Les Entretiens d’Épictète/II/12

Traduction par Victor Courdaveaux.
Didier (p. 150-153).

CHAPITRE XII




Des discussions.

Notre École a exposé dans le dernier détail tout ce qu’il faut apprendre pour savoir discuter ; mais elle nous laisse absolument sans instructions sur la façon dont on doit user de ce talent. Donne à celui de nous que tu voudras un ignorant pour discuter avec lui, et il ne trouvera-rien à en faire ; il tâtera un peu son homme, puis, si celui-ci répond à contre-temps, il ne saura plus par où le prendre. Alors il l’injuriera ou se moquera de lui, et dira : « C’est un ignorant ; il n’y a rien à en faire. » Un bon guide, au contraire, quand il trouve quelqu’un d’égaré, le met dans son vrai chemin, au lieu de le laisser là après force railleries et injures. Montre donc à cet homme toi aussi où est la vérité, et tu verras comme il ira. Si tu ne le lui montres pas, ne te moque pas de lui ; aie plutôt le sentiment de ton impuissance.

Comment faisait donc Socrate ? Il forçait son interlocuteur lui-même à rendre témoignage de la vérité de ce qu’il lui disait, et il n’avait besoin du témoignage de personne autre. Il avait donc le droit de dire : « Je laisse de côté les autres ; je me contente du témoignage de mon interlocuteur ; je ne demande pas l’avis des autres ; il n’y a que celui de mon interlocuteur que je demande. » Il savait, en effet, rendre si claires les conséquences de nos pensées, que le premier venu s’apercevait des contradictions qu’il y avait entre les siennes, et y renonçait. « Est-ce que l’envieux est en joie ? » disait-il. « Non, il souffre plutôt. Le voisinage d’un [1]sort contraire au sien l’a affecté. Mais quoi ! l’envie est-elle un chagrin causé par le malheur (d’autrui ?) Eh ! qui est envieux du malheur ? » C’est ainsi qu’il amenait son interlocuteur à dire que l’envie était un chagrin causé par le bonheur (d’autrui). « Mais quoi ! » (ajoutait-il), « pouvons-nous être envieux de ce qui est sans rapports avec nous ? » C’est ainsi qu’avant de s’éloigner il avait complété et précisé l’idée en question. Il ne disait pas (comme nous) : « Définis-moi l’envie ; » puis, quand on la lui avait définie : « Tu l’as mal définie, parce que ta définition n’est pas convertible dans le défini. » Termes techniques, ennuyeux et inintelligibles pour l’ignorant, et dont nous ne savons pas nous défaire. Nous ne savons pas agir sur l’ignorant, en nous y prenant de telle façon qu’il n’ait qu’à suivre ses propres pensées pour arriver à nous dire oui ou non. Aussi, sentant notre impuissance à cet égard, nous abstenons-nous avec raison de tenter l’affaire, pour peu que nous ayons de bon sens. Mais les étourneaux, qui sont le plus grand nombre, quand ils se trouvent en pareille conjoncture, embrouillent les autres et s’embrouillent eux-mêmes, et finalement en arrivent à échanger des injures, avant de se retirer.

Le premier et le plus singulier mérite de Socrate était de ne jamais s’emporter dans la discussion, de ne jamais proférer une parole outrageante ou injurieuse, mais de laisser dire ceux qui l’insultaient, et de couper court aux disputes. Si vous voulez connaître toute sa force en ce genre, lisez le Banquet de Xénophon, et vous verrez à quelles disputes il sut mettre fin. Aussi chez les poètes eux-mêmes est-ce avec raison un grand éloge que ce mot :

« Il sut faire cesser en un instant la dispute, si vive qu’elle fût. »

Disons tout ! De telles interrogations aujourd’hui ne seraient pas sans péril, et surtout à Rome. Celui qui les fera, en effet, ne devra évidemment pas les faire dans un coin ; il devra aborder un personnage consulaire, si l’occasion s’en présente, ou bien un richard, et lui poser cette question : « Peux-tu me dire à qui tu as confié tes chevaux ? — Moi ! — Au premier venu, sans connaissance de l’équitation ? — Nullement. — Eh bien ! à qui as-tu confié ton argent, ton or, tes vêtements ? — Je ne les ai pas non plus confiés au premier venu. — Et ton corps, as-tu bien examiné à qui tu en confierais le soin ? — Comment non ? — Évidemment encore à quelqu’un qui se connût aux exercices du gymnase et à la médecine ? — Parfaitement. — Est-ce donc là ce que tu as de meilleur ? Ou n’as-tu pas quelque chose qui vaille mieux encore ? — De quoi parles-tu ? — De ce qui use de tout cela, par Jupiter ! de ce qui juge chacune de ces choses et qui en délibère. — Tu veux parler de l’âme ? — Tu m’as compris ; c’est d’elle que je parle. — Par Jupiter ! je crois avoir là une chose qui vaut beaucoup mieux que toutes les autres. — Peux-tu donc nous dire comment tu prends soin de ton âme ? Car il n’est pas probable que toi, qui es un homme de sens, si considéré dans la ville, tu ailles, sans réflexion, abandonner au hasard ce qu’il y a de meilleur en toi, que tu le négliges et le laisses dépérir ? — Pas du tout. — En prends-tu donc soin toi-même ? Et alors est-ce d’après les leçons de quelqu’un, ou d’après tes propres idées ? » Il y a grand péril à ce moment que cet homme ne te dise tout d’abord : « De quoi te mêles-tu, mon cher ? Est-ce que tu es mon juge ? » Puis, si tu ne cesses pas de l’ennuyer, il est à craindre qu’il ne lève le poing et ne te frappe. Moi aussi, jadis, j’ai eu le goût de ces interrogations ; mais c’était avant de rencontrer cet accueil.


  1. Il y a ici une phrase altérée que j’ai traduite librement, en opposition complète avec M. Thurot et M. Coray.