Les Enfants du Capitaine Grant (théâtre)

Les Enfants du Capitaine Grant (théâtre)
J. Hetzel (p. 169-295).


LES ENFANTS


DU


CAPITAINE GRANT

PIÈCE EN 5 ACTES ET UN PROLOGUE
(13 TABLEAUX)


DE


MM. A. D’ENNERY & JULES VERNE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS À PARIS
SUR LE THÉÂTRE DE LA PORTE-St-MARTIN
LE 26 DÉCEMBRE 1878


DISTRIBUTION DE LA PIÈCE

ET NOMS DES ARTISTES QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES


PAGANEL. MM. Ravel.
BURCK. Taillade.
Harry GRANT. Lagressonnière.
LORD GLENARVAN. P. Deshayes.
AYRTON. Laray.
BOB. Gobin.
THALCAVE. Faille.
MULRAY. Murray.
WILSON. Franzio.
FORSTER. Rolle.
DICK. Rousseau.
LE GUIDE. H. Roze.
UN OFFICIER. Gaspar.
UN HÔTELIER. Mallet.
1er MATELOT. Besson.
2e MATELOT. Bellet.
UN DOMESTIQUE. Abel.
UN SERVITEUR. Peclazy.
MISS ARABELLE. Mmes Revilly.
James GRANT. Lagressonnière.
Mary GRANT. P. Patry.
Robert GRANT. Ch. Raynard.
ELMINA. Marie-Laure.


Matelots, Officiers de Marine, Convicts, Etc.



DÉSIGNATION DES TABLEAUX

1er. — Le naufrage.

2e. — Le château de Malcolm.

3e. — Le yacht de Duncan.

4e. — Le col d’Antuco.

5e. — Le tremblement de terre.

6e. — La posada.

7e. — Les fêtes d’or à Valparaiso.

8e. — Une forêt australienne.

9e. — L’embouchure du Murray.

10e. — La pêche à la baleine.

11e. — L’îlot Balker.

12e. — La mer libre.

13e. — Le soleil de minuit.


LES ENFANTS
DU
CAPITAINE GRANT




PROLOGUE


PREMIER TABLEAU

Le Naufrage.

La scène représente l’extrémité d’un îlot ; quelques buissons, quelques arbres sans feuilles, hautes roches à droite et à gauche. — La mer vient battre la pointe de l’îlot au dernier plan à gauche. À une distance, qui doit être d’un demi-mille en mer, les restes d’un navire naufragé dont on ne voit plus que la carcasse renversée. — Sur le devant de la scène, quelques barils et ustensiles sauvés du naufrage. — Au fond, l’horizon de mer. Il fait grand jour et le ciel est pur.


Scène I

GRANT, JAMES, AYRTON, BURCK, FORSTER, DICK,
dix-sept matelots.

Tous ont leurs vêtements en mauvais état. Les uns sont étendus sur le sol ; les autres vont et viennent sur la plage. Au lever du rideau, le capitaine Grant est debout, à droite, sur une haute roche, et, les bras croisés, il observe l’horizon, Ayrton, Forster et Dick forment un groupe à part. Le jeune James examine avec anxiété ce qui se fait autour de lui.

1er MATELOT, à voix basse.

Non !… non !… assez de souffrances comme cela !

2e MATELOT, à voix basse.

Vouloir s’enfoncer si loin dans le Sud, c’est tenter Dieu !

DICK.

C’est tenter le diable, et le diable n’aime pas qu’on le tente ! Aussi, vous voyez ce qu’il a fait du Britannia ! (Il montre la carcasse échouée en mer et revient vers Ayrton.)

1er MATELOT.

Oui !… une carcasse qui n’est plus bonne à rien, et que le premier coup de vent va démolir !

MATELOT, montrant Grant du poing.

Et tout cela, par la faute de ce capitaine de malheur !

FORSTER, à Ayrton.

Tu le vois, Ayrton !… Ils sont maintenant montés contre Grant ! Profitons-en ! Oui… et commande à sa place !

AYRTON.

Patience, Forster, patience. Dick ! Le moment n’est pas encore venu, mais il est proche, et je ferai payer à cet homme tout ce que j’ai souffert dans mon amour-propre et mes intérêts. — Ah ! capitaine Grant ! c’est toi qu’on a investi de cette mission d’aller à la découverte du pôle Sud, et de préférence à moi ! C’est toi qu’on a nommé commandant de ce Britannia, sur lequel je n’occupais que la seconde place ! Eh bien ! le naufrage aura fait ce que ma volonté n’a pu faire ! Malheur à toi !

JAMES, à part.

Qu’ont-ils donc à se dire ainsi tout bas ! Je tremble pour mon père ! Il me semble que nous ne sommes entourés que d’ennemis.

FORSTER, à Ayrton.

Mais pourquoi attendre plus longtemps ?

AYRTON.

Parce que je veux savoir, avant d’agir, à quel parti va s’arrêter Harry Grant.

FORSTER.

Et quel parti veux-tu qu’il prenne, si ce n’est de quitter cet îlot par quelque moyen que ce soit, et de regagner les terres du Nord ?

DICK.

Un baril de biscuit et un quartaut d’eau-de-vie pour vingt-trois personnes !… Avant huit jours nous serions morts de faim !

AYRTON.

Dans quelques instants nous saurons à quoi nous en tenir !

FORSTER.

Et si le capitaine s’obstine dans l’accomplissement de son projet qui est, maintenant, une menace de mort pour tout l’équipage ?

AYRTON.

C’est alors sa propre condamnation qu’il prononcera !…

DICK.

Et qui se chargera de l’exécution de la sentence ?

AYRTON, montrant Burck.

Qui ?… Cette brute qui est là, rugissant encore de haine et de fureur !…

DICK.

Burck ?

AYRTON.

Oui, Burck, que le capitaine a fait fouetter pour acte d’insubordination ! Ce tigre se vengera tôt ou tard, et nous évitera d’être accusés d’avoir tué le capitaine !

FORSTER.

Tu crois qu’il aurait ce courage ?

AYRTON.

Lui ! attendez, (s’approchant de Burck.) Burck !

BURCK.

Hein ?

AYRTON.

Que ferais-tu si le sort de Grant était remis entre tes mains ?

BURCK, se relevant et montrant le poing.

Je le tuerais !…

AYRTON, à part.

Bien ! (À demi-voix et s’adressant aux matelots.) C’est une terrible situation que la nôtre, mes amis !

FORSTER, à mi-voix.

Et c’est le capitaine qui nous y a plongés ! Malheur à lui !

AUTRES MATELOTS, sourdement.

Oui, oui, malheur à Grant ! malheur à lui !

(Grant, à ce moment, quitte le poste qu’il occupait sur la haute roche à droite, et vient se placer au milieu des mutins qu’il regarde en face.)

GRANT.

Qu’est-ce à dire ?

JAMES, courant à lui.

Oh ! père ! prends garde !

GRANT.

Oubliez-vous que je commande sur cet îlot, comme je commandais sur le Britannia ? Ici comme à bord, je veux être obéi de tous !

AYRTON, avec rudesse.

Je ne sache pas qu’aucun de nous se refuse à faire son devoir !

GRANT, sévèrement.

Aucun de vous, ni officier, ni matelot ! J’y compte ! Le ciel nous a durement éprouvés, sans doute, en nous jetant sur cet îlot des mers australes, mais rien n’est encore désespéré. Je n’exige de vous que deux choses : un courage qui ne faiblisse jamais, une union que rien ne puisse altérer. À ce prix, je réponds du salut commun, et j’ai l’espoir d’achever notre tâche.

AYRTON.

Oubliez-vous donc que le Britannia est à demi brisé sur les récifs, et qu’il est impossible de le renflouer ?

GRANT.

Non ; mais je sais qu’avec du zèle et du travail nous pouvons mener notre œuvre à bonne fin. Disposez tout pour un campement provisoire. Voyez si l’on peut encore sauver quelques provisions. Ayrton, embarquez-vous avec quelques hommes. Vous m’entendez ?…

AYRTON, après avoir hésité.

Oui, capitaine.

GRANT.

Et vous, Forster, veillez à ce que personne ne touche à ce quartaut d’eau-de-vie, notre seule réserve peut-être !

FORSTER, regardant Ayrton.

Oui, oui !… On veillera !

GRANT.

Pendant ce temps, je vais visiter cet îlot que j’ai lieu de croire être l’îlot Balker des mers australes, situé non loin de la côte Adélie… Encore-une fois, mes amis, souvenez-vous ! Unis, nous sommes forts ! Désunis, nous sommes perdus !

JAMES.

Père, je t’accompagne ?

GRANT.

Viens, mon fils. Du haut de ces rochers, nous aurons vite pris un aperçu de l’îlot…

AYRTON.

Et s’il est habitable, capitaine ?

GRANT.

S’il est habitable, si la vie matérielle peut y être assurée, même pendant le rigoureux hiver des pôles, nous nous y installerons. Avec les débris du Britannia, en moins de six mois, nous aurons construit un navire plus petit, mais solide, et dès que la banquise se sera rouverte, à la première débâcle, nous quitterons cet îlot pour rechercher plus profondément encore la route du pôle Sud !

AYRTON.

Et si cet îlot est inhabitable ?

GRANT.

J’aviserai. Viens, James. (Ils sortent.)


Scène II

AYRTON, BURCK, FORSTER, DICK, Matelots.
1er MATELOT.

Attendre six mois ici !

2e MATELOT.

Hiverner au milieu des glaces !

FORSTER.

Crever de faim !…

2e MATELOT.

Et de froid !

DICK.

Jamais, camarades !

TOUS.

Jamais !

AYRTON.

Eh ! n’avez-vous donc pas entendu ce que vous a dit Harry Grant ? votre chef d’aujourd’hui comme hier, ici comme là ! Vous obéirez ?

TOUS.

Non, non !

DICK.

Quand un capitaine est fou, on le démonte de son commandement !

BURCK.

Ou on le tue sans pitié ni miséricorde !

FORSTER.

Il a raison ! Notre capitaine, ce sera toi, Ayrton ! Vive le capitaine Ayrton !

TOUS.

Oui, oui, vive Ayrton !

AYRTON.

Camarades, prenez garde à ce que vous faites ! Vous me suivrez ?…

FORSTER.

Partout où tu voudras nous mener.

AYRTON.

Vous m’obéirez ?

DICK.

Jusqu’à la mort !

AYRTON.

Amis, il nous faut un bâtiment, non plus pour aller nous perdre dans les glaces du pôle, mais pour rallier les terres du Pacifique. Nous avons la chaloupe du Britannia. C’est une solide embarcation, bien pontée, bien gréée, et elle saura nous porter aux terres les plus prochaines.

FORSTER.

À la Nouvelle-Zélande ?…

AYRTON.

Non, en Australie ! C’est là que des gars de courage, décidés à tout, peuvent trouver la vie indépendante, le bien-être sans peine, la richesse sans travail ! Là, si nous voulons nous emparer d’un navire, ce sera chose facile… à la condition de m’obéir.

TOUS.

En Australie !

DICK.

Mais la chaloupe ne pont contenir que vingt hommes au plus… et nous sommes vingt-trois !

AYRTON.

La chaloupe ne portera que ce qu’elle peut porter !

TOUS.

Comment cela ?

AYRTON.

Harry Grant et son fils resteront. Le froid et la faim les auront bientôt tués !

TOUS.

Oui ! oui !

DICK.

Embarquons-nous donc, et qu’il ne nous trouve pas à son retour !

AYRTON.

Embarquez d’abord les provisions qui ont été sauvées. C’est peut-être tout ce que pourra fournir le Britannia. Elles nous suffiront pour une traversée qui ne doit pas dépasser trois semaines. Et maintenant, capitaine Grant, à nous deux ! (Les matelots commencent à exécuter les ordres d’Ayrton. Le baril de biscuit est roulé vers la chaloupe qui a été amenée à la pointe de l’Îlot. Le quartaut d’eau-de-vie est encore en scène.)

1er MATELOT.

Eh ! capitaine Ayrton, il fait diantrement soif par ici !

TOUS.

Oh ! oui, capitaine !

AYRTON.

Harry Grant vous a défendu de boire… eh bien, buvez, camarades, buvez ! (Ils se mettent à vider, dans des gobelets, l’eau-de-vie contenue dans le quartaut. Burck emplit une bouteille.)

TOUS.

À boire, à boire !

BURCK.

À moi, de l’eau-de-vie, à moi !… puisque je ne peux pas me venger tout de suite, il faut que j’endorme ma colère ! (Il boit.)

AYRTON.

Elle ne s’en réveillera que plus terrible, n’est-ce pas, Burck ?

BURCK.

Il a fait couler mon sang !… Je ferai couler le sien jusqu’à la dernière goutte ! (Il boit.)

FORSTER.

À la santé du nouveau capitaine !

TOUS.

À la santé d’Ayrton.

BURCK, la bouteille à la main et buvant toujours.

À l’éternelle damnation de Grant… et à sa mort ! (Il boit et chancelle.) À sa…


Scène III

Les Mêmes, GRANT, JAMES.
(En ce moment parait Grant ; il marche vers Burck, il lui arrache la bouteille ; et la jette à terre.)
BURCK, s’élançant sur Grant.

Mille tonnerres !…

GRANT.

Misérable brute ! (Il repousse violemment Burck, qui, déjà ivre, tombe.)

GRANT, à Ayrton.

Ayrton, c’est malgré vos ordres, sans doute, que ces malheureux vont perdre la raison dans l’ivresse ?

AYRTON.

C’est moi qui leur ai permis de boire.

GRANT.

Vous avez osé ?…

AYRTON.

Allez, camarades !

1er MATELOT.

À boire !

AUTRES MATELOTS.

À boire ! à boire !

GRANT, saisissant une hache.

Le premier de vous qui touche à ce quartaut, je lui fends la tête !

FORSTER, à Ayrton.

Eh bien, le moment n’est-il pas venu ?…

AYRTON, à Forster.

Laisse-le aller !… il se perd !

GRANT, à l’équipage.

Je vous ai demandé obéissance et union dans l’intérêt commun. Cette soumission absolue à mes ordres que j’impose à mon équipage, je l’impose aussi à mes officiers. (Se retournant vers Ayrton.) Ayrton, vous avez le premier donné l’exemple de la désobéissance ! Je vous casse de votre grade ! Vous n’êtes plus le second du Britannia !

AYRTON.

Que m’importe !… il n’y a plus de Britannia !

GRANT.

Il reste sa chaloupe. C’est une partie de lui-même, et c’est maintenant notre unique moyen de salut.

FORSTER, à part.

Que veut-il dire ?

GRANT.

Je viens d’explorer cet îlot. Il est aride, sans végétation, et ne peut fournir aux besoins matériels d’un hivernage. Il faut donc le quitter, revenir aux terres du Pacifique et, puisque le vent est favorable, nous embarquer aujourd’hui même.

AYRTON.

La chaloupe ne peut contenir que vingt hommes, au plus, et nous sommes vingt-trois à embarquer !

GRANT.

Trois hommes de l’équipage resteront sur cet îlot.

LES MATELOTS.

Trois ?…

GRANT.

Je viendrai, moi-même, les y reprendre. Dans trois semaines, la chaloupe aura rallié les côtes de la Nouvelle-Zélande. Là je fréterai un bâtiment. Les glaces ne reparaîtront que dans cinq mois ! Or, avant cinq semaines, je serai de retour, et nous reverrons l’Angleterre ; vous, vos familles ; moi, mes chers enfants, que j’y ai laissés, Mary et Robert.

AYRTON, l’interrompant.

Et lesquels d’entre nous resteront sur l’îlot ?

TOUS.

Oui, oui ! lesquels ?

GRANT.

Ceux que le sort désignera. Les noms vont être mis dans un chapeau, et les trois premiers sortants…

AYRTON, l’interrompant.

C’est inutile.

GRANT.

Comment ?

AYRTON.

Et nous les avons déjà choisis.

FORSTER.

Grant et son fils, d’abord !

TOUS.

Oui ! oui ! Grant et son fils !

GRANT.

Misérables !

AYRTON, avec force.

L’instant est venu, camarades, de choisir entre Grant et Ayrton !

LES MATELOTS.

Ayrton ! Ayrton !

GRANT.

À moi, ceux qui sont pour leur capitaine !

AYRTON.

À moi, ceux qui sont pour Ayrton ! (Tous les matelots se rangent près d’Ayrton. Grant reste seul avec son fils.)

TOUS.

Ayrton !

GRANT, s’élançant sur Ayrton, une hache à la main.

Traître !

JAMES.

Mon père ! mon père !

(Les matelots se sont précipités sur Grant et l’ont désarmé.)

AYRTON.

Ton fils et toi, vous resterez ici sur cet îlot… et je ne vous promets pas de venir vous y reprendre !

TOUS.

Non ! non !…

GRANT.

Je vous l’ai dit, aucune créature humaine ne trouverait à vivre, ici, pendant l’hiver… J’accepte cependant pour moi le supplice que vous m’infligez… Mais !… emmenez mon enfant, et laissez-moi seul !

JAMES, se jetant dans les bras de Grant.

Père, je ne te quitterai pas !

AYRTON.

Ton fils restera près de toi !… Et pour toutes les humiliations que j’ai souffertes à ton bord, tu traîneras misérablement, ici, les quelques mois qui te restent à vivre ! Allons, embarque, vous autres !

GRANT.

Ayrton, je n’essayerai pas de t’attendrir pour moi, mais pour mon fils !… Aie, du moins, compassion de mon fils !

JAMES, s’accrochant à son père.

Me séparer de toi, père… jamais !… jamais ! (À Ayrton.) Ayrton, je t’en supplie, je t’en conjure à genoux, ne sois pas sans pitié, ne nous abandonne pas dans cette île déserte ! Songe que nous avons, là-bas, en Écosse, mon frère et ma sœur qui nous attendent… deux pauvres orphelins qui mourront de désespoir en apprenant notre mort !… Tu ne voudras pas te souiller de tant de crimes à la fois !… Grâce, grâce pour nous tous, Ayrton !… Grâce, grâce !

AYRTON, un peu ébranlé.

Non… Je.. L’arrêt est prononcé. Embarque, garçons, embarque !

(Les, matelots prennent place dans la chaloupe et sont suivis de Forster.)

JAMES, avec désespoir.

Perdus ! Nous sommes perdus !…

GRANT.

Misérables ! Je te retrouverai, Ayrton ! Un navire peut passer…

AYRTON, haussant les épaules.

Sur la limite du cercle polaire ?… Allons donc !

GRANT.

Je saurai construire une chaloupe avec les restes du Britannia

AYRTON, railleusement.

Avec les restes du Britannia !… Je ne crois pas, Harry Grant !

GRANT.

Ah !

(Il se dirige vers la chaloupe.)

FORSTER, à Ayrton.

Et Burck ?

AYRTON.

Burck ! Puisque l’un de nous ne pourrait trouver place dans la chaloupe, que ce soit lui ! (Bas.) Au cas où le froid et la faim épargneraient Harry Grant, celui-là ne l’épargnera pas ! Au large !

TOUS LES MATELOTS.

Au large !

(La chaloupe est poussée au large et disparaît.)


Scène I

GRANT, JAMES, BURCK.
(Grant, assis sur une roche, les bras croisés, reste immobile.)
JAMES, tombant à genoux près de son père.

Ils partent ! ils partent !… Tout est fini… tout est fini !… Ah ! mon Dieu ! ayez pitié !… secourez-nous !

GRANT, relevant la tête.

Aidons-nous, pour que le ciel nous aide ! James, il faut avoir quitté cet îlot, avant que la banquise ne se reforme autour de lui ! Les débris du Brilannia sont en bon état ! Mais nous ne sommes que deux, et il faudra bien des jours !…

JAMES.

Mais, père, pendant la saison d’été, les baleiniers approchent quelquefois ces parages ! Ne pourrait-on ?…

GRANT, qui vient de heurter du pied la bouteille tombée à terre.

Attends !… Cette bouteille !… Un document qu’on y enfermerait !… que l’on jetterait à la mer !…

JAMES.

Peut-être serait-il recueilli par quelque navire ?

GRANT.

Et peut-être viendrait-on nous sauver avant que ne soit écoulé le temps, si long, hélas ! qu’exigera la construction d’une nouvelle chaloupe !

JAMES.

Oui, père, écris !… Moi, pendant ce temps, je vais préparer un morceau de toile goudronnée pour boucher la bouteille.

GRANT, déchirant une feuille de son carnet et écrivant :

« Capitaine Grant et son fils, abandonnés sur l’îlot Balker, près des terres australes, après naufrage du Britannia, par 37° latitude sud et 165° longitude ouest. Une longue agonie les attend. Venez à leur secours, ou ils sont perdus ! »

(Grant prend ce papier, il le plie, et il l’introduit dans la bouteille.)

JAMES, lui donnant le tampon de toile.

Tiens, père…

GRANT, fermant la bouteille.

