces têtes blondes, têtes de vierges plus idéales que celles de Raphaël, têtes que le Nord seul produit, secouant mollement la foret de leurs cheveux de soie et les ramenant sur leurs belles épaules, pour me demander si je n’avais pas étudié la minéralogie, si je n’avais pas dans ma collection certain quartz magnifique, si je connaissais les dernières expériences sur l’électricité et sur le galvanisme, ou si j’avais lu le dernier sonnet de Wordsworth sur Westminster. — Me voilà, me disais-je, chez un peuple étrange ! Ses femmes ne s’aperçoivent pas qu’elles ne sont plus habillées : elles pensent que nous autres, qui avons dix-neuf ans, nous ne nous en apercevrons pas ; et ces bouches fraîches, ces carnations merveilleuses, ces yeux d’un admirable azur, raisonnent chimie et physique pendant les folies et les ivresses du bal. À deux heures du matin, fatigué de reels et de country-dances, je quittai les salons. La nuit était belle, la lune brillait ; je m’acheminai à pied le long de New-Road dont une succession de jalons lumineux marquait le vaste circuit ; la monotonie de ces clartés régulières ajoutait encore à la tristesse du boulevard désert.

J’avais marché près d’un quart d’heure le long des grilles, quand une aventure m’advint.

Oh ! si vous pouviez croire que je veux me mettre en scène, me poser, me draper, me rendre intéressant, comme c’est d’ailleurs la coutume de nos jours, je serais désolé vraiment ! Qu’on veuille bien me regarder comme un simple comparse. On reconnaîtra tout-à-l’heure que le premier acteur ce n’est pas moi. Aussitôt qu’il me sera permis de m’effacer, je le ferai.

Le héros du drame, c’est ce gros homme qui marche d’un pas rapide et délibéré. Il débouche par une rue latérale qui aboutit dans New-Road. Le watchman, race détruite (aujourd’hui toute la vieille Angleterre s’en va par morceaux) venait de crier funèbrement :

Half past two !! — fine weather !! — Deux heures et demie, il fait beau ! !

Sa voix rauque, surchargée de vin, s’égarait, roulait, diminuait et se perdait peu à peu dans les longues avenues de brique noire, au moment où l’homme dont je viens de parler sortit de la rue devant laquelle je passais ; il vint droit à moi, le bâton levé ; puis il me regarda et abaissa son arme. Je ne sais pas précisément quelle était sa taille : il me parut avoir six pieds. Son aspect était athlétique. Il portait un chapeau de matelot, une veste courte et ronde, de larges pantalons et un superbe gourdin, dont l’extrémité semblait ornée d’une tête noueuse, qui faisait de ce bâton une massue redoutable.

Il jouait avec cette canne comme avec une badine, quand il fit devant moi sa première apparition. Il eut l’air de toiser attentivement le jeune homme maigre, débile, svelte, en habit de bal, qu’il venait de rencontrer : puis il vint se placer près de moi. J’ai dit que je ne voulais pas me rendre intéressant, et pour première preuve de cette assertion, j’avouerai que ma sensation à son aspect ne fut pas héroïque. — J’eus peur.

Ce colosse se mit à marcher à mes côtés, silencieux, mesurant son pas sur mon pas, et d’un air grave. Je commençai à faire, à part moi, l’inventaire de ce que j’avais à perdre. Dans les basques étrangement pointues de mon habit noir, tel qu’on le portait alors, et dans les poches de ma culotte de bal, se trouvaient, je crois, une trentaine de shellings, un portefeuille avec des lettres, et une montre d’or, donnée par ma mère, léguée par ma grand’mère, portant le nom célèbre de Le Roi, guillochée sur toutes les coutures, passablement hors de mode, qui n’allait pas deux jours de suite, ronde comme une balle ; mon vrai trésor !

Le silence de cet homme, sa marche régulière, son regard qui tombait d’aplomb sur moi, toutes les fois que nous atteignions un réverbère, m’avaient tenu, pendant près de cinq minutes, dans une sorte de palpitation et d’anxiété peu agréable, quand il rompit le silence, et d’un ton à la fois impérieux et affable :

What countryman are you ! — De quel pays êtes-vous ?

Question singulière, pour commencer une causerie nocturne !

Je vis ma situation, et je répondis assez bien :

— Français. Et vous ?

— Né à la Jamaïque, possessions anglaises. Permettez-moi, mon jeune gentilhomme, de vous demander si vous êtes riche ?

Trois heures du matin ; — la lueur des réverbères scintillant dans l’obscurité ; — près de moi, sans armes et sans force, le colosse armé de sa massue ! je repris mon sang-froid et répliquai :

— Je ne suis pas riche. Et vous ?

— Riche et pauvre, selon les chances.

Il y eut un silence entre nous. La crécelle du garde de nuit criait et vibrait dans le lointain. On n’entendait pas une voiture rouler : pas un seul passant dans la rue ; pas une lumière aux fenêtres. Mon homme reprit d’un air insouciant :

— Voici deux ans que je suis sorti de la prison de Newgate. Depuis cette époque, les affaires vont bien. Mais vous, mon jeune gentilhomme, que venez-vous faire à Londres ?

— Apprendre l’anglais et voir du pays.

— Oh ! vous êtes un savant ! Et quels sont vos revenus ?

— Près de deux cents livres sterling.

— Année moyenne, mon jeune gentilhomme, je peux compter sur plus de mille livres sterling. Il n’y a pas à Londres de flash (mot d’argot, voleur) plus célèbre que Jemmy Cower. Avez-vous toujours vos parens ? dit-il en continuant son interrogatoire d’un ton vraiment sentimental ; où sont-ils ?

— Ils habitent Paris.

— Vieux ?

— Mon père est très âgé.

— Que fait-il ?

— Rien.

— Quel est son état ?

— Général de brigade en retraite.

— J’ai servi aussi, moi. Et portez-vous sur vous des bijoux ou de l’argent ?

Ceci devenait sérieux. Je répondis nettement,

— Où demeurez-vous ?

Marlborough-Street, Oxford-Street.

— Diable ! c’est fort loin ; et jusqu’au bout de New-Road, il y a du danger. Les camarades pourraient bien vous soulager de vos brillans et de vos plaques (termes d’argot qui signifient shellings et pence). Je vous accompagnerai jusqu’à Saint-Giles. Là vous n’aurez plus rien à craindre ; causons un peu et marchons.

Jemmy Cower, le flash, devenu mon protecteur, me raconta ses aventures. Il avait servi sur mer et sur terre ; le licenciement l’avait engagé à devenir flibustier nocturne. Il parlait de ses vols comme de ses batailles, avec une fierté modeste ; et quand nous fumes arrivés devant la vieille et sale église de Saint-Giles, il s’arrêta, me prit la main, la secoua vigoureusement et me dit :

— Vous n’êtes qu’un enfant ; mais vous n’avez pas eu peur. (Jemmy se trompait.) C’est bien. Vous pouvez vous vanter d’avoir voyagé pendant une demi-heure de nuit avec Jemmy Cower sur le trottoir de New-Road. Quand on a fait une pareille rencontre et qu’on se quitte bons amis, on se donne la main, mon gentilhomme. God bless you !

Le géant frappa de sa canne le pavé et s’enfonça, en disant ces mots, dans le labyrinthe tortueux de Saint-Giles.


Il était quatre heures quand je rentrai, et déjà les premiers bruits, les premiers mouvemens de la ville colossale annonçaient son réveil. Comment aurais-je dormi ? Aux singularités du bal se mêlait dans mon souvenir la conversation bizarre de ce généreux Jemmy Cower qui m’avait laissé ma montre et mes quarante shellings, qui s’était intéressé à mon père et à ma mère, qui avait eu pitié d’un jeune homme faible, et qui m’avait escorté, de peur que je ne fusse volé en route. A onze heures, tombant de fatigue, je m’assoupis enfin ; mes rêves furent singuliers ; il y avait là, au-dessus de ma tête, un millier de jolies têtes d’anges, mélancoliques, pédantes, idéales, blondes, aux lèvres roses, aux bras nus, aux épaules nues, parlant de chimie, secouant leurs beaux cheveux sur mon front, et au milieu desquelles m’apparaissait la tête massive, bronzée, musculeuse de Jemmy Cower, avec son grand chapeau ciré, et son œil noir perçant qui m’interrogeait.


§. IlI
Pourquoi les Anglais sont excentriques et comment ils vont devenir raisonnables.

J’avais pour guide et pour ami un petit vieillard à la figure osseuse, pointue, anguleuse, recouverte d’un parchemin rouge et plissé, au son de voix aigu et fêlé, aux jambes grêles et à l’aspect bizarre. Il eût fourni une merveilleuse caricature à Mathews et à Cruikshanks ; mais les caricatures étaient si communes à Londres, qu’on n’y faisait pas attention. Il pétillait d’esprit, de singularité, d’ironie ; peintre, sculpteur, amateur, virtuose, collecteur d’antiquités ; riche d’ailleurs, et assez connaisseur pour ne pas se ruiner avec le plus ruineux de tous les goûts, il recevait dans ses salons excellente compagnie. Il passait pour un original ; mais son sarcasme, sa fortune et ses relations l’eussent protégé contre toutes les attaques. On savait qu’il possédait à la campagne plusieurs retraites dans lesquelles il n’admettait personne ; on savait qu’il se renfermait souvent dans une petite maison baroque, située au bord de la Tamise, et qu’il n’y recevait pas même les plus intimes de ses amis. Comme en Angleterre toutes les originalités ont leurs coudées franches, le spirituel et malin vieillard continuait sa vie indépendante, sans que personne y trouvât à redire. Il achetait des tableaux, exerçait sur le tiers et le quart l’art du quizzing, du hoaxing et du cutting, variétés de la satire et de l’épigramme. Il donnait de fort bons concerts et bâtissait des pavillons chinois. Le pavillon chinois était encore une de ses manies. Cet homme, que la nature avait irrégulièrement dessiné, abhorrait le goût hellénique et la régularité architecturale. Il tolérait le genre gothique ; il admirait le goût égyptien ; il avait de l’enthousiasme pour le genre chinois ; il embrassait d’une vénération sans bornes les grottes de Tritchinopoli, les colonnes hindoues, et ces pagodes immenses, audacieuses, chargées de sculptures et de monstres sans nombre qui s’élèvent comme des bijoux d’orfèvrerie gigantesque, dans les plaines du Dekkan.

Le vieil architecte Wordem (c’était le nom de cet original) me devait quelque reconnaissance. J’avais fait recueillir à Paris, pour enrichir sa collection, une quantité considérable de vues de cathédrales, que nos amateurs ne recherchaient pas encore : la fureur de l’ogive ne nous avait pas envahis. Wordem avait donc beaucoup d’amitié pour moi. Il prenait plaisir à m’expliquer les anomalies du caractère anglais ; et chaque fois qu’il compulsait et admirait ses merveilles gothiques (ce qui lui arrivait tous les soirs), il sentait se ranimer et reverdir ses sentimens de bienveillance pour le jeune voyageur français.

Wordem fut la première personne à qui j’allai raconter ma solennelle entrevue avec le terrible Jemmy Cower. Il faisait son launch ou second déjeuner, flanqué de sandwiches et de beurre frais. A mon récit, le front du vieillard se dérida ; son sourire sardonique s’anima de joie et de gaîté ; les cartilages de ce nez pointu et voltairien tressaillirent plusieurs fois, et il s’écria quand j’eus fini :

Jemmy Cower est un brave garçon, ma foi ! Jemmy Cower est un de nos Excentriques. C’est là ce qui s’appelle honorer son métier. Mais vous, qui venez de France, du pays social par excellence, comment pouvez-vous comprendre quelle importance nous attachons à l’excentricité, à l’originalité, au mouvement imprévu, indépendant et spontané d’une existence qui se fait elle-même, qui vit en dehors de toutes les sphères et qui ne doit rien à personne ? Chez vous originalité est synonyme de folie ; chez nous, c’est un éloge et un honneur. Mais cela finira bientôt. Nos rapports avec le continent nous perdront. Nous n’aurons plus, comme vous, que des espèces, et pas d’individus. Voyez Jemmy Cower ; il est gentilhomme de grand chemin ; Tyburn l’attend ; c’est un grand coquin, sans doute. mais il exerce sa profession à sa guise ; il agit librement, il choisit ses victimes ; il a son code personnel et sa moralité à part. Il sait ce qu’il fait, ce qu’il veut et où il va. Jemmy Cower for ever !

J’écoutais en riant ce panégyrique d’un original de grand chemin par un original de salon. Après avoir bu un verre de ginger-beer, sa liqueur favorite, Wordem reprit en ces mots :

— Vous m’avez fait beaucoup de plaisir en me racontant cette petite aventure ; et Jemmy Cower occupera un rang honorable dans mon Histoire des excentriques anglais, car je veux bien vous l’apprendre, en vous demandant le secret sous le sceau du serment : c’est un travail dont je m’occupe depuis trente ans bientôt. Le premier, j’aurai fait les annales de l’originalité anglaise, c’est-à-dire celles de la Grande-Bretagne. Elles sont d’autant plus honorables pour l’humanité et dignes d’être conservées, que nos vieilles mœurs vont s’effaçant chaque jour. Mais venez avec moi ; partons pour Twickenham, où j’ai une petite maison fort curieuse à voir ; je n’y ai jamais laissé entrer personne, que le sculpteur Flaxman et le poète Walter Scott. Nous monterons en bateau, et nous causerons en route. Votre voyage, mon jeune ami, ne sera pas sans instruction ni sans fruit. —

En effet, nous partîmes du pont de Londres, laissant derrière nous ce vaste port couvert de navires, et cette forêt de mâts dont l’ombre tremble sur les flots, et ces milliers de voiles dans lesquelles le soleil et le vent se jouent. Deux rameurs, bargemen, célèbres par le dialecte composé d’injures qu’ils adressent à tous les passagers, nous accueillirent de leurs malédictions les plus caressantes et les plus choisies : puis ils firent voler la nacelle à travers les embarcations qui glissaient autour de nous.

—Vraiment, disait en français le vieil architecte, je désespérerai de notre Angleterre, quand elle perdra ses Whims, ses Oddities, ses Eccentricities, ses habitudes d’indépendance individuelle. C’est précisément à cette manière d’être anti-sociale qu’elle doit sa plus grande force ; c’est de sa personnalité enracinée, respectée, touchant à l’égoïsme, que sa liberté politique a surgi. Voilà son meilleur habeas corpus. Dès le berceau de notre histoire, nous retrouvons dans nos mœurs cette tendance à l’originalité individuelle, et cette vénération pour le déploiement de chaque caractère selon sa forme et son humeur. Dans nos parcs, les arbres que nous préférons, ce sont les grands chênes « aux bras tortus, comme dit Shakspeare, au front noueux, aux capricieux enroulemens, à l’ëcorce bizarre, aux racines qui sortent de terre pour y rentrer. » Nous n’avons aimé jusqu’ici ni les arbres taillés en espalier, ni les quinconces à angles aigus, ni les hommes disciplinés sur le même modèle, ni les caractères coulés dans le même moule. Je crains bien, ajouta-t-il avec un grand soupir, que cette époque de l’excentricité et de la gloire britannique n’ait dit son dernier mot, et que bientôt, grâce à la civilisation qui nous gagne, nous polit, nous raffine, nous glace et nous aplanit, nous n’allions misérable- ment nous confondre avec toutes les nations européennes ! Une nation et un homme sans originalité ! sans empreinte ! fi donc ! Cela ne vaut pas la peine de naître. Je conçois que vous, jeune homme, ayez quelque difficulté à me comprendre. Chez vous, depuis très long-temps, la première de toutes les vertus, c’est la sociabilité. Vous définissez l’homme un animal sociable. Nous le définissons un animal indépendant.

