Les Entretiens d’Épictète/I/28

CHAPITRE XXVIII




Il ne faut pas s’emporter contre les hommes. — Et qu’y a-t-il de grand, qu’y a-t-il de petit dans les choses humaines?

Qu’est-ce qui nous fait croire à une chose ? c’est qu’il nous semble qu’elle est. Il ne nous est donc pas possible de croire à une chose qui nous semble n’être pas. Pourquoi ? parce qu’il est dans la nature de notre intelligence d’adhérer à ce qui est vrai, de repousser ce qui est faux, de s’arrêter en face de ce qui est incertain. Quelle preuve en as-tu ? Crois, si tu le peux maintenant, qu’il est nuit. — Je ne le puis.— Crois qu’il ne fait pas jour. — Je ne le puis. — Crois que les astres sont pairs, ou crois qu’ils sont impairs. — Je ne le puis. — Lors donc que quelqu’un adhère à une erreur, sache qu’il n’a pas voulu adhérer à une erreur ; car, suivant le mot de Platon, c’est toujours malgré elle qu’une âme est sevrée de la vérité. L’erreur lui a paru une vérité. Voilà tout.

Eh bien ! dans nos actions avons-nous quelque chose d’analogue à ce qu’est ici la vérité ou l’erreur ? Oui : ce qui convient et ce qui ne convient pas, ce qui nous est bon et ce qui nous est nuisible, ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas, et toutes les choses de ce genre. Quelqu’un peut-il donc croire qu’une chose lui est bonne et ne pas la choisir ? Il ne le peut. Comment donc une femme a-t-elle dit :

« Je comprends tout le mal que je vais faire ; mais ma colère est plus forte que toutes mes réflexions ? »

C’est parce que ce fait même de céder à sa colère et de punir son mari lui paraissait préférable à la vie de ses enfants. — Oui ; mais elle se trompait. — Montre-lui clairement qu’elle se trompe, et elle agira autrement. Mais, tant que tu ne le lui auras pas montré, que veux-tu qu’elle suive, si ce n’est ce qu’elle croit voir ? Rien. Pourquoi donc t’emporter contre elle, parce que la malheureuse s’est trompée sur les points les plus importants, et parce que de femme elle est devenue vipère ? Pourquoi donc, s’il en est ainsi, nous qui avons pitié des aveugles et des boiteux, n’avons-nous pas plutôt une égale pitié de ceux qui sont aveugles et boiteux quand il s’agit des choses les plus importantes ?

Si donc on sait clairement que l’homme n’a d’autre mesure de ses actions que ce qu’il lui semble voir (que cela lui semble à tort ou à raison d’ailleurs. Si à raison, il est sans reproches ; si à tort, il est le premier à en souffrir ; car il ne se peut pas que l’erreur soit d’un côté et la souffrance de l’autre), on n’aura de colère ni d’indignation contre personne, d’injures pour personne ; jamais de reproches ; jamais de haines ; jamais d’inimitiés. — Ainsi les belles actions et les mauvaises ont une même origine : ce que nous croyons voir ? — Pas d’autre que celle-là. L’Iliade n’est rien qu’idées de ce genre et applications de ces idées. Pâris a cru bon d’enlever la femme de Ménélas ; Hélène a cru bon de le suivre. Si Ménélas avait cru bon de se dire que c’est tout profit que la perte d’une pareille femme, que serait-il arrivé ? C’en était fait non seulement de l’Iliade, mais encore de l’Odyssée. — Toutes ces choses importantes ont-elles donc tenu à si peu ? — Qu’appelles-tu ces choses importantes ? — Les guerres, les dissensions, la mort de tant d’hommes, la destruction de tant de villes. — Et qu’y a-t-il d’important là-dedans ? — Quoi ! rien ? — Qu’y a-t-il donc d’important dans la mort d’un grand nombre de bœufs ou de brebis ; dans l’incendie ou la destruction d’un grand nombre de nids d’hirondelles ou de cigognes ? — Quelle analogie y a-t-il entre ces deux genres de choses ? — Une complète. On a détruit là des carcasses d’hommes ; ici des carcasses de bœufs et de moutons. On a incendié là des gîtes d’hommes ; ici des nids de cigognes. Qu’y a-t-il donc là d’important ou de grave ? Ou bien montre-moi que la maison de l’homme est supérieure au nid de la cigogne en tant que demeure. La seule différence, c’est que l’un fait son gîte avec des solives, des tuiles et des briques ; l’autre avec de petites branches et de la boue. — Est-ce donc la même chose qu’une cigogne et qu’un homme ? — Que nous dis-tu là ? Ils sont la même chose, quant au corps.