Il faut, sans plus tarder, nous rendre à la nage jusqu’au Britannia ! Peut-être y trouverons-nous quelques vivres, quelques vêtements ? Le bois et le fer que nous en arracherons sont encore notre plus précieuse ressource !

JAMES, apercevant Burck.

Ah ! Burck ! abandonné aussi !… Père, il est intéressé, comme nous, à cette tentative de salut !…

GRANT.

Qu’attendre d’un pareil homme ?

JAMES.

Permets-moi, cependant… (Sur un signe approbatif de Grant, il s’approche de Burck, s’agenouille auprès de lui et le secoue légèrement.) Burck ! Burck !

BURCK.

Que me veut-on ? (Regardant James.) Hein ! vous, le fils de capitaine maudit !… Arrière ! vous dis-je, arrière, ou sinon !…

JAMES.

Burck, ils sont tous partis, et vous, mon père et moi, ils nous ont abandonnés !

BURCK.

Abandonnés ! (Se relevant et cherchant des yeux.) Abandonnés dans ce désert !

JAMES.

Ne nous aiderez-vous pas à en sortir ?

BURCK.

Vous aider à en sortir, vous et votre père !… (Il se trouve face à face avec Grant.) Lui qui m’a fait frapper !… fustiger honteusement ! Non, rien de commun entre nous… rien ! rien qu’une haine à mort ! (Il ramasse une hache, tandis que Grant saisit un fusil.) Gardez-VOUS bien !… Je me garde !

JAMES.

Père !…

BURCK.

Nous nous reverrons, Harry Grant !

GRANT.

Allons, James, au navire !

JAMES.

Au navire, père !

(Ils se dirigent vers le fond. À ce moment retentit une détonation, et l’on voit la carcasse du navire naufragé disparaître dans les flots.)

Les misérables ! Ils ont détruit ce qui restait de notre Britannia !

GRANT, montant sur le rocher, la bouteille à la main.

Mon Dieu ! nous n’avons plus d’espoir que dans ce fragile document, confié aux vents et aux flots !

JAMES, s’agenouillant.

Faites-le tomber, Seigneur, entre des mains secourables !

(Grant lance la bouteille dans la mer.)


ACTE PREMIER


DEUXIÈME TABLEAU

Le château de Malcolm.

Le parc du château de Malcolm, en Écosse. — À gauche, un pavillon d’architecture anglo-saxonne. — Table ronde et chaises de jardin près du pavillon. — Un banc à droite.


Scène I

ARABELLE, WILSON, GLENARVAN, assis autour de la table, sur laquelle se trouve une bouteille entourée de matières pétrifiées. MULRAY se tient debout, près de la table.
ARABELLE.

Puisque je suis, ce matin, un peu plus calme, un peu moins nerveuse que de coutume, racontez-moi, messieurs, l’histoire de cette mystérieuse bouteille.

GLENARVAN.

Cette histoire est, en effet, très étrange, et je vais vous la dire, ma tante.

ARABELLE.

Oui, mais faites-le, mon cher Glenarvan, avec tous les ménagements possibles. Vous connaissez mon organisation si frêle, si sensible et si délicate !

GLENARVAN.

Soyez tranquille. — Chère tante, vous saurez donc que cette bouteille, toute déformée par des incrustations salines, a été trouvée par un homme de l’équipage de mon yacht le Duncan.

WILSON.

Par Mulray, ici présent…

MULRAY.

Oui, Votre Honneur, par moi.

ARABELLE.

Trouvée… Où cela ?…

GLENARVAN.

Dans le ventre d’un requin, chère tante.

ARABELLE, avec terreur.

Requin !… Edward !… Je vous en prie, ne prononcez jamais devant moi le nom de cet horrible animal !… On m’a conté l’histoire d’un malheureux homme dont un de ces poissons féroces avait mangé la tête…

MULRAY.

La tête avec le chapeau… L’histoire est vraie, milady.

ARABELLE.

Et depuis que j’ai entendu ce récit, je frémis au seul nom du…

MULRAY.

Du requin !

ARABELLE, jetant un cri.

Ah !

GLENARVAN, sévèrement.

Mulray !

MULRAY.

Pardon ! Votre Seigneurie, ça m’a échappé.

ARABELLE.

Et vous dites que cette bouteille contenait une notice relative à des naufragés ?…

GLENARVAN.

Oui, chère tante, des naufragés qui sont évidemment perdus sur une île quelconque des mers du Sud. Si la bouteille eut été livrée seulement aux vents et aux courants, elle ne serait jamais arrivée jusqu’au parages de la Manche ! Mais ce req…

ARABELLE, vivement.

Arrêtez !

GLENARVAN.

Mais ce terrible animal, ayant avalé la bouteille dans ces mers lointaines, et étant venu se faire prendre à bord du Duncan, nous avons eu ainsi des nouvelles des malheureux naufragés.

ARABELLE.

Mais comment imaginer qu’une bouteille puisse se trouver dans l’estomac d’un… poisson ?

GLENARVAN.

Les matelots ne sont généralement pas animés de bienveillantes intentions à l’égard des formidables squales en question. Lorsqu’on en prend un, il est d’usage, à bord des navires, de visiter soigneusement son estomac : on l’ouvre à coups de hache, et c’est ainsi que l’on a trouvé cette bouteille solidement engagée dans les viscères de celui que nous avions pris.

ARABELLE.

Quel effrayant récit !… Passez-moi mon flacon, mon mouchoir et mon éventail, capitaine Wilson.

WILSON.

Voilà, milady.

ARABELLE, respirant le flacon.

Continuez, mon neveu.

GLENARVAN.

Je disais donc que la bouteille, une fois retirée, on l’examina. Les pétrifications qui la recouvraient, ces substances minéralisées sous l’action des eaux, prouvaient qu’elle avait fait un long séjour dans l’Océan !… N’est-il pas vrai, Mulray ?

MULRAY.

Dix ou douze mois environ, Votre Seigneurie, avant d’aller s’engloutir dans le ventre du req…

ARABELLE, effrayée.

Mulray !…

MULRAY.

Dans le ventre du… du hareng… si mademoiselle préfère ce nom à l’autre !

ARABELLE.

Ça ne rend peut-être pas très exactement la pensée, mais c’est moins terrifiant… Je préfère.

GLENARVAN.

Bref, il fallut employer le couteau pour briser l’enveloppe pierreuse de la bouteille, à l’intérieur de laquelle on trouva un papier, malheureusement à demi rongé par l’humidité, et qui ne portait plus que quelques mots, presque indéchiffrables.

ARABELLE.

Mais enfin, ce document ?

WILSON.

En l’examinant avec soin, on parvint à déchiffrer ce nom « Britannia ». Lord Glenarvan fit alors des recherches dans la collection de la Gazette Maritime, et bientôt il eut la certitude que cet écrit concernait le trois-mâts Britannia, capitaine Harry Grant, du port de Glascow, et dont on était sans nouvelles depuis plus d’un an.

ARABELLE.

Un an ! Comme cela doit paraître long à de pauvres naufragés ? Moi, si je vivais un an dans de pareilles conditions, je serais morte au bout de huit jours ! — Continuez, mon neveu.

GLENARVAN.

Si l’on connaissait le nom du navire, on ne savait malheureusement pas en quel point de la mer du Sud il avait fait naufrage. Il était bien question des contrées australes, de la latitude, mais quant à la longitude…

ARABELLE.

Oh ! ne prononcez pas de ces mots savants ! longitude ! latitude !… Ça m’embrouille la cervelle, et ça m’agace les nerfs !… Et alors, mon neveu, vous êtes parti pour Londres ?…

GLENARVAN.

Chère tante, oui, mais auparavant j’ai envoyé aux journaux un télégramme ainsi conçu : « Pour renseignements sur le sort du trois-mâts Britannia, de Glascow, capitaine Grant, s’adresser à lord Glenarvan, au château de Malcolm, comté de Dumbarton, Écosse. » Espérons que cette note sera lue par quelque membre de la famille du capitaine Grant ! (Il remet la bouteille à Mulray.)

ARABELLE.

Espérons plutôt que ce pauvre capitaine n’a ni femme ni enfants, que sa disparition aurait réduits au désespoir !

MULRAY, à part.

Trop nerveuse, la demoiselle, mais elle a bon cœur !

ARABELLE.

Enfin, mon neveu, qu’allez-vous faire ?

GLENARVAN.

Je vais tenter d’intéresser l’Amirauté au sort des naufragés. L’Angleterre n’hésitera pas à venir au secours de quelques-uns de ses enfants, perdus sur une côte déserte !

ARABELLE.

Cette histoire m’a émue, fatiguée ! Je ne suis pas habituée à subir de telles émotions. Remettez cette bouteille sur la table, Mulray. Je ne puis la voir plus longtemps ! Il me semble que ces pauvres naufragés vont en sortir tout vivants pour nous implorer !… Votre bras, mon neveu, je veux marcher un peu.

GLENARVAN.

Prenez le bras de Wilson, chère tante ; moi, je vais à Glascow. Il faut que j’aie cette réponse, il faut qu’elle soit favorable, ou sinon gare à l’Amirauté. (Il remonte.) Avant une heure, je serai de retour. À bientôt, Wilson.

ARABELLE, s’éloignant appuyée sur le bras de Wilson.

Doucement, tout doucement, capitaine Wilson. (S’arrêtant.) Ah ! Mulray…

MULRAY.

Milady ?…

ARABELLE.

Vous ferez attendre ici la nouvelle femme de chambre que j’ai demandée.

MULRAY.

Oui, milady.

ARABELLE.

Doucement, capitaine Wilson.

MULRAY, remontant un peu et regardant sortir Wilson et Arabelle.

Oui, oui, une brave et digne demoiselle… mais qui a eu raison de ne pas se marier ! Quelle drôle de femme et quelle drôle de mère de famille çà aurait fait !


Scène II

MULRAY, BOB.
(Bob entre précipitamment par la droite, comme un homme qui fuit et veut éviter d’être vu.)
BOB, frappant sur l’épaule de Mulray.

Mulray !

MULRAY, se retournant.

Hein ! qui va là ?

BOB.

Moi, cousin !

MULRAY.

Bob !

BOB.

Oui ! c’est moi, mais dans quelques instants ce ne sera plus moi, si on me trouve !… parce que si on me trouve, on me prend… et si on me prend… on me pend !

MULRAY.

On te pend ?

BOB.

Et je ne l’aurai pas volé, cousin !

MULRAY.

Ou’as-tu donc fait ?…

BOB.

Ce que j’ai fait ? J’ai… j’ai eu une violente querelle avec mon épouse… et… (Avec douleur.) et j’ai fait boire la malheureuse !

MULRAY.

Eh bien, mais… il n’y a pas grand mal à cela !

BOB.

C’est que… je lui ai fait boire… de l’eau de mer !…

MULRAY.

Ah !

BOB.

Beaucoup d’eau de mer !

MULRAY.

Et elle en a été très incommodée ?

BOB.

Très incommodée !… Si incommodée, cousin, que l’infortunée est restée au fond de la tasse !

MULRAY, effrayé.

La tasse ! Quelle tasse ?

BOB.

La grande !… l’Océan !…

MULRAY.

Malheureux !… Tu as noyé ta femme !

BOB.

C’est à mon corps défendant, cousin. Voilà l’histoire : Nous étions allés faire une promenade en canot, ma femme et moi. Tu sais combien elle était jalouse de mes quelques charmes ! Je suis jeune, aimable, spirituel, et ce n’est pas ma faute si les femmes remarquent tout cela… Aujourd’hui il y en avait plusieurs qui l’avaient remarqué, et mon épouse, tout en naviguant, me querellait à ce sujet. Je cherchais à la calmer, lorsque tout à coup elle se monte, elle s’emporte, me saisit à la gorge et se met à me secouer, au point de faire chavirer le canot. Elle me pousse, je la repousse !… Elle se cramponne à moi, je me cramponne à elle, et nous roulons ensemble dans les flots… Quelques instants après, je me trouvais sur la grève, mais je m’y trouvais seul. Je regarde de tous côtés, je cherche, j’appelle… Elmina n’avait pas reparu ! Rempli d’épouvante et trempé jusqu’aux os, je me mis alors à fuir, croyant entendre une voix terrible qui me criait : Caïn, qu’as-tu fait de ta femme ?

MULRAY.

Et ce qui t’amène ici, c’est le remords ?

BOB.

Oui, le remords, l’affreux remords !… et la peur des constables !… Ah ! mon ami, c’est peut-être bien gentil, le veuvage, mais pour en jouir à son aise, il ne faut pas y avoir travaillé soi-même !

MULRAY.

Enfin, que viens-tu faire ici, malheureux ?

BOB.

J’ai pensé que tu ne voudrais pas être le cousin d’un pendu, et que tu me ferais admettre à bord du Duncan, qui appartient à lord Glenarvan, et qui doit bientôt partir.

MULRAY.

L’équipage est au complet, mon pauvre Bob !

BOB.

Alors, puisque personne ne me connaît dans cette maison, tâche qu’on m’y prenne comme… domestique… pour tout faire… même ce que je ne sais pas !

MULRAY.

On n’a besoin, ici, que d’une femme de chambre, et c’est notre cousine, Rébecca, qui va occuper la place.

BOB.

La cousine Rébecca ? Mais non ! Elle ne viendra pas ! Elle est aujourd’hui à Malcolm, où elle va devenir femme… mais pas de chambre ! Elle se marie !

MULRAY.

Eh bien ! lady Arabelle va être contente ! Quelle crise !

BOB.

Tu t’inquiètes de lady Arabelle, lorsque moi !… Qu’est-ce que je vais devenir, grand Dieu !

MULRAY.

Va à Glascow ! tu y trouveras quelque bâtiment en partance ! Tiens, si tu manques d’argent, en voilà. (Il lui en donne.)

BOB, empochant l’argent.

De l’argent ! Ce n’est pas cela qui me consolera ! (Tendant la main.) En as-tu encore ?

MULRAY.

Oui, mais celui-là, j’en ai besoin pour moi, et je le garde.

BOB, à part.

Égoïste ! (Haut.) Non, décidément, je n’irai pas à Glascow… Il faut que je trouve un moyen… Ah ! je crois que j’en tiens un !… Écoute, cousin, voilà ce que je vais faire… (On sonne.) Je… quelqu’un !…

MULRAY.

Sauve-toi, cousin !

BOB.

Je me sauve, mais j’ai idée que nous nous reverrons tantôt. (Il sort par la droite.)

MULRAY.

Pauvre Bob ! que veut-il ?… Qui nous arrive là ?


Scène III

MULRAY, MARY, ROBERT, puis ARABELLE et WILSON.
(Robert et Mary, vêtus de deuil, se présentent à la grille du parc que Mulray va ouvrir.)
ROBERT.

Lord Glenarvan, s’il vous plaît ?

MULRAY.

Sa Seigneurie n’est pas ici, mais on attend son retour d"un moment à l’autre.

ROBERT.

Alors, ma sœur, restons et attendons. (Il va se camper sur une chaise, les bras croisés.)

MULRAY.

Eh bien, il est sans gêne et pas mal décidé, ce petit bonhomme !

MARY.

Non, Robert. Nous reviendrons dans une heure, monsieur.

MULRAY.

Vous pouvez demeurer ici, mademoiselle… D’ailleurs, voici lady Arabelle, la tante de lord Glenarvan.

ROBERT.

Une femme, ce n’est pas la même chose !

MARY.

Robert !

(Entre Arabelle, au bras de Wilson.)

ARABELLE.

Je n’en puis plus ! C’est très fatigant la promenade ! Cette obligation de mettre toujours un pied devant l’autre… (Apercevant Robert et Mary) Des étrangers ?

MARY.

Pardonnez-nous, madame, mais ayant lu un avis inséré dans un journal, relatif au navire le Britannia

ARABELLE.

Ciel ! Feriez-vous partie de la famille de l’infortuné !…

ROBERT, allant à elle.

Nous sommes les enfants du capitaine Grant, madame.

ARABELLE.

Ah ! mon Dieu ! Les… les enfants… du… du cap… Encore une source d’émotions violentes ! Mulray, vite un siège… (Elle tombe à demi pâmée sur un fauteuil.) Les enfants du pauvre cap… Eh bien, nous l’avons trouvé…

MARY et ROBERT.

Trouvé !!!…

ARABELLE.

Dans le ventre d’un requin !…

ROBERT.

Comment ?…

ARABELLE.

La bouteille !… Ah ! l’émotion trouble mes idées !…

MARY.

Madame… expliquez-vous, je vous en conjure !

ARABELLE.

Eh ! le puis-je, agitée comme je le suis !… Cet horrible animal dont j’ai prononcé le nom !… Wilson, expliquez, je vous prie, expliquez.

WILSON.

À l’instant, milady. (À Robert.) Vous dites donc que vous êtes…

ROBERT, d’un ton décidé.

Mary Grant, ma sœur, et moi, Robert Grant, fils du brave capitaine de ce nom. Et voilà dix-huit mois que nous sommes sans nouvelles de notre père et de notre frère James, embarqués sur le Britannia ! Maintenant, à votre tour, monsieur, dites-nous vite ce que vous savez !

MARY.

Veuillez excuser la vivacité de mon frère ! Il n’a que quatorze ans.

ROBERT.

Eh bien ! Quatorze ans ! ce n’est donc rien ?… Les trois quarts d’un homme !

WILSON.

Sachez donc qu’il y a quelques jours, nous avons repêché dans la Manche une bouteille, dans laquelle se trouvait un document concernant le sort du Britannia.

ROBERT.

Écrit de la main de mon père ?

WILSON.

Oui.

ROBERT.

Je veux le voir, monsieur ! (À Arabelle.) Madame !… (Lui pressant les mains.) Donnez-le-moi, madame ! que je puisse au moins baiser son écriture !

ARABELLE, se débattant.

Mais je ne l’ai pas ! je ne l’ai pas !… Il va m’attendrir, ce cher petit démon !…

MARY.

Robert !

WILSON.

Sa Seigneurie a emporté ce document pour le communiquer aux lords de l’Amirauté.

MARY.

Et que dit ce papier, monsieur ?

WILSON.

Il dit que le Britannia à fait naufrage et que…

ROBERT.

Mais mon père… mon frère James ?…

WILSON.

Le peu de mots, restés lisibles, nous permettent d’affirmer que le Capitaine Grant et son fils ont échappé à la mort ! Jetés sur un point des mers du Sud… ils demandent secours…

ROBERT.

Et ce point, quel est-il ?

WILSON.

La situation en est malheureusement indéterminée… Mais quelques indications permettront de tenter des recherches…

ROBERT, remontant avec Mary.

Alors il faut partir, partir au plus vite ! n’est-ce pas, madame ?

ARABELLE.

Il est charmant, ce cher petit diable ! Je l’adore déjà !

MARY.

Et que peut-on espérer, monsieur ?

WILSON.

Que l’Amirauté ne se refusera pas à envoyer un bâtiment dans les parages indiqués.

MARY, allant à Wilson.

Mais si mon père, si mon frère, depuis un an déjà, sont abandonnés, dans cette île déserte, sans vivres, sans vêtements !… Ah ! pardonnez-moi, madame… Mais c’est plus fort que moi !… Les larmes m’étouffent !…

ROBERT.

Mary ! ma sœur !…

ARABELLE, sanglotant.

Ah ! mon Dieu ! voilà que… moi-même je fonds en larmes… Oui, je fonds… je fonds…

WILSON.

Ayez bon espoir, mademoiselle, et vous aussi, mon jeune ami ! Lord Glenarvan est influent. L’Amirauté ne laissera pas périr sans secours de braves sujets de la reine, qui lui demandent assistance !

(Depuis quelques instants, lord Glenarvan a paru au fond de la scène, et il a entendu les dernières paroles prononcées par Wilson.)


Scène IV

Les Mêmes, GLENARVAN.
GLENARVAN.

L’Amirauté a refusé !…

ROBERT et MARY.

Refusé !

ARABELLE.

Ah ! grand Dieu !

GLENARVAN.

Elle a parlé des millions vainement dépensés à la recherche de Franklin ! Elle a déclaré le document obscur, inintelligible ! Elle a dit que la perte de ces malheureux remontait à une date si lointaine déjà, qu’il n’y avait plus aucune chance de les sauver !

ROBERT.

Plus d’espoir.

MARY.

Mon père, mon pauvre père !…

GLENARVAN.

Votre père !… Mademoiselle…

WILSON.

Oui, milord ! Mary et Robert Grant, les deux enfants du capitaine abandonné !

GLENARVAN.

Mademoiselle !… Si j’avais su qui vous étiez… j’aurais…

MARY.

Nous vous remercions, milord, de ce que vous avez bien voulu faire. Mais je ne renonce pas, moi, à sauver mon père et mon frère. Si les gens de l’Amirauté sont sans cœur et sans entrailles, la reine est bonne, elle est mère, et elle me comprendra !… J’irai trouver la reine !

GLENARVAN.

On ne vous permettra pas d’arriver jusqu’à Sa Majesté !

ROBERT.

