Les Entretiens d’Épictète/III/1

Traduction par Victor Courdaveaux.
Didier (p. 225-233).

LIVRE TROISIÈME

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CHAPITRE Ier




Sur la parure.

Un jeune homme qui étudiait la rhétorique s’était présenté à lui; ses cheveux étaient arrangés avec un grand art, et toute sa toilette était recherchée. Réponds-moi, lui dit-il: N’y a-t-il pas des chiens et des chevaux qui te semblent beaux? D’autres qui te semblent laids? Et n’en est-il pas de même dans toutes les autres espèces d’animaux? — Je le trouve, dit l’étudiant. — N’y a-t-il pas aussi des hommes qui te semblent beaux, et d’autres qui te semblent laids? — Et comment ne serait-ce pas? — Est-ce donc pour la même cause que nous appelons chacun de ces êtres beau dans son genre, ou chacun d’eux l’est-il pour une cause particulière? Voici qui te fera voir ce qu’il en est. Nous voyons que le chien est né pour une certaine fin, le cheval pour une autre, et le rossignol, je le prends au hasard, pour une autre encore. On a donc le droit de dire d’une manière générale que chaque être est beau, quand il a les perfections qui sont dans sa nature; et, comme la nature de chaque espèce d’êtres est différente, il me semble aussi que chacune d’elles a sa beauté différente. Cela n’est-il pas vrai? — Oui. — Ce qui fait donc la beauté du chien, fait la laideur du cheval; et ce qui fait la beauté du cheval, fait la laideur du chien, puisque leurs natures sont différentes. — Cela me semble. — Ce qui fait la beauté de l’athlète au Pancrace, ne fait pas le bon lutteur, et ferait un coureur ridicule; et le même homme qui est beau dans le Pentathle, est fort laid dans la lutte. — Cela est vrai. — Qu’est-ce donc qui fait la beauté de l’homme, si ce n’est ce qui fait la beauté du chien et du cheval, chacun dans leur genre? — C’est cela même. — Qu’est-ce donc qui fait la beauté d’un chien? La présence de ce qui est la perfection du chien. Et la beauté d’un cheval? La présence de ce qui est la perfection du cheval. Qui fera donc celle d’un homme, si ce n’est la présence de la perfection humaine? Si donc, jeune homme, tu veux être beau, cherche à acquérir la perfection humaine. Mais quelle est-elle? Vois quels sont ceux-que tu loues lorsque tu loues impartialement. Sont-ce les hommes justes ou les hommes injustes? — Les justes. — Les hommes chastes ou les libertins? — Les hommes chastes. — Ceux qui sont maîtres d’eux-mêmes ou ceux qui ne le sont pas? — Ceux qui en sont maîtres. — Te rendre tel, sache-le donc, c’est te faire beau; si tu y manques, tu, seras laid inévitablement, alors même que tu emploierais tous les moyens pour être beau en apparence.

Je ne sais plus que te dire après cela; car, si je te dis ce que je pense, je te fâcherai, et tu me quitteras, peut-être pour ne plus revenir; et, si je ne te le dis pas, vois un peu ce que j’aurai fait: tu seras venu vers moi, pour que je te serve à quelque chose, et je ne t’aurai servi à rien; tu seras venu à moi comme à un philosophe, et je ne t’aurai pas parlé comme un philosophe. N’est-ce pas de la cruauté à ton égard que de te laisser sans te corriger? Si plus tard tu devenais raisonnable, tu aurais le droit de me faire des reproches. « Qu’est-ce qu’Epictète a donc aperçu en moi (pourrais-tu dire), pour que, me voyant venir à lui tel que j’étais, il m’ait ainsi laissé avec mes défauts, sans jamais me dire même un seul mot? A-t-il donc tant désespéré de moi? N’étais-je pas jeune? N’écoutais-je pas ce qu’on me disait? Combien n’y a-t-il pas d’autres jeunes gens à qui l’âge fait faire souvent les mêmes fautes qu’à moi? J’ai entendu dire qu’un certain Polémon, de jeune libertin qu’il était, s’était converti ainsi. Admettons qu’Epictète n’ait pas cru que je pouvais être un Polémon, mais du moins il pouvait corriger ma façon de me coiffer; il pouvait m’enlever mes colliers, me faire renoncer à m’épiler; et il s’est tu, quand il me voyait, dirai-je avec quel accoutrement?

Je ne te dis pas, moi, à qui convient cet accoutrement; mais tu le diras, toi, quand tu seras revenu à toi-même; tu sauras alors ce qu’il est, et ce que sont les gens qui se le donnent.