— L’homme n’est-il donc en rien supérieur à la cigogne ? — À Dieu ne plaise ! Mais ce n’est pas par ce côté qu’il lui est supérieur. — Par quoi donc lui est-il supérieur ? — Cherche, et tu trouveras que c’est par autre chose. Vois si ce n’est pas par l’intelligence de ce qu’il fait ; vois si ce n’est pas par la sociabilité, par l’honnêteté, par la réserve, par la prudence, par la sagesse. Où donc se trouvent dans l’homme le bien et le mal importants ? Là où se trouve sa supériorité. S’il la sauve, si elle demeure comme à l’abri derrière des murailles, si ne périssent ni sa réserve, ni son honnêteté, ni sa sagesse, alors il est sauvé lui aussi ; mais, s’il laisse détruire, emporter de vive force quelqu’une de ces vertus, alors c’en est fait de lui aussi. Voilà ce qu’il y a d’important en lui. On dit que ce fut un grand malheur pour Pâris quand les Grecs vinrent l’attaquer, quand ils saccagèrent Troie, quand ils égorgèrent ses frères. Mais on se trompe, car personne n’est malheureux par le fait d’autrui. Il n’y eut à ce moment qu’un saccagement de nids de cigognes. Son malheur fut quand il perdit sa réserve, son honnêteté, son affection pour son hôte, son respect des convenances. Quel fut le malheur d’Achille ? La mort de Patrocle ? À Dieu ne plaise ! Son malheur fut de s’emporter, de pleurer pour une femme, d’oublier qu’il était là, non pour avoir des maîtresses, mais pour se battre. Voici quand l’homme est malheureux ; voici quand on lui emporte sa ville d’assaut ; voici quand on la lui saccage : c’est quand on lui enlève et lui détruit ses opinions vraies.

— Mais qu’on entraîne nos femmes, qu’on fasse nos enfants prisonniers, qu’on nous égorge nous-mêmes, ne sont-ce pas là des malheurs ? — Où vois-tu cela ? montre-le-moi. — Je ne le puis ; mais pourquoi dis-tu que ce ne sont pas des malheurs ? — Recourons aux règles ; apporte-nous ici tes notions à priori. Car c’est faute de cela que nous n’apprécions pas exactement ce qui arrive. Quand nous voulons juger ce que pèse une chose, nous ne la jugeons pas à la légère, pas plus que nous ne déclarons à la légère qu’elle est droite ou qu’elle est courbe. En un mot, partout où nous croyons qu’il nous importe de connaître la vérité sur une question, nous ne procédons jamais à la légère. Mais qu’il s’agisse de la première et unique cause de nos vertus ou de nos vices, de notre bonheur ou de notre malheur, de notre félicité ou de notre infortune, alors, et là seulement, nous agissons à la légère et au hasard ! Nous n’y usons de quoi que ce soit qui ressemble à une balance ; de quoi que ce soit qui ressemble à une règle ! Quelque chose me paraît bon, et ce quelque chose est fait aussitôt. — Puis-je en effet prétendre à être meilleur qu’Achille ou qu’Agamemnon ? Et, quand c’est en suivant ce qui leur paraissait bon, qu’ils ont causé et souffert tant de maux, ne sera-ce pas assez pour moi qu’une chose me paraisse bonne ? Quelle tragédie a un autre point de départ ? Qu’est-ce que l’Atrée d’Euripide ? une manière de voir. Qu’est-ce que l’Œdipe de Sophocle ? une manière de voir. Et Phœnix ? une manière de voir. Et Hippolyte ? une manière de voir.[1].......... — Mais comment appelle-t-on ceux qui obéissent à toutes leurs idées ? des insensés. — Eh ! faisons-nous autre chose ?


  1. Ici se place une phrase évidemment altérée, et partant inintelligible.