Eh bien, moi j’irai l’attendre au passage, je me jetterai sous les pieds de ses chevaux, et si meurtri que je sois lorsqu’on me relèvera, il me laissera assez de force pour crier à la reine : Sauvez mon père et mon frère !

ARABELLE, pleurant.

Mais c’est un ange que ce petit diable-là.

MARY.

Viens, Robert, partons.

GLENARVAN.

Mademoiselle…

ROBERT.

Milord, permettez-moi de voir, avant de nous éloigner, ce document tombé entre vos mains… cet écrit…

GLENARVAN, lui remettant le papier.

Le voici…

ROBERT.

Ma sœur ! regarde ces ligues à demi effacées ! Oui, c’est bien l’écriture de notre père ! Vois ! vois ! Sa main n’a pas tremblé en les traçant !…

MARY.

Oui ! oui ! je les reconnais ! Oh ! chère et dernière lettre du naufragé, que je te couvre de mes baisers et de mes larmes !

ROBERT, pleurant.

Prends garde d’en rien effacer, ma sœur ! Hélas ! quelques mots, à peine, en sont encore Lisibles !

ARABELLE, sanglotant.

Ah ! mon cœur éclate !… Je ne puis plus… Je ne puis… (À Glenarvan.) Savez-vous bien, mon neveu, que ce lord de l’Amirauté est un homme sans cœur ?… oui, sans cœur, et je vais lui écrire ce que je pense de ses procédés inhumains ! Ces pauvres enfants, que vont-ils devenir ?

MARY.

Si Sa Majesté refuse de nous entendre, madame, eh bien, nous… nous… Ah ! je ne sais pas… je ne sais pas… (Les sanglots la suffoquent.)

GLENARVAN.

Avez-vous encore une famille à Glascow, mademoiselle ?

MARY.

Notre mère n’est plus depuis longtemps, hélas ! En partant pour cette expédition qui devait illustrer et couronner son existence de marin, notre père nous avait confiés aux soins de sa sœur qui vient de mourir, et dont nous portons encore le deuil ! Nous sommes seuls au monde, milord !

ARABELLE.

Pauvres enfants !

GLENARVAN, à part.

Et cette jeune fille si belle… si charmante… sans appui, sans défenseur !… (Haut.) Mademoiselle, et toi, mon garçon, écoutez ce que je vais vous dire : En écrivant ce document et en le jetant à la mer, le capitaine Grant le confiait à Dieu lui-même… et si Dieu l’a fait tomber entre nos mains, c’est qu’il voulait nous charger du salut de ces malheureux naufragés !

MARY.

Milord… que voulez-vous dire ?

GLENARVAN.

Mon bâtiment est un yacht à vapeur de huit cents tonneaux. Christophe Colomb et Magellan n’avaient pas de si bons navires quand ils couraient les mers ! Avec le Duncan, je peux faire le tour du monde ! Eh bien, j’irai à la recherche du capitaine Grant !

MARY, tombant aux pieds de Glenarvan.

Ah ! milord !

GLENARVAN.

Relevez-vous, mademoiselle !… Je ne fais que remplir un devoir dont le ciel m’a chargé.

ROBERT.

Merci, vous êtes un brave et digne homme !

ARABELLE.

Bien ! très bien ! Glenarvan !

ROBERT.

Mais, où chercherez-vous mon père et mon frère ?…

GLENARVAN.

C’est sur le trente-septième parallèle, dit ce document, que le naufrage s’est accompli. Eh bien, nous ferons, s’il le faut, le tour de ce parallèle, jusqu’au point où nous retrouverons votre père !… N’est-ce pas, Wilson ?

WILSON.

Oui ! Votre Seigneurie a raison !

ROBERT.

Milord, emmenez-moi !

MARY.

Robert !…

ROBERT.

Oui, sœur ! Oui ! que milord me prenne à son bord, comme mousse, s’il le veut, mais qu’il m’emmène !… Je sens que je retrouverai nos chers naufragés !

MARY.

Robert… tu veux donc me laisser seule… seule et peut-être plus désespérée qu’avant ? Songe que je n’ai plus que toi au monde ?…

ROBERT.

Mary !… Mary !… ma sœur !

GLENARVAN.

Mademoiselle, le Duncan est un bon navire ! Il offre tout le confortable nécessaire, même à une longue traversée. Et si vous pensiez qu’une jeune fille put voyager au milieu de nous sans être accompagnée de quelque autre femme… je vous dirais : Mademoiselle, venez avec votre frère…

MARY.

Milord… votre générosité… je ne sais que vous répondre, hélas !

ARABELLE, avec force.

Répondez : oui, Mary… et comme une jeune fille ne peut voyager seule à bord d’un navire, eh bien… eh bien, j’en serai aussi, moi, du voyage !…

MARY.

Vous… madame !..

ROBERT.

C’est bien, c’est très bien cela, madame. Ah ! tenez, il faut que je vous embrasse !… (Il se précipite sur Arabelle.)

ARABELLE.

Embrasse, petit, embrasse !… Que d’émotions, Seigneur, que d’émotions ! mais celles-là sont bonnes, et ne font pas de mal. Oui, Mary, nous partirons ensemble ! Après tout, un bon bâtiment, c’est encore plus doux qu’une bonne voiture ! Cela glisse ! On ne se sent pas déplacer ! À propos ! Et Louisa ! ma perruche adorée ! Bah ! elle sera aussi du voyage !

MARY.

Ah ! madame ! toute ma vie ne suffira pas à vous prouver ma reconnaissance.

ARABELLE.

C’est bien !… c’est bien !… Ne nous attendrissons pas davantage !

GLENARVAN, à Wilson.

Le Duncan est armé, Wilson, son équipage est au complet ! Faites-le approvisionner pour une longue campagne, et dans huit jours, nous aurons pris la mer.

WILSON.

Ce sera fait, milord.


Scène V

Les Mêmes, BOB.
(Bob, revêtu d’habits de femme et déguisé de manière à faire illusion, apparaît au fond.)
UN DOMESTIQUE, à Arabelle.

Milady, mistress Rébecca.

ARABELLE.

Faites entrer… La nouvelle femme de chambre que j’attendais…

(Bob s’avance et passe près de Mulray.)

MULRAY, bas.

Bob !

BOB, bas.

Il n’y avait pas d’autre moyen !… La cousine m’a donné ses vêtements, el…

ARABELLE, la considérant.

Approchez. — Elle a fort bonne tournure ! Un peu grande… mais bonne tournure. — Mon neveu, vous permettez que je l’interroge ?

GLENARVAN.

À votre aise, chère tante, à votre aise… (À Wilson.) Venez-vous, Wilson ?…

(Il remonte vers le fond et cause avec les autres personnages.)

ARABELLE.

Approchez, mistress Rébecca… Je sais que vous êtes une fille dévouée, zélée, de mœurs exemplaires.

BOB.

Et cousine de Mulray, qui répondra de moi, milady !…

MULRAY, à part.

Il me compromet, l’animal !

ARABELLE.

Si vous tenez compte de l’état habituel de mes pauvres nerfs… si votre service est attentionné, prévenant… je crois que nous nous entendrons parfaitement.

BOB, d’une voix féminine.

Je ferai tout ce que je pourrai pour plaire à milady.

ARABELLE.

Votre figure est tout à fait sympathique.

BOB, minaudant.

Oui… oui… On me l’a dit souvent. (À part.) Les femmes…

ARABELLE.

Votre service près de moi sera plutôt celui d’une dame de compagnie que celui d’une femme de chambre.

BOB, à Mulray.

J’aime mieux cela.

ARABELLE.

Vous savez coudre, tricoter, je suppose ?

BOB, minaudant.

Certainement, madame, je sais coudre, repasser, faire une épissure, prendre un riz… (À part.) Aïe !

MULRAY.

Maladroit !

ARABELLE.

Faire… une épissure… prendre un riz ?…

MULRAY.

Il veut dire… non, elle veut dire…

BOB, troublé.

Je veux dire… offrir… offrir un riz… au gras ou au maigre… ou tout autre objet de consommation !… (À part.) Je me fiche dedans !

ARABELLE.

Je dois vous prévenir que je pars pour un long voyage ! Vous ne redoutez pas le mal de mer ?

BOB.

Moi ! — Pas plus qu’un requin !…

ARABELLE, jetant un cri.

Oh ! jamais ce mot… Jamais !… jamais !

BOB, à Mulray.

Une fois à l’étranger, je file !

GLENARVAN, à Mulray, en redescendant.

Mulray !

MULRAY.

Milord !

GLENARVAN.

Faites appeler tout le monde.

MULRAY.

À l’instant, milord. (Il sort.)

ARABELLE.

Et moi, je vais faire disposer mes caisses sous la surveillance de mistress Rébecca ! À bientôt, mes enfants ! Suivez-moi, Rébecca… Venez, ma fille !… (On sort.)

GLENARVAN.

Mademoiselle, on va vous conduire à Glascow, où vous voudrez bien faire vos préparatifs de départ ?

MARY.

Oui, milord.


Scène VI

Les Mêmes, Serviteurs et plusieurs Marins.
GLENARVAN.

Mes amis, dans huit jours nous reprenons la mer.

TOUS.

Ah ! ah !

GLENARVAN.

Cette fois, c’est une noble mission que nous allons remplir. Ce sera peut-être une rude besogne, un périlleux voyage. Mais en l’accomplissant, vous aurez rendu un père à ses deux enfants, et un brave marin à sa patrie !… Êtes-vous prêts à me suivre ?

TOUS.

Oui ! oui !

ROBERT, à Glenarvan.

Ah ! milord… que je vous aime !

GLENARVAN.

Pas plus que je ne t’aime déjà, mon garçon ! Que Dieu nous vienne en aide, et nous retrouverons Harry Grant et son fils !

TOUS.

Hurrah ! hurrah ! hurrah ! Vive lord Glenarvan !


ACTE DEUXIÈME


TROISIÈME TABLEAU

Le yacht LE DUNCAN.

La scène représente la salle à manger du yacht le Duncan. Somptueux ameublement. Boiseries en bois précieux. Sièges et divans. Instruments de bord. Au milieu, une table servie. À droite et à gauche, cabines numérotées s’ouvrant sur la salle.
Les cabines 2 et 3 sont du même côté à gauche. Au fond, un riche escalier à double rampe dorée qui conduit au pont, et qui laisse apercevoir l’un des mâts du yacht et ses agrès. Le carré du Duncan doit reproduire tout le confort luxueux qui distingue les yachts anglais.



Scène I

BOB.
(Bob, seul, est toujours vêtu en femme de chambre ;
il est occupé à faire sa barbe devant une glace ;
sa figure est entièrement couverte de savon,
et il se rase la joue droite.)


Vite ! vite ! c’est que ça pousse ! Il faut jouer du rasoir, sous peine de trahir mon sexe ! Oh ! Elmina ! C’est toi qui m’as réduit à cette cruelle extrémité. Si tu ne m’avais pas poussé à la mer, je ne l’aurais pas entraînée dans les flots avec moi ! Tu existerais encore, Elmina ! Je ne serais pas dévoré de remords, et condamné à me raser en secret, tous les deux jours ! (Il se rase avec frénésie.) Ah ! Je ne serai tout à fait tranquille que lorsque j’aurai mis le pied sur un continent quelconque ! Bon ! voilà un côté rasé ! À l’autre maintenant ! (Il commence à raser la joue gauche.) Si lady Arabelle me voyait dans un pareil savonnage… quelle crise !… (Une sonnette se fait entendre.) Nom d’un sabord ! c’est elle ! Et je n’ai qu’un côté de fait !


Scène II

BOB, ARABELLE.
(Arabelle sort de la cabine n°4.)
ARABELLE.

Eh Lien !… Rébecca ?

BOB.

Me voilà, me voilà, milady.

(Il cache son rasoir et se présente de côté, de manière qu’Arabelle ne puisse voir la joue savonnée).

ARABELLE.

J’ai sonné, ma fille.

BOB.

J’accourais… j’étais en train de virer aux cabest… Aïe !… de ranger les malles de milady. Elles ont été déposées dans cette cabine… au n°4, hier au soir, quand nous nous sommes embarqués.

ARABELLE.

C’est bien ! (Passant de l’autre côté.) Avez-vous vu ce matin Mary et Robert ?

BOB, faisant le même circuit pour cacher le savon qui couvre sa joue.

Le frère et la sœur sont là-haut, sur le pont, appuyés aux bastingages.

ARABELLE.

Bastingages !…

BOB.

C’est un mot de marin que m’a appris mon cousin Mulray.

ARABELLE.

Fort bien. — Mon journal est-il arrivé ?

BOB.

Le journal ?

ARABELLE.

Oui, l'Illustrated London news.

BOB.

Milady veut recevoir son journal… en pleine mer ?

ARABELLE.

C’est juste, j’oubliais… (Remontant vers le fond.) Je vais, là-haut, prendre l’air… Ah ! (Redescendant du côté de la joue non rasée de Bob.) Je me sens un peu étourdie !… Donnez-moi votre bras jusqu’à l’escalier.

BOB, revient de l’autre côté.

Mon… mon bras ? Voilà, milady, voilà. (Il le lui offre.)

ARABELLE.

Non, pas celui-ci, l’autre. (Il passe de l’autre côté.)

BOB, vivement.

Voilà, voilà, milady…

ARABELLE.

Mais pourquoi donc changez-vous ainsi de côté ?

BOB.

Pour… pourquoi, milady, c’est que… (En ce moment un coup de sonnette retentit.) Ah ! On sonne, milady, on sonne… (Montrant la cabine no 3.) On dirait que cela vient de cette cabine.

ARABELLE.

Mais cette cabine ne peut être occupée ! Est-ce que mon neveu et le capitaine Wilson ne sont pas sur le pont ?

BOB.

Je les y ai vus, au contraire. (Nouveau coup de sonnette plus violent que le premier.) — (Se dirigeant vers la cabine.) Il faudrait voir ! il faudrait… (Il s’essuie vivement la joue.)

ARABELLE.

Y songez-vous, Rébecca ! S’il se trouvait là quelque personne du sexe mâle !…

BOB, s’oubliant.

C’est ça qui ne me gênerait guère !

ARABELLE, interloquée.

Hein ? comment ?

BOB, se troublant.

Non. je veux dire que… cela ne me plairait guère. (À part.) Satanés jupons !… J’oublie toujours que c’est mistress Rébecca qui est dedans.

(Troisième coup de sonnette, et la porte de la cabine no 3 s’ouvre. Passe une tête coiffée d’un bonnet de nuit. Cette tête porte des lunettes qui ne sont jamais mises sur les yeux mais sur le front.)

ARABELLE.

Grand Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ? (Elle s’enfuit à l’autre bout de la salle.)


Scène III

BOB, ARABELLE, PAGANEL.
PAGANEL, en robe de chambre.

Garçon ! garçon !

BOB.

Un homme !

PAGANEL, sortant de la cabine.

Eh bien le service est drôlement fait sur ce paquebot ! Ils font cependant payer assez cher le passage !

ARABELLE.

Quel est ce monstre ?

PAGANEL, apercevant Arabelle.

Ah ! des passagères ! (Il enlève son bonnet de coton et salue.) Madame ! (À Bob.) Mademoiselle !

BOB, faisant la révérence.

Monsieur !

PAGANEL.

Je vous demande pardon de me présenter dans cet accoutrement ! Figurez-vous, mesdames, que j’ai sonné trois fois, appelé deux, et que pas un domestique ne s’est dérangé ! J’en fais bien mes compliments à la compagnie Cunard ! J’aurais mieux fait de prendre un transatlantique français !

ARABELLE, à Bob.

Mais ce monsieur est fou !… Il faut aller prévenir les autorités !

PAGANEL.

C’est comme cette nuit ! Impossible de dormir ! J’arrive hier soir à Glascow, exténué par trente heures de voyage. Je me couche… qu’est-ce que j’entends dans la cabine à côté, là au n°2… (Il montre la cabine.)

ARABELLE, à part.

La mienne ! Qu’est-ce qu’il a donc entendu, ce monsieur ?

PAGANEL.

Des ronflements formidables, mesdames !

ARABELLE, scandalisée.

Des ronflements !

PAGANEL.

C’était, sans doute, un vieux monsieur qui ronflait !

ARABELLE.

Un vieux monsieur ! (S’emportant.) Mais c’est moi, monsieur, qui occupe cette cabine !

PAGANEL, confus.

Quoi, madame ? Le vieux monsieur, c’était vous !…

ARABELLE.

Des ronflements ! Ah ! ah !… Rébecca ? Je me trouve mal ! Des sels ! mes flacons !… Des ronflements !…

PAGANEL.

Pardon, mille pardons, madame !… du moment qu’il s’agit de vous… ce n’est pas des… ronflements… c’étaient des soupirs… de tendres soupirs !

ARABELLE.

Ah ! ah !… ma crise ! ma crise !

BOB.

Sa crise ! elle a sa crise, monsieur ! (Il frappe dans les mains d’Arabelle.)

PAGANEL.

Sa… sa crise ?… Que faire ?

BOB.

Vite… un verre d’eau, et répandez du vinaigre sur ce mouchoir !

PAGANEL.

Voilà, voilà, mademoiselle. (Il répand de l’eau de la carafe sur son mouchoir.) Faites-lui respirer cela. (Il donne le mouchoir.)

BOB.

À boire, maintenant, à boire !…

PAGANEL.

À boire ? Oui ! à l’instant. (Il verse la bouteille de vinaigre dans un verre.) Faites lui boire ceci… Pauvre dame ! et c’est moi qui suis cause…

ARABELLE, buvant.

Pouah ! Fi ! l’horreur ! Qu’est-ce que c’est que cela ?

PAGANEL.

De l’eau ! un verre d’eau fraîche que je vous ai versée, belle dame !

ARABELLE.

Mais c’est du vinaigre !

BOB.

C’est la burette au vinaigre !

PAGANEL.

C’est la burette !… Ciel ! ah ! pardon, mille pardons, madame ! C’est une distraction. (La cloche sonne sur le pont.)

BOB.

Bon ! la cloche du déjeuner.

PAGANEL.

Le déjeuner ! diable ! Je n’ai que le temps de faire un bout de toilette ! Daignez m’excuser, madame. J’affirme de nouveau que j’avais voulu dire : des soupirs… de simples… Où ai-je mis mon bonnet ? (L’apercevant sur une chaise où se trouve aussi un chapeau de femme.) Ah ! le voilà… (Il va le prendre et se tournant vers Arabelle.) De simples soupirs, madame… (Il saisit sans le regarder le chapeau de femme avec lequel il salue.) Madame, j’ai bien l’honneur…

ARABELLE.

Mon chapeau ! Mais c’est mon chapeau, monsieur !

PAGANEL.

Votre… Tiens, c’est vrai !… (Le déposant.) Cela fait deux distractions ! C’est étonnant, moi qui n’en ai jamais !… C’étaient des soupirs, madame, de tendres soupirs ! (Il rentre dans sa cabine.)

ARABELLE.

Mais quel est donc cet homme ?


Scène IV

Les Mêmes, GLENARVAN, WILSON, domestiques.
ARABELLE.

Ah ! mon neveu !

GLENARVAN.

Ma chère tante, Robert et Mary, n’étant point encore prêts, vous prient de vous mettre à table sans eux.

ARABELLE.

Bien… bien… Dites-moi, Glenarvan, pourquoi ne m’avoir pas prévenue que vous emmeniez un étranger, que vous aviez précisément logé dans la cabine voisine de la mienne !… ce qui est shocking ! (Montrant la cabine n°3.) Celle-là !

GLENARVAN.

Je ne comprends pas.

WILSON.

Un étranger dans cette cabine ?

ARABELLE.

Demandez à Rébecca !… c’est un homme horrible !

BOB.

Horrible ! c’est bien vrai !

GLENARVAN.

Quelque intrus sans doute !… Nous allons bien voir ! (Il se dirige vers la cabine n°3.)


Scène V

Les Mêmes, PAGANEL, puis ROBERT et MARY.
(Paganel parait en costume de voyage.)
PAGANEL, gaiement.

Ah ! ah ! les passagers sont réunis pour le déjeuner ! C’est heureux ! Mais ici, c’est comme à table d’hôte ! Chacun pour soi ! La meilleure place et les meilleurs morceaux. Eh ! eh !… (Il fait le tour de la table, afin de choisir sa place et s’approche d’Arabelle.)

ARABELLE, indignée.

Arrière ! monsieur, arrière !

PAGANEL, à part.

Oh ! la ronfleuse.

GLENARVAN, à Wilson.

Ah çà ! me direz-vous, capitaine ?…

PAGANEL.

Le capitaine…

WILSON.

Mais, milord, je ne sais… je ne comprends pas !…

PAGANEL.

Il faut que je lui présente mes devoirs… (Allant à Wilson.) Capitaine, permettez-moi de vous serrer la main. Hier soir, le brouillard était si épais que je ne vous ai pas même aperçu !… Le commissionnaire a déposé mes malles dans cette cabine, et je me suis blotti dans celle-ci que j’avais retenue par dépêche, à bord du Scotia ! Capitaine Burton, je suis vraiment heureux d’entrer en relations avec vous.