— En France (continuait ce singulier philosophe, pendant que nous voguions sur la Tamise entre deux rives couvertes d’une pelouse verte et veloutée, comme les gazons de Wouvermans), il a été convenu, depuis le XIIIe siècle, que chacun devait se sacrifier à la société et confondre son individualité propre, son originalité personnelle dans le torrent des idées et des mœurs générales. Un homme qui s’écartait de la route commune était anathème. J.-J. Rousseau et Montaigne, parmi vos grands écrivains, sont peut-être les seuls qui aient osé livrer au public leurs singularités spéciales, ou, comme disent les médecins, leur idyosyncrasie. Voilà pourquoi l’écrivain humoristique, commun chez les Italiens, très fréquent parmi nous, vous est inconnu. Vos auteurs comiques eux-mêmes sont raisonnables. Ils redoutent le caprice : ils veulent plaire, en instruisant. L’excellent Molière est un Gassendiste. Voltaire est un chef de parti.

— Mais interrompis-je, que pensez-vous donc de Scarron, le bouffon, le niais, le cul-de-jatte, qui faisait rire de ses folies la cour galante et grave de Louis XIV ? Était-ce un excentrique selon votre cœur ? — Non pas. Scarron n’était qu’un bouffon et un parodiste :

« Ce pauvret
« Très maigret,
« Au col tors
« Dont le corps
« Tout tortu
« Tout bossu,
« Suranné,
« Décharné,
« Fut réduit
« Jour et nuit
« A souffrir
« Sans guérir
« Des tourmens
« Véhémens ; »

(et cette citation vous prouvera que je l’ai lu avec fruit) ; Scarron, qui passa pour le plaisant par excellence, pour le gracioso de son époque, n’était pas ce que nous appelons un humoriste. Il suait sang et eau pour amuser autrui. Il est profondément triste. C’eût été un écrivain mélancolique et bizarre, s’il eût écouté son penchant. Sa gaîté me fait mal ; je crois entendre les cris que lui arrachent la goutte et le rhumatisme. Contentez-vous de ce que vous possédez, d’une belle et grande littérature, bien disciplinée, noble, féconde, fière, sage, admirable de raison et de pureté. Nous avons autre chose, et peut-être n’est-ce pas mieux. Dans l’Old England, le respect national pour l’individualité a fait naître parmi le peuple une foule d’originaux comiques ; parmi les écrivains, les humoristes dont je vous ai parlé ; parmi les gens riches, une multitude de lubies extravagantes, philanthropiques, inouïes, baroques, vertueuses, vicieuses, inutiles, d’ailleurs amusantes à observer. C’est le résultat naturel du soin avec lequel nous avons établi parmi nous l’inviolable puissance du moi individuel, le culte de ce moi, qui peut se révéler librement par toutes les bizarreries, sans qu’on le harcèle ou le chagrine.

Dans toutes les classes, même liberté.
Je suis un Excentrique.
Jemmy Cower est un Excentrique.

Celui qui a bâti la maison que vous allez voir était un Excentrique.


§. IV.
La Maison d’un Amiral.

Mais nous abordions, et je me trouvai en face du plus singulier bâtiment que j’eusse jamais contemplé. Cette folie architecturale, construite par un amiral en retraite, avait la forme d’un vaisseau de haut bord ; nous entrâmes ; tous les usages de la vie maritime avaient été religieusement conservés. Nous y trouvâmes des canons sur leurs affûts, des hamacs en guise de lits, des cabines fort propres, un fond de cale en guise de cave, et un pont en guise de terrasse. Un vieux matelot, en grande tenue, ancien domestique de l’amiral défunt, nous reçut et nous servit.

— « Vous connaissez maintenant la manie qui me possède, me dit Wordem ; je suis à l’affût de toutes les bizarreries de mes compatriotes, et je ne pouvais pas acheter de maison de campagne plus en harmonie avec mes goûts que cette maison-navire. Historiographe des excentriques, j’ai eu soin de conserver ici le souvenir du bizarre fondateur de ce domaine. Entrez ; vous trouverez toute une bibliothèque d’originalités, toute une galerie de burlesques, y compris les voleurs de grand chemin, les confrères de votre Jemmy Cower, enfin tous les monumens de la bizarrerie anglaise que j’ai pu recueillir. »

Ce fut dans cette étrange résidence que Wordem me permit de compulser de nombreux volumes, tous écrits de sa main, qui contenaient sa Biographie des Excentriques, et d’en extraire quelques notes. Des portraits aussi bizarres que l’appartement même étaient suspendus aux parois, et ne correspondaient pas mal avec la singularité des caractères et des actes rapportés dans les in-folios du vieillard. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui donnais la liste exacte de cette encyclopédie des folies anglaises. Il y avait un volume consacré uniquement à chaque classe des Excentriques :

Tome Ier. — AUX EXCENTRIQUES RELIGIEUX.

II. — AUX EXCENTRIQUES DE GRAND CHEMIN.

III. — AUX EXCENTRIQUES D’ÉRUDITION. IV. — AUX FEMMES ORIGINALES.

V. — AUX BIZARRERIES DES POÈTES.

VI. — AUX ORIGINALITÉS DES PEINTRES.

VII. — AUX ORIGINALITÉS BOURGEOISES.

VIII. — AUX EXCENTRIQUES CÉLÈBRES.

IX. — AUX BIOGRAPHIES DES EXCENTRIQUES ANGLAIS, etc.

Il me laissa feuilleter long-temps la bibliothèque extravagante, où se coudoyaient tous les produits de cette demi-démence, de cette originalité baroque, ou de cette individualité indépendante qu’on nomme excentricité. J’y rencontrai des noms célèbres et obscurs, des astronomes et des géomètres, des pauvres et des millionnaires, des mendians et des rois, des acteurs et des bourgeois ; quelques fragmens de poésie, des lambeaux de musique, des gravures ou des esquisses, filles du burin ou du crayon de ces originaux. Je n’obtins pas sans peine la permission de transcrire les plus piquantes de ces anecdotes, conservées par leur possesseur avec cette vigilante et curieuse jalousie commune à tous les amateurs exclusifs. Wordem interrompait souvent mon travail par des observations qui prouvaient le bon sens et la philosophie dont ce cerveau bizarre n’avait pas répudié le culte.

— Observez, me disait-il, que la fin du XVIe et le milieu du XVIIIe siècle sont surtout féconds en originaux anglais. Ben Johnson, dans ses comédies, en fait, sous Jacques Ier, une magnifique collection ; Swift, Sterne, Sheridan et Pope s’emparent de ceux qui fleurissent dans leur époque. Notez encore que ce sont là les belles phases de nos annales, nos ères de repos et de gloire : tant il est vrai que l’excentricité se confond avec la fortune de la Grande-Bretagne, et n’est qu’un des rayons de sa puissance.

§. V.
Le roi des gastronomes. — La loterie-— M. Tout-à-L’heure. — Le mendiant-amateur.

Tam sua via dicam facinora, ut malè sit ei qui
talibus non delectetur !
(Extrait d’un livre que l’auteur n’a pas lu.)
Je dirai de si amusantes fredaines (facinora),
que quiconque ne s’en réjouira pas sera
un sot.
(Traduction très libre.)

— Par où diable vous plaira-t-il de commencer, me dit Wordem ? Par les avares ? par les ermites ? par les mélancoliques ? par les philanthropes ou les voleurs ? Tenez, voici le portrait du roi des gastronomes : il se nommait Rogerson, et son père, homme riche, l’avait fait voyager en Europe. Il n’avait, dans sa tournée, observé, étudié, approfondi qu’une science, les différens systèmes de cuisine, les diverses méthodes gastronomiques. Peu de temps après son retour en Angleterre, son père mourut. Il avait recueilli beaucoup de notes qu’il se hâta de mettre en œuvre. Tous ses domestiques furent des cuisiniers. Valets de chambre, cochers, grooms, tous savaient la cuisine. En outre, il payait trois cuisiniers italiens, trois français et un allemand. L’un d’eux n’avait qu’un seul emploi, celui d’accommoder le plat florentin nommé dolce piccante. Un Courier était constamment sur la route de la Bretagne à Londres pour lui apporter des œufs de perdrix de Saint-Malo. Souvent, deux plats lui coûtèrent cinquante guinées. Entre ses repas, il n’était occupé qu’à compter les minutes qui le séparaient de sa jouissance prochaine. En neuf ans toute sa fortune était mangée, dans l’acception littérale du mot. Son estomac avait absorbé cent cinquante mille livres sterling. Devenu mendiant, un ami le rencontra et lui donna une guinée. Il alla acheter un ortolan qu’il accommoda lui-même, selon les règles de Tari ; et la digestion faite, il se suicida.

En voilà un autre dont la manie était moins sensuelle. Le hasard de la loterie avait tant de charmes pour lui, qu’il lui sacrifia un million de fortune. Il se nommait Christophe Barthélémy, et vivait à la fin du XVIIIe siècle. Quand le sort le favorisait, il donnait des fêtes magnifiques dans ses jardins d’Islington. Les cartes d’entrée portaient les mots suivans :

To commemorate the smiles of Fortune.
Commémoration des sourires de la Fortune.

Cet adorateur aveugle du hasard lui avait sacrifié ses revenus et se trouvait réduit à la besace, lorsqu’il emprunta deux livres sterling à un de ses amis, les mit à la loterie, et gagna vingt mille livres sterling. Il les rejoua, perdit tout, et mourut mendiant.

M. Tout-à-l’heure, dont vous apercevez le portrait, vous intéressera peut-être davantage. La manie, le hobby-horse de John Robinson de Kendal, c’était l’espérance et l’avenir. Aujourd’hui n’existait pas pour lui ; il espérait vivre demain. Les mots tout-à-l’heure (by and bt) sortaient sans cesse de sa bouche. Il devait monter à cheval, employer ses chiens, régler ses comptes, se marier, réparer sa maison, — demain. — Sa meute, ses écuries, sa bibliothèque, devaient lui être utiles — demain. Il est mort à quatre-vingts ans, à Kendal, sans avoir cessé un moment de se regarder comme chasseur, comme membre du parlement, comme homme de lettres, comme écuyer, — mais sans avoir amorcé un fusil, ni brigué une élection, ni écrit une lettre, ni monté un cheval.

Vous en trouverez de toutes les espèces : un orfèvre nommé Smith, devenu millionnaire, s’éprit si bien de l’état de mendiant, qu’il passa quinze ans de sa vie à l’exercer. On le connaissait dans les environs de Londres sous le nom de l’homme au chien, parce qu’il était suivi d’un chien. Un jour, ayant fait je ne sais quelle offense à un habitant de Mithan, il fut condamné par le juge de paix de l’endroit à être fouetté en place publique ; il ne pardonna jamais cette injure au village de Mithan, et dans son testament, ayant laissé un legs à tous les villages du comté de Surrey, il eut soin d’oublier le seul village où cette punition lui avait été infligée.

Vous faut-il une scène plus dramatique, plus développée ? Je vous raconterai la grande révolution des chats, dont Chester fut témoin il y a quinze ans.

§. VI.
Le révolutionnaire de Chester.

On s’en souvient encore à Chester, pays du fromage. Peu de temps après le départ de Bonaparte pour Sainte-Hélène, beaucoup de prospectus et d’affiches furent répandus dans la ville. « Un grand nombre de familles honorables, disait le prospectus, allaient habiter Sainte-Hélène, et comme cette île était désolée par le grand nombre de rats qui y pullulent, le gouvernement anglais avait résolu de détruire par tous les moyens cette population dangereuse. » Pour faciliter cette entreprise, l’auteur du prospectus se disait chargé de faire une provision de chats, dans l’espace de temps le plus court possible. « Il offrait donc seize schellings pour un gros matou bien portant, dix schellings pour une chatte d’âge mûr, et une demi-couronne pour un petit chat capable de courir, de boire du lait et de jouer avec un écheveau de fil. »

Deux jours après la publication de cette annonce, on vit entrer dans Chester, à l’heure indiquée par l’auteur du prospectus, une multitude de vieilles femmes, d’enfans et de petites filles portant des sacs remplis de chats. Toutes les routes, tous les sentiers, toutes les rues étaient occupés par cette singulière procession. Avant la nuit, une congrégation de trois mille chats se trouvait réunie à Chester. Ces intéressantes créatures poussaient des cris lamentables, en se dirigeant vers une rue que le prospectus avait indiquée. La rue était étroite ; tous les chats entassés miaulaient ensemble. Voilà tous les sacs qui se pressent et se heurtent, le concert qui prend des forces nouvelles, les cris des femmes et des enfans qui se mêlent à ceux des chats, et les longs aboiemens des chiens qui font rouler la basse de cette harmonie singulière. Quelques-unes des porteuses de chats, se trouvant gênées par leurs voisines, déposèrent leurs sacs et boxèrent. Les chats prisonniers hurlaient le chant de guerre. Alors survinrent les polissons de la ville, qui se mirent à délier les sacs, d’où s’élancèrent trois mille chats enragés, crachant, criant, les griffes nues, et courant sans pitié sur les épaules et les têtes des combattantes. Tout le monde était aux fenêtres. Nos trois mille chats couraient sur les balcons, s’élançant dans les appartemens, cassant les carreaux, renversant les théières, et dévastant les salons. Imaginez l’effet que produisit cette émeute, et l’étrange spectacle que se donna le wag, auteur du prospectus et moteur de la révolution. Les chiens effrayés s’en mêlèrent, et la population mâle de Chester ne tarda pas à s’armer. Les trois mille quadrupèdes succombèrent : ce fut une Saint-Barthélémy de chats. En moins de deux heures on vit cinq cents cadavres flotter sur la rivière. Le reste des assaillans avait évacué la ville, en laissant comme traces de la bataille l’empreinte de ses griffes sur plus d’une poitrine de femme, et comme monumens, un amas de porcelaines brisées,


§. VII.
Milton. — Johnson. — Steele. — Le marcheur. — Le tailleur.

Ceci vous semble une plaisanterie, une waggery, une farce, dont on aurait pu s’aviser dans tous les pays. Voulez-vous que nous nous occupions des hommes célèbres excentriques ? Ils ne nous manqueront pas. Je pourrais vous montrer Shakspeare, dont les sonnets attestent un platonisme si bizarre, et cet enthousiaste Milton, qui partit pour l’Italie dans l’espoir d’y trouver une femme à peine entrevue. Elève de Cambridge, il s’était endormi sur les dalles du collège. Une jeune Italienne passa près de lui, le remarqua, traça sur un morceau de papier ces vers charmans du Guarini :

« Occhi, stelle mortali,
« Ministri de’miri mali,
« Se chiusi m’uccidite,
« Aperti, che farete ?

et glissa le papier dans la main du jeune homme. Milton s’éveilla, entrevit l’Italienne, et lut les vers qu’elle venait d’écrire. Si la tradition est vraie, son voyage en Italie, voyage auquel nous devons le Paradis perdu, n’eut pas d’autre motif que cette suave apparition qui ne cessa jamais de hanter l’imagination rêveuse et tendre du grand homme. Que faire de cette armée à peu près innombrable ? Parmi les personnages célèbres de l’Angleterre, à peine deux ou trois s’isolent de la grande famille excentrique. Whigs et tories, hanovriens et jacobites, tous ont leur grain de folie indépendante. Juges sur leurs sièges, gens du monde dans les salons, poètes dans leur cabinet, prédicateurs dans leurs chaires, font parade de ces goûts étranges. Butler, dans son Hudihras, recueille les excentricités puritaines, Addison les extravagances du temps de la reine Anne. Les moralistes sévères ne sont pas exempts de la contagion universelle. Samuel Johnson, ce pédant que l’on surnommait l’ours, prévient la femme qu’il veut épouser qu’il a eu deux oncles pendus : elle lui répond gravement que ce genre de mort est le seul en usage dans sa propre famille, qu’elle compte dans sa généalogie trois générations de pendus ; et elle l’épouse. Voici des testamens excentriques et des plaisanteries en face de la mort ; Marlborough, couvert de gloire, boxe avec un cocher ; Steele, le bel esprit, dort sur une borne ; le mélancolique et admirable Cowper élève des lapins et leur consacre des élégies ; Shenstone, poète, et homme de talent, se transforme en berger du Lignon et mène une vie tout arcadienne. Goldsmith, écrivain plein de simplicité, de génie, par- court la France et l’Italie sans un liard dans sa poche, en faisant danser aux sons de sa flûte les paysans de ces contrées ; Kean, notre contemporain, choisit pour garde-du-corps un jeune lion qu’il fait coucher dans sa chambre ; l’éloquent Fox, après avoir gagné beaucoup d’argent au jeu, emploie, pour chasser ses adversaires et garder les guinées, un moyen tellement immonde, que j’ose à peine l’indiquer. Êtes-vous curieux de connaître les originaux de nos fats actuels, les pères de la race des dandies, laquelle a fleuri si glorieusement de 1815 à 1830 ? les voici. Beau Nash et Beau Brummell, glorieux héros, doivent leur gloire à la pose de leur cravate et à la coupe de leurs pantalons. C’est à Beau Brummel que vous devez les gants jaunes ; c’est Nash qui a réglé pendant dix ans la forme des bottines. Nash, qui demeurait à Bath, était aussi célèbre que Burke. Sa statue en pied, placée entre les bustes de Pope et de Newton, orne la salle où l’on prend les eaux de Bath. La fatuité a les honneurs d’une statue ; le génie n’a qu’un buste.

