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Les Dernières espérances des amis de la paix

Les Dernières espérances des amis de la paix
Revue des Deux Mondes3e période, tome 18 (p. 697-708).
LES DERNIERES ESPERANCES
DES
AMIS DE LA PAIX

S’il en faut croire les télégrammes de Berlin, M. de Bismarck n’a point dissimulé au marquis de Salisbury qu’il n’attendait rien de bon de la conférence qui va s’ouvrir à Constantinople, et sans contredit elle s’ouvrira sous des auspices peu rassurans. On fabrique des cartouches en Angleterre, la Russie mobilise six corps d’armée, et aux protestations pacifiques se mêlent des paroles de menace et de défi. A quoi bon conférer, si l’on est résolu à se battre ? Ne se réunirait-on à Constantinople que pour se donner le plaisir d’amuser un tapis vert ? — Un homme d’état disait l’autre jour que la guerre lui semblait inévitable, et il ajoutait que cette guerre serait la plus grande folie du XIXe siècle. — Cependant les gens doués de cette opiniâtreté dans l’espérance qui est le plus beau don que le ciel puisse accorder à un homme, persistent à croire qu’un arrangement est encore possible. Les gouvernemens désirent eux-mêmes qu’on n’interprète pas dans un sens trop sinistre leurs apprêts de guerre, et le journal de Saint-Pétersbourg a déclaré que a les arméniens de l’empire, loin d’être une menace pour la paix, étaient au contraire un sacrifice bien lourd que la Russie s’impose en vue d’assurer au monde, autant que cela dépend d’elle, les bienfaits de la paix. »

Malheureusement ces préparatifs militaires, qui sont un lourd sacrifice destiné à assurer au monde les bienfaits de la paix, sont bien propres à enflammer les passions dans un moment où il importerait de les calmer. « Tous les Russes, disait l’empereur Nicolas à lord Seymour, désirent une croisade chrétienne pour délivrer la mosquée de Sainte-Sophie. » A la vérité, il y a en Russie, même à Moscou, beaucoup d’hommes raisonnables qui redoutent pour l’avenir de leur pays les conséquences d’une guerre, fût-elle aussi heureuse, aussi glorieuse que possible ; mais ces hommes raisonnables ne jouissent pas aujourd’hui de la faveur publique. La Russie est une nation encore jeune, et les peuples jeunes aiment les nouveautés, les hasards, les émotions des grandes entreprises, les spectacles et les changemens. Ils ressemblent à ce personnage de Shakspeare que le train de tous les jours ennuyait et qui trouvait sa journée médiocrement employée lorsqu’il n’avait tué que dix Écossais avant son déjeuner. Ils ressemblent aussi à ces gens pour qui le vin de champagne a moins de charme qu’une eau-de-vie commune, et qui pourtant ne laissent pas de donner la préférence au champagne, parce qu’il leur plaît de faire sauter un bouchon au plancher et qu’à leur avis la première des boissons est celle qui fait du bruit. Sans parler de l’enthousiasme sincère que peut leur inspirer « une cause sainte, » les peuples jeunes cherchent les plaisirs bruyans, et il n’en est aucun qui fasse autant de bruit que la guerre.

Ajoutons que la Russie a entrepris depuis vingt ans un grand ouvrage, elle travaille à se réformer ; l’empereur Alexandre II a opéré dans ses vastes états une révolution pacifique et bienfaisante, et les révolutions, si pacifiques, si bienfaisantes qu’elles soient, ne peuvent s’accomplir sans provoquer dans un pays une sorte de fermentation ou de fièvre latente. Elles exaltent les imaginations, elles développent chez les hommes la faculté de désirer et d’espérer, elles les rendent plus sensibles aux maux dont ils souffrent. Dans tout pays en travail de révolution, vous trouvez des exagérés qui demandent plus qu’on ne peut leur donner, des déclassés qui s’en remettent au hasard du soin de leur refaire une situation, des mécontens, battus de l’oiseau, que tourmentent également le dégoût de leur passé et l’inquiétude de l’avenir. La guerre a pour eux cela de bon qu’elle remet tout en question, qu’elle suspend le règne des lois, qu’elle établit un état de choses dans lequel tout est permis et qui offre des occasions de prendre. Parmi les panslavistes qui prêchent la guerre sainte, il y a des enthousiastes sincères, des fanatiques, des démagogues, des aventuriers, de nobles cœurs, des esprits généreux, des cerveaux brûlés et beaucoup de mains prenantes.