GLENARVAN, à part.

Bon ! c’est un passager qui s’est trompé de navire !…

PAGANEL.

Mais ne faisons pas attendre ces dames… (Il va offrir son bras à Arabelle.) Daignez accepter, madame…

ARABELLE, passant fièrement.

Je n’accepte rien de vous, monsieur…

PAGANEL, à part.

Pas polie, la ronfleuse !…

GLENARVAN, à part.

Ce brave monsieur a l’air d’un fier original !… Voyons, Wilson, présentez-nous l’un à l’autre. Il faut au moins savoir à qui l’on a affaire !

WILSON, à Paganel.

Monsieur, voulez-vous me permettre de vous présenter Sa Seigneurie lord Glenarvan ?

PAGANEL, s’inclinant.

Ah ! milord, enchanté de faire votre connaissance…

ARABELLE, à part.

Moi, je ne suis pas enchantée d’avoir fait la sienne !

PAGANEL, confidentiellement.

Je vous préviens, milord, que nous avons là… (Montrant Arabelle.) une compagne de voyage d’une… nervosité… bien… agaçante !…

GLENARNAN, souriant.

C’est ma tante, monsieur !

PAGANEL.

Hein ? votre… (À part.) Diable !

GLENARVAN, la lui présentant.

Lady Arabelle Glenarvan.

PAGANEL.

Milady, certainement je… je suis… (Montrant Bob.) Mademoiselle est votre fille sans doute ? Belle prestance.

ARABELLE.

Ma… ma fille ! Ma fille… De chambre, monsieur !

PAGANEL, à part.

Je n’ai pas la langue heureuse aujourd’hui.

GLENARVAN.

Mais vous, monsieur ?

PAGANEL, à Glenarvan.

Ah ! milord, je vous demande pardon de me présenter moi-même, mais à la mer, on peut être plus coulant sur l’étiquette !

GLENARVAN.

À qui ai-je l’honneur de parler, monsieur ?

PAGANEL.

Jacques-Eliarin-Jean-Marie Paganel.

GLENARVAN.

Paganel !… Vous êtes monsieur Paganel ?

PAGANEL.

Secrétaire perpétuel de la Société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés de Bombay, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, et qui se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs.

GLENARVAN.

Monsieur Paganel, je ne peux que me féliciter de rencontrer à bord l’un des savants les plus distingués de la France… (À part, à Wilson.) et le plus distrait des hommes !

WILSON.

Tout s’explique alors.

ARABELLE, à Glenarvan.

Est-ce qu’il va se mettre à table avec nous ?

GLENARVAN, bas.

Ma chère tante, il doit mourir de faim. Laissons-le reprendre des forces avant de lui apprendre où il est et où il va.

(Chacun a pris sa place autour de la table, moins Bob. Paganel se trouve placé près de lady Arabelle qui est furieuse.)

GLENARVAN.

Et maintenant, monsieur Paganel, voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?

PAGANEL.

Comment donc ! Vingt questions, milord, trente questions !… toutes les questions que vous voudrez.

GLENARVAN.

Une fois arrivé dans l’Inde, est-ce Calcutta que vous avez choisi pour point de départ de vos voyages ?

PAGANEL.

Oui, milord ! C’est de Calcutta que je m’élancerai pour voir l’Inde ! C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser dans la patrie des éléphants et des Thugs.

ARABELLE, tendant sa tasse.

Du sucre. Je voudrais un peu de sucre dans mon thé.

PAGANEL.

Voilà, milady, voilà… Imaginez-vous, milord… (Il verse, en parlant la salière dans la tasse d’Arabelle.)

ARABELLE.

Mais c’est du sel, monsieur ! c’est du sel !

PAGANEL.

Ah ! pardon ! ah oui, c’est du sel ! Encore une distraction ! C’est étonnant, moi qui n’en ai jamais…

GLENARVAN, passant le sucrier.

Voici le sucre.

PAGANEL.

Merci, je n’en prendrai pas.

GLENARVAN.

C’est pour ma tante !

(Paganel verse le sucrier dans la tasse d’Arabelle.)

ARABELLE.

Qu’est-ce que vous faites ?

PAGANEL.

Je suis désolé, madame, mais on ne peut en ôter ! Il est fondu ! (À Glenarvan.) Je suis chargé, milord, de remplir une importante mission. Il s’agit de longer la base septentrionale de l’Himalaya et de savoir enfin si l’Irawaday ne se joint pas au Bramapoutre dans le nord-est de l’Assam.

ARABELLE, à part.

Quels mots effrayants ce géographe a dans la bouche !

GLENARVAN.

Monsieur Paganel, je ne veux pas prolonger plus longtemps votre erreur ! Sachez que vous tournez le dos à la péninsule indienne !

PAGANEL.

Hein ? quoi ? Comment, le Scotia ?…

WILSON.

Ce bâtiment n’est pas le Scotia !

PAGANEL.

Ce n’est pas le Scotia ?

WILSON.

C’est le Duncan, yacht de plaisance de Sa Seigneurie lord Glenarvan.

PAGANEL, poussant un cri.

Le Duncan… Un yacht de plaisance !… Oh ! grand Dieu ! Arrêtez alors… arrêtez !… La sonnette du Lord ! la sonnette !… (Il tire fortement une des longues nattes qui pendent sur le dos d’Arabelle.) Arrêtez ! arrêtez !

ARABELLE, poussant des cris de paon.

Ah ! le misérable !… Ce sont mes nattes, monsieur !

PAGANEL.

Recevez mes excuses ! Je me disais aussi : ça ne sonne pas !…

(Tous se lèvent de table.)
PAGANEL, courant comme un fou.

Mais il faut arrêter le Duncan !… Qu’on me débarque !

ARABELLE, hors d’elle-même.

Oui, qu’on le débarque, et qu’on le jette à la mer !

GLENARVAN.

Arabelle ! Ma tante ! (À Paganel.) Vous débarquer, monsieur, c’est impossible !

WILSON.

Nous sommes à plus de cent milles de la côte !

PAGANEL.

Un canot alors ! un canot ! Qu’on me ramène à terre.

WILSON.

Calmez-vous !

PAGANEL.

Le Duncan !… Et où va le Duncan ?

GLENARVAN.

Vers l’Amérique du Sud.

PAGANEL, s’arrachant tes cheveux.

L’Amérique du Sud ! Que dira la Société géographique de Paris !… Prendre un navire pour un autre ! Se réveiller en route pour l’Amérique du Sud, quand on se croyait parti pour les Indes !… Ah ! c’est à s’arracher les… (Il continue à s’arracher les cheveux.)

BOB, à Paganel.

Prenez garde, monsieur ! Vous n’en avez pas déjà tant !

PAGANEL, à Glenarvan.

C’est vrai ! Ah ! quelle idée ! Milord, il y a un moyen de tout réparer.

GLENARVAN.

Quel est ce moyen ?

PAGANEL.

C’est un beau pays que l’Inde ! Il offre aux voyageurs de merveilleuses surprises ! Eh bien, l’homme de barre n’aurait qu’à donner un tour de roue, et le Duncan filerait aussi facilement vers Calcutta que vers… puisqu’il fait un voyage d’agrément !

ROBERT, entrant avec Mary.

Un voyage d’agrément !

GLENARVAN.

Monsieur, le Duncan fait route à la recherche de pauvres naufragés.

PAGANEL.

Des naufragés ?

MARY.

Les naufragés du Britannia, monsieur, et parmi eux…

ROBERT.

Parmi eux, se trouvent notre père et notre frère à tous deux !

MARY.

Nous sommes les enfants du capitaine Grant.

PAGANEL.

Le capitaine Grant ! Cet héroïque marin qui s’est élancé à la découverte du pôle Sud !

ROBERT.

Lui-même.

GLENARVAN.

Vous comprenez, monsieur, que nous n’avons pas le droit de perdre une heure !


Scène VI

Les Mêmes, MULRAY.
MULRAY, entrant par le fond.

Capitaine !

WILSON.

Ou’y a-t-il ?

MULRAY.

Un navire est en vue, marchant à contre-bord de nous !

WILSON.

Quel est ce navire ?

MULRAY.

Le Saint-Laurent, un transatlantique qui fait route vers la France.

PAGANEL.

Milord, c’est un coup de ciel ! Vous allez me faire transborder !

GLENARVAN.

Comme il vous plaira, monsieur.

ARABELLE, à Bob.

Et ce n’est pas moi qui regretterai ce géographe !

BOB, à part.

Il m’allait assez !…

WILSON, à Mulray.

Faites au paquebot le signal que nous désirons communiquer avec lui…

MULRAY.

Bien, capitaine.

PAGANEL.

En même temps, mon ami, faites monter sur le pont mes malles qui sont déposées dans cette cabine.

(Il indique, à droite, la cabine n°4 dans laquelle ont été déposées provisoirement les malles d’Arabelle. Mulray sort et des matelots viennent enlever les malles comme il a été dit, pendant que la conversation continue.)

MULRAY.

Oui, monsieur.

PAGANEL, à Glenarvan.

Bon ! je suis sauvé !… Milord, avant tout, permettez-moi de vous dire que c’est noblement agir, que d’aller ainsi à la recherche de pauvres naufragés. C’est grand, c’est généreux, c’est… Mais puis-je savoir comment vous avez été amenés à voler au secours de ces malheureux ?

GLENARVAN.

Par la rencontre que nous avons faite en mer d’un document.

PAGANEL.

Un document… mais c’est un envoi de la Providence !

GLENARVAN.

C’est ainsi que nous l’avons compris.

PAGANEL.

Et pourrai-je voir ce document ? Cela m’intéresse au plus haut point.

GLENARVAN.

Rien n’est plus facile. (Glenarvan remet le document à Paganel.)

PAGANEL.

Ah ! cette notice est en bien mauvais étal ! La mer ne l’a guère respectée ?

ROBERT.

Mais si, monsieur !… On peut très bien lire encore !…

PAGANEL.

En effet, il reste quelques mots. (Lisant.) « Capitaine Grant et son fils… Bal… Austral… Britannia… par 37° latitude… et longitude… gonie… secours… ils sont perdus !… » (Parlé.) 37° latitude… la longitude manque malheureusement !… Mais… alors… où allez-vous diriger vos recherches ?

GLENARVAN.

Précisément sur ce 37° parallèle sud…

PAGANEL.

Bien… très bien… mais j’y pense… attendez donc… oui, oui… Ah ! mes amis… mes enfants… il y a là un fragment de mots qui éclaire le document tout entier !

GLENARVAN.

Lequel ?…

ROBERT.

Parlez… parlez, monsieur !

MARY.

Monsieur, il s’agit de notre père !

ARABELLE, à Paganel, qui est absorbé dans ses pensées.

Mais parlez donc à la fin… C’est nous donner des émotions !… Ce géographe me fera mourir !

PAGANEL.

Oui, il n’y a pas le moindre doute ! G, o, go… n, i, e… nie,… gonie… Le Duncan n’aura pas la peine de suivre tout les parallèles !… Gonie !… Il est évident que le Britannia s’est perdu sur la cote patagonienne !… Gonie ! C’est pata qui manque ! C’est en Patagonie qu’il faut chercher les naufragés.

GLENARVAN.

Oui… oui… c’est vrai ! c’est on ne peut plus clair ! En Patagonie !… Et nous n’avions pas compris !… Ah ! monsieur, votre rencontre à bord du Duncan est vraiment providentielle !

PAGANEL.

Et ce document est tellement explicite que j’irais les retrouver tout seul les yeux fermés !…

WILSON.

Cependant, si le capitaine Grant a perdu son bâtiment sur les côtes de la Patagonie, comment n’a-t-il pu se rapatrier encore, en gagnant Buenos-Ayres ou Montevideo ?

PAGANEL.

Et s’il a été fait prisonnier par les indigènes, monsieur ? S’il a été emmené dans l’intérieur des terres, comme cela est arrivé à l’un de nos compatriotes, qui est resté trente-deux ans aux mains des Patagons !… Oui, le naufrage a eu lieu sur la côte située à l’est de la Patagonie ! Emmenés captifs, les naufragés ont franchi les Cordillères, ils ont gravi le col d’Antuco et sont redescendus dans les Pampas, pour s’arrêter enfin au pied des contre-forts que baignent les grands fleuves… C’est là, là qu’ils sont, c’est là qu’ils nous attendent, qu’ils nous appellent !… Je les entends, je les vois, je les vois ! Espérance, amis, espérance, nous volons auprès de vous !… Nous volons auprès de…

MARY, pleurant.

Ah ! monsieur, monsieur !

PAGANEL.

J’étais déjà en Patagonie ! Courage, mademoiselle, courage !… Vous les reverrez !

ROBERT.

Mais s’ils ont été, comme vous le dites, emmenés dans l’intérieur des terres, comment auraient-ils jeté cette bouteille à la mer ?

PAGANEL.

Comment ? Rien de plus simple, mon ami ! Le capitaine Grant n’a-t-il pu jeter cette bouteille dans un fleuve, et ce fleuve la conduire à l’Océan ?

MARY.

C’est vrai, monsieur.

GLENARVAN.

Décidément, M. Paganel a raison. Il n’y a plus d’objection possible !…

MULRAY, entrant.

Nous sommes en communication avec le Saint-Laurent.

PAGANEL.

Bien ! Faites embarquer mes malles.

ROBERT.

Comment… vous voulez encore partir… nous quitter ?

PAGANEL.

Certes…

ROBERT.

Allons donc !… Est-ce que vous le pouvez ?

PAGANEL.

Si je le peux…

MARY.

Mon frère a raison, monsieur. Vous avez affirmé que vous iriez au lieu du naufrage, les yeux fermés ! Par pitié, ne nous abandonnez pas, ne nous quittez pas, monsieur !

PAGANEL.

Mademoiselle, certainement… je voudrais… mais c’est imposs…

ROBERT, vivement.

Je vous en prie, monsieur, je vous en conjure !… (Saisissant Paganel par son habit.) D’ailleurs, je ne vous laisserai pas vous en aller !

PAGANEL.

Comment ! comment, jeune homme !…

ROBERT.

Non, monsieur, non ! non ! je m’attache à vous !

PAGANEL.

Et ma mission, mes enfants, ma mission !

ROBERT.

Vous êtes un honnête homme, monsieur, et votre première mission est de secourir des malheureux… qui se meurent peut-être !…

PAGANEL, à Glenarvan.

C’est assez vrai ce qu’il dit là !…

GLENARVAN.

Oui, certes, et d’ailleurs le Bramapoutre peut attendre !

ROBERT.

Il attendra, monsieur.

PAGANEL, hésitant.

Il est certain qu’il ne s’en ira pas… le Bramapoutre !…

GLENARVAN.

Considérez aussi que dans cette œuvre, vous aurez le droit d’associer le nom de la France à celui de l’Angleterre, et quoi de plus beau que de mettre la science au service de l’humanité !

ARABELLE, émue.

Ah ! voilà qui est bien dit… à ce point que moi qui ne me soucie guère de votre société… eh bien, je vous demande de rester, monsieur le géographe.

PAGANEL.

Certainement, milady, une invitation si gracieusement formulée !…

GLENARVAN.

Croyez-moi, monsieur. Laissez faire la Providence. Elle nous a envoyé ce document… et nous sommes partis ! Elle vous jette à bord du Duncan… ne le quittez plus.

TOUS.

Oui, monsieur, oui !

PAGANEL.

Eh bien ?…

MULRAY, criant à travers la claire-voie.

Le Saint-Laurent va continuer sa route.

PAGANEL.

Eh bien, que le Saint-Laurent parte seul !

TOUS.

Ah ! vous restez !

PAGANEL.

Je reste, et je vous réponds que nous allons mener les choses rondement.

(Coup de sifflet qui indique le départ du Saint-Laurent.)

MARY.

Ah ! monsieur, recevez tous les remerciements des naufragés !…

ROBERT.

Votre main, monsieur Paganel. (Il la lui saisit.) Non, mieux que cela ! (Il saute au cou de Paganel.)

PAGANEL, ébranlé.

Quel rude petit homme ! C’est un jeune lion !

ARABELLE, émue, allant à Paganel.

Monsieur, je vous pardonne… le sel versé dans mon thé… le verre de vinaigre que j’ai bu… Continuez à agir comme vous le faites… Je vous pardonnerai tout le reste.

PAGANEL.

Grand merci, milord (Se reprenant), milady !

PAGANEL.

Ah ! grand Dieu !

ARABELLE, sursautant.

Qu’y a-t-il ?

PAGANEL.

Et mes malles qui sont embarquées et parties !

ARABELLE, gaiement.

Ah ! voilà bien le distrait ! Ah ! ah ! ah !

PAGANEL, courant à sa cabine n°3.

Eh ! non, Dieu merci, les voilà… les voilà !

WILSON.

Quelles sont donc celles que l’on vient d’emporter ?

BOB, allant à la cabine n°4.

Ah ! Seigneur Dieu ! C’est ici qu’on les a prises sur l’indication de M. Paganel !

WILSON.

Et c’étaient ?…

BOB.

Les malles de lady Arabelle !

ARABELLE, se pâmant.

Ah ! mes malles ! mes malles ! Me voilà sans vêtements et sans linge !… Mes malles !… Il les a fait enlever !… (Se levant brusquement et allant à Paganel.) Je retire tous mes pardons, monsieur, et je vous promets une haine de Caraïbe !

PAGANEL.

Quelle malheureuse distraction j’ai eue là, moi qui n’en ai jamais !


QUATRIÈME TABLEAU

Le col d’Antuco.

La scène représente un col dans les Cordillères de l’Amérique du Sud. À gauche, aux 3e et 4e plans, montagnes praticables. À droite, haute roche qui domine la scène. Au fond, entassement pittoresque de montagnes. Il fait jour.


Scène I

GLENARVAN, PAGANEL, ROBERT, MULRAY,
deux matelots, un muletier.
(Ces personnages sont en costume de voyage et ont revêtu le poncho, vêtement traditionnel du pays. Glenarvan porte un fusil en bandoulière, tous arrivent par la droite et s’arrêtent.)
LE MULETIER.

Voici le col d’Antuco, qui permet aux voyageurs de passer de l’autre côté de la chaîne.

PAGANEL.

Oui, à six mille pieds dans les airs ! Hein, mes chers compagnons, quel pays pittoresque que celui-ci, formé par la lisière de la Patagonie et la république Argentine !

GLENARVAN.

Tellement accidenté, monsieur Paganel, que j’en suis presque à regretter que lady Arabelle et Mary Grant aient voulu nous suivre pendant ce voyage. Elles eussent mieux fait de rester à bord du Duncan, qui va nous attendre sur littoral de l’Ouest. Cela leur eût épargné bien des fatigues !

PAGANEL.

Sans doute, mais elles voulaient être là, quand nous retrouverons les naufragés du Britannia, et cela est bien naturel.

GLENARVAN.

Jusqu’ici le ciel ne leur a pas accordé cette joie !… Nous voilà presque rendus à la côte occidentale de la Patagonie, et rien ! Pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace des naufragés !

PAGANEL.

Tout n’est pas encore dit, et dans les cent milles qui restent à franchir…

LE MULETIER.

Silence !

GLENARVAN.

Qu’est-ce donc ?

LE MULETIER.

Attendez… (Il pose l’oreille contre le sol.)

(On entend un sourd grondement.)

PAGANEL.

Qu’y a-t-il ? Est-ce que par hasard ce serait ?…

LE MULETIER.

Tout à l’heure n’avez-vous pas vu une troupe de guanaques qui s’enfuyaient ?

PAGANEL.

Poursuivis sans doute par quelques bêtes fauves ?

LE MULETIER.

Ce n’est pas cela.

GLENARVAN.

Qu’est-ce donc alors ?

(Nouveaux grondements.)

LE MULETIER.

J’entends de sourds grondements… là, sous nos pieds… C’est peut-être l’annonce d’un tremblement de terre !

GLENARVAN.

Alors, tâchons de gagner l’autre versant de la montagne…

TOUS.

En avant…

GLENARVAN, au muletier.

Mais, j’y songe… Nous avons laissé notre petite troupe à un quart de mille, au campement, dans le but de reconnaître ce col. N’y a-t-il aucun danger pour lady Arabelle et pour miss Grant ?

LE MULETIER.

Non !… Vos compagnons sont bien abrités Là-bas ! C’est ici qu’est le péril !

MULRAY.

Si Votre Seigneurie veut m’en croire, nous nous hâterons de reconnaître si cette passe d’Antuco est libre.

GLENARVAN.

Amenez les mules.

LE MULETIER.

Le col d’Antuco ne peut être franchi qu’à pied.

PAGANEL.

Ce n’est qu’une affaire de deux ou trois milles.

GLENARVAN.

Mais de l’autre côté ?…

LE MULETIER.

Vous trouverez des chevaux pour traverser les pampas. Seulement, en passant cette chaîne, prenez garde aux avalanches ou aux tremblements de terre ! Ces grondements souterrains, je vous le répète, ne sont pas de bon augure !