Voici déjà long-temps que nous traitons avec cette bienveillance nos excentriques de toutes les classes. Dès le XVIe siècle, les originaux anglais ont eu l’immortalité à espérer. Entrez chez ce vieux marchand de cannes d’Exeter-Change : au milieu des fouets, des cravaches, des badines, des joncs et des tabatières, parmi un nombre infini de bagatelles d’ivoire sculpté, de bambous polis et de noix de coco taillées, on vous montrera une figure d’ivoire, un long nez sous un chapeau plat, les cheveux plats aussi. Cette tête bizarre sert de pomme à une canne. C’est le portrait de Thomas Coryate, voyageur du XVIe siècle, dont la laideur et la bizarrerie furent si célèbres, que les artistes du temps briguèrent la gloire et le plaisir de sculpter cet extraordinaire visage. De là les cannes à la Coryate, qui sont aujourd’hui d’un prix extrêmement élevé dans les ventes, et dont la plus belle a appartenu au docteur Arbuthnot. Coryate traversa toutes les contrées de l’Europe à pied, et publia une de ses relations sous ce titre : « Crudités avalées à la hâte pendant un voyage de cinq mois. » Il savait douze langues, et se vantait beaucoup d’avoir forcé de se taire une femme hindoue avec laquelle il avait eu querelle.

Le XVIIIe siècle a reproduit le même phénomène. Le fameux Stewart le marcheur (Walking-Stewart) ne doit pas manquer à notre galerie d’originaux. Quand il n’était pas au Japon ou au Pérou, vous le rencontriez sous une des alcôves du pont de Westminster. C’était un vieillard vénérable qui portait toujours un bâton blanc à la main, qui se vantait de n’être jamais monté ni à cheval ni en voiture, et qui avait visité tous les coins du globe à pied ; comme J-J. Rousseau, il avait adopté le costume arménien. En 1780, il donna des bals magnifiques à Londres, et des concerts toujours suivis d’un sermon prononcé par Stewart. Il avait, disait-il, couru le monde en quête de la polarité de la vertu morale, c’est-à-dire du grand problème que Kant et Leibnitz n’ont pas résolu. Innocent et philosophique original, dans les salons duquel affluait toute la bonne société de l’époque î Quand l’orchestre jouait la marche funèbre de Saül, on savait que c’était là le signal du départ, et les salons se vidaient aussitôt.

………..

Quiconque a été à Margate, quiconque a vu ce rivage couvert d’ânes et de chevaux, et cette mer couverte de barques, et ces citoyens endimanchés, et ces visiteurs brillans, doit se souvenir du vieux Lowell. On le trouvait partout : son nom est à jamais attaché au souvenir de Margate ; il vivra dans la mémoire des habitans, comme Napoléon dans l’histoire ; sa livrée de pluche rouge aux galons noirs et verts était connue de tous les voyageurs. Enrichi par son commerce de tailleur, il avait toujours dans sa garde-robe cinquante habits complets ; presque millionnaire, il acheta au centre de la petite île de Thanet une belle propriété dont l’aspect était bizarre. Depuis la grille d’entrée jusqu’aux girouettes du toit, tout représentait l’un des instrumens ou des accessoires de la chasse ; car sa monomanie, depuis qu’il avait quitté l’aiguille, c’était le métier de chasseur ; les croisées figuraient des têtes de sangliers ; au lieu de tapisseries, il avait jeté sur le parquet des dépouilles d’animaux sauvages ou tués à la chasse : des peintures, représentant tous les sujets de chasse imaginables, donnaient au château du tailleur l’apparence du palais de Nemrod. Il s’était accoutumé à ne rien faire comme un autre : son cheval favori, nommé Blucher, acheté, je crois, chez Astley, était dressé à le suivre comme un chien ; et c’était chose plaisante, ma foi, que de voir mon vieux tailleur, habit et culotte de velours rouge, marchant gravement dans les promenades de Margate, suivi pas à pas du quadrupède docile ; derrière le cheval, un myrmidon, vêtu de rouge comme son maître, portait une immense pipe d’écume de mer ; et sans s’embarrasser autrement des sourires, des épigrammes, de l’étonnement et des railleries des voisins, il était bon de le voir causer avec les dames, tendre la main à celui-ci, sourire à celui-là, et commencer des intrigues amoureuses. Car notre vieux tailleur était érotique, et je ne dois pas oublier une de ses singularités les plus extraordinaires ; il avait soixante-dix ans et se targuait de sa belle conservation. Je ne sais quelle fille de Margate eut la malice d’exploiter ses prétentions et de lui attribuer l’enfant auquel elle allait donner le jour. En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour prouver la paternité et condamner celui qu’elle accuse à payer les mois de nourrice. Le vieux Lowell fut très flatté, il paya avec joie ; et bientôt toutes les demoiselles de Margate qui s’avisaient de forfaire à l’honneur, eurent recours à sa vanité charitable. si bien qu’en moins de deux ans Lowell se trouva père légal de soixante-deux enfans, dont il paya très exactement l’éducation. Jamais ministre n’a rempli sa vie d’un plus grand nombre d’occupations strictement coordonnées et toutes inutiles. Use levait à quatre heures, correspondait avec la plupart des clubs ou sociétés de chasseurs, fatiguait trois chevaux, tournait autour de l’île, chassait, pêchait, et terminait sa journée par une promenade de trois cents pas sur un âne, ni plus ni moins.

Je le rencontrais quelquefois à Londres, dans les visites assez rares qu’il rendait à ses amis de la capitale ; il échangeait alors son habit de velours rouge contre un habit de velours noir complet. Une brochette, plus chargée de décorations que celle de M. de Metternich, suspendait à l’une de ses boutonnières à peu près soixante médaillons. Je l’arrêtai et lui demandai quel était ce grand nombre de décorations étrangères dont les souverains d’Europe l’avaient honoré. « Ce sont, répondit-il, les médailles de tous les clubs auxquels j’appartiens, et presque tous ceux d’Angleterre me comptent parmi leurs membres. Voici la médaille des Lunatiques, celle des Druides, celles des Chevreaux et celle des Chats-maigres. Je suis encore chevalier de l’Aiguille, comte du Choux-fleur et duc des Epinards. J’appartiens à l’ordre des Comètes et à celui des Echeveaux-mêlés ; j’ai bien le droit de porter tous mes ordres. » En effet, à chaque pas qu’il faisait, c’était une sonnerie indéfinissable de cuivre, d’argent et de plomb.

Mon tailleur, pour terminer dignement une vie si singulière, quand il approcha de sa quatre-vingtième année et vit de près la mort, envoya chercher son vieil ami le charpentier Amerall, qui demeure encore en face de l’église.

— Que me voulez-vous ? lui demande Amerall.

— Que vous me preniez mesure. J’ai besoin de mon dernier habit ; vous allez vous mettre à l’ouvrage. Acajou de première qualité, charnières d’argent, la serrure et la clé de même métal. Vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l’endroit où ma tête doit être placée, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de cristal très solide.

Le cercueil attendit encore son maître pendant deux années entières. Lowell ne manquait pas d’aller le visiter une ou deux fois par semaine. La lettre qu’il écrivit au charpentier, deux jours, avant sa mort, mérite d’être conservée :

« M. Amerall, préparez-moi ma maison ; passez-y le balai et le plumeau. Samedi dernier, j’ai trouvé que les poignées n’étaient pas assez propres. Tenez-la, je vous prie, en meilleur état. »

— Au surplus (continue Wordem qui me voyait étonné de ses récits), tirez-vous comme vous pourrez de cette grande forêt de documens hétéroclites. Classez et systématisez si vous pouvez toutes ces extravagances. Je vous recommande surtout le volume que voici ; vous y trouverez tous les passages d’auteurs célèbres ; toutes les citations et tous les exemples qui peuvent excuser l’excentricité des goûts et des humeurs s’y trouvent rassemblés.

J’ouvris l’in-folio, et je transcrivis au hasard quelques-uns des fragmens destinés à servir d’excuse, de préambule et de portique, à la biographie des originaux.


§. VIII.
Le Chapitre des Citations.

La citation ou quotation est perle fine qui esmaille
agréablement et merveilleusement un discours.
(Belleforest.)

Ces gens-là, voyez-vous, mon cher, ne ressemblent à rien. Ils sont possédés d’un certain génie extravagant et baroque, plein de formes, de figures, d’idées, de lubies, de caprices, de craintes, d’espérances, de changemens, de mouvemens, de révolutions, de contradictions. Leur fantaisie conçoit, leur cerveau bouillonne, l’occasion sert d’accoucheuse. C’est un drôle de cadeau que Dieu leur fait là ; mais quand il est complet et bien vivant, il vaut son prix, sur mon honneur. (Shakspeare. Love’s labour lost.)

Mes amis, soyez libres ; usez de voire liberté ! — Et, je vous en supplie, permettez-moi de faire voltiger la mienne selon mon beau et noble plaisir. (Massinger.)

J’use de la charte que nature m’a donnée ; charte libre comme l’air, changeante comme le vent.... la folie ! (Shakspeare.) Tel condamne mon coq-à-l’âne qui en justifiera le bon sens. (Furetière.)

Rien assurément ne me pourra faire despartir de ma fantaisie préméditée. (Taboureau sieur Desaccords.)

Ces honnestes jeux d’esprit, nommez-les bouffonneries, si vous voulez. (Pasquier.)

Prenez garde, à ce que vous allez lire. — C’est une chose pleine de niaiseries contagieuses. On ne peut la contempler, cette œuvre folle, sans avoir envie d’être fou. —Si vous la placez dans votre poche, elle y mettra le feu et vos culottes brûleront ! — Prenez garde ! — Il ne faut pas ouvrir ces sortes de livres quand on est seul, ils montent à la tête ; — ni à minuit, — l’heure où le prestige agit le plus violemment, — ni quand on a bu du vin de Champagne ; — c’est bien plus dangereux encore. (Eachard.)

Ne me rejetez pas dédaigneusement, ô mes amis, à cause de mon costume bariolé, de mes grelots et de ma barette. (G. Wither.)

Gens qui ne savent ni régler ni contrerôler leurs espéciales humeurs. (Agrippa d’Aubigné.)


Vous en direz ce que vous voudrez. C’est un catalogue de pochades, barbouillages et zig-zags, de fautes, de folies, de bêtises, de barbaries, d’impromptus, de singeries ; une rapsodie de lambeaux pris à toutes les maisons de fous, un amas de débris empruntés à toutes les tables ; — joujoux, bibus, bagatelles, clinquant, haillons, pendelocques, morceaux de marbre et d’or, — le tout jeté confusément et sans choix, sans art, sans invention, sans esprit, sans jugement ; — un chaos bizarre, grossier, absurde, fantastique, inutile, indigeste, incohérent, impertinent, bouffon ; sans but, sans moralité, sans raison et sans sel. — Oh ! je confesse tout cela. — et que m’importe ? — Presque tous ces défauts sont volontaires. — C’est indigne d’être lu. — Je le veux bien. — Ne perds donc pas ton temps à me lire, mon pauvre ami. — Lirais-je ces lignes, moi, si tu les avais faites ? —Tout ce que je peux affirmer, c’est que j’écris de l’histoire, que toutes ces misères sont vraies, et que j’ai mes belles et bonnes autorités qui le prouvent ! (Burton, Anatomie de la Mélancolie.)


Il prit donc envie à Saturne, vieux barbon au flambeau rouge, qui court dans le ciel avec deux couronnes d’argent, il lui prit envie de tenir le discours suivant à la petite planète la Terre, qui continuait tristement son tour, suivie de sa femme de chambre la lune : — Tu n’es qu’un misérable composé de caprices et de niaiseries ; tu ne sais pas même marcher droit, comme le prouve assez la précession de tes équinoxes. Va, misérable maison boiteuse, tu es le Bedlamde l’univers. » (Jean-Paul-Frédéric Richter.)

Si cela vous ennuie, fermez le livre. (Cowper.)

Imaginez, s’il vous plaît, que vous entrez dans le palais du prince de Patagonia, Sicilien, dont j’ai visité les propriétés à Palerme. Cette Altesse n’a pas d’autre bonheur que de tout bouleverser. Dès que vous mettez le pied dans ses domaines, vous voyez commencer le règne de la folie. Il a dépensé des millions pour créer une sculpture, une architecture, des jardins sans exemple. Tout est contraire à la raison dans son palais. Fontaines sans eau, statues sans tête, cours sans issues, avenues se terminant par des allées souterraines, bâtimens en demi-cercles qui se croisent, qui se cachent, qui s’interrompent sans se correspondre jamais ; monumens dilapidés par la volonté du maître ; grands arbres plantés sur les toits et qui y meurent faute d’aliment ; ici, un édifice peuplé de vases ; là, un édifice occupé par des singes de pierre ; ailleurs, un groupe d’éléphans qui jouent de la flûte ; plus loin, un hippopotame une guitare à la main ; un polichinelle de quinze pieds, au centre d’un bassin sans eau ; Achille et Thétys jouant aux cartes avec Arlequin ; un Atlas colossal portant un tonneau au lieu d’un globe ; une perspective infinie de monstres inconnus, à trois tètes, sans tête, chimères que le cauchemar invente ; idoles plus ridicules et plus affreuses que le monstre d’Horace ; à l’intérieur, des chaises et des fauteuils aux pieds inégaux ; des tabourets dont le siège est garni de clous aigus ; des chambres exclusivement occupées par des cadres sans tableaux, d’autres par des têtes de statues superposées ; un cirque de quarante pieds entouré de marbres magnifiques, sculptés comme des pièces d’échecs ; — tel est le palais ridicule du prince de Patagonie. — Tel est aussi l’édifice que je vous ouvre, le lieu où je vous introduis, panthéon de toutes les idées bizarres qui peuvent naître dans notre pia mater et se traduire en actions. Ce que le prince n’a pu exécuter qu’en pierre ou en marbre, je vous le donne, moi, sous forme humaine et vivante. (Gœthe.)

Riez et pleurez ! (Shakspeare.)

§. IX.
Transambule.

Je cherchais un mot nouveau.

Je remercie M. Fourier, auteur de l’Association agricole et domestique en deux volumes in-8°, de m’avoir fourni cette excellente expression : — transambule, — Qu’est-ce que — transition — passage — auprès de transambule ? ? ?

Maintenant, lecteur, suivez-moi si vous l’osez, à travers ces singularités humaines, que Wordem m’expliquait complaisamment. Et d’abord :


§. X.
Les femmes élevées à la brochette.