Si tu me faisais plus tard ces reproches, que pourrais-je dire pour ma défense? « Que, si j’avais parlé, tu n’aurais pas suivi mes avis? » Mais est-ce que Laïus suivit ceux d’Apollon? Est-ce que, en le quittant, il ne s’enivra pas, et n’envoya pas promener l’oracle? Eh bien! cela empêcha-t-il Apollon de lui dire la vérité? Et certes, moi, je ne sais pas si tu suivras ou non mes avis, tandis qu’Apollon savait très-bien que Laïus ne suivrait pas les. siens; et il lui dit vrai, pourtant! Et pourquoi le lui dit-il? Mais pourquoi aussi est-il Apollon? Pour quoi rend-il des oracles? Pourquoi a-t-il pris pour lui ce rôle de prophète? Pourquoi est-il une source de vérité, vers laquelle on se rend de toutes les parties de la terre habitée? Pourquoi porte-t-il écrit sur le fronton de son temple: « Connais-toi toi-même? » Ce que personne ne songe à faire.

Est-ce que Socrate persuadait à tous ceux qui venaient le trouver,de s’occuper d’eux-mêmes? Pas à un sur mille. Et cependant, comme c’était là le rôle qui lui avait été assigné par Dieu, ainsi qu’il le dit lui-même, y manqua-t-il jamais? Au contraire, que dit-il à ses juges? « Si vous me renvoyez, à la condition de ne plus faire ce que je fais, je ne vous obéirai pas, et je ne changerai pas de conduite. J’accosterai les jeunes gens, les vieillards, tous ceux en un mot qui se trouveront sur ma route, et je leur demanderai ce que je leur demande maintenant; et ce sera à vous surtout, mes concitoyens, que je le demanderai, parce que vous m’appartenez de plus près par le sang. — As-tu donc tant le loisir, ô Socrate (lui répond-on), de t’occuper des affaires des autres et de ce qui ne te regarde pas? Que t’importe ce que nous faisons? Et qu’as-tu à venir nous dire: Toi qui es mon camarade et mon parent, tu ne t’occupes pas de toi, et tu deviens pour la ville un mauvais citoyen, pour tes parents un mauvais parent, pour tes voisins un mauvais voisin? Toi, de ton côté, qui donc es-tu? » C’est alors qu’il est beau de dire: « Je suis celui qui doit s’occuper des hommes. » Ce n’est pas le premier bouvillon venu qui ose tenir tête au lion; mais, quand il se présente un taureau pour lui tenir tête, avise-toi donc de dire à ce taureau: « Qui es-tu? Et de quoi t’occupes-tu? » O homme, dans toutes les espèces il y a des individus d’élite: il y en a parmi les bœufs, parmi les chiens, parmi les abeilles, parmi les chevaux. Ne va pas dire à l’individu d’élite: « Qui donc es-tu? » Sinon, il trouvera quelque part une voix pour te dire: « Moi, je suis ce qu’est la pourpre dans le manteau. Ne me demande donc pas de ressembler aux autres; ou bien prends-t-en à ma nature, qui m’a fait différent des autres. »

Est-ce donc là ce que je suis, moi Epictète? Mais comment puis-je l’être? Et toi, es-tu donc capable d’écouter la vérité? Plût au ciel que tu le fusses! Mais cependant, puisque j’ai été pour ainsi dire condamné à porter la barbe blanche et le vieux manteau, et que tu es venu vers moi comme vers un philosophe, je ne te traiterai pas avec rigueur, ni comme un incurable, et je te dirai: « Jeune homme, qui veux-tu rendre beau? Sache d’abord qui tu es, et ne songe à te parer qu’après cela. Tu es un homme, c’est-à-dire un être animé, destiné à mourir, et qui doit faire un usage raisonnable de tout ce que ses sens lui présentent. Qu’est-ce qui est donc raisonnable? Ce qui est conforme à la nature, et parfait (en son genre). Or, qu’y a-t-il de plus excellent en toi? L’animal? Non. L’être mortel? Non. L’être pourvu des sens? Non. Ce que tu as de plus excellent en toi, c’est ta raison. Voilà ce qu’il te faut embellir et parer. Quant à ta chevelure, laisse-la au gré de celui qui l’a disposée comme il l’a voulu. Voyons; quels différents noms portes-tu encore? Es-tu un homme ou une femme? — Un homme. — Pare donc un homme en toi et non pas une femme. Celle-ci est née avec une peau lisse et douce: si elle a beaucoup de poils, elle est un phénomène, et on la montre à Rome parmi les phénomènes. Mais chez l’homme ceci arrive précisément quand il n’a pas de poils. Si c’est naturellement qu’il n’en a pas, il est un simple phénomène; mais, s’il se les est ôtés et enlevés lui-même, que ferons-nous de lui? Où le montrerons-nous? Quelle affiche lui composerons-nous? « Je vous ferai voir un homme qui aime mieux être une femme qu’un homme. » O le merveilleux spectacle! Tout le monde s’extasiera devant une pareille affiche. Par Jupiter! je crois que ceux qui s’épilent ne le font que parce qu’ils ne comprennent pas que c’est là ce qu’ils font. O homme, que peux-tu reprocher à la nature pour ton compte? De t’avoir fait homme? Quoi donc! ne devait-elle faire que des femmes? A quoi te servirait alors de te parer? Et pour qui te parerais-tu, si tout le monde était femme? Mais les poils te déplaisent! Eh bien! enlève-toi les tous et complètement. Enlève ce... (Quel nom lui donner?) qui est la cause des poils. Fais-toi femme de tout point, pour que nous ne nous y trompions pas. Ne sois pas moitié homme et moitié femme. A qui veux-tu plaire? A ces dames. Plais-leur comme un homme. — Oui, mais elles aiment les peaux lisses. — Puisses-tu te faire pendre! Si elles aimaient les hommes qui se prostituent, irais-tu te prostituer? Est-ce donc là ton rôle? N’es-tu né que pour être aimé des femmes sans mœurs? Est-ce de toi alors que nous ferons un citoyen de Corinthe, et, au besoin, un préfet de la ville, un directeur de la jeunesse, un préteur, un président des jeux? Voyons; quand tu seras marié, voudras-tu encore te faire épiler? Pour qui le ferais-tu, et dans quel but? Puis, quand tu auras des enfants, nous les présenteras-tu épilés, pour les faire admettre au nombre des citoyens? O le bon citoyen! O le bon sénateur! O le bon orateur! Sont-ce là les jeunes gens qu’il nous faut souhaiter d’avoir et d’élever? »