PAGANEL.

Ces cataclysmes-là sont la beauté de ce pays ? Ici, les montagnes se déplacent comme par enchantement ! Je ne serais pas fâché de voir un tremblement de terre, moi !

LE MULETIER.

Que le ciel vous en préserve, monsieur, et si j’ai un conseil à vous donner, passez vite, quand vous serez engagés dans le col, et ne parlez qu’à voix basse ! Le moindre bruit peut provoquer une avalanche !

GLENARVAN.

Ainsi, pas de distractions, monsieur Paganel !

PAGANEL.

Des distractions ! moi ! Je n’en ai jamais !

GLENARVAN, au muletier.

Vous pouvez nous guider jusqu’au sommet du col ?

LE MULETIER.

C’est en dehors de nos conditions, mais il y a danger… je reste avec vous.

GLENARVAN.

Bien !… Votre temps et vos peines vous seront largement payés.

(On entend de nouveaux roulements.)

LE MULETIER.

Suivez-moi donc. (S’arrêtant.) Écoutez !… Ces grondements se propagent à travers toute la chaîne ! Il serait peut-être prudent de remettre…

GLENARVAN.

Nous n’avons pas le temps d’être si prudents que cela, mon ami ! En route.

(Tous, le muletier en tête, gravissent le rocher à gauche.)

PAGANEL, en montant.

Il a beau dire, ce muletier, c’est charmant !

LE MULETIER.

Je vais m’assurer de l’état de la roche. Attendez ici !

(Dès que Glenarvan et ses compagnons sont arrivés sur la roche, un bruit terrible se fait entendre. Le talus que gravissent les voyageurs s’écroule tout à coup, et ils sont précipités dans l’abîme qui se trouve au pied du talus.)

MULRAY.

Quelle culbute, monsieur le géographe !

PAGANEL.

Me voilà, mes amis, soyez sans inquiétude ! Je ne suis pas blessé ! Seulement j’ai perdu mes lunettes ! (Regardant autour de soi.) Où sont-ils donc ?

GLENARVAN, reparaissant ensuite.

Aucun de nous n’est blessé ?… Eh bien, et Robert… Où est Robert ?…

PAGANEL.

Je ne le vois pas.

GLENARVAN, appelant.

Robert !…

TOUS.

Robert ! Robert !…

GLENARVAN.

Il ne répond pas, et là, dans ce précipice, où nous avons été jetés nous-mêmes, je ne l’aperçois pas !…

PAGANEL.

Peut-être le malheureux enfant a-t-il roulé jusqu’au fond ?…

MULRAY.

Attendez, je vais y descendre, moi !

LE MULETIER.

À quelques toises d’ici la pente est trop rapide pour qu’il soit possible de s’arrêter !… Si l’on glisse, c’est la mort !

GLENARVAN.

Alors, j’y vais !…

MULRAY.

Milord, vous n’avez pas le droit de vous exposer, j’y vais, moi ! Mais j’ai là-bas une femme et un enfant… je n’ai rien de plus à vous dire ! Adieu… (Il descend dans le gouffre. De nouveaux grondements se font entendre.)

LE MULETIER.

Écoutez !… Le bruit redouble, le sol s’agite sous nos pieds, plus violemment encore !… Il faut fuir… redescendre en toute hâte…

GLENARVAN.

Fuir sans avoir retrouvé Robert… jamais !


Scène II

Les Mêmes, MARY.
MARY.

Robert… retrouver Robert, avez-vous dit !… Mon frère, où donc est-il ?

GLENARVAN.

Miss Mary !…

(Un gigantesque oiseau paraît à gauche, et descend obliquement vers l’abîme.)

MARY, très agitée.

Oui, oui, moi qui ai entendu vos cris répétés par l’écho de ces montagnes !… moi qui suis accourue et qui vous demande encore : où est Robert ? où est-il ? où est mon frère ?

GLENARVAN.

Comme nous, sans doute, il a été précipité là, dans cet abîme…

MARY, allant y regarder.

Là… mon frère ! mon frère ! Ah ! je veux mourir avec lui !

GLENARVAN.

Nous le sauverons, miss Mary, nous le sauverons ! Mulray est descendu à sa recherche !…

MARY.

Non ! laissez-moi ! Laissez.

(L’oiseau reparaît, tenant Robert entre ses serres et s’élève lentement.)

MARY, jetant un cri.

Ah ! regardez… là… là… Robert !

GLENARVAN.

Grand Dieu !… (Il saisit son fusil et couche l’oiseau en joue.)

MARY, à genoux.

Mon Dieu ! ayez pitié, ayez pitié !


Scène III

Les Mêmes, THALCAVE.

(Un Patagon, en costume national, paraît alors à droite au sommet d’une roche et épaule sa longue carabine. Le coup part, et l’oiseau, tenant toujours Robert, tombe lentement derrière la roche. Glenarvan descend dans le gouffre pour chercher Robert.)

MARY.

Avez-vous eu compassion, mon Dieu, ou bien un dernier désespoir doit-il déchirer mon cœur ? Robert ! Robert !

GLENARVAN, reparaît, portant Robert évanoui dans ses bras, et il le dépose sur le rocher à droite.
MARY.

Voyez, voyez, cette pâleur livide, et ses yeux qui restent fermés !… Mon frère ! mon frère !… (Elle soulève sa tête qu’elle couvre de baisers et de larmes.)

PAGANEL.

Attendez, miss Mary, attendez !… J’ai là le flacon de lady Arabelle que, par distraction, j’avais pris pour ma tabatière ! (Il fait respirer le flacon à Robert.) Voyez, voyez, ses joues commencent à se colorer !…

MARY, avec joie.

Oui, oui…

GLENARVAN.

Il revient à lui !

ROBERT.

Mary… ma sœur… Ah ! quel songe !… (D’une voix faible.) Quel terrible songe !…

MARY, montrant le Patagon.

Robert, voilà l’homme à qui tu dois la vie !…

THALCAVE.

Non ! Le grand esprit a soutenu mon bras et dirigé mon arme.

ROBERT, tendant la main à Thalcave.

Mon ami, mon sauveur, qui donc es-tu ?

THALCAVE.

Thalcave ! Né dans ce pays, j’ai souvent conduit des voyageurs à travers les défilés de nos montagnes !

PAGANEL.

Un Patagon ! J’aurai vu un vrai Patagon !

GLENARVAN.

Ami, que demandes-tu pour avoir sauvé cet enfant ?

THALCAVE.

Rien !

GLENARVAN.

Nous sommes à la recherche de son père, prisonnier d’une de vos tribus !

THALCAVE.

Il n’y a pas chez nous de prisonniers.

GLENARVAN.

Quoi !… il y a un an, un navire n’a pas fait naufrage sur cette côte ?

THALCAVE.

Aucun naufrage n’a eu lieu sur ces côtes. Aucun naufragé n’est parmi les miens.

MARY.

Mon Dieu ! tout espoir est-il donc perdu !

ROBERT, à Thalcave.

Souviens-toi, ami, souviens-toi… C’est mon père, c’est mon frère, que ma sœur et moi nous cherchons !

THALCAVE.

Là-bas, à Valparaiso… peut-être trouverait-on quelque nouvelle ?

ROBERT, à Glenarvan.

À Valparaiso, milord !…

GLENARVAN.

Nous allons nous y rendre, Robert, et si nous n’y trouvons pas de nouveaux indices, nous repartirons pour accomplir notre mission tout entière ! (À Thalcave.) Ami, tu peux nous être utile, tu peux recueillir des renseignements qui nous échapperaient. Viendras-tu avec nous jusqu’à Valparaiso ?

THALCAVE, regardant Robert.

Jusque-là et plus loin s’il le faut ! L’enfant m’a appelé son ami, son sauveur ! (Mettant sa main sur l’épaule de Robert.) C’est presque mon enfant à moi. Je ne le quitterai que le jour où je l’aurai remis aux bras de son véritable père !

GLENARVAN.

Allons, continuons notre route…

(Nouveaux grondements plus violents que tout à l’heure.)

LE MULETIER.

Il est trop tard !… Que personne ne bouge !


CINQUIÈME TABLEAU

Le tremblement de terre.

Les roulements augmentent encore, et l’on voit les cimes des montagnes qui s’écroulent de toutes parts. Le ciel est en feu. Un violent orage éclate. La nuit se fait. — Tous les personnages, consternés, tombent à genoux ou se pressent les uns contre les autres.


ACTE TROISIÈME


SIXIÈME TABLEAU

Une posada.

La scène représente une hôtellerie disposée dans le genre des posadas d’Espagne. Portes latérales, porte au fond ; galerie de bois, desservie par un escalier qui descend à droite. Portes sur la galerie qui s’ouvre sur diverses chambres. Cheminée à gauche. Tables, sièges de bois.


Scène I

FORSTER, DICK, AYRTON.
FORSTER.

Eh bien ! quoi de nouveau, Ayrton ?

AYRTON.

J’arrive de la côte, où j’ai laissé quelques-uns de nos compagnons. J’ai vu là, croisant et courant des bordées, un navire superbe, un yacht à vapeur de plus de huit cents tonneaux, qui n’est pas gêné de filer ses douze milles à l’heure ! Il se nomme le Duncan. Il a quatre caronades sur son pont. Ce doit être un yacht de plaisance, mais un de ces yachts qui défient les meilleures marcheurs de la flotte anglaise. Ah ! si nous avions un pareil bâtiment sous les pieds, camarades, nous serions les rois de la mer !

DICK.

N’est-il aucun moyen de nous en emparer ?

AYRTON.

Oh ! si ce Duncan, au lieu d’être en rade de Valparaiso, eut été sur la côte australienne !…

FORSTER.

Oui, mais ce navire n’est pas en Australie, et ici, à Valparaiso, nous ne pouvons rien !

AYRTON.

Rien ?… Peut-être !

DICK.

Que veux-tu dire ?

AYRTON.

Écoutez-moi bien. Les Fêtes d’or que donnent aujourd’hui les mineurs chiliens auront lieu sur la grande place de Valparaiso, en face du palais du gouverneur. Tous les gens de la ville, tous les marins du port, accourront en foule à ces fêtes. Comme tous les autres navires, le Duncan sera pour une heure au moins presque abandonné des siens, et alors quelques hommes déterminés et habiles suffiraient pour s’en emparer et lui faire gagner le large !

FORSTER.

Et le Duncan serait à nous !

AYRTON.

Oh ! le succès de ce plan serait plus certain si je parvenais à me faire admettre sur ce navire, soit comme naufragé demandant à être rapatrié, soit en qualité de second ! Je pourrais alors vous recevoir à bord pendant le tumulte de la fête, et nous voguerions vers l’Australie, où Ayrton, redevenu Ben-Joyce, le chef suprême des convicts, formerait son équipage de ses plus braves compagnons !

DICK.

Nous pourrions alors nous promener en maîtres sur l’Océan !

AYRTON.

Tous les navires marchands deviendraient nos tributaires !

FORSTER.

Et je ne serais pas fâché pour ma part de pousser une pointe jusqu’à l’îlot Balker !

AYRTON.

Es-tu fou ?

FORSTER.

Non !… je voudrais savoir comment ont fini ceux que nous y avons abandonnés, le capitaine Grant, son fils James, et…

AYRTON.

Et Burck, cette bête fauve que nous avons laissée avec eux ! Si celui-là ne les a pas tués d’abord, deux hivers, dans ce désert de glace, ont eu raison d’eux tous !

DICK.

C’est égal, moi aussi, je voudrais savoir…

(La voix de Bob se fait entendre au dehors.)

Hôtelier ?

AYRTON.

Silence…


Scène II

Les Mêmes, BOB, puis L’HÔTELIER.
BOB, toujours vêtu en femme.

Holà !… l’hôtelier ! l’hôtelier !

L’HÔTELIER, entrant.

Voilà ! voilà ! monsieur.

BOB, reprenant sa voix féminine.

Comment, monsieur ?… Insolent !

L’HÔTELIER.

Excusez-moi, mademoiselle… mais chaque fois que je vous entends, sans vous voir, je vous prends pour un homme.

BOB, minaudant.

Mais quand vous me voyez ?…

L’HÔTELIER.

Oh ! quand je vous… (Il le regarde.)

BOB, se détournant.

Diable ! il ne faut pas trop me laisser regarder ce matin ! J’ai perdu mon rasoir… et depuis deux jours ça pousse… ça pousse !…

L’HÔTELIER.

Qu’est-ce que vous désirez, mademoiselle ?

BOB.

Le thé pour milord Glenarvan et sa suite.

AYRTON, bas.

Glenarvan ! Eh mais ! c’est le propriétaire du Duncan ! Attention ! l’hôtelier, qui est allé inspecter la table pendant ces paroles. Eh bien ! vous voyez, tout est prêt ! Il n’y a plus qu’à servir quand on en donnera l’ordre.

BOB, à part.

Si je ne trouve pas moyen de me barbifier, je suis perdu ! Je ne peux pourtant pas aller chez un barbier de la ville… avec… Comment faire pour remplacer adroitement mon rasoir ?… (Haut.) Ah ! mon ami !

L’HÔTELIER.

Monsieur… mademoiselle…

BOB.

Mon bon ami… ne pourriez-vous pas me prêter… pour un instant… quelque chose… qui soit ?…

L’HÔTELIER.

Quelque chose, mademoiselle ?

BOB.

Quelque chose qui coupe…

L’HÔTELIER.

Un couteau alors ?…

BOB.

Non, quelque chose de plus tranchant, quelque chose de très affilé !…

L’HÔTELIER.

De très affilé… Ah ! mais attendez donc, j’ai votre affaire ! (Il remonte au fond.) J’ai votre affaire !

BOB.

Bravo ! je suis sauvé !

L’HÔTELIER, rapportant une faux qu’il a prise dans un coin et la plantant devant Bob.

Voilà !

BOB, avec terreur.

Hein !… une faux !… Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

L’HÔTELIER.

Mais c’est très affilé ! Est-ce que ça ne peut pas servir pour l’usage en question ?

BOB.

Pour l’usage en ?… jamais ! (À part.) Il veut donc me décapiter, le misérable !


Scène III

Les Mêmes, GLENARVAN donnant le bras à MARY,
et PAGANEL escortant respectueusement ARABELLE.
GLENARVAN.

Faites servir, monsieur l’hôtelier.

L’HÔTELIER.

À l’instant, Votre Seigneurie. (Il sort.)

AYRTON, bas.

Le lord en question.

MARY, tristement.

Milord, vous n’avez recueilli aucun renseignement depuis notre arrivée à Valparaiso ?

GLENARVAN.

Aucun, hélas !…

ARABELLE.

Tant de fatigues, tant d’émotions violentes, et tout cela en pure perte, sur les indications chimériques de monsieur le géographe ! (Deux garçons entrent et servent le thé. On se met table.)

PAGANEL.

Ne m’accablez pas, milady. Je me mets sans cesse à la torture, pour trouver à ce document un sens nouveau.

ARABELLE.

Et rien.

PAGANEL.

Rien. (Lisant.) « Capitaine Grant et son fils !… » (Mouvement de Ayrton et des autres.)

AYRTON, bas.

Que dit-il ?

PAGANEL, lisant toujours.

« Bal… austral… Britannia… »

AYRTON.

C’est bien de lui qu’il s’agit !… Écoutons !

PAGANEL.

« Britannia… austral… bal… »


Scène IV

Les Mêmes, WILSON, THALCAVE, ROBERT.
GLENARVAN.

Eh bien, mes amis ?

WILSON.

Rien, milord, aucun indice !

MARY.

Rien.

WILSON.

J’ai feuilleté, avec le plus grand soin, tous les registres de la marine !…

ROBERT.

J’ai interrogé tous les employés, tous les matelots !…

THALCAVE.

J’ai vu tous ceux de mes frères qui ont quitté nos forêts et nos pampas pour venir trafiquer dans ce pays !…

ROBERT.

Et personne n’a pu nous donner un seul mot d’espérance !

MARY.

Mon père ! mon pauvre frère !…

FORSTER, à part.

La fille du capitaine Grant ?…

MARY.

Hélas ! tout est fini !…

GLENARVAN.

Ne désespérez pas, miss Mary, je fouillerai tous les bords de l’océan australien, je visiterai chaque île, chaque îlot, je vous rendrai votre père, ou je mourrai à la tâche !

DICK, bas.

Il ne fait pas bon ici pour nous !… Partons.

AYRTON.

Restez !

PAGANEL, lisant à part.

Bal… que signifie ce mot… bal ?… Et gonie… gonie !… Si ce n’est pas Patagonie, qu’est-ce que c’est donc ?

ROBERT.

Eh bien, milord, puisque nous n’avons plus l’espoir de trouver ici nos chers naufragés, ne restons pas plus longtemps !… je vous en conjure !…

PAGANEL.

Gonie !… gonie !…

ROBERT.

Songez il leur souffrance, à leur désespoir, à cette longue et cruelle agonie qui les tue !…

PAGANEL, bondissant et frappant sur le document.

Agonie !… oui, c’est cela !… gonie, c’est la terminaison du mot agonie, et le pays, le rivage, l’îlot où ils se trouvent, ce doit être le mot qui commence par cette syllabe, bal !… bal !…

DICK, bas.

Balker !… Il va trouver !…

FORSTER.

Tout est perdu !

AYRTON.

Silence. (Haut, se levant et s’avançant.) Milord, louez et remerciez Dieu qui m’a conduit ici, et qui m’a fait vous entendre ! Si le capitaine Harry Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne !

(Mouvement général. Thalcave s’est relevé et s’est avancé.)

PAGANEL.

Austral… Cela signifie donc Australie !

GLENARVAN.

Qui êtes-vous pour parler ainsi !

AYRTON.

Qui je suis ? Ayrton, second du Britannia.

TOUS.

Le second du Britannia !

AYRTON.

Moi qui ai pu m’échapper des mains des tribus australiennes !…

ROBERT.

Dont mon père et mon frère sont prisonniers ?

AYRTON.

Oui, Robert Grant.

GLENARVAN.

Et vous les avez quittés ?

AYRTON.

Il y a moins de trois mois.

MARY.

Vivants, vivants, n’est-il pas vrai ?

AYRTON.

Oui, Mary Grant, vivants !

TOUS.

Ah ! ah !

ROBERT.

Ah ! monsieur Ayrton, c’est vous qui nous rendrez notre père et notre frère bien-aimé James !

(Ayrton demeure froid sous les caresses de Robert.)

BOB.

Brave garçon ! Je voudrais être son père !

ARABELLE, étonnée.

Son père ?

BOB, se reprenant.

Non… sa… sa tante, milady, sa tante !

AYRTON.

Robert Grant, que je retrouve notre capitaine, et je serai content !

GLENARVAN.

Voyons, parlez, Ayrton ! Dites-nous bien tout ce que vous savez.

AYRTON.

Milord, le Britannia. après avoir fait une heureuse traversée jusqu’au cap Horn, a éprouvé une rude tempête qui l’a à demi désemparé. Il a fallu fuir à travers le Pacifique jusqu’à la côte australienne. Là, un nouveau coup de vent, un cyclone, lui a causé les plus graves avaries, et il a été jeté sur les rochers, où il s’est totalement perdu.

PAGANEL.

Sur quelle partie de la côte australienne ?

AYRTON.

Sur la partie du sud, à deux cents milles de Melbourne. Plusieurs de nos malheureux compagnons ont péri dans le naufrage, mais le capitaine, son fils et moi, nous avons pu gagner la terre. Là, des Australiens, appartenant aux tribus errantes, nous ont faits prisonniers et nous ont entraînés jusqu’à l’embouchure du Murray.

DICK, bas à Forster.

Bravo ! C’est là qu’est notre bande !

AYRTON.

Pendant six mois, nous avons cruellement souffert ; mais, par une heureuse chance dont notre pauvre capitaine et son fils n’ont pu profiter, j’ai pu m’échapper et gagner un bâtiment de passage qui m’a conduit ici, où j’attends pour être rapatrié.

GLENARVAN, serrant la main d’Ayrton.

Je me charge de vous Venez à bord du Duncan, aidez-nous dans nos recherches, puisque vous connaissez le pays !

ROBERT.

Oui… oui… monsieur Ayrton !

AYRTON.

J’allais vous le demander, milord ! Comme vous, je ne veux plus avoir de repos que nous n’ayons retrouvé notre capitaine !

GLENARVAN, à Ayrton.

Enfin, Ayrton, que nous conseillez-vous de faire ?

AYRTON.

Mylord, le Duncan est-il en état de traverser le Pacifique ?

GLENARVAN.

Oui, et dès demain il peut quitter Valparaiso.

AYRTON.

Bien ! Nous nous dirigerons sur l’Australie, et nous débarquerons à Melbourne. Dans ce port, le Duncan attendra jusqu’à ce qu’il reçoive l’ordre de venir nous rejoindre, tandis que nous irons à la recherche de la tribu australienne, qui doit être campée sur les bords du Murray.

GLENARVAN.

Bien ! tout est convenu ! Demain nous nous remettrons en route !

