Les Entretiens d’Épictète/II/9

CHAPITRE IX




On n'est pas de force à remplir son rôle d'homme, et l'on se charge encore de celui de philosophe!

Remplir son rôle d'homme, et rien de plus, n'est pas encore une chose toute simple. Qu'est-ce que l'homme en effet ? Un être animé, dit-on, qui a la raison, et qui doit mourir. Or, tout d'abord, de qui la raison nous distingue-t-elle ? Des bêtes sauvages. Et de qui encore ? Du bétail, et de ce qui lui ressemble. Vois donc à ne jamais agir comme la bête sauvage ; autrement, c'en est fait de l'homme en toi : tu n'auras pas rempli ton rôle. Vois à ne jamais agir comme le bétail ; autrement, de cette façon aussi, c’en est fait de l'homme en toi. Quand donc agissons-nous comme le bétail ? Quand nous agissons en vue de notre estomac ou des plaisirs de la chair, sans réflexion, salement et sans soins, de qui nous rapprochons-nous ? Des bestiaux. Qui détruisons-nous en nous-mêmes ? L’être raisonnable. Quand nous agissons avec entêtement, avec méchanceté, avec colère, avec violence, de qui nous rapprochons-nous ? Des bêtes sauvages. Nous sommes, les uns des bêtes sauvages de grande taille, les autres de ces petites bêtes malfaisantes, à propos desquelles on dit : « Au moins si c’était un lion qui me mangeât ! » Mais, avec les unes comme avec les autres, c’en est fait de notre rôle d’homme. Qu’est-ce qui sauve, en effet, un raisonnement conjonctif ? C’est d’atteindre son but ; et c’est pour cela que ce qui sauve un raisonnement conjonctif, c’est d’être composé de propositions vraies. Et qu’est-ce qui sauve un raisonnement disjonctif ? Encore d’atteindre son but. Et une flûte ? Et une lyre ? Et un cheval ? Et un chien ? Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que l’homme se conserve à des conditions semblables, se perde à des conditions semblables ?

Toute qualité se fortifie et se conserve par les actes qui lui sont conformes, le talent du charpentier par de belles œuvres de charpentier, le talent du littérateur par de belles œuvres littéraires. Si vous vous habituez à écrire contrairement aux règles, tout votre talent se détruit et se perd infailliblement. De même l’honnêteté se conserve par des actes honnêtes, et des actes déshonnêtes la détruisent ; la loyauté se conserve par des actes loyaux, et des actes contraires la détruisent. Les défauts à leur tour se fortifient par des actes coupables : l’impudence par des actes impudents ; la déloyauté par des actes déloyaux ; l’amour de la médisance par des médisances ; l’irascibilité par la colère, et l’avidité par la supériorité des recettes sur les déboursés.

C’est pour cela que les philosophes nous avertissent qu’il ne suffit pas d’apprendre la théorie, qu’il faut y joindre encore la méditation, puis la pratique ; car il y a longtemps que nous sommes habitués à faire le contraire de ce qu’ils nous enseignent, et à suivre dans la pratique des idées qui sont le contraire des vraies. Si donc nous ne faisons pas à leur tour passer dans la pratique les idées vraies, nous ne serons jamais que des gens qui expliquent les pensées des autres. Aujourd’hui quel est celui de nous qui ne peut disserter avec art sur le bien et sur le mal ; montrer que telles choses sont bonnes, telles autres mauvaises, telles autres indifférentes ; que les bonnes sont les vertus et tout ce qui s’y rattache ; que les mauvaises sont leurs contraires ; que les choses indifférentes sont la richesse, la santé, la réputation ? Mais si, au milieu de notre dissertation, il survient un bruit un peu fort, ou si quelqu’un des assistants se moque de nous, nous voici décontenancés ! Philosophe, où donc est ce que tu disais ? D’où le tirais-tu quand tu le disais ? Cela était sur tes lèvres, et rien de plus. Pourquoi déshonorer des ressources que tu n’as pas su t’approprier ? Pourquoi te jouer de ce qu’il y a de plus respectable ? Autre chose est de faire comme ceux qui serrent dans leur cellier du pain et du vin, ou de faire comme ceux qui s’en nourrissent. Ce dont on se nourrit se digère, se répand dans le corps, devient des muscles, de la chair, des os, du sang, le teint et la respiration de la santé. Ce que l’on a serré, on l’a sous sa main pour le pouvoir prendre et montrer ; mais on n’en tire d’autre profit que de faire voir qu’on l’a. Quelle différence y a-t-il a exposer les idées que tu n’appliques pas, ou à exposer celles d’une autre école ? Assieds-toi et explique-nous le système d’Épicure. Peut-être nous l’expliqueras-tu plus habilement que lui-même. Pourquoi te prétendre Stoïcien ? Pourquoi tromper la foule ? Pourquoi joues-tu le Juif, quand tu es Grec ? Ne sais-tu pas pourquoi l’on dit qu’un tel est Juif, Syrien ou Égyptien ? D’ordinaire, quand on voit quelqu’un être à moitié ceci, à moitié cela, on dit : « Il n’est pas Juif, mais il joue le Juif. » Ce n’est que quand un homme prend l’esprit du baptisé et du sectaire qu’il est réellement Juif, et qu’on lui en donne le nom. Il en est de même de nous : nous n’avons pas été baptisés ; nous sommes Juifs de nom, mais pas de fait. Notre esprit ne répond pas à notre langage ; nous sommes loin d’appliquer ce que nous disons, et ce que nous sommes si fiers de savoir.

Voilà comme n’étant déjà pas de force à remplir notre rôle d’hommes, nous nous chargeons encore de celui de philosophes : c’est se charger, comme quelqu’un qui ne pourrait soulever dix livres, et qui voudrait porter la pierre d’Ajax.