Non pas, jeune homme, par tous les Dieux! Mais, après m’avoir entendu te parler ainsi, dis-toi en me quittant: « Ce n’est pas Epictète qui m’a dit cela (car d’où l’aurait-il tiré?); c’est un Dieu bienveillant qui me l’a dit par sa bouche. Autrement, il ne serait pas venu à la pensée d’Epictète de me tenir ce langage, lui qui n’a l’habitude de parler ainsi à personne. Allons donc, et obéissons au Dieu, pour ne pas nous exposer à sa colère? » N’est-ce pas là ce que tu dois te dire? Si un corbeau t’avertit par ses croassements, tu crois que ce n’est pas lui qui t’avertit, mais Dieu par lui: diras-tu donc, lorsque Dieu t’avertit par la voix d’un homme, que ce n’est pas lui qui a fait parler ainsi cet homme, pour que tu connusses la puissance de la divinité, qui avertit les uns d’une façon, les autres d’une autre, mais qui fait toujours passer ses avis les plus graves et les plus importants par la bouche de son meilleur messager? N’est-ce pas, en effet, ce que dit le poète?

« Car nous lui avons dit d’avance, en lui envoyant Mercure, le vigilant meurtrier d’Argus, de ne pas le tuer, et de ne pas épouser sa femme. » N’était-ce pas là ce que Mercure devait descendre lui dire? Aujourd’hui, de même, les dieux te disent, en t’envoyant Mercure, leur messager et le meurtrier d’Argus: « Ne perds pas ton temps à changer ce qui est bien; laisse l’homme être un homme, la femme être une femme, la beauté de l’homme être la beauté de l’homme, et sa laideur aussi être la laideur de l’homme. » C’est qu’en effet ta chair et tes poils ne sont pas toi; ce qui est toi, c’est ta faculté de juger et de vouloir. Fais la belle, et tu seras beau. Pour le moment, je n’ose pas te dire que tu es laid; car c’est, je crois, le mot que tu voudrais le moins entendre. Mais vois ce que dit Socrate au plus beau et au plus élégant de tous les hommes, à Alcibiade: « Tâche donc d’être beau. » Et que lui dit-il pour cela? Lui dit-il: « Arrange ta chevelure, et fais épiler tes jambes? » A Dieu ne plaise! Il lui dit: « Donne tes soins à ta faculté de juger et de vouloir. Débarrasse-toi de tes faux jugements. » Comment faut-il donc traiter le corps? Suivant sa nature. Mais c’est un autre que ce soin regarde; laisse-le lui. — Faut-il donc être sale? — A Dieu ne plaise! Mais ce que tu dois tenir propre, c’est l’être que tu es par ta nature: si tu es homme, maintiens-toi propre comme un homme; si tu es femme, comme une femme; si tu es enfant, comme un enfant. — Non, dis-tu; mais enlevons aussi au lion sa crinière, pour qu’il ne soit pas sale; et au coq sa crête, car lui aussi doit être propre. — Oui, mais comme un coq; et cet autre, comme un lion; et le chien de chasse, comme un chien de chasse.