AYRTON, à Forster, à part.

Et dans un mois, le Duncan sera commandé par moi, Ben-Joyce !

GLENARVAN.

Maintenant, Thalcave, il me reste à vous remercier et à récompenser vos services.

THALCAVE.

Je vous le répète, je ne veux rien !…

GLENARVAN.

Mais enfin !…

THALCAVE.

Permettez que je vous accompagne jusqu’au moment où vous aurez retrouvé ceux que vous cherchez !

GLENARVAN.

Mais comment pourrai-je reconnaître ce nouveau service ?

THALCAVE.

Votre amitié.

AYRTON, à part.

De quoi se mêle-t-il, ce sauvage. (À Thalcave.) Thalcave, je suis l’ami de tous ici !

THALCAVE.

De tous ?… non !

AYRTON.

Comment ?

THALCAVE, le regardant en face.

Tu n’es pas le mien.

MULRAY, entrant et annonçant.

Un messager du gouverneur de Valparaiso demande à parler à milord.

GLENARVAN.

Qu’il entre. — Que peut-il nous vouloir ?

AYRTON, à ses camarades.

J’ai réussi. Demain, pendant le tumulte de la fête, présentez-vous à bord, et le Duncan est à nous !

GLENARVAN.

À bientôt, Ayrton, à bientôt !


Scène V

GLENARVAN, PAGANEL, MULRAY, un officier de marine,
puis ELMINA.
MULRAY, à l’officier.

Voici Sa Seigneurie…

L’OFFICIER.

Milord, je suis envoyé près de vous par monsieur l’amiral gouverneur de Valparaiso, qui vous prie de vouloir bien assister au banquet et au bal qui auront lieu à l’issue de la fête que célèbrent, ce soir, les mineurs chiliens.

GLENARVAN.

Nous acceptons avec grand plaisir cette gracieuse invitation, et je vous prie de transmettre tous nos remerciements à monsieur le gouverneur. Mes amis, allez faire vos préparatifs ! (L’officier s’incline.) Mulray, vous veillerez à ce que le Duncan soit pavoisé comme le seront les autres navires qui sont en rade.

MULRAY.

Les ordres de Votre Seigneurie seront exécutés.

(Il sort suivi de l’officier. Glenarvan sort par la droite. Alors Elmina, déguisée en mousse, après s’être assurée du départ de l’officier et de Glenarvan, s’approche vivement de Paganel.)



Scène VI

PAGANEL, ELMINA.
PAGANEL, à lui-même.

Sur la partie sud ?…

ELMINA.

Monsieur ! monsieur !…

PAGANEL.

Hein… que me voulez-vous, jeune homme ?

ELMINA.

Je vous connais, vous êtes M. Paganel, l’ami de lord Glenarvan…

PAGANEL.

Oui ! après ?…

ELMINA.

Vous avez l’air d’un bien brave homme, monsieur, et je voulais vous prier d’obtenir de milord… qu’il me prenne à son bord…

PAGANEL.

En qualité de mousse ?

ELMINA.

Non, monsieur, non !… En qualité de femme de chambre.

PAGANEL.

De femme de ?… Comment, jeune homme, vous voulez vous faire femme de ?…

ELMINA.

C’est que… je ne suis pas un jeune homme, monsieur !

PAGANEL.

Ah bah ! Vous êtes une…

ELMINA.

Oui, monsieur, née en Écosse, et je voudrais bien retourner dans mon pays !

PAGANEL.

Comment se fait-il alors que vous vous trouvez au Chili… et sous cet habit ?

ELMINA.

Je vais vous le dire ! J’ai eu le malheur de noyer mon mari !

PAGANEL.

Vous avez ?… Asseyez-vous donc !

ELMINA.

J’ai noyé mon mari, oui, monsieur !

PAGANEL.

Mais, malheureuse, expliquez-moi…

ELMINA, avec douceur.

Voilà ! Vous saurez d’abord que je suis jalouse…

PAGANEL.

Jalouse !

ELMINA, plus doucement encore.

Oh ! mais jalouse… à poignarder la personne !

PAGANEL.

Ah !

ELMINA, même douceur.

Et la personne, c’était mon mari… un grand… très joli… mon Bob !… Je l’appelais Bobinet ! Il était charmant, et je l’aimais, et je l’adorais !… C’est ce qui fait que je l’ai noyé !

PAGANEL.

Noyé ! par amour ?… Je ne comprends pas bien !

ELMINA.

Vous allez comprendre. Un jour, nous faisions ensemble une promenade en canot, et comme, le matin même, mon bon joli petit mari avait fait des coquetteries aux femmes qui passaient, je lui en adressais des reproches.

PAGANEL.

Naturellement !…

ELMINA.

Peu à peu la querelle s’envenima et devint si violente que je le saisis un peu rudement à la gorge ! Je le poussai, il me poussa ! Je le repoussai, il me repoussa… et nous tombâmes tous les deux à la mer.

PAGANEL.

Et vous nageâtes ?…

ELMINA.

Oh ! par bonheur, le vent qui s’était engouffré dans mes jupes m’a soutenu sur les flots, et la marée montante me déposa sur la grève !

PAGANEL.

Alors vous surnageâtes ?…

ELMINA.

J’étais sauvée, monsieur…

PAGANEL.

Bravo ! mais Bobinet, ce malheureux Bobinet !… Glou, glou, glou !…

ELMINA.

Glou, glou !… Oui, monsieur !

PAGANEL.

Et alors ?

ELMINA.

Poursuivie par le remords… et la crainte d’être arrêtée… je rentrai à notre logis, et je me taillai un habit dans les vêtements de mon pauvre mari !… Cela m’allait très bien. Alors l’idée me vint de m’expatrier pour échapper à la justice, et je partis à bord d’un bâtiment…

PAGANEL.

En qualité de mousse ?

ELMINA.

Oui, monsieur… et voilà comment je me trouve au Chili !… Mais le remords me poursuit, hélas ! et je veux retourner en Écosse et me faire juger ! Je veux expier mon crime, si l’on me condamne… ou me marier à un autre, si je suis acquittée.

PAGANEL.

Le Duncan n’est pas près de retourner en Écosse, mais je puis vous faire donner par lord Glenarvan une lettre pour le capitaine de l’un des navires anglais qui se trouvent dans le port, et qui, sur sa demande, consentira à vous rapatrier.

ELMINA.

Ah ! monsieur, que de bonté !…

PAGANEL.

Attendez ici ! Je vais vous envoyer cette lettre.

ELMINA.

Mille remerciements, monsieur !…

PAGANEL, la regardant.

Elle est gentille !… Jeune mousse, vous êtes gentille !…

ELMINA.

Vous dites ?…

PAGANEL.

Je pense que vos juges vous absoudront ! Quant à ce pauvre Bobinet… Glou !… glou !… glou !… (Il sort.)

ELMINA.

Et moi aussi, je pense qu’ils m’absoudront !… Sans ça, comme je resterais ici !


Scène VII

ELMINA, puis BOB.
ELMINA.

Oh ! je vais donc quitter enfin cet affreux habit d’homme ! Je ne serai plus forcée de grimper, comme un écureuil, dans la mâture, et en redescendant, de fumer cette horrible pipe, pour donner le change aux matelots du bord ! (Tirant la pipe de sa poche.) Oh ! cette pipe, cette abominable pipe ! J’ai eu beau en casser plus de cent, les unes après les autres, il s’est toujours trouvé un camarade tout prêt à m’en donner une nouvelle !… Ça les amusait de voir que ça me retournait le cœur… et ils me forçaient de fumer ! Ah ! mon Bob, tu es bien vengé !…

BOB, entrant.

Ah ! voilà le petit matelot en question…

ELMINA.

Quelqu’un !… Dissimulons encore.

BOB, d’une voix féminine.

Jeune homme, voici une lettre qui… (Regardant Elmina.) une lettre que… Ah ! ciel de Dieu !

ELMINA, le regardant.

Ah ! Dieu du ciel !

BOB, à part.

Quelle drôle de ressemblance avec ma femme !

ELMINA, à part.

Comme cette femme ressemble à mon homme !… (Haut.) Vous disiez, mademoiselle ?

BOB.

Je vous disais, jeune homme !… Jeune homme… auriez-vous une sœur ?

ELMINA.

Jeune fille, auriez-vous un frère ?

BOB, tremblant.

Un frère… moi, non, pas de frère du tout… mais… j’ai… j’ai eu une femme !…

ELMINA, émue.

Une femme !… Comment, mamzelle, vous avez eu une ?…

BOB.

Une bonne petite femme !…

ELMINA.

Comme moi, un bon petit mari !

BOB.

Qui vous ressemblait à s’y méprendre !…

ELMINA.

Qui vous ressemblait trait pour trait !

BOB.

Elle avait à droite, près de l’oreille, un signe, un tout petit signe ! (Il passe à gauche.)

ELMINA.

Un jour, dans un moment de colère, il s’était cassé une dent contre mon poing !

BOB, la regardant de près.

Ah ! grand Dieu ! mais ça y est, le signe !… Il s’y trouve !

ELMINA, lui regardant la bouche.

Ô ciel, mais ça n’y est pas !… La dent ne s’y trouve plus !

BOB, tombant à genoux.

Ombre de mon épouse !… est-ce toi que je vois sous cet habit masculin ?

ELMINA, à genoux aussi.

Ombre de mon mari ! est-ce toi qui m’apparais dans cette robe de femme ?

BOB.

Tu sais, chère bien-aimée, que je n’avais pas l’intention de te faire boire tant que ça !…

ELMINA.

Tu sais, ô mon adoré, que je ne voulais pas te noyer tout à fait ! Je t’aimais !…

BOB.

Je te chérissais !…

ELMINA.

Mon Bob… mon Bobinet !

BOB.

Mon Elmina chérie ! (Lui palpant les bras et la figure.) Ô ciel ! mais ça résiste !… Non, ça n’est pas une ombre !

ELMINA, même jeu.

Ce n’est pas un fantôme !

BOB.

Non, non ! je suis bien moi !

ELMINA.

Et moi, moi !… Et moi, moi !

BOB.

Vivante !

ELMINA.

Il est vivant !…

(Ils s’embrassent plusieurs fois de suite et très vite.)

BOB, criant.

Ah ! que c’est bon !

ELMINA, criant.

Ah ! que c’est bon !

BOB, se levant.

Plus d’affreuses terreurs !

ELMINA, même jeu.

Plus d’horribles remords !

BOB, gravement.

Ah ! si l’on savait ce que c’est que le remords… on hésiterait quelquefois à tuer sa femme !

ELMINA.

Tu m’as été fidèle, n’est-ce pas ?…

BOB.

Parbleu ! Je passais pour une femme… Et toi ?

ELMINA.

Je passais pour un homme…

BOB.

Mais c’est fini. Je reconquiers mon sexe et mon habit de marin ! Plus de ces bandeaux féminins ! (Il s’arrache sa perruque.) Rends-moi le chapeau ! (Il lui prend et le met sur sa tête.) Et je pourrai donc fumer ma… (Prenant la pipe que porte Elmina dans la poche de sa veste.) Elle en a une !… Oh ! bonheur ! As-tu du feu ?…

ELMINA, huilant le briquet.

Mais oui, mais oui !… attends, voilà !

BOB.

Elle a du feu !… Ah ! il y a si longtemps que je n’ai eu le bonheur d’en griller une, comme disent les Français !

ELMINA, lui donnant du feu.

Eh bien ! grille, mon petit Bobinet, grille tant que tu voudras !…

BOB, fumant.

Hum ! quelle joie ! quelle délice… ma femme, mon sexe et ma pipe ! Je retrouve tout à la fois !

(Chantant d’une voix très forte.)

Sur l’avant
Va flairer la brise ;
Sur l’avant
Va flairer le vent !

BOB et ELMINA, ensemble.

Sur l’avant
Va flairer la brise ;
Sur l’avant
Va flairer le vent !

(Bob et Elmina exécutent une gigue.)

ARABELLE, paraissant au fond.

Ah ! ciel !


Scène VIII

Les Mêmes, ARABELLE, puis PAGANEL.
ARABELLE, les séparant.

Horreur ! horreur ! abomination !

BOB.

Aïe !… c’est la nerveuse !

PAGANEL.

Qu’y a-t-il donc ?

ARABELLE.

Ma femme de chambre qui farandole avec un jeune homme !

PAGANEL.

Mais non, ce jeune homme est…

BOB, criant.

Il n’y a plus de femme de chambre !

ELMINA.

Il n’y a plus de jeune homme !

ARABELLE.

Et elle fume… Elle fume une pipe !

BOB.

Eh bien ! oui, je fume !… Oui, je ris, je chante et je danse, avec ce monsieur qui est ma femme !…

ARABELLE.

Sa femme ?

PAGANEL.

Sa femme à elle ?

BOB.

Et il n’y a plus de Rébecca, et je suis Bob, Bob le matelot, mille sabords, mille tribords et mille caronades !

ARABELLE.

Un homme ! ma femme de chambre était un garçon ! (Avec force.) Oh ! quelle honte ! je n’y survivrai pas !…

PAGANEL.

Calmez-vous, milady, calmez-vous !…

ARABELLE.

Non ! je ne veux plus voir de pareilles abominations ! Je veux retourner à bord, seule, dans ma cabine !… Mon sac ? où est mon sac ?

PAGANEL.

Le voilà, milady.

ARABELLE.

Bien ! Mettez dedans mon éventail, mon flacon, ce petit manchon… et ma perruche dans sa cage !… puis, mon châle !… Dépêchez-vous ! mais dépêchez-vous donc !

ELMINA.

Dépêchez-vous, monsieur.

(Paganel a mis d’abord l’éventail et le flacon dans le sac. Puis, il fourre le manchon dans la cage et la perruche dans le sac, et enfin par-dessus, le châle qu’il enfonce à coups de poing.)

PAGANEL.

C’est fait, milady, c’est fait !

ARABELLE.

Votre bras et partons !

BOB.

Milady !

ARABELLE.

Arrière, malheureuse ! Et je songeais à la marier ! Allons-nous-en ! (À Paganel.) Votre bras !

PAGANEL.

Milady, n’en ayant que deux !…

(Il tient d’une main le sac et de l’autre la cage.)

ARABELLE, prenant la cage.

Viens, ma perruche adorée ! Allons… à… (Regardant la cage.) Allons à… Qu’est-ce que c’est que ça !…

PAGANEL, avec douceur.

La perruche ! Louisa, la jolie perruche !

ARABELLE, lui mettant la cage sous les yeux.

Ça, ça, ça !…

PAGANEL.

C’est le manchon ! Qu’est ce qu’il fait donc là-dedans, ce manchon ?

ARABELLE, avec force.

Louisa ? où est Louisa ?… Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’il aurait ?… (Elle fouille vivement dans le sac, et en retire la perruche étouffée.) Morte ! elle est morte !…

PAGANEL.

Aussi, quelle drôle d’idée d’aller fourrer une perruche dans un sac de nuit !…

ARABELLE.

Mais c’est vous, monsieur !… Vous êtes un assassin !

(Elle tombe pâmée sur une chaise.)

PAGANEL.

Milady !

ARABELLE.

Louisa, ma pauvre Louisa !…

PAGANEL, à part.

Est-ce que réellement je serais un peu distrait ?…


SEPTIÈME TABLEAU

Les Fêtes d’or à Valparaiso.

La scène représente une grande place très ornée à Valparaiso.


BALLET

ACTE QUATRIÈME


HUITIÈME TABLEAU

Une forêt australienne.

La scène représente une grande forêt d’arbres dont la haute ramure cache entièrement le ciel. Cette forêt s’étend à perte de vue dans le lointain. À droite, de grands buissons de fougères arborescentes. Au lever du rideau, le soleil couchant éclaire tout le dessous du bois.


Scène I

GLENARVAN, PAGANEL, ROBERT, THALCAVE,
AYRTON, MURRAY, BOB, ELMINA, matelots, domestiques,
un conducteur.
(Au lever du rideau, le chariot disparaît vers la gauche.
Ayrton arrive à cheval par la droite et met pied à terre. Suit la caravane. Glenarvan, Thalcave et Robert sont en tête. Entre un fourgon, traîné par Bob, qui a repris des vêtements d’homme, et dans lequel Elmina est couchée.)
GLENARVAN.

Nous avons marché tout le jour, et la nuit va bientôt arriver. Votre avis n’est-il pas, Ayrton, que nous devrions camper en cet endroit ?

AYRTON.

Oui, milord. Il y a, là-bas, une prairie où notre attelage trouvera à se refaire de ses fatigues.

GLENARVAN.

Conduisez ce chariot et ce fourgon dans cette prairie, et qu’on ne réveille pas lady Arabelle et miss Mary !

BOB.

Pousse, cousin !

MULRAY, poussant le chariot.

Tire, Bob !…

GLENARVAN.

Pauvre lady Arabelle, pauvre miss Grant ! Elles ont supporté bien des épreuves depuis un mois que nous avons quitté Melbourne et que nous explorons ces déserts de la basse Australie ! (À Ayrton.) Décidément, nous passerons la nuit en cet endroit.

AYRTON.

J’ai donné des ordres pour le campement.

GLENARVAN, à Robert.

Tu dois être bien fatigué, Robert ?

ROBERT.

Mais non, milord ! D’ailleurs, nous approchons !

PAGANEL.

Certainement nous approchons ! Nous sommes enfin sur une bonne piste… N’est-il pas vrai, ami Ayrton ?

AYRTON.

La tribu dans laquelle j’ai laissé le capitaine Grant et son fils ne doit pas être à plus de vingt milles d’ici.

GLENARVAN.

Quant au Duncan, que nous avons laissé à Melbourne pour nous enfoncer dans les terres, il doit maintenant être arrivé, comme il est convenu, à l’embouchure du Murray…

AYRTON, à part.

J’y compte bien !

GLENARVAN.

À quelle distance sommes-nous encore de cet endroit où Wilson doit nous attendre ?

AYRTON.

À cinquante milles au moins, milord !…

PAGANEL, étonné.

À cinquante milles ! Allons donc, c’est impossible !

THALCAVE.

L’air que nous respirons est celui qu’apporte la mer. Ayrton s’est trompé. La côte est plus rapprochée qu’il ne le dit.

PAGANEL.

Certainement, et, d’après mes calculs, je crois pouvoir affirmer…

AYRTON, avec force.

Et je soutiens, moi qui ai traversé ces forêts, lorsque je m’échappais des mains des Onéidas… je soutiens… que je ne me trompe pas.

PAGANEL.

Cependant mes calculs…

AYRTON, froidement.

Sont inexacts, monsieur.

PAGANEL.

Alors… c’est nous qui nous trompons, monsieur Thalcave.

GLENARVAN.

Ah ! il est temps que nous arrivions !… Par une inconcevable fatalité, tous les animaux de notre caravane sont morts l’un après l’autre ! Il ne nous reste plus que deux bœufs sur les dix qui composaient l’attelage primitif du chariot, et nos chevaux sont tombés sur la route !

AYRTON.

Les accidents de celle nature sont fréquents dans les forêts australiennes. Les pâturages y sont abondants, mais ils produisent une herbe vénéneuse qui tue les animaux domestiques.

PAGANEL.

Oui, oui, le gastrolobium !

AYRTON.

C’est cela même.

PAGANEL.

Mais je croyais que les chevaux et les bœufs fuyaient instinctivement cette herbe, et qu’il fallait qu’on les mêlât, par mégarde…

AYRTON, vivement.

Erreur ! Ils la recherchent et la mangent au contraire avec avidité.

PAGANEL, blessé.

Il paraît qu’aujourd’hui ma science est, sur toute chose, complètement en défaut !

THALCAVE.

Seul, entre tous, le cheval d’Ayrton a été préservé.

GLENARVAN.

Et cela est heureux, puisque Ayrton, mieux qu’aucun de nous, peut aller en avant et reconnaître le pays.

THALCAVE.

Soit, mais il n’est pas bon que, depuis Melbourne, la route que nous avons suivie ait été marquée par les pas de ce cheval.

AYRTON, vivement.

Le pas de mon cheval ?

THALCAVE.

Oui ! le fer porte un trèfle qui s’imprime sur la terre et le rend partout reconnaissable… (Se baissant.) Regardez.

ROBERT.

C’est vrai !

AYRTON, à part.

Il voit donc tout, ce sauvage ?…

PAGANEL.

Diable ! et l’on parlait, à notre départ, de nombreux convicts échappés, de Ben-Joyce et de sa bande !

GLENARVAN.

Ben-Joyce !… Une pareille trace suffirait pour le guider, s’il s’était mis à nous suivre ?

AYRTON.

Milord, c’est un usage fréquent en ce pays, de ferrer les chevaux comme est ferré le mien. Mais si Votre Seigneurie le désire, à la première occasion je le ferai déferrer.

GLENARVAN.

Soit ! Rejoignons maintenant lady Arabelle et miss Grant… et tenons-nous sur nos gardes !…

AYRTON, à part.

Rien ! Forster et les autres ne viendront donc pas !