On ne peut nier que dans ces derniers temps le gouvernement russe n’ait fait quelques concessions aux passions panslavistes. Pour leur complaire, il a pratiqué en plus d’une rencontre ce qu’on pourrait appeler la politique spectaculeuse. Les missions spéciales, l’envoi bruyamment annoncé du général Soumarokof à Vienne, étaient une faute au point de vue d’une sage diplomatie ; mais cette faute a procuré quelque contentement aux têtes chaudes de Moscou. On a refusé l’armistice de cinq mois offert par la Turquie, et ce refus n’avait pas d’autre avantage que de flatter la fierté nationale. On a signifié un ultimatum à la Porte, après que la Porte avait tout concédé. Le prince Gortchakof a fait à sa popularité quelques sacrifices douloureux et regrettables. Il lui a sacrifié plus d’un article du droit des gens, ce qui, à vrai dire, n’est pas une affaire quand il s’agit du Turc ; il lui a sacrifié aussi avec plus de regret les élégances de son style diplomatique, dont la précision lumineuse, les finesses et les fières ironies faisaient l’admiration de l’Europe. Sa dernière dépêche-circulaire n’est pas tout à fait digne de sa plume, qui pour la première fois a ramené du fond de l’écritoire un peu de bourbe démagogique et quelques hyperboles d’un goût douteux.

Cependant, quelques complaisances qu’ait eues le gouvernement russe pour les passions effervescentes qui bouillonnent autour de lui, personne ne doute qu’il ne soit encore maître de ses décisions et que le dernier mot ne demeure à la politique. Ce qui est fâcheux, c’est que sa politique vient d’opérer résolument une évolution qui laisse peu d’espérances aux amis de la paix. La Russie s’était proposé dans le principe d’accomplir ses desseins sur l’Orient par l’entente et l’alliance étroite avec les cabinets de Berlin et de Vienne ; elle comptait sur les résignations et sur les défaillances de l’Angleterre. L’Angleterre a trompé cet espoir en rejetant le mémorandum, et elle a donné clairement à entendre qu’elle existait encore et qu’elle n’était pas disposée à faire bon marché de ses intérêts. La politique russe n’a point perdu courage, elle s’est flattée de gagner le cabinet de Londres à ses projets. Elle a rêvé de devenir, avec le consentement de l’Angleterre, avec l’adhésion de la France et les applaudissemens de l’Italie, la mandataire en titre de l’Europe, et de se présenter à la Turquie comme l’exécutrice des volontés de six puissances. Pendant quelque temps, elle a pu croire que ce rêve n’était point chimérique. L’Europe tout entière semblait se dire : Aidons la Russie, suivons-la, pour l’empêcher d’aller trop loin, — et il n’était aucun cabinet qui ne se mît en peine de ménager la fierté russe aux dépens des Turcs, ce qui faisait dire à un spirituel publiciste que l’Europe avait inventé depuis peu une médecine toute nouvelle, que toutes les fois que la Turquie recevait un mauvais coup, c’était à la Russie qu’on s’empressait d’appliquer un pansement.

Tout allait bien et l’entente se serait faite, si l’insurrection serbe, ouvertement patronnée par la Russie, ne s’était pas terminée par une catastrophe. Il s’est trouvé que le Turc était encore un excellent soldat, aussi solide et discipliné que brave ; il s’est trouvé que ses généraux, malgré leur mollesse, l’ont bien conduit, qu’Alexinatz et Deligrad ont été pris, et que plus de 2,000 Russes ont trouvé la mort autour des retranchemens de Djunis. La Russie venait d’éprouver un échec grave, qu’a douloureusement ressenti l’amour-propre national, et le cabinet de Saint-Pétersbourg a dû changer d’attitude et de langage. Il a déclaré que « bien qu’il fût désireux de ne pas se séparer du concert européen, l’état de choses actuel était intolérable, et que si l’Europe n’agissait pas avec une énergique fermeté, il serait obligé d’agir seul. » Philippe voudrait obtenir un mandat et des pouvoirs réguliers du conseil amphictyonique ; mais si les amphictyons ne se mettent pas d’accord avec lui, Philippe fera de son chef et en son propre nom la guerre sacrée.