Love’s labour lost. (Shaksp.)

Vous vous souvenez d’un livre qui vous amusait et vous intéressait dans votre jeune âge, une espèce de Robinson Crusoé secondaire. Je veux parler de Sandfort et Merton. Le bon Thomas Day, auteur du livre européen que je viens de citer, excellent homme, original s’il en fut jamais, pensa un jour que le meilleur moyen d’avoir une bonne femme, c’était de l’élever pour son propre compte. Le voilà qui choisit deux petites filles dans une école de charité, qui les prend jolies, demande des renseignemens sur leur intellectualité, paie le prix convenable, et emmène les petites filles chez lui, décidé à épouser plus tard celle qui lui plaira le mieux. L’expérience réussit merveilleusement bien. Lucretia et Sabrina (il les avait ainsi baptisées) grandirent sous ses auspices, prospérèrent sous sa loi, répondirent aux désirs et aux efforts du maître, devinrent belles et même sages ; ce furent d’excellentes épouses, — qui toutes deux devinrent bonnes mères, — hélas ! mais non pas au profit de Thomas Day, qu’elles refusèrent, les ingrates ! Il avait quarante ans.

Il recommença l’expérience. Camille et Vesperie imitèrent l’exemple de Sabrina et de Lucrèce. O théoristes, faites bien attention, et n’imitez pas Thomas Day !

§. XI.
Sterne, Swift, l’oncle Toby, le Haïsseur de femmes.

Je le devais assurément la première place dans ces extraits pantagruélistes, mon bon Sterne ; toi, si rabelaisien, si affecté, si faux, si vrai, si délicat, si grossier, plagiaire et original, sensuel et sensible ! Ta figure seule est un excellent emblème de l’excentricité ; cet œil oblique et chinois, ce sourcil proéminent, cette bouche sardonique, cette tête extravagante, ce long corps fantastique et fluet, se repliant sur lui-même comme un jonc que le vent abat, ne forme-t-il pas un type complet ? C’est toujours toi, Sterne, soit que tu entres chez la marchande de gants à Paris et que tu comptes les pulsations de ses veines, soit que tu forces les passans du Pont-Neuf à s’agenouiller avec toi devant la statue de Henri IV !

Sterne aimait surtout à pénétrer, à surprendre les sentimens des femmes, à observer et disséquer leurs petites émotions, à saisir au passage les nuances de leur âme. Au spectacle il ne regardait pas les acteurs. Il s’arrêtait au beau milieu de son sermon pour continuer ses observations bizarres. Souvent il se plaçait à l’endroit d’où partent les voitures publiques qui vont de Londres à Hampstead. Il se promenait sur la grande route, remarquant d’un œil curieux les voyageurs qui s’embarquaient. Si le hasard voulait que l’une de ces voitures se remplît de femmes, il y montait. Pendant le cours du voyage (qui dure environ une demi-heure), il hait conversation, puis tirant de sa poche le manuscrit de son Tristram, il lisait à cet auditoire féminin les passages qu’il préférait ; il essayait ainsi ses effets comiques, pathétiques ou bizarres, et se gardait bien de confier cette faiblesse à ses amis.

Le jour des funérailles de George II, Sterne traversait la Tamise dans un bateau où se trouvaient quelques gens du peuple, et entr’autres une pauvre femme. Les cloches sonnaient ; leur vibration ébranlait les eaux du fleuve et les bateliers criaient : Tenez-vous bien !

<poem> Trà tutte quante le musiche umane, O signor mio gentil, trà le pin care,;

Gioie del mondo, e’l suon delle campane ;
Don, don, don, don, don, don, che ve ne pare ? [2]

La bonne femme, qui était quakeresse, se mit à faire un discours sur la mort. A chaque ébranlement des campanilles retentissantes, elle se sentait saisie d’une nouvelle inspiration : enfin les larmes vinrent à ses yeux et elle dénoua le petit chapeau brun qui couvrait sa tête : On est vivant, on est heureux, on est roi, s’écria-t-elle ; puis la mort arrive, l’œil se ferme ; on tombe,... pouf,... comme mon chapeau (elle jeta son chapeau dans la Tamise), et l’on disparaît. — Vous souvenez-vous de l’éloquence de Trim et de son sermon funèbre sur les cendres de la pauvre Obadiah ? Sterne vola ce trait, un des plus éloquens et des plus singuliers de ses écrits, au discours de la quakeresse.

Toutes les bizarreries érudites, ou les singularités de vie privée, qui se trouvent dans Tristram-Shandy, sont le résultat d’observations de la même espèce. L’oncle Toby, bâtissant des forteresses et des parallélogrammes avec ses bottes, n’est que la copie de Guillaume Stukeley, contemporain de notre Sterne.

Stukeley, homme riche, solitaire, bizarre, et voué à la recherche du mouvement perpétuel, n’était point un fou. Un jour qu’il fut obligé de quitter sa retraite pour aller prêter à George III le serment d’allégeance, il causa pendant toute la route avec autant de bon sens que d’esprit, se moqua de ses manies et du mouvement perpétuel, et dit qu’il reviendrait peut-être un jour vivre parmi les hommes et mettrait un terme à ses caprices. Quand il eut bien reconnu que le mouvement perpétuel était une chimère, il en abandonna la recherche, mais il ne changea pas d’habitudes. Jamais son lit ne fut fait ; il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage ni le corps ; il avait deux femmes pour domestiques, l’une qui demeurait chez lui, l’autre qui habitait à l’extérieur. Pendant quelque temps, il s’occupa de l’étude des fourmis, et il en infecta tout le voisinage.

Le duc de Marlborough ouvrait les tranchées en Flandre ; notre savant l’imitait pied à pied ; après avoir tracé avec de la craie le plan de toutes les villes que le général attaquait, il se mettait, la pioche à la main, à détruire son propre plancher, suivant toujours exactement les instructions de la gazette et les mouvemens du général. Chaque ville lui coûtait un plancher. C’est précisément l’oncle Toby.

Il n’avait ni fauteuil, ni chaise ; un trou creusé devant la cheminée lui servait à placer ses jambes et ses pieds qui pendaient. Il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu’il reçût leur argent ; il leur faisait dire de l’attendre dans une auberge voisine de sa maison, et là, il payait leurs dépenses jusqu’à ce qu’il lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n’était pas moins originale. Après avoir fait à Londres ses études d’avocat, il laissa au-dessus de la porte de son antichambre un vieux porte-manteau, tellement moisi et délabré, que personne n’y fit attention. Une douzaine d’étudians vinrent habiter tour à tour la même chambre sans déranger le porte-manteau ; enfin, un dernier occupant ordonna à son domestique de faire disparaître ce débris : on le jeta par terre. Il était pourri ; on en vit tomber sept cents pièces d’or et des papiers qui appartenaient à M. Stukeley.

Au lieu de ranger son argent, il l’empilait sur les planchers de sa cuisine ; il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre où jamais domestique n’entra. Un jour il y introduisit un enfant ; une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied manquait. L’enfant heurta contre la table et la fit tomber ; les guinées s’éparpillèrent. Pendant dix ans qu’il vécut encore, Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contenta de les repousser du pied, de manière à se frayer une double route, de son lit à la porte et de son lit à la fenêtre.

Si Sterne était à l’affût des originalités vivantes et des originalités écrites, qu’il copiait avec le même soin et dont il a perpétué le souvenir, Swift faisait mieux encore ; il prenait rang parmi les originaux. Un pauvre cordonnier qui lui avait fait attendre une paire de bottes, fut enfermé dans son parc pendant une nuit d’hiver. Une domestique qui lui avait demandé permission de se rendre à la danse du village, et qui avait oublié de fermer la porte, se trouva obligée de quitter la contredanse et de revenir fermer sa porte. Quand il rendait visite à un fermier et que le costume du fermier, celui de sa femme et de ses enfans, lui semblaient afficher trop de luxe et de prétentions, il arrachait le galon des habits, déchirait la dentelle des robes, et, le lendemain matin, il envoyait au fermier la valeur de la dentelle et du galon, en instrumens aratoires et en habits de bure et de ratine. Les certificats de mariage, qu’il signait en sa qualité de doyen, étaient presque toujours des épigrammes en vers contre le marié, la mariée, et surtout contre le mariage. Homme étrange, d’une intelligence rare, d’une force de sarcasme sans égale, d’une laideur remarquable, il fit périr de chagrin deux femmes aussi jolies qu’il était laid, aussi tendres qu’il était insensible ; et par une étrange punition du ciel, il mourut idiot après avoir, toute sa vie, abusé de son esprit.

A sa haine profonde pour les femmes et pour l’amour, se joignait un singulier raffinement. Il aimait à les dominer, à les enchaîner, à les prendre pour victimes. Marié secrètement, il exigea de sa femme le platonisme le plus absolu, et cet homme dont les rimes cyniques font rougir le lecteur, se renferma dans la même abnégation. Il alla un jour rendre visite à un homme qui, comme lui, faisait profession de fuir les femmes. Cet autre excentrique se nommait Gossling et demeurait dans Wych-Street. Il se vantait de n’avoir jamais adressé la parole à une femme depuis sa dix-huitième année. Sa maison était fermée à toutes les femmes ; Swift passa un jour entier avec lui et lui consacra quatre mauvais vers.

Si tous mes excentriques ressemblaient à ces gens-là, je n’aurais pas emprunté deux lignes à la bibliothèque de Wordem.


§. XII ;
Les Misanthropes.

Quant à vous, honnêtes et pauvres âmes blessées, dont l’extravagance n’a jailli que de vos chagrins, oh ! je vous donnerai ici une belle place à part, je ne vous confondrai pas avec les mille insensés que nous passons en revue. Vous avez été frappées par le sort, vous ; et votre folie, c’est le sang de votre blessure, c’est la sève de l’arbre qui s’écoule de son écorce attaquée. Je vous respecte, ô pauvres âmes, et vous n’aurez pas une mauvaise parole de moi !

Qui ne respecterait et n’aimerait ce pauvre Henry Wellby, que Burke et Sheridan ont connu, et dont la fille existe encore ? Comme le daim fugitif de Shakspeare, qui porte dans son flanc l’épieu du chasseur, et va pleurer de grosses larmes au bord du lac, loin de ses compagnons, Henri Wellby, frappé au cœur, alla vivre et souffrir, seul, pendant trente années, dans une maison de Grubstreet, qui lui appartenait. Grubstreet est à peu près la rue des Marmousets de Londres. Il en chassa tous les locataires. Personne ne pouvait l’entrevoir, excepté une vieille servante, dans les cas de grande nécessité et très rarement. Riche, spirituel, Wellby avait voyagé en Europe, et vécu dans la meilleure société de Londres. Il avait quarante ans, et venait de foire un voyage en Italie, quand, une nuit de l’hiver 1787, comme il sortait d’un bal, il fut arrêté dans la rue par un bandit qui lui mit le pistolet sur la gorge. Une lutte eut lieu ; le pistolet fit long feu. Wellby arracha l’arme des mains de l’assassin, trouva dans le pistolet trois balles de calibre, et reconnut que cet homme était son frère cadet, ruiné par de mauvaises spéculations, ancien armateur, qui espérait conquérir ainsi l’héritage fraternel.

Henri fut frappé d’une si profonde horreur, qu’il résolut de ne plus voir le monde. Alors commença sa retraite absolue. On ne peut être ni plus charitable ni plus bienveillant que lui. Il vivait, dans sa tanière, de gruau, de lait et de végétaux. Son grand festin était un jaune d’œuf. Il achetait tous les livres qui paraissaient, et les entassait après les avoir parcourus. Sa fortune passa à une fille qu’il avait eue d’un premier mariage, et à quelques orphelins qu’il avait choisis.

— Appelez-vous cela un misanthrope ?

— A côté de Wellby, je placerai un autre solitaire bienfaisant et triste, Harry Bingley, , un des plus singuliers humoristes que l’Angleterre se vante d’avoir possédés. Il vivait vers la fin du règne de George II. Maître d’une assez grande fortune, il avait commencé par être homme politique. Il avait brillé dans les tavernes et sur les hustings ; il avait rédigé des pétitions et des rem outrances ; il avait la petite gloire dans son petit cercle.

Tout à coup il découvre que cette gloire est vanité. Il quitte Londres et va seul habiter deux chambres d’une ferme située à quelques milles de Londres. Là, il resta jusqu’à sa mort, sans domestique et sans ami. Il vivait de gruau et de céleri, excepté pendant le temps de la moisson ; alors sa bizarre philanthropie achetait, dix sous la pièce, chaque moineau que les paysans lui apportaient. Il en faisait (car il était son propre cuisinier) des pâtés de moineaux. La prime offerte aux moineaux qui dévastent la campagne à l’époque de la moisson était assurément un acte de bienfaisance très bien entendu ; mais il avait une manie plus charitable et plus étrange. Tous les dimanches, il s’entourait des petites filles du village, qu’il catéchisait et qu’il instruisait. C’était le parrain universel. A sa mort, on a compté neuf cent quatre-vingt-seize de ses filleules et filleuls. Il assura en mourant une dot aux filleules et un petit revenu aux filleuls. Après son catéchisme, il allait s’enfermer dans l’église du village, où il se promenait en rêvant ; une petite église bâtie par les Saxons, et si solitaire, si triste, si dénuée d’ornemens ! « J’ai souvent, me disait le vieux Wordem, été m’y promener aussi. J’empruntais les clés au bedeau ; je traversais les ailes froides et nues ; j’aimais ce silence. Je n’étais troublé par aucun souvenir trop présent de la faiblesse humaine ; je ne pensais qu’à la piété simple, à la religion vraie de ces nombreuses générations qui étaient venues là prier et rêver. Peu à peu mon pas se ralentissait et je devenais calme, immobile, sévère, comme ces vieilles statues de pierre qui s’agenouillaient et qui priaient autour de moi ! »

— Bravo ! Wordem (étais-je tenté de dire au vieux collecteur d’anecdotes excentriques) ; il y a encore quelque chose d’humain dans ce vieux cœur et sous ce parchemin racorni !

Après la mort de Bingley, continua-t-il, on découvrit la cause de sa retraite. Une femme l’avait trompé.

A cet excentrique, à ce philanthrope-misanthrope, parrain universel et destructeur des moineaux, je joindrais volontiers un brave matelot nommé Smith, et qui, en 1815, s’avisa d’une originalité bienfaisante. Une ou deux prises et le hasard l’avaient rendu maître de quarante mille francs dont il ne savait que faire. Il s’arrêta dans une taverne de Chelsea. Le matin, il sortait, examinant toutes les physionomies des passans qu’il rencontrait dans la rue. Il invitait les gens comme il faut à dîner avec lui, et il demandait aux ouvriers combien ils désiraient recevoir de salaire pour une journée de travail. Quand il avait recruté ainsi douze personnes, hommes, femmes et enfans, il rentrait à la taverne, commençait par payer la journée de ses ouvriers, leur faisait servir un excellent déjeuner, les laissait danser jusqu’au dîner ; à dîner, la même scène d’hospitalité bruyante recommençait, et il y avait bal jusqu’à minuit. Smith prétendait que la plus grande jouissance qu’il eût éprouvée pendant toute sa vie était celle de voir tant de monde heureux par ses œuvres. Les quarante mille francs furent bientôt dépensés, il remonta tranquillement à bord de son vaisseau et repartit pour les Indes.


§. XIII.
Cisambule [3].

— Mais, interrompis-je, le grand nombre de ces bizarreries anglaises que vous avez racontées n’a-t-il pas pour cause la publicité que vous avez donnée à tous les faits, dans votre pays de liberté ?

— Peut-être, dit Wordem. Cependant je crois que nous avons plus d’originaux que les autres peuples. Un excentrique est un homme qui porte défi au monde entier, et nous aimons beaucoup à porter défi à nos semblables : c’est encore une lutte, une manière de boxer.

Le Hamlet de Shakspeare est le premier personnage de ce genre que l’on rencontre dans la littérature anglaise. C’est bien là un personnage humoristique. — « Bienheureux, dit-il, sont ceux chez qui l’ardeur du sang et la froideur de la raison se contrebalancent ! Ils échappent par la solitude aux dangers du monde ; la fortune ne les prend pas comme un pipeau dont elle joue, et dont son souffle et ses doigts tirent les sons qui lui plaisent !» Voilà une pensée d’humoriste excentrique. Ce qui est étrange à observer, c’est que les symptômes de maladie morale, de gaîté folle ou de mélancolie extravagante qui constituent l’humoriste et que l’on rencontre chez Hamlet et, datent de la destruction du catholicisme en Angleterre, et spécialement de la destruction des couvens. Les couvens servaient d’issue à toutes ces demi-folies qu’on ne pouvait pas admettre ailleurs, d’asile à ces âmes ardentes et blessées qui ne trouvaient aucun port, aucun avenir dans le monde, ou à ces grands coupables qui avaient su échapper aux lois, mais non aux remords de leur conscience. Lord Goring, après la vie la plus dissipée et la plus criminelle, se retira en Espagne, se fit moine dans un couvent de Dominicains et y mourut.

L’humoriste, cousin-germain de l’excentrique, abonde chez nous. Ce mot qui a servi de texte à si délicates et subtiles dissertations, au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe ; ce mot, que l’on a obscurci en essayant de l’expliquer, est facile à comprendre. Il indique l’homme qui se livre à son humeur avec indépendance, et qui trouve moyen d’intéresser les autres à ce caprice. C’est l’homme naïvement bizarre ; les Italiens et les Anglais, chez lesquels la sociabilité a respecté bien plus que chez vous la trempe individuelle des caractères, ont eu de très grands humoristes. Rabelais et Montaigne dans le genre gai, J.-J. Rousseau dans le genre triste sont à peu près les seuls que vous puissiez citer ; encore l’un vivait-il fort ignoré dans son castel du Périgord, l’autre dans son presbytère de Meudon : et l’on sait avec quel soin le troisième échappait aux persécutions des grands seigneurs et des femmes qui venaient le relancer dans sa tanière de philosophe.

Je vais vous citer un fou rabelaisien et humoriste, qui vivait encore en 1804, et que j’ai connu :


§. XIV.
Le docteur Kempf et son valet Bragadoccio.

Le docteur Kempf avait fait ses études de médecin ; après avoir exercé à Londres pendant cinq ou six ans, il eut le bonheur de perdre un oncle qui mourut aux Indes, et lui laissa un nombre considérable de rupies. Kempf, dont la famille était bonne et l’esprit singulier, se fit marchand d’orviétan, engagea un paillasse comme domestique et courut l’Angleterre.

Ce médecin errant avait remarqué que le pauvre peuple était dupe de tous les charlatans qui parcourent les villages ; qu’on vendait aux paysans de détestable thériaque, de la poudre qui cariait leurs dents, et qu’on les empoisonnait à très grand prix. Il pensa que s’il y avait des prédicateurs nomades, des cours d’assises mobiles, des tournées d’inspecteurs de finances, et d’inspecteurs d’université, il serait fort utile de faire voyager aussi un médecin nomade, qui serait charlatan par philanthropie.

Kempf eut donc une pharmacie complète ; de plus, un fort beau théâtre de marionnettes, un Italien grotesque pour paillasse, un habit rouge brodé d’argent, deux chevaux gris, une belle calèche, et il commença sa croisade. Il aimait à faire des harangues au peuple, à réciter des contes, à débiter des histoires, à déclamer sur tous les sujets. Quelquefois il habillait ses polichinelles en membres du parlement ou en lords de la chancellerie. Il écrivait les drames qu’il faisait jouer à ses acteurs de bois ; et quinze ans de sa vie se passèrent ainsi. On a conservé quelques-unes des étranges harangues qu’il prononçait du haut de ce carrosse qui lui servait de tribune : entre autres une définition nouvelle du gouvernement représentatif, définition pleine de barbarismes de langage ; — que le Gentleman’s Magazine a reproduite dans toute sa crudité, — et que je rapporte, non sans scrupule.


UN SERMON EN PLEIN AIR SUR l’ÊCONOMIE POLITIQUE.

« Messieurs, disait Kempf (pour le cynisme duquel nous demandons humblement pardon), mes chers frères et amis, la machine politique dont on nous fait tant de bruit, et que vous appelez Constitution anglaise, me semble se diviser en deux parties ; permettez-moi de vous en expliquer le mécanisme et prêtez-moi votre attention.

« Le gouvernement représentatif est une double machine d’élévation et de compression. Elle se compose d’un ressort pour soulever l’ambition des classes moyennes, et d’un pilon pour les écraser. Vous les voyez surgir, lever la tête, prendre le bonnet de la milice, faire les fières et les hautaines ; puis, quand ce ressort qui les pousse par derrière a bien fait son effet, un gros et massif morceau de bois et de plomb les enfonce, les écrase, les refoule, les comprime. Le représenté se révolte et relève la tête, et le pilon enfonce toujours. « Ce beau mouvement de bascule compose le gouvernement constitutionnel.

« Le ressort suscitatoire pousse donc les médiocrités en avant. Il se compose de diverses parties : du journalisme, de l’électoralisme, de la militantomanie et de la publicitomanie. Figurez-vous le suscitatoire, armé de pointes qui picolent et excitent l’épiderme bourgeoise, qui titillent l’ambition épidermale, située... Dieu sait où ! — qui portent vers le haut toutes les petites envies de glorification populaire ; qui insinuent dans les pores et font pénétrer dans le tissu, de là dans les veines et de là dans le cerveau une infinité d’idées grandificantes, magnificantes, perstringentes, superdominachilisanles, judicantes, réprobantes et extravagantes. Il lance et fait jaillir de longs effluves d’orgueil. Et, ce remède une fois pris, vous voyez chacun et chacune électoriser, criticailler, brailler, railler et lâcher au loin comme beau diable, les sentences atrophiées et dires seigneuriaux.

« Vous devez comprendre quelle rumeur, tumeur, ferveur, ardeur, clameur, doivent susciter dans la ville tous ces petits et grands appétits vers le pouvoir ; tous ces ministéropètes et sinécuristes corroyeurs, boutiquiers, rôtisseurs, épiciers et honorables merciers ; chacun ayant son quantum d’ambition et de liberté dans les entrailles ; chacun suscité, fouetté, titillé par le fouet du journalisme et les orties brûlantes de l’élection ; chacun poussé vers le haut par le piston subalterne du constitutionnalisme, cette grosse machine à vapeur ascendante que l’on a établie aux caves souterraines de la société.

« Alors vient l’action nécessaire et salutaire du refouloir. Il consiste en un immense tampon de gomme élastique résistante, mais non contondante, par charité chrétienne, — afin de ne pas escarbouiller les pauvres cervelles de nos élus et éligibles (lesquels n’en ont guère), — et afin aussi de ne pas trop colériser toute cette masse ascendante, déjà en bel état d’expansion, de crise et d’orgasme. Vers la partie médiante du levier auquel est attaché le tampon, sont d’utiles instrumens, lançant au loin de l’eau glacée, élixirs nenuphartiques et autres astringens admirables destinés à éteindre l’orgasme universel. Un peu plus loin encore, vous apercevez dans les profondeurs béantes d’un dôme ténébreux qui s’appelle couronne, pouvoir, administration (lequel est suspendu dans le vide), une épouvantable quantité de tubes de toutes dimensions, mêlés de baïonnettes, damas, coutelas, s’agitant d’eux-mêmes à mesure que le tampon tombe sur les têtes bourgeoisicoles et regnipètes ; — tellement que si le mouvement du susdit piston était accéléré par la main du grand ouvrier (lequel a diablement à faire), — non seulement le tampon tamponnerait, mais canon de tonner, damas de jouer, têtes de rouler, sang de ruisseler. — la belle machine ! ô le beau gouvernement ! ô la belle vie de mes citoyens républicanophiles, avec leur éloupe ardente sous le... (révérence parler) et leur artillerie grondante sur l’occiput !

« Fouettez, fouettez ces imbécilles ! titillez-moi ces stupides, excitez, écrasez-moi ces abominables fous qui ne voient pas que plus ils s’arrogent de liberté, plus ils sont esclaves de cette liberté violente ; que tout cela est un jeu misérable, et que leurs bourses se vident dans l’opération, et que leurs cerveaux s’écrasent, et que leur machine de bascule n’est qu’un jeu extrêmement fatigant !... »

— «Et singulièrement coûteux, dit un utilitaire qui était présent !»

Pour nous, qui sommes honteux d’avoir transcrit ce cynique et bizarre morceau d’éloquence, nous n’ajouterons rien sur le compte de Kempf, sinon qu’en voulant dépenser sa fortune, et en amusant le peuple des villages ; il la doubla ; car s’il y faisait de mauvais discours, il vendait de très bons onguens.


§. XV.
Une petite Conversation intercalaire avec le Docteur Mystique, et des différentes manières d’être un sot.

Operi suscepto inserviendum fuit. — Il fallait
continuer ce que j’avais commencé.
(Jacobus Myrtillus, Præfatio ad Lucianum
latinè redditum.)

— Mon cher Docteur Mystique, vous qui êtes si profondément grave, et qui planez de si haut sur la poétique, la diplomatique et la synthèse, vous avez beau dire, et, tout en colère, éparpiller mes feuilles sur mon bureau de sapin blanc ; rider, en grommelant, de six rides nouvelles votre front déjà ridé de haut en bas par deux lignes parallélogrammatiques, posant sur les sourcils et creusées par votre pédagogie, je vous affirme que ces niaiseries sont bonnes, que ces anecdotes futiles renferment des vérités notables, qu’elles sont significatives, qu’elles entrent dans la théorie des karakteristics, qu’elles peignent un peuple, qu’elles peuvent rester, qu’elles doivent rester, qu’elles resteront.

— Mais, cher auteur, vous ne deviez ni écrire, ni publier ces choses : recoudre ainsi les feuilles d’un Ana ; comme si nous n’avions pas le Carpenteriana, le Ducatiana, le Grosleyjana, le Thuama, le Brunetiana ; c’est bien assez. Et comment voulez-vous être admiré ? Vous ne faites preuve de nulle science ; vous ne posez nul système ; vous ne vous placez sur aucun piédestal philosophique. Impardonnable faute ! Je pensais à vous introduire dans le club des Syncrétistes ; je renonce à mon projet.

— Ah ! docteur !

— C’est positif !

— Mes pauvres Excentriques ! si innocens, si bons, si bizarres, si amusans, pour moi, tout au moins, leur historien ; les bannir ! Docteur, que ne trouvez-vous dans votre philosophie quelque raison amphigourique et critique pour qu’ils existent et pour qu’ils soient grands, sublimes, hommes de progrès, nécessaires à la civilisation, eux et leur histoire, eux et leur historien ? Tenez, il y a dans la souple élasticité des paroles, de si admirables ressources ; et le système se prête si bien à tout ! Une théorie quelconque vous est-elle difficile, bon docteur, à vous qui connaissez le subjectif et l’objectif ? Aidez-moi ; je n’aurais que cette phrase du vieux Pasquier à vous alléguer pour ma défense, et c’est une très pitoyable excuse : Bons amis, je n’ai certes entrepris de vous contenter tous en général, ains celui-ci ou celui-là peut-être en particulier, et par espécial moi-même !

— C’est là une raison concluante ! Il s’agit bien de vous contenter vous-même ; il faut contenter le public. Le public est un et indivisible. C’est un gros seigneur auquel il faut plaire ; pour lui plaire, le dominer ; pour le dominer, l’étourdir ; pour l’étourdir, employer l’érudition, ou la pompe du style, ou la concentration du syllogisme, ou la hauteur inaccessible de la phrase. — Le public un et indivisible ! Place nu public ! être idéal et sans forme, être qui vit à peu près comme l’Inoculation, ou la Presse, ou le Jury (dont l’Académie Française a fait naguère de petites muses) ! Vous êtes le public, et moi aussi, et lui aussi. C’est le cercle dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. Combien y a-t-il de manières d’être un sot ? Combien y a-t-il de manières d’être public ? Chiabrera le lyrique avait raison :

Ha forse
Testa la plèbe ?
O forma voce
Chi sta piu saggia che un bebù d’armento ?

« Où est sa tête à ce public ?... A-t-il des paroles plus sages que le bê-bê d’un troupeau ? »

— Allez donc, dit le docteur en secouant une prise de tabac tombée sur son jabot. Vous ne prospérerez jamais.

— Et si j’avais l’honneur d’être vous, ô docteur ! je me montrerais plus serviable, je prouverais, par Schlegel, lord Kaimes et l’indivisibilité de la matière, la Sinequanonité des Excentriques, leur force dans le monde et leur éternité.

— Folies !

— Et je démontrerais que cette œuvre est populaire, et qu’elle appartient à un temps éminemment populaire ! Ne savez-vous pas que nous tendons à la démocratie ? Je puis vous dire, avec Juan Ferez de Montalvan, natural de Madrid (badaud de Madrid, s’il vous plaît) ; ceci est un livre populaire, plein de suc et que tout le monde peut lire avec utilité, un livre pour tous, para todos ; porque es un aparato de varias materias, donde et Filosofo, el Cortesano, et Humanista, el Poeta, el Predicador, el Teologo, el Soldado, el Devoto, el Jurisconsulto, el Matematico, el Medico, el Soltero, el Casado, el Religioso, el Ministro, el Plebeyo, el Senor, el Oficial, y el Entretenido, hallaran juntamente utilidad y gusto, erudicion y divertiminto, doctrina y desahogo, recreo y ensenanza, moralidad y alivio, ciencia y descanso, provecho y passatiempo, alabanzas y reprehensiones, y ultimamente exemplos y donaïres, que sin ofender las costumbres delecten el animo, y sazonen el entendemiento. — Ah ! — Le docteur s’en allait terrassé.

— Je le reconduisis très poliment jusqu’à la porte.

— Et puisque vous voulez de l’érudition, ajoutai-je ; puisque dans notre époque que vous connaissez, la prétention ou l’apparence de l’érudition charme le lecteur, encore une citation que j’appliquerai, si vous voulez bien, à mes modestes recherches sur les Excentriques ; Siccome colui (dit l’Italien Sermini dans sa lettre à Boccace), che una insalatella vuole a un suo amico mandare, preso il paneruzzo e il coltellino, l’orticello suo ricerca, e come l’erbe trova, cosi net paneretto le mette senza alcuno assortimento mescolamente. Non altrimenti a me e convenuto di fare. Pero dunque mi pare che questo merttamente non libro, ma un paneretto d’insalatella si debba chiamare [4]. « J’ai fait comme celui qui voulant envoyer à son ami une petite salade, va dans son petit jardin avec son petit panier et son petit couteau, et jette confusément dans le petit panier les petites herbes, telles qu’il les rencontre, sans y mettre aucun ordre ; voilà tout ce que j’ai voulu faire. — Ceci n’est donc pas un livre à proprement parler, mais un tout petit panier de toute petite salade. » — Faites là-dessus, docteur, une théorie des diminutifs italiens, une théorie de la traduction et une théorie des langues méridionales et septentrionales, attendu que jamais dans nos idiomes du nord, vous ne traduirez ni le paneruzzo, ni le paneretto ; ni l’orticello, ni l’insalatella. Et c’est ainsi que la linguistique...

Le docteur avait fermé la porte.


§. XVI.

Si Peau d’Ane m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême !

Et je continuai mes extraits avec un peu moins d’ordre qu’auparavant, raffermi que j’étais dans mon système par l’opposition que je venais de rencontrer, tout fier de mes exemples, de mes citations et de mon triomphe. En tête de l’extrait suivant j’écrivis :

La Nuit des Noces.

A vous, auteurs de vaudevilles ; si jamais sujet fut exploitable, c’est celui que je vais avoir l’honneur de vous conter en style de Peau-d’Âne, s’il vous plaît, et précisément comme le raconte l’VAnnual-Register, sans rien altérer.

La scène est à Londres, en 1777.

Un homme riche, qui avait environ dix mille livres sterling de rente, spirituel et bonhomme, s’appelait Howe. Il avait épousé une jeune personne fort jolie, nommée Mallet. Il l’aimait avec passion. Le jour des noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les femmes sont infidèles, et qu’il était impossible de compter sur leur affection, il se leva, dit à sa nouvelle femme qu’il était obligé de partir pour la Tour, où des affaires l’appelaient. Sur les quatre heures, elle reçut un billet de lui, dans lequel il lui apprenait que des circonstances imprévues le forçaient de partir pour la Hollande.

Pendant quinze ans, madame Howe n’entendit plus parler de son mari. Voici de quelle nature avait été le voyage étrange de M. Howe. Il avait choisi un petit logement, tout au bout de la même rue, chez un chaudronnier, auquel il donna six shellings par semaine. Il changea de nom, et comme il y avait peu de temps qu’il demeurait à Londres, il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme, se trouvait un petit café qu’il fréquentait. Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme venait d’adresser une pétition au parlement pour nommer des arbitres qui réglassent les affaires de son mari, dont la vie ou la mort était incertaine. Il suivit avec beaucoup d’attention les détails et les progrès de l’affaire, qui se termina comme le désirait la veuve. Dix ans s’écoulèrent. Madame Howe, changeant de logement, alla demeurer de l’autre côté de la rue, chez un nommé Salt, que le mari avait rencontré dans le petit café. Lorsque Howe apprit cette circonstance, il se lia plus intimement avec Salt, et finit par aller habiter une petite chambre de son appartement. De cette chambre, qui n’était séparée que par une cloison, de celle de madame Howe, on voyait et on entendait tout ce qui se faisait à côté. Salt, qui croyait son nouvel ami garçon, lui conseillait vivement d’épouser la veuve. Dans la chambre occupée par Howe, il avait déposé un grand sac où se trouvaient les billets de banque qui lui étaient nécessaires pour vivre, avec beaucoup d’économie, il est vrai. Enfin, l’anniversaire même du jour de son départ, et dix-sept ans après, madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans signature, et dont l’auteur anonyme suppliait madame Howe de se rendre le lendemain matin, à dix heures, au parc Saint-James, près de la Volière.

— Allons, dit madame Howe, en jetant le billet à sa sœur, toute vieille que je suis, j’ai encore des amoureux.

La jeune sœur, prenant le billet et l’examinant avec attention, s’écria :

— C’est l’écriture de M. Howe.

Mistriss Howe, qui avait aimé ce singulier mari, s’évanouit et il fut convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l’accompagneraient au rendez-vous. Depuis cinq minutes, elles s’y trouvaient, quand M. Howe, d’un air tout dégagé, s’approchant de sa femme et lui parlant comme s’il l’eût quittée la veille, l’embrassa, lui donna le bras et rentra chez lui. Entre le jour des noces et la nuit des noces dix-sept ans s’étaient écoulés. L’histoire ajoute qu’ils vécurent heureux et qu’ils eurent beaucoup d’enfans.


§. XVII.
Les Pembroke.

Ils sont excentriques de père en fils, comme le prouve le testament ci-joint du duc de Pembroke, contemporain de Cromwell :

TESTAMENT D’UN COMTE DE PEMBROKE.

1° Pour mon âme, j’avoue que souvent j’ai entendu parler de cela ; mais qu’est-ce qu’une âme ? où est-elle ? pourquoi est-elle ? Dieu le sait ; je l’ignore.

2° On me fait aussi grand bruit d’un certain autre monde, où je n’ai jamais été : je ne connais pas un pouce de la route qui y mène. — Tant que le roi fut sur le trône, j’ai été de sa religion, j’ai fait porter soutane à mon fils ; je pensais même à en faire un évêque lorsque les Ecossais me changèrent en presbytérien : enfin depuis que Cromwell a paru, j’ai été indépendant. Voilà, je crois, les trois états religieux du pays ; l’existence de l’un d’eux suppose-t-elle celle d’une âme ? Alors j’en ai une, tout au moins. Si mes exécuteurs m’en trouvent une, je la rends à qui me l’a donnée. — Item. J’abandonne mon corps, que je ne puis garder, à ceux qui l’enseveliront ; je ne veux pas qu’on le place sous le porche de l’église ; vivant, j’étais lord ; mort, je ne veux pas être où furent les langes de cet enfant trouvé, devenu seigneur, lord Pride. — Item. Point de monument funèbre ; on y mettrait des épitaphes, et des vers ; et pendant ma vie j’en ai eu par-dessus la tête, — Item. — Je donne ma vénerie au comte de Salisbury : je sais qu’il en aura soin, lui qui a refusé au roi un cerf de ses parcs royaux. — Item. A lord Say, rien : legs qu’il rendra aux pauvres, j’en suis sûr. — Item. A Tom May, cinq shellings : je voulais lui donner davantage ; si vous avez lu son histoire du parlement, vous savez que je lui donne cinq shellings de trop. — Item. Au lieutenant-général Cromwell, une parole entre mes paroles ; car jusqu’à présent il n’en a jamais eu. — Item. Je donne, ou (si l’on veut) je rends l’âme !

(Conforme à l’original.)

Le dernier Pembroke avait une étrange fantaisie ; il feignait d’être sourd ; et faisant semblant de ne rien entendre de ce qu’on lui disait, il échappait à toutes les importunités. Sa famille ne pouvait rien obtenir de lui. Il avait un vieux serviteur auquel il tenait beaucoup, que sa maison détestait, et qui s’enivrait souvent. Toutes les fois que lady Pembroke disait à son mari : Renvoyez donc cet ivrogne ? — Le mari répondait :

— Oui, c’est vrai, c’est un excellent serviteur.

— Mais il est toujours ivre ?

— Vous avez raison ; voici bientôt trente ans qu’il vit avec moi, et vraiment il serait cruel de ne pas lui pardonner ses torts.

Un soir l’ivrogne versa la voiture de lady Pembroke. La dame revint en fureur :

— Ce misérable nous a versés ; si vous ne le chassez, il nous tuera tous.

— Ah ! diable, ce pauvre John est malade ! Eh bien ! il faut le soigner. — Je vous dis qu’il est ivre et qu’il nous a versés.

— C’est vrai, il est à plaindre ; allons ! faites venir le médecin. La dame s’en alla, et lord Pembroke fit appeler John, auquel il dit :

— John, j’apprends que vous êtes malade, et je vois en effet que vous avez peine à vous tenir sur vos jambes ; j’en suis fâché, voici déjà long-temps que vous êtes avec moi et je suis fort content de vous. On vous soignera.

John se met au lit suivant l’ordre de son maître ; on lui applique un large cautère sur la tête, un autre entre les épaules, et on lui tire seize onces de sang. Pembroke envoie deux fois par jour savoir comment il se porte. Une garde-malade, placée auprès de lui, lui fait boire de l’eau de gruau : cela dure huit jours. Au bout de ce temps, le maître s’écrie :

— Ah ! il va donc mieux ? j’en suis bien aise ; qu’on le fasse venir.

John se présente tout tremblant.

— Mon Dieu ! s’écrie-t-il, milord, je vous demande bien pardon, cela ne m’arrivera plus.

—Vous avez raison, reprend le sourd, on ne peut pas empêcher la maladie de venir, et si vous retombez malade, n’ayez pas peur, on vous traitera avec le même soin.

—Mille remerciemens, votre honneur ; je n’en aurai jamais besoin.

— Je l’espère ; remplissez toujours vos devoirs envers moi, et je serai toujours aussi bon envers vous que je l’ai été.


§. XVIII.
L’Attelage des Daims. — Les Femmes-Momies. — Le Juge ami des femmes.

Lord Orford, parmi une infinité de caprices, avait celui d’essayer de singuliers attelages ; ses expériences de tout genre ne finissaient pas ; tantôt il inventait de nouveaux bateaux, tantôt de nouvelles voitures. Un jour il s’avisa de faire traîner son phaéton par quatre daims ; l’attelage ne marchait pas mal, et ces quatre daims, qu’il avait disciplinés pendant long-temps, faisaient l’admiration du public. Mais, hélas ! une meute vint à passer, et l’odorat des chiens ne tarda pas à les instruire de la présence des habitans des forêts. C’était à Newmarket. A peine la meute les eut-elle dépistés, elle se mit à leurs trousses, et la chasse commença. En vain lord Orford essaya-t-il d’arrêter dans leur essor ces impétueux coursiers. En vain le jockei et les grooms s’opposèrent-ils à cette chasse extraordinaire ; lord Orford fut emporté avec la rapidité du tonnerre, et le phaéton, agité de vibrations électriques, fut sur le point de s’enflammer, comme le char du fils du soleil. Heureusement une taverne où lord Orford descendait ordinairement se trouva sur sa route ; les daims s’élancèrent d’un bond dans la cour, et les portes se fermèrent au nez de la meute, qui, poussant de longs hurlemens, voyait sa proie lui échapper.

Le fameux sir John Price épousa trois femmes. Les deux premières furent embaumées par son ordre et placées comme deux statues des deux côtés de son lit. La troisième femme qu’il devait épouser, s’effraya de ces deux momies, et lui refusa sa main jusqu’à ce qu’il les eût fait enterrer.

La même aventure arriva au docteur Martin Van Butchelt. Il s’entendit avec deux médecins de ses amis pour conserver au corps de la défunte toutes les apparences de la vie. On injecta les vaisseaux sanguins, de manière à ce que les lèvres et les joues conservassent leur coloration. Toutes les cavités du corps furent remplies de substances anti-putrides ; la chevelure fut arrangée avec soin ; on remplaça les yeux par des yeux de verre, et une boîte, remplie de plâtre de Paris, reçut le corps, arraché à la corruption. Un morceau de cristal fut adapté au couvercle, et caché par un rideau que l’on pouvait tirer : Mme Van Buchelt, qui semblait encore vivante, resta ainsi pendant cinq ans debout dans le salon de son mari. Malheureusement une seconde femme exigea le départ de sa rivale et l’enterrement du cadavre.

M. Ellis, conseiller du tribunal de Dublin, s’était imposé la loi de ne jamais condamner une femme, quelque coupable qu’elle fût. Sa réputation en ce genre était si bien faite qu’un jour une femme, accusée d’avoir fabriqué de la fausse monnaie, et ne voyant pas M. Ellis sur le banc des juges, s’écria : —Je ne veux pas être jugée. —Et pourquoi, lui demanda-t-on ? — Je ne veux être jugée que par M. Ellis.

§. XIX.
Le Cercle des Avares.

Leur liste est bien longue : mais toutes leurs folies se ressemblent. Il n’y a que le docteur Monsey, l’ami de Swift et de Sterne, qui me semble valoir la peine d’être cité. C’était lui qui, en attachant une corde à boyau à une balle de pistolet creusée, et en fixant l’autre bout à une dent malade, faisait sauter la dent. Il brillait parmi ces nombreux humoristes qui ont amusé le monde au commencement du XVIIIe siècle ; l’histoire de ses billets de banque fit beaucoup rire alors. Il était si horriblement avare, qu’il ne savait où les cacher ; enfin, un jour qu’il parlait pour la campagne (c’était en été), il s’avisa de les déposer sous les cendres du foyer. A son retour, imaginez un peu son horreur : la gouvernante s’était avisée de faire du thé pour une de ses amies. Le pauvre docteur s’élance comme un furieux, et jette sur la flamme d’abord une carafe, puis un pot d’eau, puis la théière. La gouvernante se courrouce, et lui reproche de gâter la plaque du foyer et l’acier qui l’environnait.

— Laissez-moi donc, s’écriait-il, et que Dieu vous damne, vous et votre thé ! Vous m’avez ruiné, vous avez brûlé mes billets de banque !

— Qui diable se serait imaginé de mettre des billets de banque dans un foyer ?

— Et qui diable aurait imaginé de faire du feu dans le mois de juillet ?

Moitié grondant et moitié pleurant, Monsey finit par déterrer plusieurs morceaux de papier, à demi rongés par le feu, qu’il emporta tout rôtis, mais non consumés, chez le premier ministre, lord Godolphin, un de ses cliens. Sans attendre qu’un domestique l’introduisît, il entra en blasphémant, étala ses billets brûlés sur le bureau du lord, et raconta sa mésaventure avec tant de gestes, tant d’énergie et d’éloquence, que Godolphin, après lui avoir promis de le seconder dans sa réclamation auprès de la Banque pour obtenir en espèces le montant des billets, se hâta d’aller chez le roi, qui aimait beaucoup les originalités, et de lui raconter l’histoire de l’avare. George III s’en amusa, et voulut absolument se cacher le lendemain dans un cabinet voisin de la chambre où Godolphin devait recevoir Monsey. Ce dernier fut si plaisant dans ses exclamations, que le roi éclata de rire dans le cabinet, et que Monsey, s’y précipitant et reconnaissant sa majesté, s’écria :

— Oui, oui, riez, vous et votre ministre ; quand vous perdrez cinq cents livres sterling, je rirai aussi.

On apaisa Monsey : Godolphin lui donna rendez-vous à la banque pour deux heures précises. Le docteur fit un petit paquet de ses billets brûlés ; et, forcé de traverser la Tamise pour aller à la banque, il plaça le paquet sous son bras ; puis, une fois dans le bateau, il lui vint à l’esprit de les considérer de nouveau. Il ouvrit le paquet, en tira les billets de banque, qu’un coup de vent emporta dans la Tamise.

— Attendez, attendez, mille tonnerres ; mes chiens de billets sont dans l’eau !

Au moyen d’un ou deux coups de rame, les bateliers amenèrent le bateau et le docteur à l’endroit où les billets flottaient encore. Il eut le bonheur de les ramasser dans le creux de son chapeau. Dans cet état, pressant son chapeau contre ses flancs, et ayant bien soin de ne pas desserrer le coude, il débarqua.

Les directeurs de la banque le virent entrer tout effaré, portant son feutre mouillé et déformé sous le bras.

— Que diable avez-vous là sous le bras ? lui demanda Godolphin.

— Eh ! ce sont ces billets de banque que je voue à tous les diables, répondit-il en jetant son chapeau sur la table, au milieu des papiers et des livres des directeurs, de manière à faire jaillir l’eau sur tous les assistans ; prenez, prenez le reste de vos damnés de billets, qui ont passé par le feu et l’eau !


§. XX.
L’Homme-Oiseau et L’Homme-Lion.

— Oh ! ceux-là, s’écria le vieux Wordem, ont une nuance de folie plus prononcée. Hirst, par exemple, à force d’avoir étudié les oiseaux, se prit d’une si belle passion pour eux, que sans être absolument maniaque, sans faire aucun acte de démence, il voulut absolument être vêtu en oiseau. Propriétaire du château de Rocliffe près d’York, on le vit, à soixante ans, se promener dans les champs et sur les grandes routes, avec une veste très longue, couverte de plumes de toutes les espèces d’oiseaux, un chapeau rouge et vert dont la coiffe ronde se moulait sur la tête et portait d’immenses bords faits de plumes de paon qui s’agitaient comme des ailes. Sa culotte de soie noire portait, sur le côté, une série de petites rosettes rouges semblables à des crêtes de coq. Ses bas de soie bleu foncé étaient tachetés de points rouges et violets semblables aux yeux de la queue d’un paon ; il se servait, pour souliers, de peau de chagrin rouge qui les faisait ressembler aux pattes d’une oie. Pour compléter l’étonnement des voisins, il se promenait dans cet accoutrement à cheval, sur un taureau. Il avait de l’horreur pour tous les métaux, et il s’était fait construire une calèche d’osier toute recouverte de grandes plumes d’autruche. Ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que dans l’administration de ses affaires et même dans ses actes de charité, cet homme était très sage. Il a écrit un ouvrage sur les oiseaux, ouvrage utile et vraiment remarquable.

Cet homme volatile vous plait-il ? — Je vais vous montrer l’homme devenu lion rampant.

Les plus savans ministres de l’église anglicane, Porson, Bentley, Parr, sont de parfaits excentriques. Harvest, théologien qui a laissé d’excellens traités, se trouvait à Calais, avec un de ses amis. L’enseigne de l’auberge où ils étaient descendus représentait un lion d’argent rampant. Il alla se promener seul sur le rempart, s’égara, et ne sachant pas le français, il imagina d’imiter l’attitude du lion rampant de son auberge, de placer un shelling entre ses dents et de se promener dans cet équipage et cette attitude à travers la ville. C’était attribuer infiniment trop d’esprit aux habitans. On le prit pour un fou, on l’arrêta. Le même ecclésiastique, ayant un jour apporté trois sermons manuscrits dans sa poche, les laissa sur une table. Un de ses amis entra, et déplaçant toutes les feuilles des trois manuscrits, les mêlant ensemble, les dispersa de manière à ce que rien ne se suivît plus ; le lendemain, Harvest monta en chaire, et se mit à lire ce sermon bizarre, sans s’apercevoir que ce qu’il disait n’avait pas le sens commun.

§. XXI.
Une soirée du vieux pont de Londres.

…. Faisait proprement tout
ce qui concerne son état.

— Cette gravure curieuse, me dit Wordem, représente l’une des maisons qui couvraient encore, en 1778, le vieux pont de Londres. Vous apercevez les grotesques Gable-ends, les pignons de bois, les anfractuosités des boutiques, les maisons qui surplombent, les enseignes dont le vent soulève la masse, et que vous croyez entendre crier et retentir. Voici un antique bâtiment qui a chancelé et penché sur son flanc gauche, comme un homme qui ne se soutient plus sur ses jambes avinées : toutes les fenêtres sont de travers ; en voilà un autre qui s’est fièrement renversé en arrière, et dont toutes les solives tombent et avancent comme le ventre d’un alderman ; plus loin, celui-ci avec son balcon de bois en terrasse, à six pieds de terre, envahit la moitié de la rue, et son toit, à plus de dix pieds en-delà des fondemens, projette au loin une ombre rembranesque. Cette architecture était fort laide, dit la Voirie. Elle était malsaine et exposée aux incendies, dit l’Économie politique. C’est vrai. Mais elle était pittoresque, dit l’art ; la lumière et l’ombre se jouaient si bien dans ces encoignures ; et ces vieux mascarons de bois de chêne, ridés et sculptés par le temps, qui nous les rendra ?

Là demeurait autrefois, mon jeune ami, toute une nation d’excentriques. Ils s’étaient réfugiés sous ces solives biscornues, par sympathie avec elles, comme certains oiseaux de couleur brune s’abritent sous les chênes qui leur ressemblent. Tout cet essaim s’envola quand la hache du charpentier et l’acte du parlement eurent démoli la ville de bois qui depuis le moyen-âge s’était établie sur le pont de Londres. Le souvenir de Jean Bungan, grand poète qui n’a fait que de la prose, chaudronnier sublime, fantastique inspiré, créateur d’une épopée qui a eu trente éditions, n’habite plus le pont de Londres. Plus de boutiques de bouquinistes, aux in-folios rongés des rats et étiquetés soigneusement. Plus de tavernes caverneuses, dont les chambres aux fenêtres de trois pieds, aux vitres de trois pouces, retenues par du plomb, donnaient sur la Tamise. Plus de chanteurs de ballades, assis sur les bornes, pendant que les ondes du fleuve accompagnaient ces cris barbares qu’ils donnaient pour de la mélodie. Enfin, plus de Crispin Tucker, homme célèbre, autrefois la gloire du pont de Londres. Crispin Tucker était bouquiniste de son métier, libraire par extension, auteur par habitude et faussaire comme vous allez voir ; il habitait un petit caveau obscur dans lequel étaient entassés tous ces livres qui n’ont jamais été des livres : almanachs, calendriers de la cour, vieux dictionnaires, racines grecques, barèmes, algèbres, codes antiques, essais sur la population, tragédies tombées, et poèmes épiques. J’ai, dans ma première enfance, vu l’étalage de Crispin Tucker : mon père ne voulait pas que je me livrasse à d’autres études que celles qui se rapportaient à l’architecture. Quand je passais par-là, avec quel bonheur entr’ouvrais-je timidement un volume dépareillé de Clarisse, pendant que le vieux Crispin, à la panse ronde, à l’œil rond et véron, au corps figuré en boule, à la tête chauve, les mains dans ses poches, me regardant fixement et impatiemment du pas de sa porte, ou plutôt du seuil de son antre, avait l’air de dire :

Quand ce polisson aura-t-il fini ?

Oh ! si vous saviez le plaisir de cette lecture dans la rue, lecture volée, arrachée, furtive, subreptice, tremblante, palpitante, sous un regard jaloux ! J’ai parcouru ainsi deux volumes de Tom Jones, et je ne les oublierai jamais.

Crispin (c’était un de mes excentriques) avait la manie d’imiter le style des poètes à la mode et de faire imprimer sous leur nom les vers qu’il avait composés dans leur style. De sa manie il faisait une spéculation qui ne lui réussissait pas trop mal. On voyait, de temps à autre, paraître une ou deux pages de vers stupides, imprimés sur papier jaune avec une vignette en bois représentant mister Pope, ou doctor Arbuthnot, ou doctor Swift, auteurs prétendus de l’œuvre pseudonyme. C’était Crispin Tucker qui était le coupable. En outre, il avait boutique ouverte et boutique achalandée de littérature, de style épistolaire, de romances, de chansons, d’acrostiches, de couplets qu’il débitait à bon compte.

Oh ! les bonnes scènes qui eurent lieu dans cette vieille cave bibliothécaire, lorsque un bourgeois de Londres, d’une part, venait acheter à Tucker un couplet de fête pour sa femme, et que, d’une autre. Pope ou Goldsmith venaient demander raison au même personnage des vers qui leur étaient attribués par lui ! Un jour Swift se présenta chez Tucker, comme un fermier de campagne qui n’aurait pas été fâché de faire insérer dans le journal de la province une chanson ou un logogriphe avec sa signature. Voilà Tucker qui lui fait voir tout son magasin, qui lui développe toutes ses richesses, qui indique à ce bon fermier toutes les ruses du métier : comment il fait servir deux fois la même pièce en la rhabillant de quelques rimes, et comment il est très sûr que ses vers sont excellens, puisqu’il les compose d’un hémistiche emprunté à Pope et d’un autre emprunté à Swift. Le docteur joue bien son rôle ; et le lendemain il amène Pope, plus vaniteux, plus colère, plus impatient, et qui bouleverse la boutique du faussaire, en s’écriant : Je suis Pope !


§. XXII.
Psalmanazar, Chatterton, Pseudo-Milton et Pseudo-Shakspeare.

Un des plus assidus visiteurs de Tucker était Psalmanazar. Ce nom vous étonne. Son nom est moins bizarre que sa vie, telle qu’il l’a donnée lui-même et telle que je l’extrairai de ses confessions.

Psalmanazar appartient à cette série d’originaux dont la manie a été de se constituer faussaires en littérature. L’un inventa une vieille pièce qu’il attribua à Shakspeare et dont il fit cadeau à un libraire ; l’autre, pour ternir la réputation de Milton, inventa une fable ridicule ; le malheureux Chatterton prit le costume et le langage d’un moine du XIIe siècle ; sa mascarade n’ayant pas réussi, il se suicida. Mais vous avez entendu parler de tous ces excentriques ; en voici un qui a fait du bruit à Londres dans son temps et que vous ne connaissez pas. Laissons-le parler :

Psalmanazar.

« Ma famille était ancienne, mais déchue. Je n’avais que cinq ans lorsque mon père fut obligé de s’éloigner et d’aller vivre à près de deux cents lieues de son domicile. Ma mère, malgré l’abandon de son mari et son peu de fortune, n’ayant que moi pour fils, m’envoya à une école du voisinage. « J’avais l’esprit vif et je fis de rapides progrès ; mais la vanité, le désir de parvenir, le besoin de jouissances, se développèrent rapidement en moi. J’entrai chez les jésuites, et je fus ensuite confié à un professeur, qui, au lieu de nous expliquer les auteurs grecs, qu’il n’entendait pas, entreprit de nous montrer le blason, la géographie, les fortifications. Je perdis, sous lui, le goût de l’étude des langues et de la belle littérature ; j’acquis une variété de notions incohérentes. Il était donc possible, avec de l’audace, de parler de beaucoup de choses sans les connaître, et de se donner, sans travail, l’apparence du savoir. Le supérieur d’un petit couvent allait ouvrir un cours de philosophie. Je suivis ce cours, et mon orgueil augmenta. J’allai ensuite étudier la théologie sous un maître dominicain, dans une université voisine. Transplanté tout à coup, à l’âge de quinze ans, dans une ville populeuse, qui m’offrait le spectacle nouveau du luxe, des richesses, de la dissipation, des plaisirs, j’achevai de perdre le goût que j’avais eu pour le travail. Mes sens s’éveillèrent ; je voulus briller, jouir et bien vivre. Je perdis mon temps à fréquenter le théâtre et les lieux de réunion, à dessiner des vues des environs, à me promener avec des jeunes gens de mon âge, et même avec des femmes. C’est ainsi que se passa dans l’oisiveté la plus complète, mais sans aucune action coupable, l’année de ma théologie. J’avais écrit à ma mère le peu de progrès que je faisais dans mes études ; elle m’envoya de l’argent, et m’ordonna en même temps de me rendre à Avignon, chez un riche conseiller, qui consentait à me prendre pour précepteur d’un de ses neveux, encore enfant.

« Au lieu de me fatiguer à l’instruire, je passai avec mon élève tout mon temps à jouer de la viole ou de la flûte. Un homme riche et d’une grande naissance me confia ses deux enfans, dont le plus âgé avait sept ans. Leur mère les gâtait : femme jeune, jolie, vive et spirituelle, dont le mari était ivrogne, et qui était fort lasse de son mari.

« Elle vit avec plaisir auprès de ses enfans un jeune professeur docile à toutes ses volontés, complaisant pour toutes ses faiblesses. Moi, loin de chercher à la séduire, je jouai le tartufe. J’affectai une dévotion outrée et une chasteté inébranlable, qui n’étaient point dans mon cœur. Ma figure était agréable : le goût que cette femme avait pour moi surmontait le dédain que lui inspirait ma pauvreté, et elle me fit des avances. Ma gaucherie, mon inexpérience, l’embarras de déposer le masque de la vertu, les rendirent inutiles. Après diverses tentatives, renouvelées par intervalles, pendant l’espace de six mois, et toujours infructueuses, elle changea tout à coup, et ne me témoigna que la plus froide indifférence ; puis elle annonça l’intention de partir et d’emmener ses fils avec elle, sans dire à leur précepteur s’il devait les accompagner, ou si elle me laisserait avec son mari, ou enfin si elle me reverrait.

« Quoique j’eusse prévu ou craint cet événement, j’en parus très affligé. La dame voulut en profiter, et fit sur moi, la nuit même de mon départ, un dernier essai de ses charmes, qui fut infructueux. Alors, outrée de dépit, elle me fit signifier mon congé définitif, par une femme de chambre, qui ne me laissa pas ignorer l’opinion que sa maîtresse avait de moi, et la cause de mon expulsion.

« D’Avignon je me rendis à Beaucaire, dans le moment de la foire ; j’empruntai de l’argent à plusieurs marchands de ma connaissance, puis à quelques moines que j’intéressai à mon sort, en me faisant passer pour un jeune homme de famille protestante, converti à la religion catholique, et, pour cette raison, persécuté par son père. De retour à Avignon, je me fis délivrer, par le supérieur d’un couvent, un certificat qui constatait que j’étais un jeune étudiant en théologie, Irlandais d’origine, obligé de quitter son pays, et allant à Rome en pèlerinage. Je reçus dans une chapelle un accoutrement complet de pèlerin aux pieds de la statue d’un saint auquel on m’avait consacré. Je m’en revêtis, sortis de l’église et de la ville ; et ainsi déguisé, pris le chemin de Rome, demandant l’aumône en latin à tous les religieux, recueillant quelques sommes, et quand ma bourse se trouvait garnie, cessant de mendier, non par honte, mais par indolence.

« La route que je suivais me conduisit à peu de distance du lieu où résidait ma mère. Je ne pus résister au désir de l’aller voir ; néanmoins, craignant d’être reconnu, je n’osais pas me montrer dans ma ville natale : je m’y glissai, comme un coupable, à la faveur de la nuit, et ce fut de nuit aussi que j’entrai dans la maison patern«elle. Ma mère m’accueillit avec tendresse : cependant, au bout de deux ou trois jours, elle m’engagea à me rendre auprès de mon père, qui pourrait, disait-elle, me procurer des ressources. Cette proposition m’étonna d’autant plus que mon père était fort éloigné, et qu’un commerçant de la ville avait récemment rapporté qu’il se trouvait dans un état peu prospère. Je soupçonnai qu’un de mes cousins, pour lequel ma mère témoignait beaucoup d’affection, avait une part très grande dans le conseil qu’elle me donnait. Celle-ci, s’apercevant de l’impression fâcheuse que faisait sur son fils sa proposition, n’épargna rien pour me persuader qu’en m’engageant à ce voyage, elle désirait seulement vérifier la condition où se trouvait mon père. Je consentis à tout, revêtis de nouveau l’habit de pèlerin, et me rendis, par le secours des aumônes qu’on me donnait, dans cette partie de l’Allemagne qu’habitait mon père.

« Sur les routes, ce n’étaient que cadavres rongés par les chiens, ou suspendus par douzaines à des gibets. C’étaient de ces soldats licenciés qui, après la paix de Ryswick, n’ayant plus ni feu ni lieu, parcouraient le pays en bandes nombreuses, pillaient les villes et les villages : on en faisait prompte justice quand on pouvait s’en saisir, les laissant ainsi exposés après leur mort, pour épouvanter ceux qui auraient voulu les imiter.

« Je parvins sans accidens fâcheux à rejoindre mon père, qui me reçut avec tendresse, mais qui, par sa pauvreté, était hors d’état de m’offrir aucun moyen d’existence. Je songeai donc à revenir auprès de ma mère. Mon père me détourna de ce projet.

« Que deviendrai-je, pauvre pèlerin irlandais ? — Depuis que je voyageais à travers le monde, j’avais vu le mensonge et l’escroquerie réussir. — Je mentis, je fus escroc ; mais je portai dans ma résolution une persévérance scientifique.

« Les leçons de géographie de mon professeur jésuite m’avaient fait pressentir combien on savait peu de chose sur la Chine, le Japon et les contrées les plus orientales de l’Asie. Je résolus de me faire passer pour un Japonais natif de l’île de Formose, qui avait été converti à la religion chrétienne. J’imaginai un nouvel alphabet, une nouvelle grammaire, une nouvelle division de l’année en vingt mois, une nouvelle religion, et tout ce qui était propre à accréditer le rôle que je voulais jouer. Je m’habituai à écrire avec les caractères que j’avais inventés, et je me fis un certificat calqué sur celui d’Avignon, et avec les mêmes signatures, que je contrefis. « Je me dirigeai sur l’Alsace, passai à Cologne et ensuite à Landau où je devins suspect par le récit que je faisais aux soldats de mes aventures et de mon origine japonaise. On me prit pour un espion ; on me jeta dans un cachot, et je fus sur le point d’être fusillé ; mais on se contenta de me chasser de la ville, avec injonction de n’y jamais rentrer, sous les peines les plus sévères. Cette leçon ne me corrigea point. J’errai ainsi en Allemagne, en Brabant, en Flandre, trouvant partout des hommes insoucians ou incrédules, recueillant quelques aumônes qui étaient promptement dissipées.

« Les habitudes indolentes et avilissantes qu’un tel genre de vie me faisait contracter, me rendirent insensible à la honte. Mes habits n’étaient que des haillons, et la malpropreté la plus repoussante me défigurait. Lorsque arrivé dans une grande ville, je demandais refuge dans un hôpital, sans égard pour mes certificats qu’on ne lisait point, on me plaçait toujours parmi les plus misérables, et dans les endroits les plus sales. Je fus enfin couvert de vermine et infecté de la gale ! Béni soit ce dernier fléau, qui m’empêcha de devenir l’instrument du libertinage !

« Dans diverses grandes villes du Brabant, il y avait des espèces de religieuses non cloîtrées, qui parcouraient les rues et les maisons pour y visiter les pauvres et leur procurer des ressources. Des femmes indignes, se cachant sous cet habit, cherchaient quelquefois, dans la classe des vagabonds, des jeunes gens bien faits qu’elles emmenaient avec elles sous prétexte de les faire connaître à des dames pieuses et charitables qui devaient les secourir, tandis qu’elles les conduisaient chez les dames d’un autre genre et dans un autre but. Je fus plusieurs fois choisi par ces entremetteuses, et les traces de la maladie honteuse que ma nudité trahissait, me faisaient aussitôt renvoyer. Quoique je fusse resté jusqu’alors innocent de tout commerce avec les femmes, j’avoue que la faim et la misère m’auraient rendu le refus impossible.

« Tandis que j’étais à Liège, où je recevais de l’hôpital la pitance du pauvre, j’appris qu’un recruteur, logé dans un des faubourgs de la ville appartenant aux Hollandais, engageait des jeunes gens pour le service des provinces unies. Je déterminai une douzaine de mes compagnons mendians à s’aller offrir à ce raccoleur. Le recruteur, après m’avoir interrogé, me garda, tandis qu’il se défît de toutes ses autres recrues, en faveur de divers officiers dont il était l’agent. Il me procura de la nourriture et des vêtemens décens. Il essaya, par des bains, des saignées, des frictions, de me guérir de la gale, et ne put y parvenir. Il m’emmena néanmoins à Aix-la-Chapelle, où il tenait un café et un billard, dans une des plus belles parties de la ville, et m’employa comme garçon de café et comme précepteur, pour enseigner à lire à son fils. Ce limonadier fournissait aussi les salles de bal et les assemblées ; il m’y envoya plusieurs fois, et je vis enfin le beau monde dans tout son éclat. Je fus tellement frappé de cette vue, qu’elle m’inspira un projet qui tient de l’extravagance et de la folie et que je m’abstiendrai de mentionner dans ces mémoires. Tant que je vivrai, je ne l’oublierai jamais, et je remercierai toujours la Providence de m’avoir détourné de l’exécution de mon idée. J’aurais succombé à la tentation, si j’avais été envoyé seulement une fois de plus dans un de ces lieux si dangereux pour moi ; mais ma maladie cutanée, dont on voyait des traces sur mes mains, détermina mon maître à m’en interdire l’entrée. Ainsi, je fus deux fois préservé, par le fléau dont j’étais affligé, de malheurs plus grands que tous ceux qui m’ont accablé.

« Une circonstance fortuite me fit sortir de chez celui qui m’avait tiré de la misère. Il se trouvait absent, et était allé à Spa ; sa femme avait besoin de lui faire dire, dans un délai déterminé, de revenir sur-le-champ : elle m’y envoya. Je m’égarai sur la route, et craignant d’être grondé par ma maîtresse, je pris le parti de m’évader, non sans éprouver quelques remords. En passant à Cologne, je me laissai engager, avec une inconcevable étourderie, dans les troupes de l’électeur ; et les soldats, mes camarades, ajoutant foi à ce que je leur disais, je me fis passer, non plus pour un Japonais converti, mais pour un Japonais encore païen, et j’adoptai le nom de Psalmanazar. Ma vanité trouvait un certain plaisir dans la surprise qu’excitaient mes blasphèmes sur les vérités les plus sacrées de la religion, et aussi dans mes discussions avec les ecclésiastiques qui entreprenaient de me convertir. Je changeai de régiment, j’eus diverses aventures, et passai dans diverses garnisons, me complaisant dans mes impostures, et éprouvant une folle jouissance à abuser de la crédulité de mes compagnons d’armes. Mon régiment fut envoyé au fort de l’Ecluse, dont le chevalier Lauder, gentilhomme écossais, d’un caractère respectable, était, gouverneur : il avait pour aumônier un de ses parens, nommé Innes, prêtre débauché, hypocrite et rusé, qui fît connaissance avec moi. L’aumônier, sans être ma dupe, vit tout le parti qu’il pouvait tirer lui-même, pour son avancement, de la fable que lui débitait Psalmanazar. Il m’enseigna l’anglais, qu’il savait mal, et me persuada de me laisser convertir par lui à la religion anglicane, et de me faire baptiser. Moi, qui n’avais alors que dix-huit ans, je me prêtai à cet impie stratagème : le brigadier Lauder fut mon parrain ; il me nomma George. Innes reçut de Compton, évêque de Londres une promotion, pour prix des soins qu’il s’était donnés.

« J’allai donc à Londres, où ma renommée m’avait précédé ; et l’on ne douta point que je ne fusse natif de Formose, quand on me vit manger de la viande et des racines crues, et écrire couramment en caractères inconnus. Innés me força de faire une traduction en langage de Formose, du catéchisme anglican, qui fut placé, par l’évêque de Londres, au nombre des manuscrits les plus curieux de sa bibliothèque. Encouragé par le succès de mon imposture, j’y mis le comble en publiant sous mon nom supposé de George Psalmanazar, une description de l’île de Formose, dans laquelle se trouvaient gravés mon alphabet formosan, les figures des divinités du pays, les costumes des habitans, leurs temples, leurs édifices, leurs navires, et une carte de l’île de Formose et des îles du Japon. Je n’avais que vingt ans. Je trompai toute l’Angleterre. Qu’il est facile d’en imposer au monde et aux savans ! Mon roman géographique eut un immense succès. On en parla dans tous les recueils érudits de l’Europe. Une grande discussion s’éleva. Comme dans ma relation je disais que j’avais été séduit par un jésuite qui, en partant de mon pays, m’avait aidé à voler le trésor de mon père, les jésuites, et surtout le père Fonteney, m’attaquèrent avec violence. D’un autre côté, plusieurs membres de la Société royale, tels que les Halley, les Mead, les Woodward, qui étaient, surtout le premier, connus par leur opposition aux dogmes du christianisme, n’ajoutaient point foi à la prétendue conversion de ce jeune Japonais qui, dans son livre et ses discours, soutenait la vérité de la révélation évangélique avec toute la science d’un théologien. Ils me considéraient, non sans raison, comme un hypocrite et un imposteur ; mais, dans leur emportement et le désir qu’ils avaient de me démasquer, mes antagonistes prétendirent avoir découvert ce que j’étais, et avancèrent plusieurs faits controuvés. Il fut facile aux hommes pieux qui croyaient à la sincérité du nouveau converti, de réfuter leurs assertions. Ainsi, la fraude s’accrédita par les moyens mêmes qu’on prenait pour la combattre. Je parus aux yeux du public religieux un néophyte sincère, que persécutaient les fanatiques et les incrédules : mon caractère personnel contribuait beaucoup à affermir ma réputation de bonne foi. Indolent et insouciant, je me montrai dépourvu d’ambition, plutôt prodigue qu’intéressé, et irréprochable dans ma conduite et dans mes mœurs. 3Ies apologistes disaient : « Sans aucun vice, il possède toutes les vertus, une piété sincère, une grande candeur d’âme, un attachement à tous ses devoirs ; quel intérêt peut-il donc avoir pour se rendre coupable d’une si abominable profanation que celle dont on l’accuse ? Lors même qu’il en aurait conçu l’idée, sa jeunesse et son inexpérience ne le rendraient-elles pas incapable de soutenir un pareil rôle ? » Ces raisons parurent irrécusables, et il passa généralement pour constant que Psalmanazar était un natif de Formose. Ma relation fut considérée comme authentique et citée comme une autorité ; elle eut plusieurs éditions, et fut traduite en diverses langues.

« Je recommençai donc ma vie indolente, que soutenaient les libéralités de personnes pieuses qui s’étaient cotisées pour m’assurer une petite pension. Je passai ainsi encore douze ans dans cette espèce d’affaissement moral, dans cet engourdissement de l’âme qui n’excluait pas la vivacité de l’esprit et la sensibilité du cœur ; mon penchant à l’amour ne m’entraîna jamais dans le libertinage.

« Vers l’âge de trente-deux ans, l’amour sincère que m’inspira une jeune femme produisit en moi un changement complet, mais non subit. Quelques livres religieux que je lus alors commencèrent à m’inspirer une conviction entière de la vérité du christianisme, et ensuite une piété fervente, qui fit naître en moi le désir, et bientôt après la ferme volonté de travailler à mon entière conversion. Pour y parvenir, je renonçai d’abord aux bienfaits de ceux que j’avais abusés ; résolu à vivre de mon travail, j’appris l’hébreu, j’annonçai aux libraires que je traduirais, pour un juste salaire, tous les livres qu’ils désireraient, pourvu qu’ils ne fussent point contraires à la religion et à la morale. Je me créai ainsi une indépendance qui m’élevait à mes propres yeux. »

— Ici s’arrête l’excentricité de Psalmanazar. Il a passé le reste de sa vie, très pieux, très contrit, fort honnête. Il a confessé dans ses mémoires les bizarreries et les voluptés de sa vie d’escroc. Tenez, les voici. Passez dans cette bibliothèque. Vous les trouverez sur le troisième rayon à gauche.

J’entrai en effet, et je me vis entouré d’une armée de livres bizarres, dont les titres, le contenu, l’impression, les gravures rivalisaient d’étrangeté. J’en ouvris quelques-uns.

— Parbleu, m’écriai-je, on croirait être ici dans les petites-maisons de la pensée.


§. XXIII.
Bibliothèque absurde.

— Je le crois bien, dit Wordem. Ce sont ici les livres excentriques : Mémoires de George Psalmanazar, Mémoires de Cardan. — Cervelli, Cervelloni, Cervellacci, Cervellini. — Les Songes de Quevedo. — Toutes les œuvres des académies italiennes et de leurs — enflammés, — enfarinés, — humides, — secs, — goulus, — enragés, — tortus, — crochus, — bancals, — furieux, — innommés, — vengés, — frisés, — malavisés, — assommés, — grands-nasiers, — petits-nasiers, et autres, emplissant de leurs noms seuls un catalogue de six cents pages, — académies fort importantes dans l’histoire littéraire de l’Italie, dont elles ont dévoré, comme une nuée de sauterelles, la subsistance intellectuelle et la vie morale.

Puis deux mille volumes de vers burlesques dans tous les dialectes d’Italie pour louer la peste, la teigne, le melon, l’épingle, la puce, la torture, Néron, Busiris, la syphilis, etc., etc., et trente pages d’etcétéra.

Voici encore des livres que personne n’a jamais compris : — Le songe de Polyphile, — Nostradamus, — quatre-vingts volumes de rêveries sur Nostradamus, — Homerus Hebraïzans, pour prouver qu’Homère était Juif, —- Les Enfers de l’antiquité, pour prouver que le paradis perdu fut placé jadis en Hollande, etc ; — et un millier d’autres stupidités savantes, allégoriques, cabalistiques, mystiques, herméneutiques ; Raymond Lulle ; le Théâtre universel de cet Italien qui reçut de François F six cents écus pour composer cette œuvre où devait se trouver Tout ; etc., etc.

Vous pensez bien que les acrostiches ne manquaient pas à ce grand hôpital de la pensée,


Et que
l’absurde
manie
des vers
figurés, qui, pendant le moyen-âge,
constituaient un grand poète, préférable
à Dante,
au-dessus
de Virgile
lui-même,
avait laissé là des traces nombreuses. On y voyait tous les
écrivains qui avaient fait des pots avec leurs phrases,
des vases avec leurs vers, et même les capricieux,
les fantasques, qui, comme notre savant
et éloquent contemporain,
Avaient descendu typographiques,
un moment d’escaliers
les degrés des billevesées
brillans sur papier vélin
de leur pensée à bâtir

pour s’amuser

— Rendons cette justice aux Français, disait Wordem ; ils sont en petit nombre ici. Leur bon sens les arrache à ces lubies, à ces extravagances, dont quelques-unes, toutefois, sont pleines d’esprit et de sens, par exemple celles de Tabouret sieur Desaccords.

Voici pourtant un certain Pierre-le-Loyer, né à Huillé, près d’Angers, qui mérite attention. Il soutient gravement qu’il est descendant en ligne directe d’Issacar, parce que Issacar en hébreu signifie loyer, rétribution. Dans son livre d’Edom ou les colonies induméanes que voici, il avance avec la même gravité que l’Anjou a été peuplé par une colonie juive ; ce qu’il prouve par des étymologies vraiment admirables : « Le village d’Huillé, dit-il, est évidemment le Holoë d’Ezéchiel. » La Tabarderie, c’est Hadar, fils de Madian ; il retrouve des traces de son cher Anjou non-seulement dans la Bible, mais chez Homère. Il croit sérieusement que tous les écrivains grecs n’ont pensé qu’à l’Anjou, que l’antre des nymphes, si bien décrit par le poète, se rapporte aux localités situées entre Lignerelles et Chaufour ; enfin, comme preuve irréprochable et de la vérité de ses assertions et de la mission prophétique qu’il s’attribue et de la prévision d’Homère, il cite un vers de l’Odyssée, qui signifie évidemment, en retournant seulement les lettres :

« Pierre-le-Loyer, Angevin, Gaulois, d’Huillé. »

N’est-ce pas quelque chose d’admirable ? et après un pareil exemple de folie sérieuse, pourquoi vous citerai-je tous les ouvrages sur l’Onéirocritie, sur l’art de se rendre heureux par des songes ; les ouvrages historiques qui ont été consacrés à la description fort longue des songes de Louis XIV ; les innombrables folies ascétiques d’Arthus Désiré, de Doré de Beaulxamis, et de ce bon capucin anonyme qui adresse son livre aux mamelles, à la poitrine, aux pieds, aux genoux, au col, aux épaules inébranlables de la vierge Marie ? « Colonne de l’univers, dit-il, bouclier de défense, rempart de notre protection, » etc., etc.

Vous montrerai-je, dans ce coin-ci, les systèmes du monde ; le dernier, publié en 1830 par Woodley, qui soutient que la lune et les étoiles sont des fragmens de glace ; la sextessence diallactique et potentielle du conseiller Démons ; la Démonstration de la quatrième partie de rien ; les Oracles divertissans de Wilson de la Colombière : les ouvrages de Fludd, etc., etc., etc. ?

Voici un compartiment plus digne d’intérêt et d’estime ; ceux-ci, ce sont les vrais humoristes, Gozzi, Cervantès, Sterne, Nodier dans son admirable Trilby, Cazotte dans ses petits chefs-d’œuvre que vous n’appréciez pas, enfin tout ce que le caprice a dicté au génie, toutes les arabesques de la pensée !


PH. CHASLES.

  1. Eccentric, Eccentricity, mot emprunté à l’astronomie, — l’ellipse irrégulière des comètes, — une conduite en dehors de toutes les règles reçues, et du système général.
  2. Agnolo Firenzuola.
  3. Voir pour le sens de ce mot l’Association agricole et domestique de M. Fourier. 2 vol. in-8°, Paris.
  4. Novelle del Sermini.