PAGANEL.

Allons, milord. (Ils sortent et se dirigent vers le chariot. Ayrton reste en arrière et semble regarder au loin.)

THALCAVE, qui l’observe.

Ayrton reste-t-il ici ?

AYRTON, se retournant.

Moi ?… non !… Qu’a-t-il donc à m’observer toujours ? (Il sort à son tour, suivi par Thalcave.)


Scène II

DICK, FORSTER.
(Tous deux entrent par la droite, en recherchant des traces sur le sol. Ils font un signe, et plusieurs autres convicts entrent en scène.)
DICK, bas.

C’est bien l’empreinte !

FORSTER.

Oui, ce trèfle, c’est bien le fer du cheval d’Ayrton !

DICK, regardant au fond.

Les préparatifs d’un campement ?… Glenarvan et les siens vont faire halte en ce lieu. Enfin nous les avons rejoints !… (À un convict.) Ça n’a pas été sans peine !…

DICK.

Depuis que nous sommes à leur recherche, vingt fois j’ai cru que nous n’arriverions pas à les retrouver !

FORSTER.

Silence !… quelqu’un…

(Tous s’éloignent vers le fond.)

DICK.

C’est lui.

TOUS, revenant.

Ben-Joyce !


Scène III

Les Mêmes, AYRTON, puis THALCAVE.
AYRTON.

Vous avez bien tardé à me rejoindre.

FORSTER.

Partis en même temps que toi de Valparaiso, nous ne sommes arrivés à Melbourne que huit jours plus tard ! Le navire que nous montions ne marchait pas comme le Duncan ! Et puis, il a fallu réunir nos compagnons épars dans la province.

AYRTON.

Combien étes-vous ?

DICK.

Ici, dix seulement.

AYRTON.

Et les autres ?

FORSTER.

Dans la forêt… à moins d’un mille…

AYRTON.

C’est bien. Notre plan a échoué à Valparaiso, parce qu’au lieu de se rendre à terre, le capitaine du Duncan est resté à bord avec tout son équipage.

DICK.

Mais alors, par quel moyen espères-tu réussir ?

AYRTON.

L’affaire est maintenant en bonne voie. Glenarvan et ses compagnons que j’ai égarés dans ces forêts à la recherche des Onéidas, se croient à cinquante milles de la côte, lorsqu’ils en sont, en réalité, à une distance si rapprochée, que si je n’avais arrêté leur marche en ce lieu, ils auraient pu, bientôt, gagner le littoral et apercevoir les mâts de leur navire. (À ce moment, le buisson de fougères de gauche s’entrouvre et laisse passer la tête de Thalcave.) Je puis donc en peu de temps être à bord du Duncan, où je vais, enfin, commander en maître !…

FORSTER.

Comment ! toi ?…

DICK.

Toi ! Ben-Joyce ?…

THALCAVE, à part.

Ben-Joyce ?…

AVRTON.

Quelques instants encore, j’aurai le blanc-seing de Glenarvan, et le capitaine du Duncan sera placé sous mes ordres… Toi, Forster, va rejoindre nos camarades. Vingt d’entre eux me suivront, et je les recevrai à bord du Duncan… Va, et ne perds pas une minute.

FORSTER.

Compte sur moi. (Il sort.)

THALCAVE, à part.

Celui-là… d’abord, et les autres ensuite.

(Il disparaît en se glissant sur les pas de Forster.)

DICK.

Et nous, Ayrton, que devons-nous faire ?

AYRTON.

Vous tenir à distance, dans la direction de la côte, prêts à attaquer Glenarvan et les siens et à les exterminer sans pitié, lorsque vous m’aurez revu, muni des pouvoirs qui vont m’être donnés. Si leur résistance se prolonge, je serai bientôt de retour, et je vous viendrai en aide avec le reste des nôtres.

(Bruit au dehors. — On entend des voix du côté par lequel est sorti le chariot.)

DICK.

Écoutez.

AYRTON.

C’est le dernier coup préparé par moi qui vient de les frapper ! Le découragement et l’effroi se sont emparés d’eux !… Partez vite !… Maintenant, ils sont à nous ! (Dick et les convicts s’éloignent.) L’instant approche enfin où je vais devenir maître suprême à bord du Duncan !… mon navire !


Scène IV

AYRTON, BOB, GLENARVAN, ROBERT, PAGANEL, ARABELLE, MARY, ELMINA, MULRAY, matelots, domestiques.
BOB, appelant.

Monsieur Ayrton ! monsieur Ayrton !

AYRTON.

Que me veut-on ?

GLENARVAN.

Un nouveau malheur !

AYRTON.

Un malheur ?

GLENARVAN.

Nos deux derniers bœufs sont tombés foudroyés !

AYRTON.

Ils sont morts !

PAGANEL.

Toujours le gastrolobium, monsieur Ayrton !

ARABELLE.

Impossible maintenant de continuer notre route ! Qu’allons-nous devenir, grand Dieu ?

ROBERT.

Eh bien, nous irons à pied jusqu’à ce que nous trouvions la tribu dont mon père et mon frère sont prisonniers !

PAGANEL.

Et qui portera nos effets et nos malles ?

BOB.

Et les vivres ?

GLENARVAN.

Ayrton, n’y a-t-il pas à proximité quelque établissement, quelque ferme où nous puissions remplacer les animaux que nous avons perdus ?

AYRTON.

Ici, et dans ce qui nous entoure au loin, milord, c’est le désert.

TOUS.

Le désert !

PAGANEL.

Hélas ! oui, le désert !… puisque je me suis si lourdement trompé, moi qui nous croyais à quelques milles seulement du littoral !

MARY.

Que faire, alors ?

AYRTON, à part.

Allons ! (Haut.) Milord, mon cheval a-t-il succombé aussi ?

GLEXARVAN.

Non !… Votre cheval a seul résisté.

PAGANEL.

Seul entre tous !

AYRTON.

Eh bien, milord, il n’y a pas une heure, pas une minute à perdre, il faut…

TOUS.

Achevez…

AYRTON.

Il faut que l’un de nous, porteur de vos pleins pouvoirs, connaissant les chemins et le littoral, aille rejoindre votre bâtiment !… Il faut que vos marins et vos serviteurs viennent nous retrouver ici, amenant de nouveaux chevaux, qui permettront à la caravane de continuer sa route !…

GLENARVAN.

Oui, oui, vous avez raison, Ayrton.

MARY.

Et cet homme qui partira ?…

PAGANEL, vivement.

Muni de pleins pouvoirs !… Mais il n’y a que Ayrton qui connaisse la route !… Il n’y a que lui qui puisse monter le seul cheval qui nous reste !

GLENARVAN.

En effet, mais…

PAGANEL.

Pas d’hésitation, milord ! Ayrton seul peut nous sauver tous !

AYRTON, à part.

Bon ! Il ne parlerait pas mieux s’il était des nôtres !

GLENARVAN.

Vous avez entendu, Ayrton ?…

AYRTON.

J’accepte la mission, milord, et je suis prêt à partir.

GLENARVAN.

Je vais vous donner une lettre pour Wilson, qui placera sous vos ordres l’équipage du Duncan.

AYRTON.

Bien, milord.

PAGANEL, à Glenarvan.

Je vais écrire cette lettre sous votre dictée !… J’ai toujours sur moi tout ce qu’il faut pour cela.

GLENARVAN.

Faites.

(Paganel tire de sa poche un portefeuille, prend du papier et se dispose à écrire.)

ARABELLE.

Ne vous trompez pas au moins, éternel distrait !

PAGANEL.

Soyez tranquille, cette fois !

GLENARVAN.

Écrivez, monsieur Paganel, écrivez ! « Ordre à Wilson de mettre l’équipage du Duncan à la disposition d’Ayrton et d’exécuter ses instructions en tous points. »

PAGANEL.

C’est fait…

GLENARVAN.

Donnez, que je signe…

PAGANEL.

Attendez que je relise, puisque je suis si distrait… comme dit milady ! (Lisant.) « Ordre à Wilson de mettre l’équipage du Duncan à la disposition d’Ayrton et d’exécuter ses instructions en tous points. »

(Glenarvan signe.)
PAGANEL.

Est-ce bien cela, Ayrton ?

AYRTON.

C’est cela.

GLENARVAN.

Amenez le cheval.

PAGANEL.

Et maintenant, l’adresse. (Il met la lettre dans une enveloppe qu’il ferme soigneusement.)

(Ayrton monte à cheval.)

PAGANEL, lui remettant la lettre.

Voilà !

MARY.

Que Dieu vous conduise, Ayrton !

TOUS.

Adieu ! adieu !

(Ayrton va partir.)



Scène V

Les Mêmes, THALCAVE.
THALCAVE.

Arrêtez ! Empêchez cet homme de partir !

GLENARVAN.

Ayrton ?

THALCAVE.

Ce n’est pas Ayrton, c’est Ben-Joyce qu’il se nomme !

TOUS.

Ben-Joyce !

GLENARVAN.

Ben-Joyce ! (Il s’élance à la tête du cheval dont il saisit la bride. Ayrton décharge son revolver sur lui et disparaît par la droite.)

MARY, s’élançant vers Glenarvan.

Ah ! milord !…

GLENARVAN, chancelant.

Rien !… ce n’est rien !… (Il tombe dans les bras de Thalcave qui le fait asseoir.) Ben-Joyce ?…

(À ce moment, Ayrton reparaît et traverse à cheval le fond de la forêt.)

THALCAVE.

Ma carabine !

PAGANEL, prenant la carabine de Thalcave, fait feu.

Manqué !

THALCAVE.

Oh ! je l’aurais tué, moi !

PAGANEL.

La colère a fait trembler ma main !

GLENARVAN.

Ben-Joyce, avez-vous dit ?…

THALCAVE.

Lui-même ! J’ai pu tuer un des convicts de sa bande, mais je suis revenu trop tard pour vous prévenir !

GLENARVAN.

Le Duncan perdu, son équipage massacré bientôt par ces misérables, et nous-mêmes à la merci des convicts !… Hélas ! que faire maintenant, que faire ?

MARY.

Je vais vous le dire, milord ?

GLENARVAN.

Vous, miss Mary.

MARY.

Mais avant tout, nous vous demandons pardon, mon frère et moi, de toutes les souffrances que vous avez subies, vous et les vôtres, pour tenter de sauver nos chers naufragés. Nous vous demandons pardon de cette blessure reçue pour nous, hélas ! des dangers que vous avez courus et de ceux qui vous menacent encore ! Pour nous vont succomber les braves matelots de votre équipage, et ceux qui se trouvent ici sont, à cause de nous, menacés de mort ! Pardonnez-nous, milord, pardonnez-nous !

ROBERT, s’agenouillant.

Pardonnez-nous !

GLENARVAN.

Relevez-vous, au nom du ciel, relevez-vous !

MARY.

Non !… laissez-moi achever ! Ici, la mort vous entoure de toutes parts. Il faut vous éloigner au plus vite ! Il faut retourner sur vos pas, fréter un nouveau navire et regagner l’Écosse ! Vous avez fait assez, pour de pauvres naufragés qui sont, hélas ! à jamais perdus, puisqu’aucune trace n’a été retrouvée, ni en Patagonie, ni à Valparaiso, ni dans cette Australie où vous menace la trahison ! Oubliez donc, milord, oubliez ceux qui nous sont chers, mais qui ne sont après tout que des étrangers pour vous !… Oubliez-les, et soyez béni, en leur nom, pour tout ce que vous avez fait !

ROBERT, pleurant.

Oui, oui, soyez béni !

GLENARVAN.

Vos remerciements et vos bénédictions, je les accepte, et me voilà bien payé des souffrances passées ! Mais vous me conseillez l’abandon de ceux qui, dites-vous, ne sont que des étrangers pour moi ?… Eh bien, faites qu’ils ne le soient plus désormais ! Miss Mary Grant, en face des périls qui nous entourent et de la mort qui nous menace, en présence de Dieu qui m’entend, miss Mary Grant, j’ai l’honneur de vous demander votre main !

ARABELLE.

Bien, mon neveu, bien, Edward !

MARY.

Milord… je ne sais… je ne dois pas…

ROBERT.

Milord, je ne suis qu’un enfant, un pauvre orphelin peut-être ; mais qu’il soit encore sur la terre, ou déjà dans le ciel, je représente ici mon père, et il vous remercie, par ma voix, du grand honneur que vous nous faites, et moi, moi qui serai désormais votre frère, oh ! je vous aime… je vous aime de toute mon âme !

(Cris au dehors.)

Les convicts ! les convicts !


Scène VI

Les Mêmes, BOB.
BOB.

Les convicts approchent ! Ils vont nous attaquer !

GLENARVAN.

Nos armes ! Défendons-nous, mes amis…

TOUS.

Oui ! oui !

GLENARVAN.

Vienne le salut ou la mort, je suis prêt maintenant !…

ARABELLE.

Se battre ! On va se battre ! Ah ! grand Dieu !… Ah ! je vais m’évanouir !

PAGANEL.

Ce n’est pas le moment… milady ?…

ARABELLE.

Eh bien, non ! je ne m’évanouirai pas ! Plus de nerfs, plus de faiblesse !… Qu’on me donne un fusil !

PAGANEL.

Un fusil !…

ARABELLE.

Oui, oui, oui, un fusil ! (Prenant celui de Paganel.) Donnez-moi Cela, géographe. (Se campant prête à tirer.) Et qu’ils viennent, ces bandits ! Moi aussi je suis prête à les recevoir !

PAGANEL.

C’est un vrai rifleman !

(Toutes les dispositions ordonnées par Glenarvan sont prises, et chacun attend le moment de faire feu.)


Scène VII

Les Mêmes, DICK, convicts.
(Les convicts, au nombre d’une vingtaine, sont dirigés par Dick. Les premiers coups de feu sont échangés. Thalcave immobile tire avec le plus grand sang-froid. Paganel, son fusil à la main, fait un feu de mousqueterie. Robert marche sur les convicts, tire un coup de revolver, mais il va être assommé d’un coup de crosse par Dick, lorsque celui-ci tombe, frappé d’une balle par Arabelle. — Glenarvan lutte corps à corps, mais les convicts, plus nombreux, gagnent du terrain et leur cercle se rétrécit.)
DICK.

Courage, camarades, nous les tenons !

ARABELLE, faisant feu.

Nous tenir… pas encore, scélérat !

(Défense opiniâtre de Glenarvan et des siens.)

DICK.

Hardi ! courage ! en avant !

(Des coups de feu et le cri de Hurrah ! se font entendre sur la gauche.)


Scène VIII

Les Mêmes, WILSON, matelots.
(Les matelots du Duncan, commandés par Wilson, font feu sur les convicts.)
WILSON.

En avant le clan de Malcolm !

(Les matelots se jettent sur les convicts, qui sont tués pour la plupart ou prennent la fuite.)

TOUS.

Hurrah ! hurrah ! hurrah !

GLENARVAN.

Wilson, vous ! c’est vous !… Comment se fait-il ?…

WILSON.

Mais, milord, j’ai suivi strictement les ordres de Votre Seigneurie.

GLENARVAN.

Mes ordres ?

PAGANEL.

Certainement !… écrits par moi !

WILSON.

Et contenus dans cette lettre signée de vous.

GLENARVAN.

Que voulez-vous dire ?

WILSON.

Les voici, milord. (Lisant.) « Emparez-vous du porteur de cette lettre, mettez-le aux fers et rendez-vous en toute hâte à l’entrée de la forêt qui longe l’embouchure du Murray. »

GLENARVAN.

Il y a cela ?

PAGANEL.

Je savais que l’honnête Ayrton nous trompait, milord, que nous n’étions qu’à quelques milles de la côte, et j’ai écrit tout le contraire de ce que vous m’avez dicté… Qu’est-ce que vous pensez de cette distraction-là, milady ?

GLENARVAN.

Oh ! mon ami, vous nous avez sauvés !

ARABELLE.

Ah ! monsieur Paganel, voilà qui rachète bien des fautes ! Votre main !

PAGANEL.

Les deux, milady, les deux… et j’y joindrais mon cœur si vous aviez vingt-cinq ans de moins !… non, si j’avais vingt-cinq de plus !… non, si j’avais…

GLENARVAN.

Et maintenant, au Duncan ! Ce ne sont plus des étrangers, miss Mary, c’est mon père et mon frère que je veux retrouver !

TOUS.

Au Duncan ! au Duncan !


NEUVIÈME TABLEAU

L’embouchure du Murray.


Scène I

GLENARVAN, MARY, ARABELLE, PAGANEL, ROBERT, THALCAVE, puis BOB et MULRAY amenant AYRTON, matelots.
GLENARVAN, étendant le bras vers la droite.

Regardez, regardez, Mary ! Le voilà notre cher Duncan, que nous avons cru perdu pour nous !

MARY.

Oui, Dieu soit loué !…

GLENARVAN, à Wilson.

Et ce misérable, qu’en avez-vous fait ?…

WILSON.

Le voilà, on l’amène !…

GLENARVAN, à Ayrton.

Approchez, répondez et ne tremblez pas.

AYRTON.

Pourquoi tremblerais-je ?… Qui donc oserait porter la main sur moi et attenter à ma vie ?… Je sais où est le capitaine Grant !

TOUS.

Ah !

GLENARVAN.

Eh bien, parlez, et nous, qui sommes les arbitres de votre sort, nous qui avons le droit de vous faire expier vos crimes, peut-être pourrons-nous vous accorder votre grâce et vous rendre la liberté !

AYRTON.

Grand merci, milord ! Mais pour discuter des conventions ou un marché, il convient de savoir qui, de vous ou de moi, est au pouvoir de l’autre !

GLENARVAN.

Que prétendez-vous donc ?

AYRTON.

Je dis que plusieurs de ceux qui combattaient contre vous tout à l’heure ont échappé à vos coups ! Je dis qu’ils reviendront bientôt, accompagnés de cent autres, et que vous serez contraints de les attendre, sans que votre navire puisse vous emporter loin de cette côte !

GLENARVAN.

Qui l’en empêchera ?

AYRTON.

Qui ? Interrogez votre capitaine ! Il vous répondra que l’ordre qu’il a reçu de vous de partir sans perdre une minute, ne lui a pas permis de s’approvisionner, et que vous n’avez plus de charbon dans les soutes !… Les vents sont contraires pour sortir de la baie, et, je vous le dis encore, ce n’est plus moi qui suis votre prisonnier ! C’est vous, vous tous, qui êtes réellement les miens !…

GLENARVAN.

Enchaînés ici !… Serait-il vrai, Wilson ?

WILSON, tristement.

Cela est vrai, milord.

PAGANEL, regardant au fond.

Attendez donc !… Nous ne sommes peut-être pas autant qu’il le pense les prisonniers de cet homme !

GLENARVAN.

Expliquez-vous ! parlez !…

TOUS.

Parlez.

PAGANEL, montrant le fond à gauche.

J’aperçois, là-bas, une embarcation…

TOUS.

Une embarcation ?…

PAGANEL.

Une embarcation qui, sans aucun doute, appartient à quelque navire qui doit être en vue…

WILSON.

Mais non, vous vous trompez !

PAGANEL.

Comment…

WILSON.

C’est une baleine qui passe au large.

GLENARVAN.

Une baleine !…

PAGANEL.

Eh bien, mais à défaut de charbon, c’est de l’huile, c’est du combustible !…

GLENARVAN, avec force.

Oui, vous avez raison ! L’huile et la chair de celle haleine suffiront pour alimenter nos chaudières et nous faire sortir de la baie !

BOB.

Et nous ne serons plus vos prisonniers, monsieur Ayrton !

GLENARVAN.

Eh bien, consentez-vous à parler, maintenant ?

AYRTON.

Non ! Que je me courbe devant vous ! moi ! jamais ! jamais !…

LES MATELOTS, le menaçant.

À mort ! à mort !

AYRTON.

Frappez, si vous l’osez ?… Te sais ou est le capitaine Grant !

GLENARVAN.

Qu’on l’emmène !… La justice anglaise décidera de son sort ! Allez… et maintenant, mes amis, au navire !

TOUS.

Au navire !…

PAGANEL.

Eh bien, je ne serais pas fâché de voir une pêche à la baleine !…


DIXIÈME TABLEAU

La pêche à la baleine.

Par un changement à vue, la côte disparaît, et la scène est occupée tout entière par la mer. On aperçoit au dernier plan une baleine qui, en évoluant, se rapproche, grandit, bat l’eau de sa formidable queue, rejette l’air par ses évents, et ouvre son énorme bouche garnie de fanons.


Scène I

PAGANEL, ROBERT, MULRAY.
(Tous trois arrivent par la gauche dans une baleinière. Paganel, à l’avant brandit son harpon ; Mulray, à l’arrière, gouverne avec la godille.)
PAGANEL.

Tenez ! elle vient de disparaître) la pointe de l’île !… Ah ! la voilà ! une magnifique baleine !

TOUS.

Elle revient !

PAGANEL.

En avant. Mulray, ferme ! ferme ! Attention !

WILSON.