Au commencement du mois dernier, l’empereur Alexandre donnait à lord Loftus l’assurance la plus solennelle qu’il ne désirait pas faire de conquête, et qu’il n’avait pas la moindre intention ni même le moindre désir de s’emparer de Constantinople. Qui peut douter de la sincérité de cette protestation ? Qui se permettrait de soupçonner la loyauté de celui qui l’a faite ? En 1853, l’empereur Nicolas était sincère, lorsqu’il disait à lord Seymour : « Je suis prêt à promettre que je ne prendrai jamais Constantinople. » Personne n’accuse sérieusement la Russie de vouloir aujourd’hui s’emparer de Constantinople ; mais l’empereur Nicolas disait à lord Seymour qu’il importait de mettre à la place de la Turquie quelque chose de mieux, et ce qu’il entendait par quelque chose de mieux, c’était de créer sur les bords du Danube des états slaves indépendans. Or il est presque impossible à cette heure de croire à l’indépendance des états slaves indépendans qu’on pourrait créer sur les bords du Danube. De récentes expériences nous ont éclairés à cet égard. Qui est maître aujourd’hui à Bucharest ? qui fait la loi à Belgrade ? Lord Palmerston affirmait, dès 1853, qu’il n’y avait que deux solutions possibles de la question d’Orient, qu’il s’agissait de savoir si la péninsule du Balkan appartiendrait aux Turcs ou aux Russes. Ce qui se passe en Serbie prouve que, dans les provinces où la domination du sultan est réduite à une simple suzeraineté, le vrai suzerain est le tsar, et que l’empire russe s’étend dès ce jour jusqu’aux frontières de la Bulgarie.

Depuis que lord Beaconsfield a parlé, depuis que le prince Gortchakof lui a répondu, les situations se sont dessinées, et l’antagonisme des opinions et des intérêts s’est nettement accusé. De part et d’autre, on veut le maintien de la paix et des réformes radicales dans l’administration turque ; mais lord Beaconsfield estime que le seul moyen de maintenir la paix est l’observation des traités signés par les grandes puissances européennes. A cela le prince Gortchakof répond que l’indépendance, comme l’intégrité de l’empire ottoman, doivent être subordonnées aux garanties jugées nécessaires pour le bonheur des sujets slaves de la Turquie. Ce qui est le principal pour l’Angleterre n’est que l’accessoire pour la Russie, et vice-versa, et malheureusement les garanties que réclame le cabinet russe en faveur des populations slaves ne sont pas faciles à concilier avec l’intégrité de l’empire ottoman. Voilà le nœud de la question.

Si nous en jugeons par les propositions que le plénipotentiaire russe présentera à la conférence de Constantinople, ce n’est pas chose aisée que de rendre heureux un Bosniaque, un Herzégovinien ou un Bulgare. Le programme de leur bonheur est très compliqué : il se compose de onze points, ni plus ni moins ; nous nous trompons, il faut en ajouter un douzième, qui est l’occupation de la Bulgarie par les troupes russes. Pour qu’un Bosniaque, pour qu’un Bulgare puisse se dire content et heureux, la première condition, paraît-il, est que tous les musulmans soient désarmés, et ce désarmement n’est pas une petite affaire dans un pays où le port des armes est un usage séculaire, une habitude consacrée par les mœurs, dans un pays où personne ne se promène sans avoir à sa ceinture des pistolets et un kandjar ; cela fait partie du costume, comme ailleurs les bottes et le chapeau. Demander à un musulman son kandjar, c’est le prier de se déshonorer. La Russie exige aussi que les troupes turques se retirent dans les forteresses et qu’elles soient remplacées, dans les villes et dans les campagnes, par une milice et une police locales. Ce serait sans doute une précieuse et rassurante institution qu’une gendarmerie orthodoxe ; Dieu veuille pourtant que les Bulgares ne soient jamais tentés de recourir aux nizams, pour qu’ils les protègent contre leurs gendarmes. Il faut encore que les Circassiens soient expulsés, que l’administration et les cours de justice renoncent à parler turc, que tout fonctionnaire ottoman soit exclu des trois provinces et qu’elles soient dotées de gouverneurs chrétiens indigènes, nommés par la Porte avec l’assentiment des puissances. Il faut enfin qu’une commission consulaire exerce un contrôle direct sur l’exécution des mesures proposées. Les onze points sont tout simplement les onze articles d’un décret d’expropriation au préjudice de la Turquie, sans qu’il soit question de lui allouer une indemnité. Elle conserve la propriété nominale des trois provinces, mais on la met à la porte de sa maison avec défense d’y rentrer jamais, fût-ce pour contraindre ses locataires à lui payer leur loyer. En un mot, on somme la Turquie victorieuse des Serbes de consentir aux clauses humiliantes d’un traité qu’un vainqueur imposerait à un vaincu et d’accepter toutes les conséquences d’une défaite qu’elle n’a pas essuyée. On dit aux Turcs : Représentez-vous que vous avez été dix fois battus, et payez de bonne grâce votre rançon. En vérité, c’est demander un trop grand effort aux imaginations ottomanes. Nous sommes persuadés que l’Angleterre est fort peu désireuse d’en venir aux extrémités et que son plénipotentiaire à la conférence, le marquis de Salisbury, a emporté de Londres les instructions les plus conciliantes ; mais, quand il le voudrait, pourrait-il obtenir l’acquiescement de la Turquie aux onze points dont on parie et au douzième dont on parle moins ? La Turquie aimera mieux courir les chances de la guerre. Il arrive parfois que tourmenté, harcelé par les banderilleros qui le percent de leurs dards aigus et de leurs flèches barbelées, confus de son humiliation, indigné de perdre son sang goutte à goutte, le taureau court sus au matador et sollicite l’honneur de périr par l’épée.

La Russie ne fera-t-elle aucune concession ? est-elle résolue à pousser sa pointe jusqu’au bout ? a-t-elle déjà prononcé son Alea jacta est ? Il faut avouer qu’elle trouve dans la situation présente de l’Europe des raisons de s’enhardir et de tout oser ; tout semble favorable à la liberté de ses mouvemens et de ses entreprises. Combien les circonstances sont différentes de celles qui rendirent possible la guerre de Crimée et la résistance de l’Occident aux ambitions de l’empereur Nicolas ! La Turquie, ruinée par les dilapidations d’un fou, est à bout de ressources, et elle encourt cette défaveur qui s’attache aux débiteurs insolvables. La France est une convalescente que ses médecins tiennent au régime ; elle recouvre de jour en jour ses forces, mais on la condamne encore à garder la chambre. Au surplus la France n’a point de parti-pris dans la question d’Orient et elle ne demande qu’à être agréable à la Russie : elle désapprouve les solutions violentes, parce qu’elle en redoute les conséquences ; elle a de la sympathie pour les Bosniaques, elle en a plus encore pour la paix et les pacifiques. L’Angleterre ne peut faire la police sur le continent qu’avec l’assistance d’une puissance continentale. L’Angleterre le sait, et la politique résolue et entreprenante du cabinet tory a été contrariée par un soudain revirement de l’opinion auquel tout a concouru, la peur, le calcul et la philanthropie. Peu s’en est fallu que le cabinet n’ait sombré dans cette tempête. Il a réussi à la conjurer, mais il a dû carguer ses voiles, et bien que le langage de lord Beaconsfield n’ait rien perdu de sa fière désinvolture, sa politique est obligée de louvoyer, de multiplier les précautions. Les alertes prêchent la prudence, et l’émotion qu’elles laissent après elles se trahit toujours par quelque incertitude dans les mouvemens et dans les volontés. Lord Beaconsfield se remet vite d’une alerte et il méprise les dangers ; mais s’il voulait aller trop vite, le comte Derby le retiendrait. Quand Achille s’emporte et met la main sur la garde de son épée, la déesse des prudens conseils, le saisissant par les cheveux, lui recommande de maîtriser sa bile et de méditer les avertissemens du Times, qui répète tous les jours qu’un ministre assez chevaleresque pour se faire le don Quichotte de la Turquie deviendrait en vingt-quatre heures le plus impopulaire des Anglais. Le cabinet tory est fermement persuadé que l’intégrité de l’empire ottoman est nécessaire à l’intégrité de l’empire britannique, et l’opinion publique est disposée à lui donner raison ; mais elle ne le pousse pas, elle le suit, et elle lui interdit de brûler aucune étape.

La situation embarrassée et périlleuse de l’Autriche n’est pas moins propre à encourager la Russie que la situation délicate du cabinet tory. On a reproché plus d’une fois au comte Andrassy les indécisions ou les ambiguïtés de sa conduite ; on en parle à son aise. Pour faire à Vienne de la politique résolue, il faudrait un homme d’état qui eût non-seulement beaucoup de génie, mais cette hardiesse, cette confiance en soi-même, cette gaîté d’esprit que donnent l’habitude du bonheur et les longues complaisances de la fortune. Depuis longtemps l’Autriche n’a guère eu à se louer de la fortune ; toutes ses entreprises ont mal tourné ; elle n’a pas le vent en poupe, elle craint la haute mer et les tempêtes, elle ne fait plus que du cabotage. Aucun empire ne se trouve aux prises avec des intérêts aussi compliqués ; la monarchie austro-hongroise, qui compte parmi ses sujets près de 17 millions de Slaves, ne peut subsister que par de continuelles transactions, et les hommes d’état qui la gouvernent ont affaire à des races, à des opinions et à des partis intransigeans. M. de Beust disait autrefois : « J’ai créé en Autriche le parti libéral allemand, et aujourd’hui il me combat. Saturne était plus heureux que moi, il mangeait ses enfans, et je suis mangé par les miens. »

Les Magyars comme les constitutionnels cisleithans sont des partisans résolus du statu quo et de la résistance à la Russie ; ils en veulent au comte Andrassy de ne pas avoir déclaré qu’en tout état de cause il s’opposerait à toute modification territoriale de l’empire ; ils savent que la constitution dualiste et les libertés parlementaires implantées depuis peu à Pesth et à Vienne sont à la merci d’une annexion. Le comte Andrassy ne peut oublier qu’il y a dans l’empire 17 millions de Slaves, et que bon nombre de ces Slaves occupent des places importantes, des postes considérables dans l’armée et dans l’administration. S’il combattait ouvertement leurs intérêts, pourrait-il compter sur leur docilité ? Ne s’exposerait-il pas à de dangereuses tracasseries ? Serait-il sûr que ses ordres fussent obéis ? Le comte Andrassy ne peut oublier non plus qu’il y a à Vienne un parti de l’action et que ce parti, favorable à la Russie, a beaucoup d’influence à la cour. Les chefs du parti de l’action ont des raisons plausibles ou spécieuses à faire valoir en faveur de leur politique. — L’Autriche, disent-ils, a eu quelquefois à se plaindre de la malveillance et des intrigues de son voisin de l’est, cependant ce n’est point la Russie qui l’a dépouillée de ses possessions italiennes et qui l’a exclue de la confédération germanique. Dans les temps durs où nous vivons, il ne faut pas être trop difficile en fait d’amitiés, il faut faire violence à ses penchans et savoir contracter des alliances de raison. Une occasion s’offre à nous de faire quelque chose, de relever le prestige de nos armes, de prouver que nous ne sommes pas condamnés à être éternellement malheureux. Un peuple qui refuse de s’agrandir quand la fortune l’y invite est un peuple fini. La Russie nous offre de nous faire une part dans le démembrement de la Turquie ; acceptons ses propositions, lions partie avec elle ; sinon elle prendra tout ou créera sur nos frontières des états autonomes, qui seront ses vassaux. La perte de l’appétit est pour un homme un pronostic de maladie, et pour un peuple c’est un signe de déchéance ; tâchons de devenir nous-mêmes annexionistes ; dans ce temps de convoitises universelles, il faut prendre ou se laisser prendre. Si nous laissons la Bosnie et l’Herzégovine tomber en d’autres mains que les nôtres, tôt ou tard nous perdrons la Dalmatie. Nous avons pour voisin, à l’ouest, un jeune royaume dont les insatiables ambitions nous menacent et à qui toutes les alliances seraient bonnes pour avoir encore part à nos dépouilles ; les étranges prétentions qu’il élève sur le Trentin et sur l’Istrie doivent nous servir d’avertissement. Aussi bien ce qui déplaît aux Magyars et aux constitutionnels est fait pour nous plaire. Ils veulent le statu quo en Turquie parce qu’ils veulent le statu quo des deux côtés de la Leitha. Ils ne s’y trompent point, la politique d’annexion porterait un coup fatal à la constitution dualiste et au régime parlementaire que nous détestons. La guerre éclatera bientôt à nos portes, imposons silence aux parlemens et à la presse, aidons la Russie à démembrer l’empire ottoman et profitons de la circonstance pour réformer à notre aise le ménage de l’état. — Ainsi raisonne le parti de l’action, et on l’accuse de vouloir profiter de la politique étrangère pour faire une révolution à l’intérieur, on le soupçonne de rêver un 4 septembre impérialiste.

Le comte Andrassy ne veut point faire un 4 septembre impérialiste, mais il ménage le parti de l’action, comme il ménage les Hongrois et les constitutionnels, car il est condamné à ménager tout le monde et à ne contenter personne. Représenter les intérêts communs dans un pays où les intérêts particuliers passionnent seuls les esprits, faire de la politique austro-hongroise sans indisposer les Slaves, sans se brouiller avec la Russie, sans trop s’engager avec elle, et de plus avoir toujours le regard dirigé sur Berlin pour tâcher de pénétrer le mystère de la politique allemande, c’est un dur métier, et celui qui le fait mérite qu’on l’admire et qu’on le plaigne. En 1867, un homme d’état prussien très connu s’exprimait ainsi dans une lettre qu’il adressait à un ami et qui, croyons-nous, n’a pas été publiée : « M. de Beust, écrivait-il, ne trouve personne en Autriche qui veuille servir ses idées avec joie, avec empressement, personne parmi ses agens ou ses collègues qui puisse pressentir délicatement ses intentions, ses combinaisons politiques, personne qui sache être modeste et s’incliner devant le talent. Il est à la fois l’acteur et le souffleur, et je sais par ma propre expérience combien ce double rôle est difficile à jouer. On m’écrit de Vienne qu’il n’a encore ni confident, ni favori, ni amitié dévouée, ni ennemis déclarés ; un homme d’état a besoin de ces deux choses pour mener à bien ses entreprises. » La situation du comte Andrassy en 1876 est-elle fort différente de celle qui était faite à M. de Beust dès 1867 ?

Si l’état général de l’Europe semble conspirer en faveur des projets de la Russie et l’engager à beaucoup oser, n’y a-t-il pour elle aucun danger à suivre son entreprise ? N’a-t-elle rien à craindre ni aucune raison d’être prudente et d’hésiter ? Les vents sont favorables, le ciel est beau ; on y aperçoit pourtant un nuage, un de ces nuages mystérieux, aux contours indécis, dont la forme change à tout instant ; tel était aux yeux de Polonius celui qu’Hamlet lui montrait du doigt et qui ressemblait tour à tour à un chameau, à une belette, à une baleine, backed like a weasel or like à whale. La politique de M. de Bismarck inspire-t-elle aux hommes d’état de Saint-Pétersbourg une confiance entière, absolue ? Le chancelier de l’empire germanique a bien des cordes à son arc. Il n’est pas seulement l’homme, des actions hardies et des inspirations soudaines, il est aussi l’homme des longues et utiles patiences. Il ne lui est jamais arrivé de cueillir un fruit avant qu’il fût mûr. Voilà deux ans qu’il se recueille et qu’il se tait. Quel est ce fruit auquel il veut laisser le temps de mûrir ?

M. de Bismarck affirmait l’autre jour au marquis de Salisbury que si le conflit venait à éclater, il garderait une complète neutralité. Il protestait en même temps de ses sympathies pour la Russie et déclarait que « la vieille amitié des deux peuples, scellée par des liens de famille, ne permettait pas au cabinet de Berlin de se faire l’intermédiaire de conseils à adresser au cabinet de Saint-Pétersbourg. » On n’a jamais poussé plus loin la délicatesse dans l’amitié. — J’aime trop mes amis pour leur donner des conseils ou leur adresser des remontrances qu’ils ne me demandent pas, disait quelqu’un ; en retour, je compte qu’ils m’aimeront assez pour ne pas se fâcher si je profite de leurs fautes. — Voilà le code de l’amitié réduit en deux points ; c’est moins compliqué que les onze points nécessaires pour faire le bonheur d’un Bulgare. Que M. de Bismarck aime beaucoup les Russes, on peut en douter ; mais il est hors de doute qu’il est bienveillant et sympathique pour leurs projets, qu’il a vu sans déplaisir se réveiller la question d’Orient. Les journaux qui passent pour recevoir ses inspirations ont toujours été très durs pour la Turquie, et ils ont prodigué les encouragemens à la politique du prince Gortchakof, tout en faisant parfois des réserves presque menaçantes à l’endroit du panslavisme. Il ne tenait qu’à M. de Bismarck de tout empêcher, comme il le fit au lendemain de Sadowa, dans l’hiver de 1866 à 1867, lorsqu’il refusa obstinément d’associer son action à celle du cabinet russe pour provoquer des soulèvemens en Turquie et amener l’Autriche et la France à réviser le traité de Paris. La Russie dut renoncer à son projet, qui en 1875 a obtenu un meilleur accueil sur les bords de la Sprée. Depuis deux ans, la presse officieuse de Berlin n’a cessé d’arborer le disque blanc pour annoncer que les ambitions russes trouveraient la voie libre, qu’on pouvait aller de Saint-Pétersbourg à Constantinople en train direct sans s’exposer à de fâcheuses rencontres. On assure que M. de Bismarck disait un jour au comte Andrassy : « Ne nous mettez jamais dans la nécessité d’opter entre vous et la Russie. » On rapporte aussi que le ministre des affaires étrangères de la monarchie austro-hongroise ayant exprimé ses inquiétudes pour l’avenir, ses appréhensions au sujet des embarras que lui préparait la question d’Orient, M. de Bismarck lui répondit : « Calmez-vous, beruhigen sie sich, mein lieber Graf, il ne faut pas toujours prévoir le pire, les choses n’iront pas si mal que vous le pensez, es wird nicht so arg werden. » Un journal anglais disait tout récemment que « l’empire germanique ne pouvait voir que d’un œil satisfait la Russie épuiser ses forces et ses ressources dans une guerre difficile, pendant que lui-même ménagerait les siennes ; que la Russie ne remporterait des avantages importans qu’au prix d’efforts immenses, en sacrifiant beaucoup d’hommes et d’argent ; que, si elle succombait, elle serait paralysée pendant un demi-siècle ; que, victorieuse, elle ne serait pas de longtemps en état de recommencer une nouvelle lutte, et que cette alternative n’était pas de nature à déplaire au cabinet de Berlin. » Il est possible aussi que, dans le cas d’une victoire éclatante des armes russes, le chancelier de l’empire germanique se fît payer le prix de sa complaisance, et que, si la Russie se trouvait aux prises avec de graves embarras, il se permît de les exploiter à son profit. Tout est possible ; ce qui est certain, c’est qu’on ferait injure à l’habileté de M. de Bismarck en le croyant capable de sacrifier ses intérêts à ses amitiés, et qu’on ne ferait pas une moindre injure à la clairvoyance du prince Gortchakof, si on le soupçonnait de fonder sa politique sur le désintéressement de M. de Bismarck.

Le cabinet de Berlin serait d’autant mieux placé pour réclamer, le cas échéant, une compensation, qu’en Allemagne l’opinion publique est peu favorable aux ambitions et aux agrandissemens de la Russie. Si l’événement qu’elle redoute venait à s’accomplir, elle demanderait une fiche de consolation, qu’on ne pourrait lui refuser. L’Allemagne est aujourd’hui très pacifique, elle l’est presque autant que la France, elle a vu avec chagrin la question d’Orient menacer l’Europe de nouvelles perturbations. L’Allemagne serait désolée de voir la Russie s’établir sur le Danube, qu’elle considère comme un fleuve allemand et comme un grand chemin nécessaire à la liberté de son commerce. L’Allemagne a une antipathie naturelle pour les Slaves, et elle a ressenti un pénible tressaillement quand le tsar a prononcé au Kremlin certaines paroles qui ont réjoui les panslavistes. Une notable partie de la presse allemande a témoigné hautement le désir que le chancelier de l’empire arrêtât la Russie dès les premiers pas, ou qu’il se liguât contre elle avec l’Angleterre et l’Autriche. Elle plaide la cause de la Turquie, elle se plaît à comparer la tolérance religieuse des Osmanlis avec l’intolérance moscovite, elle répète volontiers que les Polonais sont pour le moins aussi intéressans que les Bosniaques et les Bulgares, que parmi les onze points il en est deux ou trois qu’il serait convenable de leur appliquer ; elle insinue qu’il serait juste de leur donner des juges parlant leur langue et de les doter de gouverneurs indigènes. La pauvre humanité, depuis le mendiant jusqu’aux empereurs, est condamnée aux contradictions ; mais il faut tâcher d’éviter le flagrant délit, sinon la logique se venge.

Le prince Gortchakof parle souvent de l’opinion russe et des sacrifices qu’il est obligé de lui faire ; le jour n’est pas éloigné peut-être où M. de Bismarck parlera de l’opinion allemande et de la consolation qu’il se voit contraint de lui donner. A la vérité, il a passé sa vie à contrarier ou même à braver l’opinion publique, mais il a toujours fini par la satisfaire. Il lui dit avec hauteur ce qu’il disait au Reichstag dans le mois de novembre 1871 : Ne dérangez pas mes combinaisons ! Et citant le mot d’Archimède, il ajoutait : Noli turbare circulos meos. En définitive, il se trouve que ses combinaisons procurent à l’Allemagne des plaisirs et des jouissances d’amour-propre qu’elle n’aurait pas osé rêver. M. de Bismarck en use comme tel père de famille qui refuse de donner à ses enfans ce qu’ils lui demandaient pour leurs étrennes ; il les laisse bouder et leur ménage de si délicieuses surprises qu’ils sont bien forcés de convenir que leur père entend leur bonheur mieux qu’eux-mêmes. M. de Bismarck n’a pas fait aux Allemands le plaisir d’arrêter la Russie par un impérieux veto, il se prête à ses projets ; mais on peut s’en remettre à lui, il saura les faire tourner à l’avantage de l’Allemagne. Certains esprits hardis et sagaces, qui se plaisent aux conjectures, ont remarqué que depuis quelque temps on s’occupe de la Pologne à Berlin, qu’on y témoigne une tendre sollicitude pour son repos, et ils se croient autorisés à prétendre que, si la Russie rencontrait sur les bords du Danube une résistance et des difficultés qu’elle ne prévoit point, le cabinet de Berlin lui rendrait sûrement le service de faire occuper Varsovie par ses troupes, qui pourraient bien y rester. Nous ne voulons point faire de conjectures ; nous doutons que les plans de M. de Bismarck soient définitivement arrêtés. Il prend toujours conseil des circonstances, il ne se décide jamais avant l’heure ; depuis deux ans, il vit au jour le jour, comme tout le monde, avec cette différence que seul il connaît le jeu des autres aussi bien que le sien. Est-ce à l’est ou à l’ouest que le faucon promène ses regards ? Personne n’en sait rien, mais on peut être sûr que les événemens ne le prendront pas au dépourvu. Les hommes d’état de Saint-Pétersbourg sont-ils certains de gagner au jeu qu’ils jouent plus qu’ils ne risquent de perdre ? Puisqu’ils s’interdisent à eux-mêmes d’aller à Constantinople, sachant bien que l’Angleterre ne leur permettra jamais de s’y établir, quelle conquête, quel agrandissement de territoire peut compenser à leurs yeux l’affaiblissement que leur causerait une nouvelle atteinte portée par l’Allemagne à ce qui reste de l’équilibre européen et à l’influence que la Russie est appelée à exercer sur les destinées de l’Occident ?

Ceux qui en dépit de tout persistent à croire au maintien de la paix invoquent pour justifier leur confiance la sagacité bien connue du prince Gortchakof, qui ne voudra pas pousser son pays dans les hasards d’une guerre où la victoire même aurait ses dangers. Ils fondent aussi leurs espérances sur le caractère de l’empereur Alexandre II, dont le règne a fait époque dans l’histoire de la Russie. Elle lui doit l’émancipation des serfs, ses chemins de fer, un commencement d’organisation provinciale, la réforme de la justice et de l’enseignement public ; mais de longues années de paix sont nécessaires pour que ces bienfaisantes réformes portent tous leurs fruits, et tout serait compromis par une aventure, fût-elle heureuse, qui jetterait le désarroi dans les finances de l’empire. L’Europe s’est plu à rendre hommage en toute rencontre à la modération, aux sentimens humains et pacifiques, à la sagesse d’Alexandre II. Au printemps de l’an dernier, quand il se présenta à Berlin une branche d’olivier à la main et qu’il rendit à la France un service qu’elle n’a point oublié, l’Europe demeura convaincue qu’avec l’aide de l’Angleterre il venait de lui épargner de nouveaux malheurs. On vit en lui un juge équitable, un arbitre souverain ; on lui appliquait le verset de l’évangile : « Ils sont beaux sur la montagne les pieds de celui qui apporte la paix. » Aujourd’hui on nourrit à son égard des soupçons téméraires ; on l’accuse de troubler la paix après l’avoir sauvée. Admettrons-nous qu’il n’est plus maître de ses résolutions, que la Néva et la Moskova débordées lui font la loi, qu’il s’abandonne au courant qui l’emporte ? Joseph de Maistre a dit : « Il est bon de savoir borner le désir russe, qui de sa nature n’a point de bornes. » Les désirs infinis sont aussi dangereux pour un peuple que pour les particuliers. S’il est vrai que l’art de gouverner est l’art de céder et de résister à propos, souhaitons que l’empereur Alexandre mette sa gloire à résister à ses sujets, qui eux-mêmes lui en sauront gré.

Selon toute apparence, les plénipotentiaires de l’Europe apporteront à la conférence de Constantinople les dispositions les plus conciliantes, un sincère désir de ménager la dignité de la Russie, de lui accorder tout ce qui peut être accordé et de peser sur la Turquie pour qu’elle fasse à la paix générale les sacrifices conciliables avec son existence et son honneur ; mais si la Russie n’est pas elle-même conciliante, si elle ne se relâche pas de ses prétentions, la guerre éclatera à bref délai, et l’Europe sera précipitée dans l’inconnu, dans un avenir plein de menaces et d’embûches. Goethe a raconté dans les plus beaux vers du monde la triste destinée de ce pêcheur que les alléchantes et décevantes promesses d’une ondine décident à se jeter dans les flots, se flattant de trouver au fond du gouffre qui l’attire la fortune et l’éternel bonheur, « Un mystérieux désir se glissa dans son cœur, et moitié cédant à la force, moitié s’abandonnant, il disparut dans l’abîme. » Faut-il croire qu’il y a quelque part en Europe une ondine ou une sirène dont les incantations sont irrésistibles, dont l’éloquence nerveuse, prime-sautière et saccadée possède un charme magique ? Faut-il croire qu’elle attire les téméraires dans le gouffre, qu’elle endort les défiances, qu’elle engourdit les cœurs, qu’elle dissipe les inquiétudes des craintifs, qu’elle leur dit : Ne craignez rien, beruhigen sie sich ! — et qu’elle parle aussi quelquefois latin pour dire aux députés et aux journalistes allemands : Ne dérangez pas mes combinaisons, noli tangere circulos meos ?


G. VALBERT.