Elle ne nous voit pas !

PAGANEL.

Heureusement ! Comment, vieux loup de mer, vous ignorez que c’est le moment le plus propice !

(La baleinière s’approche, et Paganel lance son harpon qui s’enfonce dans le flanc de la baleine.)

Arrière partout !

TOUS.

Arrière !

(La baleinière recule. La baleine, après avoir frappé l’eau de sa queue, fait tomber Paganel à la mer et plonge en même temps.)

MULRAY.

Le malheureux !

ROBERT, va pour s’élancer.

Ah ! je peux le sauver…

MULRAY.

Attendez ! attendez !

(La baleine remonte peu à peu à la surface. Paganel, nageant, grimpe sur la baleine.)

PAGANEL, criant.

Terre ! terre ! c’est-à-dire baleine !

MULRAY.

Ah ! Dieu soit loué ! Vous nous avez fait une belle peur !

PAGANEL.

Ce n’est rien ! Une petite distraction qui m’a valu un coup superbe, tenez ! Un seul coup de harpon a suffi !… Mais non !… Elle en porte un second au flanc !… (Il arrache les deux harpons.) Attendez !… Qu’ai-je lu ?… « Capitaine Grant !… Année 1877… »

ROBERT.

C’est tout récent.

PAGANEL.

« Capitaine Grant !… Îlot Balker !… » Bal… bal… Balker !…

TOUS.

Îlot Balker ?..

PAGANEL.

Un îlot situé à moins de deux cents milles d’ici !

ROBERT.

Mon frère ! mon père !

ROBERT et MULRAY.

Retrouvés ! retrouvés !

PAGANEL.

Un singulier homme que votre père, qui met ses lettres à la poste dans le ventre d’un requin, et qui envoie sa carte de visite dans le flanc d’une baleine !

GLENARVAN.

Robert, avant trois jours, nous serons à l’îlot Balker.

TOUS.

Hurrah ! hurrah ! hurrah !


ACTE CINQUIÈME


ONZIÈME TABLEAU

L’îlot Balker.

La scène représente une grève de l’îlot. À gauche, hautes falaises déjà blanchies de neige. À droite, glaçons entassés les uns sur les autres. Au pied de la falaise, misérable hutte faite de quelques bouts de toile que soutient un morceau de voile usée. Au delà de la grève, la mer déjà encombrée par des glaçons. Demi-jour. L’horizon est légèrement enflammé par les derniers rayons du soleil qui va bientôt disparaître.


Scène I

GRANT, JAMES.
(James est couché sur la hutte. Grant, près de lui, est occupé à graver sur la crosse de son fusil quelques signes. Tous deux sont vêtus de haillons. Un petit feu de bois est près de la hutte.)
GRANT.

Allons, courage ! courage !…

JAMES.

Oui, père !…

GRANT.

Dix-huit mois d’abandon ! Dix-huit mois de souffrances inouïes ! (Regardant James étendu sur la hutte.) Ah ! ce misérable Ayrton savait bien ce qu’il faisait en me laissant mon fils ! Il centuplait mes tortures ! Mon enfant ! mon pauvre enfant !

JAMES.

Père ! j’ai bien soif !

GRANT.

Hélas ! la fièvre le dévore ! Un peu de neige fondue, voilà tout ce que j’ai pour l’apaiser ! (Il ramasse un peu de neige, qu’il met dans une tasse de fer, et il la fait fondra sur le feu.) Bois, James, bois !

JAMES.

Merci, père ! (Il retombe sur sa couche.)

GRANT.

Chaque jour ses forces diminuent ! Je le vois bien ! Mais il a pitié de moi, il me cache ses larmes, il ne me dit pas tout ce qu’il souffre ! Oh ! mon cœur éclate ! (Les sanglots l’étouffent ; il tombe à demi sur une roche ; puis, se relevant.) Plus de bois ! voilà notre dernier feu ! L’hiver que nous avons subi dans cet horrible désert a dévoré tout ce que cet aride îlot pouvait produire ! Et voici le second hiver qui commence, amenant, avec lui, cette effroyable nuit du pôle !… cette nuit de quatre mois !… Déjà les glaçons s’amoncellent de toutes parts, la banquise nous enveloppe et va nous emprisonner de nouveau, nous arrachant la dernière espérance de voir apparaître quelque navire !… Qu’allons-nous devenir cette fois ? Ah ! Dieu n’a pas pitié de nous !

JAMES, qui s’est levé, se traînant vers son père.

Père, ne pleure pas ! ne te désespère pas ! Je me sens mieux, un peu de nourriture me remettra ! Il y a encore des oiseaux dans l’île…

GRANT.

Je vais lâcher d’en rapporter quelques-uns.

JAMES.

Oui, père, et promets-moi de ne plus pleurer ! Je te dis que j’ai bon espoir !

GRANT.

Mon James !

JAMES.

Je suis sûr que l’on viendra à notre secours ! Tu sais bien cette bouteille que tu as jetée à la mer !… Le document qu’elle renfermait a dû tomber entre les mains d’hommes généreux et braves !… Ils sont peut-être maintenant à notre recherche !… Ne désespérons pas, mon père !… (Chancelant.) Ne désespérons…

GRANT, avec effroi.

Tu souffres… tu chancelles…

JAMES, s’affaiblissant encore.

Non… non. Je ne souffre pas… Je… je… un peu de faiblesse… voilà tout !… (James tombe dans les bras de son père.)

GRANT.

James ! mon enfant ! mon cher enfant !

JAMES.

Je vais… regagner ma couche… pendant que tu iras… chasser pour… nous deux !… mais pas trop loin… n’est-ce pas ?

GRANT.

Oh ! non, je ne m’éloignerai pas ! Je tremble toujours que ce misérable Burck… Plusieurs fois il est venu jusqu’ici voler les vivres que nous avions… jusqu’à ce peu d’eau-de-vie que je conservais précieusement, et dont quelques gouttes auraient pu te ranimer, mon pauvre James !

JAMES.

Rassure-toi !… Il y a longtemps qu’il n’a reparu !… Peut-être a-t-il quitté l’îlot sur quelque débris flottant !… ou peut-être est-il mort, hélas !…

GRANT.

James… tu frissonnes !…

JAMES.

Porte-moi dans notre cabane !… Je… je…

GRANT.

James ! mon James… Ô ciel ! Il perd connaissance !… Est-ce qu’il va mourir, mon Dieu ! Est-ce que vous allez me l’arracher… Ah ! c’est le froid, cet horrible froid qui le tue ! (Il porte James dans la hutte, le dépose sur la couche, et se dépouille de sa jaquette pour en couvrir son fils.) Il paraît plus Calme… Oui, il s’endort !… Peut-être quelques heures de sommeil feront-elles tomber cette fièvre qui le mine ! Oh ! mon pauvre enfant, j’ai voulu t’associer à la gloire de mes découvertes, et je ne t’ai associé qu’à ma misère, âmes douleurs ! Pardonne-moi, pardonne-moi !… Allons, avant que les derniers oiseaux n’abandonnent ces parages.

JAMES, endormi.

Mary ! Robert !… Oui ! oui, c’est vous !…

GRANT, s’approchant.

Il rêve à son frère, à sa sœur !… Mes enfants, que font-ils ? Que sont-ils devenus ? Ah ! malheureux père ! dont le cœur ressent à la fois les souffrances de celui qui est là, et tout le désespoir de ceux qui le pleurent là-bas !… (Il jette un dernier regard sur James endormi.) Allons. (Il sort, en passant à travers les rochers de gauche.)


Scène II

JAMES, seul.
(James, en proie au délire de la fièvre, s’agite sur sa couche et se soulève.)

Père ! père ! viens avec moi ! Ah ! nous sommes sauvés enfin ! Nous sommes sauvés ! (Descendant de sa couche.) Nous avons quitté cette île déserte et glacée !… Vois ces arbres, ces fleurs, ce bon soleil qui nous réchauffe ! C’est le printemps ! c’est le printemps ! (Un peu de neige commence à tomber et les lueurs de l’horizon diminuent.) Ah !… voilà… voilà Mary et Robert !… Je vous revois enfin ! je vous embrasse tous deux !… Que c’est bon de se retrouver ensemble !… Père ! regarde, ils sont arrivés et nous allons partir avec eux !… Dépêche-toi, père, dépêche-toi !… Le navire est là !… Il va nous ramener dans notre chère patrie !… (Se relevant et cherchant.) Père, où es-tu ? où es-tu donc ?… Le navire nous attend !… Ah ! ciel… il va s’éloigner, il lève l’ancre !… arrêtez !… arrêtez !  !… arrêtez !  !  !… Il part, il part, sans nous !… Il disparaît là-bas… là-bas !… Et la banquise qui se ferme !… et la mort, la mort qui vient !…

(Il tombe épuisé.)


Scène III

JAMES, BURCK.
(Burck est entré par la gauche. Il est vêtu de peaux. Une gourde est à son côté. Une hache est dans sa main. Sa barbe est inculte. Il a l’air d’une bête fauve. Il parcourt la scène, sans voir l’enfant.)
BURCK.

C’est lui… là-bas !… Le voilà, ce Grant !… (Agitant sa hache.) Ah ! s’il n’était pas mieux armé que je ne le suis !… Patience, la poudre et les balles s’épuisent !… Ah ! tu m’as fait fouetter jusqu’au sang !… Oh ! je me vengerai !… Peut-être ont-ils encore des provisions… il me les faut ! (Apercevant le foyer.) Du feu ! Ils ont du feu, tandis que je crève de froid ! (D’un violent coup de pied, il disperse le foyer.) Viens te chauffer maintenant ! (Fouillant la butte.) Rien ! pas de provisions ! où les cachent-ils ? Ah ! ah ! Une hutte pour eux !… Je ne le veux pas !… (Il arrache les lambeaux de toile que soutiennent les perches, puis les perches qu’il brise.) Est-ce que j’ai un abri pour me protéger ? Ils n’en auront pas plus que moi !… Oui, oui, pille, pille, tue, si tu les rencontres ! (Il parcourt la scène et vient heurter l’enfant du pied.) Le fils ! l’enfant de mon ennemi !… Ah ! comme je vais bien me venger !… Oui, le fils en attendant le père ! (S’approchant de James, la hache levée.) Tiens ! il dort ! Ah ! mais non ! Réveillons-le d’abord ! Je veux qu’il sache que c’est moi qui le tue, moi, qui me serai vengé sur lui de ce que m’a fait Harry Grant !… (Il se courbe sur James.) Je veux voir les contractions de son visage, et entendre son dernier cri de douleur !… Je veux sentir palpiter sa chair, sous l’étreinte de mes doigts, comme a palpité la mienne sous les coups de fouet que m’infligeait son père !… Allons ! réveille-toi !

JAMES, revenant à lui, mais toujours en délire.

Ah ! c’est toi ! Te voilà revenu, père !

BURCK.

Moi ! ton père ! Ah ! tu vas voir !… Tu vas voir !… Allons, ouvre les yeux !… (Il le soulève d’une main et porte l’autre à la gorge de l’enfant.) Regarde, regarde-moi bien en face, et meurs !…

JAMES.

Ta main ! Oui donne-moi ta main… père. (Il prend la main de Burck.) Que je la pose sur mon cœur pour que tu sentes son dernier battement !… Père, je vais mourir !…

BURCK.

Mourir ?… il va mourir !… Eh bien, tant mieux, le sort fait la besogne pour moi ! Je n’aurai pas la peine de le tuer… et je verrai s’éteindre avec lui la dernière joie, la dernière espérance de ce Harry Grant !

JAMES.

Nous nous retrouverons tous les deux dans le ciel !

BURCK, reculant.

Le ciel ! Bah ! des bêtises qu’on dit aux enfants ! (Haut.) Ah ! ah ! le ciel ! (Regardant James.) Comme il est pâle !… (Se rapprochant de lui) C’est jeune, ça n’a pas la force de souffrir, non, ça n’a pas la force !… Tiens… voilà des larmes qui coulent de ses yeux ! Est-ce que vraiment il va mourir ?

JAMES.

Mourir, oui !… mais avant, il faut pardonner, père… pardonner à tous !… (Il prend la main de Burck et la presse contre ses lèvres.)

BURCK, voulant retirer sa main.

Ses lèvres me brûlent la main !… Oui ! oui !… il a l’air de souffrir beaucoup !… (Avec colère.) Eh bien ! qu’est-ce que ça me fait sa souffrance ? Est-ce que ça peut m’émouvoir, moi, Burck ? Allons donc !… Comme sa respiration est haletante !… On dirait qu’il étouffe !… (Plus doucement.) Après tout, ce n’est pas lui qui m’a fait frapper !…

JAMES.

Dis-moi que tu pardonnes à tous les matelots du Britannia… à Ayrton, et… et à Burck aussi, père !

BURCK.

À moi, il pense à moi au moment de mourir… à moi l’ennemi de son père et le sien !… Ah ! tonnerre ! ces honnêtes gens ! Ils ont des secrets pour vous remuer le cœur !

JAMES.

Si nous mourons tous les deux, Burck restera seul… sur cet îlot… tout seul… en face de Dieu !

BURCK, ému.

Dieu !… il en parle comme m’en parlait ma mère !… quand j’étais tout petit et malade comme lui !… Mais… qu’est-ce que j’éprouve donc ?… (Prenant l’enfant dans ses bras et le soutenant.) J’ai, cent fois, vu mourir des hommes ! mais ce n’était pas ça… Oh ! non… ce n’était pas ça !

JAMES.

Soutiens-moi ! Non ! à genoux ! Mets-moi à genoux pour que je fasse ma dernière prière !

BURCK.

À genoux !… sa… sa dernière prière !… Allons, est-ce que je vais pleurer, à présent ? (En mettant l’enfant à genoux, il s’y met lui-même.) Eh bien… oui… voilà que je pleure… je pleure !…

JAMES.

Répète avec moi : Mon Dieu, pardonnez-nous nos offenses…

BURCK, pleurant.

Oh ! non !

JAMES.

Mais répète donc !… Je n’entends pas !… Mon Dieu !…

BURCK, hésitant.

Mon… mon Dieu…

JAMES.

Pardonnez-nous nos offenses !…

BURCK.

Pardonnez-nous nos offenses…

JAMES.

Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !…

BURCK.

Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !…

(James retombe épuisé.)

BURCK.

Sa main est glacée… Évanoui ! (Éclatant.) Ah ! mille millions, je ne veux, pas qu’il meure !… je ne le veux pas !… Il faut le sauver… il faut le sauver !… Que faire !… C’est de froid, d’épuisement qu’il se meurt !… De l’eau-de-vie… Je la leur avais volée !… Je peux lui en rendre un peu !… (Il prend sa gourde, il entr’ouvre les lèvres de James et lui fait boire quelques gouttes.) Voilà que ses joues sont moins pâles !

JAMES, revenant à lui.

Ah ! cela me ranime !… La force me revient un peu !…

BURCK, avec douceur.

Allons, du courage, petit, du courage !

JAMES.

Oui… je… je me sens mieux !… Merci, père… merci !… (Reconnaissant Buck.) Burck !

BURCK.

Enfant !… enfant ! ne redoute rien de moi !… Je ne suis plus ton ennemi ! Non, non, mon cœur n’a plus de haine… pour toi, du moins !…

JAMES.

Ni pour mon père, n’est-ce pas ?…

BURCK.

Ni pour… (Avec force.) Eh bien ! oui, ni pour toi… ni pour lui !… Es-tu content, dis ?

JAMES, l’embrassant.

Ah ! Burck… mon ami !…

BURCK, pleurant.

Pauvre enfant, pauvre enfant !… Allons, décidément… je crois que c’est bon… d’être bon !…


Scène IV

JAMES, BURCK, GRANT.
(Grant reparaît par la droite, son fusil à la main, et ne voit pas tout d’abord James et Burck.)
GRANT.

Rien ! plus rien dans cette île… (Apercevant Burck.) Burck… toi ici.. misérable !… (Il le couche en joue.)

JAMES, se traînant au-devant de son père.

Père !… père ! Il m’a secouru !… il m’a rappelé à la vie !

GRANT.

Lui !…

BURCK.

Tu peux me tuer, Harry Grant !… je ne me défendrai pas !

GRANT.

Le ciel aurait-il donc touché ton âme ? A-t-il fait ce miracle… au moment où il semblait nous abandonner tout à fait ?

BURCK.

Je me repens !… Fais de moi ce que tu voudras !…

GRANT.

Tu renies ton passé et tu as secouru mon enfant !… Burck. J’ai peut-être été trop sévère, trop dur en te faisant châtier à mon bord !

BURCK.

J’étais coupable… mais maintenant, capitaine…

GRANT.

Maintenant, il n’y a plus ici ni chef ni matelot… Il n’y a que deux hommes égaux devant Dieu !… (Burck confus remonte en pleurant.) Burck, tu seras notre compagnon, notre ami !…

BURCK.

Non, capitaine ! votre esclave ?… (Il se met à genoux.)

GRANT.

Relève-toi ! Nous lutterons ensemble contre la misère… contre la mort !…

BURCK.

Nous lutterons, maître, contre ce froid terrible et cette nuit de quatre mois !…

GRANT.

Hélas ! le ciel avait fait luire à mes yeux un instant d’espérance !… Il y a quelques jours, une baleine était venue s’échouer sur la grève… Je l’ai attaquée, frappée de mon harpon !…

BURCK.

Oui, oui, je l’ai vue !… J’ai touché ce harpon où vous aviez gravé votre nom, et celui de notre île… Capitaine Grant… îlot Balker… tandis que pour l’achever vous étiez sans doute allé chercher une autre arme !

GRANT.

Et quand je suis revenu, la marée, poussée par un vent furieux, avait devancé l’heure !

BURCK.

Et la baleine, remise à flot, avait pu se sauver !…

(En ce moment, on entend an coup de canon au loin. Burck se redresse et soutient James qui n’a pas la force de marcher, Grant s’élance sur les rochers de la falaise.)

GRANT.

Un coup de canon !

(À l’horizon, se découpant sur les dernières clartés du ciel, on voit un navire qui passe lentement.)

BURCK.

Capitaine ! Un navire !… un navire !…

GRANT.

Ah ! Dieu nous a entendus ! Nous sommes sauvés, mes amis !

BURCK et JAMES.

Nous sommes sauvés !…

GRANT.

Je reverrai mes enfants !… mon pays !…

JAMES.

Quelle joie ! quel bonheur !

GRANT.

Mais ce bâtiment n’a pu voir !… Il tire sur la banquise pour se frayer un chemin à travers les glaces !… Est-ce bien pour se rapprocher de nous ? (Deux autres coups de canon.)

BURCK.

Un signal !… Il faut faire un signal !…

GRANT.

Comment ?

JAMES.

Père… ton fusil !

GRANT.

Oui ! oui !

(Il remonte rapidement sur la roche et décharge les deux coups de son fusil en l’air. Mais le navire s’éloigne peu à peu, et l’horizon se rétrécit par le déplacement des glaçons.)

GRANT.

Il ne nous a pas entendus. (Criant.) Au secours !

JAMES et BURCK.

Au secours ! au secours !

GRANT.

Plus rien.

(La neige tombe très abondamment.)

JAMES.

Hélas !… Avoir entrevu la délivrance, le salut, le bonheur !… et retomber dans le désespoir et la mort… (Quatrième coup de canon.)

BURCK.

Le canon encore ?…

GRANT.

Et plus rapproché cette fois !

BURCK.

Voyez ! voyez ! capitaine ! la banquise se déplace !…

JAMES.

Mon Dieu !… mon Dieu !… auriez-vous enfin pitié de nous !…


DOUZIÈME TABLEAU

La mer libre.


Scène I

(La dislocation de la banquise se produit. Le fond s’ouvre, le jour s’accentue et l’horizon reflète les premières lueurs du soleil nouveau.)
BURCK.

Et voilà le soleil qui revient !…

GRANT.

La mer est libre !…

JAMES.

Ah ! regarde ! regarde, père !…

(Le navire a paru entre les glaces. Une barque est là, près de l’îlot.)

TREIZIÈME TABLEAU

Le soleil de minuit.


Scène I

Les Mêmes, GLENARVAN, ROBERT, PAGANEL, THALCAVE, MULRAY, WILSON, ARABELLE, MARY, matelots.
ROBERT, criant.

Mon père ! James ! mon père !

GRANT.

Eux ! mes enfants !…

JAMES.

Ma sœur !… Mon frère bien-aimé !…

GRANT.

Robert ! chère Mary !… Mais comment avez pu arriver jusqu’à cet îlot ?…

ARABELLE.

Votre document, capitaine !…

PAGANEL.

Oui !… votre document !… Mais il faut convenir que vous avez une singulière façon de correspondre !… Prendre pour facteurs de la poste un requin et une baleine !…

MARY.

Mon père… lord Glenarvan, votre sauveur !

GRANT.

Soyez remercié et béni, milord !… Vous aurez rendu un père à ses enfants…

GLENARVAN.

Et un grand marin à l’Angleterre !


FIN DES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT.